{"id":659,"date":"2022-06-21T14:25:29","date_gmt":"2022-06-21T12:25:29","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/la-longue-vie\/"},"modified":"2023-10-21T16:42:22","modified_gmt":"2023-10-21T14:42:22","slug":"la-longue-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/la-longue-vie\/","title":{"rendered":"La longue vie d&rsquo;Edith Stellner, rescap\u00e9e d&rsquo;Auschwitz"},"content":{"rendered":"<p>Elle est l\u2019une des derni\u00e8res rescap\u00e9es d\u2019Auschwitz encore vivantes en Belgique. Edith Stellner, 98 ans, n\u00e9e en Hongrie, ouvre pour \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb l\u2019album d\u2019une existence qui s\u2019\u00e9tale sur deux si\u00e8cles, traverse bien des fronti\u00e8res, bascule de l\u2019insouciance \u00e0 la nuit, se heurte \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 dans ses r\u00e9alit\u00e9s les plus extr\u00eames. Une vie qui reprend, une vie qui continue.<\/p>\n<p>Qu\u2019ont vu ces yeux qui sont comme des billes de lumi\u00e8re, entre le gris et le bleu&#8239;? Qu\u2019ont-ils vu que personne ne voudrait voir&#8239;? Qu\u2019ont-ils vu que nous nous empressons d\u2019oublier&#8239;? Et qu\u2019ont-ils perc\u00e9 de l\u2019esp\u00e8ce humaine&#8239;?<br \/>\nCe sont des yeux anciens, qui ont travers\u00e9 bien des pays et bien des nuits. Autour d\u2019eux prend forme un visage, celui d\u2019Edith Stellner, n\u00e9e le 20 juin 1924. On la rencontre pour la premi\u00e8re fois un matin du mois de mars, \u00e0 la maison de repos isra\u00e9lite Heureux S\u00e9jour, dans le quartier bruxellois de Ma Campagne. On s\u2019assied dans le r\u00e9fectoire, autour d\u2019une table ronde. L\u2019ou\u00efe a baiss\u00e9, mais la vue reste bonne. Chaque jour, Edith Stellner se plonge dans le journal et les nouvelles du monde. Les lunettes ne servent que pour la lecture \u2013&nbsp;le reste du temps, elles pendent \u00e0 la cordelette pass\u00e9e autour du cou, avec ses reflets brillants, panach\u00e9 de jade, cobalt et indigo.<\/p>\n<p>On est accueilli par un sourire malicieux un rien \u00e9nigmatique, un regard qui scrute, o\u00f9 l\u2019on devine une personnalit\u00e9, un caract\u00e8re. Edith Stellner est une femme de trempe. Sa vie est un tr\u00e8s long itin\u00e9raire par-del\u00e0 les secousses de deux si\u00e8cles, et beaucoup de fronti\u00e8res&nbsp;: Hongrie, Allemagne, Pologne, Tch\u00e9coslovaquie, Isra\u00ebl, Belgique\u2026 Ce fleuve v\u00e9n\u00e9rable a fr\u00f4l\u00e9 des limites, humain-inhumain, dicible-indicible. Son cours a franchi des rideaux de fer, des lignes de d\u00e9marcation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p>Edith Stellner est une femme de trempe. Sa vie est un tr\u00e8s long itin\u00e9raire par-del\u00e0 les secousses de deux si\u00e8cles, et beaucoup de fronti\u00e8res&nbsp;: Hongrie, Allemagne, Pologne, Tch\u00e9coslovaquie, Isra\u00ebl, Belgique\u2026 Ce fleuve v\u00e9n\u00e9rable a fr\u00f4l\u00e9 des limites, humain-inhumain, dicible-indicible. Son cours a franchi des rideaux de fer, des lignes de d\u00e9marcation.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la source, il y a Pecs. Zoltan Stellner, le p\u00e8re d\u2019Edith, g\u00e8re un atelier de r\u00e9paration de pneus, le seul dans cette ville moyenne au sud-ouest de la Hongrie. Il souffre d\u2019un lourd handicap physique, marche en boitant fort, porte une proth\u00e8se en cuir, s\u2019aide d\u2019une canne. Avec son \u00e9pouse, Janka Blum, ils ont donn\u00e9 naissance \u00e0 trois enfants&nbsp;: Edith l\u2019a\u00een\u00e9e, sa s\u0153ur Eva, et Janos, le fr\u00e8re cadet. On parle hongrois \u00e0 la maison. Sauf exception, les juifs de Hongrie ne parlent pas yiddish. Zoltan et Janka pratiquent