{"id":7431,"date":"2026-06-23T08:00:05","date_gmt":"2026-06-23T06:00:05","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=7431"},"modified":"2026-06-22T12:26:26","modified_gmt":"2026-06-22T10:26:26","slug":"laffaire-gustave-vandersmissen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/laffaire-gustave-vandersmissen\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Gustave Vandersmissen"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il y avait du rouge partout. Sur la commode, sur la nappe, sur les draps <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">de lit. Jusque dans la ruelle bruxelloise o\u00f9 elle gisait corset ouvert, cheveux en n\u0153uds. Marqu\u00e9 par les insurrections ouvri\u00e8res r\u00e9prim\u00e9es dans le sang, le printemps 1886 poursuivait son funeste labeur. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">La femme au sol s\u2019appelait Alice Renaud. Elle \u00e9tait soprano \u00e0 la Monnaie, ancienne maitresse du peintre F\u00e9licien Rops, ex-femme de ce diable de Gustave Vandermissen qu\u2019elle c\u00f4toyait encore. \u00ab&#8239;Le d\u00e9put\u00e9 Vandermissen s\u2019accroche \u00e0 sa catin&#8239;!&#8239;\u00bb raillait la presse \u00e0 scandale. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Est-ce pour cette raison que la nuit du 9 au 10 avril, dans les appartements du 117 rue Verte, le jeune homme vida son barillet <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">sur la cantatrice&#8239;?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019en est trop\u2009! je fr\u00e9mis de col\u00e8re et de rage,<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est \u00e0 moi d\u2019immoler l\u2019ennemi qui m\u2019outrage<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est son sang qu\u2019il me faut, en ma juste fureur,<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-weight: 400;\">Pour punir son affront et venger mon honneur.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-weight: 400;\">Les Huguenots<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">, acte II, sc\u00e8ne 8, Giacomo Meyerbeer (1836)<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>10 avril 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c7a chuchote, \u00e7a ragote, \u00e7a commente et \u00e7a papote. Ce matin-l\u00e0, Bruxelles est cancan, comm\u00e9rage et racontar. La sinistre rumeur papillonne des pav\u00e9s gris lustr\u00e9s par l\u2019ond\u00e9e aux fen\u00eatres encore embu\u00e9es de sommeil, s\u2019agrippe aux rideaux pliss\u00e9s telles de lourdes paupi\u00e8res et r\u00e9veille la cit\u00e9 en r\u00e9pandant sa nouvelle dans les pavillons des oreilles curieuses\u2009: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Avez-vous feuillet\u00e9 la gazette ce matin\u2009? Non\u2009? Alors asseyez-vous. Vous n\u2019allez pas le croire. C\u2019est imprim\u00e9, juste l\u00e0\u2009: \u201cL\u2019avocat et d\u00e9put\u00e9 catholique Gustave Vandersmissen, 31 ans, a abattu cette nuit son ex-\u00e9pouse, la cantatrice Alice Renaud, de cinq balles de revolver Bulldog calibre 12. La malheureuse lutte de toute ses forces pour sa vie \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous r\u00e9digeons ces lignes.\u201d Quel diable a pu sugg\u00e9rer pareil geste \u00e0 celui \u00e0 qui tout souriait\u2009? Fr\u00e9quentait-il encore assid\u00fbment la gourgandine\u2009? A-t-elle ouvert la bouche pour une autre raison que son insatiable salacit\u00e9\u2009? Qu\u2019a-t-elle fait pour provoquer l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable ire\u2009? Quelle histoire a-t-elle jet\u00e9e aux loups\u2009?\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>16 mars 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je vous jure, Alice, je vous jure sur la t\u00eate de Madeleine et sur le salut \u00e9ternel de l\u2019\u00e2me de mon p\u00e8re, je me br\u00fble la cervelle si vous faites un pas, si vous dites un mot, si vous montrez une ligne de mon \u00e9criture \u00e0 qui que ce soit, si vous faites entendre un t\u00e9moin pour \u00e9tablir qu\u2019il y a r\u00e9conciliation entre nous.