{"id":6823,"date":"2025-10-05T15:49:47","date_gmt":"2025-10-05T13:49:47","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6823"},"modified":"2025-10-09T12:30:38","modified_gmt":"2025-10-09T10:30:38","slug":"adieu-vol-au-vent-steak-de-mer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/adieu-vol-au-vent-steak-de-mer\/","title":{"rendered":"Lunch Garden, la fin d&rsquo;une \u00e9poque&#8239;?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Il y a eu Caf\u00e9t\u00e9ria GB, Caf\u20192000, Resto GB, Family Buffet. Et enfin Lunch Garden. L\u2019enseigne a chang\u00e9 avec le temps, la r\u00e9alit\u00e9 derri\u00e8re aussi. En janvier dernier, le royaume du salad bar et des moules-frites en veux-tu en voil\u00e0 d\u00e9posait le bilan, avant d\u2019\u00eatre en partie repris par un fonds d\u2019investissement anversois. Une faillite silencieuse qui a cout\u00e9 leur job \u00e0 la moiti\u00e9 des huit cents employ\u00e9s, pour grande partie des femmes. Retour sur une \u00e9poque o\u00f9 le \u00ab&#8239;way of life&#8239;\u00bb am\u00e9ricain submergeait le plat pays, o\u00f9 la boule rouge de GB pliait le \u00ab&#8239;game&#8239;\u00bb de la grande distribution, o\u00f9 les syndicats obtenaient tout ou presque, o\u00f9 l\u2019on faisait de la vraie cuisine, o\u00f9 l\u2019on tapait la belote au restaurant. Et sur le d\u00e9sarroi contemporain, \u00e0 l\u2019\u00e8re de la grande flexibilit\u00e9.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Ainsi se poursuit, inlassablement, la marche du monde<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\u00c7a avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 vive allure. L\u2019information avait filtr\u00e9 sur le site du journal L\u2019\u00c9cho le vendredi 17 janvier au soir, un tas de travailleurs avaient d\u00e9bray\u00e9 le samedi, le bruit courait que les salaires de janvier ne seraient pas pay\u00e9s. Le dimanche, Armande et sa s\u0153ur avaient trouv\u00e9 porte close au Lunch Garden de Mons&#8239;; elles s\u2019\u00e9taient rabattues sur le McDo des Grands Pr\u00e9s, une premi\u00e8re en quinze ans, et nom d\u2019une pipe, on ne s\u2019y \u00e9ternise pas l\u00e0-bas. D\u2019autres habitu\u00e9s avaient essuy\u00e9 des revers du m\u00eame tonneau aux restaurants de Jambes, de Bierges, d\u2019ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la premi\u00e8re heure le lundi, dans un vaste immeuble de Zemst, on avait r\u00e9uni un conseil d\u2019entreprise extraordinaire, la direction de la cha\u00eene de restauration d\u00e9posait le bilan, plus de pognon, plus du tout, mais une reprise partielle de l\u2019enseigne \u00e9tait pr\u00e9vue par un fonds d\u2019investissement anversois, CIM Capital, on ne fermerait qu\u2019un tiers des Lunch du royaume, un moindre mal. La moiti\u00e9 des employ\u00e9s sauterait, c\u2019est vrai, c\u2019est vrai, et pas de gaiet\u00e9 de c\u0153ur, quatre cents paires de bras en moins ce n\u2019est pas rien, mais \u00e7a aurait pu \u00eatre pire, allez, la pand\u00e9mie avait foutu un bazar pas croyable, l\u2019entreprise croulait sous les dettes, et voil\u00e0 qu\u2019un avenir se dessinait \u00e0 nouveau, pas pour tout le monde, okay, okay, mais un avenir quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu avant midi, les yeux s\u2019embuaient sur les bords de l\u2019Escaut, au Lunch Garden de Froyennes, dans le Tournaisis. Il y a trois jours, un technicien \u00e9tait venu r\u00e9parer la machine \u00e0 caf\u00e9, celle qui coiffait la tasse de caramel quand on appuyait sur \u00ab&#8239;macchiato&#8239;\u00bb, on avait d\u00e9pos\u00e9 du plexi flambant neuf sur la cr\u00eapi\u00e8re. Et voil\u00e0 qu\u2019aujourd\u2019hui, Cheikh Sene fermait d\u00e9finitivement les portes de son restaurant. On avait pris un dernier d\u00e9jeuner en \u00e9quipe, en famille, les quinze travailleuses et travailleurs avaient eu une grosse heure pour vider leur casier, l\u2019ambiance avait \u00e9t\u00e9 curieuse, irr\u00e9elle, comme \u00e0 chaque fois que la soudainet\u00e9 vous happe&#8239;; on pleure, on rigole, on flotte, hagard. Certaines personnes \u00e9taient l\u00e0 depuis plus de trente ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 quatorze heures, dans le vaste immeuble de Zemst, les managers des Lunch qui \u00e9chappaient \u00e0 la d\u00e9b\u00e2cle avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 cette grande pi\u00e8ce sombre, \u00e9l\u00e9gante, peupl\u00e9e de fleurs en vase, de bo\u00eetes de Coca, de caf\u00e9s allong\u00e9s. La poussi\u00e8re l\u00e9vitait dans un faisceau de projecteur, on leur avait tendu un contrat de travail flambant neuf qu\u2019il avait vite fallu signer, et puis cette liste \u00e9tonnante, une par restaurant, avec ces noms qu\u2019ils connaissaient si bien, certains en vert, d\u2019autres en rouge, selon les prescrits d\u2019un code couleur bien \u00e9tabli. \u00ab&#8239;Dans les grandes lignes, ces documents sugg\u00e9raient de virer en priorit\u00e9 les mi-temps m\u00e9dicaux, les malades de longue dur\u00e9e, les vieux et certains d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux un peu v\u00e9h\u00e9ments, expliquera un manager. Ce n\u2019\u00e9tait pas dit comme \u00e7a, hein, mais \u00e7a sautait aux yeux. On avait tout \u00e0 fait le droit de modifier la liste, le choix nous appartenait. Ils nous faisaient confiance, pour peu qu\u2019on sabre en suffisance. Mais la direction donn\u00e9e \u00e9tait assez claire. On a eu une heure pour r\u00e9gler \u00e7a. Ils esp\u00e9raient rouvrir le lendemain.&#8239;\u00bb Une manager, flic dans une vie r\u00e9volue, n\u2019avait pas pu&#8239;; elle avait crois\u00e9 trop de corps au bout d\u2019une corde \u00e0 l\u2019\u00e9poque des interventions de jour, s\u2019il fallait prendre le risque de briser des vies, les types de CIM Capital n\u2019avaient qu\u2019\u00e0 s\u2019en charger eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 vingt heures, \u00c9velyne Fraikin avait re\u00e7u le coup de fil qui l\u2019abasourdirait \u00e0 chaque r\u00e9veil, les semaines suivantes, elle qui avait tant donn\u00e9 pour la bo\u00eete, elle qui voyait la retraite doucement se profiler. Il y avait une bonne nouvelle&nbsp;: son restaurant survivrait \u00e0 la faillite. Il y en avait une mauvaise&nbsp;: \u00c9velyne n\u2019en serait pas.