aussi l\u2019allemand, comme presque tout le monde \u00e0 Pecs. <em>\u00ab&#8239;Ma ville natale \u00e9tait entour\u00e9e de villages souabes, aux habitants germanophones&#8239;\u00bb<\/em>, restitue Edith Stellner. \u00c0 gros traits, elle brosse le tableau d\u2019une enfance somme toute ordinaire, l\u2019\u00e9cole primaire juive fr\u00e9quent\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 10 ans, l\u2019apprentissage des pri\u00e8res en h\u00e9breu, puis l\u2019\u00e9cole communale jusqu\u2019\u00e0 14 ans, le piano venu d\u2019Angleterre, les partitions des grands compositeurs, et les quatre ans de pensionnat dans un institut juif pour jeunes filles \u00e0 Budapest. Uniforme bleu marine de rigueur. Apprentissage \u00e9l\u00e9mentaire&nbsp;: savoir se tenir, manger selon les r\u00e8gles, servir et desservir, le\u00e7ons d\u2019allemand et de fran\u00e7ais, cours d\u2019\u00e9criture gothique.<\/p>\n<p>Pecs compte alors environ 4.000 juifs. Si on pratique tr\u00e8s peu la religion dans la famille Stellner, on c\u00e9l\u00e8bre tout de m\u00eame le shabbat. L\u2019atelier paternel garde portes closes lors des grandes f\u00eates juives. Edith adh\u00e8re \u00e0 un mouvement de jeunesse sioniste. <em>\u00ab&#8239;On vendait des timbres \u00e0 l\u2019effigie de Herzl au profit de la Palestine. On parlait beaucoup de politique, surtout de l\u2019Angleterre qui s\u2019opposait \u00e0 la fondation d\u2019un \u00c9tat juif en Isra\u00ebl.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nEdith grandit dans une Europe o\u00f9 l\u2019antis\u00e9mitisme progresse partout. Elle a quatorze ans quand l\u2019Autriche, pays voisin de la Hongrie, est annex\u00e9e par l\u2019Allemagne nazie. Dans un monde \u00e0 la renverse, l\u2019album de famille ne renvoie que des \u00e9clats d\u2019insouciance. <em>\u00ab&#8239;En 1942, ma grand-m\u00e8re maternelle a invit\u00e9 tous ses enfants et petits-enfants pour une grande f\u00eate de famille. On ne savait pas que c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re fois o\u00f9 nous serions tous r\u00e9unis.&#8239;\u00bb<\/em> On regarde l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre les photos noirs et blanc de ces ann\u00e9es-l\u00e0. Une image dat\u00e9e de 1940&nbsp;: Edith dans l\u2019\u00e9clat de ses seize ans pose de trois quarts, les yeux pliss\u00e9s, \u00e9blouis par le soleil, le sourire entier. Une autre de 1943&nbsp;: Janos et Eva en maillot de bain, l\u2019air jouette dans un d\u00e9cor campagnard, avec un transat en arri\u00e8re-plan. Il y a encore ce clich\u00e9 non dat\u00e9 o\u00f9 l\u2019on voit les deux s\u0153urs en robe d\u2019\u00e9t\u00e9, et le fr\u00e8re \u00e0 peine adolescent, tous trois assis dans les herbes hautes, sur une colline \u00e0 l\u2019aplomb de Pecs.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime hongrois de l\u2019amiral Miklos Horthy, alli\u00e9 de l\u2019Allemagne, promulgue plusieurs lois antis\u00e9mites. Mais il refuse de d\u00e9porter la population juive, malgr\u00e9 les appels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de Berlin. Tout comme il refuse, \u00e0 plusieurs reprises, d\u2019imposer le port de l\u2019\u00e9toile jaune. La pers\u00e9cution des juifs, n\u00e9anmoins, se fait de plus en plus oppressante. Les \u00e9tudiants juifs sont renvoy\u00e9s de l\u2019universit\u00e9. Les restrictions d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi ne cessent de se durcir. Zoltan Stellner tente comme il peut de donner du travail \u00e0 ses coreligionnaires que l\u2019arsenal des discriminations a mis au ch\u00f4mage. <em>\u00ab&#8239;\u00c0 la fin, il y avait treize employ\u00e9s juifs dans l\u2019atelier&#8239;\u00bb<\/em>, se souvient Edith. Pr\u00e8s