{"id":701,"date":"2023-06-21T09:17:23","date_gmt":"2023-06-21T07:17:23","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/coucke-dardenne\/"},"modified":"2023-10-21T15:19:30","modified_gmt":"2023-10-21T13:19:30","slug":"durbuy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/durbuy\/","title":{"rendered":"Voyage \u00e0 Durbuy, la ville aux mains d&rsquo;un milliardaire"},"content":{"rendered":"<p>Dans la pr\u00e9sum\u00e9e plus petite ville du monde, mais surtout la plus touristique de Wallonie, un riche investisseur ach\u00e8te presque tout ce qui se vend&nbsp;: maisons, fermes, bois, champs, campings, golfs, parcs de loisirs\u2026 Le milliardaire flamand Marc Coucke a transform\u00e9 Durbuy en un micro-laboratoire d\u2019\u00e9conomie politique, o\u00f9 flotte cette question&nbsp;: jusqu\u2019\u00e0 quel point un homme peut-il privatiser une ville&#8239;? \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb a voyag\u00e9 en trois temps au bord de l\u2019Ourthe, entre les vieilles pierres et les Lamborghini, \u00e0 la recherche de \u00ab&#8239;l\u2019\u00e2me&#8239;\u00bb de Durbuy.<\/p>\n<p>Tant que Durbuy n\u2019abritera pas d\u2019h\u00e9liport ou de petit a\u00e9rodrome pour jets priv\u00e9s, il faudra l\u2019atteindre par la route, et donc se heurter net \u00e0 son caract\u00e8re irr\u00e9el, crat\u00e8re imm\u00e9diatement magn\u00e9tique, apparition \u00e0 la fois anachronique et tr\u00e8s contemporaine, un petit amas de pierres calcaires \u00e0 l\u2019aspect m\u00e9di\u00e9val, rien qui ne ressemble \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 vu en chemin, depuis que j\u2019ai quitt\u00e9 le train \u00e0 Namur pour approcher \u00e0 v\u00e9lo l\u2019autoproclam\u00e9e <i>plus petite ville du monde<\/i>. Rien, car il n\u2019y eut que des routes de campagne belles et banales, des zonings commerciaux, des villages calmes, et puis soudain, au creux d\u2019un encaissement, cette poche touristique homog\u00e8ne, vieille et rajeunie, clinquante et dissimul\u00e9e, ce joyau pittoresque que se disputent en bonne entente le bourgmestre et son coll\u00e8ge, d\u2019une part, et d\u2019autre part un homme tr\u00e8s riche venu de Gand \u2014&nbsp;l\u2019antipode esth\u00e9tique et g\u00e9ologique de Durbuy, aux confins du pays , un homme qui habite un ch\u00e2teau \u00e0 Merelbeke apr\u00e8s avoir b\u00e2ti sa fortune sur la vente de produits pharmaceutiques, et qui s\u2019appelle Marc Coucke.<\/p>\n<p>\u00c0 Durbuy, je n\u2019ai pas cherch\u00e9 Marc Coucke. Il n\u2019\u00e9tait sans doute pas l\u00e0, pour commencer, et puis \u00e7a ne m\u2019int\u00e9ressait pas de le rencontrer, enfin j\u2019ai fait mine que \u00e7a ne m\u2019int\u00e9ressait pas, je me suis persuad\u00e9 qu\u2019il devait rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart de mon reportage. Il avait d\u00e9j\u00e0 copieusement parl\u00e9 \u00e0 la presse&#8239;; les journalistes, comme tous les gens normaux, sont fascin\u00e9s par la richesse, encore plus quand elle est le fruit d\u2019un seul homme qui s\u2019est <i>retrouss\u00e9 les manches<\/i>. Un temps, je me suis imagin\u00e9 circuler dans les rues de Durbuy avec une photo du milliardaire, alpaguant les passants&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Vous n\u2019auriez pas vu Marc&#8239;? Un type trapu avec le maintien d\u2019un joueur de babyfoot\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Mais \u00e0 quoi bon&#8239;? Il aurait dit ce qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te depuis qu\u2019il a repris le parc de loisirs Durbuy Adventure, en 2016, zakouski du festin qui allait suivre&nbsp;: qu\u2019il avait une vision et qu\u2019il l\u2019ex\u00e9cuterait, celle d\u2019une ville attractive et hupp\u00e9e, durable et authentique, en harmonie avec la politique men\u00e9e par les pouvoirs publics. Un mode de communication consensuel \u00e0 la tonalit\u00e9 parfois paternaliste&#8239;; certains y voient le discours d\u2019un entrepreneur flamand un peu messianique et vaguement philanthrope, d\u2019autres d\u2019un petit colonisateur affam\u00e9.<\/p>\n<p>De Coucke, je garderai donc l\u2019image de cette silhouette crois\u00e9e deux ans plus t\u00f4t aux abords de Durbuy. Il marchait seul sur la ligne blanche s\u00e9parant la route du bas-c\u00f4t\u00e9 herbeux, vagabond aux poches profondes. J\u2019\u00e9tais \u00e0 v\u00e9lo, encore une fois, et je l\u2019aper\u00e7us de dos dans son embl\u00e9matique veston \u00e0 carreaux gris. <i>\u00ab&#8239;H\u00e9, Marc, salut&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> m\u2019\u00e9criai-je dans un \u00e9lan de familiarit\u00e9 peut-\u00eatre d\u00fb \u00e0 la dopamine. Je me retournai&#8239;; il me salua de la main sans m\u00eame me regarder, r\u00e9flexe pavlovien du <i>Bekende Vlaming<\/i>.<\/p>\n<p>Il me fallait maintenant voir le reste, tout le reste, c\u2019est-\u00e0-dire les habitants de Durbuy et leur vieille ville, m\u00eame si la localit\u00e9 comprend onze autres entit\u00e9s qui composent l\u2019un des territoires communaux les plus \u00e9tendus du pays. Les \u00e9couter d\u00e9crire un paysage d\u00e9j\u00e0 passablement remodel\u00e9 depuis le d\u00e9versement d\u2019une petite partie du compte en banque du milliardaire sur leur cit\u00e9. Les interroger sur ce que \u00e7a raconte de l\u2019histoire de Durbuy, de notre soci\u00e9t\u00e9, de la relation entre le capitalisme et l\u2019\u00c9tat, de notre rapport \u00e0 la nature, de notre besoin d\u2019identit\u00e9, de notre manie de nous raccrocher \u00e0 des racines qui sont souvent des fictions, et enfin ce que \u00e7a raconte de \u00ab&#8239;l\u2019\u00e2me de Durbuy&#8239;\u00bb, qu\u2019on dit menac\u00e9e depuis l\u2019arriv\u00e9e de Coucke \u2014&nbsp;pour autant qu\u2019une ville poss\u00e8de une \u00e2me.<\/p>\n<p>Comme un bon touriste bien flemmard, j\u2019ai fait appel \u00e0 un tour-op\u00e9rateur. Enfin non, \u00e0 <i>trois<\/i> tour-op\u00e9rateurs, par exc\u00e8s de z\u00e8le, pour \u00eatre certain de ne pas passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon sujet. Et, avec la d\u00e9gaine d\u2019un citadin en route vers une terre recul\u00e9e, je suis parti.