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Gustave<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>La d\u00e9cennie Alice<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">A-l-i-c-e, cinq lettres aux contours d\u00e9licieux que la langue de Gustave Vandersmissen d\u00e9coupe pour la premi\u00e8re fois le 3 f\u00e9vrier 1876 \u00e0 la Monnaie, dans le centre de Bruxelles. L\u2019op\u00e9ra <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Carmen <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">s\u2019y joue. Les balbutiements d\u2019une passion au parfum d\u2019interdit aussi. Gustave \u00e9tudie le droit \u00e0 Louvain. Alice Renaud pr\u00e9f\u00e8re la fantaisie et le boucan du th\u00e9\u00e2tre aux bruissements des amphis\u2009; elle chante. Et ce soir, elle pr\u00eate sa voix agile de soprano au personnage de Mica\u00ebla, la vertueuse et \u00e9conduite fianc\u00e9e de Don Jos\u00e9, d\u00e9tourn\u00e9 par l\u2019envo\u00fbtante Carmen. Nulle mortelle n\u2019interpr\u00e8te un ange, pense Gustave. Cette cr\u00e9ature descend du ciel. Un don de Dieu de jarretelles, de mamelles, de jupons dissimulateurs de gambettes \u00e0 gravir pour effleurer le sacr\u00e9. Il est pionnier, il est colon sur cette peau lact\u00e9e vierge de doigts, de mains impudiques, de m\u00e2le. C\u2019est d\u00e9cid\u00e9\u2009: Alice deviendra son pays, sa merveille.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans les coulisses, tout le monde sait pour Alice. Il y a eu un avant \u00ab\u2009Alice et Gustave\u2009\u00bb. Un notable avant. F\u00e9licien. F\u00e9licien Rops. Le c\u00e9l\u00e8bre peintre. Mais leur aventure atteint son embouchure. Quatre ans en arri\u00e8re, il l\u2019appelait \u00ab\u2009sa jeune pubert\u00e9\u2009\u00bb\u2009; elle, \u00e0 17 ans, voyait en lui \u00ab\u2009son professeur de d\u00e9bauche\u2009\u00bb. Alice croque les hommes comme Rops, de vingt-deux ans son a\u00een\u00e9, aimait la croquer dans son carnet \u00e0 dessin. Et dans ses draps. Son corps nu de nymphette s\u2019affichait sur les toiles, proie des \u0153illades lubriques et des palucheurs esth\u00e8tes. En g\u00e9n\u00e9reux parrain, F\u00e9licien a mis la main \u00e0 la poche pour qu\u2019Alice vocalise en dehors de sa chambre. Rops a le bras long. Sa prot\u00e9g\u00e9e est propuls\u00e9e dans les rangs des ch\u0153urs du th\u00e9\u00e2tre de la Monnaie. Une \u00e9toile est n\u00e9e. La plus brillante, celle qui asperge les fauteuils en velours de sa lumi\u00e8re brute. Ballet du rut dans l\u2019assistance. Elle est la collectionneuse. De succ\u00e8s sur les planches, d\u2019amants dans son pieu. Pieuse Alice\u2009? Plut\u00f4t diablesse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Jusqu\u2019\u00e0 la fin de son cursus universitaire, Gustave Vandersmissen assiste \u00e0 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Alice<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Carmen<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> n\u2019est plus que la bande sonore \u00e9touff\u00e9e de leur idylle\u2009; les autres com\u00e9diens, des taches difformes, des figurants de leur premier acte. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Il habite les si\u00e8ges de la Monnaie. Les strat\u00e9giques. Ceux qui ne voient qu\u2019Alice. \u00c0 chaque sortie, il lui jette le m\u00eame bouquet de phrase\u2009: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Nous allons nous marier, tu sais\u2026\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Le num\u00e9ro du fan fou fait mouche. Elle craque.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Nous sommes \u00e0 Gand, M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Vandersmissen commence \u00e0 plaider. M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">me<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Alice toujours Renaud potasse les envol\u00e9es lyriques de Valentine dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Huguenots <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">de Giacomo Meyerbeer. Si les amoureux sont tous deux natifs d\u2019Alost, leur milieu social diff\u00e8re. P\u00e8re et m\u00e8re Vandersmissen, notables industriels, ont eu vent des m\u0153urs l\u00e9g\u00e8res de leur belle-fille. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Mensonges, calomnies\u2009!\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">r\u00e9torque Gustave. \u00c9tait-il volontairement sourd\u2009? Aveugl\u00e9 par le joli minois\u2009? Toujours est-il qu\u2019il s\u2019abonne au discours chaste de sa promise\u2009: il sera l\u2019unique cueilleur de son innocence. La robe sera blanche. Pure. Rien de cass\u00e9. Sauf les liens familiaux. Le 17 ao\u00fbt 1879, les Pays-Bas sont t\u00e9moins de leur union. Mineurs matrimonialement parlant, les Vandersmissen junior n\u2019ont eu d\u2019autre choix que de migrer chez nos voisins territoriaux, exempts d\u2019accord parental en mati\u00e8re d\u2019\u00e9pousailles, le temps d\u2019habiller leurs annulaires. Les traditions finissent par \u00eatre respect\u00e9es\u2009: l\u2019achat d\u2019une maison cossue au 26, chauss\u00e9e de Louvain, \u00e0 Saint-Josse-ten-Noode, et la naissance de Madeleine comblent le sulfureux foyer les mois suivants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Mais la m\u00e9salliance demeure moqu\u00e9e, vilipend\u00e9e, d\u00e9cr\u00e9dibilis\u00e9e. Alice, c\u2019est \u00ab\u2009la saboteuse de carri\u00e8re, la mangeuse de portefeuille, la capricieuse, la feignante, la menteuse, la cochonne\u2009\u00bb. Gustave est incarc\u00e9r\u00e9 dans la prison <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">alicienne, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">avocat sans d\u00e9fense, sous perfusion d\u2019Alice, ses menottes dans les siennes \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Alice, la chienne-guide\u2009; Gustave, l\u2019aveugle. Il redevient f\u00e9roce quand la f\u00e9line d\u00e9laisse son champ de vision, quand il rugit sur son terrain de chasse, le palais de justice de Bruxelles. Il condamne, il lib\u00e8re, il interrompt les magistrats, il attaque les juges. Le chauffeur en chef de salles d\u2019audience. La faucheuse des pr\u00e9sum\u00e9s coupables. Propuls\u00e9 dans la cour des grands, le s\u00e9millant tribun titille ses anc\u00eatres lib\u00e9raux en participant \u00e0 la chute du gouvernement doctrinaire de Walth\u00e8re Fr\u00e8re-Orban. Il dompte les urnes et rejoint la vague de d\u00e9put\u00e9s ind\u00e9pendants fra\u00eechement \u00e9lus et ralli\u00e9s au Parti catholique en 1884.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Une ascension rapide et tr\u00e8s jalous\u00e9e. On veut la peau de l\u2019apostat. Alors, la presse favorable \u00e0 l\u2019autre bord de l\u2019\u00e9chiquier politique d\u00e9chiquette son image proprette. \u00c7a le d\u00e9zingue et le fume sans filtre, le \u00ab\u2009lionceau inoffensif du parlement\u2009\u00bb, \u00ab\u2009le tra\u00eetre \u00e0 son sang bleu\u2009\u00bb. Le Vandersmissen <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">bashing <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">fait vendre du papier. Heureusement, il y a Alice. Ah, Alice. Gustave existe pour elle, par elle, dans elle. Rien n\u2019est supplice quand on jouit d\u2019Alice. Qu\u2019on allume son b\u00fbcher, elle \u00e9touffera les flammes et l\u00e9chera ses plaies. N\u2019est-ce pas, Alice\u2009? Alice\u2009? Elle s\u2019est absent\u00e9e. Elle a prolong\u00e9 son s\u00e9jour en France chez leur ami le plus intime, Edgard Dupleix de Cadignan. Un ancien client. Le copain \u00e0 casseroles \u00e0 qui on passe tout. Une frappe tendre, un gentleman cambrioleur, un voleur de confidences post-soir\u00e9es tremp\u00e9es au whisky. Fid\u00e8le des fid\u00e8les. Bon, Alice ne devrait plus tarder.