{"id":676,"date":"2021-12-21T10:45:45","date_gmt":"2021-12-21T09:45:45","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/another-brick-in-the-wall\/"},"modified":"2025-01-08T10:15:08","modified_gmt":"2025-01-08T09:15:08","slug":"another-brick-in-the-wall","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/another-brick-in-the-wall\/","title":{"rendered":"\u00c0 l&rsquo;entra\u00eenement avec Karel Sabbe, l&rsquo;ultra-marathonien gantois"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Eddy&#8239;\u00bb s\u2019est lanc\u00e9 un d\u00e9fi irrationnel&nbsp;: courir avec Karel Sabbe, nouveau monstre de l\u2019ultra-trail, et tenir le plus longtemps possible. Le dentiste gantois, d\u00e9tenteur du record de rapidit\u00e9 sur le Pacific Crest Trail et l\u2019Appalachian Trail, dernier homme debout lors des abominables marathons de Barkley 2019, a donn\u00e9 rendez-vous au pied des dunes de Knokke-le-Zoute. On a slalom\u00e9 entre les galeries d\u2019art et les voiturettes de golf. On a parl\u00e9 de la beaut\u00e9 de la nature, de la reconnexion avec notre instinct primaire, des hallucinations en course, de la r\u00e9sistance \u00e0 la douleur et au \u00ab&#8239;mur&#8239;\u00bb. Et on a tent\u00e9 de suivre le tempo imprim\u00e9 par l\u2019homme le plus endurant du monde.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La voiturette de golf file silencieusement sur l\u2019asphalte lisse de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Zwinlaan<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. D\u00e9c\u00e9l\u00e9ration, man\u0153uvre giratoire, engin parqu\u00e9. Un quinqua saute du v\u00e9hicule, prend la direction d\u2019une des nombreuses villas quatre fa\u00e7ades qui se pr\u00e9lassent, en seconde ligne, \u00e0 l\u2019ombre des buildings \u00e0 appartements bordant le littoral. Le col de polo relev\u00e9 semble toujours de vigueur, dans les beaux quartiers du Zoute. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je suppose que ce n\u2019est pas lui&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, se poile Tim. Je confirme l\u2019intuition du photographe&nbsp;: cet individu n\u2019est pas Karel Sabbe. On imagine mal le coureur le plus endurant du monde alourdi d\u2019une telle bedaine. Je lui explique avoir lu ce matin que Knokke-Heist \u00e9tait la commune flamande comptant le plus de voitures \u00ab&#8239;vertes&#8239;\u00bb<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Pas particuli\u00e8rement par souci \u00e9cologique. La raison, c\u2019est justement ces voiturettes de golf. Chic et pratiques, dans une station baln\u00e9aire. Pour rejoindre le lieu de rendez-vous choisi par Karel Sabbe, j\u2019ai travers\u00e9 la ville sur plusieurs kilom\u00e8tres depuis <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Albertstrand<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La sociologie de Knokke est fascinante. Ses attributs se d\u00e9voilent ostensiblement, ne s\u2019encombrent d\u2019aucune discr\u00e9tion. Dans les rues commer\u00e7antes, les enseignes de luxe se bousculent. On peut jouer \u00e0 retenir sa respiration entre chaque Porsche Cayenne crois\u00e9e et vivre centenaire. Tenter le m\u00eame exercice avec les cuistax rel\u00e8verait du suicide. Dans une des portions territoriales les plus plates et carrossables d\u2019Europe, le 4&#215;4 urbain s\u2019est impos\u00e9 p\u00e9p\u00e8re. Peut-\u00eatre en pr\u00e9vision de la mont\u00e9e des eaux. La digue compte plus de galeries d\u2019art s\u00e9lectes que de boutiques de cerfs-volants. S\u00fbr qu\u2019avec 15&nbsp;\u00b0C de plus, les chemises l\u2019emporteraient toujours sur les maillots de plage. Les \u00ab&#8239;touristes frigobox&#8239;\u00bb, on laisse \u00e7a pour Coxyde, aurait ironis\u00e9 le comte L\u00e9opold Lippens, bourgmestre de Knokke sans interruption de 1979 jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s, en f\u00e9vrier dernier. Tim, venu faire des photos pour <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">De\u00a0Morgen, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">me d\u00e9crit la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Zoutelaan<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, avenue pimpante o\u00f9 r\u00e9sidait le Lippens, au lendemain de sa mort. Remplie de fleurs de plage en papier cr\u00e9pon. \u00c0 Knokke, les habitants kiffaient leur ma\u00efeur, et ce dernier leur rendait bien.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019arriv\u00e9e du patron interrompt nos analyses sociopolitiques de comptoir. Foul\u00e9e ample et d\u00e9tendue, Karel Sabbe fr\u00f4le la voiturette de golf, ralentit sa course, l\u2019abr\u00e8ge \u00e0 notre hauteur, nous d\u00e9coche un sourire poli \u00e0 la fraise. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Hi guys.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Mon niveau A2 en n\u00e9erlandais m\u2019emplit de f\u00e9brilit\u00e9. Le fran\u00e7ais de Karel Sabbe est tr\u00e8s correct. Mais pour des r\u00e9ponses plus charpent\u00e9es, l\u2019anglais lui convient mieux. Ce sera une rencontre \u00e0 la belge&nbsp;: un Wallon et un Flamand, \u00e0 \u00ab&#8239;la mer&#8239;\u00bb, qui taillent la bavette dans une langue neutre. Le dentiste de 32\u00a0ans vit et travaille \u00e0 Gand. Gros virus oblige, il a pris ses vacances \u00e0 la C\u00f4te. Un gars normal, si on fait fi de sa passion vorace pour l\u2019ultra-trail&nbsp;: d\u00e9tenteur du record de rapidit\u00e9 sur le Pacific Crest Trail et l\u2019Appalachian Trail, le mec est tout \u00e0 fait capable de te rentrer un double marathon quotidien, pendant deux mois, dans les parcours montagnards les plus fractur\u00e9s. Et \u00e0 y prendre du plaisir. Dernier homme debout, en 2019, sur les cauchemardesques marathons de Barkley, Karel Sabbe a surtout d\u00e9croch\u00e9, en octobre 2020, le titre officieux de champion du monde d\u2019ultra-trail par \u00e9limination \u2014&nbsp;autrement dit&nbsp;: l\u2019homme le plus endurant de la plan\u00e8te \u2014&nbsp;en explosant le record de la Backyard Ultra avec 502\u00a0kilom\u00e8tres r\u00e9alis\u00e9s en 75\u00a0heures.