{"id":698,"date":"2023-06-21T15:42:55","date_gmt":"2023-06-21T13:42:55","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/welkom-in-oignies-en-thierache\/"},"modified":"2024-09-02T14:48:51","modified_gmt":"2024-09-02T12:48:51","slug":"welkom-in-oignies-en-thierache","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/welkom-in-oignies-en-thierache\/","title":{"rendered":"Oignies-en-Thi\u00e9rache, un village convoit\u00e9 au coeur de la grande for\u00eat"},"content":{"rendered":"<p>On l\u2019appelait autrefois \u00ab&#8239;le village des veuves&#8239;\u00bb, parce que les ouvriers du schiste y succombaient jeunes \u00e0 la silicose. Oignies figure aujourd\u2019hui dans le top\u00a015 des communes les plus pauvres de Wallonie. C\u2019est l\u2019une des plus belles aussi. Une clairi\u00e8re au milieu de la grande for\u00eat de N\u00eemes o\u00f9, depuis plusieurs ann\u00e9es, le tourisme est \u00e0 la fois une aubaine et une mal\u00e9diction&nbsp;: projet de \u00ab&#8239;glamping&#8239;\u00bb combattu par les locaux, pellet\u00e9es de secondes r\u00e9sidences, h\u00f4tel du village rachet\u00e9 par la famille du milliardaire Albert Fr\u00e8re, citadins en complet de chasse. Et la vie villageoise, qui r\u00e9siste vaille que vaille.<\/p>\n<p>L\u2019entrepreneur bruxellois bataille avec sa cl\u00e9 USB. On a d\u00e9ploy\u00e9 un tas de chaises dans la salle de f\u00eates, cent cinquante au moins, autant de post\u00e9rieurs en d\u00e9poussi\u00e8rent les assises, tr\u00e9pignent d\u2019impatience, se tortillent d\u2019agacement. <i>\u00ab&#8239;Vous portez des baskets blanches. \u00c0 Oignies, on ne porte pas de baskets blanches&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i>, l\u2019interpelle depuis l\u2019assembl\u00e9e le responsable du camping du village. Ses voisins de rang\u00e9e confirment d\u2019un hochement de t\u00eate entendu.<\/p>\n<p>L\u2019entrepreneur ne se laisse pas d\u00e9contenancer, parvient \u00e0 lancer son PowerPoint et se met \u00e0 d\u00e9peindre devant l\u2019assistance cette nuit australienne m\u00e9morable \u00e9coul\u00e9e dans une cabane coquette en haut d\u2019un acacia, ce sentiment de connexion intense avec Ga\u00efa, les r\u00e9verb\u00e9rations enchanteresses de la Croix du Sud sur la cime des arbres, ce feu qui cr\u00e9pitait dans un brasero en bronze, les da\u00efquiris hiss\u00e9s \u00e0 la poulie jusqu\u2019\u00e0 une couche satin\u00e9e, bref, un r\u00eave \u00e9veill\u00e9, une exp\u00e9rience initiatique unique qu\u2019il propose d\u2019importer ici, \u00e0 Oignies-en-Thi\u00e9rache, commune de Viroinval, dans l\u2019extr\u00eame sud de la province de Namur, dans le bois de Morimont. Il faudra bien s\u00fbr couper quelques arbres, mais ce projet de \u00ab&#8239;glamping&#8239;\u00bb \u2014&nbsp;le camping glamour, la nature sans les moustiques, le prix d\u2019un hum\u00e9rus la nuit \u2014&nbsp;c\u2019est une belle opportunit\u00e9 de stimuler l\u2019\u00e9conomie locale et de cr\u00e9er de l\u2019emploi.<\/p>\n<p>De l\u2019emploi&#8239;? <i>\u00ab&#8239;On lui a demand\u00e9 de pr\u00e9ciser&nbsp;: il s\u2019agissait vaguement d\u2019un mi-temps de femme de m\u00e9nage et d\u2019un autre de masseur&#8239;\u00bb, <\/i>se souvient Adrien, vingt et un ans, pr\u00e9sident du comit\u00e9 des ap\u00e9ros on\u00e9giens, pr\u00e9sent \u00e0 la r\u00e9union qui s\u2019est tenue l\u2019\u00e9t\u00e9 2022 et qui s\u2019est sold\u00e9e par une vol\u00e9e de bois vert villageoise pr\u00e9cipitant l\u2019abandon du projet. <i>\u00ab&#8239;Le gars a compris qu\u2019il signait pour des pneus de voiture plats \u00e0 chaque r\u00e9veil, s\u2019il venait s\u2019implanter \u00e0 Oignies. S\u00e9rieusement, \u00e7a n\u2019avait aucun sens. Le camping du coin est en difficult\u00e9, on a d\u00e9j\u00e0 une forte concentration avec le village vacances et le domaine des Nobertins, et il voulait nous refourguer son projet mal foutu qui allait d\u00e9naturer la for\u00eat sans rien amener de positif \u00e0 la collectivit\u00e9, \u00e0 peine quelques pi\u00e8ces dans la besace de la commune et des nuits de luxe pour un public privil\u00e9gi\u00e9. Deux