{"id":6609,"date":"2025-06-17T09:00:50","date_gmt":"2025-06-17T07:00:50","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6609"},"modified":"2025-06-15T08:43:53","modified_gmt":"2025-06-15T06:43:53","slug":"axell-eration","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/axell-eration\/","title":{"rendered":"Axell-\u00c9ration"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">Figure m\u00e9connue du pop art en Belgique, \u00c9velyne Axell a eu une carri\u00e8re f\u00e9conde et avant-gardiste \u00e9court\u00e9e par une fin aussi tragique que romanesque, \u00e0 37\u00a0ans \u00e0 peine. Une \u0153uvre endormie pendant plus de trente ans, qui refait surface apr\u00e8s sa mort, lorsque son mari, pionnier de la t\u00e9l\u00e9vision belge, la d\u00e9couvre enfin, \u00e0 la faveur de l\u2019oisivet\u00e9 de sa retraite. \u00ab&#8239;Je me suis r\u00e9veill\u00e9 un jour et je me suis rendu compte que j\u2019avais v\u00e9cu aupr\u00e8s d\u2019une tr\u00e8s grande artiste&#8239;\u00bb, dira-t-il. Une grasse mat\u2019 qui aura dur\u00e9 et co\u00fbt\u00e9 toute une vie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c9velyne Axell. Ses \u0153uvres sur Plexiglas, ses huiles, ses dessins, ses collages et ses installations sont expos\u00e9es dans les lieux les plus prestigieux du monde, certaines estim\u00e9es \u00e0 plusieurs centaines de milliers d\u2019euros. Surnomm\u00e9e l\u2019Amazone du pop art, mouvement essentiellement masculin, \u00c9velyne Axell est encore consid\u00e9r\u00e9e comme une artiste contemporaine et innovante. D\u00e9nigr\u00e9e en son temps parce qu\u2019elle \u00e9tait tout \u00e0 la fois femme, f\u00e9minine, f\u00e9ministe, engag\u00e9e et h\u00e9doniste, cette artiste namuroise demeure \u00e0 l\u2019avant-garde de l\u2019art avec toute la fra\u00eecheur, la puissance et l\u2019actualit\u00e9 de son message. Aujourd\u2019hui, d\u2019honn\u00eates hommes, tels le critique d\u2019art John Yau et l\u2019ancien pr\u00e9sident du Centre Pompidou Jean-Jacques Aillagon, d\u00e9crivent publiquement une \u0153uvre \u00ab&#8239;digne d\u2019artistes masculins&#8239;\u00bb comme Tom Wesselmann ou Andy Warhol, \u00e0 laquelle revient une place de choix dans l\u2019histoire de l\u2019art.<\/span><\/p>\n<h6><b>\u00c9velyne Axell, merci d\u2019avoir accept\u00e9 de passer de tr\u00e9pas \u00e0 vie pour \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb. Vous \u00eates cot\u00e9e sur le march\u00e9 de l\u2019art, mais vous restez un myst\u00e8re pour le grand public. Parlez-nous de vous et de votre \u00e9poque&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis n\u00e9e \u00c9velyne Devaux le 16 ao\u00fbt 1935, dans une vieille famille bourgeoise de Namur. Mon grand-p\u00e8re avait \u00e9pous\u00e9 une Boland. Les Boland avaient une coutellerie-orf\u00e8vrerie rue de Fer, \u00e0 l\u2019emplacement de la galerie Saint-Joseph et du caf\u00e9 Villeroy, en face de l\u2019h\u00f4tel de ville actuel. C\u2019\u00e9tait une boutique tr\u00e8s connue. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai grandi. Maman, elle, \u00e9tait d\u2019un milieu tr\u00e8s modeste, elle \u00e9tait fille de batelier. Elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e sur une p\u00e9niche avec ses quatre fr\u00e8res et ses trois s\u0153urs. C\u2019\u00e9tait un personnage balzacien dont l\u2019ambition \u00e9tait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un statut social par mariage. Ce qu\u2019elle a fait. C\u2019\u00e9tait une tr\u00e8s belle femme, toujours bien habill\u00e9e, toujours bien maquill\u00e9e, tout le monde se retournait sur elle. Apr\u00e8s les horreurs de la guerre, je me suis retrouv\u00e9e dans un pensionnat \u00e0 Bruxelles et je ne revenais plus que le week-end \u00e0 Namur. Je me suis sentie rejet\u00e9e. Question d\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait mon petit fr\u00e8re, l\u2019h\u00e9ritier. J\u2019ai appris sa mort par hasard sur internet, il y a cinq ou six ans.