<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Tour-op\u00e9rateur n<\/b><b>o<\/b><b> 1&nbsp;: l\u2019auberge des Dix Cl\u00e9s<\/b><\/h6>\n<p><b><i>Comment j\u2019ai err\u00e9 deux jours durant dans le vieux Durbuy, et ce que j\u2019ai vu<\/i><\/b><\/p>\n<p>Tour-op\u00e9rateur, c\u2019est \u00e9videmment un abus de langage pour les besoins narratifs de ce r\u00e9cit. J\u2019ai log\u00e9 une nuit \u00e0 l\u2019auberge des Dix Cl\u00e9s et puis c\u2019est tout. Je n\u2019ai m\u00eame pas entam\u00e9 un semblant de conversation avec la tenanci\u00e8re, une Flamande joviale aimant\u00e9e par son t\u00e9l\u00e9phone, qui m\u2019a exp\u00e9di\u00e9 les consignes d\u2019usage en un temps record&nbsp;: petite cl\u00e9 pour la grande porte, grande cl\u00e9 pour la petite porte, <i>ontbijt<\/i> de 8 \u00e0 11\u00a0heures, paiement \u00e0 la sortie. Comme j\u2019avais r\u00e9serv\u00e9 ma chambre par t\u00e9l\u00e9phone pour contourner la commission de Booking.com, et que la patronne ne tenait pas sp\u00e9cialement \u00e0 faire connaissance avec ma carte d\u2019identit\u00e9, je songeai combien il aurait \u00e9t\u00e9 facile, apr\u00e8s l\u2019omelette et le caf\u00e9-filtre, de d\u00e9guerpir sans payer.<\/p>\n<p>Une fa\u00e7on de d\u00e9couvrir un pays, c\u2019est de go\u00fbter \u00e0 sa gastronomie, alors je me rendis au fritkot de la rue Jean de Boh\u00e8me, du nom du comte du Luxembourg qui donna \u00e0 Durbuy le statut administratif de ville, en 1331 (je l\u2019apprendrais plus tard, pauvre ignorant que j\u2019\u00e9tais). La vendeuse n\u2019acceptait que l\u2019argent liquide&#8239;; je me proposai pour me rendre imm\u00e9diatement au distributeur le plus proche. <i>\u00ab&#8239;Non, non, mangez vos frites \u00e0 votre aise&#8239;\u00bb<\/i>, me pria-t-elle. Je les mangeai, et puis une chose en entra\u00eenant une autre, j\u2019oubliai le distributeur et p\u00e9n\u00e9trai au Sanglier des Ardennes, l\u2019h\u00f4tel-restaurant iconique de Durbuy, rachet\u00e9 par Coucke, en 2017, aux Caerdinael, l\u2019une des grandes familles historiques du coin. Poign\u00e9es en bronze, vasques en marbre, fumoir chic, pyramides de bouteilles de vin\u2026 Je m\u2019installai en terrasse, en surplomb de l\u2019Ourthe qui d\u00e9gorgeait encore les exc\u00e8s de pluie du printemps, et commandai un caf\u00e9. Le serveur \u00e9tait svelte et \u00e9l\u00e9gant, mon apparition sembla tromper son ennui. Je lui demandai ce que \u00e7a faisait, de bosser au Sanglier des Ardennes. <i>\u00ab&#8239;Oh, c\u2019est tr\u00e8s bien pay\u00e9\u2026<\/i> fit-il. <i>M.\u00a0Coucke vient parfois dire bonjour, il prend toujours un Coca Z\u00e9ro \u00e0 la bouteille.&#8239;\u00bb<\/i> Deux femmes d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es prirent place \u00e0 la table voisine et opt\u00e8rent nonchalamment, en n\u00e9erlandais, pour du Veuve Clicquot. Au moment de r\u00e9gler ma note, je r\u00e9alisai que j\u2019avais en fait oubli\u00e9 mon portefeuille, laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019auberge. Je promis au serveur de revenir aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>De retour dans ma chambre, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 cribl\u00e9 de dettes&nbsp;: le g\u00eete, le cornet de frites, le caf\u00e9\u2026 J\u2019en con\u00e7us une forme de bien-\u00eatre un peu idiot, mais tout \u00e0 fait assum\u00e9. En 2023, dans la seule ville de Wallonie reli\u00e9e \u00e0 la 5G \u2014&nbsp;100\u00a0MHz de spectre dans la bande 3,5\u00a0GHz, le fruit d\u2019une \u00e9troite collaboration entre Coucke, Proximus et le bourgmestre, au m\u00e9pris de la population qui ne fut jamais concert\u00e9e sur cette technologie controvers\u00e9e \u2014&nbsp;et au c\u0153ur du p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019activit\u00e9s d\u2019un milliardaire subjugu\u00e9 par le m\u00e9tavers et les cryptomonnaies, il \u00e9tait possible, au moins pour un instant, de s\u2019affranchir des nouvelles technologies et de l\u2019argent virtuel. C\u2019\u00e9tait la manifestation d\u2019une nostalgie jamais verbalis\u00e9e, l\u2019attachement \u00e0 des choses humaines comme la confiance, la parole, la mat\u00e9rialit\u00e9 des transactions. Je mitonnai le sc\u00e9nario d\u2019un petit roman rural&nbsp;: un type d\u00e9barque de la grande ville, se loge et se nourrit sur la promesse de payer plus tard ses cr\u00e9anciers, s\u2019enlise dans une sorte de pyramide de Ponzi orale et finit par \u00eatre chass\u00e9 par les villageois, qui le poursuivent la fourche entre les dents.<\/p>\n<p>Bon, mon article.<\/p>\n<p>Dans cette petite ville, il n\u2019est pas une seule habitation sans son rez commercial. \u00c9picerie fine, bureau d\u2019architectes, galerie d\u2019art, resto \u00e9toil\u00e9\u2026 Durbuy, un <i>\u00e9crin naturel<\/i>, ou alors un temple de la consommation o\u00f9 il fait bon appartenir, ou se donner l\u2019illusion \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d\u2019appartenir, \u00e0 une communaut\u00e9 de go\u00fbts et de revenus. Une camionnette Hello Fresh roule \u00e0 toute berzingue sur les pav\u00e9s de la rue principale, qui enjambe un ancien m\u00e9andre de l\u2019Ourthe, aujourd\u2019hui tapiss\u00e9 par une \u0153uvre urbaine min\u00e9rale, et sur les rives duquel se toisent le Sanglier des Ardennes, fief de Coucke, et le ch\u00e2teau de plaisance du comte d\u2019Ursel, forteresse n\u00e9ogothique de l\u2019une des plus vieilles familles de Durbuy. Un petit train touristique stationne \u00e0 l\u2019ombre des marronniers centenaires. Des affiches annoncent la tenue d\u2019un tour automobile organis\u00e9 par le Zoute Grand Prix, et d\u00e9j\u00e0 grognent dans les ruelles m\u00e9di\u00e9vales de Durbuy les moteurs des Bentley et des Lamborghini Huracan en provenance de Knokke, et d\u00e9j\u00e0 s\u2019affairent des pilotes v\u00eatus d\u2019une doudoune sans manches, une valise \u00e0 roulettes au bout du bras, au pied de l\u2019h\u00f4tel du Sanglier o\u00f9 ils passeront la nuit. Durbuy authentique, comme le promettait l\u2019homme d\u2019affaires de Merelbeke. <i>\u00ab&#8239;\u00c7a y est, les potes de Coucke d\u00e9barquent avec leurs grosses bagnoles\u2026&#8239;\u00bb<\/i> ricane un client au comptoir d\u2019un commerce proche.