mi-temps, en quoi \u00e7a peut aider \u00e0 lutter contre la pr\u00e9carit\u00e9&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Viroinval figure parmi les communes les plus pauvres de Wallonie. La douzi\u00e8me, en 2020, au vu du revenu m\u00e9dian par habitant. Sa particularit\u00e9, qui fait aussi tout un pan de son \u00e9conomie&nbsp;: son cadre naturel, ses for\u00eats dodelinantes, haut lieu des coupes de bois, des locations de chasse, des secondes r\u00e9sidences, de l\u2019affluence touristique. Une r\u00e9alit\u00e9 qui ne va pas sans certaines contrari\u00e9t\u00e9s chez les habitants du coin, confront\u00e9s au d\u00e9part de la jeunesse, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e massive des gens des villes, \u00e0 la hausse du prix de l\u2019immobilier, \u00e0 une in\u00e9vitable transfiguration du quotidien rural, en \u00e9bullition le week-end, l\u2019\u00e9t\u00e9, et proche de la mort c\u00e9r\u00e9brale le reste du temps.<\/p>\n<p>Les villages de la commune prennent le soleil dans le creux de la vall\u00e9e, le long du Viroin qui s\u2019\u00e9panouit dans la Calestienne, un bourrelet de calcaire de cinq kilom\u00e8tres de large coinc\u00e9 entre la Fagne et l\u2019Ardenne. Oignies-en-Thi\u00e9rache \u2014&nbsp;comme Le Mesnil, hameau voisin \u2014&nbsp;et ses huit cents habitants font exception \u00e0 la r\u00e8gle. Le village forme une clairi\u00e8re au milieu de la grande for\u00eat, isol\u00e9 du monde. Un bus le matin, un autre le soir, les jours d\u2019\u00e9cole&#8239;; le reste se fait en voiture ou ne se fait pas. Son territoire borde la fronti\u00e8re fran\u00e7aise qui p\u00e9n\u00e8tre la Belgique en une incise qui remonte jusqu\u2019\u00e0 Givet. Une terre sainte pour les cyclotouristes et les aficionados de marche nordique. Comme un diaz\u00e9pam pour les naturalistes les plus d\u00e9prim\u00e9s du pays. Ici, au d\u00e9tour d\u2019un sentier bord\u00e9 d\u2019une prairie humide o\u00f9 glandouillent les brebis, les ailes d\u2019un grand corbeau vous volent soudain le soleil, les pitons rocheux bousculent les pins et les feuillus, le silence des hommes restitue sa musicalit\u00e9 \u00e0 la for\u00eat, et puis tout le monde vous dit bonjour, car on a toujours dit bonjour, \u00e0 Oignies. La curiosit\u00e9 locale, annonc\u00e9e \u00e0 toutes les entr\u00e9es de la commune, se mat\u00e9rialise dans la cath\u00e9drale de Lumi\u00e8re, une \u0153uvre en verre qui c\u00e9l\u00e8bre le centre g\u00e9ographique de l\u2019Europe des Quinze, sur la route qui file vers Fumay, fiert\u00e9 d\u2019autant plus rigolote qu\u2019avec l\u2019\u00e9largissement progressif de l\u2019Union, ce centre g\u00e9ographique s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 depuis belle lurette.<\/p>\n<p>L\u00e9on \u00e0 nonante-deux ans, trente-huit ans de vie professionnelle, quarante de pension. Aline a quatre-vingt-neuf ans. Quand l\u2019un entame une phrase, l\u2019autre la prolonge dans un \u00e9lan quasi t\u00e9l\u00e9pathique. Vivez soixante-sept ans \u00e0 deux. Le couple n\u2019est pas \u00e0 proprement parler on\u00e9gien&nbsp;: le gentil\u00e9 local ne se brade pas, on l\u2019envisage quand son nom orne les pierres du cimeti\u00e8re. <i>\u00ab&#8239;Des locaux, il y en a de moins en moins. On ne se conna\u00eet plus aujourd\u2019hui. Beaucoup d\u2019\u00e9trangers viennent acheter&#8239;\u00bb<\/i>, commence Aline pour qui le qualificatif \u00ab&#8239;\u00e9tranger&#8239;\u00bb concerne, peu ou prou, tous ceux qui ne viennent pas du village. <i>\u00ab&#8239;On me dit bonjour et je me dis&nbsp;: qui c\u2019est&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i>, poursuit L\u00e9on.<\/p>\n<p>Aline et L\u00e9on ont d\u00e9pli\u00e9 bagages \u00e0 Oignies en 1969, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les lieux comptaient encore une dizaine de caf\u00e9s, un Grand Bazar, pl\u00e9thore d\u2019\u00e9choppes, quand on tapait des belotes en sirotant une goutte chaque jour apr\u00e8s le travail, que le vin chaud s\u2019agitait en haut de l\u2019ancienne et minuscule piste de ski, pr\u00e8s du camping, et que personne, ici, n\u2019avait jamais entendu un mot de n\u00e9erlandais.