{"id":6754,"date":"2025-10-02T15:25:33","date_gmt":"2025-10-02T13:25:33","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6754"},"modified":"2025-12-17T13:52:23","modified_gmt":"2025-12-17T12:52:23","slug":"forest-jump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/forest-jump\/","title":{"rendered":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Aucune commune de Bruxelles ne ressemble autant \u00e0 Bruxelles que Forest. Une reproduction en miniature des vibrations de la capitale, entre la fermeture d\u2019une immense usine, la lutte des territoires men\u00e9e par les narcotrafiquants, la r\u00e9surrection d\u2019un vieux club de foot, l\u2019inflation du march\u00e9 de l\u2019immobilier, le d\u00e9crochage des finances publiques, le retour des arbres. Cette ancienne frange de la for\u00eat de Soignes devenue cit\u00e9 industrielle au xxe si\u00e8cle, et maintenant repaire d\u2019artistes, de dealers, d\u2019eurocrates et de n\u00e9o-urbains, d\u00e9roule une histoire digne d\u2019un \u00e9pisode de \u00ab&#8239;The Wire&#8239;\u00bb. Une commune de coteaux et d\u2019eaux qui ruissellent, qu\u2019on a pu comparer \u00e0 D\u00e9troit, Brooklyn, Montmartre et surtout sa voisine Saint-Gilles, et qui se trouve aujourd\u2019hui sur le rebord d\u2019un tremplin. Reste \u00e0 savoir o\u00f9 le grand saut la m\u00e8nera.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Forest est en pente. Un rond-point repose sur son point culminant, \u00e0 une hauteur de falaise normande, d\u2019o\u00f9 fuient huit rues comme les ruisseaux d\u00e9valaient les coteaux en des temps anciens et gonflaient la Senne en aval, \u00e0 dix-huit m\u00e8tres d\u2019altitude. Maudite pente, maudites eaux qui ont naufrag\u00e9 les habitants, qui les ont nourris aussi, qui leur m\u00e8nent la vie dure depuis le Moyen \u00c2ge. Alors comme partout ailleurs les riches se nichent en haut et les pauvres s\u2019agglutinent dans la vall\u00e9e, les courbes de niveau se lisent comme des lignes de graduation du pouvoir d\u2019achat. Quand il pleut dru, les gens d\u2019en bas scrutent l\u2019engorgement des sols le noeud au ventre, tandis que les gens des beaux parcs, les gens de l\u2019avenue des Villas, les gens du stade de foot et les gens de l\u2019Altitude Cent (le fameux point culminant) accueillent l\u2019intemp\u00e9rie avec gratitude, l\u2019eau vient soulager leurs vignes vierges et leurs hortensias.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l\u2019appelle la place de l\u2019Altitude Cent, mais notre compteur GPS indique nonante-cinqm\u00e8tres. La toponymie, par simplicit\u00e9, a voulu cet arrondi. Elle ob\u00e9it peut-\u00eatre aussi \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9ologique ancienne, lorsque le pic \u00e9tait plus haut, la pente plus raide encore. On a eu beau, \u00e0 partir de l\u2019\u00e8re industrielle, araser des cr\u00eates et exhausser des fonds, on a eu beau adoucir la d\u00e9clivit\u00e9, planter des peupliers et des saules, construire des \u00e9gouts, creuser des bassins, d\u00e9river les rivi\u00e8res, vo\u00fbter la Senne et la curer \u00e0 vif fond&nbsp;: l\u2019eau continue de foutre la trouille. L\u2019eau poissonneuse des ruisseaux, l\u2019eau glaciale des neiges fondues, l\u2019eau d\u00e9licieuse des sources qui jaillissaient des nappes souterraines \u00e0 mi-pente, et par-dessus tout l\u2019eau du ciel, celle des orages d\u2019\u00e9t\u00e9 et des longues pluies d\u2019hiver, toute cette f lotte qui finit sa course sur des plateformes de b\u00e9ton ou stagne trop longtemps sur une \u00e9paisse couche naturelle d\u2019argile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut suivre son fil, il nous m\u00e8ne o\u00f9 on veut. Au stade de l\u2019Union saint-gilloise, dans le quartier des deux parcs, th\u00e9\u00e2tre tous les quinze jours d\u2019une mise \u00e0 \u00e9bullition, quand neuf mille supporters se massent en pleine ville pour voir de leurs yeux la r\u00e9surrection d\u2019un vieux club semblable \u00e0 aucun autre. Il nous m\u00e8ne dans le quartier Saint-Antoine, o\u00f9 l\u2019on deale du cannabis et de la coca\u00efne \u00e0 la vitesse d\u2019une caisse de supermarch\u00e9, o\u00f9 des pistolets-mitrailleurs mettent des corps au sol, o\u00f9 les habitants tentent d\u2019avoir une vie digne, en d\u00e9pit des al\u00e9as. Il nous m\u00e8ne \u00e0 l\u2019usine Audi, ses immenses entrep\u00f4ts d\u00e9sormais fant\u00f4mes, il nous m\u00e8ne aux bars que les ouvriers embuaient le temps d\u2019un pif-paf de Jupiler avant de retourner \u00e0 leur cha\u00eene d\u2019assemblage, un village dans la ville dont le sort doit encore se d\u00e9cider. Il nous m\u00e8ne dans un marais ravissant \u00e0 la gen\u00e8se improbable, l\u00e0 o\u00f9 les eaux de ruissellement rencontrent les eaux stagnantes, noeud de tension entre le besoin de nature et le besoin de toiture. Il nous m\u00e8ne l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9crit l\u2019histoire de Forest, et par extension celle de Bruxelles. Sur le p\u00e9rim\u00e8tre de la commune, longtemps une humble agglom\u00e9ration rurale pr\u00e9serv\u00e9e de l\u2019action transformatrice de la capitale<sup>1<\/sup>, d\u00e9sormais une cit\u00e9 d\u00e9sindustrialis\u00e9e \u00e0 la population en forte croissance, se concentrent les grands enjeux propres \u00e0 la ville-monde. On dit d\u2019elle, parce que tous ses indicateurs se situent dans la moyenne, que c\u2019est une version miniaturede la R\u00e9gion bruxelloise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Forest est en pente. Faut-il lire la phrase au sens figur\u00e9&#8239;? Forest va-t-elle de plus en plus mal, se trouve-t-elle au bord d\u2019un pr\u00e9cipice&#8239;? Certains\u00a0 craignent que le d\u00e9m\u00e9nagement du stade ruine la commune et \u00e9teigne la ferveur populaire, que les factions de narcotrafiquants tissent leur toile partout dans les quartiers pauvres, que les disparit\u00e9s continuent d\u2019accro\u00eetre la violence sociale, que la nature ne cesse de reculer, les prix d\u2019enfler, les usines de fermer, l\u2019eau d\u2019inonder. Que le pouvoir local, partag\u00e9 entre les socialistes, les communistes et les \u00e9cologistes, ach\u00e8ve de couler les finances publiques. Forest est en pente, oui, mais ce peut \u00eatre une d\u00e9clivit\u00e9 positive. Un obstacle qui se franchit. Dans les rues de la commune, rues coquettes et rues souill\u00e9es, rues class\u00e9es et rues en chantier, on se surprend \u00e0 r\u00eaver \u2014&nbsp;au diable les esprits chagrins, les rageux, les d\u00e9faitistes, les vilains oiseaux&#8239;! \u2014&nbsp;on se surprend \u00e0 r\u00eaver d\u2019un grand saut vers un futur heureux.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">Le mythe du retour<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Forest s\u2019appelle Forest pour la simple raison qu\u2019autrefois, un manteau sylvestre couvrait ses versants. C\u2019\u00e9tait la frange occidentale de l\u2019immense for\u00eat charbonni\u00e8re de Soignes. L\u2019aristocratie y chassait les loups, les cerfs, les daims et surtout les sangliers, d\u2019\u00e9normes porcs sauvages aux canines \u00e9vers\u00e9es qui fichaient la p\u00e9toche aux princes du Moyen \u00c2ge et m\u00eame bien avant eux aux l\u00e9gionnaires romains. On y chasse aujourd\u2019hui la baballe, vingt-deux traqueurs \u00e0 la poursuite du cuir qui rend fou, et on f\u00eate la victoire dans les bars avec des plateaux de mousses et des pitas \u00e0 la viande d\u2019agneau en chantant Bruxelles ma ville je t\u2019aime, comme les ducs de Brabant f\u00eataient au vin de miel la mort d\u2019un grand cerf en sonnant la trompe de chasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette sombre for\u00eat de ch\u00eanes et de charmes, il ne reste que deux parcs majeurs s\u00e9par\u00e9s par un rond-point. Celui de Forest et celui de Duden. Jusqu\u2019il y a peu les chemins du premier se transformaient en ruisseaux ou en coul\u00e9es de boue au moindre orage, on voyait des parents manoeuvrer leur poussette entre les crevasses pleines de gadoue, des excentriques en bottes de marin-p\u00eacheur r\u00e9cup\u00e9rer un cerf-volant prisonnier des branchages. Tout \u00e7a c\u2019est du pass\u00e9, le parc vient d\u2019\u00eatre rouvert apr\u00e8s deux ans de travaux. Les m\u00e8res des quartiers populaires ont pu se r\u00e9approprier sa partie basse, ressortir leurs chaises de camping et leur pique-nique en regardant les gamins jouer. Les hipsters ont retrouv\u00e9 leurs habitudes sur les sommets, les jeunes parents en Bike43 ou en Tern se sont remis \u00e0 d\u00e9capsuler des bi\u00e8res IPA en haut de l\u2019avenue des Villas, et les gens bizarres ou les exhibitionnistes \u00e0 camper dans les buissons. Nulle trace, en revanche, des P\u00e9ruviens et des Chiliens qui jouaient au volley. Un volley \u00e9trange, le filet tendu tr\u00e8s haut, le cuir du ballon dur comme de la pierre. Les m\u00e8res sortaient les glaci\u00e8res et servaient les empanadas \u00e0 la pause. Un homme s\u2019occupait de r\u00e9colter l\u2019argent des paris, il circulait avec de fameuses liasses. Pour beaucoup, c\u2019\u00e9tait un gagnepain. Certains riverains affirment les avoir aper\u00e7us reprendre leurs activit\u00e9s sur un terrain vague pr\u00e8s de l\u2019Altitude Cent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le second est sans doute le parc urbain le plus film\u00e9 au monde. Ses h\u00eatres, ses fr\u00eanes et ses \u00e9rables sont retransmis dans les bars de toute l\u2019Europe, jusqu\u2019en Afrique et en Am\u00e9rique latine. C\u2019est ici, \u00e0 une altitude de soixante-deux m\u00e8tres (toujours d\u2019apr\u00e8s notre compteur GPS) que joue la meilleure \u00e9quipe de foot de Belgique. Son petit stade v\u00e9tuste n\u2019est pas autoris\u00e9 par l\u2019UEFA \u00e0 recevoir les plus grands clubs de Belgique, d\u00e8s lors la v\u00e9n\u00e9rable Ligue des champions se d\u00e9roulera hors de Forest, dans l\u2019enceinte d\u2019Anderlecht et bien s\u00fbr chez les adversaires, on ne verra pas Harry Kane ou Luis Enrique sur le trottoir de la chauss\u00e9e de Bruxelles, mais les bars le long du stade de l\u2019Union saint-gilloise recueilleront la foule des soirs de gala, et il en est ainsi d\u00e8s la premi\u00e8re rencontre face au PSV Eindhoven, un mardi de septembre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bi\u00e8res pression en terrasse devant le bloc de briques Art d\u00e9co du stade Joseph Marien. Soleil d\u2019arri\u00e8re-saison, atmosph\u00e8re encore calme \u00e0 quelques heures du match mais qui ne trompe personne, genre on vient de poser la casserole d\u2019eau sur le feu. Quand il se situe dans le champ gravitationnel du stade de l\u2019Union, Fabrizio apostrophe tous les passants. La plupart d\u2019entre eux lui rendent ses salutations d\u2019un abbraccio. Quelques-uns, des esprits forc\u00e9ment distraits, froncent les sourcils en le d\u00e9visageant, alors il leur dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Fabrizio\u2026 Ma si, Fabrizio Basano\u2026 Union Bhoys&#8239;!