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">Celui qui avait connu la grande \u00e9poque<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait l\u2019effervescence. Le bruit et la candeur. On \u00e9tait \u00e0 quelques jours de No\u00ebl 1957, les m\u00e9nag\u00e8res se pressaient au num\u00e9ro 9 de la place Flagey, \u00e0 Ixelles, intrigu\u00e9es par ce magasin gigantesque, dix fois plus grand que les \u00e9piceries d\u2019alors. Il fallait se saisir d\u2019un panier mont\u00e9 sur roulettes qu\u2019on baladait le long des rayonnages goul\u00fbment achaland\u00e9s. On d\u00e9couvrait la viande pr\u00e9emball\u00e9e, les tapis roulants et les caissi\u00e8res en uniforme. On n\u2019avait jamais vu la couleur d\u2019un supermarch\u00e9, par chez nous, et il semblait invraisemblable d\u2019attraper un produit en d\u2019autres lieux que les mains d\u2019un vendeur. La famille Delhaize venait d\u2019importer des \u00c9tats-Unis le concept du libre-service, et la chose n\u2019allait pas tarder \u00e0 se g\u00e9n\u00e9raliser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1961, pour se conformer aux r\u00e8gles europ\u00e9ennes, la Belgique avait mis fin \u00e0 la loi de protection des petits commerces qui limitait la possibilit\u00e9 d\u2019ouvrir de grandes entreprises commerciales (surtout en dehors des villes). L\u2019enseigne Grand Bazar (elle deviendrait GB), qui avait embo\u00eet\u00e9 le pas \u00e0 Delhaize, en avait profit\u00e9 pour pousser un peu plus les murs et ouvrir en grande pompe de flambant neufs Super Bazar \u00e0 Bruges, Anderlecht et Auderghem, les tout premiers hypermarch\u00e9s d\u2019Europe, des cath\u00e9drales de la consommation aux dimensions ahurissantes pour l\u2019\u00e9poque. On y trouvait absolument tout&nbsp;: de l\u2019\u0153uf au batteur \u00e9lectrique, du blanc-carr\u00e9-coup\u00e9 au ramasse-miettes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien vite, les supers et les hypers s\u2019\u00e9taient excentr\u00e9s aux abords des villes, en m\u00eame temps qu\u2019explosaient le tout \u00e0 la bagnole et le <i>way of life<\/i> p\u00e9riurbain. <i>No parking, no business<\/i>, professait l\u2019\u00e9conomiste colombien Bernardo Trujillo, pape du discount et du tam-tam publicitaire, dont le nouveau boss de GB, Maurice Cauwe, un Solvay boy fascin\u00e9 par les \u00c9tats-Unis, pass\u00e9 par Inno et le Bon March\u00e9, avait assid\u00fbment suivi les s\u00e9minaires. Il fallait que le client passe un maximum de temps dans son enseigne et, pour que l\u2019exp\u00e9rience soit totale, Cauwe avait ouvert en 1966 les premi\u00e8res Caf\u00e9t\u00e9ria GB qui, au terme d\u2019une enfilade de nouveaux noms, finiraient par devenir le Lunch Garden.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eddy Morgaat y \u00e9tait entr\u00e9 le 1er d\u00e9cembre 1980, \u00ab&#8239;\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le resto avait \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9 CAF\u2019 2000<span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\">.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span>&#8239;\u00bb Le gar\u00e7on avait dix-neuf ans et bossait depuis l\u2019\u00e2ge de seize dans la gastronomie. Bruxelloise. Chef de parti saucier \u00e0 la r\u00f4tisserie de l\u2019Ancienne Barri\u00e8re, \u00e0 Saint-Gilles, il avait encha\u00een\u00e9 les archiducs, les normandes et les shifts pas possibles. \u00ab&#8239;Mon \u00e9pouse attendait son premier. Elle m\u2019a dit, Eddy, rentrer \u00e0 2&nbsp;h du matin toutes les nuits, \u00e7a ne va plus le faire. Alors je me suis engag\u00e9 chez GB, pour m\u00eame pas la moiti\u00e9 du salaire que je touchais \u00e0 la r\u00f4tisserie. Mais les conditions de travail \u00e9taient top, les horaires \u00e9taient tr\u00e8s bien. Le 24 d\u00e9cembre, j\u2019\u00e9tais dans mon salon, je ne comprenais pas ce qu\u2019il m\u2019arrivait, j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement perdu. Jusque-l\u00e0, les r\u00e9veillons, je les avais toujours pass\u00e9s en cuisine.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On rencontre Eddy dans l\u2019\u00e9troit bureau de ch\u00f4mage de la FGTB, \u00e0 Jodoigne, qui borde un parking o\u00f9 ondoient les effluves de la friture voisine. Apr\u00e8s quarante ans chez Lunch Garden, il est parti lors de la derni\u00e8re grande restructuration, en 2021&#8239;; depuis, il assiste b\u00e9n\u00e9volement des demandeurs d\u2019emploi dans leur paperasse. \u00ab&#8239;C\u2019est tr\u00e8s cosmopolite, dans la r\u00e9gion, assez pauvre aussi. Il y a beaucoup de gens qui ne parlent pas fran\u00e7ais, ne savent pas lire ou \u00e9crire. Alors je donne un coup de main.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le nom d\u2019Eddy sonne familier dans tous les Lunch Garden du royaume. L\u2019encyclop\u00e9die, qu\u2019on l\u2019appelle, tant il a accumul\u00e9 des connaissances sur l\u2019entreprise au gr\u00e9 de ses activit\u00e9s syndicales. D\u00e8s son premier jour au CAF\u2019 2000 de Bierges, il s\u2019\u00e9tait affili\u00e9 chez les rouges (syndicat socialiste), et apr\u00e8s quelques ann\u00e9es \u00e0 faire tourner la boutique derri\u00e8re ses fourneaux, ravissant la client\u00e8le de son poulet de Bresse fa\u00e7on M\u00e8re Blanc, il \u00e9tait devenu secr\u00e9taire du conseil d\u2019entreprise<sup><span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\"><span class=\"msupsub\"><span class=\"vlist-t\"><span class=\"vlist-r\"><span class=\"vlist\"><span class=\"\"><span class=\"sizing reset-size6 size3 mtight\"><span class=\"mord mtight\">1<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/sup> de la cha\u00eene.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il d\u00e9roule le fil de quatre d\u00e9cennies marqu\u00e9es par la grandeur et les d\u00e9sillusions. L\u2019\u00e2ge d\u2019or, d\u2019abord, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 quand, \u00e0 la suite de la fusion de GB avec Innovation et le Bon March\u00e9, le groupe GB-Inno-BM (qui deviendra GIB) \u00e9crase le secteur de la grande distribution en Belgique. La bo\u00eete emploiera jusqu\u2019\u00e0 54 000 personnes, poss\u00e8de Brico, Auto 5, Quick, qu\u2019on regroupe sur des zonings commerciaux o\u00f9 le genre humain \u00e9graine des samedis magnifi\u00e9s par une escale gourmande au d\u00e9sormais \u00ab&#8239;Resto GB&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;On travaillait dans des conditions id\u00e9ales, en nombre, avec des cuisiniers qui avaient la main sur leurs recettes. Les restaurants \u00e9taient bond\u00e9s, un public assez jeune, des familles avec enfants.