de 100 000 juifs sont aussi enr\u00f4l\u00e9s dans le Service du travail, con\u00e7u pour mettre au pas les minorit\u00e9s et les opposants au r\u00e9gime. Beaucoup d\u2019entre eux sont envoy\u00e9s sur le front de l\u2019Est, affect\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches harassantes de soutien \u00e0 l\u2019arm\u00e9e allemande. <em>\u00ab&#8239;En 1943, les six fr\u00e8res de ma m\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s au travail obligatoire. On ne savait pas dans quel pays ils \u00e9taient. On imaginait qu\u2019ils allaient \u00e9crire, revenir, mais on n\u2019a plus eu aucune nouvelle, jamais une lettre.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La relative autonomie du r\u00e9gime hongrois vis-\u00e0-vis d\u2019Hitler prend fin au printemps 1944. Le 19 mars, l\u2019arm\u00e9e allemande envahit le pays. <em>\u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait un dimanche. Il faisait tr\u00e8s beau. Mes parents passaient ce week-end dans un h\u00f4tel sur les hauteurs de la ville, juste eux deux.&#8239;\u00bb<\/em> D\u00e8s le 20, une nouvelle salve de pers\u00e9cutions frappent la population juive. <em>\u00ab&#8239;Tous nos appareils \u00e9lectriques ont \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9s. On a d\u00fb remettre la radio Siemens, le tourne-disque, les appareils photo, nos trois bicyclettes, m\u00eame le fer \u00e0 repasser.&#8239;\u00bb<\/em> Le 21 au matin, deux militaires allemands attendent Zlotan Stellner \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019atelier. <em>\u00ab&#8239;Dor\u00e9navant, vous ne travaillerez plus pour les Hongrois, seulement pour la Wehrmacht&#8239;\u00bb<\/em>, lui signifient-ils. Le plus grad\u00e9 des deux indique que le jeune soldat \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s surveillera l\u2019atelier. Il devra \u00eatre log\u00e9, nourri, matin et soir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-large wp-image-17813\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/ES2-720x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"580\" height=\"825\" \/><\/p>\n<p>Dans l\u2019appartement familial, le soldat occupe la chambre de Janos. Les parents, terroris\u00e9s, obligent Edith et Eva \u00e0 rester cach\u00e9es dans leur chambre et \u00e0 ne jamais en sortir quand l\u2019Allemand est l\u00e0. Une \u00e9chelle est pos\u00e9e contre la fen\u00eatre, pour qu\u2019elles puissent fuir en cas d\u2019urgence. Les soir\u00e9es passent. Seppi, le jeune soldat, joue aux \u00e9checs avec Janos dans la salle \u00e0 manger. Une alerte au bombardement retentit. Tous les habitants de l\u2019immeuble se r\u00e9fugient dans l\u2019abri antia\u00e9rien. Seppi d\u00e9couvre l\u2019existence d\u2019Edith et Eva. <em>\u00ab&#8239;Madame Stellner, vous ne m\u2019aviez pas dit que vous aviez deux filles. Pourquoi les cachez-vous&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em> <em>\u00ab&#8239;Nous avions peur&#8239;\u00bb<\/em>, r\u00e9pond Janka. Au fil des semaines, la pr\u00e9sence de Seppi au sein de la famille devient routini\u00e8re. <em>\u00ab&#8239;Il \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 nous. Il nous appelait frau Eva, frau Edith. Il a dit \u00e0 ma m\u00e8re&nbsp;: madame Stellner, vous vous occupez de moi comme d\u2019un fils.