&#8239;\u00bb Le bourgmestre de Forest passe par l\u00e0 sur son v\u00e9lo \u00e0 longue queue, trois enfants et deux ballons de baudruche derri\u00e8re la selle. \u00ab&#8239;Ciao, Charles&#8239;!&#8239;\u00bb Le cycliste pince net ses manettes de freins, se tourne vers la terrasse, traverse la route et manque de se faire \u00e9craser par le SUV qui le talonnait, la marmaille avec. \u00ab&#8239;D\u00e9sol\u00e9, je dois filer, qu\u2019il dit \u00e0 Fabrizio. Je vais assister \u00e0 l\u2019inauguration d\u2019une guinguette.&#8239;\u00bb S\u00fbr qu\u2019on le reverra bient\u00f4t dans le coin, le ma\u00efeur, il est abonn\u00e9 \u00e0 l\u2019Union depuis pr\u00e8s de vingt ans, ses enfants viennent aussi, sa fille est une fan absolue et les copines de sa fille encore plus.<br \/>\nFabrizio aurait pu devenir un ultra de la Juventus de Turin2, un fanatique de Premier League, un supporter du Sporting d\u2019Anderlecht ou du FC Bruges. Il s\u2019est rendu dans ces stades, il n\u2019a pas aim\u00e9 devoir se pointer trois heures avant le coup d\u2019envoi pour assurer sa place, il n\u2019a pas aim\u00e9 la violence, le racisme, le virilisme, cette rage qui semblait couver chez chacun la semaine et jaillir en meute les soirs de match. Il n\u2019a pas aim\u00e9 l\u2019argent, les imports-exports de joueurs comme on sp\u00e9culerait sur des pur-sang, les salaires cent fois sup\u00e9rieurs au commun des mortels. Il a trouv\u00e9 en l\u2019Union saint-gilloise le n\u00e9gatif de ce sport devenu laid. Une atmosph\u00e8re au charme d\u00e9suet, la nostalgie d\u2019un foot en voie de disparition, le souvenir \u00e9mu de son enfance, le respect de la filiation&nbsp;: le stade o\u00f9 vous emm\u00e8ne votre p\u00e8re pour la premi\u00e8re fois sera celui de votre vie. \u00ab&#8239;Je suis dramaturge, dit Fabrizio. Et l\u2019Union, c\u2019est un r\u00e9cit \u00e0 peine croyable.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le p\u00e8re de Fabrizio n\u2019est pas encore n\u00e9 le soir o\u00f9 dix mille supporters marchent, flambeaux aux poings, de la barri\u00e8re de Saint-Gilles au parc Duden pour c\u00e9l\u00e9brer la pose de la premi\u00e8re pierre du stade. Les Apaches, comme on les appelle en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 leurs tacles de castard et leurs origines populaires, auront enfin une ar\u00e8ne \u00e0 la mesure de leur palmar\u00e8s. Mais la Grande Guerre est sur le point d\u2019\u00e9clater. Le premier match dans la nouvelle enceinte de vingt mille places ne se joue qu\u2019en 1919. L\u2019Union, d\u00e9j\u00e0 sept fois vainqueur du championnat de Belgique, d\u00e9croche encore quatre titres nationaux jusqu\u2019\u00e0 la Seconde Guerre mondiale, puis c\u2019est le lent d\u00e9clin fait de soubresauts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re fois que le p\u00e8re de Fabrizio emm\u00e8ne son gar\u00e7on au parc Duden, l\u2019Union vit ses derniers instants dans l\u2019\u00e9lite. Le club est endett\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, sauv\u00e9 de la radiation gr\u00e2ce \u00e0 son curateur et aux citoyens bruxellois, et transform\u00e9 en soci\u00e9t\u00e9 coop\u00e9rative. Devenu adulte, Fabrizio quitte Forest avant d\u2019y retourner au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Il d\u00e9couvre une commune chang\u00e9e, non plus industrielle mais r\u00e9sidentielle. Une partie de la vall\u00e9e est en proie aux \u00e9meutes, les Volvo 240 de la police communale traquent avec brutalit\u00e9 les racailles du quartier Saint-Antoine, un jeune gars du coin du nom de Tahar Elhamdaoui vient de sortir de taule, et un autre jeune gars du coin du nom d\u2019Ali Boulayoun participe au soul\u00e8vement populaire jusqu\u2019\u00e0 se faire courser par les flics et trouver refuge chez l\u2019habitant. Les caisses de Forest sont vides, les b\u00e2timents publics se d\u00e9labrent, l\u2019am\u00e9nagement urbain et les voiries vieillissent mal. On vient de tirer le dernier brassin de la Wiel\u2019s, une bi\u00e8re blonde \u00e0 basse fermentation promise \u00e0 l\u2019homme de la rue d\u00e8s son importation d\u2019Allemagne et produite pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle au bord de la Senne. Volkswagen a cess\u00e9 d\u2019assembler des Coccinelle et fabrique maintenant des milliers de Passat, la superficie de l\u2019usine locale atteint son apog\u00e9e. Les petites industries alentour ferment les unes apr\u00e8s les autres. La population chute. L\u2019Union saint-gilloise barbote en troisi\u00e8me division.<br \/>\nLe stade re\u00e7oit quelques centaines de personnes, des irr\u00e9ductibles comme Fabrizio qui s\u2019accrochent au mythe du retour. Les vieux supporters meurent, les jeunes ne les remplacent pas. Les tribunes derri\u00e8re les goals sont mang\u00e9es par les h\u00eatres et les fr\u00eanes. La capacit\u00e9 d\u2019accueil de l\u2019enceinte a chut\u00e9 \u00e0 six mille places. Le club est \u00e0 nouveau proche de la banqueroute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le salut viendra-t-il du pays natal de Fabrizio, que son p\u00e8re et sa m\u00e8re, tous deux ouvriers \u00e0 Turin, ont quitt\u00e9 pour trouver un salaire en Belgique&#8239;? Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, une soci\u00e9t\u00e9 italienne rach\u00e8te les parts de la coop\u00e9rative de l\u2019Union.<br \/>\n\u00ab&#8239;Elle avait sa fa\u00e7on de faire&#8239;\u00bb, r\u00e9sume pudiquement Enrico Bove, patron du club de 2004 \u00e0 2007 puis de 2010 \u00e0 2012. \u00ab&#8239;Ce n\u2019\u00e9tait pas la meilleure, mais ce n\u2019\u00e9tait pas la pire.&#8239;\u00bb Les nouveaux propri\u00e9taires promettent monts et merveilles aux valeureux supporters, circulent en Porsche dans les rues de Forest, ripaillent \u00e0 tous les restaurants en jurant de r\u00e9gler leur note au prochain couvert, importent \u00e0 tour de bras des joueurs du Br\u00e9sil ou de G\u00e9orgie, des ados sans le sou qui d\u00e9barquent un beau matin \u00e0 la gare de Bruxelles-Midi, \u00e0 qui on demande parfois d\u2019enfiler un maillot le soir m\u00eame dans la vieille enceinte \u00e0 moiti\u00e9 vide du parc Duden, sous un rideau de pluie. Fabrizio n\u2019en garde pas un doux souvenir. \u00ab&#8239;Ils sont venus avec leur beau langage et leurs belles cartes de visite, mais ces mecs ont quasiment mis l\u2019Union sur la paille.&#8239;\u00bb Sous la direction des Italiens, l\u2019\u00e9quipe creuse sa tombe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le match de barrage pour \u00e9viter la rel\u00e9gation en derni\u00e8re division face \u00e0 Bourg-L\u00e9opold, en mai 2013, a la gueule d\u2019une veill\u00e9e fun\u00e8bre. \u00c0 la 94e minute, le score est de deux buts \u00e0 trois en faveur du club limbourgeois. La moiti\u00e9 du public a fich\u00e9 le camp, l\u2019arbitre porte son sifflet aux l\u00e8vres, et l\u2019homme d\u2019affaires allemand J\u00fcrgen Baatzsch s\u2019appr\u00eate \u00e0 quitter les tribunes dans un soupir d\u00e9finitif, lorsqu\u2019un stagiaire italien de la Commission europ\u00e9enne frappe la balle avec son mauvais pied et marque le but de l\u2019\u00e9galisation. C\u2019est Ignazio Cocchiere, \u00e0 qui les supporters voueront longtemps un culte et d\u00e9dieront un chant&nbsp;: \u00ab&#8239;Il pr\u00e9f\u00e8re le stoemp aux p\u00e2tes au pesto, viva Ignazio&#8239;!&#8239;\u00bb Oui, le salut est venu du pays natal de Fabrizio, qui se laisse submerger par l\u2019\u00e9motion sur son si\u00e8ge, comme le futur bourgmestre Charles Spapens alors \u00e2g\u00e9 de 30 ans, quand d\u2019autres se hissent par-dessus les barri\u00e8res pour baiser le cr\u00e2ne du stagiaire de la Commission. L\u2019Union l\u2019emporte aux penalties et se maintient en D3. J\u00fcrgen Baatzsch, alors l\u2019un des principaux sponsors du club, rach\u00e8te les parts des Italiens. Sous son impulsion, les finances sont assainies et l\u2019\u00e9quipe grimpe en D1B (l\u2019antichambre de l\u2019\u00e9lite) o\u00f9 elle se maintient sans difficult\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis en 2018, arrive le L\u00e9zard. Il a attrap\u00e9 ce surnom autour des tables de poker de Brighton o\u00f9 son sang-froid extr\u00eame, dans les nineties, lui rapportait gros. Sa fortune a enfl\u00e9 dans le secteur des jeux de hasard, puis sa science\u00a0des datas s\u2019est mise \u00e0 ausculter le foot. Tony Bloom voulait r\u00e9duire statistiquement la part d\u2019incertitude inh\u00e9rente \u00e0 la discipline en ayant recours \u00e0 des pr\u00e9dictions sur la fa\u00e7on de marquer de tel ou tel footballeur. Il a d\u00e9pens\u00e9 des millions de livres dans la collecte de donn\u00e9es sur des joueurs de tous les championnats europ\u00e9ens, et encore d\u2019autres millions pour payer des docteurs en statistiques qui ont pass\u00e9 ces donn\u00e9es au tamis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9thode de Tony Bloom, lorsqu\u2019il rach\u00e8te l\u2019Union, semble d\u00e9sormais au point. Se fiant \u00e0 son flair reptilien, le parieur anglais doute peu de sa r\u00e9ussite \u00e0 venir. \u00ab&#8239;Il a consid\u00e9r\u00e9 notre club comme un gisement de p\u00e9trole inexploit\u00e9&#8239;\u00bb, r\u00e9sume Fabrizio, qui faisait alors partie du conseil d\u2019administration. D\u2019autant que Bloom croit voir dans l\u2019\u00e2me de l\u2019Union des similitudes avec certains old clubs de Premier League comme Liverpool ou West Ham, un club proche des habitants, qui sert la soupe populaire dans les quartiers en souffrance de Saint-Gilles et Forest. Le param\u00e8tre n\u2019est pas sans importance, car le L\u00e9zard croise ses donn\u00e9es sportives avec le profil psychologique des joueurs, leur facult\u00e9 \u00e0 aimer l\u2019Union dans le futur et se plaire \u00e0 Bruxelles, le mariage possible entre la personnalit\u00e9 d\u2019un transfert entrant et la club culture de l\u2019\u00e9quipe qui l\u2019accueille. Le scouting par datas am\u00e8ne le staff unioniste \u00e0 recruter un joueur du FC Kalju, dans la banlieue de Tallinn, ou un autre en D3 allemande, en faire des machines \u00e0 gagner au parc Duden avant de les revendre dix ou vingt fois le prix dans les meilleurs championnats du monde. Pr\u00e9sent\u00e9e comme un oiseau pour le chat lors de son grand retour dans l\u2019\u00e9lite en 2021, un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s l\u2019avoir quitt\u00e9e, l\u2019Union manque de peu le titre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le conte de f\u00e9es ensorcelle la moiti\u00e9 de Forest et Saint-Gilles. Le stade affiche sold-out tous les quinze jours. Le public poursuit sa mue. Aux vieux de la vieille des Marolles ou du Parvis se sont joints les artistes, les eurocrates, les expatri\u00e9s fran\u00e7ais et les jeunes bien-n\u00e9s s\u00e9duits par l\u2019ambiance pacifiste qui r\u00e8gne au parc Duden. \u00ab&#8239;Qu\u2019on nous traite de bobos, \u00e7a me passe au-dessus de la t\u00eate, assure Fabrizio. C\u2019est un biais m\u00e9diatique entretenu par des journalistes qui ne voient que leurs semblables. Notre stade a toujours \u00e9t\u00e9 le miroir de nos communes de r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;: Forest, Saint-Gilles, un peu Ixelles, un peu Uccle. Le foot, c\u2019est territorial.