\u00a0<\/span><\/p>\n<h6><b>L\u2019environnement que vous d\u00e9crivez n\u2019est pas tr\u00e8s artistique alors que votre vie d\u2019adulte le sera pleinement.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mmmh. Pas dans la famille nucl\u00e9aire effectivement, mais il y a des artistes c\u00f4t\u00e9 Devaux. \u00c0 14\u00a0ans, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire r\u00e9guli\u00e8rement avec mon oncle Jean qui, poursuivi pour bigamie, \u00e9tait en fuite au Guatemala avec Marcelle Bonge, une danseuse de la Monnaie. Il \u00e9tait sculpteur, \u00e9l\u00e8ve de Henry Van de Velde. Avec Marcelle, ils ont fond\u00e9 le ballet national du Guatemala.<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous voulez dire que vous viviez les arts par procuration&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pas uniquement, il y avait aussi un autre artiste dans la famille&nbsp;: L\u00e9o Devaux. Une plaque comm\u00e9more son nom, rue de l\u2019Ange, \u00e0 Namur. Il \u00e9tait chanteur d\u2019op\u00e9ra. Il a particip\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019op\u00e9ra de Boston, il a \u00e9t\u00e9 directeur artistique des casinos de Deauville et de Cannes. Il a \u00e9pous\u00e9 Rachel Bracke, nom de sce\u0300ne Lucette de Li\u00e9vin, artiste lyrique, com\u00e9dienne et danseuse au Moulin-Rouge dans le Paris des ann\u00e9es 1920. Le couple \u00e9tait de toutes les grandes r\u00e9ceptions. Saint-P\u00e9tersbourg, New-York, Boston, Cannes, Deauville\u2026 Lucette \u00e9tait ma marraine. Ils avaient une villa \u00e0 Cannes et j\u2019ai pass\u00e9 de nombreuses vacances l\u00e0-bas, \u00e0 fr\u00e9quenter le gratin de la soci\u00e9t\u00e9, du cin\u00e9ma et des arts en g\u00e9n\u00e9ral. Il y avait aussi mon parrain, Robert Kaesen, mari d\u2019Alice, la s\u0153ur cadette de maman. Il dirigeait le cin\u00e9ma M\u00e9tropole, rue Neuve \u00e0 Bruxelles. Un magnifique cin\u00e9ma dans le style art d\u00e9co, le plus grand de Bruxelles \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Vous \u00eates trop jeune pour l\u2019avoir connu. Au-dessus, il y avait un immense appartement o\u00f9 mon parrain donnait des r\u00e9ceptions. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai habit\u00e9 pendant mes \u00e9tudes au conservatoire de Bruxelles. Ils m\u2019emmenaient \u00e0 Cannes, pendant le festival, o\u00f9 ils allaient acheter des films. Ils connaissaient tout le monde et me pr\u00e9sentaient aux c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s.<\/span><\/p>\n<h6><b>Comment appara\u00eet votre futur \u00e9poux, Jean Antoine<\/b><b>, dans ce tableau de famille&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Sans pr\u00e9venir&#8239;! Mes parents auraient aim\u00e9 que j\u2019\u00e9pouse un membre de la bourgeoisie namuroise, que je fasse un mariage qui rapporte un max. D\u2019ailleurs, en janvier 1956, j\u2019\u00e9tais fianc\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00e9ritier du plus grand salon de coiffure namurois (quand j\u2019y repense, j\u2019en ai les cheveux qui se dressent). \u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019habite encore chez mon parrain, je fais du th\u00e9\u00e2tre mais \u00e7a ne rapporte pas de quoi vivre. Alors je fais en plus des piges \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision naissante comme speakerine en voix off. Un jeune r\u00e9alisateur me remarque et me propose de participer \u00e0 un film sur les jeunes artistes de Namur. Je suis retomb\u00e9e sur mes vieux agendas. \u00c0 la date de notre rencontre, j\u2019ai \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&#8239;Rat\u00e9 le train, je suis rest\u00e9e chez Jean.&#8239;\u00bb Le lendemain&nbsp;: \u00ab&#8239;Mal au cr\u00e2ne.&#8239;\u00bb Et le surlendemain&nbsp;: \u00ab&#8239;Rupture avec mon fianc\u00e9.