{"id":89,"date":"2020-01-01T17:08:06","date_gmt":"2020-01-01T16:08:06","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/le-circuit-franco-belge-lettres-de-la-frontiere\/"},"modified":"2023-12-04T17:19:46","modified_gmt":"2023-12-04T16:19:46","slug":"le-circuit-franco-belge-lettres-de-la-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/le-circuit-franco-belge-lettres-de-la-frontiere\/","title":{"rendered":"Le circuit franco-belge&nbsp;: lettres de la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019est un voyage \u00e0 la lisi\u00e8re et une travers\u00e9e du temps. Sept \u00e9tapes. Pendant une semaine, le reporter de Wilfried a long\u00e9 \u00e0 v\u00e9lo la fronti\u00e8re franco-belge. H\u00e9berg\u00e9 chaque soir par des habitants, il raconte ce qui ne se r\u00e9v\u00e8le jamais si bien que dans les zones de frottement, de perm\u00e9abilit\u00e9. Tout contre ce voisin fran\u00e7ais si loin, si proche.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><em>La Belgique se cherchait un gouvernement depuis bient\u00f4t six mois. L\u2019automne tirait sur l\u2019hiver. Aux sentiments personnels, \u00e0 la mis\u00e8re ordinaire des jours et aux d\u00e9licats bonheurs glan\u00e9s \u00e0 la sauvette, s\u2019ajoutait une incertitude collective&nbsp;: quel pays demain&#8239;? Peu s\u2019affolaient. La crise politique, le vide du pouvoir ne conduisaient \u00e0 aucun drame apparent. L\u2019essentiel fonctionnait&nbsp;: le ramassage des ordures, la circulation des bus et des trams, les piscines, les cr\u00e8ches, les \u00e9coles, les centres d\u2019accueil pour demandeurs d\u2019asile, les autoroutes, la t\u00e9l\u00e9phonie mobile, les comp\u00e9titions de cyclo-cross, les marches f\u00e9ministes\u2026 Le\u00a0flux soci\u00e9tal circulait \u00e0 vitesse connue, ni mieux ni pire qu\u2019avant. <\/em><\/p>\n<p><em>La France, imposant voisin, montrait un tout autre visage. Pas question l\u00e0-bas de coalition \u00e0 six ou huit partis, ni de leaders s\u00e9paratistes au pouvoir dans les m\u00e9tropoles. Par contre&nbsp;: un pr\u00e9sident \u00e9lu \u00e0 la faveur du hasard, des violences polici\u00e8res \u00e0 tire-larigot. Le contraste \u00e9tait patent. Ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, la Belgique avait v\u00e9cu sous un gouvernement d\u00e9crit comme le plus \u00e0 droite depuis 1945. Elle avait connu une s\u00e9rie de gr\u00e8ves et de manifestations syndicales d\u2019une intensit\u00e9 telle que le pays n\u2019en avait plus subi depuis trois d\u00e9cennies. Quand bien m\u00eame, on n\u2019avait pas vu autant de quidams \u00e9borgn\u00e9s ou matraqu\u00e9s que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. La paille dans l\u2019\u0153il hexagonal&nbsp;: la poutre dans le n\u00f4tre&#8239;? <\/em><\/p>\n<p><em>Pour d\u00e9jouer l\u2019illusion d\u2019optique, il fallait s\u2019approcher au plus pr\u00e8s, jusqu\u2019\u00e0 la limite. La fronti\u00e8re \u00e9tait l\u00e0, presque au bout des doigts. Pourquoi ne pas la longer&#8239;? Palper la zone de frottement. Effleurer le dehors pour mieux saisir le dedans. L\u2019id\u00e9e m\u00e9ritait bien un voyage. Pourquoi pas \u00e0 v\u00e9lo&#8239;? La g\u00e9ographie est une science qui s\u2019\u00e9prouve. On ne prend bien la mesure d\u2019un territoire que si on se farcit les reliefs et les intemp\u00e9ries, si on hume la boue et les arbres. <\/em><\/p>\n<p><em>On avait pris le train \u00e0 Namur. Le chemin de fer longeait la Meuse puis la Lesse, glissant dans les couleurs fauves de l\u2019automne. La destination \u00e9tait l\u2019extr\u00eame sud-est de la Belgique. La ligne de d\u00e9marcation d\u2019avec la France y prenait sa source. Six cent vingt kilom\u00e8tres d\u2019un invisible ruban en diagonale. Presque un ab\u00e9c\u00e9daire, depuis Athus et Aubange jusqu\u2019\u00e0 Westouter et la vall\u00e9e de l\u2019Yser. <\/em><\/p>\n<p><em>Consign\u00e9es par petites touches, les impressions \u00e9taient appel\u00e9es \u00e0 former les bribes d\u2019un panorama \u2013&nbsp;historique, g\u00e9ographique, politique. \u00ab&#8239;Qu\u2019on ne cherche ici ni enqu\u00eate exhaustive, ni synth\u00e8se m\u00fbrie, ni explication g\u00e9n\u00e9rale. Tout au plus quelques croquis pr\u00e9alables pour l\u2019\u00e9tude de main d\u2019un paysagiste \u00e0 venir.&#8239;\u00bb J\u2019aurais volontiers repris ces mots de R\u00e9gis Debray, dans l\u2019avant-propos de son livre Un\u00a0candide en terre sainte. Pour ce r\u00e9cit itin\u00e9rant sur les pas de J\u00e9sus, l\u2019\u00e9crivain s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 J\u00e9rusalem et \u00e0 Gaza, en Jud\u00e9e et Samarie, en Jordanie, en Syrie et au Liban. Il\u00a0en avait tir\u00e9 un r\u00e9cit remarquable, dont il avait lui-m\u00eame admis les lacunes inh\u00e9rentes au genre. \u00ab&#8239;Le\u00a0carnet de route est saugrenu. La\u00a0girouette manque de dialectique. Elle\u00a0tourne au vent des choses vues et entendues, de la bonne ou mauvaise humeur du moment, de songeries trop intimes pour ne pas \u00eatre ind\u00e9centes. Le\u00a0vice du paradoxe \u00e0 chaud ou de l\u2019observation glan\u00e9e en passant, c\u2019est le ni queue ni t\u00eate et le m\u00e9li-m\u00e9lo.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Autres lieux, autres conflits. Nous n\u2019\u00e9tions pas en terre sainte, mais en terrain vague&nbsp;: la\u00a0Belgique, pays peu consistant, toujours \u00e0 douter d\u2019elle-m\u00eame en jurant que \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance. Ses\u00a0limites n\u2019en \u00e9taient pas moins innerv\u00e9es de paraboles et de malentendus. On y roulerait. On y p\u00e9dalerait. L\u2019\u0153il aux aguets et l\u2019\u00e2me \u00e0\u00a0l\u2019aff\u00fbt.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6>Jour 1 . Athus- Florenville<\/h6>\n<p>Qui veut du solennel n\u2019a qu\u2019\u00e0 passer son chemin. Les confins de la Belgique n\u2019ont que du banal et de la jach\u00e8re \u00e0 offrir. \u00c0 Athus, la gare est vou\u00e9e \u00e0 s\u2019effacer du paysage. De l\u2019antique g\u00e9nie ferroviaire belge, ne resteront bient\u00f4t que des gravats repris par la terre. Voil\u00e0 donc le visage du progr\u00e8s au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;: guichets ferm\u00e9s, salle d\u2019attente condamn\u00e9e car insalubre, et l\u2019imminence d\u2019une d\u00e9molition pour le b\u00e2timent entier. Aux murs ext\u00e9rieurs de la gare, l\u2019officielle plaque en \u00e9mail bleu indique encore le nom de la station en lettres blanches. On tol\u00e8re que des trains s\u2019arr\u00eatent, que des voyageurs les y attendent. Il ne faut pas r\u00eaver d\u2019un endroit chauff\u00e9, encore moins d\u2019une pr\u00e9sence humaine.<\/p>\n<p>Les quelques personnes qui descendent de l\u2019omnibus en provenance d\u2019Arlon s\u2019\u00e9parpillent vite. Je monte sur mon v\u00e9lo de cyclo-cross. Il est pr\u00eat&nbsp;: pneus gonfl\u00e9s, lumi\u00e8re rouge arri\u00e8re allum\u00e9e en mode clignotant. J\u2019ai enregistr\u00e9 l\u2019itin\u00e9raire de la premi\u00e8re \u00e9tape sur le GPS. L\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone, fix\u00e9 sur le guidon, est \u00e0 port\u00e9e de vue permanente. Premiers tours de roues. Ce soir, je serai \u00e0 Florenville.<br \/>\nLe parcours d\u00e9bute par un tron\u00e7on de route nationale. Le paysage alentour se r\u00e9sume \u00e0 une succession de b\u00e2timents d\u2019entreprises parfaitement interchangeables. Volumes ext\u00e9rieurs sommaires&#8239;; sentiment d\u2019enfermement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Des bo\u00eetes\u2026 Le mot est bien le plus ad\u00e9quat pour d\u00e9crire, aujourd\u2019hui, le lieu o\u00f9 l\u2019on bosse. Dans cette r\u00e9gion \u00e0 la lisi\u00e8re de la Lorraine fran\u00e7aise et du grand-duch\u00e9 de Luxembourg, rien ne para\u00eet rester de l\u2019ancienne sid\u00e9rurgie. Athus a pourtant \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par l\u2019acier jusqu\u2019en 1977, ann\u00e9e o\u00f9 les derni\u00e8res usines ont ferm\u00e9. La ville n\u2019en a gard\u00e9 aucune trace. Les laminoirs et les hauts-fourneaux ont \u00e9t\u00e9 effac\u00e9s du paysage. Si bien qu\u2019on est comme frapp\u00e9 de berlue. \u00c9tait-ce bien ici, la sueur, la fonte, le feu, le minerai, les cris, les rires, le sang&#8239;?<\/p>\n<p>Premier arr\u00eat, premi\u00e8re rencontre. Josiane Scalcon vit \u00e0 Aubange, trois kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019ouest d\u2019Athus. Elle sait les effets qu\u2019ont eus le minerai de fer et l\u2019acier en fusion sur les organismes, les destin\u00e9es. Elle leur doit sa venue au monde. Selon un sch\u00e9ma classique, sa famille paternelle a migr\u00e9 en deux temps. Il y eut un premier transvasement de la V\u00e9n\u00e9tie originelle vers le Pi\u00e9mont, o\u00f9 les filatures demandaient des bras, puis un deuxi\u00e8me bond vers la Belgique. Alfonso Scalcon, le p\u00e8re, fut ouvrier. Plus tard, il fonda sa propre entreprise de travaux, employant soixante personnes \u00e0 son apog\u00e9e. Il a construit la piscine d\u2019Athus.<br \/>\n\u00ab&#8239;Vos\u00a0saisons sont devenues miennes&#8239;\u00bb, comme dans la chanson de Claude\u00a0Barzotti.<br \/>\nDe sa m\u00e8re, Elvira Angonese, Josiane ne garde qu\u2019un souvenir flou. \u00ab&#8239;<em>Elle est malade, elle doit se faire soigner<\/em>&#8239;\u00bb&nbsp;: voil\u00e0 tout ce qu\u2019on donnait pour explication \u00e0 la gosse de six ans. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque sans lamentations. Elvira fut hospitalis\u00e9e pendant trente ans, jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1986. Elle est enterr\u00e9e \u00e0 Trieux, en Lorraine fran\u00e7aise, aux c\u00f4t\u00e9s de son p\u00e8re Antonio et de son fr\u00e8re Gilbert, tu\u00e9s dans un accident de mine, frapp\u00e9s de la m\u00eame fin, le second vingt-huit ans apr\u00e8s le premier. Chaque jour de Toussaint, Josiane fleurit au cimeti\u00e8re de Trieux les tombes d\u2019Elvira, d\u2019Antonio et de Gilbert.<\/p>\n<p>Josiane revient d\u2019un rendez-vous chez l\u2019oculiste \u00e0 P\u00e9tange, au Grand-Duch\u00e9. La veille au soir, elle \u00e9tait au festival du film italien de Villerupt, en France. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est comme s\u2019il n\u2019y avait pas de fronti\u00e8re.<\/em>&#8239;\u00bb \u00c0 table, on attaque un gratin de p\u00e2tes au chou-fleur, escort\u00e9 de saucisses. Du jus de pomme artisanal remplit les verres. \u00c0 67 ans, Josiane partage sa maison avec ses deux petits-fils, des jumeaux de 27 ans, menuisiers. Elle m\u00e8ne une vie de retrait\u00e9e enthousiaste, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire comptable, libraire, fonctionnaire communale, entre autres s\u00e9quences d\u2019une carri\u00e8re multiple. Apr\u00e8s les drames qui ont fragment\u00e9 son ascendance, elle aurait voulu une maison vivante et douce. \u00ab&#8239;<em>On esp\u00e8re reconstruire soi-m\u00eame une vie de famille. \u00c7a ne se passe pas bien. \u00c0 26 ans, on se retrouve seule avec deux enfants, sans rien.<\/em>&#8239;\u00bb Elle s\u2019est mari\u00e9e deux fois, a divorc\u00e9 deux fois. Sans renoncer \u00e0 l\u2019aspiration initiale. \u00ab&#8239;<em>Rien de plus beau que de vivre en harmonie avec quelqu\u2019un, conna\u00eetre l\u2019amour, traverser ensemble diff\u00e9rentes exp\u00e9riences de vie. Vivre seul, quelle tristesse&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Josiane vit seule, n\u00e9anmoins, sous la banni\u00e8re du moindre mal. Mieux vaut ce d\u00e9sagr\u00e9ment que de suivre le premier venu, comme elle l\u2019a vu faire \u00e0 certaines.<\/p>\n<blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Brigitte trempe un morceau de sucre dans le cafe\u0301 matinal avant de le mordre. \u00ab&#8239;C\u0327a, c\u2019est franc\u0327ais&#8239;!&#8239;\u00bb intervient Daniel. Le geste porte un nom&nbsp;: faire canard.