{"id":6782,"date":"2025-10-04T20:50:03","date_gmt":"2025-10-04T18:50:03","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6782"},"modified":"2025-12-17T13:51:07","modified_gmt":"2025-12-17T12:51:07","slug":"un-manneken-nomme-remco","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/un-manneken-nomme-remco\/","title":{"rendered":"Evenepoel bruxellis\u00e9&nbsp;: De la campagne flamande au c\u0153ur de la capitale"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Son pedigree est susceptible de d\u00e9plaire \u00e0 la moiti\u00e9 de la Flandre, royaume du v\u00e9lo&nbsp;: sensible \u00e0 l\u2019islam, mari\u00e9 \u00e0 une femme de son village d\u2019ascendance marocaine, et surtout, amoureux de Bruxelles. \u00c9lev\u00e9 dans le Brabant flamand, Remco Evenepoel est devenu au contact de la capitale non pas un \u00ab&#8239;echte Brusseleir&#8239;\u00bb mais un Bruxellois de<br \/>\nson temps, trilingue, bruyant et ouvert, fruit d\u2019un constant m\u00e9tissage. L\u2019itin\u00e9raire nous emm\u00e8ne de l\u2019Atomium au Pajottenland, de Molenbeek \u00e0 la Grand-Place, et s\u2019ach\u00e8ve \u00e0 l\u2019\u00e9cole de cyclisme fond\u00e9e par le champion olympique. Une acad\u00e9mie destin\u00e9e aux jeunes Bruxellois fragilis\u00e9s, dont il esp\u00e8re que ressortira un jour le ou la gagnante du<br \/>\nTour de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a deux cat\u00e9gories de rois qui montent au balcon de l\u2019h\u00f4tel de ville pour saluer le peuple sur la Grand-Place&nbsp;: les h\u00e9ros de Belgique et les h\u00e9ros de Bruxelles. Remco Evenepoel r\u00eavait d\u2019appartenir \u00e0 la seconde cat\u00e9gorie, en v\u00e9rit\u00e9 la plus difficile d\u2019acc\u00e8s. Qu\u2019il grimp\u00e2t sur le nuage de pierres dans l\u2019\u00e9t\u00e9 2024, au milieu des statues gothiques et des autres champions olympiques, soit, c\u2019\u00e9tait dans l\u2019ordre des choses. Mais la c\u00e9r\u00e9monie de petit couronnement, rien que pour lui, le 2 octobre 2022, avait un go\u00fbt de miel. Arriv\u00e9e en d\u00e9capotable, accolade du bourgmestre (PS) Philippe Close, fanfare d\u2019un set de DJ, ovation et clapping de la foule\u2026 Tout cela pour un jeune champion du monde de cyclisme de 22 ans, Flamand d\u2019origine et soudain consacr\u00e9 en grand Bruxellois, un \u00ab&#8239;nouvel Eddy Merckx&#8239;\u00bb \u00e0 tous \u00e9gards&#8239;? Pas seulement. Malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge, Evenepoel s\u2019assigne une mission. Affair\u00e9 rien de moins qu\u2019\u00e0 recoudre Bruxelles, comme Merckx, dit-on, a p\u00e9dal\u00e9 pour l\u2019unit\u00e9 belge.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Grand place de Bruxelles<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 deux cents m\u00e8tres&nbsp;: caf\u00e9 \u2019t Zuidpaleis, un ancien bar gay, reconverti en troquet cycliste. Rue des Pierres, \u00e0 la perpendiculaire de la Grand-Place. Derri\u00e8re le comptoir, Koen De Koker, coureur (professionnel entre 1992 et 1995), conteur, chanteur et acteur (Le V\u00e9lo de Ghislain Lambert, o\u00f9 il joue le r\u00f4le de Freddy, au c\u00f4t\u00e9 de Beno\u00eet Pooelvoorde). Koen, 55 ans, est un supporter inconditionnel de Remco Evenepoel. Il a vu na\u00eetre Remco, en 2018, sur les championnats d\u2019Europe juniors. Quasiment dix minutes d\u2019avance&#8239;; Koen en est encore estomaqu\u00e9. La suite ne l\u2019a gu\u00e8re surpris&nbsp;: les deux titres olympiques de 2024, dans la course en ligne et le contre-la-montre, la kyrielle de titres mondiaux, compl\u00e9t\u00e9e r\u00e9cemment au Rwanda, sans oublier le Tour d\u2019Espagne (premier succ\u00e8s belge dans un grand tour depuis Johan De Muynck au Gi ro 1978) ou Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge\u2026 Ce Remco incarne l\u2019avenir du v\u00e9lo bruxellois. Un v\u00e9lo bruxel lois qui est mort, cher ami. Parce qu\u2019en Belgique, la petite reine est surtout flamande, de temps \u00e0 autre wallonne, bruxelloise presque jamais. C\u2019est une galerie de fant\u00f4mes qui pend ainsi aux murailles du caf\u00e9 \u2019t Zuidpaleis. On y voit les tricots en laine des clubs d\u00e9funts ou la photo de Charles Verbist qui s\u2019est tu\u00e9 sur le v\u00e9lodrome du Karreveld en 1909, \u00e0 Molenbeek, sous le regard de Sa Majest\u00e9 le roi\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notez, douce ironie, qu\u2019Evenepoel n\u2019est pas \u00ab&#8239;un vrai Bruxellois&#8239;\u00bb, et que Merckx non plus. Les deux cyclistes les plus fameux de la capitale n\u2019y ont pas vu le jour, Eddy \u00e9tant arriv\u00e9 \u00e0 Woluwe-Saint-Pierre \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un an. Si bien que le seul \u00ab&#8239;vrai Bruxellois&#8239;\u00bb vainqueur du Tour de France s\u2019appelle Philippe Thys (1889-1971). Idole prodigieuse et oubli\u00e9e que ce Thys, n\u00e9 et d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Anderlecht, deux