{"id":665,"date":"2023-02-24T15:15:57","date_gmt":"2023-02-24T14:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/sainte-adresse-havre-de-guerre\/"},"modified":"2023-12-06T11:47:14","modified_gmt":"2023-12-06T10:47:14","slug":"sainte-adresse-havre-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/sainte-adresse-havre-de-guerre\/","title":{"rendered":"Sainte-Adresse, havre de guerre"},"content":{"rendered":"<p>Le roman national l\u2019avait \u00e9vacu\u00e9, voil\u00e0 que l\u2019\u00e9pisode surgit enfin du n\u00e9ant collectif. Entre 1914 et 1918, alors que la population belge subit les supplices de la guerre, le gouvernement de Charles de Broqueville trouve exil dans un palace de quarante-deux chambres avec vue sur mer \u00e0 Sainte- Adresse, pr\u00e8s du Havre. On boit du Ch\u00e2teau Laroze 1900, on mange des filets de sole, on joue au tennis et, de temps en temps, pour tromper l\u2019ennui, on parle politique. Durant quatre ans, la station baln\u00e9aire normande devient belge, jusqu\u2019\u00e0 ce que le \u00ab&#8239;manoir du Cluedo&#8239;\u00bb d\u00e9plore ses petits meurtres.<\/p>\n<p>Pour l\u2019\u00e9lite de la nation, la Premi\u00e8re Guerre mondiale a le go\u00fbt d\u2019un palace. Vue sur la mer, \u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 tous les \u00e9tages et baignoires moussantes. Pour la grande majorit\u00e9 de la population belge, la p\u00e9riode se d\u00e9roule tout autrement, dans des logis pauvres en eau et en chauffage, dans des maisons parfois le ventre \u00e0 l\u2019air, trou\u00e9es par la mitraille\u2026 Ce pan d\u2019histoire est d\u00e9cadent. Les ann\u00e9es d\u2019exil du gouvernement de Charles de Broqueville, en Normandie, dans la commune de Sainte-Adresse, forment une parenth\u00e8se dor\u00e9e et une tache g\u00eanante. Au point que les livres d\u2019histoire pr\u00e9f\u00e8rent se concentrer sur les deux parties du royaume \u00e9clat\u00e9&nbsp;: d\u2019une part, la majeure partie du territoire envahie et occup\u00e9e par les Allemands&#8239;; d\u2019autre part, le r\u00e9duit de La Panne, o\u00f9 le roi Albert s\u2019\u00e9tait retranch\u00e9 parmi ses soldats. Mieux vaut raconter un monarque combattant avec son \u00e9p\u00e9e que des ministres s\u2019amusant avec une raquette de tennis.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, \u00e0 Sainte-Adresse, la vue sur la promenade a bien chang\u00e9 depuis le s\u00e9jour somptueux des hautes sph\u00e8res belges. Sur la gauche, le visiteur n\u2019admire plus le vieux port colonial du Havre mais une m\u00e9tropole car\u00e9n\u00e9e de b\u00e9ton, o\u00f9 le clocher de la cath\u00e9drale se dresse tout en \u0153cum\u00e9nisme, sa g\u00e9om\u00e9trie rappelant \u2014&nbsp;au choix \u2014&nbsp;un minaret, un beffroi ou un phare c\u00f4tier. En face, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019estuaire de la Seine, on distingue Deauville et Trouville. Du temps de la Belle \u00c9poque, la station Sainte- Adresse entendait rivaliser avec ces tr\u00e8s beaux crustac\u00e9s. Argument s\u00e9rieux, encore entendu aujourd\u2019hui&nbsp;: \u00ab&#8239;Si on veut prendre le soleil, il suffit de s\u2019allonger sur la plage face \u00e0 la mer. \u00c0 Deauville, c\u2019est moins agr\u00e9able de bronzer, on est contraint de se placer dos \u00e0 la mer&#8239;\u00bb, explique Fran\u00e7ois Rosset. Cet ancien entrepreneur dans le mat\u00e9riel p\u00e9trolier, l\u00e9ger pull de golfeur, lunettes de lecteur affam\u00e9, a la chance de contempler les flots depuis son salon. Quand il ne conduit pas ses petits-enfants \u00e0 leur le\u00e7on de tennis, le retrait\u00e9 classe et reclasse sa collection de deux mille cartes postales. Sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e est une missive anonyme, qui bredouille&nbsp;: \u00ab&#8239;Ch\u00e9rie, je t\u2019\u00e9cris de Sainte-Adresse. Je m\u2019arr\u00eate l\u00e0 car je n\u2019ai plus rien \u00e0 dire.