<\/p>\n<p>La maison que le couple habite depuis plus de cinquante ans, en face de l\u2019ancienne gare vicinale, en \u00e9tait d\u2019ailleurs un, de caf\u00e9, alors que l\u2019industrie couvinoise faisait l\u2019essentiel des salaires du village, que L\u00e9on prenait ses 90\u00a0francs quotidiens \u00e0 la \u00ab&#8239;po\u00ealerie Efel&#8239;\u00bb, le double de ce qu\u2019il \u00e9tait pay\u00e9 \u00e0 Erquelinnes, quand il avait commenc\u00e9 dans le bois. Est-ce en clin d\u2019\u0153il \u00e0 ce pass\u00e9 que leur porte d\u2019entr\u00e9e, jamais ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9, entonne un air \u00e9tonnant \u00e0 chaque fois qu\u2019on la pousse&#8239;? Que la t\u00e9l\u00e9 habille perp\u00e9tuellement l\u2019espace sonore&#8239;?<\/p>\n<p>Une certitude&nbsp;: Oignies est un berceau du socialisme r\u00e9gional. Jean-Baptiste P\u00e9riquet, enfant du village, ouvrier mineur dans les ardoisi\u00e8res de Fumay \u00e0 la fin du XIXe\u00a0si\u00e8cle, fit entrer ses camarades dans la majorit\u00e9 locale d\u00e8s 1895. Il fut le premier d\u00e9put\u00e9 rouge de Dinant-Philippeville. Dans une r\u00e9gion rurale o\u00f9 le Parti catholique puis le PSC n\u2019\u00e9taient pas en reste, la cohabitation g\u00e9n\u00e9rait bien des frottements. <i>\u00ab&#8239;Quand on est arriv\u00e9s \u00e0 Oignies, les voisines m\u2019avaient prise \u00e0 part et d\u00e9taill\u00e9 chaque habitant du village, <\/i>rem\u00e9more Aline.<i> Attention, tous ceux-ci, ce sont des calotins, on ne leur adresse pas la parole.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Oignies \u00e9tait alors coup\u00e9 en deux, comme une all\u00e9gorie de la polarisation belge&nbsp;: au nord les calotins, au sud les socialistes, le pont de la ferme du Baty faisait office de nette d\u00e9marcation. On se toisait du regard, on ne se fr\u00e9quentait pas. Les deux \u00e9coles, catholique et libre, finissaient la journ\u00e9e avec un quart d\u2019heure d\u2019\u00e9cart pour \u00e9viter les \u00e9changes de girofl\u00e9es \u00e0 cinq feuilles entre les rejetons des uns et des autres. Au moment des \u00e9lections, on en risquait jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de ses molaires. Sympathisant socialiste, L\u00e9on partait vers Treignes d\u00e8s l\u2019aurore avec les camarades pour y placarder des affiches du bourgmestre sortant Roger Deliz\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;Des calotins nous y attendaient avec des manches de pioche pour nous casser la figure.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Les temps ont chang\u00e9. Jean-Marc Deliz\u00e9e, le fils de Roger, lui-m\u00eame d\u00e9put\u00e9 socialiste depuis trente ans, plusieurs fois bourgmestre de Oignies, vit aujourd\u2019hui dans une bicoque de plain-pied \u00ab&#8239;c\u00f4t\u00e9 calotins&#8239;\u00bb, bien loin de la rue qui porte le nom du paternel. Aline, qui a travaill\u00e9 trente-cinq ans pour les parents Deliz\u00e9e, repassait encore ses chemises au d\u00e9but de sa vie professionnelle. Un gars sympa, Jean-Marc, qu\u2019on croise de bon matin \u00e0 la boulangerie D\u00e9-Lys, qui s\u2019est d\u00e9men\u00e9 pour obtenir le point poste qui manquait tant au village, nous dit l\u2019un, qui p\u00e8che par exc\u00e8s de client\u00e9lisme et de sympathie pour les chasseurs, nous dit l\u2019autre.<\/p>\n<p>Pendant quatre l\u00e9gislatures, socialistes et chr\u00e9tiens-d\u00e9mocrates ont m\u00eame fait majorit\u00e9 commune, \u00e0 Oignies, avant que la liste centriste ne fasse volte-face, aux derni\u00e8res \u00e9lections, et s\u2019allie avec les lib\u00e9raux pour envoyer Jean-Marc et le siens dans l\u2019opposition. Cela s\u2019est jou\u00e9 \u00e0 un si\u00e8ge. <i>\u00ab&#8239;On a \u00e9t\u00e9 trahis alors qu\u2019on avait bien travaill\u00e9 ensemble, notamment pour d\u00e9velopper le tourisme dans la commune. \u00c7a a permis de cr\u00e9er de l\u2019emploi dans une r\u00e9gion isol\u00e9e sur le plan g\u00e9ographique et d\u00e9favoris\u00e9e sur le plan \u00e9conomique&#8239;\u00bb<\/i>, regrette le d\u00e9put\u00e9 socialiste. Peu apr\u00e8s le d\u00e9but de la l\u00e9gislature, l\u2019une des conseill\u00e8res communales a d\u00e9missionn\u00e9, sa suppl\u00e9ante a chang\u00e9 de camp. Nouvelle curiosit\u00e9 locale&nbsp;: comme toutes les conditions n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9unies pour voter une motion de m\u00e9fiance, l\u2019opposition communale est aujourd\u2019hui majoritaire, \u00e0 Oignies.