{"id":6670,"date":"2025-07-20T09:10:46","date_gmt":"2025-07-20T07:10:46","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6670"},"modified":"2025-10-08T09:12:08","modified_gmt":"2025-10-08T07:12:08","slug":"victor-hugo-pena-des-annees-armstrong-aux-annees-pogacar-via-la-belgique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/victor-hugo-pena-des-annees-armstrong-aux-annees-pogacar-via-la-belgique\/","title":{"rendered":"Victor Hugo Pe\u00f1a, des ann\u00e9es Armstrong aux ann\u00e9es Pogacar, via la Belgique"},"content":{"rendered":"<p><em>Avant la victoire d\u2019Egan Bernal en 2019, Victor Hugo Pe\u00f1a fut en 2003 le premier Colombien \u00e0 porter le maillot jaune, trois jours durant. Cet ancien \u00e9quipier de Lance Armstrong commente \u00e0 pr\u00e9sent le Tour de France pour la cha\u00eene latino-am\u00e9ricaine ESPN. Au cours d\u2019une longue rencontre lors du grand d\u00e9part \u00e0 Lille, il a confi\u00e9 \u00e0 \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb son affection ind\u00e9fectible pour la Belgique et le cyclisme belge.<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 J-1 avant le grand d\u00e9part du Tour de France, la journ\u00e9e du vendredi ob\u00e9it aux lois des veill\u00e9es d\u2019armes. Coureurs, directeurs sportifs, journalistes et suiveurs&nbsp;: chacun l\u2019habille selon ses propres rituels. Les uns r\u00e9visent une \u00e9ni\u00e8me fois le livre de route. D\u2019autres savourent les ultimes heures creuses avant la grande essoreuse de juillet, trois semaines en surr\u00e9gime, denses, fr\u00e9n\u00e9tiques. Et puis, il y a les options insolites, comme celle prise par Victor Hugo Pe\u00f1a. Le vendredi 4 juillet, le Colombien est all\u00e9 visiter Bruges. Pourquoi pas au fond&#8239;? Depuis son h\u00f4tel Ibis, dans le quartier du beffroi \u00e0 Lille, le trajet n\u2019atteignait m\u00eame pas une heure de route. L\u2019appel \u00e9tait irr\u00e9sistible. <em>\u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 all\u00e9 \u00e0 Bruges \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je courais avec l\u2019US Postal, mais je n\u2019avais jamais eu l\u2019occasion de parcourir la ville.\u00a0Je m\u2019\u00e9tais promis d\u2019y revenir&#8239;\u00bb<\/em>, confie l\u2019envoy\u00e9 sp\u00e9cial de la cha\u00eene latino-am\u00e9ricaine ESPN. Une longue apr\u00e8s-midi \u00e0 se gaver de cartes postales, sous un soleil superbe&nbsp;: l\u2019eau dormante des canaux, les antiques maisons aux fa\u00e7ades cr\u00e9nel\u00e9es, les venelles pav\u00e9es, l\u2019atmosph\u00e8re recueillie du b\u00e9guinage. Quelle impression la ville lui a-t-elle laiss\u00e9e&#8239;? Victor Hugo Pe\u00f1a r\u00e9pond d\u2019un simple mot&nbsp;:\u00a0<em>linda<\/em>. Jolie.<\/p>\n<p>L\u2019ex-coureur en est \u00e0 son douzi\u00e8me Tour de France, tous r\u00f4les confondus. Il a d\u2019abord v\u00e9cu quatre \u00e9ditions sur le v\u00e9lo, dossard \u00e9pingl\u00e9 au bas du dos (2001, 2002, 2003 et 2006). \u00c0 cinq reprises, il a ensuite comment\u00e9 l\u2019\u00e9preuve \u00e0 distance, comme consultant depuis les studios d\u2019ESPN en Argentine. Il participe \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 son troisi\u00e8me Tour comme reporter de terrain, accr\u00e9ditation presse autour du cou. Duplex aux arriv\u00e9es d\u2019\u00e9tape. Interviews express en zone mixte ou \u00e0 proximit\u00e9 des bus d\u2019\u00e9quipes, dans les paddocks. Il recueille en particulier les impressions des six coureurs latinos engag\u00e9s sur l\u2019\u00e9dition 2025&nbsp;: les Colombiens Santiago Buitrago, Einer Rubio, Harold Tejada et Sergio Huigita, l\u2019Argentin Eduardo Sepulveda et l\u2019\u00c9quatorien Jonathan Narvaez.<\/p>\n<p>Victor Hugo Pe\u00f1a entretient avec le Belgique une relation particuli\u00e8re, teint\u00e9e d\u2019affection et de spleen. Le jour de son escapade brugeoise, de vieilles sensations se sont rappel\u00e9es \u00e0 lui. <em>\u00ab&#8239;Au moment o\u00f9 je passais la fronti\u00e8re en voiture, j\u2019ai essay\u00e9 de me souvenir de ma derni\u00e8re venue en Belgique<\/em>, relate-t-il<em>. J\u2019avais l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9cent.<\/em> <em>En revoyant ces paysages, mes souvenirs \u00e9taient tout \u00e0 fait nets. Dans mon esprit, c\u2019est comme si je n\u2019\u00e9tais jamais parti. Mais j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire le d\u00e9compte dans ma t\u00eate, et je me suis rendu compte que ces souvenirs \u00e9taient beaucoup plus anciens que ce que je croyais.