&#8239;\u00bb Fran\u00e7ois Rosset l\u00e8ve un \u0153il dubitatif. Rien \u00e0 dire, vraiment?<br \/>\nLe Normand conserve quelques cartes de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Il sait toutefois que l\u2019histoire s\u2019est mal impr\u00e9gn\u00e9e. Il s\u2019en est rendu compte lors d\u2019une visite \u00e0 Bruxelles, \u00e0 la grande exposition du conflit 1914\u20131918.<\/p>\n<p>L\u2019amoureux de golf est stup\u00e9fait&nbsp;: il ne voit rien sur Sainte-Adresse. Il interroge le personnel&nbsp;: \u00ab&#8239;Est-ce que vous connaissez cette ville&#8239;?&#8239;\u00bb Silences. Cet homme d\u2019exquise courtoisie insiste&nbsp;: \u00ab&#8239;Sainte-Adresse, vous savez, c\u2019est l\u00e0 que votre gouvernement s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9.&#8239;\u00bb Or, en Belgique, il n\u2019y a que peu de traces de cette \u00e9pop\u00e9e. Une minus- cule poign\u00e9e de reportages dans Le Soir et sur la RTBF, une place ainsi nomm\u00e9e \u00e0 Anderlecht, de taille minuscule, c\u2019est tout. Et l\u2019histoire, tomb\u00e9e dans l\u2019oubli c\u00f4t\u00e9 belge, aurait pu s\u2019\u00e9vaporer en France \u00e9galement, si Fran\u00e7ois Rosset, pr\u00e9sident de l\u2019association pour le patrimoine de Sainte-Adresse, n\u2019avait pas dessin\u00e9 un chemin du souvenir, en neuf tableaux et une heure trente de d\u00e9ambulation.<\/p>\n<p>La balade commence au nord de la commune par l\u2019H\u00f4tellerie normande. Une sorte de manoir du Cluedo. C\u0153ur battant de la politique belge pendant quatre ans, avec ses flamboyances et ses mesquineries. Les ministres d\u00e9barquent ici, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1914, sous une pluie lugubre. Ils ont voyag\u00e9 depuis Ostende \u00e0 bord du Pieter De Coninck. Des embarcations \u00e0 fond plat suivent le navire, charg\u00e9es de malles en osier. C\u2019est tout le pouvoir qui d\u00e9m\u00e9nage. Il se prot\u00e8ge des obus, \u00e0 quatre cents kilom\u00e8tres de Bruxelles, \u00e0 cent cinquante kilom\u00e8tres du front de la Somme et de ses d\u00e9flagrations, qu\u2019on entend certains jours dans un \u00e9cho pas si lointain. La noblesse d\u2019\u00c9tat a d\u2019abord envisag\u00e9 de poser ses valises en Grande-Bretagne, mais la France s\u2019est montr\u00e9e g\u00e9n\u00e9reuse. Elle lui confie les cl\u00e9s du Havre, plus pr\u00e9cis\u00e9ment celles de la petite ville voisine de Sainte-Adresse, presque d\u00e9serte et de meilleur standing. L\u00e0, le gouvernement d\u2019union nationale va vivre l\u2019exp\u00e9rience hallucinante de travailler, dormir et se chamailler sous le m\u00eame toit.<br \/>\n\u00c0 l\u2019emplacement actuel de l\u2019H\u00f4tellerie, un terrain vierge qui surplombe la mer. L\u2019herbe remplace les moquettes \u00e9paisses. Comme une bombe alli\u00e9e a pulv\u00e9ris\u00e9 le manoir en 1944 \u2014&nbsp;de m\u00eame que la majeure partie de l\u2019agglom\u00e9ration \u2014, il faut scanner les photos, plans d\u2019architecte et journaux intimes pour reconstituer le faste des lieux. On d\u00e9nombre quarante-deux chambres r\u00e9parties sur trois \u00e9tages.