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il y a eu une premi\u00e8re grande restructuration, au milieu des ann\u00e9es 1980. \u00ab&#8239;Une grosse partie des cuisiniers professionnels sont partis. On est pass\u00e9 de produits travaill\u00e9s \u00e0 une cuisine d\u2019assemblage. On d\u00e9congelait des pr\u00e9parations, on fristouillait une sauce et on dressait. Et puis dans les ann\u00e9es 1990, quand la cha\u00eene s\u2019appelait Family Buffet, on a bascul\u00e9 vers la cuisine sous vide&nbsp;: tout \u00e9tait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 la centrale et on r\u00e9chauffait. \u00c7a a totalement d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 les cuisiniers de l\u2019acte de cuisiner<span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\">.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vint alors le temps des turbulences. Malmen\u00e9 par la concurrence croissante de cha\u00eenes \u00e9trang\u00e8res aux reins solides, les Carrefour, Aldi, Lidl, Makro, capables d\u2019encaisser de faibles marges sur les produits vendus, le groupe GIB accuse le coup, traque les \u00e9conomies, va de restructuration en restructuration. Et finit par se s\u00e9parer, une \u00e0 une, de toutes ses cha\u00eenes de magasins. \u00ab&#8239;GB a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9 par Carrefour en 2000. Deux ans plus tard, ils ont revendu Lunch Garden \u00e0 Carestel, qui \u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9 dans les restos autoroutiers. Carestel s\u2019est renflou\u00e9 sur notre dos, puis ils nous ont quitt\u00e9s du jour au lendemain. Ils sont partis avec le pactole, et apr\u00e8s eux les mouches. Ensuite a commenc\u00e9 le temps des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019investissement. \u00c0 chaque fois, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9&nbsp;: ils investissent un peu au d\u00e9but, ils tentent un concept qui ne fonctionne pas, parce qu\u2019ils ne connaissent pas le m\u00e9tier, parce qu\u2019ils ne connaissent pas l\u2019entreprise, puis ils limitent les frais, ils restructurent, ils vident l\u2019entreprise de sa substance, de ses forces vives. Enfin, ils revendent \u00e0 un autre qui pense pouvoir faire mieux.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En une grosse vingtaine d\u2019ann\u00e9es, Lunch Garden a chang\u00e9 six fois d\u2019actionnaire principal. Souvent au prix des travailleurs. En 2020, avant de c\u00e9der la main au groupe IGC, le fonds d\u2019investissement britannique Bregal Freshstream annonce devoir supprimer 138 postes (sur les 1 100 travailleurs d\u2019alors) dans le cadre d\u2019un plan de consolidation de la cha\u00eene. Comme le pr\u00e9voit la loi, une proc\u00e9dure Renault est activ\u00e9e. Ce m\u00e9canisme impose \u00e0 l\u2019employeur de n\u00e9gocier avec les syndicats avant toute prise de d\u00e9cision. En sa qualit\u00e9 de secr\u00e9taire du conseil d\u2019entreprise, Eddy en est. \u00ab&#8239;Je ne te cache pas que j\u2019ai tap\u00e9 du poing sur la table. Mais \u00e7a a pay\u00e9&nbsp;: on a obtenu de tr\u00e8s bonnes conditions. Sur les 138 personnes licenci\u00e9es, 78 sont parties sur base volontaire. J\u2019en fais partie. C\u2019\u00e9tait une question de principe&nbsp;: j\u2019avais n\u00e9goci\u00e9, je ne pouvais pas dire aux autres, signez, c\u2019est un bon accord, et moi je reste.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis, Eddy touche le ch\u00f4mage avec compl\u00e9ment d\u2019entreprise (RCC), ce qu\u2019on appelait la pr\u00e9pension, qui permet aux personnes proches de la retraite<sup>2<\/sup> d\u2019obtenir une rallonge de l\u2019ancien employeur en plus de l\u2019allocation de ch\u00f4mage. Tous les mois, Lunch Garden lui verse 800&nbsp;\u20ac de compl\u00e9ment de ch\u00f4mage. Enfin, <i>versait<\/i>&nbsp;: depuis la faillite, c\u2019est termin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eddy se faufile dans la cuisine attenante au bureau pour se couler un caf\u00e9. \u00c7a va \u00eatre l\u2019heure de reprendre sa permanence. Il hausse les \u00e9paules. \u00ab&#8239;Je serai bient\u00f4t pensionn\u00e9. Mais les gens que j\u2019aide, je vois bien que c\u2019est de pire en pire. Avec la r\u00e9forme du ch\u00f4mage qui arrive, certains sont pr\u00eats \u00e0 prendre n\u2019importe quel job pour ne pas \u00eatre sanctionn\u00e9s. \u00c0 travailler pour beaucoup moins cher dans des conditions vraiment pas jolies. J\u2019ai du mal \u00e0 y voir le progr\u00e8s dont tant de personnes se r\u00e9jouissent.&#8239;\u00bb<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">Celle qui co\u00fbtait trop cher<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son doigt glisse sur le lamell\u00e9-coll\u00e9 en h\u00eatre, \u00e9vite de justesse une assiette o\u00f9 des frites ramollissent, contourne son verre de bi\u00e8re, file vers le pr\u00e9cipice. Tandis que la carte de Morlanwelz se dessine sur la table, sa voisine d\u2019en face opine du chef, oui, oui, la rue des Nations-Unies, elle voit bien, l\u2019art\u00e8re\u00a0descend vers la Grand-Place, qui n\u2019est pas bien grande par ailleurs&#8239;; il y a l\u00e0 une brasserie qu\u2019elle visite volontiers avec son amie, on y sert de la Paix Dieu, une bi\u00e8re de caract\u00e8re, il faut que ce monsieur l\u2019essaie \u00e0 l\u2019occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah&#8239;! lui aussi aime bien cette brasserie, cette madame sait-elle que le pr\u00e9c\u00e9dent tenancier avait une jambe de bois&#8239;? ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de marier la plus belle femme de Morlanwelz. Il lui sourit sous son chapeau mou, et dans ses yeux gris qui ont vu d\u2019autres temps moins lumineux que ce jour de f\u00e9vrier \u00e9tonnamment gorg\u00e9 de soleil, il y a comme une gaiet\u00e9 enfantine, une bouff\u00e9e de vie indomptable. Elle se tourne vers le deuxi\u00e8me homme, et donc vous \u00eates son fils&#8239;? et le deuxi\u00e8me homme acquiesce, oui, \u00e7a \u00e9tonne souvent les gens, mais il ne le prend pas personnellement, ce n\u2019est pas lui qui a l\u2019air vieux, c\u2019est le paternel qui ne fait pas ses 96 ans, hein, pa, t\u2019as l\u2019air d\u2019un petit jeune, t\u2019en fais 75 \u00e0 tout casser, vous savez, il conduit toujours, c\u2019est lui qui me ram\u00e8ne du Lunch chaque fois apr\u00e8s le d\u00eener, \u00e7a fait dix ans qu\u2019on fait \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, sur le parking commercial de Haine-Saint-Pierre, dans la commune de La Louvi\u00e8re, des banni\u00e8res jaunes, rouges, vertes, prennent le vent sur la t\u00f4le plate entre l\u2019enseigne Carrefour et une pub pour le deal du jour, 9,99&nbsp;\u20ac pour un classique belge \u00e0 prix tout doux \u2014&nbsp;cette semaine, c\u2019est le steak de mer \u2014&nbsp;et m\u00eame qu\u2019en ajoutant quatre balles, on s\u2019offre en prime la boisson et le dessert. Il y a un peu de monde pour en profiter, ce mercredi midi, des amies en bin\u00f4me, des tables de petits vieux, des couples, pas mal de gens seuls aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;Il y avait plus de choix avant&#8239;!