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Les ann\u00e9es Edgard Dupleix de Cadignan<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Automne 1882. Un dandy endimanch\u00e9 tortille ses moustaches point\u00e9es vers le plafond \u00e0 moulures qu\u2019elles semblent prier. L\u2019individu est prostr\u00e9 sur un des bancs qui flanquent les portes bois\u00e9es du tribunal correctionnel de Bruxelles. Un avocat \u00e0 la d\u00e9marche urgente, montre \u00e0 gousset en \u00e9vidence, tapote l\u2019\u00e9paule du pr\u00e9venu. Son commis d\u2019office lui a pos\u00e9 un lapin avant son verdict, apprend-il. Des accusations de malversation, des broutilles, il est innocent, il est vicomte, ajoute l\u2019inconnu \u00e0 l\u2019homme de loi. Remplacement sauvage impossible, le d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 est en cours. Promesse\u2009: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Je serai l\u00e0 pour l\u2019appel.\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019appel\u2009: \u00ab\u2009D\u00e9lit non \u00e9tabli. Acquittement\u2009!\u2009\u00bb Et Gustave rencontra ainsi Edgard. Pour l\u2019instant, merci, au revoir. Le trentenaire fran\u00e7ais Dupleix de Cadignan regagne Condom, commune en bordure de la Ba\u00efse dans le Gers (non, cela ne s\u2019invente pas), le voil\u00e0 tapi chez ses parents. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles\u2009? Jusqu\u2019en 1884. Les \u00e9lections. Une lettre de f\u00e9licitations. Une \u00e9vocation \u00e9mue de la main tendue. La Belgique hostile au retour d\u2019un \u00ab\u2009criminel\u2009\u00bb. Dupleix la craint et se rappelle une bisbrouille avec un commissaire bruxellois. Souhait de revenir. Agr\u00e9ez,\u00a0etc.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>20 juin 1884<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Monsieur le vicomte Edgard de Cadignan,<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">Je vous remercie beaucoup du souvenir que vous avez gard\u00e9 de votre ancien d\u00e9fenseur\u2009; je suis heureux pour vous d\u2019apprendre que vous vous trouvez au milieu des v\u00f4tres et que vous \u00eates bien accueilli parmi eux. Vous ne courrez aucun danger en Belgique. Je vous prierai seulement de vous m\u00e9fier beaucoup de la plupart de vos compatriotes d\u2019ici. Je me mets enti\u00e8rement \u00e0 votre disposition pour vous aider ici en toutes choses. Vous pouvez \u00eatre d\u2019autant plus tranquille \u00e0 Bruxelles, que, vous r\u00e9clamant de mon intervention, vous ne sauriez \u00eatre molest\u00e9\u00a0 sous le gouvernement actuel.\u00a0 Croyez, cher monsieur, \u00e0 mes sentiments d\u00e9vou\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Vandersmissen<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u2009&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le 18 juillet, Cadignan surpasse sa peur de l\u2019outre-Qui\u00e9vrain et s\u2019en va claquer une bise distingu\u00e9e \u00e0 son sauveur belge, un r\u00e9cit d\u00e9chirant de fortun\u00e9 \u00e0 gros h\u00e9ritage dans les poches. Les accessoires clinquants et les cadeaux qu\u2019il fourre sous le nez de son camarade d\u00e9tournent presque le sujet des mille francs d\u2019honoraires dont le vicomte ne s\u2019est jamais acquitt\u00e9. Des mois de dettes endormies\u2009? Un \u00ab\u2009pr\u00eat<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2009<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00bb bient\u00f4t r\u00e9gl\u00e9 pour Edgard. Quelle \u00e9l\u00e9gance, quelle vigueur d\u2019esprit, quelle \u00e9loquence. Gustave l\u2019introduit dans le foyer conjugal. Ils multiplient les \u00e9changes \u00e9pistolaires, Cadignan les allers-retours Condom-Bruxelles au galop. Juste un don de soi aux ma\u00eetresses en chemin et quelques transferts financiers, trois fois rien. \u00c0 Saint-Josse, il fredonne des chansonnettes \u00e0 Madeleine, sa \u00ab\u2009filleule\u2009\u00bb avant la sieste et, en d\u00e9placement on ne sait o\u00f9 pour le business, il salue Alice, sa \u00ab\u2009Lizette\u2009\u00bb, sa \u00ab\u2009belle-s\u0153ur\u2009\u00bb sans faute au pied de toutes ses \u00e9p\u00eetres. Il parade sa carcasse sur les villes baln\u00e9aires du littoral, \u00e0 Heist souvent. Un train de vie de prince.