<\/p>\n<p>Fier palace avec son perron minist\u00e9riel, son kiosque \u00e0 musique, ses salons d\u2019apparat o\u00f9 tout est verni, des meubles galb\u00e9s jusqu\u2019aux souliers de ces messieurs-dames. Pendant la guerre, le conseil des ministres se tient chaque matin \u00e0 dix heures, dans la salle \u00e0 manger, perdu dans le jeu de reflets\u00a0 de miroirs gigantesques et l\u2019\u00e9mollience des plantes grasses. Puis, les dignitaires vaquent \u00e0 leurs occupations, plus ou moins avouables. Les plus consciencieux organisent la vie quotidienne pour leurs compatriotes rest\u00e9s \u00e0 distance et pour les 325 000 r\u00e9fugi\u00e9s en France. Les autres partent \u00e0 la p\u00eache et tapent la balle sur terre battue. Au souper, ils se retrouvent tous dans le salon, gens de pouvoir et leurs \u00e9pouses m\u00e9lang\u00e9s. La soir\u00e9e s\u2019\u00e9tiole en conciliabules. Des femmes tricotent. Il para\u00eet que beaucoup de convives soupirent. Le luxe n\u2019emp\u00eache pas l\u2019ennui.<\/p>\n<p>Faut-il y voir un signe des d\u00e9chirements&#8239;? L\u2019H\u00f4tellerie de Sainte-Adresse a accroch\u00e9 une tapisserie o\u00f9 des tigres se livrent bataille. C\u2019est vrai que les intrigues gr\u00e9sillent dans ce pesant huis clos. D\u2019autant plus que le Premier ministre, alors nomm\u00e9 \u00ab&#8239;chef de cabinet&#8239;\u00bb, est fr\u00e9quemment invisible. Charles de Broqueville r\u00e9side dans la r\u00e9gion de Dunkerque, \u00e0 proximit\u00e9 du roi, et il ne se rend \u00e0 Sainte-Adresse que les fins de semaine. Il se distingue par sa cravate orn\u00e9e d\u2019une perle et sa moustache imp\u00e9riale, mais plus encore par son humeur bonhomme et son esprit strat\u00e8ge. Ses coll\u00e8gues le malm\u00e8nent rarement en grand comit\u00e9. Ils aff\u00fbtent leurs ambitions quand il a le dos tourn\u00e9. Tel Georges Helleputte, ministre de l\u2019Agriculture et des Comptes publics, qui man\u0153uvre avec l\u2019aide de son beau-fr\u00e8re Frans Schollaert, homme politique madr\u00e9, qui mourra dans l\u2019\u00e9t\u00e9 1917 \u00e0 Sainte-Adresse, des suites d\u2019une maladie des reins. Les mauvaises langues se moquent des \u00ab&#8239;trois fr\u00e8res Helleputte&#8239;\u00bb, d\u00e9signant Georges, son beau-fr\u00e8re mais aussi Mme Helleputte qui, dit-on odieusement, porte un brin de moustache. La guerre n\u2019a pas calm\u00e9 les petites haines entre les membres de ce Parti catholique h\u00e9g\u00e9monique, arrim\u00e9 aux affaires depuis 1884.<\/p>\n<p>Soudain, un socialiste. \u00c9mile Vandervelde fait son entr\u00e9e au gouvernement en janvier 1916, flanqu\u00e9 de deux lib\u00e9raux, Paul Hymans et Eug\u00e8ne Goblet d\u2019Alviella. Ordre du roi, qui veut sceller la banni\u00e8re unie de la politique belge. L\u2019irruption d\u2019un repr\u00e9sentant de gauche a \u00e9t\u00e9 n\u00e9goci\u00e9e. Vandervelde garantit que les ouvriers ne d\u00e9clencheront ni gr\u00e8ves ni r\u00e9voltes. En \u00e9change, le gouvernement s\u2019engage \u00e0 avancer sur la \u00ab&#8239;question flamande&#8239;\u00bb, en ouvrant une universit\u00e9 n\u00e9erlandophone apr\u00e8s la guerre, et il promet d\u2019instaurer le suffrage universel (masculin), en remplacement du scrutin \u00e0 vote plural, qui attribue des voix suppl\u00e9mentaires aux citoyens les plus riches. Vandervelde devient \u00ab&#8239;ministre des harengs sal\u00e9s&#8239;\u00bb, pr\u00e9pos\u00e9 au ravitaillement des soldats, avant de devenir ministre de la Justice. Dans ses m\u00e9moires1, le Bruxellois confesse n\u2019avoir eu \u00abaucune qualification sp\u00e9ciale&#8239;\u00bb pour ces deux portefeuilles. Mais la comp\u00e9tence n\u2019est pas une vertu pour ce gouvernement les pieds dans l\u2019eau.