&#8239;\u00bb \u00c7a a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s rapide <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">(pensive)<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2026 En d\u00e9cembre, on se mariait et notre fils Philippe est n\u00e9 l\u2019ann\u00e9e suivante.<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous avez explor\u00e9 d\u2019autres voies avant de vous consacrer pleinement aux arts plastiques&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s le lyc\u00e9e, en 1953, je suis des cours de c\u00e9ramique aux Beaux-Arts de Namur, mais \u00e7a manque d\u2019ouverture esth\u00e9tique, alors je pars au conservatoire d\u2019art dramatique de Bruxelles. Racine, Moli\u00e8re, Baudelaire&#8239;! Me voil\u00e0 com\u00e9dienne. Je perce au th\u00e9\u00e2tre dans des r\u00f4les de plus en plus importants. Je suis speakerine \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision plusieurs soirs par semaine. Je deviens c\u00e9l\u00e8bre, on me reconna\u00eet dans la rue, je signe des autographes. En 1959, je tente ma chance \u00e0 Paris, alors je reviens \u00e0 Bruxelles en 1961.<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous zappez en permanence d\u2019un projet \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un style \u00e0 l\u2019autre.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 chaque fois je suis insatisfaite. Speakerine&#8239;? Je me sens potiche. Com\u00e9dienne&#8239;? Je me trouve mauvaise, on regarde plus mes fesses que mon travail. Sc\u00e9nariste&#8239;? Je ne suis pas contente de mon travail. Actrice au cin\u00e9ma&#8239;? Non, ce n\u2019est pas ma voie. En 1963, je prends conscience que ma vraie personnalit\u00e9 ne s\u2019exprimera pas derri\u00e8re les cam\u00e9ras ni sur sc\u00e8ne. Jean, qui faisait alors un film sur Ren\u00e9 Magritte, lui demande de me donner quelques cours. On retrouve un peu de son influence dans ma technique de peinture \u00e0 l\u2019huile tr\u00e8s r\u00e9aliste et dans certaines de mes \u0153uvres surr\u00e9alistes. En ce qui concerne le r\u00e9seau, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant. Les critiques d\u2019art n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s pro-Magritte \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Je me rappelle que mon beau-p\u00e8re a refus\u00e9 des Magritte \u00e0 trois cents francs belges. Le con&#8239;!\u00a0<\/span><\/p>\n<h6><b>Apr\u00e8s quoi courait Axell, l\u2019artiste peintre&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019aimais exp\u00e9rimenter. Je suis all\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 frapper \u00e0 la porte d\u2019une usine de Clartex, une mati\u00e8re plastique. Vous voyez le tableau&#8239;? Une petite bonne femme d\u2019un m\u00e8tre soixante qui d\u00e9barque avec des nanas \u00e0 poil d\u00e9coup\u00e9es dans de la toile pour les ins\u00e9rer dans un sandwich de Clartex et les passer au four. Je voulais partager, que l\u2019art se vende au supermarch\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 exauc\u00e9e post-mortem, on a retrouv\u00e9 mes \u0153uvres sur des rideaux de douche en Chine <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">(elle \u00e9clate de rire)<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2026 Les jeunes appr\u00e9cient aussi toujours mon univers. Le groupe am\u00e9ricain Lucius en a aussi utilis\u00e9e une pour la pochette de leur album <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Wildewoman<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. \u00c7a me pla\u00eet bien\u2026 Vous connaissez&#8239;? C\u2019est tr\u00e8s doux, tr\u00e8s a\u00e9rien\u2026<\/span><\/p>\n<h6><b>Ben oui, vu que c\u2019est moi qui \u00e9crit les questions et les r\u00e9ponses de cette interview. Et je vous rappelle que vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 morte depuis cinquante-deux ans quand cet album est sorti.