<\/p>\n<p>Elle a dans son visage pli\u00e9 ces d\u00e9licats d\u00e9bris de l\u2019enfance qu\u2019une vie qui tasse le dos ne suffit pas \u00e0 dissiper. Il a probablement vingt ans de moins qu\u2019elle, il pourrait \u00eatre son fils, avec son grand K-Way bleu Majorelle aux \u00e9paulettes roses, avec son pas un peu trop fatigu\u00e9 pour son \u00e2ge. Ils descendent la rue Roger Deliz\u00e9e, probablement vers le <i>K d\u2019or<\/i>, le caf\u00e9 en face du camping \u2014&nbsp;ils y vont presque tous les jours, quand ils sortent de l\u2019\u00e9tablissement, ils disent&nbsp;: \u00e0 demain. Il est au t\u00e9l\u00e9phone, explique \u00e0 Dieu sait qui, certainement un proprio, qu\u2019il sera en pr\u00e9avis \u00e0 partir de dimanche, qu\u2019il ne faut pas s\u2019inqui\u00e9ter, que tout va s\u2019arranger pour le loyer. Il raccroche. Il prend son bras \u00e0 elle. Il dit&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Allez, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un probl\u00e8me en moins.&#8239;\u00bb <\/i>Elle lui r\u00e9pond&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;C\u2019est m\u00eame une bonne nouvelle.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Lo\u00efc d\u00e9capsule une Jupiler sur le rebord du bac qui borde son pr\u00e9sentoir. Il rigole&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Quand j\u2019ai ouvert le mois dernier, Eddy, le boucher, m\u2019a averti&nbsp;: il ne peut y avoir qu\u2019un coin dans la rue qui serve l\u2019ap\u00e9ro. Pas de bol, la rue Jean-Baptiste P\u00e9riquet devient celle de la Cure pile \u00e0 mon \u00e9picerie.&#8239;\u00bb <\/i>Avant la reprise par Lo\u00efc, <i>Chez Jeannine<\/i> \u00e9tait tenu depuis quarante-deux ans par Jeannine. Il a fallu que la commune n\u00e9gocie avec les propri\u00e9taires des lieux, tent\u00e9s de vendre ou d\u2019en faire des appartements, pour que l\u2019endroit puisse demeurer un commerce.<\/p>\n<p>On boit un caf\u00e9 avec Adrien, le pr\u00e9sident du comit\u00e9 des ap\u00e9ros on\u00e9giens, sur un mange-debout de fortune plac\u00e9 dans le fond du magasin. Il explique que chez Eddy, o\u00f9 l\u2019on trouve le meilleur gibier en p\u00e9riode de chasse, il arrive, de fa\u00e7on totalement al\u00e9atoire, g\u00e9n\u00e9ralement sur le coup de 11&nbsp;h, que les bouteilles de chablis se joignent aux r\u00e2bles de lapin et aux culottes de b\u0153uf. On entre chercher de la charcuterie artisanale et on ressort tout guilleret une heure plus tard.<\/p>\n<p>En semaine, Adrien pose des robots-tondeuses pr\u00e8s de Givet mais, avec l\u2019Ascension, le week-end commence ce jeudi. Les abords de l\u2019\u00e9glise Saint-R\u00e9my s\u2019animent comme par incantation. Les touristes, les cyclistes, les marcheurs, essentiellement n\u00e9erlandophones, transitent par le c\u0153ur du village. L\u2019un ou l\u2019autre s\u2019aventure \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9choppe o\u00f9 plusieurs villageois papotent dans la file&nbsp;: tiens, Cacasse, il ne s\u2019est pas fait op\u00e9rer, oh, si, \u00e7a fait d\u00e9j\u00e0 une paire de semaines, figurez-vous que j\u2019ai bu une gourde avec lui hier soir, ah oui&#8239;?, oui, il va \u00e0 la brocante \u00e0 Olloy aujourd\u2019hui, je pensais qu\u2019il allait \u00e0 celle de Petigny, <i>excuseert, verkoopt u Vittel bidons<\/i>&#8239;?, pur\u00e9e, il faut que je me mette au n\u00e9erlandais, quelqu\u2019un parle n\u00e9erlandais&#8239;? je crois qu\u2019elle cherche les bouteilles d\u2019eau, ah, l\u00e0-bas, mademoiselle, mais je n\u2019ai plus de Vittel, <i>geen Vittel<\/i>.