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Puis, du jour au lendemain, il se tire, les malles pleines. Il est pinc\u00e9 \u00e0 Monaco. La justice a \u00e9pi\u00e9 la pie et la catapulte sur un banc du palais aux airs de d\u00e9j\u00e0 vu \u00e0 cause de ses m\u00e9thodes d\u2019enrichissement finalement peu l\u00e9gales. L\u2019escroc a dup\u00e9 un conseiller communal tennoodois en lui garantissant un paiement \u00e9chelonn\u00e9 d\u2019une parure de diamants dont la valeur fr\u00f4le les quatre mille francs. Le beau parleur a engag\u00e9 le bijou au mont-de-pi\u00e9t\u00e9 sans lui verser un centime. Deux banquiers et une douzaine d\u2019agents de change sont aussi \u00e0 ses trousses. Cent cinquante mille francs s\u2019\u00e9taient \u00e9vapor\u00e9s avec lui. Monaco\u2009? \u00ab\u2009Un voyage d\u2019agr\u00e9ment.\u2009\u00bb Une fuite en r\u00e9alit\u00e9. Ses forfaits, il les signait pour la plupart sous un faux nom. Enfin, pas vraiment. Il en empruntait un\u2009: Vandersmissen. Gustave s\u2019ajoute \u00e0 la longue rang\u00e9e de plaignants et s\u2019investit dans l\u2019affaire en divulguant des \u00e9l\u00e9ments compromettants du pass\u00e9 judiciaire de son ex-client et copain. \u00c0 l\u2019ouverture du proc\u00e8s qui le condamnera \u00e0 deux ans de mitard, Edgard r\u00e9clame celle d\u2019une valise saisie dans sa planque de la principaut\u00e9. Des pellet\u00e9es de lettres d\u2019amour sont jet\u00e9es \u00e0 la face de Gustave. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Tu liras \u00e7a \u00e0 ton aise dans la brochure. Embrasse Alice de ma part.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>12 janvier 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Demandez la brochure, deeeemandez la brochure. Vingt-cinq centimes\u2009! Vandersmissen versus Dupleix de Cadignan\u2009! De l\u2019amiti\u00e9 \u00e0 la trahisonnnn\u2009!\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">rapporte, le sourire goguenard, un gamin vendeur de journaux \u00e0 la cri\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Il fit entrer dans son m\u00e9nage<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Un vicomte fort polisson<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Qui s\u2019mit \u00e0 faire marivaudage<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Avec sa femme sans fa\u00e7ons<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Quell\u2019 dr\u00f4le de m\u00e9tamorphose se produisit <\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">chez ce gar\u00e7on<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">On vit aussit\u00f4t dr\u00f4l\u2019 de chose\u2009!<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le lapin devenu poisson.<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les couplets de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Complainte du lapin-poisson ou les trucs d\u2019Alphonse <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">sont frapp\u00e9s en lettres noires sur un fond jaune cocu. Comme le fond de la chanson au fond. Symphonie d\u2019uppercuts dans la face de Gustave, ourdie par Cadignan. Il est caricatur\u00e9 en lapin blanc d\u2019Alice, press\u00e9 et anxieux, \u00e0 l\u2019agenda trop farci pour satisfaire sa suborneuse madame. Avec les \u00e9cailles d\u2019une carpe, muette face \u00e0 l\u2019adult\u00e8re. C\u2019est un Alphonse, un entreteneur de catin, aux yeux de tous. Correspondances \u00e0 l\u2019appui, le priv\u00e9 s\u2019\u00e9tale en public, se r\u00e9pand dans la presse. Humiliation. Edgard Dupleix s\u2019est veng\u00e9 et porte plainte devant le conseil de discipline de l\u2019ordre des avocats de Bruxelles pour violation du secret professionnel. Les confr\u00e8res de Vandersmissen, solidaires, le relaxent. Mais Alice l\u2019a tromp\u00e9 et\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>31 mai 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009\u2026 il prit aussit\u00f4t les mesures que lui dictait le souci de son honneur et l\u2019ordre des avocats\u2009: chassa sa femme de la maison conjugale et introduisit contre elle une demande de divorce.\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">M.