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est pas une raison pour me le rappeler aussi frontalement. M\u00e9nagez un peu ma vieille carcasse, jeune dame.<\/span><\/p>\n<h6><b>Reprenons, vous trouvez votre voie dans les arts plastiques, mais vous devez affronter les critiques bien plus que quand vous faisiez la plante en pot.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Jean racontait qu\u2019un critique d\u2019art trouvait magnifique ce que fait Axell mais que, se rendant compte qu\u2019Axell est une femme, il s\u2019\u00e9tait r\u00e9tract\u00e9 dans son article.<\/span><\/p>\n<h6><b>En 1969, vous organisez un happening qui fait grand bruit&nbsp;: une jeune femme nue coiff\u00e9e d\u2019un casque d\u2019astronaute d\u00e9barque en plein vernissage \u00e0 la galerie Foncke de Gand. Sur fond de musique langoureuse, vous la rhabillez dans un strip-tease invers\u00e9. Vous \u00eates aussi la premi\u00e8re femme \u00e0 se peindre elle-m\u00eame nue.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai peint un peu de tout, mais l\u2019id\u00e9e dominante, malheureusement toujours d\u2019actualit\u00e9, c\u2019est que la femme doit pouvoir \u00eatre ma\u00eetre de son propre corps. En tant qu\u2019artiste, j\u2019\u00e9tais consciente du combat \u00e0 mener pour l\u2019autod\u00e9termination de la femme. Je me suis tr\u00e8s t\u00f4t autobaptis\u00e9e \u00c9velyne Axell, avant m\u00eame d\u2019\u00eatre avec Jean. Devenue plasticienne, je ne signe plus que \u00ab&#8239;Axell&#8239;\u00bb. C\u2019est pratique et neutre dans un environnement tr\u00e8s machiste. Regardez les mouvements de l\u2019\u00e9poque, la nouvelle figuration ou les nouveaux r\u00e9alistes, ce sont des groupes de vieux messieurs, sans femmes. Le statut d\u2019artiste et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la sph\u00e8re publique ont longtemps \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9s aux hommes. Depuis les ann\u00e9es nonante, j\u2019assiste de l\u00e0-haut \u00e0 une trrrr\u00e8s timide inscription des femmes dans l\u2019histoire de l\u2019art. Bon, ces avanc\u00e9es restent microscopiques. Dans le catalogue des collections des mus\u00e9es de France, les femmes ne repr\u00e9sentent en 2021 que 6,6&nbsp;% des artistes et 4&nbsp;% des \u0153uvres. Faut-il encore que les femmes soient nues pour entrer au mus\u00e9e&#8239;?<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous avez des positions f\u00e9ministes, mais on sent que vous restez sous l\u2019influence de votre mari et de son r\u00e9seau. N\u2019est-ce pas contradictoire&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La structure soci\u00e9tale de l\u2019\u00e9poque \u00e9tait patriarcale. C\u2019est une g\u00e9n\u00e9ration tr\u00e8s machiste. Nous vivions dans l\u2019ombre de nos maris mais, avec d\u2019autres artistes, nous nous sommes battues pour nous lib\u00e9rer et nous exprimer. Jean se foutait de ma carri\u00e8re de plasticienne. Il \u00e9tait constamment pris \u00e0 chercher ailleurs ce qu\u2019il avait sous les yeux. La premi\u00e8re fois qu\u2019il a film\u00e9 mes \u0153uvres, j\u2019\u00e9tais morte depuis une semaine. Jean aimait les femmes tout en \u00e9tant tr\u00e8s misogyne. C\u2019\u00e9tait un charmeur. Il \u00e9tait toujours parti en tournage ou enferm\u00e9 en salle de montage. Il a eu des tas de relations et je le savais. Mon \u0153uvre est celle d\u2019une femme tr\u00e8s seule. Plus je peignais, plus je m\u2019\u00e9loignais de lui, plus je lui \u00e9chappais et plus j\u2019\u00e9tendais mon propre r\u00e9seau social.<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous avez pourtant eu une belle carri\u00e8re malgr\u00e9 sa bri\u00e8vet\u00e9.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En 1969, je re\u00e7ois le prix de la jeune peinture belge. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il est attribu\u00e9 \u00e0 une femme. \u00c7a, \u00e7a m\u2019a tr\u00e8s vite lanc\u00e9e et j\u2019ai enfin su vivre plus confortablement de mon \u0153uvre. Ma rencontre avec l\u2019Italien Arturo Schwarz a aussi \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive. Il \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9 comme galeriste, historien de l\u2019art et commissaire d\u2019exposition. Quand il a pris une dizaine de mes \u0153uvres pour sa galerie \u00e0 Milan, tout le petit monde de l\u2019art belge est tomb\u00e9 sur le cul et ils ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 mon travail. Bande de faux derches&#8239;!<\/span><\/p>\n<h6><b>Votre fin arrive malheureusement au moment o\u00f9 vous vous d\u00e9tachez de lui.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ma derni\u00e8re expo, en 1972 \u00e0 la galerie Contour, est un vrai d\u00e9sastre. Je ne vends pas une toile. Je d\u00e9cide de partir au Guatemala pour rencontrer enfin mon oncle. Je tombe compl\u00e8tement amoureuse de ce pays. Je retrouve un nouveau souffle familial mais aussi un nouveau souffle artistique qui fait \u00e9cho \u00e0 mes pr\u00e9occupations de l\u2019\u00e9poque. Ce voyage me bouleverse.\u00a0<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous rentrez le 31 ao\u00fbt. Le 10 septembre, la presse annonce la trag\u00e9die de votre mort. Que s\u2019est-il pass\u00e9&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Jean est parti pour Moscou. Je me retrouve \u00e0 nouveau seule. Un critique d\u2019art me fait du gringue. Il propose de me pr\u00e9senter \u00e0 une galeriste anversoise. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Why not&#8239;?<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> J\u2019enfile un ensemble jaune \u00e9clatant, mon humeur est encore joyeuse et latino. Je prends le train pour Anvers. On se retrouve sur place. La galerie est ferm\u00e9e. Ben tiens&#8239;! Tant pis. On monte dans sa nouvelle Ford Mustang. Direction Bruges. Trois de mes \u0153uvres sont expos\u00e9es \u00e0 la Foire d\u2019art actuel. C\u2019est la f\u00eate. Je retrouve des amis. Je parle abondamment de mes projets mexicains. Diner bien arros\u00e9. \u00c0 minuit, on reprend l\u2019autoroute de Bruxelles. Il pleut \u00e0 verse. \u00c0 hauteur de Gand, il croit voir quelque chose arriver en sens inverse. Il s\u2019emm\u00eale les p\u00e9dales. Frein et acc\u00e9l\u00e9rateur en m\u00eame temps. La Mustang s\u2019encastre dans un poteau d\u2019\u00e9clairage. Il n\u2019a pas mis sa ceinture, il est \u00e9ject\u00e9. Prisonni\u00e8re, je reste broy\u00e9e sous le poteau. On est le 10\u00a0septembre. Il est 1&nbsp;h\u00a030 du matin. Fin de l\u2019histoire. Mon fils unique n\u2019a que 15\u00a0ans. On met deux jours \u00e0 retrouver Jean, qui n\u2019est pas vraiment \u00e0 Moscou\u2026<\/span><\/p>\n<h6><b>Vous avez explor\u00e9 les th\u00e8mes de la voiture, de la ceinture et de la vitesse, une de vos \u0153uvres s\u2019appelle \u00ab&#8239;Axell-\u00c9ration&#8239;\u00bb et vous perdez la vie dans un accident de la route\u2026 C\u2019est troublant.<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">N\u2019entrez pas dans un discours pr\u00e9monitoire. \u00c7a m\u2019\u00e9nerve encore. L\u2019automobile symbolise le machisme de l\u2019\u00e9poque, les h\u00f4tesses du Salon de l\u2019auto. Quand j\u2019en prends possession, j\u2019affirme que je ne suis plus objet mais sujet, que je prends les commandes. Vous n\u2019\u00eates pas la seule \u00e0 interpr\u00e9ter cette \u0153uvre <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">(elle h\u00e9site)<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2026 Vous pensez vraiment que j\u2019ai peint ma propre mort sept ans plus t\u00f4t&#8239;?