&#8239;\u00bb Les femmes trouvent leur place comme dans aucun autre stade de division 1, elles n\u2019ont pas de crainte \u00e0 se pointer seules et les plus militantes en appellent, sur les r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 l\u2019abolition du masculinisme qui pourrit le monde du foot. Les enfants aussi garnissent les trav\u00e9es, ceux qui viennent avec leurs parents et les kets solitaires qui empilent les gobelets r\u00e9utilisables soumis \u00e0 caution, on en voit certains se promener en \u00e9quilibristes avec des tours de quatre m\u00e8tres de haut qu\u2019ils vont transformer en cash au Club House, \u00e7a peut monter jusqu\u2019\u00e0 cent balles la soir\u00e9e. Des ados en veste Northface et lunettes noires prennent un air m\u00e9chant et l\u00e8vent le majeur \u00e0 l\u2019adresse du public adverse, ils sont fiers d\u2019appartenir aux Union Bhoys, le club de supporters cofond\u00e9 par Fabrizio en 2001. Un club qui se d\u00e9clare antifasciste et antiraciste, qui se dit h\u00e9ritier de l\u2019esprit des Apaches, et qui tient pour devise cette strophe du Chant des goals&nbsp;: \u00ab&#8239;Toujours vainqueurs, jamais asservis&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour son premier match parmi les grands d\u2019Europe, les Unionistes ram\u00e8nent la victoire. Trois goals face au PSV, autant d\u2019exultations \u00e0 l\u2019Union\u2019s Taverne et au Club House, et un silence astral dans l\u2019enceinte Joseph Marien. Le projet de construction d\u2019un nouveau stade de seize mille places dans le quartier du Bempt, entre un virage du ring et les hangars d\u2019Audi, pourrait donner un tour d\u00e9finitif \u00e0 la sc\u00e8ne, toutes comp\u00e9titions confondues. Une \u00e9rection qu\u2019on dit in\u00e9vitable si l\u2019Union veut jouer les matchs europ\u00e9ens \u00e0 domicile et cesser de perdre de l\u2019argent en louant le stade du RSC Anderlecht au lieu d\u2019engranger les recettes de sa propre billetterie. \u00c9videmment il y a le b\u00e9ton qu\u2019il va falloir couler, mais pour les propri\u00e9taires du club et les autorit\u00e9s, c\u2019est le prix \u00e0 payer quand on joue la Ligue des champions. \u00ab&#8239;Qui \u00e7a va d\u00e9ranger, se demande l\u2019ancien pr\u00e9sident Enrico Bove, un stade de taille modeste au bord d\u2019un ring, dans un zoning industriel, avec un match tous les dix jours&#8239;?&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La perspective chagrine de nombreux supporters, qui disent qu\u2019on ne transpose pas comme \u00e7a l\u2019\u00e2me d\u2019un club d\u2019un coin \u00e0 l\u2019autre de Forest. Pour se consoler, on peut toujours se raccrocher aux symboles. Le nouveau stade ram\u00e8nerait l\u2019Union l\u00e0 o\u00f9 il jouait ses premiers matchs \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, dans ce qu\u2019on appelait la plaine du Sud. C\u2019\u00e9tait une r\u00e9gion de prairies par temps sec et de mar\u00e9cages les jours de fortes pluies. Les saules \u00e9taient battus par les vents, les pommiers sauvages ravitaillaient les joueurs sur le chemin du retour, et le puissant courant de la Senne leur filait des envies d\u2019\u00e9vasion.<\/p>\n<p class=\"h5\" style=\"text-align: justify;\">flat white \u00e0 crackland<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ali Boulayoun jette un paquet de clopes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son clavier. \u00c9crit en espagnol sur le pacson&nbsp;: FUMAR MATA. Fumer tue.<br \/>\nLe tabac tue \u00e0 force de se le fourrer dans les poumons, et le cannabis tue \u00e0 force de le dealer par kilos dans le quartier Saint-Antoine.\u00a0 Nous ne sommes maintenant plus qu\u2019\u00e0 trente et un m\u00e8tres au-dessus du niveau de la mer, \u00e0 un gros jump de celui de la Senne. Ali dirige la Maison des jeunes de Forest depuis vingt-cinq ans, il a vu d\u00e9filer de bons gars et de futurs bandits. Il a perdu des gamins, comme il dit. Dardour se d\u00e9marquait des autres par son haut potentiel. Il a pass\u00e9 toute son adolescence \u00e0 la \u00ab&#8239;Maison&#8239;\u00bb. Ses sourcils noirs se sont \u00e9paissis, ses cheveux ont boucl\u00e9, son nez s\u2019est un peu \u00e9cras\u00e9, des poils de l\u2019\u00e2ge ingrat lui ont fait une moustache. Ali lui pr\u00e9disait un grand avenir. Il lui disait&nbsp;: tu vas aller loin. \u00ab&#8239;Je l\u2019imaginais devenir c\u00e9l\u00e8bre, mais pas pour ces raisons-l\u00e0\u2026&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maudit crack, maudite herbe qui pourrit la vie dans la vall\u00e9e, qui nourrit aussi, qui aide \u00e0 supporter cette existence de moins que rien, cette herbe et cette poudre qui ne proviennent pas du ruissellement en amont, mais de vastes eaux libres \u00e0 peine plus bas, au-del\u00e0 de l&rsquo;estuaire de l&rsquo;Escaut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mal est maintenant fait, et la cour d\u2019assises de Bruxelles a condamn\u00e9 Mohamed-Amine Dardour \u00e0 la perp\u00e9tuit\u00e9. Ce gosse qui grandissait si bien\u2026 Son p\u00e8re \u00e9tait \u00ab&#8239;une cr\u00e8me&#8239;\u00bb, sa m\u00e8re bossait au service des pensions, son fr\u00e8re comme photographe, il avait un cadre pour r\u00e9ussir, pourquoi a-t-il fallu que \u00e7a parte en sucette&#8239;? Ali Boulayoun sent le d\u00e9sespoir le gagner. \u00ab&#8239;J\u2019en ai marre, je suis d\u00e9pit\u00e9. Et pourtant, j\u2019ai la carapace bien dure\u2026 Mais mate un peu ces jeunes, on les chasse de partout. Ils ont le QI ramolli, ils n\u2019ont aucune perspective. Ils ne foutent rien. Ils voient leurs potes qui s\u2019ach\u00e8tent des baskets et qui roulent en Poppy juste avec le deal, qu\u2019est-ce que tu veux qu\u2019ils terminent l\u2019\u00e9cole&#8239;?<br \/>\nEt moi ici, je n\u2019ai plus une thune. Je suis \u00e0 moins vingt-cinq mille euros, je vais devoir licencier. Sauf que je n\u2019ai m\u00eame pas de quoi payer les pr\u00e9avis\u2026 Les blind\u00e9s sont toujours un peu plus blind\u00e9s, les pauvr\u00e9s toujours un peu plus pauvr\u00e9s.<br \/>\nLe CPAS de Forest vient de perdre vingt emplois<sup>3<\/sup>, tout ce qui existe va \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9. C\u2019est une belle commune, une belle planque pour ceux qui ont du pognon, mais \u00e0 deux rues des grandes villas tu as des cr\u00e8ve-la-dalle, voil\u00e0 dans quel merdier on est. J\u2019en ai marre de lutter contre le syst\u00e8me. J\u2019ai plus envie.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il dit qu\u2019avant le coup de filet de 2024, Saint-Antoine c\u2019\u00e9tait \u00ab&#8239;Crackland&#8239;\u00bb. Autrement plus pourri qu\u2019en 1991, lors des fameuses \u00e9meutes&#8239;; et d\u2019ailleurs Ali pr\u00e9f\u00e8re parler des \u00ab&#8239;turbulences&#8239;\u00bb de 1991. C\u2019\u00e9tait en mai, l\u2019hiver avait trop dur\u00e9, il neigeait encore \u00e0 la c\u00f4te vingt jours plus t\u00f4t, alors aux premi\u00e8res douceurs tout le monde est sorti. \u00c7a faisait du bien,<br \/>\nse d\u00e9gager de ces piaules o\u00f9 s\u2019entassaient les familles, faire comme les cousins rest\u00e9s au Maghreb et retrouver la rue, occuper la place publique m\u00eame quand on est m\u00f4me. Vivre une ambiance de village autour de l\u2019\u00e9glise Saint-Antoine de Padoue tenue par le gentil p\u00e8re Fernand. Le probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 foutre \u00e0 part zoner \u00e0 la Maison des jeunes ou chez le loueur de cassettes VHS, et la seule bo\u00eete de nuit du coin \u00e9tait fr\u00e9quent\u00e9e par des riches qui garaient leur Ferrari devant les logements des pauvres et pissaient dans leur bo\u00eete aux lettres. C\u2019est comme si les autorit\u00e9s n\u2019avaient pas pens\u00e9 que ces immigr\u00e9s de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration resteraient ici toute leur vie, que la Belgique \u00e9tait leur pays, qu\u2019ils avaient droit aux m\u00eames chances que les bourgeois du haut de la ville. Certains dealaient sur des trottoirs mal \u00e9clair\u00e9s, trou\u00e9s, abandonn\u00e9s des services publics. Des enfants les regardaient. Les flics de Forest organisaient des descentes dans la rue pour ramener l\u2019ordre avec des m\u00e9thodes de cowboys, le moteur de leurs Volvo 240 sonnait l\u2019alerte et tout le monde plongeait sous les voitures. Les jeunes les appelaient les SS. La police locale ne voulait pas laisser le terrain aux unit\u00e9s affect\u00e9es \u00e0 l\u2019antibanditisme de la gendarmerie, il fallait montrer les muscles. Et les bandes du quartier leur rendaient g\u00e9n\u00e9reusement leurs coups.