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En ce samedi ensoleill\u00e9 de mars, Karel Sabbe, un m\u00e8tre quatre-vingt-cinq, septante-deux kilos, jamais contraire lorsqu\u2019il s\u2019agit de relever un d\u00e9fi d\u2019ampleur, s\u2019appr\u00eate \u00e0 s\u2019engager dans un duel \u00e0 mort. En face de lui, la cr\u00e8me de la cr\u00e8me de la r\u00e9daction d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Eddy<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Un m\u00e8tre quatre-vingt-six, nonante-deux kilos les jours de je\u00fbne, joggeur z\u00e9l\u00e9 depuis trois semaines. Moi, en l\u2019occurrence. L\u2019affrontement se d\u00e9roulera juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans les dunes et polders du Zwin, r\u00e9serve naturelle de 222\u00a0hectares, \u00e0 trois minutes de la fronti\u00e8re n\u00e9erlandaise \u00e0 vol de mouette.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 la \u00ab&#8239;Barkley&#8239;\u00bb, dans les for\u00eats humides du Tennessee, le fantasque \u00ab&#8239;Lazarus Lake&#8239;\u00bb embrase une cigarette pour signifier le d\u00e9but de sa course mythique. La n\u00f4tre s\u2019amorce, depuis la plage, quand Tim enfonce le d\u00e9clencheur de son Fujifilm X-T3. Un cuistax erre solo sur le bout de digue que nous empruntons pour rejoindre le Zwin. Karel Sabbe semble se calquer sans difficult\u00e9 majeure sur le violent 9&nbsp;km\/h que j\u2019imprime d\u2019embl\u00e9e, histoire d\u2019afficher mes ambitions. Nous p\u00e9n\u00e9trons dans l\u2019espace Natura 2000 l\u00e9zard\u00e9 par les marais salants et les vasi\u00e8res. Je photographie mentalement ce dr\u00f4le d\u2019oiseau blanc, sorte de cygne au bec charbonneux perch\u00e9 sur des \u00e9chasses tout aussi charbonneuses. La nature constitue une source d\u2019enthousiasme infinie pour mon adversaire. L\u2019idylle a commenc\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019entr\u00e9e de Karel \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Fauch\u00e9, d\u00e9sireux de s\u2019offrir des vacances avec ses potes, l\u2019adolescent concr\u00e9tise un conseil souffl\u00e9 par sa m\u00e8re&nbsp;: la randonn\u00e9e, \u00e7a te remplit deux semaines \u00e0 moindres frais. La bande avalera des bornes en Corse, sur les sentiers escarp\u00e9s du GR20. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c7a a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9v\u00e9lation. Tu as juste ton sac \u00e0 dos, pas de t\u00e9l\u00e9phone, rien. Tout est hyper basique. Tu marches, tu observes la nature, tu cherches un spot pour dormir. Tu sors du flux pour te frotter au calme de la montagne. J\u2019ai tellement aim\u00e9 \u00e7a. Je n\u2019ai plus jamais arr\u00eat\u00e9 d\u2019aller \u00e0 la montagne, depuis.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Je ne fais pas sp\u00e9cialement d\u2019exercices de m\u00e9ditation. C\u2019est juste que quand tu cours assez longtemps, automatiquement, \u00e7a se produit. Tu es calme, tu touches \u00e0 une forme de pl\u00e9nitude. Tu ne fais qu\u2019un avec la nature. Tu te reconnectes avec ton instinct primaire. Tu sens que tu fais ce qu\u2019un homme est cens\u00e9 faire en tant qu\u2019humain. <b><i><br \/>\n<\/i><\/b><\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Karel Sabbe<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les ann\u00e9es qui suivent, Karel \u00e9tudie la dentisterie \u00e0 Leuven. Randonne d\u00e8s qu\u2019il en a l\u2019occasion. S\u2019enfile des quilles avec ses coll\u00e8gues estudiantins. Purge les mauvaises toxines des lendemains de veille \u00e0 coups de joggings. \u00c0 dix minutes au trot du campus, il y a un bois. Et courir sur les sentiers, \u00e7a le botte bien plus que de s\u2019attaquer le dos sur le bitume citadin. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je pensais juste courir. Je ne savais pas qu\u2019on appelait \u00e7a le trail. J\u2019ai d\u00e9couvert plus tard qu\u2019il y avait toute une communaut\u00e9 autour de la discipline.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s ses \u00e9tudes, en qu\u00eate d\u2019aventure, le dentiste se lance un d\u00e9fi d\u2019envergure&nbsp;: il participe \u00e0 l\u2019\u00e9dition 2015 de la Coast to Coast, une travers\u00e9e en trail (36&nbsp;km), en kayak (67&nbsp;km) et \u00e0 v\u00e9lo (140&nbsp;km) de l\u2019\u00eele du Sud, en Nouvelle-Z\u00e9lande. Pour s\u2019entra\u00eener, il teste un premier marathon trail, juste pour voir, et claque un top\u00a010 sans avoir l\u2019air d\u2019y toucher. Il encha\u00eene sur le Houffatrail, o\u00f9 il finit cinqui\u00e8me, p\u00e9pouze. \u00c0 la Coast to Coast, Karel gambade joyeusement le long de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Deception River<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, grimpe les rochers du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Goat pass<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> comme une ch\u00e8vre des montagnes. Il finit dans le bas de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du tableau, frein\u00e9 dans son \u00e9pop\u00e9e par les tron\u00e7ons en kayak et \u00e0 v\u00e9lo. Rest\u00e9 sur l\u2019\u00eele en vacances, il s\u2019essaye, deux semaines plus tard, \u00e0 courir une randonn\u00e9e en montagne de 70\u00a0kilom\u00e8tres. Sur une journ\u00e9e. Quand il se r\u00e9veille le lendemain, les gambettes sont \u00e9tonnamment fra\u00eeches. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je me suis dit&nbsp;: OK, peut-\u00eatre que je suis vraiment bon en course, et sp\u00e9cialement sur les longues distances. J\u2019y vais plus lentement que d\u2019autres, mais le lendemain, je suis frais et capable d\u2019y retourner. \u00c7a tombait bien&nbsp;: je r\u00eavais de randonner sur le PCT (Pacific Crest Trail), aux \u00c9tats-Unis. Plut\u00f4t que de le faire en marchant, ce qui aurait n\u00e9cessit\u00e9 de nombreux mois que je ne pouvais pas lib\u00e9rer, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y aller en courant.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">P\u00e9tard. Au kilom\u00e8tre quatre, les sentiers confortables du Zwin font place \u00e0 une vilaine portion de sable meuble. Le mec essaye de m\u2019avoir au cardio. Bien jou\u00e9. Je feins d\u2019en n\u2019avoir cure, lui glisse mes questions en me retenant de haleter. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est tout le temps comme \u00e7a, au Marathon des Sables&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Non, seulement sur un quart du parcours, je dirais. Le reste du temps, le sable est plus dur.