Tours remport\u00e9s avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, un troisi\u00e8me apr\u00e8s le conflit. Ce pionnier aurait pu d\u00e9passer les cinq triomphes. Comme qui tu sais. Si seulement il n\u2019y avait pas eu la guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Koen De Koker, lui, a grandi \u00e0 Jette, comme le peintre\u2026 comment d\u00e9j\u00e0&#8239;? \u00ab&#8239;Magritte&#8239;\u00bb, r\u00e9pond un habitu\u00e9. Merci, c\u2019est \u00e7a&nbsp;: Magritte. De toute fa\u00e7on, les fronti\u00e8res sont faites pour bouger, rappel le Koen, le coureur devenu cafetier. \u00c0 l\u2019heure de se pr\u00e9senter, il aime se dire \u00ab&#8239;Bruxellois comme Merckx et comme Remco&#8239;\u00bb. Koen repense \u00e0 une chanson qu\u2019il a \u00e9crite. Un hommage \u00e0 Eddy Merckx qui se fait la peau pour gagner le Milan-San Remo 1969. Le crooner entonne&nbsp;: \u00ab&#8239;Je suis un poulet d\u2019un oeuf bruxellois\u2026 Je mange avec les mains, je p\u00e9dale avec les dents\u2026&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Remco Evenepoel a remont\u00e9 plusieurs fois les rues de Bruxelles \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un empereur romain. D\u2019autres indices se cachent dans une vid\u00e9o qu\u2019il a r\u00e9alis\u00e9e en avril 2020, pendant le confinement, et post\u00e9e sur ses r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une balade \u00e0 v\u00e9lo de 207 kilom\u00e8tres o\u00f9 il revient sur ses origines. L\u2019histoire d\u00e9bute \u00e0 la citadelle de Namur, en haut de la route Merveilleuse, avec sa vue imprenable sur la Meuse. C\u2019est l\u00e0 que son p\u00e8re Patrick, qui fut coureur pro pendant trois saisons pour la modeste \u00e9quipe Collstrop, a remport\u00e9 le Grand Prix de Wallonie en 1993. \u00c9tape suivante&nbsp;: l\u2019Atomium, parce qu\u2019il fallait bien un \u00ab&#8239;monument iconique&#8239;\u00bb. Remco ne le sait pas encore mais, deux ans plus tard, il va lever les bras sur cette esplanade, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de la Brussels Cycling Classic, anciennement connue sous le nom de Paris-Bruxelles. Il d\u00e9clarera&nbsp;: \u00ab&#8239;Je suis content de gagner dans ma ville.&#8239;\u00bb La visite d\u2019avril 2020 se poursuit sur la Grand-Place, vid\u00e9e par le Covid. \u00ab&#8239;Le podium de pr\u00e9sentation du Tour \u00e9tait situ\u00e9 ici [pour le grand d\u00e9part en 2019], raconte Remco. J\u2019esp\u00e8re que le Tour reviendra ici t\u00f4t ou tard, comme \u00e7a je pourrai partir de ma ville. J\u2019en aurai la chair de poule&#8239;!&#8239;\u00bb Prochaine \u00e9tape&nbsp;: le Parc royal, o\u00f9 il a demand\u00e9 \u00e0 sa future femme de se mettre en couple avec lui.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Anderlecht<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">La carte postale se d\u00e9chire une fois parvenu au sud-ouest de la m\u00e9tropole. Ambiance glaciale. C\u2019est une cl\u00e9 de compr\u00e9hension fondamentale que le guide \u00e0 v\u00e9lo nous fourre entre les doigts, sans \u00e9quivoque sur ce qui l\u2019a construit. \u00ab&#8239;Voici un endroit qui s\u2019appelle Neerpede, d\u00e9signe-t-il. C\u2019est ici que s\u2019entra\u00eenent les jeunes du Sporting d\u2019Anderlecht et qu\u2019ils jouent leurs matches. J\u2019ai pass\u00e9 onze ans de ma vie ici et, pour \u00eatre honn\u00eate, les derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 difficiles. Ils m\u2019ont cass\u00e9 mentalement&#8239;\u00bb, l\u00e2che Remco. Il encha\u00eene&nbsp;: \u00ab&#8239;Quand je repense \u00e0 \u00e7a maintenant, je me rends compte que \u00e7a m\u2019a rendu plus fort en tant que personne et dans tous les domaines.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anderlecht a donc bris\u00e9 le footballeur et fabriqu\u00e9 le cycliste. Effac\u00e9 le gar\u00e7on de la campagne et con\u00e7u Evenepoel-le-Bruxellois. Le genre de lieu qu\u2019on appelle \u00ab&#8239;tournant&#8239;\u00bb, m\u00eame quand la pente est droite. Evenepoel s\u2019est rendu pour la premi\u00e8re fois dans cette \u00e9cole lorsqu\u2019il avait 5 ans, hypnotis\u00e9 par ce mythe debout. Le RSCA, le champion de Belgique une ann\u00e9e sur deux, une sc\u00e8ne de music-hall o\u00f9 l\u2019on d\u00e9bouche le beau jeu comme du champagne. Les entra\u00eeneurs sont cong\u00e9di\u00e9s pour manque d\u2019audace. Ici, il faut plus que gagner. Certains soirs, on croise Eddy Merckx dans les trav\u00e9es, tout guilleret avec Paul Van Himst, ce qui veut dire une montagne de chopes vides \u00e0 d\u00e9barrasser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous les couleurs du Sporting, Remco est d\u00e9j\u00e0 un petit homme parfait. Il court sans s\u2019essouffler, perce le milieu de terrain sans opposition, resserre le groupe comme le plus madr\u00e9 des coachs, un brassard de capitaine que nul ne lui conteste \u00e0 