&#8239;\u00bb fait remarquer une femme dans son tailleur en tweed, pench\u00e9e au-dessus du salad bar il est vrai fort peu garni. \u00ab&#8239;Tu m\u2019en fais couler une&#8239;?&#8239;\u00bb demande un sexag\u00e9naire \u00e0 un autre qui caresse la petite pompe \u00e0 bi\u00e8re jouxtant le frigo \u00e0 mignonnettes de rouge. Alors qu\u2019elle nous sert une grande louche de vol-au-vent, la pr\u00e9pos\u00e9e plat chaud nous r\u00e9sume l\u2019ambiance au resto depuis la faillite&nbsp;: \u00ab&#8239;pas bien joyeux&#8239;\u00bb. Elle ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;Les premi\u00e8res semaines, je pleurais tous les jours. Les habitu\u00e9s prenaient des nouvelles de celles qui \u00e9taient parties, et rien que d\u2019en parler, je craquais. On est comme une famille, au Lunch de Haine-Saint-Pierre. Du jour au lendemain, on a perdu la moiti\u00e9 des membres. La plupart ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des \u00e9tudiants. \u00c7a co\u00fbte beaucoup moins cher, les \u00e9tudiants. Mais pour nous, c\u2019est moins de vrais coll\u00e8gues et plus de travail&nbsp;: il faut former ces jeunes, souvent peu concern\u00e9s par le job et qui ne restent g\u00e9n\u00e9ralement pas longtemps.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 62 ans, \u00c9velyne Fraikin \u00e9tait la doyenne du si\u00e8ge de Haine-Saint-Pierre. Elle nous accueille dans son salon, \u00e0 Haine-Saint-Paul, \u00e0 trois kilom\u00e8tres de l\u00e0. En arrivant, on croise ses petits-enfants sur le d\u00e9part. \u00ab&#8239;Quel avenir les attend&#8239;?&#8239;\u00bb soupire-t-elle en leur faisant un signe d\u2019au revoir depuis l\u2019all\u00e9e qui borde sa maison. \u00ab&#8239;On vit une \u00e9poque o\u00f9 les gens applaudissent l\u2019exclusion des ch\u00f4meurs, comme si enlever le toit du voisin allait rendre leur maison plus solide. Tu sais, moi, dans les ann\u00e9es 1980, comme jeune adulte orpheline, j\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 un temps du CPAS. Il fallait en permanence se justifier, on fouillait toute ta vie. Il y avait encore les contr\u00f4les domiciliaires al\u00e9atoires, c\u2019\u00e9tait tellement humiliant. C\u2019est comme si on te demandait de courir un marathon avec une cheville cass\u00e9e, et qu\u2019\u00e0 chaque kilom\u00e8tre, quelqu\u2019un venait v\u00e9rifier si tu boitais vraiment.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce matin, \u00c9velyne a appel\u00e9 une agente du service f\u00e9d\u00e9ral des pensions pour prendre des nouvelles de son dossier. En janvier, apr\u00e8s son licenciement, elle avait introduit une demande pour sa pension anticip\u00e9e, cens\u00e9e prendre cours \u00e0 partir de f\u00e9vrier 2026. \u00ab&#8239;On m\u2019a dit&nbsp;: ah, madame, \u00e7a ne va pas aller, votre dossier est bloqu\u00e9 \u00e0 cause de la r\u00e9forme des pensions en cours. Mais moi, j\u2019ai d\u00e9pos\u00e9 ma demande alors qu\u2019on \u00e9tait sous l\u2019ancien r\u00e9gime. Mais non, c\u2019est bloqu\u00e9. C\u2019est beau, hein&#8239;? \u00c7a nous fait encore un coup dans les lattes. Et quoi, je vais finalement devoir travailler trois ans de plus&#8239;?&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Lunch de Haine-Saint-Pierre, elle veut bien en parler, mais plus y retourner, c\u2019est trop \u00e9prouvant. Cela faisait trente-huit ans qu\u2019elle y travaillait. \u00ab&#8239;Les premi\u00e8res semaines apr\u00e8s mon licenciement, c\u2019\u00e9tait terrible. Je m\u2019endormais en pensant Lunch, je me r\u00e9veillais en pensant Lunch. J\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement abattue.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfant, \u00c9velyne y mangeait r\u00e9guli\u00e8rement le samedi. Elle habitait Carni\u00e8res, en dessous de Morlanwelz, les parents allaient faire leur course au GB, puis le papa passait y boire un verre, elle s\u2019amusait dans l\u2019espace de jeu, collectionnait les gadgets Charlie, la mascotte de l\u2019\u00e9poque, un ours rigolo avec une casquette rouge&#8239;; les gamins alourdissaient leurs polos des pin\u2019s \u00e0 son effigie. Form\u00e9e comme assistante technique en pharmacie, elle avait commenc\u00e9 le travail au laboratoire de Jolimont&#8239;; on n\u2019avait pas renouvel\u00e9 son CDD quand elle \u00e9tait tomb\u00e9e enceinte. Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1980, pour r\u00e9sorber le ch\u00f4mage grandissant, le gouvernement Martens avait relanc\u00e9 le dispositif des ch\u00f4meurs mis au travail qui permettait de financer des jobs dans les organismes publics et les ASBL<sup>3<\/sup>. Ces emplois \u00e9taient bien souvent pr\u00e9caires et peu avantageux. \u00c9velyne les avait encha\u00een\u00e9s, un temps comme femme en charge des \u00e9coles, un autre comme employ\u00e9e des bureaux de poste de Fayt-lez-Manage, puis de Morlanwelz. \u00ab&#8239;D\u00e8s qu\u2019on avait plus besoin de toi, on te jetait.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autant dire que l\u2019arriv\u00e9e dans la grande famille GB-Inno-BM avait eu l\u2019allure d\u2019un changement d\u2019\u00e8re. Elle avait vingt-huit ans, elle avait commenc\u00e9 avec un contrat de remplacement \u00e0 l\u2019espace traiteur du GB, puis sa belle-s\u0153ur l\u2019avait pistonn\u00e9e au Family Buffet. Il r\u00e9gnait dans cette gigantesque soci\u00e9t\u00e9, qu\u2019on appelait le chapeau, une atmosph\u00e8re syndicale r\u00e9solument combative. Tous les travailleurs, absolument tous \u00e9taient syndiqu\u00e9s. Avec les ann\u00e9es, ils avaient arrach\u00e9 un tas d\u2019avantages, tant et si bien que les travailleurs des autres cha\u00eenes les zieutaient avec jalousie. Comme nous l\u2019expliquerait sur le ton de la boutade Sandra Antenucci, secr\u00e9taire permanente \u00e0 la CSC, il n\u2019y avait sans doute que pour aller aux toilettes qu\u2019on n\u2019avait pas sign\u00e9 une convention d\u2019entreprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;On adorait notre travail. J\u2019\u00e9tais pr\u00e9pos\u00e9e plats froids. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on faisait nos plats nous-m\u00eames, on tranchait le jambon pour rouler les asperges, on r\u00e2pait les carottes pour la salade. Et la p\u00e2tisserie\u2026 Mon Dieu, ce qu\u2019on a gal\u00e9r\u00e9 avec les merveilleux. C\u2019\u00e9tait hard, \u00e9puisant, mais on adorait. Pour te dire&nbsp;: on commen\u00e7ait souvent une heure plus t\u00f4t, juste pour le plaisir. Et ces heures-l\u00e0, on ne se les faisait pas payer. Mais les clients nous le rendaient bien. Il y avait une entraide entre les travailleurs, quelque chose de ph\u00e9nom\u00e9nal. Et une grande solidarit\u00e9&nbsp;: s\u2019il y avait un probl\u00e8me au Lunch, tout le monde d\u00e9braillait dans le chapeau. \u00c7a d\u00e9braillait chez Brico, chez GB, chez Auto 5.