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Toute la ville \u00e9tait devenue une petite Belgique.<br \/>\nD\u2019ailleurs, quand des habitants du Havre se d\u00e9pla\u00e7aient \u00e0 Sainte-Adresse, ils disaient pour plaisanter&nbsp;: \u2018\u2018Aujourd\u2019hui, je vais en Belgique\u2019\u2019&#8239;!<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">R\u00e9my Dufour, vice-pr\u00e9sident de l\u2019association pour le patrimoine de Sainte-Adresse<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le temps passant, l\u2019\u00e9minent socialiste est autoris\u00e9 \u00e0 d\u00eener \u00e0 la m\u00eame table que les conservateurs. La femme de Jules Renkin, ministre des Colonies, s\u2019\u00e9tonne qu\u2019il ne dise pas de gros mots, tout particuli\u00e8rement au sujet de l\u2019\u00c9glise et des cur\u00e9s. Juliette Carton de Wiart, \u00e9pouse d\u2019Henry, autre ministre catholique, trouve mati\u00e8re \u00e0 discuter avec \u00c9mile Vandervelde. Avant de fuir \u00e0 Sainte-Adresse, elle a men\u00e9 des actions de r\u00e9sistance en Belgique et a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9e\u00a0 trois mois \u00e0 Berlin, o\u00f9 elle a pu rencontrer Rosa Luxembourg. Les pensionnaires du manoir ne seraient pas tous des grenouilles de b\u00e9nitier\u2026 Vandervelde constate&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>S\u2019il y avait parfois des querelles, c\u2019\u00e9tait toujours, ou presque toujours, entre ministres catholiques. Elles purent amener deux ou trois de nos coll\u00e8gues \u00e0 \u00e9lire domicile ailleurs. Elles n\u2019emp\u00eachaient pas que, dans notre petit phalanst\u00e8re de l\u2019H\u00f4tellerie, l\u2019on ne continu\u00e2t \u00e0 s\u2019entendre le mieux du monde<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Un autre b\u00e2timent de la ville, situ\u00e9 dans sa partie sud, cristallise les tensions et les volupt\u00e9s de la bonne soci\u00e9t\u00e9 belge. Aujourd\u2019hui, c\u2019est un troquet qui sert des cr\u00eapes au Nutella. Autrefois, avant le dynamitage allemand sous la Seconde Guerre mondiale, le Palais du commerce abritait l\u2019h\u00f4tel des R\u00e9gates et son restaurant gastronomique. Les ambassadeurs aupr\u00e8s de la Belgique y avaient \u00e9lu bureau et domicile. R\u00e9partis en deux camps&nbsp;: les pays alli\u00e9s au Reich et ceux qui le combattaient. Au d\u00eener, les diplomates font tables \u00e0 part. Le gouvernement belge se m\u00e9fie du nonce du Saint-Si\u00e8ge, favorable \u00e0 l\u2019Allemagne. L\u2019\u00e9missaire ottoman, jug\u00e9 encombrant, est \u00e9loign\u00e9 par la ruse, son traitement lui \u00e9tant remis en mains propres par une banque \u00e0 Marseille. La Normandie, nid d\u2019espions\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p>Vandervelde devient \u00ab&#8239;ministre des harengs sal\u00e9s&#8239;\u00bb, pr\u00e9pos\u00e9 au ravitaillement des soldats, avant de devenir ministre de la Justice. Dans ses m\u00e9moires<sup>1<\/sup>, le Bruxellois confesse n\u2019avoir eu \u00abaucune qualification sp\u00e9ciale&#8239;\u00bb pour ces deux portefeuilles. Mais la comp\u00e9tence n\u2019est pas une vertu pour ce gouvernement les pieds dans l\u2019eau.