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nPendant ce temps, Adolf Eichmann est en Hongrie pour superviser la d\u00e9portation des juifs jusque dans ses derniers d\u00e9tails logistiques. Le 4 mai, les 4000 juifs de Pecs sont d\u00e9plac\u00e9s dans les immeubles d\u00e9catis du quartier de la gare, commu\u00e9 en ghetto, et entour\u00e9 de barbel\u00e9s. Les anciens locataires sont relog\u00e9s dans les maisons laiss\u00e9es vides par leurs habitants juifs. Les cinq membres de la famille Stellner doivent se serrer dans une seule chambre. <em>\u00ab&#8239;Il y avait en bas un jardin avec une statue de la vierge Marie. Avant nous, le logement \u00e9tait occup\u00e9 par une vieille dame tr\u00e8s catholique, elle m\u2019a ordonn\u00e9 de mettre chaque jour des fleurs fra\u00eeches dans le vase au pied de la statue. Il \u00e9tait interdit aux non-juifs d\u2019entrer dans le ghetto, mais cette femme s\u2019approchait tous les jours pour v\u00e9rifier qu\u2019on avait bien mis des fleurs.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le 6 juin, les Alli\u00e9s d\u00e9barquent en Normandie. Terrible chronologie&nbsp;: c\u2019est au moment o\u00f9 appara\u00eet l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de la d\u00e9faite nazie que le sort des juifs hongrois bascule. Edith f\u00eate son vingti\u00e8me anniversaire dans le ghetto. Zoltan est le seul homme autoris\u00e9 \u00e0 quitter le secteur chaque matin&nbsp;: son atelier de r\u00e9paration est utile aux Allemands. Le soir, il rapporte, dissimul\u00e9es dans sa proth\u00e8se, quelques victuailles que lui ont donn\u00e9es Seppi ou le concierge.<br \/>\nLe 3 juillet, les gardiens somment les habitants du ghetto de faire leur baluchon. On les parque dans l\u2019\u00e9curie d\u2019une caserne \u2013&nbsp;un box par famille, avec de la paille usag\u00e9e. Les m\u00eames sc\u00e8nes se reproduisent aux quatre coins de la Hongrie.<br \/>\n\u00c0 Pecs, la r\u00e9clusion \u00e0 la caserne dure une semaine. Les captifs ne re\u00e7oivent qu\u2019un repas par jour. Ils sont affam\u00e9s d\u00e9j\u00e0 quand on leur ordonne d\u2019aller \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 la gare, o\u00f9 on les entasse dans des wagons. Edith s\u2019agrippe \u00e0 ses parents, \u00e0 Eva, 18 ans, \u00e0 Janos, 16 ans. <em>\u00ab&#8239;Ma m\u00e8re avait achet\u00e9 un seau en aluminium. Les autres dans le wagon ne l\u2019avaient pas fait car ils ne se doutaient pas qu\u2019il n\u2019y aurait pas de toilettes dans le train.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p><b><i>Ils sont affam\u00e9s d\u00e9j\u00e0 quand on leur ordonne d\u2019aller \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 la gare, o\u00f9 on les entasse dans des wagons. Edith s\u2019agrippe \u00e0 ses parents, \u00e0 Eva, 18 ans, \u00e0 Janos, 16 ans. \u00ab&#8239;Ma m\u00e8re avait achet\u00e9 un seau en aluminium. Les autres dans le wagon ne l\u2019avaient pas fait car ils ne se doutaient pas qu\u2019il n\u2019y aurait pas de toilettes dans le train.<br \/>\n<\/i><\/b><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le convoi roule vers le Nord avec une lenteur affreuse. Les nuits sont glaciales. Il r\u00e8gne en journ\u00e9e une chaleur \u00e9crasante. <em>\u00ab&#8239;Les femmes se d\u00e9barrassaient de leur combinaison devant les hommes. On n\u2019avait plus de pudeur. Mon p\u00e8re restait tass\u00e9 dans un coin, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re sur leur baluchon. Avec ma s\u0153ur et mon fr\u00e8re, on avait une place pour trois. Deux restaient debout, on se relayait.&#8239;\u00bb<\/em> Les gendarmes hongrois assurent la garde du convoi. Au passage de la fronti\u00e8re nord, ils sont relev\u00e9s par des soldats allemands. Sur le trajet, Edith entrevoit un panneau&nbsp;: Katowice. Le train repart, d\u2019une abominable lenteur. <em>\u00ab&#8239;Il y avait une femme avec une fille de 13 ans et des jumeaux de 10 ans. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 crier&nbsp;: \u201cMa fille ne respire plus&#8239;!