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;\u00c7a, c\u2019\u00e9tait avant qu\u2019ils ne divisent pour mieux r\u00e9gner&#8239;\u00bb, maugr\u00e9e Jean-Marc, qui p\u00e9n\u00e8tre dans la pi\u00e8ce et nous tend un Fanta. Le mari d\u2019\u00c9velyne raconte qu\u2019il a, lui aussi, travaill\u00e9 trente-six ans sous le m\u00eame chapeau, au d\u00e9p\u00f4t de Nivelles, grand centre de distribution qui approvisionnait les rayons de GB, puis de Carrefour par la suite. En 2022, le site a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9 et d\u00e9localis\u00e9 en Flandre, laissant 549 travailleurs sur le carreau. On le sentait venir depuis quelque temps, les dirigeants avaient laiss\u00e9 l\u2019endroit se d\u00e9grader, le personnel travaillait avec du mat\u00e9riel dat\u00e9. On avait jug\u00e9 plus optimal de virer les ouvriers plut\u00f4t que de les recaser&nbsp;: les anciens co\u00fbtaient cher, b\u00e9n\u00e9ficiaient de primes de nuit qu\u2019on n\u2019offrait plus aux nouveaux venus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9, Jean-Marc a touch\u00e9 ses trente-six mois d\u2019indemnit\u00e9s de pr\u00e9avis. D\u00e8s que les trois ans se seront \u00e9coul\u00e9s, il pourra prendre sa pension anticip\u00e9e. Contrairement \u00e0 \u00c9velyne, la demande a \u00e9t\u00e9 faite avant que la r\u00e9forme ne bloque tout. Comme le Lunch Garden d\u2019avant CIM Capital s\u2019est mis en faillite, \u00c9velyne, elle, n\u2019a rien touch\u00e9. Ni son salaire de janvier ni sa prime de fin d\u2019ann\u00e9e, aucun pr\u00e9avis. Ce sera au curateur d\u2019\u00e9tablir la dette de la soci\u00e9t\u00e9 en faillite et au fonds de fermeture de la payer. Et \u00e7a, \u00e7a peut prendre de nombreux mois. \u00ab&#8239;Moi, j\u2019ai retrouv\u00e9 rapidement un travail comme coordinatrice dans une ASBL qui aide les gens \u00e0 trouver un emploi. Mais toutes les personnes qui ont \u00e9t\u00e9 vir\u00e9es, depuis le 28 d\u00e9cembre, elles n\u2019ont pas touch\u00e9 un balle.&#8239;\u00bb<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">Celle qui cherchait un nouveau travail<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle avait saut\u00e9 le d\u00e9pistage en 2019. Il faut dire que deux ans plus t\u00f4t, il n\u2019y avait strictement rien \u00e0 signaler. Carine Saoudi allait \u00e0 peine avoir cinquante ans, l\u2019\u00e2ge auquel on commence \u00e0 vous sugg\u00e9rer des contr\u00f4les r\u00e9guliers. En 2020, le covid avait satur\u00e9 les h\u00f4pitaux. Elle \u00e9tait finalement all\u00e9e faire son mammotest l\u2019ann\u00e9e suivante. La m\u00e9decin avait choisi de faire une ponction en vue d\u2019une biopsie, une masse anormale la tracassait. On avait annonc\u00e9 \u00e0 Carine qu\u2019elle avait un cancer du sein et nom de Dieu, en mati\u00e8re de descente, quand on rentre chez soi, quand on pose son sac \u00e0 main dans l\u2019entr\u00e9e, que le bavardage lointain de la chauss\u00e9e chambre le silence qui \u00e9crase le petit hall, c\u2019est quelque chose. Puis tout \u00e9tait all\u00e9 tr\u00e8s vite. On avait fait les diff\u00e9rents scanners pour \u00e9carter l\u2019hypoth\u00e8se des m\u00e9tastases&#8239;; un mois plus tard, elle passait sur le billard. On lui avait retir\u00e9 vingt-deux ganglions lymphatiques dans l\u2019aisselle, le genre d\u2019intervention qui te martyrise le bras pour plusieurs mois. Elle avait fait six mois de chimio, en \u00e9tait sortie \u00e9reint\u00e9e, les membres douloureux et, lorsqu\u2019elle avait demand\u00e9 \u00e0 l\u2019oncologue l\u2019autorisation de reprendre le travail, cette derni\u00e8re lui avait sugg\u00e9r\u00e9 le mi-temps m\u00e9dical<sup><span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\"><span class=\"msupsub\"><span class=\"vlist-t\"><span class=\"vlist-r\"><span class=\"vlist\"><span class=\"\"><span class=\"sizing reset-size6 size3 mtight\"><span class=\"mord mtight\">4<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/sup>. L\u2019employeur n\u2019est pas oblig\u00e9 de l\u2019accepter, mais Lunch Garden avait consenti. \u00ab&#8239;Je devais reprendre le travail. En cong\u00e9 maladie, d\u00e8s le deuxi\u00e8me mois, tu ne touches plus que 65&nbsp;% de ton salaire. Avec le covid qui s\u2019\u00e9ternisait, mon mari qui est peintre industriel dans une soci\u00e9t\u00e9 qui fabrique des machines \u00e0 couper le verre \u00e9tait, lui, au ch\u00f4mage technique. Financi\u00e8rement, c\u2019\u00e9tait la gal\u00e8re.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Carine \u00e9tait entr\u00e9e au si\u00e8ge de Jemappes dix ans plus t\u00f4t, d\u2019abord comme adjointe-manager, ensuite comme manager. Elle avait occup\u00e9 le m\u00eame poste au Pizza Hut de Mons, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on l\u2019avait directement promue. Quand elle \u00e9tait arriv\u00e9e, ses coll\u00e8gues \u00e9taient venus \u00e0 sa rencontre&nbsp;: \u00e9tait-elle rouge&#8239;? \u00e9tait-elle verte&#8239;? \u00ab&#8239;Je n\u2019\u00e9tais pas syndiqu\u00e9e, mon pr\u00e9c\u00e9dent employeur \u00e9tait franchis\u00e9. Mais j\u2019ai compris que chez Lunch, c\u2019\u00e9tait dans la culture profonde de l\u2019entreprise. M\u00eame en tant que manager&nbsp;: tu es mieux per\u00e7ue par les travailleurs. Je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien accueillie par les rouges, qui avaient du mal avec une personne venue de l\u2019ext\u00e9rieur occupant un poste \u00e0 responsabilit\u00e9. Du coup, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 chez les verts, minoritaires dans ce restaurant. C\u2019est tr\u00e8s curieux, il y a une vraie tension, une rivalit\u00e9 forte entre les affili\u00e9s des deux syndicats. Si tu n\u2019es pas de la bonne couleur, \u00e7a peut pourrir les relations au travail.