l\u2019\u00e9paule. L\u2019hiver, il croque des pastilles Vicks pour ouvrir ses poumons. Il demande l\u2019avis des anciens, r\u00e9clame double ration des exercices. Quand il quitte une pi\u00e8ce, c\u2019est lui qui recueille les crasses des autres, laissant derri\u00e8re lui cette bonne odeur de propre. On se dit qu\u2019il ira loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas seulement le sport qui donne son rythme au jeune Evenepoel, c\u2019est Bruxelles en elle-m\u00eame, \u00ab&#8239;la Ville&#8239;\u00bb, dont il fait maintenant partie int\u00e9grante, le flux qui ne flanche pas, les gens qui parlent un peu plus fort qu\u2019ailleurs et doivent se creuser une place, avec les ongles. Remco a pass\u00e9 le gros de sa jeunesse dans les retranchements du Brabant flamand, habitant \u00e0 Galmaarden (Gammerages) puis \u00e0 Schepdaal, scolaris\u00e9 \u00e0 Lennik, le village d\u2019origine de sa m\u00e8re. Autant de bourgades situ\u00e9es aux portes de Bruxelles, et qui entendent ne pas se fondre dans la brique ou le b\u00e9ton. Les parents disent&nbsp;: \u00ab&#8239;Je vais \u00e0 Bruxelles&#8239;\u00bb quand ils prennent la voiture. Les enfants racontent&nbsp;: \u00ab&#8239;On a visit\u00e9 Bruxelles&#8239;\u00bb quand ils rentrent d\u2019une sortie au mus\u00e9e. Au plus, il y a trente kilom\u00e8tres entre ce coin du Brabant et le crat\u00e8re du volcan urbain, mais c\u2019est un choc permanent pour certains qui font le trajet contraints et forc\u00e9s. Remco, lui, saute d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre avec d\u00e9lectation, aid\u00e9 par la magie du foot et des deux langues qu\u2019il a apprises. Maintenant, il repr\u00e9sente Bruxelles avec son maillot. Un quart de la semaine, il s\u2019entra\u00eene \u00e0 \u00ab&#8239;la Ville&#8239;\u00bb&#8239;; il s\u2019en va \u00e9tudier \u00e0 l\u2019institut Saint-Nicolas, dans le m\u00eame quartier que le stade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;Avec Anderlecht, Remco a absorb\u00e9 la culture bruxelloise&#8239;\u00bb, confie son ami Dimitri Peyskens, autre rare coureur cycliste bruxellois, natif d\u2019Uccle. Les deux hommes ont fait connaissance non pas \u00e0 Bruxelles dans leur jeunesse mais en 2021 en Italie, sur les hauteurs de Livigno, en stage d\u2019altitude. Dimitri Peyskens, qui a raccroch\u00e9 le v\u00e9lo fin 2024 apr\u00e8s dix saisons chez les professionnels, entra\u00eenera l\u2019\u00e9quipe Soudal-Quick Step en 2026. Il est convaincu qu\u2019Evenepoel a appris de nouveaux codes dans son club de foot. Il ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;Pour comprendre une bonne fois pour toutes la culture bruxelloise, c\u2019est simple, vous regardez Dikkenek&#8239;! Un Bruxellois \u2014&nbsp;pardon pour les st\u00e9r\u00e9otypes&#8239;! \u2014, c\u2019est quelqu\u2019un qui ose dire les choses. On peut croire que c\u2019est de l\u2019arrogance, mais c\u2019est de la confiance. Remco est comme \u00e7a&#8239;!&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se m\u00e9fier des perfections jaillissantes. Evenepoel a quitt\u00e9 les Mauves alors qu\u2019il \u00e9tait promis \u00e0 la gloire, l\u00e2ch\u00e9 par des dirigeants qui, soudain, changent de t\u00eates, le clouent sur le banc. \u00c9poque o\u00f9 il se sent \u00ab&#8239;cass\u00e9 mentalement&#8239;\u00bb. Sans conviction, il signe pour Malines, un dernier club qui lui confirme qu\u2019il a fait le tour du ballon. Il peut rouler en cachette sur le v\u00e9lo de son p\u00e8re, et trois fois plus. Mais la rupture est brutale avec le Sporting. Fin d\u2019un r\u00eave d\u2019enfant, que les retrouvailles ne vont pas enti\u00e8rement racheter sept ans plus tard, lorsque le champion olympique donne le coup d\u2019envoi d\u2019un match et jure d\u2019\u00eatre un supporter jusqu\u2019\u00e0 la tombe\u2026 \u00c9vinc\u00e9 \u00e0 ses 16 ans, Remco a \u00e9chou\u00e9 plus que dans ses d\u00e9sirs&nbsp;: l\u2019affront familial reste \u00e0 laver. L\u2019histoire est terriblement simple. Patrick Evenepoel a v\u00e9cu son enfance dans un appartement d\u2019Anderlecht, \u00e0 cinq cents m\u00e8tres du stade. Les casseroles de la cuisine vibraient avec les tribunes du stade. Il aurait voulu devenir footballeur&#8239;; son propre p\u00e8re l\u2019en a emp\u00each\u00e9. Sans que cela lui f\u00fbt demand\u00e9 et peut-\u00eatre m\u00eame sans qu\u2019il e\u00fbt la conscience pr\u00e9cise de ce qu\u2019il accomplissait, Remco \u00e9tait sur le point de r\u00e9parer cette tragique erreur, d\u2019embrasser le m\u00e9tier refus\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re\u2026 Il lui faudra prendre une revanche sur la revanche.