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n<p>Apr\u00e8s Aubange, la Lorraine se prolonge durant quelques kilom\u00e8tres, avec ses maisons en cr\u00e9pi jaune, mauve, rose d\u00e9lav\u00e9. On entre ensuite en pays roman. En direction de Virton, on p\u00e9dale sur une route mouill\u00e9e o\u00f9 miroite parfois le soleil, au gr\u00e9 d\u2019un ciel versatile. Les bois sont roussis par l\u2019automne&#8239;; les maisons sont b\u00e2ties de grosses briques dont la teinte rappelle tant\u00f4t l\u2019or, tant\u00f4t le cuivre.<br \/>\nFaire route en Gaume r\u00e9v\u00e8le des curiosit\u00e9s. \u00c0 Meix-devant-Virton, le mot \u00ab&#8239;mairie&#8239;\u00bb s\u2019imprime sur la fa\u00e7ade de l\u2019administration communale. L\u2019\u00e9tourdi se croirait d\u00e9j\u00e0 en France, mais c\u2019est encore la Belgique, bien qu\u2019on ait adopt\u00e9 la nomenclature des institutions hexagonales. Comme Meix, trois autres communes gaumaises, Virton, Florenville et Rouvroy, ont de tr\u00e8s officielles mairies.<\/p>\n<p>On passe G\u00e9rouville, puis le minuscule village de Limes. Jusqu\u2019\u00e0 Orval, la route c\u00f4toie le ruisseau des Courv\u00e9es, qui fixe ici la fronti\u00e8re. Tant\u00f4t l\u2019asphalte s\u2019en \u00e9loigne, jamais plus de cinquante m\u00e8tres, tant\u00f4t il la fr\u00f4le. Il\u00a0faut le savoir. Pas le moindre indice, dans ces bois, de la contigu\u00eft\u00e9 de la France.<br \/>\nL\u2019\u00e9t\u00e9, les motos hurlent en meutes sur cette route limite. Un habitant se rappelle un groupe en cuir attabl\u00e9 \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9 de Virton. \u00ab&#8239;<em>Le dernier arriv\u00e9 \u00e0 Florenville paye la note<\/em>&#8239;\u00bb, avait lanc\u00e9 l\u2019un des pilotes. Le\u00a0roi Albert II lui-m\u00eame adorait faire vrombir sa Honda Varadero dans le sud-est de la Belgique.<br \/>\nL\u2019abbaye d\u2019Orval appara\u00eet \u00e0 main droite. Je laisse les moines \u00e0 leurs louanges, les ruines \u00e0 leur qui\u00e9tude. La c\u00f4te vers Florenville est s\u00e9v\u00e8re. Sur un poteau, j\u2019aper\u00e7ois un autocollant CDF. Le dernier r\u00e9verb\u00e8re de Belgique, sans doute, \u00e0 garder la trace des Chr\u00e9tiens d\u00e9mocrates francophones, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re parti politique fond\u00e9 en d\u00e9cembre 2002 par des dissidents du PSC qui n\u2019admettaient pas sa transformation en un CDH d\u00e9pourvu de toute r\u00e9f\u00e9rence aux saintes \u00e9critures. Dans les for\u00eats de Gaume, le temps politique ob\u00e9it \u00e0 d\u2019autres cycles.<\/p>\n<p>Ils sont retrait\u00e9s depuis peu. Elle est originaire du nord de la France, a \u00e9t\u00e9 infirmi\u00e8re. Il\u00a0a grandi \u00e0 Florenville, a \u00e9t\u00e9 instituteur avant de faire carri\u00e8re dans la banque. Ils portent les pr\u00e9noms de leur g\u00e9n\u00e9ration, Brigitte et Daniel. \u00ab&#8239;<em>Cela\u00a0reviendra \u00e0 la mode<\/em>, assure-t-elle. <em>\u00c0 la mort de Brigitte Bardot.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nAu t\u00e9l\u00e9phone, Daniel avait d\u00e9crit le point de chute, terme de notre premi\u00e8re \u00e9tape&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>une villa blanche entour\u00e9e de grilles et de haies<\/em>&#8239;\u00bb. Apr\u00e8s la douche, la bi\u00e8re trappiste s\u2019impose comme l\u2019ap\u00e9ritif de rigueur, ouverte avec un d\u00e9capsuleur Orval, servie dans un verre Orval, pos\u00e9 sur un sous-bock Orval. \u00ab&#8239;<em>Je\u00a0prends un risque \u00e9norme<\/em>, pr\u00e9vient Daniel, <em>car c\u2019est un Orval qui va avoir cinq ans<\/em>.&#8239;\u00bb Deux dates figurent sur l\u2019\u00e9tiquette. L\u2019une indique l\u2019embouteillage (26\/11\/2014), l\u2019autre la maturit\u00e9 maximale (26\/11\/2019). J\u2019observe que la seconde co\u00efncidera avec mon anniversaire. \u00ab&#8239;<em>Je vais mettre \u00e7a dans l\u2019eau chaude pour r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019\u00e9tiquette. Tu la garderas en souvenir.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re passe trois kilom\u00e8tres en contrebas, au hameau de Chameleux. La\u00a0trappiste fait remonter des souvenirs de contrebande, folklore d\u2019une \u00e9poque d\u2019avant la libre circulation des biens. Pour grappiller six sous, des femmes passaient la douane avec des m\u00e9dicaments dans la culotte, du caf\u00e9 dans le soutien-gorge. Aux gu\u00e9rites des points de contr\u00f4le fixes, s\u2019ajoutaient les douanes volantes, rondes effectu\u00e9es \u00e0 v\u00e9lo par des agents souvent sourcilleux.<br \/>\nLe sommeil nous tend les bras. Brigitte a pr\u00e9par\u00e9 la chambre. \u00ab&#8239;<em>On vous a mis du chauffage. Il fait cru.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6>Jour 2. Florenville-Gochen\u00e9e<\/h6>\n<p>Brigitte trempe un morceau de sucre dans le caf\u00e9 matinal avant de le mordre. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a, c\u2019est fran\u00e7ais&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb, intervient Daniel. Le geste porte un nom&nbsp;: faire canard.<br \/>\nDehors, un \u00e9pais brouillard.<\/p>\n<p>Je progresse sur un plateau, avant de plonger vers la fronti\u00e8re. Le village de Muno compte un enfant du pays au pedigree ambigu&nbsp;: Rapha\u00ebl Sindic, soutien de la premi\u00e8re heure de L\u00e9on Degrelle, \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 en 1936, ann\u00e9e o\u00f9 Rex recueillit 15&nbsp;% des voix en Wallonie, sur foi d\u2019un programme hostile aux communistes, aux francs-ma\u00e7ons, aux \u00ab&#8239;pourris&#8239;\u00bb et aux \u00ab&#8239;banksters&#8239;\u00bb. C\u2019est dans la province du Luxembourg que la perc\u00e9e rexiste fut la plus foudroyante. Le mouvement men\u00e9 par Degrelle et Sindic arracha 29&nbsp;% des suffrages dans l\u2019arrondissement d\u2019Arlon-Bastogne, 30&nbsp;% dans celui de Neufch\u00e2teau-Virton. Dans l\u2019hebdomadaire <em>Rex<\/em>, Sindic \u00e9crivait en mai 1935&nbsp;: \u00ab&#8239;De quoi est compos\u00e9 le pays r\u00e9el&#8239;? De groupes naturels, comme la famille, le m\u00e9tier, la r\u00e9gion, la communaut\u00e9 linguistique et culturelle&nbsp;: ce sont ces r\u00e9alit\u00e9s vraies qui comptent, c\u2019est d\u2019elles que vivent les hommes.&#8239;\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>De l\u2019eau froide jusqu\u2019aux mollets, le ve\u0301lo sur l\u2019e\u0301paule comme le petit-fils de Poulidor, je traverse et m\u2019engage dans un raidillon sur le versant oppose\u0301. Se rendre a\u0300 l\u2019e\u0301vidence&nbsp;: je suis perdu.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n<p>Je laisse dans mon dos Muno et les spectres du <em>pays r\u00e9el<\/em>. Mais le brouillard, dans ces contr\u00e9es, ne se laisse pas facilement dissiper. Un carrefour en T surgit de l\u2019humidit\u00e9 grise, gard\u00e9 seulement par une b\u00e2tisse \u00e0 l\u2019abandon. Dirig\u00e9e vers la droite, une plaque un peu tordue indique \u00ab&#8239;Quatre Chemins&#8239;\u00bb.<br \/>\nJe ne vais pas par Quatre Chemins. Je prends \u00e0 gauche, vers le hameau de Grand-Hez. Il se r\u00e9sume \u00e0 une grappe de maisons de part et d\u2019autre d\u2019une rue unique. Deux cents m\u00e8tres apr\u00e8s le dernier logis, le bitume se mue en sentier de terre. Le\u00a0layon, presque invisible dans l\u2019\u00e9tendue foresti\u00e8re, est comme une porte d\u00e9rob\u00e9e qui donne sur la France. On\u00a0franchit la limite sans s\u2019en apercevoir. Sur deux kilom\u00e8tres, cette fine entaille longe la fronti\u00e8re. Plus exactement&nbsp;: il\u00a0est la fronti\u00e8re. Son\u00a0bord droit a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment grillag\u00e9 par les autorit\u00e9s fran\u00e7aises pour imposer un halte-l\u00e0 aux sangliers pestif\u00e9r\u00e9s venus de\u00a0Belgique.<br \/>\nLe sentier \u00e9pouse des vallons. Il rase un ruisseau, le Rouge, et plus loin son affluent, le Petit Rouge. Aquarelle sylvestre. On retombe sur une route asphalt\u00e9e qui se cabre aussit\u00f4t. Passage debout sur les p\u00e9dales au col du Morth\u00e9an, 433 m\u00e8tres d\u2019altitude. Le panneau indicatif est cribl\u00e9 d\u2019impacts de balles, preuve, au choix, de l\u2019incivisme des chasseurs ou de leur nullit\u00e9 au tir.<br \/>\nLe GPS me renvoie sur une piste foresti\u00e8re au trac\u00e9 presque imperceptible parmi la masse des conif\u00e8res. La donne devient hasardeuse quand le sentier vire \u00e0 gauche pour plonger au fond d\u2019un comble o\u00f9 un ruisseau coule dru, sur plus d\u2019un m\u00e8tre de large. L\u2019option raisonnable serait de rebrousser chemin. Retrouver l\u2019asphalte. On\u00a0s\u2019obstine n\u00e9anmoins. De l\u2019eau froide jusqu\u2019aux mollets, le v\u00e9lo sur l\u2019\u00e9paule comme le petit-fils de Poulidor, je traverse et m\u2019engage dans un raidillon sur le versant oppos\u00e9. Le sentier que je dois suivre n\u2019est plus ici qu\u2019un boyau d\u00e9form\u00e9 par la boue, indistinct d\u2019autres pistes foresti\u00e8res. Se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: je suis perdu.<br \/>\nJ\u2019avise une fl\u00e8che en bois qui indique \u00ab&#8239;FB&#8239;\u00bb. Je pr\u00e9sume que les initiales signifient \u00ab&#8239;fronti\u00e8re belge&#8239;\u00bb et je suis la direction, en pente raide \u00e0 travers le massif ardennais. Une, deux, trois fl\u00e8ches \u00ab&#8239;FB&#8239;\u00bb, puis elles s\u2019\u00e9vaporent. Aucun r\u00e9seau sur le t\u00e9l\u00e9phone. Le\u00a0GPS indique pour tout signal&nbsp;: \u00ab&#8239;Prenez la direction nord.&#8239;\u00bb J\u2019entends des bruits de tron\u00e7onneuse. Le\u00a0brouillard est toujours aussi dense. \u00c9trange comme la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0<em> Blair Witch Project<\/em> s\u2019impose d\u00e9sormais, dans ce genre de situation. Il n\u2019est m\u00eame pas midi et le reporter \u00e0 v\u00e9lo ressemble \u00e0 une statue de boue.<\/p>\n<p>Je finis par d\u00e9boucher sur une route, et par la m\u00eame occasion sur le territoire belge. La bien-nomm\u00e9e rue du Sommet culmine \u00e0 430 m\u00e8tres, dans une brume de conte de f\u00e9es. L\u2019asphalte recouvre la fronti\u00e8re, France \u00e0 gauche, Belgique \u00e0 droite.<br \/>\nLa route plonge vers Corbion, o\u00f9 une taverne-brasserie Verlaine (ferm\u00e9e) et une rue Paul Verlaine rappellent que le po\u00e8te \u00e9tait \u00ab&#8239;de vieille souche ardennaise&#8239;\u00bb, comme il aimait \u00e0 dire. Henry Verlaine, le grand-p\u00e8re, fut notaire \u00e0 Bertrix. Anne Grandjean, la grand-m\u00e8re, \u00e9tait de J\u00e9honville. Nicolas Verlaine, le p\u00e8re, vit le jour \u00e0 Bertrix en 1798, trois ans apr\u00e8s que la R\u00e9publique eut conquis l\u2019actuelle Belgique. Citoyen d\u00e8s lors, \u00e0 trois ann\u00e9es pr\u00e8s, du d\u00e9partement des For\u00eats, et non des Pays-Bas autrichiens, Nicolas fit carri\u00e8re dans l\u2019arm\u00e9e napol\u00e9onienne. Son fils Paul vint au monde \u00e0 Metz, le 30 mars 1844. La Belgique comptait alors deux septennats d\u2019ind\u00e9pendance&#8239;; l\u2019auteur des <em>Romances sans paroles<\/em> lui avait \u00e9chapp\u00e9, mais celui-ci ne renia jamais l\u2019ancrage ardennais. Pratiquement chaque \u00e9t\u00e9, il revint au pays des rois L\u00e9opold, ne d\u00e9daignant les visites ni \u00e0 tante Julie, \u00e0 J\u00e9honville, ni \u00e0 tante Henriette, \u00e0 Paliseul.<br \/>\nLors d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Bouillon, le po\u00e8te sarcastique s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 charitable envers l\u2019\u00e9glise \u00ab&#8239;au fin clocher d\u2019ardoises&#8239;\u00bb&#8239;; c\u2019\u00e9tait pour mieux tordre la toponymie. L\u2019en-t\u00eate d\u2019une de ses lettres indique \u00ab&#8239;Boglione&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;dans cette indolente Pelchique&#8239;\u00bb. Le bourg lui \u00e9tait apparu \u00ab&#8239;taill\u00e9 en plein granit parmi des bois sans fin, croirait-on&#8239;\u00bb. Pr\u00e8s de cent cinquante ans plus tard, l\u2019ardoise est partout, toujours, et les bois demeurent assez vastes pour s\u2019y perdre, bien qu\u2019ils aient chang\u00e9 d\u2019aspect. La dictature du profit a remplac\u00e9 les h\u00eatres d\u2019ancienne noblesse par des usines \u00e0 sapins de No\u00ebl.