\u00a0<\/span><\/p>\n<h6><b>Imaginons, nous sommes le 9\u00a0septembre 1972, vous ne prenez pas le train pour Anvers, vous ne montez pas dans cette voiture. \u00c0 quoi ressemble votre vie&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je retourne en Am\u00e9rique centrale et j\u2019y reste. Sans Jean. J\u2019avais trouv\u00e9 une maison pr\u00e8s de la c\u00f4te, une \u00e9cole pour mon fils et j\u2019\u00e9tais en discussion pour une exposition \u00e0 Mexico City gr\u00e2ce \u00e0 Siqueiros<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">. Une nouvelle vie s\u2019ouvre \u00e0 moi. Avec une telle force de renouvellement, je n\u2019imagine pas que je m\u2019arr\u00eaterais un jour. D\u2019ailleurs, le pop art revient.<\/span><\/p>\n<h6><b>Tiens, vous voil\u00e0 troubl\u00e9e aussi. Qu\u2019est-ce qui vous retourne dans votre tombe&#8239;?<\/b><\/h6>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019assiste avec tristesse et impuissance au retour de th\u00e8mes que je portais d\u00e9j\u00e0. C\u2019est d\u00e9sesp\u00e9rant. Voyez mon film <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le Crocodile en peluche<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, qui parle du mariage mixte. Le sujet \u00e9tait r\u00e9volutionnaire \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la d\u00e9colonisation, mais il est plus que jamais d\u2019actualit\u00e9. La libert\u00e9 de disposer de son corps, la d\u00e9fense de la nature, la protestation en assembl\u00e9es libres, la surconsommation, le plastique, le soul\u00e8vement des jeunes pour la d\u00e9mocratie, les luttes contre les violences polici\u00e8res\u2026 On a cru dans les ann\u00e9es septante que ces combats \u00e9taient en voie d\u2019\u00eatre r\u00e9gl\u00e9s, on avait un horizon, de l\u2019espoir. Tout revient et on est exactement au m\u00eame point. Je comprends trop bien le burn-out des militants, l\u2019\u00e9coanxi\u00e9t\u00e9 des jeunes. Si j\u2019\u00e9tais encore de ce monde, je serais \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s. Rien \u00e0 faire, notre soci\u00e9t\u00e9 bloque toujours aux m\u00eames endroits, c\u2019est un mouvement perp\u00e9tuel pas vertueux du tout. Pas du tout, du tout.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c0 chaque fois je suis insatisfaite. Speakerine&#8239;? Je me sens potiche. Com\u00e9dienne&#8239;? Je me trouve mauvaise, on regarde plus mes fesses que mon travail. En 1963, je prends conscience que ma vraie personnalit\u00e9 ne s\u2019exprimera pas derri\u00e8re les cam\u00e9ras ni sur sc\u00e8ne.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Jean racontait qu\u2019un critique d\u2019art trouvait magnifique ce que fait Axell mais que, se rendant compte qu\u2019Axell est une femme, il s\u2019\u00e9tait r\u00e9tract\u00e9 dans son article.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Savez-vous que, dans le catalogue des collections des mus\u00e9es de France, les femmes ne repr\u00e9sentent en 2021 que 6,6&nbsp;% des artistes et 4&nbsp;% des \u0153uvres. Faut-il encore que les femmes soient nues pour entrer au mus\u00e9e&#8239;?&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;La premi\u00e8re fois que mon mari a film\u00e9 mes \u0153uvres, j\u2019\u00e9tais morte depuis une semaine.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cet entretien fictif et libre est bas\u00e9 sur une interview de Philippe Axell et Els Meyns, avec la participation de Bernadette Bonnier. Site officiel&nbsp;: <\/span><a href=\"http:\/\/www.evelyne-axell.info\"><span style=\"font-weight: 400;\">www.evelyne-axell.info<\/span><\/a><span style=\"font-weight: 400;\">.\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Figure m\u00e9connue du pop art en Belgique, \u00c9velyne Axell a eu une carri\u00e8re f\u00e9conde et avant-gardiste \u00e9court\u00e9e par une fin aussi tragique que romanesque, \u00e0 37\u00a0ans \u00e0 peine. 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