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a suffi d\u2019un contr\u00f4le de flic abusif sur un jeune motard dont la plaque d\u2019immatriculation \u00e9tait tordue pour que le quartier prenne feu. On aurait dit, plusieurs jours durant, un territoire occup\u00e9. Des cabines t\u00e9l\u00e9phoniques volent en \u00e9clats, des voitures sont saccag\u00e9es, les cocktails Molotov fusent d\u2019une rue \u00e0 l\u2019autre. Ali Boulayoun se souvient s\u2019\u00eatre r\u00e9fugi\u00e9 dans une maison o\u00f9 se massaient d\u00e9j\u00e0 des dizaines d\u2019\u00e9meutiers. La police enferme pr\u00e8s de deux cents personnes dans les casernes d\u2019Etterbeek. La Derni\u00e8re Heure titre en une du 13 mai&nbsp;: \u00ab&#8239;Bruxelles a peur&#8239;\u00bb. Le calme finit par revenir sans mort ni bless\u00e9 grave \u00e0 d\u00e9plorer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tahar Elhamdaoui n\u2019a pas particip\u00e9 aux \u00e9meutes, il avait un taf \u00e0 \u00c9tangs Noirs, et puis il ne voulait plus mettre le moindre orteil dans l\u2019engrenage de la violence qui avait men\u00e9 son p\u00e8re en prison, son p\u00e8re qui avait ouvert l\u2019un des premiers restos marocains de Bruxelles \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, son p\u00e8re qui faisait des \u00ab&#8239;conneries&#8239;\u00bb, son p\u00e8re \u00e0 qui il ne voulait surtout pas ressembler. Tahar bosse comme gar\u00e7on de salle \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Saint-Pierre quand un ancien gars de l\u2019orphelinat l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 son insu pour une exp\u00e9dition mortelle \u00e0 la batte de baseball. Un r\u00e8glement de comptes entre les deux amants de la m\u00eame femme, dont Tahar se rend complice. Le voil\u00e0 en taule comme son p\u00e8re avant lui, dans l\u2019aile A de la prison de Forest, \u00e0 partager sa cellule avec un schizophr\u00e8ne qui a but\u00e9 trois types. Pour tromper l\u2019ennui, il trouve un emploi au sein du p\u00e9nitencier quand les autres d\u00e9tenus n\u2019attendent que leurs m\u00e9docs ou la possibilit\u00e9 du suicide, et lui vient une certitude&nbsp;: le travail est l\u2019unique moteur de la r\u00e9insertion sociale. Il en fera son m\u00e9tier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps a pass\u00e9 depuis les \u00e9meutes de 1991, Saint-Antoine s\u2019est embelli. Il n\u2019y a plus de loueur de cassettes VHS, mais des activit\u00e9s sportives gratuites, de la rem\u00e9diation scolaire, un centre culturel, des antennes de quartier pour animer les jeunes du coin, des plaines de jeux l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on trouvait des places de parking. Des arbres. Des plantes qui grimpent jusqu\u2019aux balcons en fer forg\u00e9 et aux fen\u00eatres \u00e0 encorbellement. Un caf\u00e9 o\u00f9 l\u2019on sert le flat white au lait d\u2019avoine. Une salle d\u2019escalade \u00e0 douze euros la s\u00e9ance dans l\u2019\u00e9glise Saint-Antoine. Bient\u00f4t la r\u00e9habilitation d\u2019un vieux cin\u00e9ma de quartier derri\u00e8re la m\u00eame \u00e9glise. Des maisons de contrema\u00eetre qu\u2019on vend 2 350 euros le m\u00e8tre carr\u00e9. Il y a aussi de la drogue en tr\u00e8s grandes quantit\u00e9s, facilement accessible. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle que Mohamed-Amine Dardour a vrill\u00e9. \u00ab&#8239;Il \u00e9tait tomb\u00e9 dans la culture de l\u2019\u00e9chec scolaire, il avait besoin d\u2019argent, explique Ali. Comme il est intelligent et que les affaires ont tout de suite bien march\u00e9, il est rapidement devenu chef de la petite place. La thune entrait par mallettes enti\u00e8res dans les nourrices. Toi tu trimes tout le mois pour 2 500 euros, lui \u00e7a lui prenait une journ\u00e9e. C\u2019est \u00e7a qui a chang\u00e9. Beaucoup d\u2019argent en peu de temps. Et les armes \u00e0 feu, faciles \u00e0 se procurer. Et les r\u00e9f\u00e9rences, aussi. Faut pas croire, la bande \u00e0 Dardour \u00e7a lisait pas Victor Hugo, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t les s\u00e9ries, la Mocro Maffia4, Instagram et Snapchat. Il n\u2019y a plus personne qui fait autorit\u00e9 sur eux, ni le prof, ni le p\u00e8re, ni le fr\u00e8re. Va savoir la quantit\u00e9 de poudre qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient mis dans le nez cette nuit-l\u00e0, va savoir dans quel film ils se croyaient.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, la premi\u00e8re vague du Covid-19 a rel\u00e2ch\u00e9 son \u00e9treinte. Soufiane Benali, 23 ans, zone avec deux potes devant le salon-lavoir de la rue Alfred Orban quand le canon d\u2019un pistolet-mitrailleur Uzi situ\u00e9 sur le trottoir oppos\u00e9 tire vingt-quatre douilles de calibre neuf millim\u00e8tres. La rafale tue Soufiane Benali et blesse les deux autres. Dardour et son complice Youssef Jeddi viennent-ils de liquider un rival de taille dans la lutte pour le contr\u00f4le du narcotrafic sur le territoire de Saint-Antoine&#8239;? Ou alors, comme le d\u00e9fendront bec et ongles les proches de la victime, s\u2019agissait-il d\u2019une vengeance, l\u2019\u00e9pilogue tragique d\u2019un duel entre le clan Dardour, qui avait transform\u00e9 le quartier en zone de non-droit, et le clan Benali, qui voulait faire cesser le deal et ramener la tranquillit\u00e9 dans les rues&#8239;? Dans une hypoth\u00e8se comme dans l\u2019autre, Bruxelles vient d\u2019enregistrer sur son territoire l\u2019une des premi\u00e8res fusillades li\u00e9es \u00e0 la vente de stup\u00e9fiants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux meurtriers prennent la fuite dans l\u2019Opel Corsa aux jantes noires immatricul\u00e9e au nom de la m\u00e8re de Dardour. L\u2019enqu\u00eate est confi\u00e9e \u00e0 la brigade de proximit\u00e9 Silva, qui conna\u00eet personnellement certains membres des gangs du quartier. L\u2019agent P. N. commet d\u00e8s le premier jour de la mission une \u00ab&#8239;grave erreur&#8239;\u00bb5, selon les termes de la police<br \/>\njudiciaire f\u00e9d\u00e9rale qui reprendra l\u2019enqu\u00eate \u00e0 z\u00e9ro. Il fournit \u00e0 trois ca\u00efds de Saint-Antoine, en violation du secret d\u2019instruction, une photo de Dardour et Jeddi. Le but de la manoeuvre&nbsp;: qu\u2019ils aident la brigade \u00e0 retrouver les suspects. Dans le quartier, on surnomme ces trois ca\u00efds, coutumiers des vols \u00e0 main arm\u00e9e et de la vente de stup\u00e9fiants, les \u00ab&#8239;Sh\u00e9rifs&#8239;\u00bb. Ils se lancent aussit\u00f4t dans une chasse \u00e0 l\u2019homme de leur cru. Ils ram\u00e8nent au commissariat des types qu\u2019ils ont tabass\u00e9s pour leur faire cracher le lieu de la planque des meurtriers. Ils fouinent de force dans les t\u00e9l\u00e9phones de pr\u00e9sum\u00e9s t\u00e9moins. Ils descendent jusqu\u2019\u00e0 Marseille, avec l\u2019assentiment de la brigade, o\u00f9 d\u2019apr\u00e8s leurs informations se terrent les deux assassins. En bord de M\u00e9diterran\u00e9e, les Sh\u00e9rifs fouillent les parkings, les campings, les bars et les h\u00f4tels, distribuent des cartes de la police de Forest, en vain. La petite milice rentre bredouille \u00e0 Bruxelles. Une semaine apr\u00e8s la fusillade, Dardour et Jeddi se pr\u00e9sentent de leur plein gr\u00e9, sans que l\u2019on sache jamais pourquoi, aux bureaux de la police f\u00e9d\u00e9rale. Ils reviennent d\u2019un bref s\u00e9jour \u00e0 Marseille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dardour est lib\u00e9r\u00e9 sous surveillance, mais il sectionne son bracelet \u00e9lectronique en 2023 et dispara\u00eet des radars. On retrouve le fugitif un an plus tard, il coule des jours peinards \u00e0 Torremolinos en compagnie de Jeddi (lui aussi en fuite) et d\u2019un bon gros pistolet-mitrailleur. Le complice de Dardour est remis aux autorit\u00e9s belges, mais la police espagnole<br \/>\nlib\u00e8re par erreur Dardour lui-m\u00eame. Deux mois plus tard, Dis\u2019, comme on le surnommait \u00e0 Forest (pour \u00ab&#8239;Disjonct\u00e9&#8239;\u00bb) se filme en train de rouler \u00e0 contresens sur la bande centrale de l\u2019autoroute, drogu\u00e9 au gaz hilarant, le compteur \u00e0 160 \u00e0 l\u2019heure. Et si ce v\u00e9hicule de la mort percutait frontalement une famille, des enfants&#8239;? La Volkswagen Polo est signal\u00e9e, les policiers la localisent \u00e0 l\u2019arr\u00eat dans une ruelle de la banlieue de Malines et trouvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur un homme endormi. Ils ne tardent pas \u00e0 reconna\u00eetre le criminel qui figure sur la liste des Belgium\u2019s Most Wanted, les bandits les plus recherch\u00e9s du pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Dardour est arr\u00eat\u00e9 pour de bon, le quartier Saint-Antoine o\u00f9 il faisait r\u00e9gner la loi n\u2019a pas trouv\u00e9 l\u2019apaisement. Le trafic s\u2019est m\u00eame intensifi\u00e9, comme dans toutes les communes du croissant pauvre de Bruxelles. Une fusillade \u00e9clate sur le parvis de l\u2019\u00e9glise en mars 2024, les riverains d\u00e9couvrent au petit matin, sur le chemin du travail, quatre-vingts douilles au sol, soixante-deux impacts de balles perdues fich\u00e9es dans les fa\u00e7ades. Les activit\u00e9s des dealers seront expos\u00e9es dans le d\u00e9tail lors d\u2019un long r\u00e9quisitoire devant la 47e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles, en septembre 2025, mais les pr\u00e9venus n\u2019en savent alors rien. Ils vendent en se croyant impunis. Ils vendent beaucoup et \u00e0 toute vitesse, parfois pr\u00e8s de cent op\u00e9rations \u00e0 l\u2019heure en pleine rue. Le guetteur guette l\u2019arriv\u00e9e des flics pendant que le vendeur vend comme un ch\u00e2taignier en hiver, le ravitailleur fait des allers-retours entre le lieu de nourrice et le lieu de deal pour r\u00e9alimenter dare-dare le circuit, le banquier collecte le cash des membres de l\u2019organisation et le met \u00e0 l\u2019abri, et le chef contr\u00f4le les op\u00e9rations. La plupart n\u2019ont pas connu les attentats du 11-Septembre ou le franc belge. Ils se d\u00e9placent en trottinette \u00e9lectrique, parce que c\u2019est pratique, et communiquent par Snapchat, parce que les messages sont \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, avec des profils comme \u00ab&#8239;Escargot1060&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;Des jeunes en d\u00e9crochage qui \u00e9margent au CPAS&#8239;\u00bb, r\u00e9sume la procureure du Roi lors de leur proc\u00e8s au palais de justice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que fait la police&#8239;? se demandent avec d\u00e9sespoir les citoyens de \u00ab&#8239;Crackland&#8239;\u00bb. La police filme. Et, une fois qu\u2019elle a assez film\u00e9, elle sort de son commissariat. Au cours du vaste coup de filet men\u00e9 en deux salves de perquisitions, les autorit\u00e9s d\u00e9couvrent dans les nourrices des trafiquants, des centaines de pochons de coca\u00efne, des milliers d\u2019euros, des kilos de cannabis, des balances de pr\u00e9cision et des munitions de calibre neuf millim\u00e8tres. \u00ab&#8239;Sacr\u00e9s montants d\u2019argent et sacr\u00e9s stocks de stup\u00e9fiants&#8239;\u00bb, commente la procureure du Roi. Elle ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019en suis presque \u00e0 une heure de r\u00e9quisitoire, et c\u2019est pas fini.