<\/p>\n<p>Le plus jeune de Wallonie, pas de Belgique. N\u00e9 le 10 mai 1991, Arnaud Allard, le bourgmestre de Vresse-sur-Semois, est de deux ans et vingt-et-un jours l\u2019a\u00een\u00e9 de Maaike De Rudder, qui tient le m\u00eame r\u00f4le \u00e0 Sint-Gillis-Waes. Il n\u2019y a de toute fa\u00e7on pas d\u2019\u00e2ge pour d\u00e9couvrir l\u2019\u00e2pret\u00e9 d\u2019une vie d\u00e9volue \u00e0 la chose publique. Servir est une servitude. L\u2019\u00e9charpe ma\u00eforale vous enserre parfois aussi sec qu\u2019un bracelet \u00e9lectronique. \u00ab&#8239;<em>Aujourd\u2019hui, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 7 heures. Ce soir, j\u2019ai des trucs jusqu\u2019\u00e0 23 heures. Demain, pareil&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Jour et nuit, la ligne fixe de l\u2019administration communale est d\u00e9tourn\u00e9e vers le portable d\u2019Arnaud Allard. L\u2019appareil sonne pour un \u00e2ne qui erre sur les contreforts de la Semois, pour un voisin coupable d\u2019un feu fumeux, pour une coupure d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 deux heures du matin.<br \/>\n\u2014&nbsp;<em>Un coca&#8239;?<\/em><br \/>\nOn accepte le breuvage universel.<\/p>\n<p>Avant la politique, Arnaud Allard \u00e9tait patron de camping. Et aussi champion de Belgique juniors en moto enduro. Il\u00a0aime quand \u00e7a va vite. \u00ab&#8239;<em>Ce qui prend un mois dans le priv\u00e9 met un an dans le public<\/em>&#8239;\u00bb, enrage-t-il. Le langage, <em>to the point<\/em>, est celui d\u2019un patron de start-up. Le style rappelle plut\u00f4t l\u2019\u00e9ternel \u00e9tudiant \u2013&nbsp;pull bleu marine, jean, barbe de trois jours. \u00c9lu sur une liste locale, le jeune homme de 28 ans se refuse \u00e0 rejoindre les bleus, les rouges, les verts ou les oranges. \u00ab&#8239;<em>Ma fa\u00e7on d\u2019envisager les dossiers, c\u2019est de lister les solutions, d\u2019\u00e9valuer les plus et les moins, et alors on fait un tableau et on agit. Mais la politique ne fonctionne pas comme \u00e7a. Ce sont des arrangements, des tactiques, \u00e9norm\u00e9ment de non-dits.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Pos\u00e9e dans un d\u00e9cor de bout du monde, ou au moins de bout de pays, Vresse attire les secondes r\u00e9sidences (environ huit cents), les g\u00eetes de vacances, les campings. La\u00a0commune peine par contre \u00e0 endiguer l\u2019exode rural. Le d\u00e9peuplement s\u2019accro\u00eet au fur et \u00e0 mesure que la vall\u00e9e s\u2019\u00e9largit. Au\u00a0franchissement de la fronti\u00e8re, la rivi\u00e8re change d\u2019orthographe (Semois en amont, Semoy en aval), et les maux qu\u2019elle charrie se font plus profonds. Arnaud Allard \u00e9bauche le portrait type des deux populations. \u00ab<em>\u00a0Eux&nbsp;: une population vieillissante, quasi la r\u00e9gion la plus pauvre de France. Nous&nbsp;: des habitants parmi les plus vieux de Belgique, et une commune pauvre. Malgr\u00e9 cette similitude, on sent vraiment la fronti\u00e8re, m\u00eame si elle n\u2019est plus visible. N\u2019importe quel passant vous le confirmera&nbsp;: on conna\u00eet des gens \u00e0 Namur, \u00e0 Bruxelles, mais d\u00e8s qu\u2019on entre un kilom\u00e8tre en France, on ne conna\u00eet plus personne.\u00a0La barri\u00e8re reste. Je ne connais pas de travailleurs belges qui vont en France, d\u2019\u00e9coliers belges qui vont en France, je ne connais aucun Belge qui habite en France.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le restaurant <em>Au Franco-Belge<\/em>, je prends \u00e0 droite. On passe la rivi\u00e8re \u00e0 Membre. On la repasse \u00e0 Bohan. Une pluie froide et fine recommence \u00e0 tomber. Dans une sup\u00e9rette, j\u2019ach\u00e8te des galettes, du nougat et des p\u00e2tes de fruits. Je monte vers H\u00e9risson. La pluie me trempe. P\u00e9r\u00e9grin d\u00e9goulinant, visqueux, je m\u2019arr\u00eate dans une chapelle comme si c\u2019\u00e9tait une auberge. J\u2019\u00e9tale mes gants mouill\u00e9s sur le bois froid d\u2019un banc. J\u2019\u00f4te mes chaussures et tord mes chaussettes. J\u2019ouvre la bo\u00eete de galettes sous le regard d\u2019une vierge incrust\u00e9e dans une grotte en toc. Des statues de saints, bras \u00e9cart\u00e9s ou mains jointes, me donnent leur b\u00e9n\u00e9diction, \u00e0 contre-jour devant des vitraux.<br \/>\nJe repars.<br \/>\nLa rue des Contrebandiers se perd dans la for\u00eat et se jette droit sur la fronti\u00e8re, o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eate net, en cul-de-sac. Nul prolongement fran\u00e7ais \u00e0 la voie belge. La fraude transnationale fut par le pass\u00e9, dans ces zones escarp\u00e9es, un hobby r\u00e9mun\u00e9rateur. Les m\u00e9moires du cru ont conserv\u00e9 le nom de certains escrocs parmi les plus agiles, les repeignant parfois en semi-h\u00e9ros alors qu\u2019ils \u00e9taient au mieux d\u2019habiles praticiens de l\u2019import-export, au pire des trafiquants de substances et des exploiteurs de putes.<br \/>\nLa barri\u00e8re de Mointerne est un genre de sommet. Altitude&nbsp;: 382 m\u00e8tres. La route relie Marche \u00e0 Charleville. Trac\u00e9e en 1862, elle fut sem\u00e9e de p\u00e9ages \u2013&nbsp;de barri\u00e8res \u2013&nbsp;tous les cinq kilom\u00e8tres. Ne\u00a0payaient que les attelages, suivant le nombre d\u2019essieux. Le p\u00e9age a disparu pour laisser place \u00e0 une station-service, qui a disparu \u00e0 son tour. On\u00a0devine ce qui fut un parking en boue et gravier. Un\u00a0b\u00e2timent blanc se d\u00e9sagr\u00e8ge \u00e0 cheval sur la fronti\u00e8re. C\u2019\u00e9tait une auberge doubl\u00e9e de discoth\u00e8que. Cuisine en France, salle de danse en Belgique. De la liesse assur\u00e9e par des g\u00e9n\u00e9rations de duos accord\u00e9on-batterie, les murs n\u2019ont rien gard\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Le matin a\u0300 table, alors qu\u2019on e\u0301tale le miel sur le pain, la radio annonce que le Palais royal a confie\u0301 a\u0300 Paul Magnette une mission d\u2019informateur. On tend l\u2019oreille. Nous sommes trois a\u0300 manger en silence, attentifs a\u0300 ce pays qui tressaille.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n<p>Les moulins ont sa pr\u00e9dilection, mais sa curiosit\u00e9 \u00e9rudite couvre aussi les lignes ferroviaires, les m\u00e9tiers forestiers, les esp\u00e8ces sylvicoles\u2026 Yvon Barbazon pr\u00e9side le cercle d\u2019histoire de Gedinne. Cet ancien prof de maths ausculte le pass\u00e9 en entomologiste, recensant les comportements et les costumes, \u00e9tablissant des cat\u00e9gories, indexant les noms propres, listant les actes, les lieux, les \u00e2ges, les hi\u00e9rarchies, les p\u00e9riodes. Son travail documentaire br\u00fble d\u2019une passion modeste. Il repose sur des t\u00e9moignages patiemment recueillis, sur de vieilles photos collect\u00e9es. Sur ce que la vie lui a donn\u00e9 \u00e0 voir, aussi. Yvon a grandi \u00e0 Six-Planes. Le village comptait dix-huit fermes. Les plus opulentes s\u2019\u00e9tendaient sur dix hectares, \u00e9levaient une demi-dizaine de vaches. \u00ab&#8239;<em>Maintenant, il y a encore un seul fermier. Il a pr\u00e8s de trois cents hectares et des centaines de b\u00eates. Et il peine&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nUn seul sujet rebute cet homme doux, n\u00e9 en\u00a01944&nbsp;: les guerres. \u00ab<em>\u00a0En quatorze, \u00e0 part un profiteur ou l\u2019autre, il n\u2019y a que des patriotes belges, mais en quarante, des gens ont trahi, on a vu des r\u00e8glements de compte, des choses pas jolies. Et dans tous les villages&#8239;! Je n\u2019aborde pas le sujet.&#8239;\u00bb <\/em>Aiguillonn\u00e9 par nos questions, il consent \u00e0 l\u2019aborder un peu. Dresse un tableau sans gloire.<em> \u00ab&#8239;\u00c0 Bi\u00e8vre, le bourgmestre rexiste paradait dans le village en uniforme nazi. Son beau-fr\u00e8re \u00e9tait dans le maquis. Vous voyez l\u2019ambiance.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Si elles n\u2019\u00e9taient pas englouties dans l\u2019indigne et l\u2019effroyable, il serait presque permis de trouver aux ann\u00e9es de guerre leur part de romanesque. \u00c0 Six-Planes, Yvon Barbazon se souvient d\u2019une habitante qui avait donn\u00e9 naissance en 1915 \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 de p\u00e8re allemand. \u00ab<em>\u00a0Une histoire d\u2019amour apparemment<\/em>.&#8239;\u00bb Le soldat est reparti en 1918, laissant la m\u00e8re et l\u2019enfant. Le\u00a0pilori n\u2019existait plus&#8239;; les villageois y auraient bien clou\u00e9 la jeune femme. Ce\u00a0fut la seule avanie qu\u2019on lui \u00e9pargna. Elle\u00a0s\u2019enfuit \u00e0 Dinant, o\u00f9 elle s\u2019engagea comme servante au service d\u2019un notaire. La guerre reprit en 1940. Le b\u00e9b\u00e9 b\u00e2tard avait alors dans la vingtaine. Plut\u00f4t que de se plier aux ordres belges de mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, il fila en Allemagne \u00e0 la recherche de son p\u00e8re. Il le retrouva. Le\u00a0v\u00e9t\u00e9ran de quatorze avait une \u00e9pouse, des enfants, et aucune envie de voir ce fils r\u00e9appara\u00eetre. Il le fit interner dans un camp nazi. Le jeune Dinantais qui avait r\u00eav\u00e9 d\u2019un p\u00e8re aimant y fut liquid\u00e9. Apr\u00e8s la guerre, la m\u00e8re s\u2019en retourna vivre \u00e0 Six-Planes. \u00ab&#8239;<em>Bigote, jamais mari\u00e9e,<\/em> t\u00e9moigne Yvon Barbazon. <em>Elle vivait avec une s\u0153ur, rasait les murs, ne sortait pas sauf le dimanche pour se rendre \u00e0 la messe. Je l\u2019ai bien connue mais ne soup\u00e7onnais pas du tout une telle histoire. \u00c0 la limite, je me demandais comment on pouvait passer une vie comme \u00e7a, monotone, sans relief, alors que derri\u00e8re se cachait une histoire hallucinante, que je n\u2019ai apprise que bien plus tard.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Pos\u00e9e pile sur la fronti\u00e8re, la Croix-Scaille d\u00e9clare 503 m\u00e8tres d\u2019altitude. C\u2019est \u00e0 la fois le point culminant de la province de Namur et des Ardennes fran\u00e7aises. La route descend ensuite jusqu\u2019\u00e0 Beauraing, o\u00f9 l\u2019altitude tombe \u00e0 180 m\u00e8tres. Sur les banquettes de la p\u00e2tisserie Colin, face \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Fr\u00e8res, la petite sono diffuse une compil maison qui tourne en boucle. Dalida, Simon &amp; Garfunkel, Herbert L\u00e9onard et Julien Clerc. On ignore si la client\u00e8le, tout en ing\u00e9rant les glac\u00e9s, pr\u00eate attention \u00e0 la new wave d\u2019Elmer Food Beat et \u00e0 ses paroles d\u00e9sormais impensables.<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><em>Ce que Daniela aime en moi <\/em><br \/>\n<em>C\u2019est que l\u2019on a toujours le choix <\/em><br \/>\n<em>Je ferai tout pour lui plaire<\/em><br \/>\n<em>Par devant et par derrie\u0300re<\/em><\/p>\n<p><em>Et dans la bouche de Daniela <\/em><br \/>\n<em>Et dans la bouche de Daniela <\/em><br \/>\n<em>Il y a toujours de la place <\/em><br \/>\n<em>Pour les copains qui passent<\/em><\/p>\n<p>Et soudain, la Meuse au cours lourd et froid. Je franchis le fleuve sur un pont a\u0300 haubans et rejoins, sur la rive gauche, le village de Gochene\u0301e.<br \/>\nCela a commence\u0301 par un doute. Pour ratiboiser le grand jardin touffu, Sonia Van Parijs et Philippe Dejardin he\u0301sitaient entre une tondeuse ou un mouton. Ils ont choisi un mouton. D\u2019un, ils sont passe\u0301s a\u0300 deux, de deux a\u0300 quatre, de quatre a\u0300 huit, jusqu\u2019a\u0300 de\u0301velopper l\u2019un des e\u0301levages wallons les plus cote\u0301s a\u0300 l\u2019international. Les neuf dixie\u0300mes de leurs be\u0302tes partent a\u0300 l\u2019exportation.<br \/>\nL\u2019e\u0301levage de moutons n\u2019est pas tout a\u0300 fait un me\u0301tier. Philippe jongle avec un emploi de courtier en assurances. Sonia travaille au muse\u0301e de Bouvignes. \u00ab&#8239;<em>Un mi-temps dans la culture, l\u2019autre dans l\u2019agriculture.<\/em>&#8239;\u00bb L\u2019agriculture de\u0301borde sur son temps libre, la culture aussi. La chorale de Doische, avec laquelle Sonia re\u0301pe\u0300te les mercredis soir, compte autant de Franc\u0327ais que de Belges. Le re\u0301pertoire&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Du classique.