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Schepdaal<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour entrer chez le champion cycliste depuis Anderlecht, emprunter l\u2019itin\u00e9raire qu\u2019il a us\u00e9 tous les soirs, il faut suivre la chauss\u00e9e de Ninove. Franchir le panneau d\u2019entr\u00e9e \u00ab&#8239;Vlaams Brabant&#8239;\u00bb, continuer jusqu\u2019\u00e0 mi-chemin, la commune de Dilbeek, son autre ancrage, qui l\u2019a promu citoyen d\u2019honneur en 2022, comme le footballeur Sven Kums, laur\u00e9at du Soulier d\u2019or. Dans les ann\u00e9es 1980, Dilbeek avait failli absorber les vastes terres de Neerpede, signe que les fronti\u00e8res sont mouvantes dans cette zone tampon, o\u00f9 les bois se transforment en ville, et inversement. Le Pajottenland, la lisi\u00e8re. Le \u00ab&#8239;pays des camarades&#8239;\u00bb est celui des \u00e9tangs, des collines, des paroisses sages, des ch\u00e2teaux romantiques et des maisons d\u2019architectes, sophistiqu\u00e9es, lisses et propres, incroyablement propres. Au premier coup d\u2019oeil, une banlieue-dortoir, cossue. Destination le village de Schepdaal, quelque six mille \u00e2mes, rattach\u00e9 \u00e0 Dilbeek. Remco a v\u00e9cu ici, sous le toit de ses parents, entre 2015 et 2023. Il a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 tout pr\u00e8s, \u00e0 Gooik, qui a fusionn\u00e9 en janvier dernier pour former la commune de Pajottegem. Les routes sont r\u00e9put\u00e9es paisibles. Pourtant, le coureur a percut\u00e9 un v\u00e9hicule de la poste alors qu\u2019il s\u2019entra\u00eenait, en d\u00e9cembre 2024&#8239;; les images de lui transport\u00e9 sur une civi\u00e8re, souffrant de multiples fractures et d\u2019une contusion aux poumons, ont nourri des inqui\u00e9tudes sur la poursuite de sa carri\u00e8re, relanc\u00e9 le d\u00e9bat sur la s\u00e9curit\u00e9 des cyclistes sur la voie publique. Ce n\u2019est pas tant par crainte de l\u2019accident que des regards curieux que Remco s\u2019est acquis une seconde maison, en Espagne, dans la r\u00e9gion d\u2019Alicante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Patrick Evenepoel nous a donn\u00e9 rendez-vous dans le centre de Schepdaal, entre l\u2019\u00e9glise et le monument aux morts. \u00ab&#8239;Ici, les racines sont bruxelloises, pr\u00e9cise-t-il en ouvrant la porte. La plupart des gens travaillent \u00e0 Bruxelles. \u00c0 vol d\u2019oiseau, nous ne sommes qu\u2019\u00e0 trois kilom\u00e8tres.&#8239;\u00bb Evenepoel p\u00e8re tient un caf\u00e9 et une boutique d\u2019accessoires \u00e0 l\u2019honneur de son fils. Le percolateur sert un caf\u00e9 de bonne torr\u00e9faction, un grand \u00e9cran distille les courses de v\u00e9lo et Patrick fait couler quelques histoires. Rapidement, on devine que les journalistes pay\u00e9s pour suivre Remco, ceux qui annulent leurs vacances lorsqu\u2019il ajoute un d\u00e9placement, ont leurs habitudes dans ce shop discret. Le mardi c\u2019est lui, le mercredi c\u2019est tel autre. Patrick accueille tout le monde mais trie sa parole. Il a ses journalistes. Moins d\u2019une poign\u00e9e. Prudence. Il faut toujours s\u2019asseoir avec lui, l\u2019\u00e9couter, guetter dans son parcours les \u00e9l\u00e9ments qui permettraient de comprendre celui de Remco, et puis, profiter de sa bonne humeur, de sa passion du v\u00e9lo et des gens \u2014&nbsp;n\u2019est-ce pas la m\u00eame chose&#8239;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9ambule&nbsp;: \u00ab&#8239;Je suis un pur Bruxellois.&#8239;\u00bb N\u00e9 \u00e0 Etterbeek, Patrick Evenepoel a habit\u00e9 \u00e0 Anderlecht, \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 Molenbeek et pr\u00e8s de la gare du Midi, couru pour un des clubs de Jette avant de passer professionnel, dans les ann\u00e9es nonante. Il se retourne et lance&nbsp;: \u00ab&#8239;Tourn\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale&#8239;!&#8239;\u00bb Trois mamies, forc\u00e9ment adorables se r\u00e9galent dans ce tea-room. Elles ont travaill\u00e9 avec sa m\u00e8re, infirmi\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Joseph Bracops d\u2019Anderlecht \u2014&nbsp;le p\u00e8re de Patrick officiait dans la m\u00eame b\u00e2tisse, comme agent d\u2019entretien. Les mamies sont pli\u00e9es en quatre en repensant \u00e0 ces patients qui fuguaient la nuit et qu\u2019on retrouvait dans le lit d\u2019un ou d\u2019une autre. \u00ab&#8239;On les cherchait partout et puis on voyait deux t\u00eates sur l\u2019oreiller\u2026 On rigole, on rigole, mais c\u2019\u00e9tait emb\u00eatant, quand m\u00eame\u2026&#8239;\u00bb On reparle d\u2019Anderlecht \u2014&nbsp;la ville, pas le club \u2014, du plus grand march\u00e9 de No\u00ebl de toute la Belgique, du p\u00e8re de Patrick qui arpentait les all\u00e9es quatre jours durant, \u00e0 la recherche de cadeaux. Et puis, tout \u00e0 coup, Patrick sort une phrase de quasi nulle part, en r\u00e9ponse \u00e0 une question qu\u2019on ne lui a pas pos\u00e9e&nbsp;: \u00ab&#8239;Ici, on vit m\u00e9lang\u00e9s. Je dis parfois aux parents&nbsp;: \u201cVos enfants peuvent tout \u00e0 fait vivre avec quelqu\u2019un d\u2019une autre origine.\u201d Les enfants ne font pas la diff\u00e9rence entre un petit Rachid, un Mohamed ou une Isabelle. Ce sont les adultes qui la font.