<\/p>\n<p>On accompagne Adrien pour donner un coup de main \u00e0 \u00c9ric, le mari de Caro qui tient le restaurant <i>Chez Caro<\/i>, \u00e0 cinquante m\u00e8tres de l\u2019\u00e9picerie. Le couple produit aussi du fromage de brebis. Tandis qu\u2019on transbahute un gros frigo am\u00e9ricain vers la remorque gar\u00e9e en face de l\u2019\u00e9tablissement, et qui servira \u00e0 rafra\u00eechir les bi\u00e8res locales du festival du Cheval D\u00e9cha\u00een\u00e9 de samedi, \u00e0 la ferme de la Juissi\u00e8re, \u00c9ric, qui est n\u00e9 ici \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, explique comment il a vu Oignies progressivement gagn\u00e9 par le tourisme et les secondes r\u00e9sidences. <i>\u00ab&#8239;Le covid a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 tout \u00e7a&nbsp;: les gens devaient rester en Belgique et beaucoup ont d\u00e9couvert Oignies. Quand des Flamands, charm\u00e9s par notre r\u00e9gion, comparent le prix des maisons \u00e0 chez eux\u2026 Ils foncent.&#8239;\u00bb<\/i> \u00c9ric sait qu\u2019il ne pr\u00eache pas pour sa chapelle, que le resto et son affaire fromag\u00e8re peuvent en b\u00e9n\u00e9ficier, mais il affirme que cet afflux tue le village. \u00ab&#8239;<i>On devient un village-dortoir&nbsp;: on a 30&nbsp;% de secondes r\u00e9sidences. Il n\u2019y en avait pratiquement pas quand j\u2019\u00e9tais gamin. En semaine, ici, tu peux t\u2019asseoir au milieu de la route&nbsp;: tu ne te feras pas \u00e9craser. Et puis nos enfants, pour acheter une maison, ils peuvent repasser.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Quand on \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 la maison des jeunes du village, quelques jours plus t\u00f4t, o\u00f9 deux ados prenaient le soleil en confessant errer comme des \u00e2mes en peine \u00e0 Oignies, \u2014&nbsp;<i>\u00ab&#8239;il ne se passe rien&#8239;\u00bb<\/i> \u2014&nbsp;Charline, l\u2019animatrice, nous avait racont\u00e9 que sa jeune coll\u00e8gue, d\u00e9sireuse d\u2019acheter une maison en vente dans la rue, s\u2019\u00e9tait fait doubler par des Flamands qui avaient follement surench\u00e9ri. <i>\u00ab&#8239;Elle a finalement d\u00fb aller s\u2019installer du c\u00f4t\u00e9 de Givet pour trouver quelque chose d\u2019abordable.&#8239;\u00bb<\/i> Les voisins d\u2019Adrien, partis vivre \u00e0 Mouscron r\u00e9cemment, ont aussi vendu \u00e0 des Flamands. <i>\u00ab&#8239;La maison \u00e9tait mise \u00e0 150\u00a0000\u00a0euros. Ils l\u2019ont prise \u00e0 200\u00a0000\u00a0euros sans la visiter.&#8239;\u00bb <\/i>La fille de Caro et \u00c9ric a eu plus de chance&nbsp;: apr\u00e8s avoir bien gal\u00e9r\u00e9, elle est finalement tomb\u00e9e sur un couple qui refusait de vendre \u00e0 des \u00ab&#8239;\u00e9trangers&#8239;\u00bb. Tant pis pour la bonne affaire, leur ancienne demeure irait \u00e0 une jeune du coin.<\/p>\n<p>La terrasse de chez Caro se garnit pour le midi. Elle n\u2019ouvre que le week-end et les jours f\u00e9ri\u00e9s, le reste du temps, \u00e7a ne vaut certainement pas la peine. Aline et Jean-Lou sirotent un Campari orange. Originaires de Soignies, ils se sont d\u00e9barrass\u00e9s du \u00ab&#8239;s&#8239;\u00bb au moment de leur retraite pour venir habiter leur seconde r\u00e9sidence aux Nobertins, un domaine priv\u00e9 de cent hectares au milieu des bois de Oignies.<\/p>\n<p>L\u2019endroit faisait jadis partie d\u2019une baronnerie locale. En 1964, des investisseurs l\u2019ont rachet\u00e9 et divis\u00e9 en trois cents parcelles destin\u00e9es \u00e0 accueillir de petits chalets de plain-pied. Pour pas tr\u00e8s cher, des citadins venus en grande partie de Flandre, mais aussi de Li\u00e8ge ou de Charleroi, purent s\u2019offrir un pied-\u00e0-terre forestier au milieu de nulle part. Malgr\u00e9 l\u2019acc\u00e8s ardu \u00e0 ces chalets et l\u2019absence de la moindre facilit\u00e9, plusieurs amoureux de la nature, certains pr\u00e9caris\u00e9s, ont choisi de s\u2019y domicilier. Quelques-uns ont flair\u00e9 le bon coup, ont fait b\u00e2tir pour les louer de luxueux chalets . <i>\u00ab&#8239;On a compl\u00e8tement perdu la philosophie des d\u00e9buts, le silence, la nature, le respect<\/i>, regrette Aline. <i>On est confront\u00e9s \u00e0 des vacanciers, pour la plupart n\u00e9erlandais, qui viennent faire la f\u00eate toute la nuit, c\u2019est souvent insupportable. C\u2019est bien simple&nbsp;: tous les week-ends, tous les \u00e9t\u00e9s, on doit fuir notre maison pour ne pas devenir fous.