<\/em>&#8239;\u00bb Ce qu\u2019elle entend par classique&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Barbant<\/em>&#8239;\u00bb, re\u0301pond a\u0300 sa place le mari, a\u0300 moitie\u0301 pour rire.<br \/>\nLes anecdotes affluent, au fur et a\u0300 mesure que les verres se vident d\u2019un pinot gris d\u2019Alsace qui chauffe aux tempes. Il y aurait dans l\u2019entrelacs des arbres ge\u0301ne\u0301alogiques de quoi de\u0301crire la Belgique. La me\u0300re de Sonia a grandi a\u0300 Melsbrouck. Des cultivateurs de chicons. Son pe\u0300re venait d\u2019Overijse, ou\u0300 les siens e\u0301taient dans le raisin. Pour tout voyage de <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">noces, le couple s\u2019est offert une semaine de prospection en Wallonie. Il a jete\u0301 son de\u0301volu sur une ferme a\u0300 Doische. Sonia y est ne\u0301e. Ses parents avaient quatre couples d\u2019amis, tous fermiers, tous flamands. Les enfants pre\u0302taient main forte. \u00ab&#8239;<em>A\u0300 8 ans, en novembre, je re\u0301coltais les navets avec mes petits doigts gele\u0301s. C\u0327a ne me serait pas venu a\u0300 l\u2019ide\u0301e de me plaindre.<\/em>&#8239;\u00bb La grand-me\u0300re de Sonia e\u0301tait une coquette qui portait des chapeaux en vison. Quand, de son <em>Vlaams Brabant<\/em> natal, elle venait a\u0300 Doische en visite, la famille y trouvait le pre\u0301texte d\u2019une excursion dominicale outre-frontie\u0300re, a\u0300 Givet, ou\u0300 la grand-me\u0300re achetait du parfum Soir de Paris.<\/span><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>A\u0300 table, la premie\u0300re choucroute de l\u2019anne\u0301e est servie. \u00ab&#8239;<em>Si les dirigeants de la N-VA vont avec le PS, ils trahissent leurs e\u0301lecteurs, et vice versa, analyse Philippe. Je crois que ce syste\u0300me, on va en sortir par une de\u0301monstration par l\u2019absurde. Peut-e\u0302tre faudrait-il que, la prochaine fois, la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent ensemble plus de 50&nbsp;% des voix. Sinon, les Flamands ne se rendront jamais compte de ce que leur vote repre\u0301sente&#8230; Les gens redeviendraient alors raisonnables<\/em>.&#8239;\u00bb Sonia esquisse un positionnement. \u00ab&#8239;<em>On est tous les deux tre\u0300s belges. Moi, je raisonne malgre\u0301 tout comme une Flamande. Lui, c\u2019est Lie\u0300ge&#8239;! Quoique sa maman est allemande. Il a quand me\u0302me du germanique dans sa fac\u0327on d\u2019e\u0302tre.<\/em>&#8239;\u00bb Quant au mal belge, les torts sont partage\u0301s, Philippe en convient. Lui-me\u0302me s\u2019est mis au ne\u0301erlandais sur le tard. La se\u0301lection des be\u0301liers lui imposait de fre\u0301quents de\u0301placements en Hollande. Sonia en a eu marre de jouer les interpre\u0300tes. Il s\u2019est inscrit a\u0300 des cours du soir de ne\u0301erlandais. Si chacun faisait pareil&#8230; Avec un peu de volonte\u0301&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>JOUR 3. GOCHENE\u0301E \u2014&nbsp;SELOIGNES<\/strong><\/p>\n<p>Le matin a\u0300 table, alors qu\u2019on e\u0301tale le miel sur le pain, la radio annonce que le Palais royal a confie\u0301 a\u0300 Paul Magnette une mission d\u2019informateur. La nouvelle est une surprise. Sonia se le\u0300ve, monte le son. On tend l\u2019oreille. Nous sommes trois a\u0300 manger en silence, attentifs a\u0300 ce pays qui tressaille.<br \/>\nA\u0300 l\u2019agenda du jour de Philippe, une re\u0301union d\u2019information sur le retour du loup. Les meutes se rapprochent de la Meuse par deux co\u0302te\u0301s. Au sud, elles remontent des Vosges&#8239;; a\u0300 l\u2019est, elles auraient de\u0301ja\u0300 franchi le Rhin. Plusieurs incursions d\u2019individus solitaires ont de\u0301ja\u0300 e\u0301te\u0301 atteste\u0301es dans le nord du Limbourg et le sud de l\u2019Ardenne. C\u2019est manifestement le destin de la Belgique, y compris pour les pre\u0301dateurs, d\u2019e\u0302tre la confluence de deux mondes, latin et germanique.<br \/>\nOn sort le ve\u0301lo de l\u2019annexe. Sur les pneus crante\u0301s, la boue incruste\u0301e est encore humide de la veille.<\/p>\n<p>Heer-Agimont est un hameau fantomatique. Me\u0302me pas un village. D\u2019ailleurs, le lieu n\u2019a pas de nom. Mais la frontie\u0300re y passait, le fleuve s\u2019y franchissait, le train s\u2019y arre\u0302tait. Un agglome\u0301rat de commerces et d\u2019habitations s\u2019y est forme\u0301. Il a bien fallu de\u0301signer l\u2019endroit. Ce fut Heer-Agimont, car a\u0300 mi-chemin des villages de Heer, rive droite, et d\u2019Agimont, rive gauche. Il y eut une e\u0301poque grouillante, avec un poste de douane, des restaurants courus, l\u2019ho\u0302tel Maria-Christina&#8230; Il reste une pharmacie, une station-service, une boulangerie (<em>Aux de\u0301lices de la frontie\u0300re<\/em>), une chapelle moderniste de\u0301labre\u0301e, des villas Belle e\u0301poque a\u0300 l\u2019arrie\u0300re-cour envahie de bric-a\u0300-brac, une friterie, un bar aux airs de saloon, une librairie d\u2019occasion ou\u0300 les volumes des obligatoires Rimbaud-Verlaine voisinent avec les illustre\u0301s sur la bataille des Ardennes, dans une pe\u0301nombre poussie\u0301reuse e\u0301claire\u0301e au ne\u0301on. Et me\u0302me un magasin de pianos, reliquat d\u2019une e\u0301poque ou\u0300 la bourgeoisie aimait l\u2019ordre et le solfe\u0300ge. On voudrait nai\u0308vement que l\u2019enseigne garde assez de clients pour perdurer longtemps, longtemps, car c\u2019est d\u2019une beaute\u0301 me\u0301lancolique, un poste-frontie\u0300re avec un magasin de pianos.<\/p>\n<p>Ce matin encore, la Belgique est un royaume mouille\u0301. La Meuse est <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">grosse&#8239;; l\u2019asphalte ruisselle. Je donne les premiers coups de pe\u0301dale sous des trombes d\u2019eau.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;Ardennes, Avec vue sur l\u2019Avenir&#8239;\u00bb, signale l\u2019e\u0301criteau aux portes de la France. Les majuscules doivent mate\u0301rialiser le volontarisme de\u0301partemental. Les montants du panneau ont e\u0301te\u0301 garnis d\u2019une guirlande de canettes tordues. Une pancarte en bois a e\u0301te\u0301 ajoute\u0301e. Elle interpelle le passant&nbsp;: \u00ab&#8239;Frontie\u0300re = poubelle&#8239;?&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Annie Oger est l\u2019auteure de cette installation artistico-militante. Cette esthe\u0301ticienne de 55 ans habite dans ce qu\u2019elle appelle le no<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">man\u2019s land. Ce n\u2019est pas encore tout a\u0300 fait la France (l\u2019entre\u0301e de Givet se situe trois kilome\u0300tres au sud), mais de\u0301ja\u0300 plus la Belgique. La route est passante. De nombreux Franc\u0327ais font le saut a\u0300 Heer-Agimont pour se ravitailler en essence et en cigarettes, moins che\u0300res en Belgique. Sur <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">le chemin du retour, on jette par la fene\u0302tre du ve\u0301hicule la bie\u0300re qu\u2019on a vite bue a\u0300 la station-service&#8239;; on se de\u0301leste du vieux paquet de cigarettes. \u00ab&#8239;<em>Alors c\u0327a jonche, c\u0327a s\u2019amoncelle. Personne ne ramasse<\/em>&#8239;\u00bb, de\u0301plore Annie. Avec sa guirlande de canettes, elle espe\u0300re sensibiliser \u00ab&#8239;les jeteurs&#8239;\u00bb.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Il faut regarder attentivement la carte de France pour repe\u0301rer la bizarrerie. Sur le co\u0302te\u0301 nord-est de l\u2019Hexagone, une petite pointe se dresse. Elle pe\u0301ne\u0300tre dans les flancs de la Belgique, enserre le cours <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">de la Meuse jusqu\u2019a\u0300 Givet. A\u0300 son extre\u0301mite\u0301, la France se re\u0301tre\u0301cit en <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">un entonnoir dont la largeur n\u2019exce\u0300de pas deux cents me\u0300tres. Quatre voies y transitaient pourtant \u2013&nbsp;ferroviaire, routie\u0300re, fluviale et pe\u0301destre. Le chemin de fer a e\u0301te\u0301 abandonne\u0301, le chemin de halage abre\u0301ge\u0301. Demeurent l\u2019eau et l\u2019asphalte.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;<\/span><em style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align);\">Moi, je suis tre\u0300s impressionne\u0301e par les cous, extrapole Annie. Regardez tout ce qu\u2019on a comme organes dans le bas du corps. Imaginez ce qu\u2019il faut comme connexions pour communiquer avec la te\u0302te. Tout passe par ce petit tunnel qu\u2019est le cou. J\u2019y pense toujours ici. Entre la France et la Belgique, il se passe plein de choses. Si on regarde sur une vue ae\u0301rienne les voies de passage entre la sortie de Heer-Agimont et l\u2019entre\u0301e dans Givet, c\u2019est comme un cou.<\/em><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">&#8239;\u00bb <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Annie parle d\u2019une voix alanguie. L\u2019ample chemisier blanc, les paupie\u0300res maquille\u0301es de jade et la frange blonde la font e\u0301trangement ressembler a\u0300 Brigitte Bardot. \u00ab&#8239;<em>Je l\u2019ai rencontre\u0301e a\u0300 la Madrague. Elle a dit que nous avions la me\u0302me bouche. Et aussi que nous e\u0301tions des personnes qui avions un rayonnement en nous, mais de fac\u0327on modeste<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Elle a grandi a\u0300 Givet, ou\u0300 son pe\u0300re e\u0301tait sous-chef de gare. Fonctionnaire franc\u0327ais, quoiqu\u2019issu d\u2019une famille belge de Rochefort. Elle se souvient des escapades a\u0300 Heer-Agimont, ou\u0300 les Franc\u0327ais se fournissaient en mercurochrome et aspirines. \u00ab&#8239;<em>J\u2019adore e\u0302tre sur la frontie\u0300re. C\u0327a permet d\u2019e\u0302tre sur les deux plateaux de la balance. Un kilome\u0300tre, c\u0327a fait la diffe\u0301rence. On mange avec une heure de de\u0301calage. Ce ne sont pas les me\u0302mes maisons, pas les me\u0302mes voitures. Je ressens une ouverture que je ne connai\u0302trais pas si je vivais plus en profondeur dans le pays<\/em>.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>A\u0300 Givet, le centre commercial a e\u0301te\u0301 baptise\u0301 Rives d\u2019Europe. Il faut bien se donner une contenance quand la ge\u0301ographie vous a e\u0301loigne\u0301 de tout. A\u0300 l\u2019automne 2018, au plus fort du mouvement des gilets jaunes, la ville e\u0301tait l\u2019un des bastions de la jacquerie en chasuble fluo. Pour de\u0301jouer la crise, Givet se voudrait po\u0302le commercial rayonnant. Il y a de\u0301ja\u0300 une Fnac, un De\u0301cathlon et un McDo, ou\u0300 les e\u0301le\u0300ves de Beauraing se rendent parfois en expe\u0301dition express le midi, s\u2019ils ont une heure de fourche et une voiture a\u0300 disposition. A\u0300 l\u2019Intermarche\u0301, la cliente\u0300le belge avoisine, dit-on, les 80&nbsp;%. On la reconnai\u0302t aux chariots remplis de fromage, de packs d\u2019eau mine\u0301rale, de cartons de bouteilles de vin.<\/p>\n<p>On s\u2019e\u0301loigne du bord de Meuse. On traverse Hierges. On entre en Belgique par la rue de l\u2019E\u0301galite\u0301. La pluie insiste. Le relief n\u2019est pas tendre. Passe\u0301 le hameau de Regniessart, il faut s\u2019enfoncer dans la fore\u0302t de Nismes. Apre\u0300s plusieurs kilome\u0300tres de sentier, apparai\u0302t soudain, en <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">pleine fore\u0302t, une construction plus chic qu\u2019un simple gi\u0302te de vacances. Un ve\u0301hicule tout-terrain stationne sur le devant. Je poursuis.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Quelques minutes plus tard, j\u2019entends un moteur dans mon dos, qui se rapproche. Le 4&#215;4 me de\u0301borde. S\u2019arre\u0302te vingt me\u0300tres plus loin. Un homme en kaki en sort.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u2014&nbsp;Vous e\u0302tes perdu&#8239;?<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u2014&nbsp;&#8230;<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u2014&nbsp;Oui, je vois que vous e\u0302tes perdu.