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Toute la ville \u00e9tait devenue une petite Belgique<\/em>, souligne R\u00e9my Dufour, vice-pr\u00e9sident de l\u2019association locale pour le patrimoine. <em>Les rues avaient \u00e9t\u00e9 renomm\u00e9es (rue Albert Ier, rue de la Reine \u00c9lisabeth, boulevard des Belges). Le personnel politique et les r\u00e9fugi\u00e9s civils et militaires avaient recr\u00e9\u00e9 un environnement comme \u00e0 la maison. D\u2019ailleurs, quand des habitants du Havre se d\u00e9pla\u00e7aient \u00e0 Sainte-Adresse, ils disaient pour plaisanter&nbsp;: \u00ab&#8239;Aujourd\u2019hui, je vais en Belgique&#8239;\u00bb&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Et R\u00e9my Dufour d\u2019\u00e9num\u00e9rer les nombreux lieux pr\u00eat\u00e9s ou lou\u00e9s. Les \u00e9coles, les cabinets m\u00e9dicaux, le centre de convalescence pour les bless\u00e9s, la boulangerie flamande qui fabrique des couques et du pain d\u2019\u00e9pices, l\u2019usine automobile belge qui emploie un millier d\u2019ouvriers, le temple ma\u00e7onnique et l\u2019\u00e9glise catholique o\u00f9 l\u2019office du dimanche \u00e0 huit heures d\u00e9bute par La Braban\u00e7onne\u2026 Sur le front de mer, la villa Louis XIII, d\u00e9volue au Premier ministre, et la villa Louis XVI, qui accueille le lever du drapeau noir-jaune-rouge, seront d\u00e9truites pendant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, de cette \u00ab&#8239;petite Belgique&#8239;\u00bb, ne subsiste que le parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de de l\u2019immeuble Dufayel, o\u00f9 s\u2019entassaient les diff\u00e9rentes administrations, le bureau de poste notamment. La bo\u00eete aux lettres rouge brille toujours sur le trottoir.<\/p>\n<p>Pendant les quatre ann\u00e9es de guerre, la population locale oscille entre curiosit\u00e9, irritation et empathie face aux expatri\u00e9s. L\u2019imprimeur Edmond Derome le raconte dans le journal qu\u2019il consigne en cette p\u00e9riode2. Le 20 octobre 1914, une semaine apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e des bateaux d\u2019Ostende, le bibliophile d\u00e9crit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Des Belges, partout des Belges&#8239;; les uns par groupes, tra\u00eenant leur mis\u00e8re de rues en rues, les autres de condition plus ais\u00e9e venus au Havre parce que l\u00e0 r\u00e9side leur gouvernement et qu\u2019ils se sentent un peu chez eux.<\/em>&#8239;\u00bb Le 20 f\u00e9vrier 1915, Derome s\u2019agace. \u00ab&#8239;<em>Les Belges r\u00e9clament&nbsp;: la vie est soi-disant hors de prix au Havre et ils pr\u00e9tendent qu\u2019on les vole, \u00e9crit-il. [\u2026] Ils paient les m\u00eames prix que les Havrais mais ils tiennent quand m\u00eame \u00e0 protester et \u00e0 hurler. Comme ils sont remuants ces bons Belges&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il y avait 2 500 sujets du roi Albert \u00e0 Sainte-Adresse en 1917, soit un tiers de la population. Dans le canton du Havre, les chiffres montent \u00e0 23 000. Les rapports se tendent parfois avec les habitants du cru, comme ce 30 juillet 1916, quand Edmond Derome voit sous ses yeux un militaire belge interdit de monter \u00e0 bord d\u2019un tramway. \u00ab&#8239;Un contr\u00f4leur l\u2019en emp\u00eache et le traite de sale boche. Des Belges pr\u00e9sents protestent avec indignation et le moment est proche o\u00f9 la foule s\u2019en m\u00ealant, le contr\u00f4ler va passer un mauvais quart d\u2019heure. La sc\u00e8ne est p\u00e9nible. Je la note car elle d\u00e9peint l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des Havrais vis-\u00e0-vis des Belges. Ceux-ci qui, pourtant, font vivre la majeure partie de nos concitoyens, ne sont pas aim\u00e9s et chacun s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 les froisser et \u00e0 les voler. [\u2026] Mais comme la guerre est une triste chose, et comme elle excite les bas instincts de l\u2019individu&#8239;!