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pas fini. Quatorze dealers inculp\u00e9s, mais Saint-Antoine n\u2019offre pas pour autant, du jour au lendemain, la qui\u00e9tude d\u2019un petit village de campagne. Encore une fusillade, cette fois en avril 2025 rue Berthelot. Porte d\u2019entr\u00e9e cribl\u00e9e de balles. Probl\u00e8me&nbsp;: les tireurs se seraient gour\u00e9s de cible, ils visaient la maison d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, vraisemblablement celle d\u2019un des trois Sh\u00e9rifs, mais les noms sur les sonnettes ne diff\u00e9raient que d\u2019une lettre. Enfin \u00e0 part \u00e7a, \u00e7a s\u2019est quand m\u00eame calm\u00e9. Le trafic s\u2019est sans doute d\u00e9plac\u00e9 ailleurs, Porte de Hal, place Bethl\u00e9em, gare du Midi. \u00ab&#8239;Il y a plus de 4 500 jeunes dans le quartier, et pour la majorit\u00e9 \u00e7a se passe bien&#8239;\u00bb, rel\u00e8ve Ali Boulayoun. Quant \u00e0 Tahar Elhamdaoui, il a contribu\u00e9, avec son centre de r\u00e9insertion sociale, \u00e0 mettre des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019anciens d\u00e9tenus au travail, certains sont m\u00eame pass\u00e9s par l\u2019universit\u00e9. Parfois \u00e7a marche, parfois pas. \u00ab&#8239;J\u2019en connais qui suivent une formation ou commencent un nouveau job la journ\u00e9e, et qui retrouvent le soir leur quartier pourri, leurs potes qui ne glandent rien, des zonards \u00e0 qui ils doivent loyaut\u00e9. Et \u00e7a replonge\u2026 Tant que le d\u00e9faut d\u2019inclusion ne sera pas r\u00e9gl\u00e9, il y aura toujours la dynamique de la violence extr\u00eame.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p class=\"h5\" style=\"text-align: justify;\">d\u00e9troit-sur-senne<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">F\u00e9vrier n\u2019a d\u2019ordinaire aucun scrupule \u00e0 vous filer un blues mortel, mais cette ann\u00e9e-l\u00e0, il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 un truc&nbsp;: fendant la grisaille, un couple de cygnes d\u2019un blanc flash avait soudain pos\u00e9 ses cinquante mille plumes sur l\u2019eau du marais. Imaginez un peu, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait qu\u2019une dalle de b\u00e9ton quinze ans plus t\u00f4t, des cygnes&#8239;! Les palmip\u00e8des ne s\u2019y \u00e9taient<br \/>\npas seulement pos\u00e9s, ils y avaient \u00e9lu domicile. Et, ob\u00e9issant sans tarder \u00e0 leur programme g\u00e9n\u00e9tique, ils s\u2019y \u00e9taient reproduits. Les cygnons trop mignons avaient \u00e9mu tout le quartier, mais h\u00e9las, ne disposant pas d\u2019assez d\u2019espace pour apprendre \u00e0 voler, les petiots s\u2019\u00e9taient empal\u00e9s sur des fa\u00e7ades ou \u00e9gar\u00e9s sur des toits. Des habitants avaient d\u00fb venir \u00e0 leur rescousse, les pompiers mener des interventions. Enfin soit, des cygnes entre l\u2019avenue Van Volxem et les innombrables voies de chemin de fer&nbsp;: n\u2019\u00e9tait-ce pas la preuve ultime que le marais Wiels \u00e9tait un plan d\u2019eau et non une saulaie&#8239;? Qu\u2019il \u00e9tait donc interdit d\u2019y construire quoi que ce soit&#8239;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019entreprise recrut\u00e9e pour \u00e9lever le complexe de bureaux a sorti sa plus fi\u00e8re artillerie, c\u2019est qu\u2019il va falloir enfoncer des pieux de b\u00e9ton \u00e0 mille lieues sous terre. Et qu\u2019il n\u2019y a pas \u00e0 tra\u00eener la savate, Bruxelles a besoin de ces bureaux et les promoteurs de la moula, nous sommes en 2007, le t\u00e9l\u00e9travail est un concept futuriste, nul n\u2019imagine que la capitale<br \/>\ncomptera un jour plus d\u2019un million de m\u00e8tres carr\u00e9s de bureaux vides. Mais voil\u00e0, ce jour-l\u00e0 les foreuses \u00e0 tari\u00e8re plongent \u00e0 plus de trois m\u00e8tres, ce qui n\u2019est pas grand-chose mais assez, quand on se trouve sur l\u2019ancien lit profond de la Senne, pour faire na\u00eetre des geysers. F\u00e2ch\u00e9e que les humains, une fois de plus, lui triturent l\u2019\u00e9corce avec leurs gros doigts d\u00e9go\u00fbtants, la Terre leur crache \u00e0 la gueule. Elle leur crache du pus propre, une eau jaillie des nappes phr\u00e9atiques intercal\u00e9es entre les immuables couches d\u2019argile. Le chantier est interrompu. La crise financi\u00e8re de 2008 laisse le site \u00e0 l\u2019abandon. La v\u00e9g\u00e9tation s\u2019immisce l\u00e0 o\u00f9 le capitalisme hoquette. D\u2019abord des algues, puis une couverture basse sur la terre ferme. Le niveau de l\u2019eau claire monte encore, les roseli\u00e8res et les volatiles semblent kiffer leur nouvelle life \u00e0 la ville, le naturaliste forestois L\u00e9on Meganck r\u00e9alise un inventaire en 2015 et d\u00e9cr\u00e8te que le marais renferme une biodiversit\u00e9 foisonnante et dynamique. Mais le promoteur revient \u00e0 la charge trois ans plus tard en d\u00e9posant un permis pour la construction de cent septante logements de luxe. Les habitants, structur\u00e9s depuis un moment au sein d\u2019associations hyperactives, sonnent la r\u00e9volte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Genevi\u00e8ve Kinet aime bien les interstices. Son chien en avait flair\u00e9 un lors d\u2019une promenade dans le quartier, vers 2014, il l\u2019avait entra\u00een\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des barri\u00e8res, et l\u00e0, elle avait d\u00e9couvert un \u00e9tang extraordinaire, totalement insoup\u00e7onn\u00e9. Elle avait post\u00e9 une photo sur Facebook avec ce commentaire&nbsp;: \u00ab&#8239;Vive Forest Plage&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;J\u2019avais encore une vision anthropocentriste, je revenais du Berlin festif. Comme si tout de suite l\u2019humain devait s\u2019approprier un espace naturel\u2026&#8239;\u00bb Sa d\u00e9couverte avait remu\u00e9 le quartier jusqu\u2019\u00e0 susciter une invitation du bourgmestre. Juriste de formation, journaliste pendant un temps, Genevi\u00e8ve venait de trouver de quoi occuper ses journ\u00e9es pour les dix prochaines ann\u00e9es&nbsp;: la pr\u00e9servation de l\u2019oasis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est notre guide en ce mercredi de septembre, il fait vent et soleil, il suffit de quelques pas pour quitter le carrefour form\u00e9 par l\u2019avenue Van Volxem et l\u2019avenue Wielemans-Ceuppens, goulet d\u2019\u00e9tranglement o\u00f9 passent chaque jour des milliers de voitures, et d\u00e9boucher sur le sanctuaire. Entre les saules et les roseaux, les arbres \u00e0 papillons et les pieux de b\u00e9ton qui devaient servir \u00e0 supporter le complexe immobilier, vivent pr\u00e8s d\u2019une centaine d\u2019esp\u00e8ces d\u2019oiseaux, dont la fauvette grisette, la rousserolle effarvatte, le chevalier guignette, le go\u00e9land, le cormoran. \u00ab&#8239;Je ne connaissais rien aux oiseaux. Maintenant, je peux facilement identifier le chant du gr\u00e8be castagneux.&#8239;\u00bb Ce n\u2019est pas une mani\u00e8re de frimer, c\u2019est le chant le plus facile \u00e0 d\u00e9tecter&nbsp;: on dirait un rire. Et en effet, tendant l\u2019oreille, on entend des zoziaux se bidonner, peut-\u00eatre bien \u00e0 nos d\u00e9pens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le M\u00e9tropole, b\u00e2timent n\u00e9oclassique construit avant l\u2019invention du cin\u00e9ma, baigne dans les eaux du marais, ce qui comme les fondations de Venise contribue peut-\u00eatre \u00e0 le pr\u00e9server.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eau, bi\u00e8re, eau, voil\u00e0 le cycle de la vie du quartier. Il \u00e9tait \u00e9crit que les trois fr\u00e8res Wielemans-Ceuppens et leur m\u00e8re Ida, en s\u2019installant dans une vaste zone mar\u00e9cageuse pour \u00e9tablir leur brasserie, condamneraient un jour l\u2019\u00e9tablissement \u00e0 moisir dans la f lotte. Il ne reste de leur petit empire brassicole que trois \u00e9difices entourant le marais, l\u2019ancienne salle de brassage devenue un centre d\u2019art contemporain (le Wiels), l\u2019ancienne salle des machines devenue un centre culturel (le Brass), et donc le M\u00e9tropole, l\u2019ancien si\u00e8ge social devenu rien. Un gros sucre couleur ocre tremp\u00e9 dans le marais, comme celui qu\u2019on immergeait dans la gueuze et qu\u2019on \u00e9crasait avec un stoemper pour r\u00e9duire l\u2019aigreur de la bi\u00e8re. Les serveurs vous servaient votre gueuze comme \u00e7a, avec le sucre et le concasseur, dans tous les caf\u00e9s du quartier peupl\u00e9s d\u2019ouvriers, de commer\u00e7ants, de clients qui venaient faire emplette le long de la nouvelle avenue Van Volxem. La famille Wielemans-Ceuppens avait vu la fr\u00e9n\u00e9sie industrielle qui prenait le bas de Forest, les imprimeries, les ferronneries, les savonneries, les fabriques de chaussures, les usines \u00e0 gaz, elle avait vu la ligne de tram et les voies ferr\u00e9es qui exporteraient leurs hectolitres de faro, de gueuze et de lambic, et elle s\u2019y \u00e9tait pos\u00e9e un beau matin de 1879, comme le couple de cygnes apr\u00e8s eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en fut de Wielemans-Ceuppens comme de l\u2019Union saint-gilloise, son \u00e2ge d\u2019or se situa dans l\u2019entre-deux-guerres, des centaines d\u2019ouvriers prenaient chaque matin le chemin d\u2019une des brasseries les plus modernes d\u2019Europe. L\u2019entreprise, contrairement au club de foot, n\u2019a pas trouv\u00e9 les moyens de ressusciter. Elle fut rachet\u00e9e en 1979 par le magnat Artois (futur AB Inbev), puis cessa de brasser. Elle avait surv\u00e9cu aux inondations de 1891, de 1909, de 1917, et \u00e0 toutes celles qui suivirent, mais pas \u00e0 la concurrence grandissante du march\u00e9 mondial de la bi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le fleuron devient chancre. Des gamins jouent au flingue \u00e0 billes dans le squelette des brasseries, et parmi ces gamins il y a Charles Spapens, futur bourgmestre de Forest. Des gitans, avec l\u2019assentiment de la police qui y voit l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019un contr\u00f4le social, occupent la plateforme o\u00f9 se trouvaient les \u00e9curies. Au tournant du nouveau mill\u00e9naire le quartier commence \u00e0 reprendre de la valeur, la pression immobili\u00e8re s\u2019accro\u00eet, et la friche du Wiels attise les convoitises. C\u2019\u00e9tait sans compter le geyser et le vol souverain du couple de cygnes. La naissance par inadvertance d\u2019un espace vert dans un quartier qui n\u2019en avait pas. Las, le promoteur revend le terrain \u00e0 la R\u00e9gion bruxelloise en 2020. Gr\u00e2ce au militantisme<br \/>\ndes citoyens, deux t iers du marais sont par la suite d\u00e9sign\u00e9s \u00ab&#8239;\u00e9tang r\u00e9gional&#8239;\u00bb et donc prot\u00e9g\u00e9s, mais il reste le dernier morceau. Trois mille m\u00e8tres carr\u00e9s de roseaux (selon certains) ou de saules (selon d\u2019autres) que les pouvoirs publics pourraient transformer en b\u00e2ti. \u00ab&#8239;Voyez bien, appuie Genevi\u00e8ve en d\u00e9signant l\u2019\u00e9tendue, c\u2019est une roseli\u00e8re, pas une saulaie. Et l\u00e0 o\u00f9 il y a des roseaux, il y a de l\u2019eau, donc une affectation du sol impropre \u00e0 la construction.