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis plusieurs mois, le p\u00e8re Evenepoel assiste, constern\u00e9, \u00e0 des campagnes de calomnie, d\u00e9nigrement ou racisme, qui cinglent son fils, depuis que celui-ci vante les m\u00e9rites du multiculturalisme. Les attaques ont d\u00e9but\u00e9 en octobre 2022, lorsque Remco a \u00e9pous\u00e9 Oumi Rayane, son amour de jeunesse et sa voisine \u00e0 Schepdaal, aux ascendances marocaines. Ce qui n\u2019a pas manqu\u00e9 de r\u00e9vulser quelques-uns, c\u2019est la longue robe traditionnelle qu\u2019il portait, pour la c\u00e9r\u00e9monie du henn\u00e9, quelques jours avant les noces. \u00ab&#8239;Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un v\u00eatement, \u00e7a n\u2019a dur\u00e9 que dix minutes&#8239;\u00bb, d\u00e9fendait le p\u00e8re sur RTL. Il y a \u00e9galement les prises de position du coureur en faveur de la fin des bombardements isra\u00e9liens \u00e0 Gaza. Des messages r\u00e9p\u00e9t\u00e9s sur Instagram, o\u00f9 Remco a m\u00eame arbor\u00e9 un temps, sur son profil, le drapeau palestinien et la past\u00e8que, un fruit devenu le symbole de la lutte contre l\u2019occupation des territoires palestiniens par Isra\u00ebl. Un cas unique au plus haut niveau du sport cycliste. En avril 2025, Remco d\u00e9clare dans une interview qu\u2019il a \u00ab&#8239;d\u00e9couvert la foi&#8239;\u00bb \u00e0 travers l\u2019islam. \u00ab&#8239;J\u2019ai d\u00e9couvert la religion l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, c\u2019est quelque chose que je partage avec Oumi, et on en est fiers, dit-il alors. Je pense que chacun doit avoir son propre rapport \u00e0 la foi. Pour moi, \u00e7a m\u2019aide \u00e0 affronter les \u00e9preuves de la vie. C\u2019est quelque chose de beau.&#8239;\u00bb C\u2019en est trop pour une frange identitaire. Les injures suivent ses exploits. Au d\u00e9but, Patrick Evenepoel r\u00e9pondait sur Facebook. Il a arr\u00eat\u00e9. La b\u00eatise est partout. Au cours de notre visite \u00e0 Schepdaal, on a entendu, \u00e0 la marge, quelques propos d\u2019habitants inquiets sur un environnement qui change, sur \u00ab&#8239;les \u00e9trangers qui commencent \u00e0 arriver sur la chauss\u00e9e de Ninove&#8239;\u00bb, un air du temps mais pas encore la temp\u00eate. Rien ne porte \u00e0 croire que le Brabant flamand soit plus hostile et recroquevill\u00e9 que des dizaines d\u2019autres r\u00e9gions en Europe \u2014&nbsp;on se rassure comme on peut, m\u00eame avec le pire. Un d\u00e9tail qui peut compter&nbsp;: Sirine Slagmulder, qui r\u00e9side \u00e0 Schepdaal \u00e9galement, candidate \u00e0 Miss Belgique 2025 et d\u2019origine gr\u00e9co-marocaine, affirme qu\u2019elle n\u2019a jamais subi de x\u00e9nophobie dans les \u00e9coles du cru.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hassan Bousseta, professeur \u00e0 l\u2019ULi\u00e8ge, accessoirement passionn\u00e9 de cyclisme, suit la trajectoire de Remco Evenepoel avec attention. Pour ce chercheur en sciences politiques et sociales, ancien \u00e9lu du Parti socialiste, le champion de Paris 2024 est \u00ab&#8239;repr\u00e9sentatif de la nouvelle identit\u00e9 bruxelloise&#8239;\u00bb. Construction culturelle remani\u00e9e depuis la r\u00e9forme administrative de 1989 et l\u2019int\u00e9gration de dix-neuf communes dans Bruxelles. Cette \u00ab&#8239;nouvelle identit\u00e9&#8239;\u00bb se substitue \u00e0 \u00ab&#8239;cette identit\u00e9 un peu invent\u00e9e, mais qui a pris racine, du \u201cBrusseleir\u201d parlant avec un accent \u00e9pais, une identit\u00e9 tr\u00e8s blanche, poursuit le sociologue. Aujourd\u2019hui, on peut se revendiquer sans probl\u00e8me black bruxellois, juif bruxellois\u2026 C\u2019est une identit\u00e9 beaucoup plus souple, n\u00e9e d\u2019une int\u00e9gration des diff\u00e9rentes migrations&#8239;\u00bb. Le coureur cycliste ne disait pas autre chose, lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu en 2024 \u00ab&#8239;sportif belge pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des Belges&#8239;\u00bb&nbsp;: \u00ab&#8239;Depuis gamin, j\u2019ai des amis de plein de nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes, des Congolais, des Marocains, des Portugais\u2026 Je pense qu\u2019\u00eatre ouvert \u00e0 d\u2019autres cultures constitue une richesse. Le fait de grandir pr\u00e8s de Bruxelles et d\u2019y jouer au football m\u2019a renforc\u00e9 dans cette conviction.