&#8239;\u00bb<\/em> V\u00e9rification faite, sa derni\u00e8re incursion au plat pays datait de 2012. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, avec la modeste \u00e9quipe Colombia-Coldeportes, il avait couru la Fl\u00e8che wallonne, la Fl\u00e8che braban\u00e7onne et Paris-Bruxelles. Une sorte de tourn\u00e9e d\u2019adieux avant de quitter pour de bon la sc\u00e8ne du cyclisme pro. <em>Ama\u00ef<\/em>, plus d\u2019une d\u00e9cennie avait fil\u00e9\u00a0depuis lors&#8239;! Et exception faite de cette discr\u00e8te saison 2012, celle d\u2019une carri\u00e8re achev\u00e9e dans l\u2019anonymat, sa pr\u00e9c\u00e9dente apparition sur le sol belge remontait \u00e0 la lointaine ann\u00e9e 2007. Il courait alors sous le maillot de l\u2019\u00e9quipe belge Unibet. <em>\u00ab&#8239;Apr\u00e8s \u00e7a, pendant cinq ans, je n\u2019ai plus jamais eu l\u2019occasion de revenir en Belgique. En 2008 et 2009, j\u2019ai couru pour le team Rock Racing, bas\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Et j\u2019ai ensuite fini ma carri\u00e8re dans des \u00e9quipes colombiennes, sans possibilit\u00e9 de participer au calendrier europ\u00e9en.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>La magie de la Belgique<\/strong><\/p>\n<p>Ce samedi 5 juillet, au terme de la premi\u00e8re \u00e9tape du Tour 2025, Victor Hugo Pe\u00f1a se livre depuis la banquette amortie d\u2019une brasserie quelconque, pile face \u00e0 la gare de Lille-Flandres. Entrec\u00f4te, frites et salade dans l\u2019assiette. Repas arros\u00e9 de Coca Zero. L\u2019ordinaire des soirs d\u2019apr\u00e8s-\u00e9tape. <em>\u00ab&#8239;J\u2019ai dit un jour que la Colombie \u00e9tait, toutes proportions gard\u00e9es, la Belgique de l\u2019Am\u00e9rique du Sud&#8239;\u00bb<\/em>, \u00e9nonce-t-il. Par-l\u00e0, il entendait la d\u00e9votion commune pour le cyclisme, une terre tremp\u00e9e par l\u2019amour du v\u00e9lo. <em>\u00ab&#8239;Maintenant que je travaille pour la t\u00e9l\u00e9, j\u2019aime beaucoup commenter les courses belges, que ce soit le Tour des Flandres, Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge ou la Fl\u00e8che wallonne. Parce que je vois alors les routes qui me rappellent des souvenirs.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Nostalgie assum\u00e9e. Professionnel de 1997 \u00e0 2012, le coureur de Bucaramanga a notamment remport\u00e9 une \u00e9tape du Giro et un Tour de Murcie. Il a surtout offici\u00e9 comme \u00e9quipier de Lance Armstrong, dans ces ann\u00e9es douteuses o\u00f9 le train US Postal imposait au peloton sa loi imp\u00e9rialiste. Travailleur de l\u2019ombre au service du boss, l\u2019anonyme Colombien se r\u00e9v\u00e9la au monde \u00e0 l\u2019issue d\u2019un contre-la-montre par \u00e9quipes \u00e9cras\u00e9 par l\u2019US Postal. Presque par m\u00e9garde, Victor Hugo Pe\u00f1a endossa le maillot jaune, d\u2019ordinaire propri\u00e9t\u00e9 exclusive de \u00ab&#8239;L.A.&#8239;\u00bb. Qu\u2019importe s\u2019il dut bien vite rentrer dans le rang, il avait marqu\u00e9 pour toujours l\u2019histoire de son pays. Certains de ses compatriotes avaient d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 le maillot blanc de meilleur jeune (Fabio Parra), le maillot \u00e0 pois de meilleur grimpeur (Jos\u00e9 Patrocinio Jimenez, Luis Herrera, Santiago Botero), mais le maillot jaune s\u2019\u00e9tait toujours refus\u00e9 \u00e0 eux. Il fallait un pr\u00e9curseur. Ce fut lui. Et \u00e0 ce jour, hormis Egan Bernal, vainqueur final du Tour 2022, aucun autre Colombien n\u2019a p\u00e9dal\u00e9 en jaune.<\/p>\n<p>Son premier contact avec la Belgique eut lieu en 1997. Pour s\u2019aguerrir au rythme des courses europ\u00e9ennes, plusieurs Colombiens s\u00e9lectionn\u00e9s pour les mondiaux de Saint-S\u00e9bastien s\u00e9journent alors un mois sur les rives de la Lys. La d\u00e9l\u00e9gation loge dans un h\u00f4tel d\u2019Audenarde. Les coureurs encha\u00eenent les courses de kermesse. <em>\u00ab&#8239;En un mois, on en a couru une vingtaine.\u00a0Pour se pr\u00e9parer avant un objectif majeur, les Europ\u00e9ens font des stages en altitude. Nous, nous sommes descendus au niveau de la mer<\/em>, observe-t-il avec amusement<em>. La Belgique \u00e9tait le terrain id\u00e9al pour travailler les relances, les virages, le placement face au vent. La particularit\u00e9 des kermesses, c\u2019est qu\u2019aussi bien des amateurs que des professionnels y participaient. On c\u00f4toyait Wilfried Peeters, Johan Museeuw, Peter Van Petegem\u2026 On les voyait se mettre de l\u2019huile sur les jambes au d\u00e9part. Apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e, on prenait notre douche dans des \u00e9coles.