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il va bien falloir sortir les b\u00e9tonni\u00e8res quelque part. Forest r\u00e9clame des logements et les prix continuent de grimper, ni plus ni moins vite que dans d\u2019autres communes bruxelloises. \u00ab&#8239;Quand vous vendez un appartement dans le quartier du Wiels, vous pouvez d\u00e9sormais vous acheter une maison en banlieue, observait Charles Spapens (PS) lorsqu\u2019il nous a re\u00e7u. J\u2019hallucine \u00e0 chaque fois que je vais courir \u00e0 Ruisbroek, je croise plein de gens qui habitaient le coin auparavant. Souvent des descendants d\u2019immigr\u00e9s grecs, italiens ou marocains \u00e0 qui les brasseries avaient octroy\u00e9 des pr\u00eats sous conditions sp\u00e9cifiques. Les enfants de ces immigr\u00e9s n\u2019ont occup\u00e9 qu\u2019un seul \u00e9tage de la maison, puis les petits-enfants l\u2019ont revendu.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les vieilles industries du Wiels sont parfois rachet\u00e9es par d\u2019autres entreprises, mais le plus souvent converties en logements \u2014&nbsp;c\u2019est ainsi que le chanteur Stromae habite sur le site d\u2019une ancienne manufacture de godasses. Il arrive aussi qu\u2019elles soient transform\u00e9es en galeries d\u2019art, de plus en plus nombreuses dans la vall\u00e9e. \u00ab&#8239;L\u2019autre jour, nous a rapport\u00e9 Gilles Simon, ancien libraire \u00e0 Saint-Gilles et maintenant conseiller communal PS \u00e0 Forest, je suis all\u00e9 \u00e0 un vernissage, et le galeriste m\u2019a dit&nbsp;: Forest, c\u2019est le nouveau Brooklyn. Je trouve \u00e7a exag\u00e9r\u00e9. Forest, c\u2019est plut\u00f4t le nouveau Saint-Gilles. Beaucoup d\u2019artistes qui louaient dans la commune voisine ont gliss\u00e9 vers ici, parce que c\u2019est un peu moins cher et un peu plus vert.&#8239;\u00bb Van Gogh comparait le coin \u00e0 Montmartre, il appr\u00e9ciait Forest pour son cadre ni tout \u00e0 fait urbain ni tout \u00e0 fait campagnard. Le quartier du Midi, o\u00f9 le jeune peintre a bri\u00e8vement v\u00e9cu, \u00e9tait une sc\u00e8ne artistique f\u00e9conde. Par petites touches, un marais par-ci, une galerie par-l\u00e0, Forest renoue avec son caract\u00e8re de la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bourgmestre est favorable au maintien du marais dans la totalit\u00e9 de sa superficie, ce n\u2019est pas la question. Il est beau et miraculeux, il offre un ballon d\u2019oxyg\u00e8ne dans une zone satur\u00e9e de moteurs, et puis il \u00e9ponge les eaux de ruissellement chaque fois qu\u2019il pleut des seaux. \u00ab&#8239;Simplement, j\u2019ai l\u2019impression que ce qui excite le plus les militants, c\u2019est que \u00e7a reste un secret park. Moins on le voit, moins on y passe, plus \u00e7a les arrange.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;Vous verrez sur Google Maps, dit Genevi\u00e8ve \u00e0 la fin de la visite, le marais est repr\u00e9sent\u00e9 par un grand carr\u00e9 bleu. Encore une preuve que bon\u2026&#8239;\u00bb Cocasse, le g\u00e9ant de Californie en ultime pi\u00e8ce \u00e0 conviction. On s\u2019ex\u00e9cute une fois sur le boulevard, et l\u00e0, stupeur&nbsp;: on d\u00e9couvre un grand carr\u00e9 beige. Manifestement, Google a pris des roseaux pour des saules.<\/p>\n<p class=\"h5\" style=\"text-align: justify;\">vie et mort d&rsquo;un cachalot<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait pas un vieux clou, dit Francis, c\u2019\u00e9tait pas un vieux clou. C\u2019\u00e9tait m\u00eame une usine technologique de pointe, rentable, pr\u00eate pour la transition climatique. L\u2019homme a la voix flegmatique, la queue de cheval qui blanchit. La voix flegmatique comme apr\u00e8s une longue lutte perdue, au bout de laquelle l\u2019honneur est sauf. Quarante ans que Francis Dagrin bossait \u00e0 la peinture pour Volkswagen, vingt ans qu\u2019il d\u00e9fendait la force de travail de l\u2019usine en tant que d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical, et maintenant ce vilain sort, sur le carreau \u00e0 deux ans de la pension. Sur le carreau mais pas sur la paille, car la longue lutte aura au moins servi \u00e0 \u00e7a, garantir aux trois mille travailleurs des indemnit\u00e9s de licenciement dignes, entre 35 000 et 167 000 euros de prime brute extral\u00e9gale selon l\u2019anciennet\u00e9. L\u2019argent ne refermera pas la plaie. Pour beaucoup, les Allemands ont suicid\u00e9 leur usine. Certains n\u2019ont pas voulu s\u2019exprimer, la douleur est encore trop vive. \u00ab&#8239;C\u2019est comme parler d\u2019un ex qu\u2019on a aim\u00e9 et qui nous a fait du mal, nous a dit une ancienne employ\u00e9e. On s\u2019est fait flouer, j\u2019ai besoin de passer \u00e0 autre chose.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La product ion s\u2019est arr\u00eat\u00e9e le 28 f\u00e9vrier 2025 et c\u2019\u00e9tait \u00e0 croire que l\u2019annonce d\u2019une m\u00e9t\u00e9orite en approche avait foutu tout le monde dehors. Cha\u00eenes de montage immobilis\u00e9es, v\u00e9hicules fig\u00e9s dans leur processus de cr\u00e9ation. Ceux parvenus \u00e0 l\u2019assemblage sont finalement sortis de l\u2019usine pour leur mise en vente, les autres p\u00e9trifi\u00e9s \u00e0 la t\u00f4lerie ou \u00e0 la peinture ont termin\u00e9 \u00e0 la mitraille, de la mati\u00e8re fondue revendue au kilo, des voitures mort-n\u00e9es.<br \/>\nIl a fallu six mois pour vider l\u2019usine. Des centaines de types venus d\u2019Europe de l\u2019Est ont extrait des kilom\u00e8tres de mat\u00e9riaux, comme on d\u00e9p\u00e8cerait un cachalot \u00e9chou\u00e9 sur la plage. \u00ab&#8239;D\u2019anciens coll\u00e8gues m\u2019ont montr\u00e9 des photos de l\u2019int\u00e9rieur\u2026 s\u2019\u00e9meut Francis Dagrin. C\u2019est triste \u00e0 mourir.&#8239;\u00bb La maison d\u2019une vie dont on a aspir\u00e9 l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du marais Wiels, on met le cap au sud-ouest, on descend un boulevard, le GPS indique une perte de quelques m\u00e8tres, et sans qu\u2019on s\u2019en aper\u00e7oive vraiment il est l\u00e0, le cachalot. \u00c9tendu de tout son long, c\u2019est-\u00e0-dire deux kilom\u00e8tres sans interruption de la rue des Anciens \u00c9tangs \u00e0 la rue de la Soirie. Une cit\u00e9 de t\u00f4les et de rideaux m\u00e9talliques, de barri\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 et de bornes escamotables, de hangars hauts comme des ch\u00e2teaux o\u00f9 tr\u00f4nent des lettres g\u00e9antes, C4, L1\/2, et parfois un slogan&nbsp;: Vorsprung durch Technik. Un squelette dont le ventre souterrain, un bassin d\u2019orage de dix-huit mille m\u00e8tres cubes, a sauv\u00e9 bien des m\u00e9nages de la submersion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un vertige presque deux fois plus grand que le parc du Cinquantenaire, la plus petite usine du constructeur allemand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un village min\u00e9ral inerte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019usine manque \u00e0 beaucoup de ceux qu\u2019elle a nourris, mais pas \u00e0 Birgit. Juste un go\u00fbt de cendres dans la bouche. \u00ab&#8239;Encore ce matin en me r\u00e9veillant, j\u2019y ai pens\u00e9 et je me suis dit&nbsp;: j\u2019ai beaucoup souffert et j\u2019ai beaucoup aim\u00e9. C\u2019est souvent comme \u00e7a, quand on aime beaucoup, on souffre beaucoup.&#8239;\u00bb Quand elle y entre en 2007, Audi vient de remplacer Volkswagen, le constructeur allemand ayant refourgu\u00e9 l\u2019usine \u00e0 sa filiale.<br \/>\nL\u2019op\u00e9ration co\u00fbte trois mille emplois, la moiti\u00e9 du personnel. Audi r\u00e9duit de cinq minutes la dur\u00e9e des pauses et interdit aux ouvriers de sortir en ville durant leurs huit heures de shift. Les cafetiers alentour tirent la gueule. \u00ab&#8239;Ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus un voisin bienvenu&#8239;\u00bb, assure Birgit. Du temps de Volkswagen, au plus fort de la vie de l\u2019usine, quand elle pondait pr\u00e8s de cent mille Coccinelle par an, se jouait le m\u00eame rituel \u00e0 chaque pause&nbsp;: des nu\u00e9es d\u2019ouvriers accouraient jusqu\u2019\u00e0 La Cox ou au Break, trouvaient sur le comptoir deux bi\u00e8res par t\u00eate fra\u00eechement servies, une ligne ininterrompue de chopes comme si m\u00eame la pause en ville devait les ramener \u00e0 leur cha\u00eene de production, s\u2019enfilaient leur d\u00fb en commentant l\u2019actualit\u00e9 et retournaient \u00e0 leur poste au pas de course. \u00c0 8 heures, \u00e0 10 heures, \u00e0 midi, comme \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 la nuit. Vingt-cinq minutes la r\u00e9cr\u00e9ation, pas une de plus. \u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait impressionnant, je n\u2019avais jamais vu \u00e7a ailleurs, se souvient Francis Dagrin. Je peux vous assurer que les cafetiers de l\u2019\u00e9poque gagnaient tr\u00e8s bien leur vie.