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le chercheur situe Remco Evenepoel sur le m\u00eame plan que les footballeurs Romelu Lukaku, Vincent Kompany ou J\u00e9r\u00e9my Doku. Trois afrodescendants, bilingues ou trilingues, tous pass\u00e9s par le Sporting d\u2019Anderlecht et qui ont fait les beaux jours des Diables rouges. Des figures qui illustrent \u00ab&#8239;une identit\u00e9 confiante bruxelloise&#8239;\u00bb, diff\u00e9rente de l\u2019identit\u00e9 wallonne, \u00ab&#8239;souffrant toujours de la d\u00e9sindustrialisation&#8239;\u00bb, et de l\u2019identit\u00e9 flamande, implant\u00e9e dans \u00ab&#8239;une des r\u00e9gions d\u2019Europe avec le plus de valeur ajout\u00e9e, mais persuad\u00e9e d\u2019\u00eatre dans un \u201ccorset\u201d en Belgique&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;Bruxelles a les probl\u00e9matiques d\u2019une ville internationale, diff\u00e9rentes du reste de la Belgique, ajoute Hassan Bousetta. Remco, par son bilinguisme, par ses revendications d\u2019appartenance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 ouverte, nous dit&nbsp;: je ne souscris pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e que Bruxelles est une ville perdue parce qu\u2019elle est domin\u00e9e par l\u2019immigration. Au contraire, par son mariage, qu\u2019il a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans une tenue marocaine, il est entr\u00e9 en confrontation directe avec les 50&nbsp;% de l\u2019\u00e9lectorat flamand, compos\u00e9s de nationalistes et d\u2019individus d\u2019extr\u00eame droite, qui ont en commun de rejeter l\u2019immigration. Remco prend beaucoup de risques par ses prises de position, mais il contribue \u00e0 faire de Bruxelles cette \u201cmarque\u201d au moins aussi importante que la \u201cmarque\u201d Belgique.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la devanture du shop, Patrick tourne l\u2019\u00e9criteau sur gesloten. Il nous entra\u00eene \u00e0 un kilom\u00e8tre, pr\u00e8s des bois o\u00f9 jouaient Oumi et Remco dans leur jeunesse. Non loin de l\u00e0 se dresse le caf\u00e9 De Rustberg (\u00ab&#8239;le Mont calme&#8239;\u00bb), si\u00e8ge officiel du fan-club, condamn\u00e9 \u00e0 fermer l\u2019an prochain parce que l\u2019\u00e9difice ne serait plus aux normes&#8239;; Jeannine, quarante et un ans \u00e0 faire d\u00e9filer les f\u00fbts de gueuze, va prendre sa retraite. Que vont devenir les poup\u00e9es du champion olympique tricot\u00e9es \u00e0 la main, qui dansent entre les verres&#8239;? Il faut continuer sur un sentier, longer le ch\u00e2teau de Levenslust, qui accueille des enfants, adolescents et jeunes adultes en difficult\u00e9 \u2014&nbsp;troubles du comportement, troubles \u00e9motionnels, d\u00e9ficience intellectuelle l\u00e9g\u00e8re. \u00ab&#8239;C\u2019est quelque chose qu\u2019on a appris avec le football, confie Patrick. On a vu des jeunes qui n\u2019avaient pas tout le temps le sac propre, ou pas assez de nourriture. On ne sait jamais ce que leur famille a v\u00e9cu. Mais on conna\u00eet des papas ou des mamans qui doivent \u00e9lever seuls leurs deux ou trois enfants. On ne juge pas, on aide si on peut.&#8239;\u00bb Au terme du sentier&nbsp;: l\u2019\u00e9cole de cyclisme de Remco. Cr\u00e9\u00e9e pour une cinquantaine de gosses de Bruxelles, pour de futurs champions ou des jeunes qui ont du poids \u00e0 perdre, \u00e9ventuellement pour ceux qui souffrent de ces troubles \u00e9motionnels ou du comportement, les kets que rejetteraient bien d\u2019autres ASBL sportives\u2026 L\u2019int\u00e9rieur d\u2019un ancien r\u00e9fectoire a \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9 en salles de gym et atelier de r\u00e9paration. Sur la porte est inscrit \u00ab&#8239;R.EV&#8239;\u00bb, comme les initiales du coureur, ou sa qu\u00eate pour aller au bout de ses valeurs et de ses affirmations&nbsp;: le \u00ab&#8239;r\u00eave&#8239;\u00bb jusqu\u2019alors inaccessible qu\u2019un Mehdi ou une Yasmina, venus d\u2019un quartier pauvre de la m\u00e9tropole, osent le v\u00e9lo et disputent le Tour de France\u2026 Remco ne l\u2019a pas formul\u00e9 ainsi en public, mais presque&#8239;; et tous ceux qui l\u2019entourent savent que c\u2019est une des finalit\u00e9s de son \u00e9cole, appel\u00e9e \u00ab&#8239;Academy&#8239;\u00bb, ouverte en juillet 2023, sans flashs ni projecteurs, avec beaucoup de travail dans l\u2019ombre. Chaque mercredi, soixante gamins de 11 \u00e0 16 ans se retrouvent pour la pr\u00e9paration physique, les cours de m\u00e9canique ou de nutrition, la sortie en groupe sur ces routes de campagne. Go\u00fbters fournis, VTT de la marque Specialized pr\u00eat\u00e9s aux d\u00e9butants. \u00ab&#8239;Avant toute chose, on essaie de donner \u00e0 ces jeunes des valeurs de vie, rappelle Patrick. C\u2019est une \u00e9ducation sportive mais aussi personnelle. On met ces jeunes sur un chemin qui ne les conduit pas \u00e0 la rue. \u00c0 Bruxelles, il y a des dealers qui prennent en main les enfants \u00e0 partir de 12 ou 13 ans. Si un gamin ne termine pas \u00e0 la rue, on a d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucun grand cycliste ne s\u2019est vou\u00e9 \u00e0 une telle entreprise sociale avant Remco. Parce que l\u2019inspiration vient du foot. Ce n\u2019est pas un hasard si le coureur a fait appel \u00e0 des hommes de confiance du Sporting, Quentin Parent, son pr\u00e9parateur physique d\u2019alors, ou Jean-Fran\u00e7ois Lenvain, coordinateur