&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 Sainte-Adresse, les ressortissants belges savent qu\u2019ils m\u00e8nent la belle vie par comparaison avec leurs parents rest\u00e9s outre-Qui\u00e9vrain. M\u00eame les ouvriers les plus mal log\u00e9s y gagnent. Quant aux membres du gouvernement, ils semblent jouir d\u2019un raffinement sans limite. \u00c0 l\u2019instar de ce d\u00eener du 27 juillet 1918, servi aux parlementaires en exil, sous les lambris de l\u2019H\u00f4tellerie, et dont l\u2019association pour le patrimoine a exhum\u00e9 le menu. Pas moins de trois plats se succ\u00e8dent&nbsp;: filets de sole dieppoise&#8239;; tournedos sauce portugaise&#8239;; pommes noisettes&#8239;; poularde de Bresse \u00e0 la broche. Alors qu\u2019il n\u2019y a plus de p\u00e2tisseries ouvertes en Belgique, par manque de sucre et de farine, les d\u00e9put\u00e9s festoyant en France peuvent d\u00e9guster de la glace framboise vanill\u00e9e. Et tandis que certaines contr\u00e9es belges sont trop contamin\u00e9es par les \u00e9clats de munitions pour pouvoir utiliser l\u2019eau des sources, l\u2019H\u00f4tellerie se goberge au Ch\u00e2teau Laroze 1900, au montrachet et au corton 1904. Sainte-Adresse, un coin de paradis. Si ce n\u2019\u00e9taient ces maudits galets, qui roulent avec la mar\u00e9e et font du bruit pendant la nuit\u2026<br \/>\nLe manoir des jolies kermesses ne conna\u00eet qu\u2019un seul moment d\u2019horreur, le 10 f\u00e9vrier 1918. Ce jour-l\u00e0, un dirigeable fran\u00e7ais s\u2019\u00e9gare dans le brouillard et vient percuter une falaise de craie, \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres seulement. Sc\u00e8nes sanglantes sous les baies vitr\u00e9es.<\/p>\n<p>Au bout de quatre ans, la fatigue s\u2019est accumul\u00e9e, et l\u2019ennui, et les litres de bon vin et le mal du pays. Les pensionnaires de l\u2019H\u00f4tellerie ne peuvent plus se voir en peinture.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Des hommes meurent dans les flammes, un autre s\u2019est jet\u00e9 \u00e0 temps par-dessus bord, raconte Ghislaine Carton de Wiart, la fille du ministre et de la r\u00e9sistante intern\u00e9e \u00e0 Berlin. Je l\u2019aide comme je peux en roulant ma veste en polochon sous sa t\u00eate&#8239;; il commence \u00e0 r\u00e2ler mais garde assez de connaissance pour crier&nbsp;: \u201cAllez-vous-en&#8239;! Vite&#8239;! Les bombes vont exploser.\u201d L\u2019une explose, puis une autre&#8239;; des membres carbonis\u00e9s sont projet\u00e9s&#8239;; des ferrailles incandescentes blessent une vingtaine de personnes accourues&#8239;; toutes les vitres de l\u2019H\u00f4tellerie \u00e9clatent&#8239;; on am\u00e8ne les bless\u00e9s dans le hall&#8239;; les ambulances arrivent \u00e0 12&nbsp;h 45, la derni\u00e8re victime est partie.<\/em>&#8239;\u00bb La jeune femme conclut sur ce d\u00e9tail&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Les cinq ans de ma s\u0153ur se souviennent du bras dans la goutti\u00e8re de sa chambre&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Mais l\u2019intensit\u00e9 de la catastrophe est sans commune mesure avec le drame de l\u2019arsenal de Gonfreville-l\u2019Orcher, dans la ceinture du Havre. Le 11 d\u00e9cembre 1915, les ateliers de l\u2019Usine d\u2019or, plac\u00e9s sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat belge, sont ravag\u00e9s par une explosion. 