\u00a0C\u2019est de cette mani\u00e8re qu\u2019est n\u00e9e \u00e0 mes yeux ce que j\u2019appelle la magie de la Belgique.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le voyage est alors organis\u00e9 et financ\u00e9 par un businessman colombien, Gustavo Guerrero. Ancien coureur lui-m\u00eame (il a jadis particip\u00e9 au Tour de Colombie), il \u00e9tait venu en Belgique dans sa jeunesse avec l\u2019illusion d\u2019y d\u00e9crocher un contrat pro. Pour tout viatique, le novice portait en m\u00e9moire l\u2019histoire souvent entendue du pionnier Giovanni Jim\u00e9nez, ce jeune homme de Medellin qui dans les ann\u00e9es 1960 avait embarqu\u00e9 seul sur un cargo charg\u00e9 de bananes \u00e0 destination d\u2019Hambourg. Jimenez s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 en Belgique o\u00f9 il \u00e9tait devenu cycliste professionnel. Il avait notamment port\u00e9 le mythique maillot orange de la formation Bic, o\u00f9 il fut l\u2019\u00e9quipier de Luis Oca\u00f1a. Il devint le premier Colombien \u00e0 prendre part au Tour des Flandres, \u00e0 Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge, \u00e0 la Fl\u00e8che wallonne, \u00e0 la Vuelta\u2026 Giovanni Jim\u00e9nez n\u2019\u00e9tait jamais rentr\u00e9 au pays. Il s\u2019\u00e9tait mari\u00e9 \u00e0 une Belge et vivait d\u00e9sormais \u00e0 Ruisbroek, dans la banlieue sud de Bruxelles.<\/p>\n<p>Par l\u2019entremise d\u2019une Colombienne rencontr\u00e9e par hasard sur la grand-place de Bruxelles, Gustavo Guerrero parvint \u00e0 rencontrer Giovanni Jim\u00e9nez. Il sollicita aupr\u00e8s de lui conseils et contacts, dans l\u2019espoir d\u2019emprunter \u00e0 son tour la voie que l\u2019a\u00een\u00e9 avait d\u00e9frich\u00e9e. Pendant quelques mois, il encha\u00eena les courses amateurs en Belgique, tournicota de clochers en carrousels \u00e0 plus de 45&nbsp;km\/h. Son r\u00eave de percer au plus haut niveau tourna court, mais Guerrero noua des amiti\u00e9s pour la vie. Initia des relations dans le secteur d\u2019Audenarde, Courtrai, Roulers, la Silicon Valley ouest-flamande, l\u00e0 o\u00f9 le sens des affaires et la culture cycliste se confondent en un syncr\u00e9tisme unique, fertile. Gustavo Guerrero se lia en particulier avec Frans Assez, coureur pro \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, dans la glorieuse Flandria notamment, reconverti en manager d\u2019\u00e9quipes et en patron d\u2019un magasin de cycles \u00e0 Audenarde.<\/p>\n<p>Victor Hugo Pe\u00f1a d\u00e9peint le r\u00f4le que joua, en coulisses, ce personnage influent. <em>\u00ab&#8239;Gustavo Guerrero allait et venait entre la Colombie, les \u00c9tats-Unis et l\u2019Europe. Il \u00e9tait devenu un entrepreneur et il voulait aider les jeunes de Colombie.\u00a0C\u2019est lui qui nous a amen\u00e9s en Belgique et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 lui qu\u2019on a pu courir autant de kermesses. Il nous renseignait&nbsp;: ce jour-l\u00e0, il y a une course l\u00e0-bas&#8239;; tel autre jour, c\u2019est dans cette ville-l\u00e0\u2026 Par apr\u00e8s, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, Marlon P\u00e9rez a tent\u00e9 sa chance dans une \u00e9quipe espoirs en Belgique, ce qui l\u2019a aid\u00e9 \u00e0 passer pro. Il y en a eu d\u2019autres \u00e0 sa suite, Leonardo Duque, Mauricio Ardila. Ces arriv\u00e9es se faisaient toujours par l\u2019entremise de Gustavo Guerrero. Il g\u00e9rait les contacts. Le cyclisme lui avait donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de se faire des relations en Belgique. Et il les utilisait pour aider d\u2019autres Colombiens qui lui demandaient une aide. On l\u2019appelait&nbsp;: <\/em><em>Gustavo, tu peux me faire une faveur&#8239;?\u201d Et lui, il donnait un coup de main, sans jamais prendre de pourcentage au passage. L\u2019unique payement pour Gustavo, c\u2019\u00e9tait une salutation, un coup de t\u00e9l\u00e9phone de temps en temps pour prendre de ses nouvelles.&#8239;\u00bb <\/em><\/p>\n<p>Gustavo Guerrero vit aujourd\u2019hui \u00e0 Miami. Il poss\u00e8de des n\u00e9goces en Colombie et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 il distribue des marques flamandes de tapis et de parquet stratifi\u00e9. <em>\u00ab&#8239;Je l\u2019ai encore appel\u00e9 voici deux jours<\/em>, rapporte Victor Hugo Pe\u00f1a.