\u00a0le greffier Vain s\u2019interrompt d\u2019un toussement. La cour d\u2019assises du Brabant a des allures de bar mal fam\u00e9. La pi\u00e9taille bruxelloise, en nombre, humecte les filtres de ses clopes \u00e0 la cha\u00eene. L\u2019air de l\u2019imposante salle est souill\u00e9 par un remugle de tabac froid, de latrines en d\u00e9bordement, de goutti\u00e8res de sueur stagnante et de vindicte populaire. Ses murs transpirent, trop press\u00e9s par l\u2019amas de charognards qui anime l\u2019assembl\u00e9e de ses piaillements. Des photographes, des journalistes, des commer\u00e7ants, des connaissances de connaissances du suspect, des cathos, des lib\u00e9raux content\u00e9s. Tout le monde est l\u00e0 \u00e0 gigoter nerveusement. On se bouscule, on veut du spectacle, du d\u00e9tail, effleurer le manche du pistolet, savoir si <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">elle <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">a souffert, voir les impacts noircis sur la blouse mouchet\u00e9e de la d\u00e9funte. Le repas est gargantuesque.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Vandersmissen, mine d\u00e9faite, couleur de suaire, n\u2019a pas faim. Pour cause, il est la pi\u00e8ce ma\u00eetresse du buffet, la plus juteuse et app\u00e9tissante bouch\u00e9e malgr\u00e9 son teint avari\u00e9. Bruxelles se met \u00e0 table exclusivement pour le d\u00e9piauter, lui. Il n\u2019agite pas sa toge, il n\u2019a pas pr\u00e9par\u00e9 de plaidoirie, il n\u2019est plus une figure du pr\u00e9toire et Alice ne l\u2019attend plus au 26, chauss\u00e9e de Louvain. Tout a bascul\u00e9 il y a deux mois. Il dort dans une cellule. Alice, l\u2019actrice, entre quatre planches.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La gorge racl\u00e9e, Vain poursuit sa lecture de l\u2019acte d\u2019accusation. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Vandersmissen crut-il aux protestations d\u2019innocence de sa femme\u2009? Toujours est-il qu\u2019il la revit, il la revit souvent, passa chez elle des nuits enti\u00e8res et lui \u00e9crivit presque chaque jour des lettres qui prouvent la plus compl\u00e8te r\u00e9conciliation. Mais la reprendre ostensiblement, sans qu\u2019elle se f\u00fbt lav\u00e9e de l\u2019accusation d\u2019adult\u00e8re, c\u2019\u00e9tait s\u2019exposer au ridicule, compromettre sa situation au barreau, ruiner sa position politique, s\u2019ali\u00e9ner \u00e0 jamais sa famille, dont le cr\u00e9dit lui \u00e9tait indispensable pour soustraire sa fortune priv\u00e9e \u00e0 d\u2019irr\u00e9m\u00e9diables catastrophes\u2009! Ruine et d\u00e9shonneur\u2026 pour un baiser de femme\u2009! Son amour ne s\u2019\u00e9levait pas \u00e0 la hauteur de si grands sacrifices\u2026\u2009<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">es<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> De Ro et Lejeune, les avocats de la d\u00e9fense, bouillonnent d\u00e9j\u00e0. Les jur\u00e9s scribouillent \u00e0 la h\u00e2te les miettes de l\u2019expos\u00e9 que leur attention s\u00e9lectionne. En particulier, le passage du pacte de duplicit\u00e9 scell\u00e9 entre Gustave et Alice avant leur proc\u00e9dure de divorce. N\u2019avoue pas le p\u00e9ch\u00e9 de chair avec Cadignan. Invoque un moment d\u2019\u00e9garement, une main effleur\u00e9e, un flirt unilat\u00e9ral. Lave mon honneur et nous reconstruirons notre famille. Sois belle et tais-toi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Mais Alice se confie \u00e0 trop d\u2019oreilles\u2026 et l\u2019information circule et s\u2019imprime. Notamment dans le journal lib\u00e9ral <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">La Nation<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> que se procure M.\u00a0Vandersmissen le matin du drame\u2026 C\u2019est la r\u00e9v\u00e9lation du parjure\u2009\u00bb, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">continue le greffier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>9 avril 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Rue Verte, 117, point de chute d\u2019Alice, 23\u200ah\u200a30.<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Tiens, lis <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">La Nation<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, et vois si je me suis tromp\u00e9. Tu as voulu mieux conna\u00eetre la situation que moi. Tu me perds, tu me fais passer aux yeux du monde pour un Alphonse\u2009!