<\/p>\n<p>Je dis \u00ab&#8239;un commerce&#8239;\u00bb, car le tenancier du commerce en question, qui n\u2019aura pas de mots assez durs envers Coucke, me saura gr\u00e9 de prot\u00e9ger son identit\u00e9. Des fois que le milliardaire, avec son maintien de joueur de babyfoot, se transformerait en demi de m\u00eal\u00e9e et viendrait lui p\u00e9ter les roubignoles. <i>\u00ab&#8239;Un jour, il a dit&nbsp;: on va faire de Durbuy le Knokke des Ardennes&#8239;! Vous imaginez&#8239;? Et nous, qu\u2019est-ce qu\u2019on va devenir&#8239;? On va ramasser les balles de mini-golf&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> La d\u00e9claration de Coucke semblerait extraite d\u2019une petite l\u00e9gende urbaine, mais une coupure du journal <i>L\u2019\u00c9cho<\/i>, dat\u00e9e de 2017, le confirme&nbsp;: d\u00e8s ses premiers achats, il avait l\u2019intention de donner \u00e0 Durbuy des allures de Courchevel l\u2019hiver et de Knokke l\u2019\u00e9t\u00e9, parce qu\u2019\u00e0 Knokke, <i>\u00ab&#8239;les gens s\u2019ennuient&#8239;\u00bb<\/i>. Il y eut les douze camions qui transf\u00e9r\u00e8rent 250\u00a0m3 de faux billets de banque de la Flandre vers la Wallonie, coup m\u00e9diatique pilot\u00e9 par Bart De Wever en 2005 pour symboliser ce que le sud co\u00fbte chaque ann\u00e9e au nord du pays&#8239;; d\u00e9sormais les capitaux flamands coulissent de fa\u00e7on r\u00e9elle vers l\u2019Ardenne, \u00e0 d\u00e9bit croissant et pour le plus grand plaisir des bailleurs de fonds.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;On bloque une ville pendant trois mois parce qu\u2019un illumin\u00e9 veut construire un tunnel sous une voirie de l\u2019\u00c9tat. Vous en connaissez beaucoup, vous, des cas comme \u00e7a&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Le commer\u00e7ant anonyme fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la passerelle souterraine qui relie le restaurant et l\u2019h\u00f4tel du Sanglier, de part et d\u2019autre de la rue du Comte d\u2019Ursel. <i>\u00ab&#8239;Coucke n\u2019est jamais venu voir les commer\u00e7ants touch\u00e9s par les travaux, pas un mot d\u2019excuse, aucune consid\u00e9ration pour les plus petits que lui.&#8239;\u00bb<\/i> Le commer\u00e7ant a invent\u00e9 une esp\u00e8ce marine pour d\u00e9signer l\u2019homme d\u2019affaires de Gand&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Un requin avec une t\u00eate de dauphin.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Sa famille vit \u00e0 Durbuy du commerce de biens et de services depuis un demi-si\u00e8cle, alors la plus petite ville du monde, il la conna\u00eet bien. C\u2019est une voix qui compte, et une voix am\u00e8re, un caisson qui agr\u00e8ge les pr\u00e9occupations courantes de sa client\u00e8le, des gens de petites et moyennes fortunes. <i>\u00ab&#8239;Tous les \u00e9tablissements augmentent leur prix sous l\u2019impulsion de Coucke. On me demande souvent, d\u2019un air d\u00e9pit\u00e9&nbsp;: o\u00f9 est-ce que je peux encore manger \u00e0 bon prix&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Les habitants \u00ab&#8239;historiques&#8239;\u00bb du grand Durbuy, c\u2019est-\u00e0-dire des quarante-quatre hameaux et villages de la commune \u2014&nbsp;ou quarante-deux, les versions divergent \u2014&nbsp;ne viennent plus dans la vieille ville, d\u2019apr\u00e8s le commer\u00e7ant, car ils s\u2019y sentent \u00e9trangers, g\u00ean\u00e9s par le style premium de Coucke, l\u2019entre-soi bling-bling qu\u2019induit son tourisme. L\u2019ambiance d\u2019autrefois, familiale et solidaire, aurait disparu, et plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019\u00e2me de Durbuy, sans que l\u2019on discerne encore la nature profonde de cette \u00e2me. <i>\u00ab&#8239;Et l\u2019hiver, ici, c\u2019est un trou noir\u2026&#8239;\u00bb<\/i> souffle le commer\u00e7ant.<\/p>\n<p>Passage d\u2019un silence, absence de mati\u00e8res. <i>\u00ab&#8239;Et toi, papa, t\u2019en penses quoi, de Marc Coucke&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> hurle-t-il soudain en direction de l\u2019arri\u00e8re-boutique. <i>\u00ab&#8239;Viens prendre un petit verre de rouge et raconte-nous\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Le temps que le daron se tra\u00eene jusqu\u2019\u00e0 nous, le fiston, dont le chiffre d\u2019affaires ne se porte pas plus mal qu\u2019avant, glisse encore, comme pour se repentir de sa s\u00e9v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Enfin bon, si Coucke avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019investir \u00e0 La Roche plut\u00f4t qu\u2019ici, on aurait tir\u00e9 une dr\u00f4le de gueule\u2026&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Il fut un temps o\u00f9 des images de Durbuy habillaient les panneaux publicitaires dans les rues de Tokyo, et o\u00f9 les Japonais, dans leur avion vers l\u2019Europe, recevaient un fascicule d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la plus petite ville du monde. Ils imitaient d\u00e9votement le fils de leur empereur, qui avait visit\u00e9 Durbuy en 1999 pour honorer le jumelage de la commune avec celle d\u2019Hanyu. \u00c0 peine arriv\u00e9s en province de Luxembourg, ils se ruaient \u00e0 la confiturerie Saint-Amour et demandaient avec empressement \u00e0 Philippe Bartholom\u00e9, le g\u00e9rant de la boutique, des <i>yellow flowers<\/i>, en fait de la gel\u00e9e de pissenlits. Je lui en ach\u00e8te un pot, et puisqu\u2019il tient depuis des d\u00e9cennies sa boutique \u00e0 l\u2019angle d\u2019une micro-place <i>croquignolette<\/i> (aurait \u00e9crit le <i>Routard<\/i>), je lui demande si sa ville change. <i>\u00ab&#8239;Quand Coucke est arriv\u00e9, Durbuy \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un produit presque fini<\/i>, nuance-t-il aussit\u00f4t<i>. Ce n\u2019est