<em> Je lui ai demand\u00e9 de nous aider \u00e0 entrer en contact avec Giovanni Jim\u00e9nez. Comme ce dernier vit toujours \u00e0 Bruxelles, je voulais profiter de notre pr\u00e9sence ici \u00e0 Lille pour lui consacrer un reportage, en tant que premier Colombien \u00e0 avoir couru les grandes classiques europ\u00e9ennes. Mais par manque de temps, \u00e7a n\u2019a pas pu se faire.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le repas achev\u00e9, plut\u00f4t que de rentrer directement \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, Victor Hugo Pe\u00f1a propose de prolonger la conversation tout en marchant dans les rues du centre de Lille. Il est 22 heures. Une belle journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 touche \u00e0 sa fin et le cr\u00e9puscule se teinte de notes orang\u00e9es. L\u2019ancien porteur du maillot jaune reconna\u00eet la grand-place, des fa\u00e7ades famili\u00e8res, fran\u00e7aises certes mais d\u2019inspiration flamandes.<em> \u00ab&#8239;La semaine entre le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, avec l\u2019\u00e9quipe US Postal, nous logions toujours \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Van der Valk de Nazareth, entre Courtrai et Gand. Cinq cents m\u00e8tres apr\u00e8s la sortie de l\u2019h\u00f4tel, il y avait d\u00e9j\u00e0 un secteur pav\u00e9. De quoi nous plonger directement dans l\u2019ambiance. Apr\u00e8s avoir reconnu la finale de Paris-Roubaix, nous venions \u00e0 Lille pour prendre un caf\u00e9, manger une salade ou un morceau de tarte.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Indomptables flandriennes<\/strong><\/p>\n<p>Au cours de sa carri\u00e8re cycliste, Victor Hugo Pe\u00f1a brouillait les st\u00e9r\u00e9otypes associ\u00e9s aux coureurs de son pays. Depuis leur apparition liminaire sur le Tour de France 1983, le public europ\u00e9en s\u2019\u00e9tait fait une id\u00e9e sch\u00e9matique des Colombiens&nbsp;: grimpeurs fr\u00eales, pi\u00e8tres rouleurs, des hommes taiseux \u00e0 la peau cuivr\u00e9e, \u00e0 l\u2019orgueil mutique fa\u00e7onn\u00e9 par les hautes altitudes des cordill\u00e8res andines. Victor Hugo Pe\u00f1a tranchait avec le portrait-robot. On le surnommait <em>El Tibur\u00f3n<\/em> (le requin), car il avait d\u2019abord pratiqu\u00e9 la natation \u00e0 haut niveau. Lorsqu\u2019ensuite il s\u2019\u00e9tait dirig\u00e9 vers le v\u00e9lo, il s\u2019\u00e9tait mu\u00e9 en sp\u00e9cialiste du chrono. Il se signalait par son temp\u00e9rament extraverti, habile conteur, un brin romantique, un chou\u00efa fanfaron. Sensible \u00e0 la geste du cyclisme, il \u00e9prouvait de l\u2019attrait pour les classiques belges. Leur ambiance inimitable, o\u00f9 se superposaient les flonflons et les hurlements, le burlesque et la sauvagerie.<\/p>\n<p>Mais le premier contact fut rude. En 2002, tout excit\u00e9 de sa chance, anxieux aussi, Victor Hugo Pe\u00f1a prend le d\u00e9part du Circuit Het Volk. La course porte encore le nom du journal social-chr\u00e9tien \u00e0 l\u2019origine de sa fondation, lequel n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9 par son concurrent <em>Het Nieuwsblad<\/em>, nettement plus \u00e0 droite. Disput\u00e9e fin f\u00e9vrier, l\u2019\u00e9dition 2022 se d\u00e9roule dans un froid polaire. Le vent \u00e9parpille les concurrents. Le Colombien de la US Postal b\u00e2che piteusement, \u00e9ject\u00e9 du peloton avant m\u00eame les vraies difficult\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout en d\u00e9ambulant dans le pi\u00e9tonnier lillois, il relate l\u2019am\u00e8re le\u00e7on apprise ce jour-l\u00e0. <em>\u00ab&#8239;J\u2019avais dit \u00e0 notre directeur sportif Dirk Demol que je voulais \u00eatre au d\u00e9part. Je voulais absolument d\u00e9couvrir les classiques flandriennes. Il me l\u2019avait d\u00e9conseill\u00e9&nbsp;: \u201cVictor, ces courses-l\u00e0, c\u2019est un autre cyclisme, ce n\u2019est pas pour toi.\u201d Mais j\u2019avais insist\u00e9&nbsp;: <\/em><em>Emm\u00e8ne-moi&#8239;! Je veux en \u00eatre&#8239;!\u201d Au final, j\u2019avais fait le Volk, et \u00e7a s\u2019est tr\u00e8s mal pass\u00e9 pour moi. Apr\u00e8s la course, Dirk m\u2019a appel\u00e9 et m\u2019a dit&nbsp;: <\/em><em>\u201cNe refais plus jamais \u00e7a&#8239;! Parce que pour te prendre, j\u2019ai laiss\u00e9 tomber un autre coureur qui, lui, \u00e9tait pr\u00eat.\u201d Je suis rentr\u00e9 chez moi assez triste. Quatre jours plus tard, je d\u00e9butais le Tour de Murcie, que j\u2019ai gagn\u00e9. J\u2019\u00e9tais donc bien en forme, mais pas pour les classiques belges. J\u2019ai alors compris que Dirk Demol avait raison&nbsp;: ces courses-l\u00e0, c\u2019est un autre cyclisme, quelque chose de totalement diff\u00e9rent.