<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Que voulez-vous que je lise l\u00e0-dedans\u2009? Que nous sommes r\u00e9concili\u00e9s\u2009? C\u2019est vrai\u2009! Je vois bien que tu ne m\u2019aimes plus\u2009! Je vois bien que Cadignan avait raison en \u00e9crivant dans sa brochure que tu ne cherchais que le divorce pour te d\u00e9barrasser de moi. Puisqu\u2019il en est ainsi, laisse-moi sortir\u2009! Avant une heure tu pourras venir me prendre en flagrant d\u00e9lit avec un autre\u2009!<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Vous voulez que je vous tue, malheureuse\u2009?<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Je suis jeune, je suis belle, si tu ne m\u2019aimes plus, d\u2019autres encore m\u2019aimeront et me rendront heureuse\u2009! Tire-moi dessus si tu l\u2019oses.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Alice souffle th\u00e9\u00e2tralement sur la flamme courb\u00e9e de sa bougie. Son arr\u00eat de mort. La p\u00e9nombre arme Gustave de t\u00e9m\u00e9rit\u00e9. Elle accoutre son crime d\u2019un voile noir. Les particules incandescentes vomies par le canon du pistolet embrasent la blouse en coton de l\u2019allumeuse d\u2019autrefois.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>31 mai 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u2009Si je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9 et si j\u2019avais pu la voir, je n\u2019aurais pas eu la force de tirer\u2009: c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus fort que moi\u2009! Comme elle courait, je l\u2019ai poursuivie dans la cave<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">.\u00a0\u2009\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>9 avril 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Trois nouvelles d\u00e9charges. Une balle empale l\u2019aine et traverse la rate, le foie et la base du poumon droit. La deuxi\u00e8me transperce la cuisse droite. Une troisi\u00e8me perfore le sein gauche.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>31 mai 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ensuite, elle est remont\u00e9e en courant et s\u2019est enfuie dans la rue. Il y avait une lueur sur sa chemise<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Elle est tomb\u00e9e dans mes bras\u2009; elle avait la chemise en feu. J\u2019ai \u00e9teint le feu. Elle \u00e9tait suivie de Vandersmissen. J\u2019ai mis la femme sur le trottoir pour d\u00e9sarmer le meurtrier. Il me dit\u2009: \u201cJe me rends, je suis son \u00e9poux, je suis Vandersmissen, repr\u00e9sentant. C\u2019est un meurtre que la presse aura sur la conscience\u201d\u2009\u00bb, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">relate ensuite sous serment Gustave Meiressonne, agent de police en ronde cette soir\u00e9e-l\u00e0, alert\u00e9 par les cris et stup\u00e9fait par l\u2019apparition ign\u00e9e et sanguinolente. Ce Gustave offre dix jours de combat suppl\u00e9mentaires \u00e0 Alice \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, qui finit par aller <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">ad patres<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> au cours d\u2019une op\u00e9ration de la derni\u00e8re chance. Un f\u00e9minicide nomm\u00e9 crime passionnel, \u00e9poque oblige. Le lendemain, le r\u00e9quisitoire de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral, M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Van Maldeghem, \u00e9voque le caract\u00e8re incongru de l\u2019amour-passion tueur de femmes dans le dossier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>1<\/b><b>er<\/b><b> juin 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Depuis longtemps, dit-il, il aurait voulu cravacher un de ceux qui l\u2019avaient pers\u00e9cut\u00e9, bafou\u00e9. L\u2019id\u00e9e du suicide avait hant\u00e9 son cerveau. Il pr\u00e9f\u00e9ra aller tuer une femme et laver, dans le sang de son enfant, les souillures de son honneur. Et cette \u0153uvre de l\u00e2chet\u00e9, il l\u2019ex\u00e9cuta avec la plus froide d\u00e9termination. Cet homicide a-t-il \u00e9t\u00e9 pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9\u2009? A-t-il tu\u00e9\u2009? Regardez ses mains\u2009! elles sont teintes de sang\u2009! A-t-il agi volontairement\u2009? A-t-il tu\u00e9, sachant qu\u2019il voulait tuer\u2009? La passion a jou\u00e9 un r\u00f4le dans ce drame de larmes et de sang. Mais depuis quand la passion sera-t-elle une excuse pour les criminels\u2009?