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Birgit Peeters organise les visites guid\u00e9es. Des \u00e9coles et des universit\u00e9s, des touristes du monde entier se pressent pour contempler le g\u00e9nie humain fabriquer des autos. Les enfants ont des paillettes dans les yeux. Les ouvriers et les ing\u00e9nieurs, en lisant leur admiration, se gonflent de fiert\u00e9. La visite des hangars est un art du timing et de la dissimulation, il faut habilement r\u00e9gler son allure en fonction de la vitesse d\u2019assemblage d\u2019une voiture et du mouvement des robots, \u00e9viter de d\u00e9barquer sur un hotspot quand le personnel entame sa pause, d\u00e9tourner l\u2019attention des touristes en cas de couac technique. Zigzaguer en zieutant partout sur ces cha\u00eenes au dessin tarabiscot\u00e9 \u00e0 cause du manque de place, en m\u00eame temps a-t-on id\u00e9e, une usine en pleine ville alors qu\u2019en Allemagne on tire des kilom\u00e8tres de montage en ligne droite&#8239;!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le personnel se m\u00e9tisse peu \u00e0 peu. Avec l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Audi et les recrutements massifs qui l\u2019ont accompagn\u00e9e, les syndicats ont oblig\u00e9 l\u2019employeur \u00e0 appliquer rigoureusement la l\u00e9gislation en mati\u00e8re de non-discrimination \u00e0 l\u2019embauche. On a vu enfin des gens de Molenbeek, Anderlecht, Ganshoren. Mais toujours tr\u00e8s peu de Forest. \u00c0 peine vingt ou trente, sur trois mille contractuels. D\u00e9put\u00e9 bruxellois et conseiller communal PTB, Francis \u00e9tait de ceux-l\u00e0. \u00ab&#8239;Je n\u2019ai jamais su pourquoi nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une poign\u00e9e de Forestois. \u00c9tonnamment, ceux qui habitaient le plus pr\u00e8s postulaient le moins.&#8239;\u00bb Le constructeur affr\u00e8te ses propres lignes de bus, un grand ramassage aux quatre coins du pays, ce qui distend davantage le lien entre l\u2019usine et les quartiers voisins. \u00ab&#8239;On a tendance \u00e0 croire que l\u2019usine et la commune vivaient une belle et longue histoire d\u2019amour, mais en fait les contacts \u00e9taient tr\u00e8s limit\u00e9s, affirme Birgit. La direction changeait tous les trois ans, les autorit\u00e9s locales ne savaient pas trop \u00e0 qui s\u2019adresser. Audi \u00e9tait une usine riche, mais elle n\u2019a pas fait grand-chose pour Forest.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le constructeur vit avec son temps. Quand l\u2019\u00e9poque est \u00e0 l\u2019\u00e9lectrification, il d\u00e9cide de fabriquer l\u2019Audi e-Tron, future Q8. On mobilise l\u2019\u00e9quivalent en acier de la tour Eiffel et on coule vingt mille m\u00e8tres cubes de b\u00e9ton pour renforcer les b\u00e2timents, car il va falloir supporter le poids de ces gros SUV. Mais le parc automobile ne s\u2019\u00e9lectrise pas aussi vite que pr\u00e9vu, les Am\u00e9ricains revoient \u00e0 la hausse leurs droits de douane, les Chinois ont des lunes d\u2019avance et \u00e7a commence \u00e0 sentir le sapin chez Audi Forest quand les patrons annoncent la d\u00e9localisation du nouveau mod\u00e8le de la Q8. Et encore plus le sapin, mais genre vieux m\u00e9l\u00e8ze, quand la fabrication de la Q4 est finalement confi\u00e9e \u00e0 l\u2019usine de San Jos\u00e9 Chiapa au Mexique alors qu\u2019elle \u00e9tait promise \u00e0 Bruxelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les visites guid\u00e9es s\u2019espacent. Les tableaux de bord multiplient les signaux d\u2019alerte, il faut changer de hangar et trouver \u00e0 la h\u00e2te un robot qui fonctionne pour que le visiteur ne se doute de rien. Certains jours alors qu\u2019il est bient\u00f4t midi les employ\u00e9s n\u2019ont construit qu\u2019une douzaine de voitures, il y a un probl\u00e8me. L\u2019\u00e9tau se resserre mais la vie continue. Aux sorties de l\u2019usine, des files de chauffeurs UberEats se forment, les ouvriers ont command\u00e9 des frites, des mitraillettes, des fricandelles, des Bicky burgers. \u00ab&#8239;\u00c0 la fin, il y avait beaucoup de snack halal&#8239;\u00bb, rel\u00e8ve Francis. Quand le couperet tombe en juillet 2024, la mobilisation n\u2019est pas aussi vive que les syndicats l\u2019esp\u00e9raient. \u00ab&#8239;Certains en avaient marre de ce job et voulaient en finir. D\u2019autres \u00e9taient pr\u00e9pensionn\u00e9s. Et puis j\u2019ai constat\u00e9 un courant important de travailleurs qui r\u00eavaient de devenir ind\u00e9pendants. Ouvrir leur commerce, conduire des taxis\u2026 Ils ne pensaient qu\u2019\u00e0 \u00e7a.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quinze mois ont pass\u00e9 depuis l\u2019annonce de la fermeture, le temps apaise un peu. Il affine le diagnostic. En songeant au d\u00e9nouement malheureux, Birgit ne ressent m\u00eame plus de rancoeur. \u00ab&#8239;Les Allemands n\u2019ont jamais vraiment compris notre usine. On avait beaucoup de libert\u00e9, tout le monde se connaissait, on se parlait \u00e0 tout bout de champ&nbsp;: pour nous c\u2019\u00e9tait g\u00e9nial, pour eux c\u2019\u00e9tait un \u00e9tonnement. Ils ont d\u00fb compter les jours de gr\u00e8ve sauvage, les jours de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, les jours de manifestation qui paralysaient parfois la moiti\u00e9 de la production, l\u2019indexation automatique des salaires \u2014&nbsp;imaginez, 20&nbsp;% de plus en cinq ans pour trois mille travailleurs\u2026 Ils ont fait leurs petits calculs, ils ont song\u00e9 \u00e0 leurs grandes usines au pays qui ne tournaient pas \u00e0 plein r\u00e9gime et ils se sont dit&nbsp;: les Belges et leur culture bizarre, on va leur dire adieu. Si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 le patron de Volkswagen, je n\u2019aurais pas raisonn\u00e9 autrement. Au fond, m\u00eame s\u2019ils ont fait des bourdes monumentales, je ne leur en veux pas.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ignore encore ce qu\u2019il adviendra de la cit\u00e9 de t\u00f4le et de rideaux m\u00e9talliques. Un autre constructeur automobile, une usine de guerre, une myriade d\u2019entreprises&#8239;? Les autorit\u00e9s veulent maintenir une activit\u00e9 industrielle, cette fois produite par plusieurs op\u00e9rateurs et non un seul. Audi se porterait garante d\u2019une vente par d\u00e9membrement. Sauf que la marque allemande, en consultant les candidats int\u00e9ress\u00e9s (plus d\u2019une centaine), leur a demand\u00e9 de remettre une estimation de prix sur la base d\u2019une vente en pleine propri\u00e9t\u00e9. Les autorit\u00e9s bruxelloises ont tiqu\u00e9. Pas Francis. \u00ab&#8239;Certains ont d\u00e9couvert comment fonctionne Audi.\u00a0 J\u2019en ai entendu me dire, dis donc Francis, c\u2019est de fameux gaillards, les Allemands. Moi, rien ne m\u2019a \u00e9tonn\u00e9. Quand il y a du pognon en jeu, ils ne font aucun cadeau.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Cox et le Break se font face, s\u00e9par\u00e9s par la rue de Hal. L\u2019ambiance n\u2019est pas folichonne, on essaie d\u2019imaginer ce que \u00e7a devait \u00eatre, quand les ouvriers se ruaient vers le zinc. \u00ab&#8239;Il y a de plus en plus de musulmans, les vieux de la vieille ne sortent plus, \u00e7a boit moins, les caf\u00e9s se vident.&#8239;\u00bb Birgit conna\u00eet bien le coin, elle y passait souvent avec sa\u00a0 bande. C\u2019\u00e9tait l\u2019une des seules n\u00e9erlandophones de l\u2019usine \u00e0 mettre le nez dehors. \u00ab&#8239;Les Flamands, majoritaires pendant tout un temps, ils n\u2019avaient qu\u2019une id\u00e9e en t\u00eate&nbsp;: rentrer chez eux. J\u2019en connais qui n\u2019ont jamais mis les pieds \u00e0 Forest.&#8239;\u00bb Un plombier finit sa journ\u00e9e \u00e0 la terrasse du Break par une cinquante de Maes. \u00ab&#8239;Eh ouais, qu\u2019il dit, \u00e7a souffre bien de la fermeture, ici.&#8239;\u00bb Un camarade le rejoint, \u00e7a parle tout de suite de la derni\u00e8re victoire de l\u2019Union saint-gilloise, on n\u2019a pas le coeur \u00e0 s\u2019\u00e9pancher sur Audi et le vieux temps r\u00e9volu. Demain c\u2019est Newcastle qui vient, voil\u00e0 un sujet diablement plus excitant. On se retrouve apr\u00e8s le boulot devant le Club House, qu\u2019il dit le plombier \u00e0 son pote, et on commencera par se becqueter une connerie, hein&#8239;?<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">\u00c9pilogue<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le GPS ne bronche pas, fix\u00e9 sur 18 m\u00e8tres d\u2019altitude, mais on a cette impression, en arrivant sur la place Saint-Denis, d\u2019atteindre le siphon. D\u2019\u00eatre au point o\u00f9 toutes les eaux finissent leur course, \u00e0 la convergence des grandes transformations de Forest. Le nouveau stade de l\u2019Union saint-gilloise, s\u2019il voit le jour sur le site du Bempt, se gagnera en cinq arr\u00eats de tram et dopera \u00e0 coup s\u00fbr les commerces du quartier. Les hangars de l\u2019usine Audi portent leur ombre sur la place, et on se demande ici quel sera le pedigree du nouveau voisin. Le petit deal s\u2019organise le soir venu, il y a la peur de le voir s\u2019intensifier, d\u2019entendre le taratata d\u2019un pistolet-mitrailleur qui briserait la nuit. La place Saint-Denis elle-m\u00eame est en r\u00e9novation, appel\u00e9e \u00e0 devenir une esplanade propice \u00e0 la rencontre. Les rues alentour voient fleurir les parterres de r\u00e9tention d\u2019eau et les \u00e9tangs urbains \u2014&nbsp;des mini-marais Wiels \u2014&nbsp;pour faire de la vall\u00e9e une cit\u00e9-\u00e9ponge. \u00c0 deux pas, l\u2019abbaye de Forest, un \u00e9tablissement monastique fond\u00e9 dans les ann\u00e9es 1100 au bord d\u2019un ruisseau, est en pleine transformation, ce sera bient\u00f4t une acad\u00e9mie de musique et une biblioth\u00e8que. La maison communale s\u2019\u00e9lance de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e, un \u00e9difice Art d\u00e9co de 1939 tout juste r\u00e9nov\u00e9 que le bourgmestre nous a fait visiter non sans fiert\u00e9. Le pouvoir politique de Forest, juste avant la guerre, voulait montrer au religieux qu\u2019aussi jolie f\u00fbt son abbaye, c\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais lui qui avait la plus longue. Maintenant, outre sa propre splendeur, il s\u2019occupe de r\u00e9habiliter celle de son ancien rival mort, 55 millions le coup de polish. Mais ce n\u2019est pas son argent, c\u2019est celui de la R\u00e9gion ou de Beliris. Les restaurations magnifiques ne feront pas oublier que la commune est sans le sou, et qu\u2019il y aura bient\u00f4t des centaines de refoul\u00e9s du ch\u00f4mage dont elle devra s\u2019occuper. \u00ab&#8239;J\u2019ai vraiment la trouille, nous confiait Charles Spapens, que le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral d\u00e9cide de soutenir dans sa r\u00e9forme les villes de plus de 60 000 habitants. Parce que Forest, c\u2019est 59 000. Avec le niveau de pauvret\u00e9 qui est le n\u00f4tre, je ne sais pas comment on va s\u2019en sortir.