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Pour p\u00e9n\u00e9trer aux Nobertins, il faut sortir du village par la rue Roger Deliz\u00e9e, fendre avec elle la grande for\u00eat sur trois kilom\u00e8tres, la quitter dans ce tournant abrupt o\u00f9 se d\u00e9labre, dans une ambiance de fin de si\u00e8cle, l\u2019ancienne station-service \u2014&nbsp;elle fit r\u00e9cemment le d\u00e9cor d\u2019une sc\u00e8ne de la s\u00e9rie <i>Les rivi\u00e8res pourpres<\/i>.<\/p>\n<p>Rien ne ressemble aux Nobertins, ailleurs, en Belgique. Dans un d\u00e9dale de chemins forestiers qui font des montagnes russes, aux pourcentages \u00e0 donner des insomnies aux sprinters, o\u00f9 la pluie la plus anodine l\u2019emporte facilement sur la confiance dans les plaquettes de frein, se succ\u00e8dent toutes sortes de chalets, certains modestes, d\u2019autres carr\u00e9ment d\u00e9labr\u00e9s, et puis le \u00ab&#8239;Whisky Lodge&#8239;\u00bb, le \u00ab&#8239;Challux Papillon&#8239;\u00bb, le chalet \u00ab&#8239;Woodpecker&#8239;\u00bb, un cheptel de g\u00eetes qu\u2019on trouve en deux clics sur les sites de location en n\u00e9erlandais.<\/p>\n<p>Philou nous tend un verre d\u2019eau. <i>\u00ab&#8239;On est sur une petite nappe aquif\u00e8re d\u2019une qualit\u00e9 exceptionnelle. La colline est truff\u00e9e d\u2019eau. En deux-trois ans, avec l\u2019afflux de touristes, avec les bains norv\u00e9giens, on l\u2019a quasiment vid\u00e9e.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Angie et Philou vivent chacun dans leur chalet. Angie a la trentaine, est originaire de Li\u00e8ge, elle \u00e9tait sur la place Saint Lambert le jour des attentats, elle est venue chercher aux Nobertins la qui\u00e9tude que la ville lui a vol\u00e9e. Avec ses lunettes rondes et son chapeau en feutre jaune, Philou d\u00e9crit ce paradis pour ornithologues qui l\u2019a convaincu de quitter le Brabant wallon&nbsp;: les vol\u00e9es de pin\u00e7ons, les grues cendr\u00e9es, les pics de toutes esp\u00e8ces qui s\u2019abreuvent le long de l\u2019Alyse, au sud du domaine, fronti\u00e8re fluviale avec la France. O\u00f9 certains ont construit des chalets un peu trop gros, aussi.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;Quand l\u2019ASBL des Amis du Bois des Nobertins a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, les statuts, assez stricts, imposaient tout un tas de mesures de conservations, des maisons de 60&nbsp;m<\/i><i>2<\/i><i> maximum, sans \u00e9tage, pas de cl\u00f4tures\u2026Mais \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9 par certains peu tracass\u00e9s par l\u2019id\u00e9e de se prendre une \u00e9ventuelle amende&#8239;\u00bb,<\/i> explique Philou.<\/p>\n<p>Le domaine, dont seule la moiti\u00e9 des trois cents parcelles est aujourd\u2019hui b\u00e2tie, n\u2019est r\u00e9gi par aucune r\u00e8gle publique de prescriptions urbanistiques. Depuis que le Conseil d\u2019\u00c9tat a refus\u00e9, il y a peu, toute valeur l\u00e9gale au r\u00e8glement interne, le risque de voir fleurir de gigantesques chalets de plusieurs \u00e9tages fait fr\u00e9mir bien des habitants.<\/p>\n<p>Un risque d\u2019autant plus important que les derni\u00e8res ann\u00e9es, quelques promoteurs flamands, certains membres du CA du domaine, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9tenteurs de plusieurs lodges touristiques, ont rachet\u00e9 des passerelles et fait engager des travaux dans les chemins de la copropri\u00e9t\u00e9, notamment pour acheminer plus d\u2019eau et la fibre optique. <i>\u00ab&#8239;\u00c0 un moment o\u00f9 les enjeux sur l\u2019eau sont gigantesques et o\u00f9 on devrait diminuer au maximum notre impact sur la for\u00eat, on prend une curieuse trajectoire<\/i>, regrette Angie.<i> Et que vous en vouliez ou non, on vous l\u2019impose et on vous fait payer.