\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">D\u2019un pathos outrancier, M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> De Ro, \u00e9chauff\u00e9, r\u00e9plique en convoquant le fant\u00f4me de la morte\u2009: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009La victime r\u00e9clame la piti\u00e9 pour son mari. Je vous demande d\u2019\u00e9couter cette voix d\u2019outre-tombe et d\u2019accorder au malheureux qui est ici la piti\u00e9.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le jury ne se laisse pas attendrir par la carte de l\u2019\u00e9poux bourrel\u00e9 de remords et pleurnicheur au pied du cercueil de \u00ab\u2009l\u2019amour de sa vie\u2009\u00bb. Il l\u2019a pouss\u00e9e volontairement de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, cette ador\u00e9e\u2009; il a pr\u00e9cipit\u00e9 l\u2019heure de son tr\u00e9pas. Il prive une enfant, Madeleine, recueillie par sa grand-m\u00e8re, d\u2019une m\u00e8re. On n\u2019aime jamais trop. Quinze ans de travaux forc\u00e9s sont ordonn\u00e9s. Gustave, sous l\u2019empire d\u2019une surexcitation soudaine, est pris de violentes convulsions.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Octobre 1886<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Un vice de proc\u00e9dure nous t\u00e9l\u00e9porte devant les assises du Hainaut, \u00e0 Mons. Le pourvoi en cassation du d\u00e9put\u00e9-assassin a \u00e9t\u00e9 accueilli concernant le jur\u00e9 Alvin. Ce dernier, bien que n\u00e9 en Belgique, ne poss\u00e8de pas la nationalit\u00e9 du pays, ce qui invalide son vote du 1<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> juin \u00e0 Bruxelles. Seule une vingtaine de curieux s\u2019int\u00e9resse encore au sort de Gustave. Dehors, le ciel est sale, indiff\u00e9rent. Il ne fait plus les choux gras des gazettes, mange tout au plus quelques lignes au rez-de-chauss\u00e9e d\u2019une page annexe, coll\u00e9 \u00e0 une publicit\u00e9. Un journaliste de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La\u00a0Meuse<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> couvre tout de m\u00eame le proc\u00e8s en appel\u2009: \u00ab\u2009Vandersmissen est introduit. Son entr\u00e9e ne produit pas grande impression sur l\u2019auditoire. Il porte des gants noirs\u2009; il tient un mouchoir \u00e0 la main. Il ne jette pas un regard sur le public. Les traits sont tir\u00e9s\u2009; la figure est fatigu\u00e9e. Il n\u2019a pourtant pas la mine de quelqu\u2019un qui meurt de faim. Il a plut\u00f4t l\u2019air d\u2019avoir engraiss\u00e9.\u2009\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est le portrait d\u2019une putain flingu\u00e9e que peint M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Englebienne, son nouvel avocat. Une Alice nymphomane, conservatrice d\u2019un mus\u00e9e de missives d\u2019amants qu\u2019il r\u00e9cite dans les plus scabreux d\u00e9tails. Elle la volage, lui le mari bern\u00e9 qui a eu un f\u00e2cheux coup de sang. La peine est r\u00e9duite \u00e0 dix ans. B\u00e9n\u00e9ficiant en primeur de la loi de 1888 sur la libert\u00e9 conditionnelle port\u00e9e par son ancien d\u00e9fenseur, M<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Lejeune, devenu ministre de la Justice, Gustave Vandersmissen est rel\u00e2ch\u00e9 apr\u00e8s vingt-trois mois de d\u00e9tention. Le lapin-poisson se creuse un terrier d\u2019oubli quelque part en France (sur des c\u00f4tes oppos\u00e9es \u00e0 Condom-sur-Ba\u00efse) et se remarie par deux fois. La Senne ne revit plus jamais une seule de ses nageoires.\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y avait du rouge partout. Sur la commode, sur la nappe, sur les draps de lit. 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