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La saison suivante, Victor Hugo Pe\u00f1a retente l\u2019exp\u00e9rience, d\u00e9niais\u00e9 en quelque sorte. Mais sa campagne des classiques se solde par une litanie d\u2019abandons. Les annales sont sans \u00e9quivoque&nbsp;: DNF au Tour des Flandres, \u00e0 Paris-Roubaix, \u00e0 l\u2019Amstel Gold Race, \u00e0 la Fl\u00e8che wallonne et \u00e0 Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge. Les d\u00e9convenues ne l\u2019ont pas d\u00e9go\u00fbt\u00e9, que du contraire. Avec verve, il proclame <em>\u00ab&#8239;une admiration particuli\u00e8re pour les cyclistes belges&#8239;\u00bb<\/em>. <em>\u00ab&#8239;Cela tient aussi au fait que, dans le staff de mes diff\u00e9rentes \u00e9quipes, j\u2019ai toujours eu des masseurs et des m\u00e9caniciens belges, des types qui racontaient des tas d\u2019histoires incroyables.&#8239;\u00bb <\/em><\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir roul\u00e9 sous les ordres de Johan Bruyneel et Dirk Demol au sein de l\u2019US Postal, le Colombien rencontre dans la formation Unibet deux autres directeurs sportifs embl\u00e9matiques&nbsp;: Lucien Van Impe, ex-grimpeur redoutable, dernier Belge \u00e0 avoir remport\u00e9 le Tour de France (en 1976), et Hilaire Van der Schueren, phras\u00e9 truculent et corpulence imposante, se partageant entre ses deux mi-temps, l\u2019\u00e9levage de b\u00e9tail et la formation de champions cyclistes. \u00c0 premi\u00e8re vue, le foss\u00e9 culturel est profond avec le coureur de Bucaramanga, n\u00e9 sous les tropiques. Mais ce dernier s\u2019adapte. <em>\u00ab&#8239;Le courant est toujours bien pass\u00e9 entre eux et moi. Je pense qu\u2019ils appr\u00e9ciaient le respect que j\u2019avais et que j\u2019ai toujours pour la culture cycliste belge.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Les Belges ne le m\u00e9nagent pas, pourtant. Paris-Roubaix 2003, Victor Hugo Pe\u00f1a descend chercher des bidons \u00e0 la voiture US Postal, remonte vers le peloton quand il entend dans son dos une s\u00e9rie de cris qui se rapprochent et qui lui sont manifestement destin\u00e9s. Souvenir intact&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;J\u2019ai vu un coureur revenir sur moi \u00e0 toute allure puis me d\u00e9passer en me tassant d\u2019un coup de coude. Au passage, il m\u2019a hurl\u00e9 \u201cJongen&#8239;! Jongen&#8239;!\u00a0Alleeeeeez&#8239;!\u201d&#8239;\u00bb<\/em> Davantage qu\u2019un encouragement, l\u2019interjection traduit l\u2019exasp\u00e9ration, quelque chose comme <em>\u00ab&#8239;d\u00e9gage&#8239;!&#8239;\u00bb<\/em>. Elle se prononce avec les sonorit\u00e9s \u00e9paisses de la Flandre laborieuse. Le coureur colombien se rappelle&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Je ne connaissais pas le sens du mot \u201cjongen\u201d. Je l\u2019ai pris comme une insulte raciste. Comme si, en tant que coureur sud-am\u00e9ricain, on m\u2019avait pris pour un indien. Je me sentais humili\u00e9, j\u2019\u00e9tais furieux. Sous le coup de la col\u00e8re, je me suis lanc\u00e9 \u00e0 la poursuite du coureur. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 le frapper. Mais je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 le rattraper.&#8239;\u00bb<\/em> Apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e, dans le bus de l\u2019\u00e9quipe, Johan Bruyneel commente l\u2019issue de la course. <em>\u00ab&#8239;Ce Van Petegem, quel coureur&#8239;! Quel artiste&#8239;!&#8239;\u00bb <\/em>salue le manager g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019US Postal. Peter Van Petegem vient de gagner Paris-Roubaix, une semaine apr\u00e8s sa victoire en d\u00e9monstration au Tour des Flandres. Victor Hugo Pe\u00f1a r\u00e9alise que c\u2019est ce m\u00eame coureur qui l\u2019a rudoy\u00e9 trois heures plus t\u00f4t. <em>\u00ab&#8239;Il est peut-\u00eatre tr\u00e8s fort, mais c\u2019est un grossier personnage&#8239;\u00bb<\/em>, peste-t-il aupr\u00e8s de Johan Bruyneel.<\/p>\n<p>&#8211; Grossier pourquoi&#8239;?<br \/>\n&#8211; Pendant la course, il m\u2019a cri\u00e9 dessus et insult\u00e9. Si je le revois, je le frappe.<br \/>\n&#8211; Peter est un gentleman. Il ne se dispute jamais avec personne. Que t\u2019a-t-il dit&#8239;?