\u201d Des hommes se sont lev\u00e9s, ils l\u2019ont mise devant la lucarne, mais la fille \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 morte. Chacun a mis un mouchoir en tissu sur le corps de la petite.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nAu bout de trois jours, quatre nuits, le train arrive \u00e0 Auschwitz. Les Allemands n\u2019ouvrent les wagons qu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e du soir. <em>\u00ab&#8239;Mon p\u00e8re est rest\u00e9 dans le wagon, car on ne pouvait plus le bouger. C\u2019\u00e9tait termin\u00e9. Je sais ce qu\u2019on a fait avec lui, mais je ne veux pas raconter.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Janos est s\u00e9par\u00e9 de sa m\u00e8re et de ses s\u0153urs. Des projecteurs sont braqu\u00e9s sur les jambes des d\u00e9port\u00e9s. Les ge\u00f4liers ne regardent pas les visages, seulement la d\u00e9marche des enfants, des femmes et des hommes. La s\u00e9lection envoie la plupart directement \u00e0 la chambre \u00e0 gaz, seulement une minorit\u00e9 p\u00e9n\u00e8tre dans le camp.<br \/>\nJanka, Eva, Judith, parmi des centaines d\u2019autres femmes, toutes juives hongroises, sont pouss\u00e9es vers un guichet. <em>\u00ab&#8239;On a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9es de se mettre tout \u00e0 fait nues. On a d\u00fb donner nos v\u00eatements, on pouvait seulement garder les chaussures dans la main. On nous a tondues partout. Ma s\u0153ur et moi avons pleur\u00e9. Ma m\u00e8re a dit&nbsp;: \u201c\u00c7a repousse&#8239;!\u201d Les soldats nous regardaient. Vous n\u2019imaginez pas ces centaines de femmes nues. C\u2019\u00e9tait terrible. Apr\u00e8s, on nous a jet\u00e9 un v\u00eatement et on nous a mises dehors, dans la nuit. On avait froid \u00e0 la t\u00eate, froid aux pieds.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nJanka serre ses filles contre elle. <em>\u00ab&#8239;Restez des petits soldats gris pendant tout le temps qu\u2019on sera ici<\/em>, leur dit-elle.<em> Qu\u2019on ne vous remarque pas&#8239;! N\u2019acceptez jamais un travail qui vous met au-dessus des autres. Faites \u00e7a, et je vous promets de vous ramener \u00e0 la maison.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p>Janka serre ses filles contre elle. \u00ab&#8239;Restez des petits soldats gris pendant tout le temps qu\u2019on sera ici, leur dit-elle. Qu\u2019on ne vous remarque pas&#8239;! N\u2019acceptez jamais un travail qui vous met au-dessus des autres. Faites \u00e7a, et je vous promets de vous ramener \u00e0 la maison. <b><i><br \/>\n<\/i><\/b><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Edith, Eva et Janka sont enferm\u00e9es dans des baraquements inachev\u00e9s, sans toit. Elles dorment sur la terre. Quand il pleut, c\u2019est un \u00e9gout \u00e0 ciel ouvert. La d\u00e9portation des juifs hongrois est \u00e0 ce point massive qu\u2019elle prend de court la logistique du Reich. \u00ab&#8239;En cinquante jours, 147 convois ont d\u00e9port\u00e9 440 000 Juifs hongrois&nbsp;: 394 000 d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 aussit\u00f4t assassin\u00e9s&#8239;\u00bb, \u00e9crit l\u2019historien Georges Bensoussan. Ce dernier indique qu\u2019Auschwitz-Birkenau devient en 1944 \u00ab&#8239;l\u2019\u00e9picentre de la destruction des Juifs d\u2019Europe&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;la forme derni\u00e8re d\u2019un processus d\u2019assassinat qui proc\u00e9da longtemps par t\u00e2tonnements&#8239;\u00bb.