<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Easy, quoi. Rem\u00e9more-moi la distance&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Un marathon par jour les trois premiers jours. Un double marathon le quatri\u00e8me. Repos le cinqui\u00e8me jour et un dernier marathon le sixi\u00e8me.<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Petit joueur, le jour de repos.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> me suis dit&nbsp;: OK, peut-\u00eatre que je suis vraiment bon en course, et sp\u00e9cialement sur les longues distances. J\u2019y vais plus lentement que d\u2019autres, mais le lendemain, je suis frais et capable d\u2019y retourner. \u00c7a tombait bien&nbsp;: je r\u00eavais de randonner sur le PCT (Pacific Crest Trail), aux \u00c9tats-Unis. Plut\u00f4t que de le faire en marchant, ce qui aurait n\u00e9cessit\u00e9 de nombreux mois que je ne pouvais pas lib\u00e9rer, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y aller en courant.<\/span> <i><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><\/i><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il me rappelle que le Marathon des Sables de 2016 \u2014&nbsp;une course en autosuffisance alimentaire qui se d\u00e9roule chaque ann\u00e9e, en avril, au Maroc \u2014&nbsp;o\u00f9 il finit trente-septi\u00e8me sur mille deux cent cinquante, ne repr\u00e9sentait qu\u2019une mise en bouche en vue de l\u2019aventure de barjot qui l\u2019attendait deux mois plus tard. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait un peu particulier d\u2019expliquer aux gens, quand ils me demandaient combien de temps je m\u2019\u00e9tais entra\u00een\u00e9 pour le Marathon des Sables, que cette course constituait, en fait, mon entra\u00eenement.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Il faut dire que le trac\u00e9 du Pacific Crest Trail, mythique sentier de randonn\u00e9e de 4\u00a0240 kilom\u00e8tres traversant, par les cr\u00eates, la c\u00f4te ouest des \u00c9tats-Unis, depuis la fronti\u00e8re mexicaine jusqu\u2019\u00e0 celle du Canada, offre son lot de plaines d\u00e9sertiques \u2014&nbsp;plus de mille kilom\u00e8tres. \u00c0 son retour de Nouvelle-Z\u00e9lande, Karel s\u2019\u00e9tait renseign\u00e9 sur le Net. L\u2019ultratraileur en explosion d\u00e9couvre le concept de FKT, abr\u00e9viation de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">fastest known time.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Le but consiste \u00e0 parcourir de longs sentiers de randonn\u00e9e le plus rapidement possible. Sur le PCT, le record est d\u00e9tenu depuis 2014 par un Am\u00e9ricain, Joe \u00ab&#8239;Stringbean&#8239;\u00bb McConaughy, fort d\u2019un chrono de 53\u00a0jours, 6\u00a0heures et 37\u00a0minutes. Karel a fait ses calculs&nbsp;: \u00e0 raison d\u2019un double marathon par jour, il peut d\u00e9tr\u00f4ner \u00ab&#8239;Stringbean&#8239;\u00bb. Autour de lui, les gens le prennent pour un fou. Beaucoup jugent l\u2019entreprise stupide, irr\u00e9alisable pour quelqu\u2019un d\u2019aussi inexp\u00e9riment\u00e9. Pas Joren Biebuyck, dit \u00ab&#8239;Sloppy Joe&#8239;\u00bb. Son kin\u00e9sith\u00e9rapeute de beau-fr\u00e8re, camarade de vadrouille devant l\u2019\u00e9ternel, amateur de saucisses de campagne cuites \u00e0 la branche d\u2019arbre sur le feu, signe m\u00eame pour l\u2019accompagner dans l\u2019aventure.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En juin 2016, le bin\u00f4me d\u00e9barque \u00e0 la fronti\u00e8re mexicaine. Pendant que Karel trottine, Joe assure la jonction entre les diff\u00e9rents spots de bivouac. Le sentier, difficilement accessible, serpente parmi les r\u00e9gions les plus recul\u00e9es de Californie et de l\u2019Oregon, obligeant Joe \u00e0 combiner voiture et marche de plusieurs kilom\u00e8tres pour rejoindre Karel aux lieux de rendez-vous. Le beauf pr\u00e9pare les campements, les tambouilles, les bo\u00eetes \u00e0 tartines, dorlote les pieds meurtris de son champion, l\u2019inonde de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">good vibes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, lui botte les fesses \u00e0 l\u2019occasion. Car Karel va prendre cher. Tr\u00e8s cher. Il d\u00e9roule, comme pr\u00e9vu, ses quatre-vingt-deux kilom\u00e8tres quotidiens. Quatorze heures par jour sur les sentiers. En Californie, le soleil tabasse s\u00e9v\u00e8rement. La surchauffe guette en permanence. Les moustiques de l\u2019Oregon s\u2019en donnent \u00e0 c\u0153ur joie pour lui pourrir la vie. Les crampes blanchissent les nuits. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je ne dormais que cinq heures. Les cloques, la douleur\u2026 Je prenais conscience de ma na\u00efvet\u00e9. Je regardais devant moi et je me disais&nbsp;: encore trente jours, c\u2019est impossible. Chaque fibre dans mes muscles me disait, arr\u00eate \u00e7a, on est cuit. On ne veut plus continuer. Mes pieds \u00e9taient dans un \u00e9tat horrible.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Abandonner&#8239;? <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">No fucking way<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Trop de frais engag\u00e9s. Trop d\u2019effervescence, au pays, pour l\u2019exploit en cours d\u2019accomplissement. Et puis il y a Joe. Et puis il y a la montagne. Quand le moral v\u00e9g\u00e8te dans les chaussettes, un canyon de granite vertigineux de la Sierre Nevada, un ours noir de la r\u00e9serve int\u00e9grale Sky Lakes, un coucher de soleil sur les pics escarp\u00e9s des North Cascades, et tout est pardonn\u00e9. Des fragments de vie d\u2019une intensit\u00e9 peu commune. Comme lors de cette nuit durant laquelle Joe ne parvient pas \u00e0 rejoindre Karel sur le sentier. Les deux hommes doivent se r\u00e9soudre \u00e0 d\u00e9placer leur lieu de rendez-vous cinquante kilom\u00e8tres plus loin. Lessiv\u00e9 par sa journ\u00e9e, isol\u00e9 en altitude, Karel reprend la route de nuit. Joe fait de m\u00eame en direction de son ami depuis le nouveau lieu de campement. Quand il \u00e9voque ce souvenir, l\u2019esprit de Karel est loin de Knokke&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Vers 9&nbsp;h du matin, on s\u2019est retrouv\u00e9s. On avait march\u00e9 toute la nuit. \u00c7a avait \u00e9t\u00e9 tellement dur pour moi. Savoir qu\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9fonc\u00e9 pour me rejoindre, c\u2019\u00e9tait tellement sp\u00e9cial. Quand on est tomb\u00e9s dans les bras l\u2019un de l\u2019autre&#8230; C\u2019est l\u2019un des moments les plus intenses que j\u2019ai pu vivre. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019en accomplissant quelque chose d\u2019unique, tu obtenais des moments uniques. Que ce sont les difficult\u00e9s surmont\u00e9es qui te permettent de vivre \u00e7a. \u00c0 cette \u00e9poque, je n\u2019arrivais pas \u00e0 accepter les phases de terrible difficult\u00e9, j\u2019en avais peur. C\u2019est apr\u00e8s m\u2019\u00eatre remis du PCT que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 quel point elles avaient induit un changement majeur dans ma vie.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Malgr\u00e9 la douleur, Karel s\u2019en tient scrupuleusement \u00e0 son agenda. Le samedi 13\u00a0ao\u00fbt, il atteint la fronti\u00e8re canadienne, 52\u00a0jours, 8\u00a0heures et 25\u00a0minutes apr\u00e8s avoir entam\u00e9 son p\u00e9riple. Vingt-deux heures plus t\u00f4t que Joe \u00ab&#8239;Stringbean&#8239;\u00bb McConaughy. Un nouveau patronyme se faufile dans le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Guinness Book<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au kilom\u00e8tre sept, on sort de la r\u00e9serve naturelle pour atterrir sur la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Zwinlaan<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La voiturette de golf s\u2019en est all\u00e9e pour de nouvelles aventures. Karel d\u00e9balle une barre \u00e9nerg\u00e9tique, pr\u00e9tend ne pas avoir eu le temps de d\u00eener. J\u2019y vois un \u00e9vident premier signe de d\u00e9faillance. Tout se passe comme pr\u00e9vu. Sur la plage, Tim nous fait de grands signes. Cinq minutes de pause s\u2019imposent, histoire de prendre ses clich\u00e9s. J\u2019ai soif. J\u2019en boirais de l\u2019eau de mer. Sautillements de boxeur, histoire d\u2019intimider l\u2019adversaire, montrer qu\u2019on est toujours dans le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">game<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, et nous voil\u00e0 repartis vers le Zwin. Je zieute la paire de gourdes enfonc\u00e9es dans les bretelles du sac \u00e0 dos de l\u2019ultratraileur. Un gars dr\u00f4lement pr\u00e9voyant, ce Karel. Qui apprend de ses erreurs. Qui sait tirer des enseignements de ses exp\u00e9riences, plus g\u00e9n\u00e9ralement.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Lorsqu\u2019il franchit la fronti\u00e8re canadienne, le 13\u00a0ao\u00fbt 2016, Karel rompt instantan\u00e9ment avec la course \u00e0 pied. Basta. Le corps est meurtri. Il lui faut six mois pour s\u2019en remettre. Puis la vigueur ressurgit. Une id\u00e9e commence \u00e0 chatouiller l\u2019athl\u00e8te. Il existe un deuxi\u00e8me sentier de randonn\u00e9e mythique aux \u00c9tats-Unis, sur l\u2019autre flanc du continent. \u00ab&#8239;Un peu&#8239;\u00bb plus court, mais plus pentu. Plus prestigieux, aussi. L\u2019Appalachian Trail. Scott Jurek, l\u00e9gende de l\u2019ultra-endurance, s\u2019y est douloureusement frott\u00e9, en 2015, portant le record de sa travers\u00e9e \u00e0 46\u00a0jours, 8\u00a0heures et 10\u00a0minutes. 3\u00a0510 kilom\u00e8tres, sur la cha\u00eene de montagnes des Appalaches, depuis le mont Springer, dans les for\u00eats de G\u00e9orgie, jusqu\u2019au sommet du mont Katahdin, dans le Maine. Un p\u00e9riple \u00e0 ce point \u00e9difiant que l\u2019Am\u00e9ricain en fera un bouquin, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">North.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00c0 propos de cette exp\u00e9rience, qu\u2019il finit dans un \u00e9tat de semi-conscience, heurtant violemment ses limites physiologiques, l\u2019homme \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais pleinement dans la douleur. J\u2019avais l\u2019impression de perdre mon propre corps.&#8239;\u00bb Karel se chauffe. Joe est partant, comme toujours. Le 18 juillet 2018, Karel s\u2019\u00e9lance sur le sentier. Depuis le PCT, le paradigme a chang\u00e9. Les gaillards sont mieux organis\u00e9s, connaissent leurs forces et leurs faiblesses. Karel choisit d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer d\u00e8s le premier jour la cadence pour se m\u00e9nager des nuits plus cons\u00e9quentes. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Sportivement, c\u2019\u00e9tait plus compliqu\u00e9 que le PCT. J\u2019ai couru plus vite, grimp\u00e9 plus vite. Mais mentalement, c\u2019\u00e9tait beaucoup plus simple. J\u2019avais plus d\u2019exp\u00e9rience. Surtout&nbsp;: je n\u2019avais aucune douleur.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Il essaye de m\u2019impressionner, c\u2019est s\u00fbr. Et \u00e7a fonctionne. Je l\u2019interromps \u00e0 hauteur de ces foutus sables meubles, ne prends plus la peine de me retenir de haleter&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Aucune douleur&#8239;? Comment c\u2019est possible&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Je prenais soin de moi. Je soignais mes pieds. J\u2019utilisais plusieurs paires de chaussettes par jour, je coupais mes ongles, je les traitais, je les lavais tous les jours&#8230;<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Comme les dents.<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Ah ah.\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Tu laves tes pieds et tu rentres trois mille bornes d\u2019Appalachian Trail sans douleur&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Rien d\u2019inconfortable. J\u2019aime bien les d\u00e9fis physiques. Je n\u2019aime pas avoir mal. M\u00eame si, avec le temps, j\u2019ai appris \u00e0 accepter la douleur, \u00e0 ne pas lui laisser prendre toute la place.