qu\u2019un diamant qu\u2019il a poli. On voyait autrefois des nu\u00e9es de motards faire halte au Sanglier, et d\u00e9j\u00e0 les habitants disaient, en maudissant ces oiseaux de passage bruyants et grossiers, qu\u2019on ne reconnaissait plus l\u2019\u00e2me de Durbuy\u2026&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Lest\u00e9 de ma gel\u00e9e de pissenlits, je r\u00e9cup\u00e8re mon v\u00e9lo dans le garage de l\u2019auberge des Dix Cl\u00e9s. La patronne me salue aimablement&#8239;; je remarque au m\u00eame moment que mon pneu arri\u00e8re est plat. Je m\u2019agenouille de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route, devant la grande maison du notaire qui fut bourgmestre de Durbuy \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier, et j\u2019entreprends de remplacer ma chambre \u00e0 air. Ainsi s\u2019ach\u00e8ve mon premier s\u00e9jour dans cette petite trou\u00e9e de la Calestienne, \u00e0 me r\u00e2per les genoux sur un bout de trottoir.<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Tour-op\u00e9rateur n<\/b><b>o<\/b><b> 2&nbsp;: le restaurant L\u2019Incontournable<\/b><\/h6>\n<p><b><i>Comment j\u2019ai rencontr\u00e9 le bourgmestre, la cheffe de l\u2019opposition et le comte d\u2019Ursel (et comment j\u2019ai fini la soir\u00e9e)<\/i><\/b><\/p>\n<p>Au d\u00e9but tout allait convenablement, \u00e7a buvait du cappuccino avec le bourgmestre \u00e0 la terrasse du Sanglier des Ardennes, lieu \u00e9lu sur la proposition du ma\u00efeur, qui par ce choix se d\u00e9voilait peut-\u00eatre. C\u2019est un homme aux cheveux gris, chemise et pull \u00e0 col en V, avec une t\u00eate de v\u00e9t\u00e9rinaire, et justement, il est v\u00e9t\u00e9rinaire. Ma\u00efeur et v\u00e9to, \u00e7a vous donne, \u00e0 61\u00a0ans, 110\u00a0heures de travail par semaine, le t\u00e9l\u00e9phone qui sonne en continu, la montre qu\u2019on regarde aussi souvent qu\u2019un coucou sur le point d\u2019annoncer la fin du monde, et un ventre qui fait mal, le seul point faible de Philippe Bontemps, d\u2019apr\u00e8s Philippe Bontemps lui-m\u00eame. <i>\u00ab&#8239;Par le travail, comme beaucoup d\u2019autres, je cherche une \u00e9chappatoire. Je suis un grand m\u00e9lancolique\u2026 Bucheronner, c\u2019est un moyen d\u2019oublier les al\u00e9as de la vie.&#8239;\u00bb<\/i> Le bourgmestre marque un temps d\u2019arr\u00eat, comme pour trouver les justes mots dans cette conversation qui rompt avec la litanie effr\u00e9n\u00e9e des v\u00ealages d\u2019urgence et des maladies de chien, des trottoirs d\u00e9pav\u00e9s et des logements insalubres. La m\u00e9lancolie vient de la mort, celle de son p\u00e8re, souffl\u00e9 tr\u00e8s jeune, puis peu apr\u00e8s celle de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, un gaillard qui circulait toujours \u00e0 v\u00e9lo et venait de reprendre la ferme familiale, cent trente bovins. <i>\u00ab&#8239;Je dois \u00e0 ma m\u00e8re une reconnaissance \u00e9ternelle. \u00c9lever seule six enfants\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Bontemps admire sa m\u00e8re comme Coucke son p\u00e8re&#8239;; et comme le bourgmestre, l\u2019homme d\u2019affaires de Merelbeke a connu la trag\u00e9die avec la mort de son premier b\u00e9b\u00e9 \u00e0 peine n\u00e9&#8239;; et comme l\u2019ancien pharmacien, le v\u00e9t\u00e9rinaire n\u2019a qu\u2019une valeur cardinale, le travail. <i>\u00ab&#8239;Nous, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 7\u00a0ans, soit on \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9cole, soit on bossait \u00e0 la ferme&#8239;\u00bb<\/i>, r\u00e9sume Bontemps, exprimant dans la dualit\u00e9 de son enfance la philosophie d\u2019une vie enti\u00e8re.<\/p>\n<p>C\u2019est le troisi\u00e8me mandat de Bontemps, le deuxi\u00e8me depuis l\u2019av\u00e8nement de Coucke dans la ville. Il interpr\u00e8te cette venue providentielle comme la r\u00e9alisation d\u2019une proph\u00e9tie formul\u00e9e par un \u00e9crivain du XIXe\u00a0si\u00e8cle dont il a oubli\u00e9 le nom&nbsp;: \u00ab&#8239;Si j\u2019avais de l\u2019argent, je l\u2019investirais \u00e0 Durbuy et j\u2019en ferais une petite Suisse.&#8239;\u00bb Le bourgmestre poss\u00e8de dans son catalogue d\u2019autres marqueurs historiques li\u00e9s \u00e0 la ville, et c\u2019est bien normal pour le descendant d\u2019une lign\u00e9e familiale dont l\u2019implantation sur ce territoire remonte au moins \u00e0 l\u2019an 1505. Certains servent \u00e0 donner un peu de consistance \u00e0 \u00ab&#8239;l\u2019\u00e2me de Durbuy&#8239;\u00bb, comme le souvenir du Caf\u00e9 des Hollandais, un \u00e9tablissement du d\u00e9but du XXe\u00a0si\u00e8cle qui attestait, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de la pr\u00e9sence soutenue de la langue de Mark Rutte.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Coucke ne peut pas tout racheter, et il ne va pas le faire. Ce n\u2019est pas un empereur. Il ne vient pas en terrain conquis. Il n\u2019y a qu\u2019un bourgmestre, et c\u2019est moi<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Philippe Bontemps<\/figcaption><\/figure>\n<p><i>\u00ab&#8239;Avant, quand le touriste pensait \u00e0 notre r\u00e9gion, il se figurait la vieille ferme ardennaise<\/i>, rappelle Bontemps<i>. Il \u00e9tait temps de moderniser les int\u00e9rieurs en conservant la pierre du pays, et Coucke s\u2019en charge magnifiquement. Durbuy avait besoin d\u2019un relooking et m\u00eame d\u2019un certain luxe, sans ostentation.&#8239;\u00bb<\/i> Tant pis pour les classes moyennes qui ne suivront pas \u00e0 la hausse des prix, celle du couvert mais aussi du m\u00e8tre carr\u00e9, +\u00a012&nbsp;% entre 2021 et 2022, et m\u00eame +\u00a039&nbsp;% dans les deux communes voisines, toutes proches, Hotton et \u00c9rez\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;Des dizaines de fois, des habitants sont venus me dire qu\u2019ils voulaient revendre leur maison ou leur commerce \u00e0 M.\u00a0Coucke, ils me demandaient de jouer les entremetteurs immobiliers. Certains ont anticip\u00e9 leur retraite. Mais Coucke ne peut pas tout racheter, et il ne va pas le faire. Ce n\u2019est pas un empereur. Il ne vient pas en terrain conquis. Il n\u2019y a qu\u2019un bourgmestre, et c\u2019est moi.