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u2014&nbsp;C\u2019est-a\u0300-dire que je suis l\u2019itine\u0301raire recommande\u0301 par Google Maps. \u2014&nbsp;C\u2019est une proprie\u0301te\u0301 prive\u0301e ici. Vous devez faire demi-tour. J\u2019explique que je souhaite simplement sortir de la fore\u0302t au plus vite et <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">gagner Bru\u0302ly, puis Cul-des-Sarts. Le garde ne veut rien entendre. Il se moque bien des dix kilome\u0300tres de de\u0301tour que je veux e\u0301pargner&nbsp;: sur ces terres se pratiquent des chasses a\u0300 l\u2019affu\u0302t, un accident est si vite arrive\u0301&#8230; De toute fac\u0327on, le chemin me\u0300ne a\u0300 une autre proprie\u0301te\u0301 prive\u0301e, qui me vaudrait les me\u0302mes ennuis. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Au prix de tractations ardues, je finis par obtenir gain de cause, contre la promesse d\u2019e\u0301crire a\u0300 Google pour signaler l\u2019erreur. J\u2019ache\u0300ve <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">le chemin forestier en appuyant comme un forcene\u0301 sur les pe\u0301dales. J\u2019imagine des balles perdues, des tireurs embusque\u0301s. Sortir au plus vite de ce territoire me\u0301die\u0301val ou\u0300 on ne peut e\u0302tre que le manant ou le gibier.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Bru\u0302ly, enfin. Est-ce le gris maussade du ciel&#8239;? Le contrecoup de ma me\u0301saventure forestie\u0300re&#8239;? Plus qu\u2019ailleurs, les e\u0301tablissements de jeux de hasard, les stations-services et les friteries \u2013&nbsp;ce refrain morne de la frontie\u0300re \u2013&nbsp;stimulent la de\u0301prime.<\/p>\n<blockquote>\n<p>La frontie\u0300re e\u0301pouse les courbes de l\u2019Eau Noire, qui est avec l\u2019Eau Blanche le principal affluent du Viroin. Je pense au Rouge et au Petit Rouge rencontre\u0301s la veille, a\u0300 l\u2019approche de Bouillon. Il y aurait avec toute cette eau de quoi diluer les aigreurs nationalistes et recolorier les drapeaux.<\/p>\n<\/blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>La frontie\u0300re, par ici, e\u0301pouse les courbes de l\u2019Eau Noire, qui est avec l\u2019Eau Blanche le principal affluent du Viroin. Je pense au Rouge et au Petit Rouge rencontre\u0301s la veille, a\u0300 l\u2019approche de Bouillon. Il y aurait avec toute cette eau de quoi diluer les aigreurs nationalistes et recolorier les drapeaux.<br \/>\nPasse\u0301 Cul-des-Sarts, la frontie\u0300re suit une voie agricole isole\u0301e dans la campagne&nbsp;: la rue des Diffe\u0301rends, longue d\u2019un peu moins de trois kilome\u0300tres. France a\u0300 droite, Belgique a\u0300 gauche. Des querelles qui donne\u0300rent son nom a\u0300 la rue-limite, je ne sais rien mais tout s\u2019imagine&nbsp;: mise\u0301rables margailles de fermiers jaloux&#8239;; a\u0302pres contentieux entre le jeune E\u0301tat flou et la Re\u0301publique su\u0302re de son fait.<\/p>\n<p>L\u2019obscurite\u0301 s\u2019e\u0301paissit de minute en minute. Je n\u2019ai plus, dans mon sac, ni a\u0300 boire ni a\u0300 manger. Plus de GPS non plus&nbsp;: la batterie a expire\u0301 peu <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">apre\u0300s Scourmont. Il m\u2019a fallu arre\u0302ter une automobiliste a\u0300 un carrefour pour savoir quelle direction prendre. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Je pe\u0301dale en automate, <em>au milieu de nulle part<\/em>, jusqu\u2019a\u0300 un carrefour en e\u0301toile d\u2019ou\u0300 partent sept chemins rectilignes. Cette grappe de maisons surgie en rase campagne, a\u0300 la lisie\u0300re de bois qui font e\u0301cran d\u2019avec la France, s\u2019appelle Le Rond-Point. Le hameau porte aussi le nom de Lamarcheville, en souvenir d\u2019un industriel lie\u0301geois qui se mit en te\u0302te au XIXe sie\u0300cle d\u2019y fonder une colonie agricole sur les terres de\u0301friche\u0301es de Thie\u0301rache. La providence en plein cre\u0301puscule&nbsp;: une maison de briques adosse\u0301e a\u0300 une ferme fait office d\u2019e\u0301picerie. Je m\u2019y arre\u0302te pour boire un coca et recharger mon te\u0301le\u0301phone. Je balbutie devant la ge\u0301rante, le visage un peu fige\u0301 par le froid. \u00ab&#8239;<em>Quel hasard de tomber sur cet endroit&#8230;<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;Oui, beaucoup s\u2019arre\u0302tent par hasard.&#8239;\u00bb Elle s\u2019appelle Marie Mercier. Elle a baptise\u0301 <em>Au petit coin des saveurs<\/em> ce qui est a\u0300 la fois une supe\u0301rette et un salon de the\u0301. La carte propose des cre\u0302pes, des glaces et des sandwiches&#8239;; des sodas, du rose\u0301 et de la Chimay de toutes les couleurs.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Marie est enceinte. Deux petiots jouent entre la salle et le comptoir. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;<em>Apre\u0300s, on s\u2019arre\u0302te la\u0300<\/em>&#8239;\u00bb, dit-elle, devanc\u0327ant une question qu\u2019on n\u2019avait pas l\u2019intention de poser. Un client entre, demande des \u0153ufs. \u00ab&#8239;<em>Il ne m\u2019en reste plus. Demain matin.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Son mari exploite la ferme. Elle, elle a d\u2019abord travaille\u0301 \u00ab&#8239;<em>a\u0300 l\u2019exte\u0301rieur<\/em>&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;<em>Mais bon, avoir un patron, bof&#8230; Mon ide\u0301e, au de\u0301but, c\u2019e\u0301tait un magasin du terroir, mais c\u2019e\u0301tait trop juste. C\u0327a a tourne\u0301 en e\u0301picerie de village.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">On mange une cre\u0302pe au sucre, une deuxie\u0300me, puis on reprend le ve\u0301lo dans le noir, a\u0300 travers une campagne crible\u0301e de lieux-dits&nbsp;: Saboterie, Forge-Philippe, Loge-Wactiaux, Ermitage&#8230;<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Arrive\u0301e enfin a\u0300 Seloignes chez mes ho\u0302tes d\u2019un soir, Luc et Bernadette. Luc m\u2019apprend que l\u2019abbaye de Scourmont fut fonde\u0301e au XIXe sie\u0300cle par dix-sept moines trappistes venus de Westvleteren. Un autre type d\u2019immigration flamande en Wallonie&#8230; La bie\u0300re qu\u2019ils produisaient de longue date ne prit son envol, sous l\u2019e\u0301tiquette de Chimay, que dans les anne\u0301es 1950, apre\u0300s que le pe\u0300re The\u0301odore eut mis au point une nouvelle levure. \u00ab<em> Le pe\u0300re The\u0301odore e\u0301tait une sommite\u0301 mondiale, certifie Luc. Sans doute un des dix meilleurs brasseurs de sa ge\u0301ne\u0301ration.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>JOUR 4. SELOIGNES \u2014&nbsp;BLATON<\/strong><\/p>\n<p>De Seloignes, on passe en France en quelques tours de roues. On quitte les de\u0301clivite\u0301s de la Calestienne pour se rapprocher de la valle\u0301e de la Sambre. L\u2019horizon s\u2019aplatit. Le relief s\u2019e\u0301vase.<br \/>\nEn pe\u0301dalant, je repense au lieutenant John Dunbar, le he\u0301ros du film <em>Danse avec les loups<\/em>, porte\u0301 a\u0300 l\u2019e\u0301cran par Kevin Costner. Guerre de Se\u0301cession, 1863. Dans la sce\u0300ne d\u2019ouverture, l\u2019officier de cavalerie nordiste se projette au-devant des lignes confe\u0301de\u0301re\u0301es. Chevauche\u0301e suicidaire pluto\u0302t qu\u2019he\u0301roi\u0308que. Son galop insense\u0301 permet pourtant la victoire des siens. Dunbar ressort de la bataille gratifie\u0301 d\u2019une me\u0301daille et avec le droit de choisir sa nouvelle affectation. \u00ab&#8239;<em>Je veux aller sur la frontie\u0300re, avant qu\u2019elle n\u2019ait disparu<\/em>&#8239;\u00bb, indique-t-il a\u0300 son supe\u0301rieur. Trouver la frontie\u0300re, tant qu\u2019elle existe. Dans l\u2019Ame\u0301rique du XIXe sie\u0300cle, l\u2019e\u0301vaporation programme\u0301e de la frontie\u0300re e\u0301tait le produit d\u2019un ge\u0301nocide. La ligne de de\u0301marcation entre colons et natifs devait finir par se dissoudre avec l\u2019e\u0301limination des seconds, a\u0300 force de de\u0301placement des premiers vers l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Tout autre est la donne en zone franco-belge. Si les douaniers ont quitte\u0301 leurs gue\u0301rites, si les bornes-frontie\u0300res ont e\u0301te\u0301 avale\u0301es par la ve\u0301ge\u0301tation, ce n\u2019est la conse\u0301quence d\u2019aucune conque\u0302te violente. On peut y voir le re\u0301sultat heureux d\u2019une utopie europe\u0301enne, l\u2019acquis d\u2019un continent qui aurait pour toujours renonce\u0301 aux guerres.<br \/>\nPour toujours, tant que c\u0327a dure.<br \/>\nJeumont est franc\u0327aise, Erquelinnes est belge. Les deux forment une seule conurbation ou\u0300 la frontie\u0300re se faufile a\u0300 travers des quartiers <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">denses. Le principal point d\u2019entre\u0301e en Belgique est un capharnau\u0308m, une enfilade d\u2019enseignes criardes, Family Games, Lucky Strike et compagnie. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">On croirait la gare d\u2019Erquelinnes, avec son quai a\u0300 auvents, sortie droit d\u2019un roman de Simenon. A\u0300 l\u2019inte\u0301rieur du local de\u0301pourvu de bancs, non chauffe\u0301, qui sert de salle d\u2019attente, deux filles se refont <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">les tresses dans une ente\u0302tante odeur de cannabis. Il n\u2019y a plus de guichet. Plus d\u2019automates non plus pour acheter son billet. \u00ab&#8239;<em>On les a enleve\u0301s. Ils e\u0301taient de\u0301fectueux. Ils ont e\u0301te\u0301 trop souvent mis a\u0300 sac<\/em>&#8239;\u00bb, me dit l\u2019accompagnatrice de train.<\/span><\/p>\n<blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Je bois mon chocolat chaud a\u0300 co\u0302te\u0301 d\u2019un homme qui porte un polo des All Blacks. Il est venu de si loin visiter des lieux qui, en Belgique, ne suscitent qu\u2019une molle indiffe\u0301rence.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>La gare est un cul-de-sac. Les voies continuent bien jusqu\u2019a\u0300 la gare de Jeumont, mais plus aucun train ne les emprunte. En 2012, la desserte locale en provenance de Charleroi a e\u0301te\u0301 limite\u0301e a\u0300 Erquelinnes. Les omnibus ne poussent plus jusqu\u2019a\u0300 Jeumont, ce qui n\u2019allongeait pourtant le voyage que de quatre minutes. \u00ab&#8239;Depuis la suppression de la liaison re\u0301gulie\u0300re Mons-Aulnoye, en mai 2000, ce point e\u0301tait le dernier passage frontalier vers la France entre Lille et Luxembourg&#8239;\u00bb, note un rapport du parlement wallon. Sur une distance de plus de trois cents kilome\u0300tres, il n&rsquo;y a de\u0301sormais plus moyen de gagner la France par train, sauf a\u0300 prendre le Thalys. Voila\u0300 l\u2019Europe du XXIe sie\u0300cle&nbsp;: des frontie\u0300res ferroviaires plus herme\u0301tiques qu\u2019elles ne l\u2019ont jamais e\u0301te\u0301.<\/p>\n<p>Je prends le train a\u0300 Erquelinnes pour filer une centaine de kilome\u0300tres a\u0300 l\u2019ouest, en sautant la traverse\u0301e du Borinage. Descente en gare de Blaton. Maria et Jean-Pol m\u2019accueillent dans leur grande maison. Dans la cuisine, les photos des enfants voisinent avec une invitation au bal du bourgmestre et une image de saint Franc\u0327ois d\u2019Assise. La France est a\u0300 trois kilome\u0300tres. \u00ab<em> Le week-end, souvent, on va a\u0300 Conde\u0301-sur-l\u2019Escaut chercher une bonne baguette dans une boulangerie polonaise.<\/em>&#8239;\u00bb Jean-Pol est retraite\u0301 depuis peu. Il a fait carrie\u0300re comme chef de chantier dans la construction. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai exerce\u0301 pendant quarante ans un me\u0301tier contre-nature. Chef de chantier, tu n\u2019arre\u0302tes pas d\u2019e\u0302tre en conflit. Tu te bats pour les prix, pour l\u2019exe\u0301cution, pour les retards.