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Sur ce chemin de randonn\u00e9e, Karel vit pleinement son immersion montagnarde. Contrairement au PCT o\u00f9 la douleur, les \u00e9ch\u00e9ances, les craintes, l\u2019objectif du record accaparaient son esprit, l\u2019homme appr\u00e9cie l\u2019instant. Il court. Et quand il court, le pass\u00e9 et le futur s\u2019\u00e9vaporent. Son \u00eatre est comme un r\u00e9ceptacle pour la beaut\u00e9 de son environnement, le chant des oiseaux, le son de ses pas, les odeurs de la nature. Ses sens se d\u00e9cuplent, il peut rep\u00e9rer, au nez, un animal ou un \u00eatre humain \u00e0 plusieurs dizaines de m\u00e8tres. Je ne suis pas un pro de la discipline, mais j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9cout\u00e9 des podcasts de Christophe Andr\u00e9, l\u2019un des premiers psychot\u00e9rapeutes fran\u00e7ais \u00e0 avoir introduit l\u2019usage de la m\u00e9ditation dans ses s\u00e9ances, assis en lotus sur un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">zafu<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ce que Karel Sabbe m\u2019explique me fait furieusement penser \u00e0 de la m\u00e9ditation. Il n\u2019a pourtant jamais sp\u00e9cialement travaill\u00e9 la chose. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est juste que quand tu cours assez longtemps, automatiquement, \u00e7a se produit. Tu es calme, tu touches \u00e0 une forme de pl\u00e9nitude. Tu ne fais qu\u2019un avec la nature. Tu te reconnectes avec ton instinct primaire. Tu sens que tu fais ce qu\u2019un homme est cens\u00e9 faire en tant qu\u2019humain.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Wow. Je ne sais pas s\u2019il s\u2019agit du soleil, des kilom\u00e8tres qui s\u2019accumulent, de ma cuite tenace de la veille qui prend progressivement une tournure agr\u00e9able, mais \u00e7a me parle, son histoire. Comme <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Eddy<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> me paye outrageusement pour pr\u00e9parer mes reportages, j\u2019ai lu <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Born to Run <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">de Christopher McDougall, livre qui a rencontr\u00e9 un franc succ\u00e8s international il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. L\u2019auteur y d\u00e9veloppe la th\u00e8se suivante&nbsp;: au fil de l\u2019\u00e9volution, par n\u00e9cessit\u00e9 de se nourrir, notre anatomie s\u2019est dot\u00e9e des principales caract\u00e9ristiques des animaux coureurs. \u00c0 commencer par le tendon d\u2019Achille, ce super \u00e9lastique qui restitue l\u2019\u00e9nergie lorsque notre pied percute le sol. Et puis il y a notre capacit\u00e9 \u00e0 transpirer par tous les pores de notre peau \u2014&nbsp;contrairement aux autres mammif\u00e8res \u2014&nbsp;pour r\u00e9guler notre temp\u00e9rature et \u00e9viter les coups de chaud. L\u2019\u00e9tat de mon t-shirt l\u2019atteste pr\u00e9sentement. L\u2019id\u00e9e, d\u00e9fendue dans le livre par Daniel Lieberman, pal\u00e9oanthropologue \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Harvard, est que les premiers repr\u00e9sentants du genre <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Homo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, pi\u00e8tres sprinteurs, progressivement remarquables en endurance, auraient pratiqu\u00e9 la chasse \u00e0 l\u2019\u00e9puisement. Selon Lieberman, pendant les grandes chaleurs de midi, ces lointains anc\u00eatres traquaient leurs proies sur de longues distances pour les amener dans un \u00e9tat d\u2019hyperthermie et de fatigue intenses. Il ne restait plus qu\u2019\u00e0 leur taper un caillou sur la t\u00eate, lorsqu\u2019ils s\u2019effondraient, et tout le monde passait \u00e0 table. Courir constituerait une n\u00e9cessit\u00e9 ancestrale grav\u00e9e dans nos g\u00e8nes. Que nos vies de flemmards s\u00e9dentaires ont \u00e9touff\u00e9 ces derniers si\u00e8cles. L\u2019impression que la course est inscrite dans son code g\u00e9n\u00e9tique, Karel m\u2019explique l\u2019avoir clairement sentie avant de parcourir le livre de McDougall. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Quand je l\u2019ai lu, je me suis dit&nbsp;: ce gars est dans le bon. J\u2019avais le sentiment bien \u00e9tabli qu\u2019on est fait pour pratiquer ce genre d\u2019activit\u00e9. Quand je cours, je sens une reconnexion avec ce que je suis cens\u00e9 \u00eatre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi. Juste courir, trouver de la nourriture, construire un abri. Des choses tr\u00e8s basiques. On a oubli\u00e9 un peu tout \u00e7a avec l\u2019\u00e9mergence du monde moderne.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Ce que les aficionados d\u2019ultra-endurance n\u2019oublieront pas, c\u2019est la jolie d\u00e9culott\u00e9e inflig\u00e9e par le Belge \u00e0 l\u2019Am\u00e9ricain sur le sentier de l\u2019Appalachian Trail. Avec un total de course de 41\u00a0jours, 7\u00a0heures et 39\u00a0minutes, Karel Sabbe am\u00e9liore le record de Scott Jurek de pile-poil cinq jours.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un petit quelque chose a peut-\u00eatre manqu\u00e9, durant cette aventure. Ce petit quelque chose, Karel l\u2019appelle <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">the wall<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Le mur. Un terme bien connu des marathoniens. Ils l\u2019emploient pour d\u00e9signer un ph\u00e9nom\u00e8ne physiologique, se manifestant g\u00e9n\u00e9ralement entre les kilom\u00e8tres 30 et 35, et qui correspond \u00e0 l\u2019\u00e9puisement des r\u00e9serves de glycog\u00e8ne. La panne s\u00e8che de carburant musculaire, somme toute. Pour Karel, le concept porte davantage sur son \u00e9tat d\u2019esprit. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Pour moi, le mur, c\u2019est quand tu es vraiment, vraiment fatigu\u00e9, en pleine douleur et que, tout \u00e0 coup, ton entreprise t\u2019appara\u00eet totalement insurmontable. Tu es soudainement s\u00fbr que tu ne vas pas \u00eatre capable de le faire. Tout esprit te dit&nbsp;: mec, tu es cram\u00e9, tes pieds sont bousill\u00e9s, tu te fais injustement du mal, tu dois t\u2019arr\u00eater maintenant. Quand tu regardes ce mur dans le blanc des yeux, que tu passes au travers, les effets sur le long terme sont incroyables. Tu en ressors plus r\u00e9silient. Tu gagnes des ann\u00e9es de vie, en termes d\u2019exp\u00e9rience. Apr\u00e8s l\u2019AT j\u2019ai senti que, peut-\u00eatre, je devais choisir un \u00e9v\u00e9nement o\u00f9 je me cognerais \u00e0 nouveau au mur.<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Another brick in the wall&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Another brick in the wall.