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019emp\u00eache&nbsp;: Carine aime son travail. Elle d\u00e9couvre un univers singulier, \u00e0 mille lieues de celui qu\u2019elle avait connu chez Pizza Hut. Une autre \u00e9nergie, un autre rapport au temps. Il y a ces seniors qui attendent devant la porte, le matin, une demi-heure avant l\u2019ouverture. Cette table o\u00f9, tous les jours, un groupe de veufs se retrouve pour casser la cro\u00fbte, elle les appelle les tontons. Quand elle va chez le tatoueur, elle croise L\u00e9on, un habitu\u00e9, elle lui dit, L\u00e9on, \u00e7a va&#8239;? Et \u00e7a lui va toujours, \u00e0 L\u00e9on. Le dimanche, elle sait qu\u2019elle va le voir, et elle est contente en partant le matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, il y a le stress de la rentabilit\u00e9, la pression du r\u00e9sultat. On doit faire le m\u00eame chiffre avec moins d\u2019employ\u00e9s, \u00e7a intensifie le travail, \u00e7a en casse plus d\u2019un. Bien s\u00fbr, avec les temps, les r\u00e2leries des clients se multiplient. Le prix des plats augmente, la formule avantageuse qui plaisait tant a saut\u00e9. Il y a ceux qui ne viennent qu\u2019au d\u00e9but du mois, quand la paie qui vient de tomber redonne un nouveau souffle. Il y a ceux qui prennent leur gourde pour \u00e9viter d\u2019avoir \u00e0 payer une boisson, ce n\u2019est pas vraiment permis, mais on ne dit rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 son retour de maladie, on explique \u00e0 Carine qu\u2019avec son mi-temps m\u00e9dical, on ne peut plus lui confier la gestion d\u2019un si\u00e8ge. Alors elle vient en soutien l\u00e0 o\u00f9 le besoin se fait pressant, \u00e0 W\u00e9pion, \u00e0 Jemappes, \u00e0 Waterloo, \u00e0 Nivelles, de nouveau \u00e0 Waterloo, rue Neuve \u00e0 Bruxelles. Elle est manager au Lunch de Bierges, en janvier dernier, quand ce lundi matin de d\u00e9route, seule dans son restaurant \u00e0 attendre des instructions qui n\u2019arrivent pas, elle re\u00e7oit un appel d\u2019une responsable des ressources humaines. \u00ab&#8239;\u00c0 vrai dire, je n\u2019\u00e9tais pas vraiment surprise. Je sentais que je n\u2019allais pas \u00eatre reprise. Je me suis dit, voil\u00e0, une fois encore je suis punie d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 malade.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on la rencontre d\u00e9but mars, chez elle, \u00e0 La Hestre, dans la commune hennuy\u00e8re de Manage, Carine cherche activement un nouveau job. Elle sait qu\u2019elle va devoir repasser \u00e0 temps plein&nbsp;: quel employeur accepterait de se farcir un mi-temps m\u00e9dical&#8239;? Elle a d\u00e9j\u00e0 postul\u00e9 une dizaine de fois, toujours dans l\u2019alimentation, elle attend des r\u00e9ponses. \u00ab&#8239;J\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u quatre, toutes n\u00e9gatives. On m\u2019indique que le poste n\u2019est plus \u00e0 pourvoir, ou que mon profil ne correspond pas. Que veux-tu&nbsp;: on ne va pas m\u2019expliquer que c\u2019est parce que je suis trop vieille. Certains m\u2019ont dit, tu as cinquante-cinq ans, tu as toujours des douleurs, tu peux finir ta carri\u00e8re \u00e0 la mutuelle. Mais ce n\u2019est pas dans mon caract\u00e8re. Je veux finir par la grande porte<span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\">.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span>&#8239;\u00bb<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">ceux qui ne dormaient plus la nuit<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a ces irr\u00e9gularit\u00e9s l\u00e9g\u00e8res, de subtiles ondulations de peinture, les jeux d\u2019ombres qui se d\u00e9voilent \u00e0 la lueur du radio-r\u00e9veil. La pellet\u00e9e de d\u00e9tails qu\u2019on observe au plafond quand on ne dort pas. Il est quatre heures dans la nuit, ce vendredi. Depuis la faillite de lundi, c\u2019est le branle-bas, Sandra Antenucci court partout. Elle sort de son lit, \u00e0 quoi bon, si quelqu\u2019un retrouve la formule du sommeil, qu\u2019il lui fasse signe. Cette histoire la turlupine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sandra est secr\u00e9taire permanente alimentation et services \u00e0 la CSC. Une verte. Hier, plusieurs affili\u00e9s lui ont envoy\u00e9 des photos du nouveau contrat de travail propos\u00e9 par le fonds anversois repreneur de Lunch Garden, CIM Capital. Il n\u2019est pas vraiment le m\u00eame qu\u2019avant. On y parle de grande flexibilit\u00e9<span class=\"animating\">,<\/span><span class=\"animating\"> de la possibilit\u00e9 d\u2019abattre des semaines de <\/span>cinquante heures<span class=\"animating\"> quand,<\/span><span class=\"animating\"> mettons,<\/span><span class=\"animating\"> la saison des moules le n\u00e9cessite.<\/span><span class=\"animating\"> On y pr\u00f4ne une plus grande <\/span>polyvalence entre les postes<span class=\"animating\">,<\/span><span class=\"animating\"> on \u00e9voque des renforts \u00e9ventuels dans tous les restaurants du pays,<\/span><span class=\"animating\"> peu importe la distance \u00e0 parcourir.<\/span><\/p>\n<p class=\"animating\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"animating\">Les affili\u00e9s sont dans l\u2019ind\u00e9cision.<\/span><span class=\"animating\"> Doivent-ils signer le contrat&#8239;?<\/span><span class=\"animating\"> Ou rousp\u00e9ter&#8239;?<\/span><span class=\"animating\"> Mais s\u2019ils ne signent pas vite,<\/span><span class=\"animating\"> ne va-t-on pas recontacter des travailleurs moins casse-bonbons et les envoyer fissa au <\/span>Forem<span class=\"animating\">&#8239;?<\/span><span class=\"animating\"> Plusieurs ont d\u00e9j\u00e0 paraph\u00e9 le document,<\/span> comme cette femme \u00e0 qui un manager mal inform\u00e9 a dit&nbsp;: si tu n\u2019acceptes pas le job, tu n\u2019auras pas droit au ch\u00f4mage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hier, lors d\u2019une r\u00e9union d\u2019information, une travailleuse de Mons a fondu en larmes devant Sandra. \u00ab&#8239;J\u2019ai un contrat de vingt-quatre heures semaine depuis des ann\u00e9es, j\u2019ai le corps cass\u00e9 par les ans. Et on me propose une formule o\u00f9 je peux \u00eatre contrainte de travailler le double, plusieurs semaines d\u2019affil\u00e9e quand c\u2019est n\u00e9cessaire. Physiquement, je ne tiendrai pas, c\u2019est s\u00fbr.