de la \u00ab&#8239;cellule sociale&#8239;\u00bb des Mauves, adjoints de l\u2019ami Dimitri Peyskens, cycliste pur sucre. Mais c\u2019est aussi sa nature profond\u00e9ment g\u00e9n\u00e9reuse qui parle, et son p\u00e8re aime rappeler qu\u2019\u00e0 6 ans d\u00e9j\u00e0, Remco qu\u00e9mandait des tartines suppl\u00e9mentaires, pour les copains qui n\u2019avaient rien. \u00ab&#8239;\u00c7a a toujours \u00e9t\u00e9 les valeurs de notre famille&nbsp;: le travail qui paie, l\u2019humilit\u00e9, la discr\u00e9tion, le respect et le combat contre les injustices&#8239;\u00bb, recentre Patrick, qui a \u00e9t\u00e9 chauffeur de bus, employ\u00e9 de pompes fun\u00e8bres et surtout pl\u00e2trier, avant une grave chute d\u2019un \u00e9chafaudage. Le journaliste Frank Van de Winkel, biographe de champions et, heureux hasard, voisin des Evenepoel, observe cette famille de pr\u00e8s. \u00ab&#8239;C\u2019est \u00e9tonnant que certaines personnes dans le village traitent Remco de \u201cfootballeur\u201d, glisse celui qui lui a consacr\u00e9 un livre foisonnant (En roue libre, paru chez Lannoo, 2024). Ce serait le footballeur qui parle beaucoup et qui gagne bien son argent, par comparaison avec le bon cycliste flamand, pauvre, humble, besogneux\u2026 Mais Remco est p\u00e9tri des valeurs sociales de sa famille&#8239;! Ces gens-l\u00e0 ont certes de l\u2019ambition dans la vie, mais ils ont aussi une tr\u00e8s forte \u00e9thique. Ses parents ou grands-parents ont toujours aid\u00e9 les gens autour d\u2019eux. Je ne dirais pas que Remco est socialiste, mais les socialistes ne pourraient pas non plus dire qu\u2019il est d\u2019extr\u00eame droite&#8239;! Il y a, disons, un fond social-chr\u00e9tien dans le grand projet de la famille Evenepoel.&#8239;\u00bb<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Molenbeek-saint-jean<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Retour \u00e0 Bruxelles, au point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e de la R.EV Academy. Dans la commune de Molenbeek, l\u2019une de celles que Remco et Patrick Evenepoel ont cibl\u00e9es en priorit\u00e9, pour r\u00e9parer des injustices et, \u00e9ventuellement, rep\u00e9rer un champion de demain. L\u2019Academy a dispos\u00e9 son si\u00e8ge pr\u00e8s de l\u2019Atomium, ses locaux \u00e0 Schepdaal mais l\u2019un de ses plus grands r\u00e9servoirs se trouve \u00e0 Molenbeek, 98 000 habitants dont 27&nbsp;% n\u2019ont pas 18 ans. Encore faut-il que ces jeunes roulent\u2026 On se souvient qu\u2019au moment de prendre cong\u00e9, Patrick nous a racont\u00e9 ses premi\u00e8res interventions dans les maisons de quartier et les \u00e9coles publiques. \u00ab&#8239;Vous connaissez Eddy Merckx&#8239;?&#8239;\u00bb interroge-t-il. Silence. La l\u00e9gende des cycles est un peu loin dans le temps, mais la station de m\u00e9tro \u00e0 son nom reste beaucoup plus proche, \u00e0 Anderlecht. \u00ab&#8239;Vous connaissez Remco Evenepoel&#8239;?&#8239;\u00bb Nouveau silence. Le p\u00e8re projette un clip vid\u00e9o, la liesse du Tour de France en 2019\u2026 \u00ab&#8239;Vous connaissez cette course&#8239;?&#8239;\u00bb On entend les r\u00eaves voler. Il est loin le temps o\u00f9 la Grande Boucle 1975 faisait \u00e9tape \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres d\u2019ici, devant la manufacture de tabac Boule d\u2019or, Merckx en majest\u00e9 au-dessus du peloton, toute la capitale accourue \u00e0 ses pieds.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Clou\u00e9 entre Molenbeek et Bruxelles-Ville, le carrefour de Sainctelette tra\u00eene la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre un coupe-gorge pour les deux-roues. Ce dimanche de septembre, pourtant, malgr\u00e9 les travaux cens\u00e9s pacifier le trafic, le d\u00e9dale de barri\u00e8res et de gravats, il passe un cycliste toutes les vingt secondes. Femmes ou hommes, jeunes ou vieux, transportant une plante \u00e0 l\u2019avant d\u2019un cargo ou des plats cantonnais dans un sac de livreur, de la machine lourde comme un tracteur et des prouesses a\u00e9rospatiales \u00e0 cinq chiffres le prix de vente\u2026 Quincaillerie inou\u00efe, dans laquelle on se surprend \u00e0 trouver de tout. La plupart obliquent \u00e0 la premi\u00e8re occasion sur une des rives du canal. Le lundi matin, m\u00eame endroit, la cohue cycliste est \u00e0 son pic. N\u00e9anmoins, les statistiques de Bruxelles-Mobilit\u00e9 refroidissent l\u2019enthousiasme&nbsp;: seuls 8&nbsp;% des trajets dans l\u2019agglom\u00e9ration se pratiquent \u00e0 bicyclette. C\u2019est mieux que le train (2&nbsp;%), beaucoup moins bien que les transports en commun (27&nbsp;%), la voiture (29&nbsp;%) et la marche (31&nbsp;%). Or, le th\u00e9or\u00e8me est bien connu&nbsp;: si le v\u00e9lo n\u2019est pas une culture de masse, le cyclisme demeure microscopique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;\u00c0 Bruxelles et \u00e0 Molenbeek, les jeunes n\u2019en ont que pour le foot et les arts martiaux. Le v\u00e9lo, c\u2019est fait pour aller au parc, et puis on le jette \u00e0 la cave, ou alors, on n\u2019a pas de v\u00e9lo du tout. Mais je suis \u00e9tonn\u00e9 de la vitesse \u00e0 laquelle les choses changent&#8239;!