110 tu\u00e9s&#8239;; 1500 bless\u00e9s&#8239;; des d\u00e9g\u00e2ts colossaux.<br \/>\nLa mort se prom\u00e8ne en peignoir dans les corridors de l\u2019H\u00f4tellerie. Certains ministres pleurent des proches tomb\u00e9s au front ou dans des exactions. D\u2019autres redoutent l\u2019assassinat politique du royaume de Belgique, quelle que soit l\u2019issue du conflit. En effet, les Allemands ont envahi le pays, mais les alli\u00e9s l\u2019\u00e9tranglent \u00e0 distance. La France, l\u2019Angleterre et les \u00c9tats-Unis multiplient les chantages, les pressions, \u00e0 chaque reconduction des pr\u00eats financiers. Et si la magnifique hospitalit\u00e9 \u00e0 Sainte-Adresse se transformait en mise sous tutelle&#8239;? Une partie du gouvernement belge craint que la France annexe le Luxembourg, ce qui reviendrait \u00e0 l\u2019encercler, ou que le Royaume-Uni fasse main basse sur le Congo\u2026 Les dignitaires passent l\u2019essentiel de leur temps \u00e0 n\u00e9gocier. Ainsi, les soupers de luxe de Sainte-Adresse ne seraient pas seulement un caprice des dirigeants belges, mais des outils diplomatiques, servant les int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs de la nation.<\/p>\n<p>Au bout de quatre ans, comme on pouvait s\u2019y attendre, le manoir du Cluedo finit par craquer. La fatigue s\u2019est ankylos\u00e9e, et l\u2019ennui, et les litres de bon vin et le mal du pays. Les pensionnaires de l\u2019H\u00f4tellerie ne peuvent plus se voir en peinture. Ils ont commenc\u00e9 par s\u2019\u00e9chauffer contre le roi. \u00c0 juste titre, ils soup\u00e7onnent Albert de vouloir n\u00e9gocier une paix s\u00e9par\u00e9e avec l\u2019Allemagne, tandis qu\u2019eux souhaitent voir leur envahisseur vaincu. La fin de le neutralit\u00e9 belge est de moins en moins taboue parmi les ministres. Tout comme l\u2019\u00e9tendue des pouvoirs royaux&nbsp;: Albert ne serait peut-\u00eatre pas si l\u00e9gitime \u00e0 conduire la politique internationale ou \u00e0 commander l\u2019arm\u00e9e. On fr\u00f4le le crime de l\u00e8se-majest\u00e9.<\/p>\n<p>Le 22 avril 1918, Charles de Broqueville adresse au monarque une lettre empoisonn\u00e9e, qui remet en cause son statut de chef militaire. Le placide Albert succombe \u00e0 la col\u00e8re. Ce gouvernement de vacanciers s\u2019en prend \u00e0 sa l\u00e9gende&#8239;! Le Premier ministre, somm\u00e9 de s\u2019excuser, pr\u00e9tend que la lettre n\u2019est qu\u2019un brouillon, qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e par son secr\u00e9taire particulier et qu\u2019il n\u2019en partage pas le contenu. Le roi n\u2019est pas dupe de cette vraie-fausse \u00e9tourderie. Les jours de ce gouvernement d\u00e9loyal sont compt\u00e9s.<\/p>\n<p>Un mois plus tard, les ministres passent au stade de s\u2019entred\u00e9vorer. Le socialiste \u00c9mile Vandervelde reproche \u00e0 Charles de Broqueville de lui avoir cach\u00e9 la d\u00e9signation d\u2019un nouveau chef d\u2019\u00e9tat-major. Puis, le Premier ministre annonce qu\u2019il a pris des contacts avec le leader du mouvement flamand, r\u00e9fugi\u00e9 aux Pays-Bas, Frans Van Cauwelaert. Il est vrai que la \u00ab&#8239;question f lamande&#8239;\u00bb est de plus en plus br\u00fblante, mais de nombreux conservateurs veulent limiter les gages d\u2019ouverture \u00e0 cette fraction du pays. En d\u00e9sespoir de cause, le Premier ministre se tourne vers le lib\u00e9ral Paul Hymans et d\u00e9clare que c\u2019est lui qui a incit\u00e9 \u00e0 ces pourparlers. D\u00e9menti furieux de Hymans&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>C\u2019est incorrect, c\u2019est un impudent mensonge&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb La r\u00e9union du 28 mai 1918&nbsp;s\u2019ach\u00e8ve dans les cris. Deux jours plus tard, Charles de Broqueville remet sa d\u00e9mission. Le roi l\u2019accepte. Il maintient les autres ministres en poste et nomme G\u00e9rard Cooreman Premier ministre, une vieille figure du Parti catholique, un personnage ext\u00e9rieur aux petits complots de Sainte-Adresse.