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au kilom\u00e8tre quatre, les sentiers confortables du Zwin font place \u00e0 une vilaine portion de sable meuble. Karel Sabbe essaye de m\u2019avoir au cardio. Bien jou\u00e9. Je feins d\u2019en n\u2019avoir cure, lui glisse mes questions en me retenant de haleter.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La deuxi\u00e8me tourn\u00e9e de Marathon des Sables version Zwin m\u2019a entam\u00e9 les gambettes. Je commence \u00e0 percevoir les diff\u00e9rentes composantes de mon anatomie sous-pelvienne. Adducteurs, ischios, mollets, vo\u00fbtes plantaires manifestent une forme certaine de m\u00e9contentement. Karel interrompt notre course, consulte son GPS. L\u00e9g\u00e8re chute de tension. Je pense \u00e0 cette foutue gourde oubli\u00e9e \u00e0 l\u2019appartement. Je pense \u00e0 ce maudit triplex de standing, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re minute, compl\u00e8tement au-dessus de mes moyens, o\u00f9 l\u2019on a jug\u00e9 n\u00e9cessaire de te placer un ascenseur personnel pour passer de la cuisine au salon, mais totalement superflu d\u2019\u00e9quiper de stores occultants l\u2019\u00e9norme baie vitr\u00e9e de la chambre. Trois heures de sommeil, en ce qui me concerne, c\u2019est une trag\u00e9die humaine. Mon sparring-partner n\u2019est pas sensible \u00e0 cet argument. Tandis que nous reprenons notre course, il m\u2019indique du doigt la v\u00e9g\u00e9tation luxuriante \u2014&nbsp;un bon 80\u00a0centim\u00e8tres de hautes herbes, de chardons des dunes et de branchages \u2014&nbsp;qui borde le sentier. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est toujours comme \u00e7a, \u00e0 la Barkley.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La course des marathons de Barkley est probablement l\u2019ultra-trail le plus atypique et extr\u00eame qu\u2019ait enfant\u00e9 le genre humain. Elle a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour amener ses participants \u00e0 la limite du physiologiquement possible. Elle se d\u00e9roule dans le somptueux parc de Frozen Head, \u00e0 un peu plus de deux heures et demie \u00e0 l\u2019est de Nashville, la capitale du Tennessee. On doit son existence \u00e0 Gary \u00ab&#8239;Lazarus Lake&#8239;\u00bb Cantrell. Laz, pour les copains. Un barbu rigolo qui a compt\u00e9, dans sa jeunesse, parmi les plus illustres ultramarathoniens du monde. Chaque ann\u00e9e, depuis 1986, quarante intr\u00e9pides \u2014&nbsp;sur un millier de postulants \u2014&nbsp;tentent de relever le d\u00e9fi. Seuls quinze y sont parvenus jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Le concept&nbsp;: une boucle d\u2019une bonne trentaine de kilom\u00e8tres, pour approximativement 3\u00a0600 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 \u2014&nbsp;soit deux ascensions du mont Ventoux \u2014, \u00e0 r\u00e9it\u00e9rer cinq fois, parfois dans un sens, parfois dans l\u2019autre, en moins de soixante heures. Ah, j\u2019oubliais&nbsp;: la course se d\u00e9roule en dehors des sentiers, sans balise, avec, pour seul mat\u00e9riel, une carte, des notes et une boussole. Excusez-moi, j\u2019oubliais&nbsp;: il faut trouver quatorze livres bien planqu\u00e9s, \u00e0 chaque tour, et en arracher les pages qui portent le num\u00e9ro de dossard du coureur pour pouvoir continuer l\u2019aventure. Diable, j\u2019oubliais&nbsp;: cette course peut commencer entre minuit et midi, mais on n\u2019en sait rien tant que Laz n\u2019a pas expir\u00e9 dans sa conque \u2014&nbsp;un coquillage utilis\u00e9 comme instrument \u00e0 vent, \u00e0 l\u2019image du personnage de Ralph dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Sa Majest\u00e9 des Mouches<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Pour obtenir sa \u00ab&#8239;lettre de condol\u00e9ances&#8239;\u00bb, soit sa s\u00e9lection \u00e0 la course, il faut parvenir \u00e0 entrer en contact avec Lazarus Lake et lui envoyer une sorte de court essai sur le th\u00e8me&nbsp;: \u00ab&#8239;Pourquoi ferais-je un bon candidat pour la Barkley.&#8239;\u00bb Karel parvient \u00e0 communiquer avec Lazarus, lui parle du mur, lui raconte ses frasques sur le PCT, ses difficult\u00e9s, ses apprentissages. Il lui d\u00e9crit comment cette exp\u00e9rience l\u2019a renforc\u00e9. \u00c0 quel point il se sent plus \u00e0 m\u00eame de relever les d\u00e9fis quotidiens, de g\u00e9rer et surmonter les p\u00e9riodes difficiles que la vie finit toujours par infliger.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le matin du samedi 30 mars 2019, \u00e0 8&nbsp;h\u00a017, Joe passe sa t\u00eate \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la tente de Karel, plant\u00e9e \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres de la mythique barri\u00e8re foresti\u00e8re jaune de Frozen Head, ligne de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e de la Barkley. Lazarius vient de jouer de la conque, le supplice commencera dans l\u2019heure. Karel a dormi deux heures, tout au plus. Cette ann\u00e9e, Laz a concoct\u00e9 une Barkley \u00ab&#8239;compress\u00e9e&#8239;\u00bb. Plus courte, plus pentue. Karel est confiant. La grimpette <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">hardcore<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, c\u2019est son truc. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je pense que j\u2019ai un talent naturel pour \u00e7a. Quand je grimpe et que j\u2019arrive \u00e0 un sommet, deux secondes plus tard, je me sens d\u00e9j\u00e0 en forme. Pour d\u2019autres athl\u00e8tes, il faut parfois vingt minutes pour s\u2019en remettre.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Les semaines pr\u00e9c\u00e9dentes, Karel s\u2019est entra\u00een\u00e9 comme un dingue. \u00c0 Gand, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du centre de loisirs Blaarmeersen, il a d\u00e9nich\u00e9 une petite c\u00f4te bois\u00e9e, d\u2019une trentaine de m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9, qu\u2019il encha\u00eene plus de cent fois par sortie. Les autorit\u00e9s communales l\u2019ont officiellement rebaptis\u00e9 le \u00ab&#8239;Karel Sabbeberg&#8239;\u00bb. 9&nbsp;h\u00a017&nbsp;: Lazarius Lake tire une bouff\u00e9e sur sa cigarette. Les quarante-deux participants s\u2019\u00e9lancent. \u00c0 la fin du premier tour, un tiers des coureurs ont d\u00e9j\u00e0 jet\u00e9 l\u2019\u00e9ponge. La deuxi\u00e8me boucle est plus cors\u00e9e&nbsp;: la nuit, la temp\u00e9rature chute de 25\u00a0degr\u00e9s, passe sous z\u00e9ro. La for\u00eat n\u2019est plus que brume et torrents de boue. Karel s\u2019en amuse. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je me suis dit, okay, c\u2019est bien la Barkley. Les gens n\u2019exag\u00e9raient pas, c\u2019est compl\u00e8tement fou, tu ne vois \u00e7a nulle part ailleurs.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Les coureurs tombent comme des mouches. Parmi eux, des gars comme James Campbell, trois fois <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">finisher <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">de la Barkley par le pass\u00e9. Un peu avant 9&nbsp;h, le dimanche, Karel entame le troisi\u00e8me tour. Seuls cinq autres valeureux soldats l\u2019imitent. Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, la privation de sommeil commence \u00e0 se faire rudement sentir. Alors qu\u2019il escalade la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Stallion Mountain<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Karel oublie qu\u2019il est en course, d\u00e9ambule, b\u00e9at, dans la for\u00eat, s\u2019\u00e9merveille du paysage. Il reprend ses esprits et parvient \u00e0 rattraper le Fran\u00e7ais Guillaume Calmettes, en pleine souffrance. Les deux hommes se minent mutuellement le moral. Le timing devient tendu pour assurer l\u2019exploit. Les corps commencent \u00e0 l\u00e2cher. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Here comes the wall again<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Quand le Belge boucle le troisi\u00e8me des cinq tours, vingt minutes avant la fin du d\u00e9lai d\u2019exclusion \u2014&nbsp;36\u00a0heures \u2014, le mur a gagn\u00e9 la partie. Au campement, Joe et Emma \u2014&nbsp;sa\u00a0femme \u2014&nbsp;r\u00e9ceptionnent un Karel en forme de zombie, d\u00e9missionnaire. Mais toujours dans les temps. L\u2019homme avait \u00e9t\u00e9 cat\u00e9gorique avec son <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">crew\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">: s\u2019il d\u00e9cidait d\u2019abandonner, il fallait lui botter le train et le renvoyer dans les bois. \u00c0 21&nbsp;h\u00a016, Greig Hamilton et Karel Sabbe s\u2019\u00e9lancent <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">in extremis<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> dans le quatri\u00e8me tour. D\u00e8s la premi\u00e8re ascension, le N\u00e9o-Z\u00e9landais l\u00e2che les armes. Karel est le dernier homme debout de la Barkley 2019. Il acc\u00e9l\u00e8re le rythme, vient \u00e0 bout de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Chimney Tops<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, esp\u00e8re forcer l\u2019exploit. La fatigue est plus lourde que jamais. La nuit poisseuse. Le cerveau ne coop\u00e8re plus. Dans la descente de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Big Hell<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Karel s\u2019\u00e9gare, ne parvient pas \u00e0 trouver le second livre. Erre deux heures durant. Se persuade que sa boussole est d\u00e9magn\u00e9tis\u00e9e. Comprends que la bataille est finie. Il rebrousse chemin. Dans la descente de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Chimney Tops<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, des images d\u00e9chir\u00e9es, recoll\u00e9es, d\u00e9filent devant son regard. Le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, la barbe de Lazarus. Des dizaines de visages. C\u2019est aussi \u00e7a, la Barkley. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vu des choses qui n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0. Un arbre peut, par exemple, devenir un animal. Je l\u2019accepte. Je sais que ce n\u2019est pas la r\u00e9alit\u00e9. Quand tu commences \u00e0 voir des gens, \u00e7a devient plus dangereux. \u00c0 la Barkley, j\u2019ai parl\u00e9 avec un ancien <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">finisher<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Au cinqui\u00e8me tour, pendant six heures, il s\u2019\u00e9tait pris pour un \u00e9boueur. Il ramassait de la boue comme si c\u2019\u00e9taient des d\u00e9chets m\u00e9nagers. Il y a un autre gars qui entendait des gens crier, des gens qui lui parlaient. C\u2019est le genre d\u2019hallucinations que je n\u2019ai pas sp\u00e9cialement envie d\u2019exp\u00e9rimenter.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Pendant une course, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu des choses qui ne sont pas l\u00e0. Un arbre peut, par exemple, devenir un animal. Je l\u2019accepte. Je sais que ce n\u2019est pas vraiment la r\u00e9alit\u00e9. Quand tu commences \u00e0 voir des gens, l\u00e0, \u00e7a devient plus dangereux. \u00c0 la Barkley, j\u2019ai parl\u00e9 avec un ancien \u201cfinisher\u201d. Au cinqui\u00e8me tour, pendant six heures, il s\u2019\u00e9tait pris pour un \u00e9boueur. Il ramassait de la boue comme si c\u2019\u00e9tait des d\u00e9chets m\u00e9nagers. C\u2019est le genre d\u2019hallucinations que je n\u2019ai pas sp\u00e9cialement envie d\u2019exp\u00e9rimenter.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Karel Sabbe<\/figcaption><\/figure>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous voil\u00e0 sortis de la r\u00e9serve. Je pourrais \u00e9crire un roman sur l\u2019\u00e9tat de mes jambes. Karel me propose de poursuivre sur ce pi\u00e9tonnier de bord de mer d\u00e9nu\u00e9 de cuistax&nbsp;: nous cr\u00e9chons tous deux du c\u00f4t\u00e9 d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Albertstrand<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00e0 cinq kilom\u00e8tres de l\u00e0. J\u2019ai du mal \u00e0 expliquer pourquoi nous troquons la course pour la marche. La transition s\u2019op\u00e8re spontan\u00e9ment. Karel s\u2019arr\u00eate pour regarder sa montre et nous reprenons en marchant, voil\u00e0 tout.