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sandra ouvre son ordinateur, \u00e9crit un mail \u00e0 St\u00e9phane Piron, son vis-\u00e0-vis du Setca (FGTB). Un rouge. Les deux permanents s\u2019entendent bien, sont du genre \u00e0 travailler en front commun. Il faut mettre CIM Capital sous pression&nbsp;: soit on ren\u00e9gocie point par point les contrats, soit un communiqu\u00e9 de presse d\u00e9non\u00e7ant les pratiques du repreneur partira dans la journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">CIM Capital. La soci\u00e9t\u00e9 anversoise a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Au d\u00e9but, elle s\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9e dans la consultance aupr\u00e8s des entreprises en difficult\u00e9, puis elle avait rachet\u00e9 Veritas, en 2019, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019entreprise belge de pr\u00eat-\u00e0-porter tirait la tronche. CIM Capital l\u2019avait fait renouer avec la rentabilit\u00e9. Fort de cette exp\u00e9rience, la soci\u00e9t\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 un fonds sp\u00e9cialis\u00e9 dans le capital \u00e0 risque et lev\u00e9 65 millions d\u2019euros, en 2020, aupr\u00e8s d\u2019investisseurs priv\u00e9s comme Marc Coucke ou la famille Leysen. Wallonie Entreprendre, l\u2019outil financier de la R\u00e9gion wallonne de soutien aux entreprises, s\u2019est aussi joint \u00e0 la f\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a la frustre, Sandra. Depuis la faillite, CIM Capital est pr\u00e9sent\u00e9 comme un sauveur providentiel. Rien n\u2019obligeait ses dirigeants \u00e0 r\u00e9engager les travailleurs, absolument rien. Ils ont repris la moiti\u00e9 des anciens, la moindre des choses serait de leur en \u00eatre reconnaissant. On lui dit que si CIM Capital n\u2019\u00e9tait pas intervenu, d\u2019autres repreneurs potentiels auraient certainement fait bien plus de casse. Peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019il n\u2019y aurait pas eu de repreneur du tout. L\u2019ennui, c\u2019est\u00a0que les syndicats n\u2019ont eu aucune vue sur tout \u00e7a. L\u2019ensemble du processus de faillite et de reprise s\u2019est fait dans le plus grand des secrets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On appelle \u00e7a la faillite silencieuse. Un pr\u00e9-pack, dans le langage entrepreneurial. \u00c7a n\u2019existait pas, il y a peu. On doit le m\u00e9canisme \u00e0 une directive europ\u00e9enne transpos\u00e9e chez nous en 2023. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il est employ\u00e9 par une grande entreprise. La faillite silencieuse permet \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019impasse, sous la surveillance du tribunal de l\u2019entreprise<sup><span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\"><span class=\"msupsub\"><span class=\"vlist-t\"><span class=\"vlist-r\"><span class=\"vlist\"><span class=\"\"><span class=\"sizing reset-size6 size3 mtight\"><span class=\"mord mtight\">5<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/sup>, d\u2019entamer en toute discr\u00e9tion des pourparlers avec d\u2019\u00e9ventuels repreneurs avant la mise en faillite effective. Les activit\u00e9s de la bo\u00eete peuvent continuer pendant les n\u00e9gociations, de telle sorte qu\u2019au moment du d\u00e9p\u00f4t de bilan, elle est imm\u00e9diatement reprise, presque sans interruption. C\u2019est avantageux pour l\u2019entreprise en faillite car \u00e7a permet de pr\u00e9server son attractivit\u00e9&nbsp;: dans une faillite classique, l\u2019image de l\u2019enseigne est grandement \u00e9gratign\u00e9e, les partenaires quittent souvent le navire, sa valeur chute inexorablement. La faillite silencieuse permet une revente plus juteuse et, dit-on, une meilleure capacit\u00e9 de remboursement des dettes aux cr\u00e9anciers, dont font partie les travailleurs remerci\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;Sauf qu\u2019en attendant, on a licenci\u00e9 ces travailleurs. Et nous, les syndicats, on n\u2019a absolument rien pu faire pour emp\u00eacher \u00e7a&#8239;\u00bb, soupire St\u00e9phane Piron. On s\u2019attable avec lui au Todt\u2019s Caf\u00e9, \u00e0 deux pas du Grand Sablon, une semaine apr\u00e8s la faillite. L\u2019\u00e9tablissement a termin\u00e9 plusieurs fois sur le podium du concours de la meilleure croquette de crevettes bruxelloise et il semblerait qu\u2019ici, quand on commande un Ice Tea p\u00eache avec un clin d\u2019\u0153il, on nous am\u00e8ne un grand ballon de rouge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;Dans le cadre d\u2019un plan social classique, l\u2019entreprise annonce qu\u2019elle est en difficult\u00e9, qu\u2019elle va entamer une proc\u00e9dure de r\u00e9organisation judiciaire, poursuit St\u00e9phane. On peut poser des questions, exiger des bilans, tenter d\u2019influencer le plan de reprise. Ici, les interm\u00e9diaires sociaux ont \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement bypass\u00e9s, on a tout d\u00e9couvert \u00e0 la derni\u00e8re seconde. Et au-del\u00e0 du fait qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 mis hors jeu syndicalement, toutes les conventions collectives qui am\u00e9lioraient les conditions de travail, et elles \u00e9taient nombreuses, tout est supprim\u00e9 avec la faillite.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est la totalit\u00e9 d\u2019un secteur combatif, une longue histoire d\u2019acquis sociaux durement n\u00e9goci\u00e9s qui sont soudainement neutralis\u00e9s. Il conna\u00eet \u00e7a tr\u00e8s bien, St\u00e9phane. Avant d\u2019occuper son poste de secr\u00e9taire f\u00e9d\u00e9ral du Setca, l\u2019homme avait travaill\u00e9 deux d\u00e9cennies dans la sid\u00e9rurgie. Il \u00e9tait entr\u00e9 \u00e0 Cockerill<sup><span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\"><span class=\"msupsub\"><span class=\"vlist-t\"><span class=\"vlist-r\"><span class=\"vlist\"><span class=\"\"><span class=\"sizing reset-size6 size3 mtight\"><span class=\"mord mtight\">6<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/sup> en 1994, \u00e0 vingt ans, comme son oncle avant lui, avait fait de l\u2019\u00e9tamage \u00e0 Fl\u00e9malle, du tri continu \u00e0 Jemeppe-sur-Meuse. Il avait vu les hauts-fourneaux s\u2019\u00e9teindre les uns apr\u00e8s les autres, les aci\u00e9ries fermer, les esprits pleins de vie s\u2019assombrir. \u00ab&#8239;J\u2019ai un ami qui s\u2019est suicid\u00e9, apr\u00e8s \u00e7a. \u00c7a te retourne les tripes. Pour nous, c\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un simple travail. C\u2019\u00e9tait notre usine, notre culture. C\u2019\u00e9tait la solidarit\u00e9 permanente. C\u2019\u00e9tait la fiert\u00e9 ouvri\u00e8re. Chez Lunch, je retrouve \u00e7a. Des gens qui donnent tout pour leur travail, qui se battent comme des lions, et \u00e0 qui on prend tout<span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\">.