<br \/>\n&#8211; Quelque chose comme <em>\u00ab&#8239;Jonga, Jonga, Jonga, Jonga&#8239;\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p><em>Jongen<\/em>&nbsp;: gar\u00e7on, jeune homme. Terme g\u00e9n\u00e9rique, en flamand, us\u00e9 par les cadors pour interpeller le jeune coureur inconnu, celui dont on ignore le nom. Johan Bruyneel rapporte l\u2019anecdote \u00e0 Peter Van Petegem. Au d\u00e9part d\u2019une course suivante, le leader de l\u2019\u00e9quipe Lotto se rapproche de Victor Hugo Pe\u00f1a et l\u2019alpague d\u2019une grosse voix&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Jongen&#8239;! Jongen&#8239;! Jongen&#8239;!&#8239;\u00bb<\/em>. <em>\u00ab&#8239;C\u2019est devenu une blague r\u00e9currente entre nous. Chaque fois qu\u2019il me voyait, il recommen\u00e7ait.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Permis de s\u00e9jour<\/strong><\/p>\n<p>La promenade du soir dans les rues lilloises rappelle au Colombien des souvenirs moins rigolos. \u00c0 quelques stations de m\u00e9tro de la grand-place, il a pass\u00e9 en 2005 une semaine alit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Roubaix, le corps \u00e0 demi paralys\u00e9, l\u2019esprit assomm\u00e9 par les analg\u00e9siques. En cause, une chute stupide pendant le d\u00e9part fictif de Paris-Roubaix, dans les rues de Compi\u00e8gne. Le peloton roule au pas. Plusieurs coureurs en profitent pour marquer un arr\u00eat pipi. L\u2019un d\u2019entre eux change de trajectoire juste devant Victor Hugo Pe\u00f1a. Brusque coup de frein, soleil, violente torsion du dos. <em>\u00ab&#8239;J\u2019ai eu deux vert\u00e8bres fissur\u00e9es par compression. La sixi\u00e8me et la neuvi\u00e8me vert\u00e8bres ont pris en \u00e9tau la septi\u00e8me et la huiti\u00e8me.&#8239;\u00bb<\/em> La douleur est foudroyante, la r\u00e9cup\u00e9ration interminable. Quatre mois durant, un corset entrave les moindres gestes du coureur.<\/p>\n<p>Et puis, il y a les maux plus impalpables. Les vexations et les r\u00e9alit\u00e9s p\u00e9nibles derri\u00e8re la fa\u00e7ade rutilante du cyclisme mondialis\u00e9. <em>El Tibur\u00f3n<\/em> s\u2019est cogn\u00e9 aux portes de la forteresse Europe. Il a \u00e9prouv\u00e9 les d\u00e9boires de l\u2019immigr\u00e9 lambda, f\u00fbt-il un sportif professionnel confortablement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Il a connu les d\u00e9buts de saison report\u00e9s faute d\u2019un visa de travail d\u00e9livr\u00e9 dans les temps. Les d\u00e9marches administratives \u00e9puisantes aupr\u00e8s d\u2019autorit\u00e9s inflexibles. <em>\u00ab&#8239;Pour moi et d\u2019autres coureurs colombiens, chaque d\u00e9but de saison s\u2019apparente \u00e0 une succession de cols hors-cat\u00e9gorie \u00e0 franchir&#8239;\u00bb<\/em>, d\u00e9clarait-il en 2007 au site <em>Cyclingnews<\/em>. Il court alors pour l\u2019\u00e9quipe belge Unibet. <em>\u00ab&#8239;Cette ann\u00e9e-l\u00e0, j\u2019ai vraiment gal\u00e9r\u00e9 pour obtenir un permis de s\u00e9jour et un titre de r\u00e9sidence \u00e0 Grammont, o\u00f9 j\u2019ai habit\u00e9 pendant trois mois.&#8239;\u00bb<\/em> Il ne s\u2019attarde gu\u00e8re dans son domicile de la vall\u00e9e de la Dendre. <em>\u00ab&#8239;Avec mon \u00e9pouse et mon fils qui n\u2019avait m\u00eame pas deux ans, nous occupions une petite maison perdue au milieu des bois, au bord d\u2019une route o\u00f9 passait le Tour des Flandres. Moi, j\u2019\u00e9tais heureux. Mais la plupart du temps, mon \u00e9pouse \u00e9tait seule. Elle ne connaissait personne\u2026&#8239;\u00bb<\/em> La famille d\u00e9m\u00e9nage vers l\u2019Espagne, s\u2019\u00e9tablit \u00e0 Alicante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019oubli et la violence<\/strong><\/p>\n<p>La nuit est tomb\u00e9e sur Lille. La conversation se prolonge dans le salon de l\u2019h\u00f4tel. On aborde le c\u00f4t\u00e9 obscur du cyclisme tel que l\u2019a connu Victor Hugo Pe\u00f1a, l\u2019envers du maillot jaune en quelque sorte&nbsp;: les sept Tours victorieux de Lance Armstrong ray\u00e9s des tablettes, l\u2019ex-ma\u00eetre \u00e0 courir Johan Bruyneel banni du cyclisme professionnel, sentences cons\u00e9cutives aux r\u00e9v\u00e9lations sur le dopage massif, syst\u00e9matique qu\u2019orchestrait le duo belgo-\u00e9tasunien \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa toute-puissance. Une p\u00e9riode sur laquelle la caravane du Tour fait d\u00e9sormais silence. Des ann\u00e9es que chacun voudrait oublier, ou mieux&nbsp;: ignorer. Feindre qu\u2019elles n\u2019aient jamais exist\u00e9. <em>\u00ab&#8239;Mais cette p\u00e9riode fait partie de l\u2019histoire du cyclisme<\/em>, corrige notre interlocuteur<em>. Armstrong et Bruyneel ont \u00e9t\u00e9 punis mais ils ne furent