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il n\u2019est pas interdit de marcher, durant la Big Dog\u2019s Backyard Ultra. Personne ne vous emp\u00eache de dormir non plus. \u00c0 vrai dire, il n\u2019y a qu\u2019une r\u00e8gle&nbsp;: red\u00e9marrer, \u00e0 chaque heure pile, la m\u00eame boucle de 4,167 miles (6,706 kilom\u00e8tres). Encore et encore. Jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre le dernier \u00e0 la parcourir. Un autre prodigieux concept sorti de l\u2019esprit malicieux de Lazarus Lake. Avant octobre 2020, le record \u00e9tait port\u00e9 \u00e0 68\u00a0tours, soit 455\u00a0kilom\u00e8tres parcourus en 68\u00a0heures. Mais avant octobre 2020, Karel Sabbe n\u2019avait jamais particip\u00e9 \u00e0 la Backyard Ultra. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ce n\u2019est pas mon type de concept \u00e0 100&nbsp;%. Mais \u00e7a m\u2019int\u00e9ressait de me frotter \u00e0 un challenge purement mental. Ce concept de boucle, ne jamais savoir quand \u00e7a va finir, ne pas pouvoir compter sur la nature pour me ressourcer&#8230; J\u2019avais l\u2019impression que je pouvais sortir plus fort de cette exp\u00e9rience.\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Cette ann\u00e9e-ci, situation sanitaire oblige, la course am\u00e9ricaine est organis\u00e9e \u00e0 distance. Trois cents concurrents r\u00e9partis dans vingt et un pays. Karel aborde la comp\u00e9tition avec son mantra habituel&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">do or do not, there is no try.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Il sera le dernier homme debout. Il le sait. 6,7\u00a0kilom\u00e8tres en une heure, c\u2019est toujours faisable. Tout est dans la t\u00eate. Il suffit de faire le vide. D\u2019appr\u00e9cier la particularit\u00e9 de l\u2019instant. D\u2019accepter la difficult\u00e9. D\u2019accueillir le jour. D\u2019enlacer la nuit. C\u2019est la plus grande force que lui ont insuffl\u00e9 ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec le mur&nbsp;: une stabilit\u00e9 \u00e9motionnelle hallucinante. Vous ne surprendrez jamais Karel s\u2019enfiler une cannette de RedBull pour se donner du baume au c\u0153ur. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Quand tu bois un excitant, tu as une mont\u00e9e, o\u00f9 tu es hyper heureux, super motiv\u00e9, puis tu redescends. Et l\u00e0 \u00e7a devient dur. Moi, les variations sont moins intenses. Si je me sens bien, je ne cours pas plus vite. Si je me sens moins bien, je ne ralentis pas sp\u00e9cialement. Je me dis&nbsp;: OK, c\u2019est comme \u00e7a pour le moment.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Bien s\u00fbr, tout fait mal. Les pieds, les chevilles, les hanches, le dos. \u00c0 chaque tour, la douleur s\u2019intensifie. Peu importe&nbsp;: quatre ans plus t\u00f4t, ing\u00e9nu, inexp\u00e9riment\u00e9, na\u00eff, au pied du mur durant des semaines, Karel a reli\u00e9 la fronti\u00e8re canadienne depuis le sud de la Californie. Rien ne supplantera cette exp\u00e9rience originelle. Aucune Barkley, aucune Backyard. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je pense que si je finis un jour la Barkley, et je la finirai, peu importe \u00e0 quel point ce sera difficile, ma course la plus compliqu\u00e9e restera toujours le Pacific Crest Trail.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s 75\u00a0heures de course, soit 502\u00a0kilom\u00e8tres, Karel est <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">the last man standing<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> sur la Backyard Ultra 2020. \u00c9crasant le record pr\u00e9c\u00e9dent de sept boucles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans un monde sans pand\u00e9mie, Karel ne taperait pas la causette, sur la digue, avec un journaliste d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Eddy<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00e0 hauteur des villas quatre fa\u00e7ades de Knokke-le-Zoute. Dans un monde sans pand\u00e9mie, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, Karel disposerait d\u2019une ultime heure pour boucler le dernier tour de la Barkley. Bien s\u00fbr, son \u00e9chec fut riche d\u2019enseignements. Il n\u2019emp\u00eache&nbsp;: ce quatri\u00e8me tour inachev\u00e9 lui reste en travers de la gorge. Le cinqui\u00e8me nourrit tous ses fantasmes. En l\u2019an de gr\u00e2ce 2021, traverser l\u2019Atlantique est devenu plus ambitieux que de finir la course la plus difficile au monde. L\u2019homme a d\u00fb se r\u00e9signer \u00e0 rester au pays. A appris, depuis Knokke, qu\u2019aucun guerrier de cette \u00e9dition <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">light<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> n\u2019avait pu venir \u00e0 bout de la troisi\u00e8me boucle dans les temps. Il se console en regardant vers l\u2019\u00e9t\u00e9. Si tout se passe bien, il s\u2019\u00e9lancera sur les sentiers de la Via Alpina depuis la Slov\u00e9nie. Un d\u00e9nivel\u00e9 vertigineux. Bien pire que l\u2019Appalachian Trail. 2\u00a0500 kilom\u00e8tres \u00e0 travers les Alpes juliennes, les Dolomites, les Alpes du Lechtal, les Alpes bernoises, \u00e0 destination de Monaco. Retour aux premi\u00e8res amours. On passe devant un bistrot touristique. Lumi\u00e8res \u00e9teintes, chaises sur les tables. Je m\u2019interroge soudainement&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Tu bois des chopes, toi&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Oui.\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Pas de r\u00e9gime particulier&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Rien de vraiment sp\u00e9cial. Il y a des athl\u00e8tes qui ne consomment plus une goutte d\u2019alcool trois mois avant une course. Moi, je vais au bar avec mes potes la semaine qui pr\u00e9c\u00e8de. Ce que j\u2019accomplis, en tant qu\u2019athl\u00e8te, n\u00e9cessite tellement de force mentale\u2026 Je me pr\u00e9serve dans ma vie quotidienne. Et ces moments me renforcent.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il r\u00e9ajuste son sac \u00e0 dos, me lance un regard taquin. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019ai froid. On recommence \u00e0 courir&#8239;?&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et merde.\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&#8239;Eddy&#8239;\u00bb s\u2019est lanc\u00e9 un d\u00e9fi irrationnel&nbsp;: courir avec Karel Sabbe, nouveau monstre de l\u2019ultra-trail, et tenir le plus longtemps possible. 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