&#8239;\u00bb<\/i> Bontemps en veut pour preuve les projets que le milliardaire a soumis \u00e0 son opinion. Une piste de ski alpin indoor \u00e0 Adventure Valley&nbsp;: c\u2019est non. Un <i>roller coaster<\/i> sur les hauteurs du hameau de Rome&nbsp;: pareil. Et paf, dans la couque \u00e0 Marc&#8239;! <i>\u00ab&#8239;C\u2019est s\u00fbrement un homme d\u2019affaires redoutable, mais il n\u2019impose jamais ses vues. D\u00e8s qu\u2019il a une id\u00e9e, il m\u2019appelle\u2026 Pour le reste, je dois dire que les dossiers qu\u2019il remet, con\u00e7us par une arm\u00e9e de juristes et d\u2019architectes, sont impeccables.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La population soutient son bourgmestre, et donc Coucke, d\u2019apr\u00e8s Bontemps qui se fie au barom\u00e8tre des scrutins&nbsp;: quinze si\u00e8ges sur vingt-et-un pour sa liste aux pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9lections, un de plus qu\u2019en 2012. Et des finances qui, malgr\u00e9 les 650&nbsp;km de routes \u00e0 entretenir et le peu de rentes foresti\u00e8res, demeurent dans le vert, <i>\u00ab&#8239;une question d\u2019honneur&#8239;\u00bb<\/i> pour le ma\u00efeur. La locomotive de son bilan comptable, c\u2019est \u00e9videmment le tourisme&nbsp;: quinze mille visiteurs par jour en moyenne, deux millions par an, douze mille habitants l\u2019hiver contre trente mille l\u2019\u00e9t\u00e9. Ceux qui traversent les quatre saisons dans la vieille ville ne sont que trois cents, mais, hum hum, \u00e7a n\u2019en fait pas pour autant la plus petite du monde. D\u2019apr\u00e8s le livre des records, ce privil\u00e8ge revient \u00e0 Hum, en Croatie, dix-sept habitants.<\/p>\n<p>Tout allait convenablement, donc, jusqu\u2019\u00e0 ce rencart \u00e0 la Brasserie Ardennaise, un \u00e9tablissement en dehors du giron de Coucke. C\u2019est Laurence le Bussy, ancienne \u00e9chevine, conseill\u00e8re communale PS et cheffe de l\u2019opposition \u00e0 Durbuy, qui a sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019adresse. Elle vient avec son compagnon, St\u00e9phane Counerotte, professeur en pharmacie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge et pr\u00e9sident de l\u2019Union socialiste communale de Durbuy. <i>\u00ab&#8239;Bon, on boit quoi&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Je sens qu\u2019ils ont envie de rigoler un peu, alors je r\u00e9ponds&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Une bi\u00e8re, on va pas chipoter\u2026&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La conversation coule vite sur Coucke. <i>\u00ab&#8239;Ce qu\u2019il fait est tr\u00e8s beau, tr\u00e8s propre, et en plus il engage du personnel local, mais c\u2019est un tourisme pour des gens comme lui&#8239;\u00bb,<\/i> regrette Laurence le Bussy. <i>\u00ab&#8239;En fait, il importe la jet-set flamande en Ardenne.&#8239;\u00bb<\/i> Elle examine le p\u00e9tillement de sa Durboyse, on dirait qu\u2019elle cherche le d\u00e9but de l\u2019histoire. <i>\u00ab&#8239;Quand il est arriv\u00e9 ici, il a dit qu\u2019il allait \u201crelever le niveau de la ville\u201d. Fameuse ind\u00e9licatesse \u00e0 l\u2019\u00e9gard des commer\u00e7ants, qui se sont regard\u00e9s&nbsp;: quoi, on est tous des crabes, c\u2019est \u00e7a&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> J\u2019entreprends de pimenter l\u2019\u00e9change en \u00e9voquant les \u00ab&#8239;passe-droits&#8239;\u00bb dont jouirait le milliardaire aupr\u00e8s du coll\u00e8ge communal, \u00e0 en croire des rumeurs insistantes. St\u00e9phane Counerotte tressaille l\u00e9g\u00e8rement et hoche la t\u00eate en signe de d\u00e9n\u00e9gation, il ne s\u2019attendait sans doute pas \u00e0 une telle audace de ma part. <i>\u00ab&#8239;Oui hein St\u00e9phane, quand m\u00eame un peu\u2026&#8239;\u00bb<\/i> murmure Laurence. <i>\u00ab&#8239;Disons qu\u2019il y a une priorit\u00e9 de traitement. Mais bon, que voulez-vous&#8239;? La commune n\u2019a pas grand-chose \u00e0 dire, \u00e0 part pinailler sur les permis d\u2019urbanisme. On est dans l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, un acheteur, un revendeur, et voil\u00e0.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Ce couple a l\u2019air de quand m\u00eame l\u2019aimer un peu, ce Coucke&#8239;; ce qui les effraie, c\u2019est plut\u00f4t la suite, si sa <i>\u00ab&#8239;folie acheteuse&#8239;\u00bb<\/i> s\u2019intensifiait, et pire si d\u2019aventure il se lassait de son jouet ou n\u2019en tirait pas les b\u00e9n\u00e9fices escompt\u00e9s. <i>\u00ab&#8239;Imaginez qu\u2019il revende tout au Qatar, ou qu\u2019il laisse le truc pourrir sur place\u2026&#8239;\u00bb<\/i> entrevoit St\u00e9phane. On c\u00e9l\u00e8bre cette perspective lugubre par une deuxi\u00e8me tourn\u00e9e de Durboyse.<\/p>\n<p>Nous d\u00e9cidons de prolonger la discussion \u00e0 L\u2019Incontournable, le restaurant tenu par un surnomm\u00e9 Tintin, digne repr\u00e9sentant d\u2019une autre famille historique de Durbuy, les Ninane. L\u2019adresse est prise en tenaille entre deux \u00e9tablissements de \u00ab&#8239;l\u2019empire Coucke&#8239;\u00bb. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, une camionnette blanche s\u2019introduit dans l\u2019all\u00e9e qui m\u00e8ne au ch\u00e2teau et s\u2019arr\u00eate net. Un homme en sort, front d\u00e9garni et doudoune sans manches \u2013&nbsp;pourtant pas le genre \u00e0 cr\u00e2ner au Zoute Grand Prix. <i>\u00ab&#8239;Mal gar\u00e9, monsieur le comte, comme d\u2019habitude&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> s\u2019esclaffe un voisin. Laurence invite Jean-Michel d\u2019Ursel, qui vit seul avec sa m\u00e8re de 90\u00a0ans dans cette immense demeure de seigneur d\u00e9chu, \u00e0 se joindre \u00e0 nous. Un autre couple vient grossir nos rangs. On s\u2019attable. <i>\u00ab&#8239;Ah, un des derniers restos de Durbuy o\u00f9 la carte n\u2019est qu\u2019en fran\u00e7ais&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> dit quelqu\u2019un. <i>\u00ab&#8239;Un des derniers restos qui n\u2019est pas rachet\u00e9 par les Flamands&#8239;\u00bb<\/i>, s\u2019amuse un autre, sans animosit\u00e9. Le comte paie sa tourn\u00e9e de Marckloff, la bi\u00e8re qu\u2019il fait lui-m\u00eame brasser&#8239;; si elle s\u2019av\u00e8re mauvaise, il faudra serrer les fesses. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai toujours bon espoir d\u2019installer la brasserie au ch\u00e2teau, ce serait l\u2019une des seules bi\u00e8res au monde qui pourrait en dire autant&#8239;\u00bb<\/i>, s\u2019\u00e9moustille-t-il, et une lueur traverse son regard.<\/p>\n<p>Nous parlons. <i>\u00ab&#8239;\u00c0 Durbuy, il y a ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas&#8239;\u00bb<\/i>, synth\u00e9tise le ch\u00e2telain \u00e0 mon attention. <i>\u00ab&#8239;Coucke peut, moi je ne peux pas&#8239;\u00bb<\/i>, compl\u00e8te-t-il, au cas o\u00f9 je n\u2019aurais pas reli\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019endroit. Ensuite, sans doute l\u00e9gitim\u00e9 par la profondeur g\u00e9n\u00e9alogique de sa baronnie \u2014&nbsp;quatre si\u00e8cles de comtes et de ducs d\u2019Ursel le pr\u00e9c\u00e8dent \u2014, il me dispense un rapide cours sur l\u2019histoire de Durbuy&nbsp;: les Flamands et les N\u00e9erlandais qui y viennent depuis cent ans, les Anglais et les Li\u00e9geois \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960, les Japonais apr\u00e8s le passage de leur futur empereur, et maintenant la nouvelle peuplade en plein d\u00e9ploiement, Coucke et ses amis.<\/p>\n<p>Nouvelle livraison de Marckloff. On me conseille vivement de d\u00e9couvrir <i>Jambon d\u2019Ardenne<\/i>, une com\u00e9die potache tourn\u00e9e \u00e0 Durbuy en 1977, avec Annie Girardot dans le r\u00f4le d\u2019une patronne de restaurant qui se frite avec le propri\u00e9taire d\u2019un fast-food, avant que le contentieux tourne en baston g\u00e9n\u00e9rale entre commer\u00e7ants. <i>\u00ab&#8239;Suffit de voir ce film pour comprendre que Durbuy \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 blind\u00e9e\u2026&#8239;\u00bb<\/i> J\u2019ignore si c\u2019est l\u2019effet de la Marckloff et sa robe fauve, mais pendant ce temps, le comte d\u2019Ursel s\u2019est rembruni, et le voil\u00e0 qui s\u2019en prend \u00e0 Bruxelles, <i>\u00ab&#8239;une ville \u00e9cras\u00e9e par une chape de plomb&#8239;\u00bb<\/i>, \u00e0 Durbuy, <i>\u00ab&#8239;o\u00f9 r\u00e8gne une mentalit\u00e9 rurale, scl\u00e9ros\u00e9e, avec des habitants qui se sont toujours tir\u00e9 dans les pattes&#8239;\u00bb<\/i>, et plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la condition humaine.<\/p>\n<p>Tintin a beau nous servir un copieux gratin de p\u00e2tes pour \u00e9ponger l\u2019alcool, le tonneau est perc\u00e9. \u00c7a vire \u00e0 la joyeuse biture, et d\u2019autres f\u00eatards font leur apparition, tous des durs au mal qui, le lendemain d\u00e8s l\u2019aube, travailleront dans un laboratoire, un bureau, des cuisines, \u00e0 l\u2019usine. \u00c0 un moment je quitte la tabl\u00e9e, j\u2019ai peur de finir en miettes. Je les entends qui disent&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Le Bruxellois, quand il va rentrer chez lui, il va raconter qu\u2019il a pass\u00e9 la soir\u00e9e avec des Gaulois&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Tour-op\u00e9rateur n<\/b><b>o<\/b><b> 3&nbsp;: safari dans la Coucke Valley avec le guide \u00e9cologiste \u00c9ric Jurdant<\/b><\/h6>\n<p><b><i>Pourquoi j\u2019ai pass\u00e9 deux heures sur le bord d\u2019une route \u00e0 regarder des semeurs ensemencer un champ<\/i><\/b><\/p>\n<p>Cette fois je suis venu en voiture, que j\u2019ai d\u00e9pos\u00e9e, \u00e0 la demande d\u2019\u00c9ric Jurdant, \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019une prairie destin\u00e9e \u00e0 nourrir les vaches. Il a gar\u00e9 la sienne juste en face, sur un sentier agricole qui d\u00e9bouche sur une chapelle abandonn\u00e9e et, un peu plus loin, une vaste \u00e9tendue labour\u00e9e o\u00f9 s\u2019affairent les ouvriers d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e \u2014&nbsp;un champ brun, d\u00e9vitalis\u00e9, dont les limites se confondent avec la brume de mai, et qui bient\u00f4t sera pi\u00e9tin\u00e9 par des marmailles cherchant leur chemin \u00e0 travers les all\u00e9es de miscanthus. <i>\u00ab&#8239;Eh oui, ce sont les pr\u00e9mices du nouveau Labyrinthe de Durbuy rachet\u00e9 par Coucke,<\/i> commente Jurdant.<i> Les ouvriers ont d\u2019abord asperg\u00e9 le champ de Round-up \u2014&nbsp;enfin je crois, c\u2019\u00e9tait tout jaune \u2014&nbsp;et maintenant, on dirait qu\u2019ils s\u00e8ment.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Nous sommes \u00e0 Rome, du nom de l\u2019un des quarante-deux (ou quarante-quatre) hameaux de la commune, jadis un petit p\u00f4le industriel compos\u00e9 d\u2019une carri\u00e8re et d\u2019une briqueterie. Le carrefour entre le sentier agricole, le chemin du Hasard au milieu duquel nous discutons, et la nationale 983 qui longe le parc Adventure Valley, ce carrefour est \u00e0 la fois le commencement de l\u2019histoire et son \u00e9pilogue. Le th\u00e9\u00e2tre du premier achat de Coucke \u00e0 Durbuy et de son dernier \u00e0 ce jour, le Labyrinthe, qui jusqu\u2019alors faisait le bonheur des enfants \u00e0 Barvaux, le centre administratif de la commune. <i>\u00ab&#8239;Comme le propri\u00e9taire du terrain \u00e0 Barvaux voulait passer au bio, les patrons du Labyrinthe ont cherch\u00e9 un autre champ, en vain. Alors ils ont revendu leur concept au plus offrant, et dans la r\u00e9gion, le plus offrant c\u2019est toujours le m\u00eame. Encore une parcelle de plus dans son escarcelle&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>\u00c9ric Jurdant, seul conseiller communal Ecolo \u00e0 Durbuy, juriste de formation et ancien directeur des h\u00e9bergements touristiques de Wallonie, d\u00e9ploie une carte cousue main. En rose, les possessions de Coucke, <i>\u00ab&#8239;une tache d\u2019huile qui s\u2019\u00e9tend&#8239;\u00bb<\/i>. Champs, bois, fermes, demeures