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&nbsp;Vous vous \u00eates assis \u00e0 ma table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La tasse de caf\u00e9 \u00e9tait en effet encore \u00e0 moiti\u00e9 pleine, mais la chaise vide, on pensait le client parti. Il s\u2019\u00e9tait simplement absent\u00e9 pour la petite vidange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&nbsp;Mais vous pouvez rester.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Youssef a 75 ans, il est arriv\u00e9 \u00e0 Forest en 1968, peu apr\u00e8s la signature de l\u2019accord bilat\u00e9ral de main d\u2019oeuvre entre la Belgique et le Maroc. Il vient d\u2019Oujda.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&nbsp;C\u2019est o\u00f9, jda&#8239;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&nbsp;Pr\u00e8s de la fronti\u00e8re alg\u00e9rienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire ne fait que commencer, \u00e0 cause des marteaux-piqueurs il faut tendre l\u2019oreille \u00e0 la terrasse du Faubourg Saint-Denis. Youssef a d\u00e9barqu\u00e9 sans dipl\u00f4me, sans attache en Belgique, il voulait fonder une famille et la nourrir. Il a trouv\u00e9 emploi comme chauffeur de bus \u00e0 la STIB, y est rest\u00e9 toute sa carri\u00e8re. \u00ab&#8239;Avec le choc p\u00e9trolier, m\u00eame les ing\u00e9nieurs craignaient pour leur avenir. Chacun s\u2019accrochait \u00e0 son job. Le mien \u00e9tait stable. J\u2019avais au moins cette chance\u2026&#8239;\u00bb\u00a0 Youssef se souvient d\u2019un temps o\u00f9 un immigr\u00e9 espagnol, qui avait des champs pas loin de la place Saint-Denis, faisait la tourn\u00e9e des commerces avec son troupeau de ch\u00e8vres, il passait m\u00eame chez les particuliers. Vous lui disiez combien de litres il vous fallait, et l\u2019\u00e9leveur trayait ses biquettes devant vous. Il y avait la tourn\u00e9e du lait de ch\u00e8vre, il y avait aussi la tourn\u00e9e des pistolets. \u00c0 20 ans, Youssef sortait en bo\u00eete et rentrait \u00e0 l\u2019aube, il trouvait dans la cage d\u2019escaliers de son immeuble un sac de croissants et un sac de pistolets. \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais affam\u00e9, alors parfois je me servais dans les sacs, surtout quand je voulais me consoler de n\u2019avoir embrass\u00e9 aucune femme. C\u2019est tout ce que j\u2019ai vol\u00e9 dans ma vie&nbsp;: quelques croissants et quelques pistolets.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Youssef se pose souvent cette question&nbsp;: pourquoi tombe-t-on amoureux de sa commune, alors que son d\u00e9coupage administratif ne r\u00e9pond \u00e0 aucune logique&#8239;? Alors qu\u2019elle contient tant de laideurs&#8239;? Alors que l\u2019on conna\u00eet si mal son voisin&#8239;? Il croit maintenant tenir une r\u00e9ponse simple&nbsp;: parce que nous sommes attach\u00e9s \u00e0 nos habitudes visuelles.<br \/>\n\u00ab&#8239;Nous sommes des \u00eatres d\u2019amour. Nous aimons ce que nous c\u00f4toyons tous les jours.&#8239;\u00bb L\u2019ancien chauffeur de bus doit se pencher, les marteaux-piqueurs ont mis les bouch\u00e9es doubles, pour un peu on le croirait sur le point de faire une confidence. \u00ab&#8239;Moi, je connais des gens d\u2019ici qui se sont exil\u00e9s \u00e0 Marrakech, au Caire, \u00e0 Hawa\u00ef, au Chili\u2026 Pourquoi<br \/>\npenses-tu qu\u2019ils finissent toujours, \u00e0 un moment ou un autre, par rentrer \u00e0 Forest&#8239;?&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aucune commune de Bruxelles ne ressemble autant \u00e0 Bruxelles que Forest. Une reproduction en miniature des vibrations de la capitale, entre la fermeture d\u2019une immense usine, la lutte des territoires men\u00e9e par les narcotrafiquants, la r\u00e9surrection d\u2019un vieux club de foot, l\u2019inflation du march\u00e9 de l\u2019immobilier, le d\u00e9crochage des finances publiques, le retour des arbres. [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6849,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[1,13],"tags":[286,642],"auteur":[],"class_list":["post-6754","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-recit","tag-bruxelles","tag-forest"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Aucune commune de Bruxelles ne ressemble autant \u00e0 Bruxelles que Forest. Une reproduction en miniature des vibrations de la capitale, entre la fermeture d\u2019une immense usine, la lutte des territoires men\u00e9e par les narcotrafiquants, la r\u00e9surrection d\u2019un vieux club de foot, l\u2019inflation du march\u00e9 de l\u2019immobilier, le d\u00e9crochage des finances publiques, le retour des arbres. [&hellip;]\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Wilfried\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2025-10-02T13:25:33+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2025-12-17T12:52:23+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"1920\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1080\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Lisa\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Lisa\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"105 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"Lisa\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\"},\"headline\":\"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation\",\"datePublished\":\"2025-10-02T13:25:33+00:00\",\"dateModified\":\"2025-12-17T12:52:23+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/\"},\"wordCount\":11186,\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2025\\\/10\\\/4.jpg\",\"keywords\":[\"bruxelles\",\"Forest\"],\"articleSection\":{\"1\":\"R\u00e9cit\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/\",\"name\":\"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2025\\\/10\\\/4.jpg\",\"datePublished\":\"2025-10-02T13:25:33+00:00\",\"dateModified\":\"2025-12-17T12:52:23+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2025\\\/10\\\/4.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2025\\\/10\\\/4.jpg\",\"width\":1920,\"height\":1080},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/forest-jump\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Home\",\"item\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#website\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/\",\"name\":\"Wilfried\",\"description\":\"Le magazine qui raconte la Belgique\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\",\"name\":\"Lisa\",\"image\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"url\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"caption\":\"Lisa\"}}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried","og_description":"Aucune commune de Bruxelles ne ressemble autant \u00e0 Bruxelles que Forest. Une reproduction en miniature des vibrations de la capitale, entre la fermeture d\u2019une immense usine, la lutte des territoires men\u00e9e par les narcotrafiquants, la r\u00e9surrection d\u2019un vieux club de foot, l\u2019inflation du march\u00e9 de l\u2019immobilier, le d\u00e9crochage des finances publiques, le retour des arbres. [&hellip;]","og_url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/","og_site_name":"Wilfried","article_published_time":"2025-10-02T13:25:33+00:00","article_modified_time":"2025-12-17T12:52:23+00:00","og_image":[{"width":1920,"height":1080,"url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Lisa","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Lisa","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"105 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/"},"author":{"name":"Lisa","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484"},"headline":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation","datePublished":"2025-10-02T13:25:33+00:00","dateModified":"2025-12-17T12:52:23+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/"},"wordCount":11186,"image":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg","keywords":["bruxelles","Forest"],"articleSection":{"1":"R\u00e9cit"},"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/","name":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation - Wilfried","isPartOf":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg","datePublished":"2025-10-02T13:25:33+00:00","dateModified":"2025-12-17T12:52:23+00:00","author":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#primaryimage","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg","contentUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/4.jpg","width":1920,"height":1080},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/forest-jump\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Home","item":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Immersion \u00e0 Forest entre grand banditisme et bobo\u00efsation"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#website","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/","name":"Wilfried","description":"Le magazine qui raconte la Belgique","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484","name":"Lisa","image":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","contentUrl":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","caption":"Lisa"}}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6754","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6754"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6754\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6861,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6754\/revisions\/6861"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6849"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6754"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6754"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6754"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=6754"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}