pas les seuls coupables. Et au-del\u00e0 de \u00e7a, il y a une amiti\u00e9 que je ne vais pas renier ni rompre en raison de ces sanctions. Si je rencontre Johan, je le saluerai, de m\u00eame pour Lance. Je crois que les gens qui comprennent le cyclisme savent quelle fut leur importance. Je pense aussi que beaucoup de personnes les admirent, y compris parmi celles qui sont ici sur le Tour de France, m\u00eame si elles \u00e9vitent de le dire en public, car elles ne veulent pas \u00eatre associ\u00e9es \u00e0 eux. Pour ma part, je ne m\u2019en soucie gu\u00e8re. Je travaille pour une cha\u00eene, ESPN, o\u00f9 la direction ne m\u2019a jamais dit&nbsp;: \u201c\u00c9coute, ce serait mieux que tu ne parles plus d\u2019Armstrong et Bruyneel\u201d. Ils savent que j\u2019ai fait un podcast avec Johan Bruyneel et on ne me l\u2019a jamais reproch\u00e9.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 quelles conditions pardonner&#8239;? Quel statut accorder \u00e0 la m\u00e9moire&#8239;? Au bout de quels labyrinthes se planque la v\u00e9rit\u00e9&#8239;? Et quel regard porter sur les idoles qui vacillent, \u00e9branl\u00e9es par des enqu\u00eates vertigineuses, s\u2019appuyant sur des conclusions provisoires ou d\u00e9finitives&#8239;? Les questions valent pour Lance Armstrong et tant d\u2019autres stars du cyclisme. Elles prennent en Colombie une valeur plus tragique. Depuis le printemps dernier, Luis Herrera, vainqueur de la Vuelta 1987, mythe vivant du cyclisme colombien, est accus\u00e9 d\u2019avoir commandit\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019une organisation paramilitaire l\u2019assassinat de quatre de ses voisins, dans la ville de Fusagasug\u00e1. \u00ab&#8239;Si l\u2019enqu\u00eate se poursuit, si sa culpabilit\u00e9 est loin d\u2019\u00eatre d\u00e9montr\u00e9e, l\u2019affaire ravive la douloureuse m\u00e9moire\u00a0du conflit arm\u00e9 qui a meurtri la Colombie&#8239;\u00bb, constate dans un article r\u00e9cent le journal suisse <em>Le Temps<\/em>. Et ce alors que le pays progresse sur la voie d\u2019une fragile r\u00e9conciliation depuis les accords de paix sign\u00e9s en 2016 par le gouvernement colombien et la gu\u00e9rilla communiste des FARC.<\/p>\n<p>Le 3 octobre 2024, l\u2019ancien coureur professionnel Marlon P\u00e9rez, qui avait particip\u00e9 \u00e0 trois reprises au Giro, a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 d\u2019un coup de couteau dans sa ville de Carmen de Viboral, proche de Medellin. La motivation du meurtre reste \u00e0 \u00e9claircir. Bien s\u00fbr, la Colombie ne peut se r\u00e9duire \u00e0 ces tristes \u00e9v\u00e9nements. Rares sont n\u00e9anmoins les familles colombiennes \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9es par la violence. Celle de Victor Hugo Pe\u00f1a en a elle-m\u00eame souffert. Le p\u00e8re du coureur \u00e9tait originaire de Cabrera, petite ville bord\u00e9e par le fleuve Sumapaz, dans les terres chaudes du Cundinamarca. Ses ann\u00e9es d\u2019enfance co\u00efncid\u00e8rent avec <em>La Violencia<\/em>, terme g\u00e9n\u00e9rique employ\u00e9 en Colombie pour d\u00e9crire la guerre civile entre lib\u00e9raux et conservateurs (1948-1953). <em>\u00ab&#8239;Mon grand-p\u00e8re poss\u00e9dait une finca. La famille a d\u00fb tout laisser derri\u00e8re elle du jour au lendemain pour fuir \u00e0 Bogot\u00e1. Ni mon grand-p\u00e8re ni mon p\u00e8re n\u2019ont jamais pu revenir. C\u2019est une situation comme en ont v\u00e9cu des milliers d\u2019autres personnes d\u00e9plac\u00e9es de force en Colombie. Mon p\u00e8re se souvient encore de sa petite enfance dans la finca, et de la fuite \u00e0 bord d\u2019un camion avec ses parents et ses deux autres fr\u00e8res. Je connais l\u2019histoire \u00e0 travers son t\u00e9moignage. Mais pour la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019apr\u00e8s, c\u2019est beaucoup plus flou. Je crois que je l\u2019ai racont\u00e9e en r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 mes enfants. Ils n\u2019en ont qu\u2019une tr\u00e8s vague id\u00e9e.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Un avenir compliqu\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>On retrouve Victor Hugo Pe\u00f1a le lendemain matin, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019h\u00f4tel. Il pleut des seaux au-dehors. Aucun regret de ne plus \u00eatre coureur des jours comme celui-l\u00e0. <em>\u00ab&#8239;Journ\u00e9e hostile&#8239;\u00bb<\/em>, soupire Fernando, le cam\u00e9raman colombien d\u2019ESPN. <em>\u00ab&#8239;La pluie complique tout&#8239;\u00bb<\/em>, soupire Franco, le producteur argentin. L\u2019un et l\u2019autre accompagnent Victor Hugo Pe\u00f1a sur les trois semaines du Tour de France.