historiques, golfs, campings, h\u00f4tels, restaurants, centres sportifs et de loisirs&nbsp;: c\u2019est la raison d\u2019\u00eatre de ses \u00ab&#8239;Couckeville&#8239;\u00bb, des visites alternatives qu\u2019il organise deux fois par an, un circuit de la peur o\u00f9 les participants sont amen\u00e9s \u00e0 prendre la pleine mesure de \u00ab&#8239;l\u2019empire Coucke&#8239;\u00bb, n\u00e9 ici, \u00e0 Rome, avec l\u2019\u00e9rection de l\u2019\u00e9difice d\u2019Adventure Valley, comme Durbuy est n\u00e9e avec son ch\u00e2teau fort, vers 889. <i>\u00ab&#8239;L\u2019autre fois, j\u2019ai eu des participants de Han-sur-Lesse. Ils p\u00e9tochent&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> ricane Jurdant, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de quarante-deux chambres que Coucke vient d\u2019acqu\u00e9rir \u00e0 proximit\u00e9 des grottes de Han, en association avec un autre patron flamand.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;La commune est tr\u00e8s b\u00e9ni-oui-oui, c\u2019est terrible\u2026<\/i> se d\u00e9sole l\u2019\u00e9cologiste. <i>Le coll\u00e8ge est sous influence, il d\u00e9livre trop facilement les permis, ou alors il ferme les yeux quand c\u2019est imparfait.&#8239;\u00bb <\/i>Il y a bien le collectif citoyen \u00ab&#8239;SOS Durbuy&#8239;\u00bb, dont le but est de r\u00e9clamer des autorit\u00e9s une politique beaucoup plus vigilante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019investisseur tout-puissant, mais il semble avoir perdu du souffle.<i> \u00ab&#8239;Je ne m\u00e8ne pas un combat anti-Coucke ou anti-Bontemps, <\/i>poursuit le conseiller communal, comme s\u2019il devinait les critiques qui m\u2019\u00e9taient parvenues \u00e0 son sujet, <i>mais j\u2019essaie de comprendre les choses et d\u2019apporter une autre voix, et aussi un suivi global de la progression de ce roman.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Le roman dont parle Jurdant n\u2019avait pas trop mal commenc\u00e9. En 2016, au c\u00f4t\u00e9 de son futur bras droit Bart Maerten, Coucke rach\u00e8te le parc de loisirs Durbuy Adventure, qu\u2019il rebaptise Adventure Valley. L\u2019ancien patron, Joseph Charlier, s\u2019en tire avec un pactole inesp\u00e9r\u00e9, dont il ne d\u00e9voilera jamais le montant. <i>\u00ab&#8239;Joseph, c\u2019\u00e9tait un gars de mon village, on l\u2019appelait Fifi. Un gentil arnaqueur bourr\u00e9 d\u2019id\u00e9es, un radin qui ne voulait pas investir dans son parc\u2026 On payait cher pour faire de l\u2019escalade ou du tir \u00e0 l\u2019arc, et au prix de sa propre s\u00e9curit\u00e9. Quand il l\u2019a revendu, son domaine se trouvait dans un \u00e9tat honteux. Il habite maintenant Monaco, il revient parfois ici en Ferrari. Un grand b\u00e9n\u00e9ficiaire de l\u2019empire Coucke, comme d\u2019autres, de modestes entrepreneurs issus des villages du coin et qui se sont fait un tapis dor\u00e9.&#8239;\u00bb<\/i> Le milliardaire de Gand modernise aussit\u00f4t le centre de loisirs, le remet aux normes, stoppe les sports moteurs, d\u00e9veloppe de nouvelles attractions, comme une tyrolienne de 566&nbsp;m \u2014&nbsp;la plus longue du Benelux. <i>\u00ab&#8239;Je me suis dit, \u00e0 ce moment&nbsp;: bon, c\u2019est bien, beau et pro. Le probl\u00e8me, c\u2019est ce qui est arriv\u00e9 apr\u00e8s. Ses intentions. Son app\u00e9tit. Je n\u2019avais pas vu clair dans son jeu.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Le tourisme, presque par essence, est l&rsquo;ennemi de la nature. Il est consommateur d&rsquo;espace. Il imperm\u00e9abilise les sols. Des p\u00e2turages et des bois de r\u00e9sineux ont \u00e9t\u00e9 ras\u00e9s pour couler des parkings. Et puis, c&rsquo;est \u00e9trange de laisser libre cours \u00e0 un tourisme de masse autour d&rsquo;une r\u00e9serve naturelle&#8230;<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Eric Jurdant, conseiller communal Ecolo<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c7a fait deux heures que nous parlons, un peu transis \u00e0 cause de la brume qui ne se l\u00e8ve pas, et que nous risquons notre vie chaque fois qu\u2019une camionnette tractant des rang\u00e9es de kayaks fonce sur le chemin du Hasard. <i>\u00ab&#8239;Reprenez le volant, on va grimper jusqu\u2019au glamping&#8239;\u00bb<\/i>, engage Jurdant. Nos deux voitures forment un minuscule convoi qui se hisse sur le parking du Green Field, anciennement La Chenaie. \u00ab&#8239;Summer bar, restaurant, glamping&#8239;\u00bb, vante un \u00e9criteau \u00e0 l\u2019entr\u00e9e&nbsp;: l\u2019anglais du blabla marketing d\u00e9soriente, on pourrait \u00eatre \u00e0 Rhodes ou Avoriaz. D\u2019autres nouveaux lieux fabriqu\u00e9s avec le portefeuille de Coucke ont attrap\u00e9 le nom d\u2019un sponsor, comme le Duvel D\u00f4me, une salle de spectacle en contre-bas du glamping. <i>\u00ab&#8239;\u00c7a, c\u2019est tr\u00e8s flamand, il y a l\u00e0 une diff\u00e9rence de culture\u2026&#8239;\u00bb<\/i> analyse le guide. Encore cette fichue \u00e2me.<\/p>\n<p>Du reste, il est tr\u00e8s joli, ce glamping, avec ses tentes \u00ab&#8239;Dreamlodge&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;Cocoon Deluxe&#8239;\u00bb, et aussi tr\u00e8s cher pour une nuit sous toile dans un environnement qui n\u2019est pas non plus le d\u00e9sert de Namibie ou les grands lacs scandinaves. Si Coucke fait si bien les choses, pourquoi s\u2019en plaindre&#8239;? Voil\u00e0 un riche homme qui n\u2019investit pas dans le p\u00e9trole ou l\u2019a\u00e9ronautique, mais dans le patrimoine culturel et touristique, belge de surcro\u00eet, avec un certain go\u00fbt des belles choses et la vague ambition de prot\u00e9ger l\u2019environnement. Mon guide se contorsionne un peu, le regard derri\u00e8re ses lunettes rectangulaires se durcit bri\u00e8vement. <i>\u00ab&#8239;Bon, d\u00e9j\u00e0, je ne n\u00e9gligerais pas le tort caus\u00e9 \u00e0 la nature\u2026 Le tourisme, presque par essence, est son ennemi. Il est consommateur d\u2019espace. Il imperm\u00e9abilise les sols. Des p\u00e2turages et des bois de r\u00e9sineux ont \u00e9t\u00e9 ras\u00e9s pour couler des parkings. Et puis, c\u2019est \u00e9trange de laisser libre cours \u00e0 un tourisme de masse autour d\u2019une r\u00e9serve naturelle\u2026 Mais l\u00e0 n\u2019est pas le plus inqui\u00e9tant. Non, ce qui me fait vraiment peur, c\u2019est la concentration. Venez, on descend \u00e0 la vieille ville.