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Un jour o\u00f9 elle faisait \u00e9tat de ses inqui\u00e9tudes \u00e0 l\u2019un de ces promoteurs, celui-ci lui a r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&#8239;<i>Tu ne voudrais quand m\u00eame pas que \u00e7a reste une for\u00eat, ici.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Les cyclotouristes flamands finissent leur journ\u00e9e \u00e0 rosir sur la terrasse du <i>K d\u2019Or<\/i>. \u00c0 ceux qui lui commandent <i>een portie kaas<\/i>, la serveuse pr\u00e9cise, un peu irrit\u00e9e, qu\u2019elle n\u2019est pas bilingue. Tant pis pour le casse-dalle. Les habitu\u00e9s du village se sont r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Lui a d\u00e9pos\u00e9 son K-Way bleu Majorelle aux \u00e9paulettes roses sur le rebord de sa chaise. Il termine sa Jupiler sans alcool. Elle, elle ne boit rien. Il en commande une deuxi\u00e8me. La serveuse profite de cette ouverture inesp\u00e9r\u00e9e, s\u2019enquiert aupr\u00e8s d\u2019elle&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Toujours rien \u00e0 boire&#8239;? \u2014&nbsp;Toujours rien.&#8239;\u00bb<\/i> Elle sourit poliment. <i>\u00ab&#8239;Peut-\u00eatre que \u00e7a viendra.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Giselle prom\u00e8ne son chien sur le trottoir qui monte en rampe, juste devant sa maison, rue Jean-Baptiste P\u00e9riquet. Elle a v\u00e9cu presque toute sa vie \u00e0 Bruxelles, mais son patronyme peuple la moiti\u00e9 du cimeti\u00e8re&nbsp;: Giselle Manise est on\u00e9gienne. Elle est revenue vivre au village il y a quelques ann\u00e9es, quand, sur son lit de mort, son p\u00e8re lui a fait promettre de ne pas abandonner la b\u00e2tisse qu\u2019on se transmet dans la famille depuis des temps imm\u00e9moriaux. Au XVIIe\u00a0si\u00e8cle, un anc\u00eatre de Giselle, originaire du village de Manises, en p\u00e9riph\u00e9rie de Valence, avait \u00e9t\u00e9 contraint de quitter sa campagne pour grossir les rangs des 17\u00a0000\u00a0fantassins espagnols envoy\u00e9s en d\u00e9coudre avec l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise lors de la bataille de Rocroi de 1643. Les Fran\u00e7ais avaient gagn\u00e9 et l\u2019anc\u00eatre \u00e9tait rest\u00e9. Appuy\u00e9e \u00e0 la rambarde qui surplombe l\u2019ancien restaurant <i>Au sanglier des Ardennes<\/i>, elle jette un \u0153il songeur vers les vestiges de l\u2019\u00e9tablissement&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Vivement que \u00e7a rouvre. \u00c7a mettra un peu d\u2019animation dans le village. Je suis une citadine, moi. Qu\u2019est-ce qu\u2019on se fait chier ici.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Le restaurant, \u00e9toil\u00e9 pendant vingt ans, a mis la cl\u00e9 sur la porte il y a cinq ans avec le d\u00e9part \u00e0 la retraite de son chef, Jacky Buchet, aux fourneaux depuis ses quatorze ans. Sur la devanture qui prend la poussi\u00e8re, on a scotch\u00e9 un article de <i>L\u2019Avenir<\/i> dans lequel le chef confie&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Si le b\u00e2timent reste vide, cela va faire un trou dans le village. Mes parents ont amen\u00e9 beaucoup de touristes, ici, nous avons fait conna\u00eetre Oignies. Si un jeune veut se lancer, on est pr\u00eat \u00e0 l\u2019aider. Ou si Marc Coucke veut investir\u2026&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>L\u2019allusion \u00e0 Durbuy \u2014&nbsp;o\u00f9 le milliardaire flamand a rachet\u00e9 <i>Le sanglier des Ardennes,<\/i> hostellerie embl\u00e9matique du village le plus connu de la vall\u00e9e de l\u2019Ourthe \u2014&nbsp;prend un tour proph\u00e9tique lorsqu\u2019on porte le regard vers le permis d\u2019urbanisme, \u00e9pingl\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du vieil article, qui pr\u00e9voit la transformation et l\u2019extension de l\u2019h\u00f4tel-restaurant. Un nom&nbsp;: C\u00e9dric Fr\u00e8re. Le petit-fils du milliardaire Albert Fr\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2018, et qui avait b\u00e2ti sa fortune dans la sid\u00e9rurgie wallonne le si\u00e8cle dernier.