<\/p>\n<p>Dans la voiture vers Lauwin-Planque, lieu de d\u00e9part de la deuxi\u00e8me \u00e9tape, sous la drache et la grisaille, un d\u00e9cor de corons et de terrils d\u00e9file sous nos yeux. Le paysage des m\u00e9lop\u00e9es de Pierre Bachelet. Qui contraste grandement avec l\u2019ambiance musicale dans l\u2019habitacle. La playlist choisie par Victor Hugo Pe\u00f1a aligne les standards de la salsa, des morceaux l\u00e9gendaires du Cubain Justo Betancourt, des New-Yorkais The Lebr\u00f3n Brothers, du Porto-Ricain Ismael Rivera, du Panam\u00e9en Rub\u00e9n Blades, des Colombiens du Grupo Niche\u2026 La conversation glisse sur la place des coureurs latino-am\u00e9ricains dans le cyclisme moderne. Victor Hugo Pe\u00f1a se montre assez pessimiste. <em>\u00ab&#8239;Ce sport a \u00e9volu\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re telle que pour performer dans les rangs juniors, il faut d\u00e9j\u00e0 avoir un entra\u00eeneur, rouler avec un capteur de puissance, soigner la di\u00e9t\u00e9tique. Et si tu ne commences pas \u00e0 14 ou 15 ans, mais \u00e0 18 ans, tu as pris du retard, un retard difficile \u00e0 rattraper dans la perspective d\u2019un contrat pro en Europe. Ma g\u00e9n\u00e9ration, tout comme la suivante, celle de Rigoberto Ur\u00e1n et de Nairo Quintana, souffrait d\u00e9j\u00e0 des difficult\u00e9s \u00e9conomiques. Mais avec du sacrifice et du talent, on avait la garantie de pouvoir \u00e9merger, y compris quand on \u00e9tait issu d\u2019un milieu modeste. Pour un jeune coureur latino-am\u00e9ricain aujourd\u2019hui, m\u00eame avec du sacrifice et du talent, c\u2019est bien plus difficile de percer. Le constat vaut pour tous les pays o\u00f9 il existe une culture du cyclisme sur route&nbsp;: la Colombie, l\u2019\u00c9quateur, le Venezuela, le Mexique, le Costa Rica, l\u2019Uruguay, et dans une moindre mesure le Chili, l\u2019Argentine, le Br\u00e9sil, le Guatemala et le Salvador. Je crois que l\u2019avenir va \u00eatre assez compliqu\u00e9.&#8239;\u00bb <\/em><\/p>\n<p>L\u2019ancien porteur du maillot jaune identifie un autre facteur probl\u00e9matique&nbsp;: la dangerosit\u00e9 des routes. <em>\u00ab&#8239;Nos pays en Am\u00e9rique latine ne disposent pas d\u2019un r\u00e9seau routier comme ici en Europe. Il faut aller rouler sur les grandes routes nationales, avec beaucoup de trafic. C\u2019est beaucoup plus dangereux de s\u2019entra\u00eener.&#8239;\u00bb <\/em>La mort de Jhonatan Paredes le 19 mai dernier l\u2019a brutalement rappel\u00e9. L\u2019ex-coureur pro, qui avait particip\u00e9 \u00e0 la Fl\u00e8che wallonne 2014 sous le maillot du Team Colombia, a perdu la vie lors d\u2019une sortie en v\u00e9lo, percut\u00e9 par une camionnette qui tentait un d\u00e9passement plein gaz sur la route entre Tunja et Paipa.<em> \u00ab&#8239;Le danger est devenu tel que les coureurs doivent maintenant investir pour payer quelqu\u2019un qui les accompagne en moto ou en voiture. C\u2019est un co\u00fbt suppl\u00e9mentaire pour un gar\u00e7on qui commence le cyclisme, en plus de l\u2019entra\u00eeneur, du capteur de puissance et de la nutrition. \u00c0 mon \u00e9poque, cela n\u2019existait pas, parce que le trafic \u00e9tait moins dense. Il y avait d\u00e9j\u00e0 des accidents mais les routes en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9taient plus tranquilles.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019approche de Lauwin-Planque, la pluie redouble d\u2019intensit\u00e9. Des embouteillages monstres paralysent les voies d\u2019acc\u00e8s au d\u00e9part. Tandis que la voiture progresse au pas vers le parking presse, Victor Hugo Pe\u00f1a missionne son cam\u00e9raman pour aller acheter trois parapluies au village d\u00e9part. Des parapluies de couleur jaune, comme le maillot qu\u2019il porta jadis, trois jours durant. Un \u00e9clat de soleil \u00e0 jamais dans le c\u0153ur que ne lui enl\u00e8veront ni les al\u00e9as m\u00e9t\u00e9orologiques, ni les trous noirs de l\u2019histoire du cyclisme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant la victoire d\u2019Egan Bernal en 2019, Victor Hugo Pe\u00f1a fut en 2003 le premier Colombien \u00e0 porter le maillot jaune, trois jours durant. Cet ancien \u00e9quipier de Lance Armstrong commente \u00e0 pr\u00e9sent le Tour de France pour la cha\u00eene latino-am\u00e9ricaine ESPN. 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