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nJean-Pol exhume des documents, des registres de travail ou\u0300 apparai\u0302t le nom d\u2019Orlando Tonero, fils d\u2019Emma Pizutti et d\u2019Attilio Tonero. Les lunettes sur le front, il passe en revue des photos anciennes&nbsp;: la\u0300, le deuxie\u0300me casque\u0301 en partant de la gauche, c\u2019est son pe\u0300re. Venu d\u2019Italie, Orlando a connu les baraquements aux lits jamais froids, comme on appelait ces couches perpe\u0301tuellement tie\u0301dies par des corps fourbus, qui s\u2019y succe\u0301daient aux trois pauses quotidiennes. Jean-Pol, lui, se souvient des cohortes d\u2019ouvriers flamands a\u0300 l\u2019entre\u0301e des charbonnages d\u2019Harchies. Le labeur accompli, la paye engrange\u0301e, ils repartaient en train a\u0300 vapeur avec leur mallette.<br \/>\nLe vendredi soir, l\u2019enfant attendait son pe\u0300re a\u0300 la sortie du charbonnage. On mangeait a\u0300 la cantine, puis on s\u2019en retournait avec la Ford Taunus blanche familiale, aux vitesses sur le volant. \u00ab&#8239;<em>Le mien avait une Fiat 128 rouge<\/em>&#8239;\u00bb, intervient Maria, ne\u0301e dans les Pouilles. Pour elle aussi, le cervelas au pickles du vendredi soir e\u0301tait un rituel. \u00ab&#8239;<em>Les hommes avaient beau prendre leur douche, ils gardaient du noir incruste\u0301 en dessous des yeux. T\u2019es toujours maquille\u0301, je lui disais a\u0300 mon pe\u0300re<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>JOUR 5. BLATON \u2014&nbsp;MOUSCRON<\/strong><\/p>\n<p>Avant que je ne reparte, Jean-Pol Tonero me propose un tour en voiture aux abords de la frontie\u0300re. C\u2019est samedi. Des joggeuses filent sur les berges de l\u2019ancien canal Mons-Conde\u0301. Sur la place de Bernissart, la friterie <em>L\u2019iguane<\/em> attend ses premiers clients. Dans le coron ou\u0300 Jean-Pol son enfance, a\u0300 Harchies, les maisons mitoyennes sont nume\u0301rote\u0301es de 1 a\u0300 100, sans autre adresse. On croise des hommes qui portent des brouettes de sable, des femmes qui de\u0301chargent des camionnettes. On repeint, on ame\u0301nage.<\/p>\n<p>On rejoint l\u2019Escaut peu avant Antoing. On entre alors dans le bassin carrier. Sur dix kilome\u0300tres, les abords du fleuve sont crible\u0301s de fosses et de souterrains. En deux sie\u0300cles, ce labyrinthe creuse\u0301 dans la pierre s\u2019est transforme\u0301 en un gruye\u0300re qui e\u0301tend loin ses ramifications, jusqu\u2019a\u0300 de\u0301boucher sur des crate\u0300res colossaux ou\u0300 les bulldozers et la dynamite ont fracasse\u0301 les courbes du paysage.<br \/>\nLa pierre calcaire du Tournaisis posse\u0300de le don d\u2019humidite\u0301, ai-je cru comprendre. C\u0327a la rend propice a\u0300 sa transformation en pa\u0302te agglome\u0301rante. Comme la production de ciment ne\u0301cessite de mouiller le calcaire, on e\u0301conomise une e\u0301tape du <em>process<\/em>. Nague\u0300re, des fours a\u0300 chaux furent construits par centaines&nbsp;: la poussie\u0300re cre\u0301e\u0301e par la cuisson de la pierre s\u2019e\u0301talait a\u0300 perte de vue dans ce<em> pays blanc<\/em>. Jusqu\u2019a\u0300 vingt mille ouvriers y respiraient. Ils sont encore un bon millier travaillant dans le calcaire, le ciment et le be\u0301ton. Depuis que les socie\u0301te\u0301s Sagrex et CBR sont tombe\u0301es dans l\u2019escarcelle du ge\u0301ant Heidelberg, les entrailles du Tournaisis nourrissent le grand capital allemand. <em>Marx for ever<\/em> dans le bassin carrier&nbsp;: les entite\u0301s de Vaulx, Chercq et Gaurain e\u0301taient des bastions rouges avant d\u2019e\u0302tre rattache\u0301es a\u0300 Tournai. Warchin a me\u0302me eu un bourgmestre communiste. Pays blanc, drapeaux rouges. Entre la ge\u0301ologie et la politique, les corre\u0301lations demeurent. Avec douze sie\u0300ges sur dix-sept, le Parti socialiste jouit toujours, a\u0300 Antoing, d\u2019une majorite\u0301 absolue.<\/p>\n<p>Apre\u0300s Tournai, la pe\u0301dale\u0301e se poursuit sur un chemin de halage matelasse\u0301 d\u2019ocre et de vermeil. On est a\u0300 ce moment de la saison ou\u0300 il y a autant de feuilles dans les arbres que sur le sol. Plus que quelques jours et la nature basculera vers ses nus d\u2019hiver.<br \/>\nIl faut toutefois s\u2019e\u0301loigner du fleuve ou\u0300 se refle\u0300tent les grands arbres. Traverser une nationale.<em> Chez Dodo<\/em>, a\u0300 Pecq, n\u2019aura plus de clients. Maison close. Scelle\u0301s sur la porte noire.<br \/>\nC\u2019en est fini de l\u2019empire que voulut se ba\u0302tir Dominique Alderweireld. Ce Franc\u0327ais du Nord avait implante\u0301 son business en Belgique, ou\u0300 re\u0300gne <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">le flou juridique \u2013&nbsp;axiome e\u0301le\u0301mentaire d\u2019un pays ou\u0300 la tole\u0301rance se confond comme nulle part ailleurs avec le laxisme et la permissivite\u0301. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;Dodo&#8239;\u00bb entendait tirer parti des opportunite\u0301s ge\u0301ographiques. Il voyait dans l\u2019agglome\u0301ration lilloise \u00ab&#8239;<em>un re\u0301servoir d\u2019un million d\u2019habitants <\/em><\/span><em style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align);\">qui n\u2019a qu\u2019a\u0300 traverser la frontie\u0300re pour se de\u0301gourdir le poireau<\/em><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">&#8239;\u00bb. Le souteneur essaima \u00ab&#8239;salons de massage&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;bars montants&#8239;\u00bb sur toute la ligne frontie\u0300re, a\u0300 Tournai, Froyennes, Mouscron, Warneton, Bru\u0302ly, Bernissart&#8230; Jusqu\u2019a\u0300 la chute. Au moment ou\u0300 je passe devant Chez Dodo, son proprie\u0301taire se trouve a\u0300 Leuze-en-Hainaut, \u00ab&#8239;en cabane&#8239;\u00bb, pour parler le jargon qu\u2019il affectionne.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Estaimpuis, c\u2019est la Wallonie dans un e\u0301troit couloir. Sur sa bordure ouest, la commune est limitrophe des franc\u0327aises Leers et Wattrelos. A\u0300 sa pointe nord-est, elle jouxte la flamande Spiere-Helkijn. Deux lignes se rapprochent sous ces latitudes&nbsp;: la frontie\u0300re franco-belge et la limite qui se\u0301pare les aires romane et germanique. Partage des nations&#8239;; distinction des langues. Les deux frontie\u0300res se rejoignent dans les faubourgs de Mouscron, ou\u0300 elles se planquent dans le lacis des habitations ouvrie\u0300res. Elles se dissimulent jusque dans les arbres ge\u0301ne\u0301alogiques, aux branchages tre\u0300s emme\u0302le\u0301s. Est-on en France, en Belgique&#8239;? En domaine roman, germanique&#8239;? L\u2019annuaire, avec sa kyrielle de Van Roekeghem, Van Speybrouck, Van Gysel et Vanelstraete, pourrait induire en erreur.<\/p>\n<p>Ce soir, je dors a\u0300 l\u2019ho\u0302tel. Je m\u2019e\u0301carte de mon v\u0153u initial de faire toujours e\u0301tape chez des ho\u0302tes inconnus. Mes plans d\u2019he\u0301bergement a\u0300 Mouscron sont tombe\u0301s a\u0300 l\u2019eau. Cela ne comporte pas que des de\u0301savantages&nbsp;: j\u2019ai quatre heures devant moi pour fla\u0302ner en ville. Politiquement, Mouscron est un foyer social-chre\u0301tien. La ville n\u2019a eu, depuis 1945, que des bourgmestres PSC puis CDH. C\u2019est aussi un the\u0301a\u0302tre digne d\u2019Eschyle. Alfred Gadenne, l\u2019avant-dernier bourgmestre, fut e\u0301gorge\u0301 en 2017 devant les grilles du cimetie\u0300re de Luigne, par un Mouscronnois de 18 ans. Son pre\u0301de\u0301cesseur, Jean-Pierre Detremmerie, s\u2019est donne\u0301 la mort par pendaison en 2016. Damien Yzerbyt, le successeur de\u0301signe\u0301, est mort en 2014 d\u2019un cancer du pancre\u0301as, a\u0300 50 ans. Avant l\u2019emble\u0301matique Detremmerie, il y eut Robert Devos, bourgmestre de 1959 a\u0300 1981. Cet instituteur avait grandi a\u0300 Oostrozebeke, non loin de Roulers. Inte\u0301gration parfaite au tissu local&nbsp;: il maniait avec autant d\u2019adresse l\u2019accent picard et les accents populistes. C\u2019e\u0301tait le temps ou\u0300 le Parti social-chre\u0301tien se de\u0301chirait entre une aile gauche, le MOC, et une aile droite, le Cepic. Devos n\u2019avait cure de ces <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">querelles d\u2019ide\u0301ologues. \u00ab&#8239;<em>Le Cepic et le MOC, de tout ce micmac, je me moque<\/em>&#8239;\u00bb, cabotinait-il en congre\u0300s. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Le calembour e\u0301tait, faut croire, inscrit dans l\u2019esprit des lieux. C\u2019est a\u0300 Mouscron, au Chalet des Tourelles, qu\u2019un autre Devos a passe\u0301 les deux premie\u0300res anne\u0301es de sa vie. Deux ans&nbsp;: c\u2019est court, mais c\u0327a compte. <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">\u00ab&#8239;<em>Je trouve que nai\u0302tre a\u0300 une frontie\u0300re, c\u2019est assez e\u0301tonnant, dira l\u2019e\u0301norme Raymond. C\u2019est quand me\u0302me entre deux choses. Alors e\u0301videmment je suis franc\u0327ais, parce que je suis ne\u0301 de deux parents franc\u0327ais, mais je suis relativement belge, dans la mesure ou\u0300 je suis ne\u0301 en Belgique.<\/em>&#8239;\u00bb Le pe\u0300re de Raymond e\u0301tait un industriel textile, \u00ab&#8239;<em>Flamand franc\u0327ais<\/em>&#8239;\u00bb. <em>De vos<\/em>, en ne\u0301erlandais&nbsp;: le renard. D\u2019ou\u0300 peut-e\u0302tre les sketches ruse\u0301s du rejeton. Apre\u0300s Mouscron, la famille a repasse\u0301 la frontie\u0300re, de\u0301me\u0301nageant a\u0300 Tourcoing, a\u0300 cinq kilome\u0300tres du Chalet des Tourelles. Raymond et ses fre\u0300res reprenaient souvent le chemin de la Belgique, pour le cine\u0301ma et pour le cirque.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Devos et Devos, ou l\u2019histoire de frontie\u0300res intrique\u0301es.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Histoire cousue de filature, de tissage, de bonne\u0300terie, de confection. Roubaix devient au XIXe sie\u0300cle la ville \u00ab&#8239;aux mille chemine\u0301es&#8239;\u00bb. L\u2019industrie grouillante de\u0301figure ce qui n\u2019e\u0301tait quelques anne\u0301es plus to\u0302t qu\u2019un bourg calme. Des quartiers-champignons sortent de terre aux portes des usines. Aussi monstrueux soit-il, cet eldorado vaut bien un exode&nbsp;: par milliers, paysans et paysannes prennent le chemin de la grande ville, abandonnant une Flandre de\u0301charne\u0301e ou\u0300 se\u0301vit la famine. A\u0300 partir de 1856, les Belges sont majoritaires dans la population roubaisienne. Ils le resteront jusqu\u2019en 1890. Des milliers d\u2019autres de\u0301racine\u0301s atterrissent dans les faubourgs de Mouscron, adosse\u0301s a\u0300 <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">la frontie\u0300re, d\u2019ou\u0300 ils gagnent chaque matin les ateliers de Roubaix et Tourcoing. La pre\u0301sence de cette main-d\u2019\u0153uvre bon marche\u0301 incite biento\u0302t les industriels franc\u0327ais a\u0300 se rapprocher d\u2019elle. Les prole\u0301taires belges e\u0301migrent en France&#8239;; les patrons franc\u0327ais prennent pied en Belgique. Ainsi croi\u0302t Mouscron. Les e\u0301tablissements Felix Vanoutryve et Cie, renomme\u0301s pour leurs jacquards et velours, sont a\u0300 l\u2019origine une succursale de la compagnie fonde\u0301e a\u0300 Roubaix.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Mouscron <em>by night<\/em>, e\u0301poque contemporaine. Le centre-ville ressemble a\u0300 un circuit d\u2019essai pour moteurs vrombissants. Dans un de\u0301cor de Far West nimbe\u0301 de noir, un sie\u0300cle et demi d\u2019expe\u0301rimentations architecturales s\u2019interpe\u0301ne\u0300trent a\u0300 Detrem City. Des halls en aluminium et be\u0301ton surplombent des ornementations florales en ce\u0301ramique&#8239;; les bow-windows et les corniches en ogives re\u0301pondent a\u0300 des entrepo\u0302ts <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">aux compositions ge\u0301ome\u0301triques&#8230; Je passe devant ce qui fut le sie\u0300ge du mouvement ouvrier chre\u0301tien. Sur la fac\u0327ade du ba\u0302timent, deux inscriptions ont e\u0301te\u0301 grave\u0301es dans la pierre&nbsp;: \u00ab&#8239;cercle ouvrier&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;werkers kring&#8239;\u00bb. Si l\u2019on traverse le hall et que l\u2019on acce\u0300de a\u0300 l\u2019inte\u0301rieur d\u2019i\u0302lot, <\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">des toilettes sont encore visibles. Beaucoup d\u2019usines textiles n\u2019en posse\u0301daient pas. La pre\u0301sence de sanitaires au cercle e\u0301tait un service pre\u0301cieux rendu aux ouvriers syndique\u0301s, qui profitaient de leur pause pour y faire un aller-retour chronome\u0301tre\u0301.