&#8239;\u00bb \u00c9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9, devenu responsable logistique \u00e0 l\u2019Union saint-gilloise, Mourad Akasri connaissait le foot&#8239;; il d\u00e9couvre le cyclisme. C\u2019est arriv\u00e9 pendant la pand\u00e9mie de 2020, quand des descendants d\u2019Ahmed Tourki, ancienne gloire des pelotons marocains, qui vivent dans la commune, lui ont demand\u00e9 de monter une \u00e9quipe. Le Cyclo Tourki Team est n\u00e9, presque instantan\u00e9ment d\u00e9pass\u00e9 par son succ\u00e8s. Le club de famille est devenu un club de quartier puis un centre strat\u00e9gique pour des cyclistes de l\u2019ext\u00e9rieur. Une trentaine d\u2019enfants adh\u00e8rent, sur une centaine de membres. Ils roulent tous frais pay\u00e9s, de la r\u00e9paration aux s\u00e9ances d\u2019entra\u00eenement. \u00ab&#8239;La seule chose qu\u2019on demande aux familles, c\u2019est d\u2019acheter un v\u00e9lo, soup\u00e8se le pr\u00e9sident. C\u2019est cher\u2026 Entre 500 et 700 euros pour une machine de comp\u00e9tition en seconde main.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque semaine, le Cyclo Tourki Team se donne rendez-vous quai d\u2019Aa, c\u00f4t\u00e9 Anderlecht. Le chemin le moins dangereux pour quitter la circulation via le canal, le plus court pour s\u2019\u00e9vader \u00ab&#8239;dans des paysages qu\u2019on voit au Tour de France, avec des vaches ou des chevaux&#8239;\u00bb. Mourad Akasri regarde passer ces kets un \u00e0 un. Celle pour qui c\u2019est le premier jour, minuscule sur le VTT d\u2019un grand fr\u00e8re&#8239;; celui qui ne savait pas rouler en peloton il y a deux mois, fermant la marche \u00e0 trois m\u00e8tres d\u2019\u00e9cart, dans la hantise de toucher une roue, et qui maintenant serre la file&#8239;; celui qui s\u2019est impos\u00e9 tel un redoutable grimpeur\u2026 En comp\u00e9tition, certains jouent des coudes sur des tourniquets flamands, pr\u00e9mices des kermesses ou des grandes classiques. D\u2019autres \u00e9pinglent un dossard l\u2019\u00e9t\u00e9 lorsqu\u2019ils rentrent au pays&nbsp;: on recense de petits Bruxellois au palmar\u00e8s des \u00e9preuves marocaines. Tous attendent la course annuelle du club, organis\u00e9e dans le quartier de Tours &amp; Taxis, v\u00e9ritable championnat de Molenbeek, o\u00f9 les mamans pr\u00e9parent le ravito.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour de 2022, Mourad Akasri a re\u00e7u un appel de Patrick Evenepoel. \u00ab&#8239;Je connaissais Remco de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait footballeur, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu jouer sur le terrain&#8239;\u00bb, se rem\u00e9more-t-il. La R.EV Academy cherche alors une ASBL partenaire \u00e0 Molenbeek, capable de mettre des gosses sur un v\u00e9lo. Quelques mois plus tard, l\u2019\u00e9ducateur rencontre Remco \u00e0 Schepdaal. \u00ab&#8239;Il parle beaucoup des jeunes, on voit que c\u2019est sa priorit\u00e9. Il veut leur donner une occupation sportive. C\u2019est une bonne id\u00e9e, \u00e7a marche&#8239;! Quand un cycliste rentre de l\u2019entra\u00eenement, il est trop fatigu\u00e9 pour faire des b\u00eatises. Il fait ses devoirs ou il se repose. M\u00eame s\u2019il ne devient pas un champion, cette discipline lui servira toute sa vie.&#8239;\u00bb Il y a aussi celles et ceux, une minorit\u00e9 infime, destin\u00e9s aux honneurs sportifs, les talents que le Cyclo Tourki Team confie aux bons soins de l\u2019acad\u00e9mie. Quatre coureurs ont suivi cette fili\u00e8re cette saison. Sont-ils les vedettes cyclistes bruxelloises de demain&#8239;? Remco ne cache pas qu\u2019il voudrait voir des enfants de Molenbeek, de Jette ou d\u2019une autre commune pas toujours vernie au d\u00e9part des Mondiaux 2030, qui se tiendront \u00e0 Bruxelles, ou des prochaines \u00e9ditions du Tour de France. Quand ils grimperont au balcon de l\u2019h\u00f4tel de ville, sa boucle sera boucl\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Son pedigree est susceptible de d\u00e9plaire \u00e0 la moiti\u00e9 de la Flandre, royaume du v\u00e9lo&nbsp;: sensible \u00e0 l\u2019islam, mari\u00e9 \u00e0 une femme de son village d\u2019ascendance marocaine, et surtout, amoureux de Bruxelles. \u00c9lev\u00e9 dans le Brabant flamand, Remco Evenepoel est devenu au contact de la capitale non pas un \u00ab&#8239;echte Brusseleir&#8239;\u00bb mais un Bruxellois de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6783,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[],"auteur":[],"class_list":["post-6782","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-reportage"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - 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