<\/p>\n<p>Six mois plus tard, Armistice. Les malles en osier repartent en Belgique. Les palaces et les villas se vident. \u00ab<em> Et tous ces d\u00e9parts aussi sont tristes&#8239;; tous ces adieux de gens aimables qui furent nos clients pendant quatre ans ne se font pas sans une certaine \u00e9motion<\/em>&#8239;\u00bb, note l\u2019imprimeur Edmond Derome, le 8 d\u00e9cembre 1918. Le gouvernement belge met un point d\u2019honneur \u00e0 r\u00e9gler ses factures. On ignore le montant total du ch\u00e8que vacances mais, de retour dans la m\u00e8re-patrie, une frange de la population exige des comptes, d\u00e9plorant que les plus riches se soient engraiss\u00e9s pendant la guerre, ou au march\u00e9 noir sur le sol belge, ou dans des repas de f\u00eate dans les salons de l\u2019H\u00f4tellerie\u2026 Charles de Broqueville tente de se justifier&nbsp;: \u00ab<em> L\u2019\u00e9galit\u00e9 des devoirs, des sacrifices et des souffrances a rendu plus vivace le sentiment de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits.<\/em>&#8239;\u00bb Mais tout le monde devine que les \u00ab&#8239;souffrances&#8239;\u00bb \u00e0 Sainte-Adresse avaient plut\u00f4t un go\u00fbt de glace framboise vanill\u00e9e.<br \/>\nL\u2019\u00e9pisode de l\u2019exil normand est si embarrassant pour le pouvoir qu\u2019il a fallu attendre octobre 2014 pour un hommage sur place rendu par les plus hautes autorit\u00e9s belges. C\u2019est le roi Philippe qui assure la visite dans la banlieue hupp\u00e9e du Havre. D\u00e9fil\u00e9s en costumes, fanfare, discours.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>C\u2019\u00e9tait une journ\u00e9e importante pour l\u2019histoire de Sainte-Adresse<\/em>&#8239;\u00bb, r\u00e9sume Fran\u00e7ois Rosset, qui rel\u00e8ve n\u00e9anmoins que le roi \u00ab&#8239;<em>n\u2019a pas eu le temps de manger son dessert, parce qu\u2019il devait prendre son vol retour<\/em>&#8239;\u00bb. Il plane en tout cas une ironie certaine, quand on pense que l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re de Philippe, Albert, ne s\u2019est jamais d\u00e9plac\u00e9 dans la commune normande, ni pendant, ni apr\u00e8s la guerre. Les habitants lui avaient r\u00e9serv\u00e9 la Roseraie, un manoir \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la plage, architecture digne du ch\u00e2teau de Moulinsart, mais le lit est rest\u00e9 inoccup\u00e9. Ce lieu est l\u2019un des rares \u00e9pargn\u00e9s par les bombes, et il s\u2019\u00e9l\u00e8ve toujours dans son parc arbor\u00e9, gard\u00e9 par un sequoia et un h\u00eatre pourpre, reconverti en maison de retraite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le roman national l\u2019avait \u00e9vacu\u00e9, voil\u00e0 que l\u2019\u00e9pisode surgit enfin du n\u00e9ant collectif. Entre 1914 et 1918, alors que la population belge subit les supplices de la guerre, le gouvernement de Charles de Broqueville trouve exil dans un palace de quarante-deux chambres avec vue sur mer \u00e0 Sainte- Adresse, pr\u00e8s du Havre. 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