\u00a0<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>JOUR 6. MOUSCRON \u2014&nbsp;WESTOUTER<\/strong><\/p>\n<p>La salle du petit de\u0301jeuner est remplie de couples anglais, ne\u0301o-ze\u0301landais, australiens. Ils ont fait le voyage pour le 11 novembre. Leurs grands-pe\u0300res ou arrie\u0300re-grands-pe\u0300res ont combattu, parfois pe\u0301ri, dans l\u2019ouest de la Flandre et le nord de la France. Mouscron est une bonne base arrie\u0300re pour ce tourisme recueilli. Je bois mon chocolat chaud a\u0300 co\u0302te\u0301 d\u2019un homme qui porte un polo des All Blacks. Il est venu de si loin visiter des lieux qui, en Belgique, ne suscitent qu\u2019une molle indiffe\u0301rence.<\/p>\n<p>Ciel bleu, air froid. C\u2019est dimanche. La grand-route par laquelle j\u2019entre en Re\u0301gion flamande est de\u0301serte.<\/p>\n<p>Wervicq est a\u0300 la fois franc\u0327aise et belge. Comme les localite\u0301s voisines de Comines et de Warneton, la ville fut scinde\u0301e par le traite\u0301 d\u2019Aix-la-Chapelle en 1668. Les quartiers sud, sur la rive droite de la Lys, appartiennent a\u0300 la France&#8239;; les quartiers nord, sur la rive gauche, sont en Belgique.<br \/>\nA\u0300 Comines-Belgique, la nouvelle bourgmestre Alice Leeuwerck est, a\u0300 28 ans, la deuxie\u0300me plus jeune de Wallonie. Avant la politique, elle pratiquait la danse et le piano. Depuis qu\u2019elle a ceint l\u2019e\u0301charpe tricolore, elle est la \u00ab&#8239;<em>maire me\u0300re<\/em>&#8239;\u00bb. Son be\u0301be\u0301 avait sept mois au moment des e\u0301lections communales. Elle est une e\u0301manation du melting-pot local. Sa famille paternelle provient de Poperinge&#8239;; sa me\u0300re, franc\u0327aise, est originaire de Comines. \u00ab&#8239;<em>Mon pe\u0300re a de\u0301clare\u0301 ma naissance en ne\u0301erlandais, donc ma carte d\u2019identite\u0301 est en ne\u0301erlandais. Je me sens d\u2019abord francophone, me\u0302me si<\/em> <em>je parle flamand avec mon pe\u0300re et avec mes colle\u0300gues bourgmestres de Menin, Wervicq, Messines et Ypres. Alors je me mets ou\u0300, moi&#8239;? Le mode\u0300le a\u0300 quatre re\u0301gions, je n\u2019y crois pas. J\u2019ai vraiment le sentiment pro-belge. Pour moi, tout vaudrait mieux qu\u2019un retour de la N-VA au gouvernement, que je vois comme une menace.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Comines fut au centre du blocage politique de 1987-1988, premie\u0300re occurrence d\u2019un type de crise dont on allait enregistrer les re\u0301pliques en 2007, 2010 et 2019. Automne 1987, donc&nbsp;: les re\u0301sultats e\u0301lectoraux semblent rendre impossible tout accord de gouvernement. Le social-chre\u0301tien Jean-Luc Dehaene, investi formateur par le Palais royal, re\u0301clame du temps pour re\u0301soudre le casse-te\u0302te. Sa demande au roi Baudouin filtre pour la poste\u0301rite\u0301&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Sire, donnez-moi cent jours<\/em>.&#8239;\u00bb Apre\u0300s le scrutin de 2007, il en faudra deux cents a\u0300 Leterme pour former son gouvernement. En 2010-2011, Di Rupo en requerra cinq cents. Qui dira mieux&#8239;?<br \/>\nLes cas particuliers de Comines et de Fourons, deux communes aux confins des mondes latin et germanique, servent en 1987 de monnaie d\u2019e\u0301change entre ne\u0301gociateurs. Jean-Luc Dehaene mai\u0302trise la question&nbsp;: enfant, il passait ses vacances chez ses cousins a\u0300 Warneton. Des cogitations du \u00ab&#8239;plombier&#8239;\u00bb, e\u0301merge une invention diabolique, le statut spe\u0301cial. A\u0300 Comines et Fourons, le colle\u0300ge des bourgmestre et e\u0301chevins sera de\u0301sormais compose\u0301 de trois membres de la majorite\u0301 et trois de l\u2019opposition. \u00ab&#8239;<em>Pourquoi c\u0327a a e\u0301te\u0301 cre\u0301e\u0301, cette connerie&#8239;? Pour s\u2019assurer que la majorite\u0301 ne prenne pas de mesure de discrimination anti-flamande<\/em>&#8239;\u00bb, re\u0301sume Alice Leeuwerck. Sauf que, depuis 1987, la domination francophone s\u2019est encore accentue\u0301e. L\u2019e\u0301crasante majorite\u0301 des Cominois parle a\u0300 pre\u0301sent franc\u0327ais, bien que le <em>west-vlaams<\/em> reste pratique\u0301 au sein de nombreuses familles dans les villages de l\u2019entite\u0301, comme Houtem et Ten-Brielen. Conc\u0327u a\u0300 l\u2019origine comme une re\u0301ponse belgo-belge a\u0300 un conflit linguistique, le statut spe\u0301cial s\u2019ave\u0300re a\u0300 l\u2019usage une arme redoutable laisse\u0301e a\u0300 l\u2019opposition. Alice Leeuwerck en donne sa lecture&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>On a trois e\u0301chevins qui sont e\u0301lus mais qui ne travaillent pas. Faudrait quand me\u0302me pas renforcer le bilan de la majorite\u0301&#8230; Ils touchent 2 300&nbsp;\u20ac pour rien foutre. C\u0327a me rend folle.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le 1er mars 2019, une marche pour le climat a rassemble\u0301 mille trois cents personnes dans les rues de Comines. Du jamais vu. L\u2019initiative en revenait a\u0300 six e\u0301le\u0300ves du colle\u0300ge Saint-Henry, parmi lesquels Louise Dubois qui allait lire en fin de corte\u0300ge ce discours savamment ironique. \u00ab&#8239;<em>Merci a\u0300 l\u2019usine Clarebout de nous faire sentir les frites toute l\u2019anne\u0301e. Merci a\u0300 l\u2019e\u0301chevin de l\u2019environnement pour son soutien.<\/em>&#8239;\u00bb Il n\u2019y a pas d\u2019e\u0301chevin de l\u2019environnement a\u0300 Comines. Et a\u0300 Warneton, le site de production de Clarebout, l\u2019un des ge\u0301ants de la transformation de patates, passe pour peu soucieux du respect de l\u2019environnement.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Ca \u00e9t\u00e9 mal pris par la bourgmestre&#8239;\u00bb<\/em>, souffle Louise Dubois, chemisier raye\u0301 bleu et blanc, perles aux oreilles. Son sang est d\u2019un brassage courant. Versant maternel, un grand-pe\u0300re franco-belge, une grand-me\u0300re flamande de Wervicq. Versant paternel, des gens de Comines, parfaits bilingues. Ce sont les vide\u0301os de Greenpeace qui l\u2019ont acquise a\u0300 l\u2019e\u0301cologie. \u00ab&#8239;<em>Elles font peur, mais la peur fait re\u0301agir. Chez moi, on est quatre filles, on s\u2019est encourage\u0301es. Notre pe\u0300re a change\u0301 avec nous. C\u0327a a e\u0301te\u0301 un de\u0301clic familial. On n\u2019utilise plus de savon liquide, on prend tout en bloc. On essaye de faire un maximum la cuisine a\u0300 la maison pour e\u0301viter de consommer du papier ou du plastique.<\/em>&#8239;\u00bb A\u0300 la rentre\u0301e prochaine, Louise veut s\u2019inscrire en droit. Pour de\u0301fendre l\u2019e\u0301galite\u0301 hommes-femmes et le climat.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai de\u0301veloppe\u0301 un sentiment tre\u0300s particulier pour la Belgique. C\u2019est le me\u0302me genre de tendresse et de respect que j\u2019observe chez des parents qui s\u2019occupent d\u2019un enfant handicape\u0301. Cette e\u0301motion, je l\u2019ai pour mon pays.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Michiel Hendryckx, photographe<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00ab&#8239;<em>T\u2019es tombe\u0301 dans la ville la plus belge de toutes. On est des ba\u0302tards ici.<\/em>&#8239;\u00bb L\u2019avocat Jean-Jacques Vandenbroucke plaide dans les deux langues, tout comme sa compagne et cons\u0153ur, Marie-Paule Dauchy. Ensemble, ils ont re\u0301ussi l\u2019impensable&nbsp;: cre\u0301er dans la minuscule Comines un club de jazz qui serait une re\u0301fe\u0301rence a\u0300 cent kilome\u0300tres a\u0300 la ronde. Le lieu fonctionne en coope\u0301rative. En six mois, 530 000&nbsp;\u20ac ont e\u0301te\u0301 re\u0301unis pour racheter une boi\u0302te de nuit a\u0300 l\u2019abandon et la transformer en salle de concert. L\u2019engouement fut transfrontalier. \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00ab&#8239;<em>Ce sont les familles de Comines, Tournai, Lille, Mouscron qui ont mis le pognon.<\/em>&#8239;\u00bb Open Music organise un concert chaque semaine, toujours sold-out. L\u2019ex-bourgmestre socialiste de Wervicq, Johnny Goos, est un habitue\u0301. Quand il a bu trois Baptiste, la blonde de la brasserie Bataille, il chante du Frank Sinatra.<br \/>\nVDB. Les trois lettres ont l\u2019aura d\u2019une ico\u0302ne. Dix ans ont passe\u0301 depuis la mort trouble de Frank Vandenbroucke dans une chambre d\u2019ho\u0302tel au <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Se\u0301ne\u0301gal. Entre le champion maudit et l\u2019avocat, il n\u2019y a pas de parente\u0301. Leur patronyme compte parmi les plus re\u0301pandus dans ces contre\u0301es humides. <em>Broek<\/em>, le marais. Une affaire ou\u0300 l\u2019on s\u2019enfonce. Jean-Jacques Vandenbroucke a e\u0301te\u0301 l\u2019avocat du coureur. Il n\u2019a rien a\u0300 en dire. Secret professionnel. Il pre\u0301fe\u0300re se souvenir de l\u2019enfant du pays sous son meilleur jour, insolent, irre\u0301sistible. Au printemps, c\u2019e\u0301tait un rendez-vous rituel&nbsp;: on allait l\u2019encourager au mont Cassel, lors des Quatre Jours de Dunkerque. A\u0300 l\u2019e\u0301poque du mariage de Frank avec l\u2019ho\u0302tesse italienne Sarah Pinacci, en 2000, le social-chre\u0301tien Vandenbroucke e\u0301tait le premier e\u0301chevin de Comines. C\u2019est lui qui ce\u0301le\u0301bra leur union. Ce jour-la\u0300, les footballeurs Mbo et Emile Mpenza e\u0301taient venus en voisins depuis Mouscron, dans leurs voitures de sport.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Apre\u0300s Ploegsteert, non loin d\u2019Armentie\u0300res, le Chemin mitoyen se perd dans la campagne. Deux fermes trapues se font face, l\u2019une co\u0302te\u0301 belge de la route, l\u2019autre co\u0302te\u0301 franc\u0327ais. Le tas de betteraves, l\u2019odeur de la terre mouille\u0301e, grasse, n\u2019ont pas de patrie. Quatre poules et un coq vont et viennent d\u2019un fosse\u0301 a\u0300 l\u2019autre, sans qu\u2019on sache la nationalite\u0301 de l\u2019escouade.<\/p>\n<p>Avec ses 159 me\u0300tres, le mont Kemmel fait comme un Ventoux dans la plaine flamande. Un chemin pave\u0301 monte droit au ciel.<br \/>\nAnn Parmentier et Dieter Vermeersch, mes ho\u0302tes du jour, habitent sur les flancs d\u2019une colline proche, a\u0300 Westouter. C\u2019e\u0301tait au de\u0301part une maisonnette niche\u0301e dans les bois du mont Rouge, une re\u0301sidence secondaire appartenant a\u0300 la famille d\u2019Ann. Le couple l\u2019a transforme\u0301e en une confortable villa. La pre\u0301gnance de l\u2019esprit Batibouw est de\u0301cide\u0301ment un invariant dans ce pays. L\u2019inte\u0301rieur est un charmant bric-a\u0300-brac&nbsp;: rusticite\u0301 de bon gou\u0302t. Arne, le fils d\u2019Ann et Dieter, est couvreur, spe\u0301cialiste des toits de chaume. Le dimanche, il ouvre un food-truck pour les randonneurs sur un sentier du mont Rouge. On y prend l\u2019ape\u0301ritif. La bie\u0300re est lie\u0301geoise&#8239;; le vin blanc est franc\u0327ais. Alors que le jour tombe, on voit dans la plaine des lumie\u0300res qui cre\u0301pitent&nbsp;: c\u2019est Poperinge. Par beau temps, on distingue au loin les phares d\u2019Ostende et, vers Lens et Be\u0301thune, les terrils du bassin minier.