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span>&#8239;\u00bb<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">ceux qui \u00e9taient rest\u00e9s<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois compartiments, comme dans un vieux wagon. On les a \u00e9quip\u00e9s de banquettes confortables, il y a largement la place sur les tables pour \u00e9taler sa paperasse, de multiples prises&#8239;; la bande 5 GHz du wifi envoie du 1,5 Gbit\/s bien tass\u00e9. Sur le mur, on a scotch\u00e9 une feuille A4 qui indique Pique-nique interdit. \u00ab&#8239;Il y a pas mal d\u2019\u00e9tudiants qui viennent travailler ici. Certains oublient que \u00e7a reste un restaurant&#8239;\u00bb, sourit Vincent Fransolet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Namur, le Lunch Garden de Jambes s\u2019\u00e9tale sur deux niveaux. Un des plus gros de Belgique, un de ceux qui tournent le mieux, aussi, gr\u00e2ce \u00e0 la pellet\u00e9e de bureaux et de commerces avoisinants. Ceux qui traquent la qui\u00e9tude vont se r\u00e9fugier \u00e0 l\u2019\u00e9tage. On s\u2019y installe avec Vincent. Avant la faillite, l\u2019essentiel de son temps \u00e9tait consacr\u00e9 \u00e0 son mandat de secr\u00e9taire du conseil d\u2019entreprise (il travaillait, au surplus, huit heures par semaine au Lunch de W\u00e9pion), mais depuis, les mandats syndicaux ont \u00e9t\u00e9 suspendus et l\u2019homme est repass\u00e9 \u00e0 temps plein \u00e0 Jambes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le quotidien a repris son cours ici, avec son lot de petites victoires et de grosse ranc\u0153ur. Gr\u00e2ce \u00e0 la pression des syndicats, les nouveaux contrats de travail ont \u00e9t\u00e9 partiellement modifi\u00e9s, on a r\u00e9duit le p\u00e9rim\u00e8tre de la zone de renfort, on a limit\u00e9 \u00e0 deux semaines cons\u00e9cutives la possibilit\u00e9 de prester cinquante heures. \u00ab&#8239;La v\u00e9ritable difficult\u00e9, c\u2019est de devoir faire autant qu\u2019avant avec moins de forces vives. Je crains qu\u2019\u00e0 terme, les certificats m\u00e9dicaux commencent \u00e0 tomber, parce que les travailleurs n\u2019en pourront plus. Avant la faillite, il y avait cinq ou six responsables par restaurant. Aujourd\u2019hui, ils ne sont plus que trois. Mais bon\u2026 Normalement, je n\u2019ai pas le droit de d\u00e9nigrer les nouvelles mesures prises par CIM Capital. C\u2019est dans mon contrat&nbsp;: on peut\u00a0me virer pour faute grave si je le fais. Moi, je m\u2019en fous. Ce n\u2019est pas dans mon temp\u00e9rament de me taire.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019\u00e9tait pas non plus dans le temp\u00e9rament de Laurence Willems. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle on avait fini par la nommer manager&nbsp;: un caract\u00e8re bien tremp\u00e9, une efficacit\u00e9 redoutable. Elle avait d\u2019abord dirig\u00e9 le Lunch Garden de Froyennes, et quand on avait diagnostiqu\u00e9 le cancer du sein de Carine, c\u2019est elle qui avait repris les r\u00eanes du si\u00e8ge de Jemappes. Autant dire que les conditions de travail depuis la reprise ont vite \u00e9veill\u00e9 son courroux. \u00ab&#8239;Pour limiter un maximum les frais, par exemple avec la soci\u00e9t\u00e9 de nettoyage, on nous a fait retomber dessus tout un tas de t\u00e2ches suppl\u00e9mentaires qu\u2019on n\u2019avait pas avant. Mettre l\u2019ensemble des chaises sur les tables le soir, les redescendre le matin. Laver chez nous nos v\u00eatements de travail. Nettoyer les toilettes. Imagine&nbsp;: tu es dans ta cuisine, tu sors avec ta veste de cuisine, et tu vas faire les chiottes, quoi.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Laurence envoie un premier mail \u00e0 son employeur pour exposer ses dol\u00e9ances. En pi\u00e8ce jointe, une photo de l\u2019\u00e9tat des toilettes pleines de merde qu\u2019il a fallu nettoyer. \u00ab&#8239;Hiroshima<span class=\"math-inline\"><span class=\"katex\"><span class=\"katex-html\" aria-hidden=\"true\"><span class=\"base\"><span class=\"mord\">.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span>&#8239;\u00bb Puis un second. Au troisi\u00e8me, elle est convoqu\u00e9e par les ressources humaines \u00e0 Machelen. On lui reproche sa n\u00e9gativit\u00e9, on lui dit qu\u2019on reviendra vers elle. \u00ab&#8239;Le mercredi matin, j\u2019arrive au si\u00e8ge et je dis \u00e0 Mourad, mon coll\u00e8gue&nbsp;: je sens qu\u2019ils vont venir aujourd\u2019hui. J\u2019imprime rapidement tous mes mails, ceux o\u00f9 on me dit que j\u2019ai les meilleurs r\u00e9sultats de 2024, qu\u2019on va me promouvoir. Tout ce qui pourrait m\u2019aider dans un tribunal. \u00c0 10&nbsp;h, un monsieur arrive avec un sac \u00e0 dos. Il ne me dit pas bonjour. Il me dit assieds-toi l\u00e0, tu sais pourquoi je suis l\u00e0. On te licencie, on te paie ton pr\u00e9avis, tu me rends la voiture, tes cl\u00e9s, l\u2019ordinateur. Tu me rends tout. Motif&nbsp;: ne convient plus au poste. Je suis all\u00e9 retirer le si\u00e8ge auto de ma petite de deux ans et j\u2019ai attendu dans le couloir du Lunch qu\u2019on vienne me chercher comme une malpropre. J\u2019ai pleur\u00e9 toutes les larmes de mon corps. De rage, hein, pas de tristesse.&#8239;\u00bb Laurence a entam\u00e9 une proc\u00e9dure devant le tribunal du travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vincent Fransolet va se changer. Il entame son service \u00e0 11 heures. On prend un macchiato et du temps pour fignoler nos notes. Quand on rel\u00e8ve la t\u00eate de notre cahier, une horde de gratte-papier a pris place un peu partout \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Ils sont venus suivre un atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Jacqueline, une ancienne institutrice dans le Brabant wallon. Il y a Nicole, Marie, Christine, V\u00e9ro, Marco. Autant de caf\u00e9s. \u00ab&#8239;Les gens, ici, on a l\u2019impression qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9s pour \u00eatre gentils. Dans ce monde o\u00f9 c\u2019est partout la course, ici, on prend le temps, j\u2019esp\u00e8re que \u00e7a ne changera pas&#8239;\u00bb, sourit Marco. Vincent sort des vestiaires, son calot de cuisine sur la t\u00eate. Quand il est entr\u00e9 chez Lunch, l\u2019enseigne s\u2019appelait encore Family Buffet. Un nom qu\u2019il trouvait particuli\u00e8rement opportun&nbsp;: c\u2019est fou, le nombre de couples qui s\u2019y sont cr\u00e9\u00e9s. Il y a rencontr\u00e9 sa femme il y a vingt ans. Lui \u00e9tait en cuisine, elle \u00e0 la caisse. Il s\u2019empare d\u2019un chariot \u00e0 roulette rempli de plateaux sales. Il adresse un sourire aux apprentis \u00e9crivains. 10&nbsp;h 59. Il descend travailler.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a eu Caf\u00e9t\u00e9ria GB, Caf\u20192000, Resto GB, Family Buffet. Et enfin Lunch Garden. L\u2019enseigne a chang\u00e9 avec le temps, la r\u00e9alit\u00e9 derri\u00e8re aussi. En janvier dernier, le royaume du salad bar et des moules-frites en veux-tu en voil\u00e0 d\u00e9posait le bilan, avant d\u2019\u00eatre en partie repris par un fonds d\u2019investissement anversois. 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