<\/p>\n<p>Albert Fr\u00e8re poss\u00e9dait une chasse de 800\u00a0hectares \u00e0 Oignies. Il d\u00e9roulait r\u00e9guli\u00e8rement son rond de serviette au <i>Sanglier<\/i> pour s\u2019envoyer un gibier en sauce, une truite \u00e0 l\u2019amande, un coquelet \u00e0 l\u2019estragon ou une caille aux cerises. C\u00e9dric Fr\u00e8re prolonge la tradition familiale&nbsp;: une fois l\u2019extension de l\u2019\u00e9tablissement r\u00e9alis\u00e9e \u2014&nbsp;de nombreux villageois craignent qu\u2019elle ne d\u00e9nature l\u2019aspect du village \u2014, un luxueux h\u00f4tel et son restaurant gastronomique accueilleront les chasseurs en provenance de Flandre et de la capitale.<\/p>\n<p>Au village, la chasse est chose commune depuis toujours. Elle est le lieu d\u2019une rencontre entre une soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise, venue des villes, et les locaux qui arrondissent leur fin de mois en traquant le gibier. Cacasse, rentr\u00e9 entier de la brocante de Petigny, doit son \u00ab&#8239;spot&#8239;\u00bb, comme on dit ici, son sobriquet, de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il allait traquer la b\u00e9casse avec le paternel. La chasse, il s\u2019en fichait, mais cent cinquante euros la journ\u00e9e, ce n\u2019est pas rien. <i>\u00ab&#8239;Il n\u2019y a pas d\u2019affrontement de classes, sur la question de la chasse. C\u2019est plut\u00f4t un lieu de rapprochement&#8239;\u00bb<\/i>, nous avait expliqu\u00e9 Jean-Marc Deliz\u00e9e, qui profita d\u2019ailleurs de son opposition majoritaire au conseil communal pour bloquer un projet de chasse \u00e0 licence, plus \u00e9thique pour ses promoteurs, qui aurait sign\u00e9 la fin de la pratique de la traque. Le jour des discussions au conseil, des dizaines de chasseurs \u00e9taient venus claironner devant la maison communale.<\/p>\n<p>\u00c0 quelques dizaines de m\u00e8tres \u00e0 peine du futur h\u00f4tel-restaurant de la famille Fr\u00e8re, Vanessa tient son enfant dans les bras. Elle loue sa petite maison au tarif social, juste-l\u00e0, et s\u2019occupe seule du petit. Elle dit&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Je ne suis pas veuve, le p\u00e8re est parti.&#8239;\u00bb<\/i> Au XIXe\u00a0si\u00e8cle, on appelait Oignies le village des Veuves. Presque tous les hommes travaillaient dans les ardoisi\u00e8res locales. Ces ouvriers du schiste succombaient, pour la plupart, de la schistose ou de la silicose une fois la quarantaine atteinte. Ils savaient tous le risque qu\u2019ils couraient. Ils y allaient quand m\u00eame. On dit qu\u2019au temps le plus fort, 80&nbsp;% des femmes avaient perdu leur mari.<\/p>\n<p>L\u2019hiver froid et mouill\u00e9 a mis un si\u00e8cle \u00e0 d\u00e9guerpir. Des rayons de soleil obliques tombent sur les fa\u00e7ades de la rue de Revin. Contrairement aux rues de Fumay et de Rocroi, elle ne m\u00e8ne pas \u00e0 la ville fran\u00e7aise sinistr\u00e9e dont elle porte le nom. Les pierres du pays absorbent la chaleur nouvellement venue. Dans la plaine de jeux du camping, ouvert mais vide, des jeunes demandeurs d\u2019asile du centre d\u2019accueil de la Croix-Rouge prennent du bon temps. L\u2019\u00e9cole communale du village aurait s\u00fbrement d\u00e9j\u00e0 mis la cl\u00e9 sous la porte si les enfants du centre n\u2019y \u00e9taient pas scolaris\u00e9s.<\/p>\n<p>Lui n\u2019a pas fait tomber son K-Way bleu Majorelle aux \u00e9paulettes roses. Il lui tient le bras. Il lui tient toujours le bras, quand ils fl\u00e2nent ensemble. Ils remontent la rue. Elle tient dans la main un bouquet de muguets. Il met son nez dessus. Il lui dit&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;\u00c7a sent bon.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Elle se tourne vers lui. Ses yeux ont la douceur du printemps. Elle pr\u00e9cise&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;\u00c7a sent mai.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On l\u2019appelait autrefois \u00ab&#8239;le village des veuves&#8239;\u00bb, parce que les ouvriers du schiste y succombaient jeunes \u00e0 la silicose. Oignies figure aujourd\u2019hui dans le top\u00a015 des communes les plus pauvres de Wallonie. C\u2019est l\u2019une des plus belles aussi. 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