<br \/>\nLa soire\u0301e se poursuit autour d\u2019un bordeaux et d\u2019un spaghetti. \u00ab&#8239;<em>Mon fils m\u2019a dit qu\u2019un cycliste avait besoin de pa\u0302tes<\/em>&#8239;\u00bb, justifie Dieter, un joyeux drille. En l\u2019e\u0301coutant, me revient une re\u0301flexion de Laurent Demoulin, professeur de litte\u0301rature a\u0300 l\u2019universite\u0301 de Lie\u0300ge. Si les romans de Simenon ont e\u0301te\u0301 si populaires, disait-il, c\u2019est parce qu\u2019ils ont su faire e\u0301cho a\u0300 cette ve\u0301rite\u0301 simple&nbsp;: toute femme, tout homme, a une histoire \u2013&nbsp;et le plus souvent une histoire dure. Dries, le pe\u0300re de Dieter, fut un activiste forcene\u0301 de la cause flamande. Il s\u2019engagea dans la Wehrmacht, combattit sur le front de l\u2019Est. Des anne\u0301es plus tard, au petit de\u0301jeuner, il narrait a\u0300 son fils les de\u0301tails de l\u2019offensive von Rundstedt&#8230; Dries est mort en 2017. Ce n\u2019est qu\u2019apre\u0300s son de\u0301ce\u0300s, en recevant les confidences de gens qui l\u2019avaient connu, que Dieter a pu, comme il dit, comple\u0301ter le puzzle, entrevoir des bribes d\u2019atrocite\u0301s sur lesquelles son pe\u0300re s\u2019e\u0301tait toujours tu. \u00ab&#8239;<em>Je regrette qu\u2019il ne m\u2019ait jamais dit le fin mot. En me\u0302me temps, c\u2019e\u0301tait un gamin, il avait 16 ans en 1940. Je crois qu\u2019il a surtout e\u0301te\u0301 guide\u0301 par l\u2019impulsivite\u0301 de la jeunesse.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nPlus jeune, Dieter a lui aussi milite\u0301 pour la cause. Il a de\u0301croche\u0301. Ne se sent plus concerne\u0301 par les arguties de Van Grieken et Jambon. Ann, de toute fac\u0327on, met le hola\u0300. \u00ab&#8239;<em>Allez, on arre\u0302te de parler politique.<\/em>&#8239;\u00bb Alors, on change de sujet. On se rappelle le jour ou\u0300 un incendie a ravage\u0301 l\u2019usine Clarebout Potatoes a\u0300 Nieuwkerke. C\u0327a sentait la frite a\u0300<br \/>\ndix kilome\u0300tres a\u0300 la ronde. On se reme\u0301more un ancien cyclo-crossman ostendais, Johan Ghyllebert, qui remplissait son bidon d\u2019une mixture de Rodenbach, de sucre et d\u2019\u0153uf cru.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>JOUR 7. WESTOUTER \u2014&nbsp;LA PANNE<\/strong><\/p>\n<p>Saint Martin est passe\u0301 cette nuit. Au re\u0301veil, des figurines en chocolat m\u2019attendent sur la table du salon. C\u2019est une particularite\u0301 du mont Rouge, de Poperinge et de quelques villages du Westhoek&nbsp;: le 11 novembre, en souvenir du soldat romain qui de\u0301chira son manteau en deux pour en recouvrir un de\u0301she\u0301rite\u0301, les enfants sont ga\u0302te\u0301s de friandises. La tourne\u0301e de saint Martin le me\u0300ne aussi en Flandre franc\u0327aise, a\u0300 Hazebrouck, Cassel, Houtkerque&#8230;, mais e\u0301galement a\u0300 Alost et Malines, et en Belgique germanophone. Par contre, si l\u2019on va vers Dixmude, ou vers Courtrai, la\u0300, comme sur la majorite\u0301 du territoire belge, les enfants doivent attendre le 6 de\u0301cembre et la Saint Nicolas pour recevoir leur comptant de spe\u0301culoos. Ce pays est plein de frontie\u0300res floues.<\/p>\n<p>Je m\u2019e\u0301lance sous un ciel menac\u0327ant, gorge\u0301 de nuages noirs. Le mont Rouge se grimpe a\u0300 froid. J\u2019enchai\u0302ne avec le mont Noir et le mont des Cats, en haut duquel une abbaye cistercienne domine un paysage de campagne breughe\u0301lienne.<br \/>\nA\u0300 la sortie de Watou, tandis que je photographie la devanture du cafe\u0301 <em>A\u0300 la frontie\u0300re<\/em>, un cycliste surgit de nulle part. Un de\u0301tail rigolo attire mon attention&nbsp;: par l\u2019effet conjoint de la pluie et des re\u0301sidus de lessive, sans doute, une mousse abondante se dessine a\u0300 l\u2019arrie\u0300re de son cuissard.<br \/>\n\u2014&nbsp;C\u2019est pourri, hein, aujourd\u2019hui. Tu viens d\u2019ou\u0300&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Du mont Noir. Et toi&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Dunkerque. C\u0327a tape bien la\u0300. Et c\u0327a ne va pas se calmer.<br \/>\nLa pluie redouble. Par chance, c\u2019est un vent du sud qui souffle fort, me <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">propulsant a\u0300 vitesse acce\u0301le\u0301re\u0301e vers le littoral.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Je laisse, a\u0300 main droite, le village d\u2019Houtem mariner dans son eau. Y se\u0301vit, m\u2019a-t-on raconte\u0301, le plus haut taux de suicide du pays. Je n\u2019en ai pas trouve\u0301 la confirmation. Il est en revanche ave\u0301re\u0301 que la Belgique enregistre des chiffres affolants&nbsp;: 14,2 suicides par an par 100 000 habitants. Presque le double des Pays-Bas. Le triple de l\u2019Angleterre, de l\u2019Espagne et de l\u2019Italie. J\u2019ai entendu a\u0300 la VRT une psychiatre de l\u2019universite\u0301 de Gand, Gwendolyn Portzky. Elle cherchait a\u0300 expliquer l\u2019exception belge, e\u0301voquait l\u2019atmosphe\u0300re de honte et de tabou qui domine dans la socie\u0301te\u0301 en cas de proble\u0300me. \u00ab<em> Le Flamand trouve humiliant de demander de l\u2019aide, partant de l\u2019ide\u0301e que c\u2019est un signe de faiblesse. Les Ne\u0301erlandais sont beaucoup plus dispose\u0301s a\u0300 se confronter au re\u0301el et a\u0300 en parler.<\/em>&#8239;\u00bb Gwendolyn Portzky relevait une autre hypothe\u0300se. \u00ab&#8239;<em>Si je parle avec des colle\u0300gues ne\u0301erlandais, ils nous cate\u0301gorisent souvent comme des Flamands travaillant dur, impre\u0301gne\u0301s par la soif de re\u0301ussite et qui veulent tous posse\u0301der une grosse maison et une belle voiture. Aux Pays-Bas, cette pression existe beaucoup moins.<\/em>&#8239;\u00bb Sur le long terme, les statistiques belges donnent les communes autour de Menin, Ostende et Blankenberge comme les plus touche\u0301es par le suicide. Viennent ensuite les re\u0301gions de Furnes, Courtrai et Roulers. Il existe des facteurs aggravants, comme l\u2019isolement, et des groupes a\u0300 risques, comme les agriculteurs. J\u2019y songe alors que je traverse les Moe\u0308res gifle\u0301es par la pluie, ces paysages de polders strie\u0301s de wateringues, ou\u0300 l\u2019on est jusqu\u2019a\u0300 neuf me\u0300tres sous le niveau de la mer. Des paysans continuent d\u2019y gagner leur pain, obstine\u0301s face aux ale\u0301as.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Je franchis mon troisie\u0300me fleuve en une semaine&nbsp;: l\u2019Yser. A\u0300 la lisie\u0300re d\u2019un champ de\u0301trempe\u0301, je passe devant des chasseurs qui ratissent la campagne. Pour appa\u0302ter les faisans, ils font entendre des cris sinistres, comme si c\u2019e\u0301tait leur langue. Coups de feu et hurlements dans mon dos.<\/p>\n<p>Dernie\u0300re rencontre avant la mer. Michiel Hendryckx a longtemps e\u0301te\u0301 le photographe attitre\u0301 du quotidien <em>De Standaard<\/em>. Il a impose\u0301 un style, un regard. Son dernier reportage, en 2011, l\u2019a conduit a\u0300 Dunkerque. Sur la jete\u0301e, il a capte\u0301 le regard imprenable d\u2019un vieux pe\u0302cheur. \u00ab&#8239;<em>J\u2019aime le gris de la mer du Nord, dit-il. C\u2019est un gris tirant vers le vert.<\/em>&#8239;\u00bb Au cours de ses reportages, Michiel a co\u0302toye\u0301 Wilfried Martens, Jean-Luc Dehaene, Guy Verhofstadt, les rois Baudouin et Albert. Il professe avec bruit son re\u0301publicanisme. Et e\u0301nonce a\u0300 sa sauce le paradoxe belge. \u00a0 \u00a0\u00ab&#8239;<em>Le\u0301opold III, ce con, il a e\u0301te\u0301 sauve\u0301 par les catholiques flamands, et maintenant, ce sont les socialistes wallons qui font tout pour sauver la monarchie.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nGriet Ryckeboer, la me\u0300re de Michiel, e\u0301tait la fille du bourgmestre d\u2019Adinkerke. Des fermiers riches, janse\u0301nistes. Bert Hendryckx, le pe\u0300re, venait d\u2019une famille de libe\u0301raux francs-mac\u0327ons qui exploitaient le Grand Ho\u0302tel royal, a\u0300 Furnes. Le mariage fut ce\u0301le\u0301bre\u0301 a\u0300 la fin 1944. Bert, architecte, sortait de prison, pour faits de collaboration. \u00ab&#8239;<em>Mon pe\u0300re m\u2019a toujours dit&nbsp;: toi, avec ton romantisme, tu aurais aussi e\u0301te\u0301 entrai\u0302ne\u0301 par les mensonges des nazis. Ce que je lui reproche le plus, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a jamais gue\u0301ri. On avait toute l\u2019information sur la Shoah, mais pour lui, ce n\u2019e\u0301tait pas suffisant pour changer d\u2019avis. Toute sa vie, il a roule\u0301 dans des voitures allemandes et passe\u0301 ses vacances en Allemagne.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nMichiel a grandi a\u0300 Adinkerke, puis a\u0300 La Panne, derrie\u0300re les dunes. La France de\u0301butait six cents me\u0300tres plus loin. En face, c\u2019e\u0301tait l\u2019Angleterre&#8230; On y est de\u0301ja\u0300 un peu quand on habite La Panne. Le dialecte co\u0302tier est truffe\u0301 d\u2019anglicismes. La dune la plus haute de la <span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">commune, d\u2019ou\u0300 les femmes de pe\u0302cheurs guettaient le retour des maris, se nomme Kykhill. \u00ab&#8239;<em>Quand on vit pre\u0300s de la frontie\u0300re, l\u2019autre co\u0302te\u0301 est une e\u0301vidence. Il n\u2019y a pas cette peur de l\u2019e\u0301tranger que ressentent beaucoup de gens. Avec mes copains, on adorait aller a\u0300 Bray-Dunes, ou\u0300 re\u0301gnait <\/em><\/span><em style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align);\">une autre ambiance.<\/em><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">&#8239;\u00bb Des excursions a\u0300 ve\u0301lo, avec les scouts, menaient Michiel en Flandre franc\u0327aise. \u00ab&#8239;<em>On rencontrait des vieux qui ne parlaient pas franc\u0327ais. Ils usaient d\u2019un dialecte flamand que je trouvais tre\u0300s moche, pas e\u0301volue\u0301.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Aujourd\u2019hui, bien qu\u2019il vive entre Gand et les Ardennes franc\u0327aises, Michiel Hendryckx reste un enfant de la mer du Nord. L\u2019a\u0302me fac\u0327onne\u0301e par les nuits ou\u0300 le fracas re\u0301gulier des vagues lui parvenait a\u0300 travers la fene\u0302tre ouverte. Par les retours d\u2019e\u0301cole dige\u0301re\u0301s sur la plage, pendant deux heures, en compagnie d\u2019un cerf-volant.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: var(--bs-body-color); font-family: var(--bs-body-font-family); font-size: var(--bs-body-font-size); text-align: var(--bs-body-text-align); background-color: var(--bs-body-bg);\">Lui aussi, en apostat, a renie\u0301 l\u2019obsession nationaliste du pe\u0300re. \u00ab&#8239;<em>Il y a une tre\u0300s grande unite\u0301 entre la Wallonie et la Flandre<\/em>, ose-t-il me\u0302me. <em>Du point de vue architectural, il n\u2019y a aucune diffe\u0301rence, c\u2019est laid des deux co\u0302te\u0301s. J\u2019ai de\u0301veloppe\u0301 un sentiment tre\u0300s particulier pour la Belgique. C\u2019est le me\u0302me genre de tendresse et de respect que j\u2019observe chez des parents qui s\u2019occupent d\u2019un enfant handicape\u0301. Cette e\u0301motion, je l\u2019ai pour mon pays.<\/em>&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>A\u0300 l\u2019intersection de Bray-Dunes et de La Panne, une grosse pierre apparai\u0302t a\u0300 demi ensable\u0301e, la\u0300 ou\u0300 les dunes de\u0301bouchent sur la plage. Y sont grave\u0301es les lettres F et N. Et une date&nbsp;: 1819. La borne frontie\u0300re marquait la limite entre la France et le royaume de Nederland. Elle fut pose\u0301e onze ans avant l\u2019inde\u0301pendance la Belgique. Parfois, le sable l\u2019ensevelit. Toujours, des gens l\u2019exhument. La borne se trouve au lieu-dit Le Perroquet. En flamand, l\u2019endroit s\u2019appelle De Mol, ce qui signifie la taupe. Demi-ve\u0301rite\u0301 ou message double&#8239;? Ce long creux qu\u2019est la frontie\u0300re est une rigole humide&nbsp;: y de\u0301valent les non-dits, les blancs de la conversation, les volets ferme\u0301s d\u2019un coup, les enseignes qui rouillent. C\u2019est aussi un sanctuaire. Y repose ce qui ailleurs a e\u0301te\u0301 fracasse\u0301 par le de\u0301filement aveugle du temps. &#8211;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un voyage \u00e0 la lisi\u00e8re et une travers\u00e9e du temps. Sept \u00e9tapes. Pendant une semaine, le reporter de Wilfried a long\u00e9 \u00e0 v\u00e9lo la fronti\u00e8re franco-belge. H\u00e9berg\u00e9 chaque soir par des habitants, il raconte ce qui ne se r\u00e9v\u00e8le jamais si bien que dans les zones de frottement, de perm\u00e9abilit\u00e9. 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