&#8239;\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Je commence \u00e0 bien conna\u00eetre cet entrelacs de ruelles m\u00e9di\u00e9vales aux maisons basses, les vieux marronniers, le grand pont, le train touristique qui chenille dans le bras mort de l\u2019Ourthe, l\u2019esplanade qui fait face \u00e0 l\u2019anticlinal, les Tesla qui voisinent avec les vieilles Peugeot, mais il n\u2019est nulle part indiqu\u00e9 ce qui est \u00e0 Coucke et ce qui ne l\u2019est pas, et c\u2019est bien la mission que s\u2019est donn\u00e9e \u00c9ric Jurdant. <i>\u00ab&#8239;Ce n\u2019est pas toujours simple d\u2019obtenir les informations, et \u00e7a va tellement vite que je dois sans cesse mettre \u00e0 jour ma carte\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Nous sillonnons la vieille ville \u00e0 pied. \u00c0 un moment, l\u2019expos\u00e9 de mon guide devient binaire&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;\u00c7a, c\u2019est Coucke\u2026 \u00c7a, non\u2026 \u00c7a, encore lui\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Pour faire court, me dit-il, le c\u0153ur de ville n\u2019est pas en sa possession, mais le pourtour lui appartient. Tiens, voil\u00e0 le petit train qui passe&nbsp;: \u00e0 Coucke aussi. <i>\u00ab&#8239;Le patrimoine est aux mains d\u2019un seul homme, qui n\u2019est pas \u00e9lu et qui n\u2019est pas d\u2019ici,<\/i> r\u00e9prouve l\u2019\u00e9cologiste.<i> Cette position dominante est malsaine, le vieux Durbuy va ressembler \u00e0 Disneyland. Et le reste\u2026 Beaucoup de gens autour ressentent les effets du rouleau compresseur. Dans les autres communes, d\u00e8s qu\u2019une maison est mise en vente, elle est rachet\u00e9e \u00e0 prix d\u2019or et transform\u00e9e en g\u00eete. La vie rurale traditionnelle est en p\u00e9ril. Heureusement que s\u2019installent de jeunes m\u00e9nages qui d\u00e9marrent des mara\u00eechages bio, des ch\u00e8vreries\u2026 Eux, ils sont en qu\u00eate d\u2019une nouvelle soci\u00e9t\u00e9. Ils n\u2019en ont rien \u00e0 cirer de ce qu\u2019il se passe dans la vieille ville.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Nous d\u00e9ambulons dans un <i>\u00ab&#8239;quartier de r\u00e9sistance&#8239;\u00bb<\/i>, une sorte d\u2019enclave ind\u00e9pendante o\u00f9 se situe l\u2019auberge des Dix Cl\u00e9s \u2014&nbsp;je me rem\u00e9more avec une nostalgie balbutiante mon premier s\u00e9jour, le cornet de frites, le pneu crev\u00e9. <i>\u00ab&#8239;Ici, par exemple,<\/i> \u00e9nonce Jurdant en d\u00e9signant une petite b\u00e2tisse z\u00e9br\u00e9e de poutres en bois, <i>c\u2019est la r\u00e9sidence d\u2019un Anversois qui ne veut pas vendre, et qui de ce fait cr\u00e9e une cassure dans le bloc de propri\u00e9t\u00e9s de Coucke.&#8239;\u00bb<\/i> En face, une librairie-h\u00f4tel tenue par la famille Ninane. <i>\u00ab&#8239;Eux, ils ont compris d\u00e8s le d\u00e9but que Coucke allait vouloir tout racheter. Mais jusqu\u2019\u00e0 quand r\u00e9sisteront-ils&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La question peut para\u00eetre excessive, mais elle hante sinc\u00e8rement les esprits. Jusqu\u2019\u00e0 quand r\u00e9sisteront-ils, et jusqu\u2019\u00e0 quel point un homme peut-il s\u2019acheter une ville, quel est le niveau d\u2019emprise maximal qu\u2019un investisseur peut avoir, s\u2019il le veut, sur un territoire, dans une d\u00e9mocratie sociale cens\u00e9e saucissonner le pouvoir&#8239;? Coucke \u00e0 Durbuy, c\u2019est un micro-laboratoire d\u2019\u00e9conomie politique, la r\u00e9alisation, sous nos yeux, de la privatisation d\u2019une cit\u00e9 et de son destin. <i>\u00ab&#8239;Quand je suis arriv\u00e9, le ch\u00f4mage \u00e9tait \u00e0 15&nbsp;%, il est maintenant descendu \u00e0 11. Notre ambition, \u00e0 M.\u00a0Bontemps et moi-m\u00eame, c\u2019est de chuter \u00e0 7&#8239;\u00bb<\/i>, avait d\u00e9clar\u00e9 Coucke au journal <i>L\u2019Avenir<\/i> en 2020, cr\u00e9ditant sans le vouloir son statut de \u00ab&#8239;deuxi\u00e8me ma\u00efeur&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Un safari, \u00e7a creuse. On mange des tagliatelles aux scampis lustr\u00e9s de pesto dans une brasserie du centre, c\u2019est si bon que j\u2019ai du mal \u00e0 m\u2019interrompre pour continuer \u00e0 prendre note, et je pressens que mon voyage touche inexorablement \u00e0 sa fin, je vais bient\u00f4t quitter cette petite cavit\u00e9 enchanteresse par le mur de Durbuy, un raidard souvent escalad\u00e9 par le peloton pro lors du Tour de Belgique, et je rentrerai avec davantage de questions que de r\u00e9ponses, les id\u00e9es moins claires, ce qui est bon signe. D\u00e9cid\u00e9ment l\u2019\u00e2me d\u2019une ville est un corps n\u00e9buleux et flottant, qui prend l\u2019apparence du feu int\u00e9rieur de chacun, alors voil\u00e0 tout est mobile comme l\u2019histoire, sauf les pierres calcaires et les grands marronniers, immuables.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la pr\u00e9sum\u00e9e plus petite ville du monde, mais surtout la plus touristique de Wallonie, un riche investisseur ach\u00e8te presque tout ce qui se vend&nbsp;: maisons, fermes, bois, champs, campings, golfs, parcs de loisirs\u2026 Le milliardaire flamand Marc Coucke a transform\u00e9 Durbuy en un micro-laboratoire d\u2019\u00e9conomie politique, o\u00f9 flotte cette question&nbsp;: jusqu\u2019\u00e0 quel point un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":702,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16,26],"tags":[352,353,306],"auteur":[],"class_list":["post-701","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-reportage","category-societe-reportage","tag-durbuy","tag-marc-coucke","tag-wallonie"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - 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