<br \/>\nTous les apr\u00e8s-midis, un camion p\u00e9n\u00e8tre dans le camp et verse de l\u2019eau dans un bassin en ciment. Les femmes s\u2019y agglutinent par milliers. Beaucoup n\u2019arrivent jamais \u00e0 l\u2019eau fra\u00eeche. <em>\u00ab&#8239;Il n\u2019y avait pas de toilettes, juste une planche avec des trous, et un seau en dessous. Quand le seau \u00e9tait plein, on pouvait aller \u00e0 la latrine, et apr\u00e8s, tremper sa main dans l\u2019eau de javel. C\u2019\u00e9tait le seul moyen de se laver un peu&#8239;\u00bb<\/em>, avait t\u00e9moign\u00e9 Edith Stellner en 2012, dans un entretien film\u00e9. Avec un air de d\u00e9fi, elle avait ensuite fix\u00e9 la cam\u00e9ra&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Vous en voulez encore&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nEdith, Eva et Janka restent six semaines \u00e0 Auschwitz. \u00c0 la mi-ao\u00fbt, avec des centaines d\u2019autres femmes, elles sont remises dans des wagons. Transfert long de plus de cinquante heures. D\u00e9barquement au camp de Ravensbr\u00fcck, au nord de Berlin. Dans les baraques, la largeur des cases est calibr\u00e9e&nbsp;: septante centim\u00e8tres. Deux ou trois femmes s\u2019y serrent \u2013&nbsp;le taux d\u2019occupation fluctue au gr\u00e9 des arriv\u00e9es et des d\u00e9parts. <em>\u00ab&#8239;Il y avait deux toilettes par baraque, et de l\u2019eau qu\u2019on pouvait prendre avec un grand verre \u00e0 bi\u00e8re. Apr\u00e8s les six semaines \u00e0 Auschwitz, \u00e7a m\u2019a sembl\u00e9 incroyable.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Un soir, des sanglots se font entendre dans l\u2019obscurit\u00e9. <em>\u00ab&#8239;Comment t\u2019appelles-tu&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em> demande Janka. <em>\u00ab&#8239;Judith&#8239;\u00bb<\/em>, r\u00e9pond la voix. <em>\u00ab&#8239;Elle \u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 dix m\u00e8tres de nous. Ma m\u00e8re a r\u00e9pondu&nbsp;: \u201cSi tu veux, je serai ta maman, jusqu\u2019\u00e0 ce que tu retrouves la tienne.\u201d Alors la jeune fille s\u2019est rapproch\u00e9e \u00e0 t\u00e2tons dans le noir, guid\u00e9e par la voix de ma m\u00e8re. Elles se sont embrass\u00e9es.&#8239;\u00bb<\/em> Judith a 15 ans, elle est petite-fille de rabbin. Elle sera d\u00e9sormais la troisi\u00e8me fille de Janka.<br \/>\nSeptembre 1944&nbsp;: transfert vers Buchenwald, puis Neustadt-bei-Coburg, o\u00f9 les baraques jouxtent une usine Siemens. Les d\u00e9tenues sont affect\u00e9es \u00e0 la production de c\u00e2bles t\u00e9l\u00e9phoniques. La t\u00e2che semble d\u2019une complexit\u00e9 inou\u00efe. <em>\u00ab&#8239;Le temps qu\u2019on apprenne, on sera d\u00e9j\u00e0 toutes libres&#8239;\u00bb<\/em>, dit Edith \u00e0 ses cod\u00e9tenues. Douze heures de travail quotidiennes, dimanche except\u00e9. Une semaine de jour, une semaine de nuit, en alternance.<br \/>\nLes cadences l\u2019\u00e9puisent. Des \u00e9claboussures de goudron lui laissent des br\u00fblures \u00e0 la jambe. Comment a-t-elle endur\u00e9 tout \u00e7a&#8239;? <em>\u00ab&#8239;J\u2019avais ma m\u00e8re. Avec une m\u00e8re, tout est plus facile.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nDans la baraque, Janka est prise de piti\u00e9 pour une jeune femme seule qui, depuis sa case au troisi\u00e8me \u00e9tage, regarde toujours vers le bas. <em>\u00ab&#8239;Veux-tu \u00eatre ma fille&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em> lui demande Janka, ainsi qu\u2019elle avait demand\u00e9 \u00e0 Judith. <em>\u00ab&#8239;Oui.&#8239;\u00bb<\/em> Elle a 17 ans, elle est slovaque, parle un peu hongrois. Elle aussi s\u2019appelle Eva. Elles seront quatre s\u0153urs, d\u00e9sormais.<br \/>\nUne autre femme attire l\u2019attention. <em>\u00ab&#8239;Elle \u00e9tait toujours plus grosse, tandis que nous \u00e9tions toujours plus maigres. On n\u2019avait compris qu\u2019elle attendait un b\u00e9b\u00e9. En d\u00e9cembre 1944, elle a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans une petite chambre pr\u00e8s de la doctoresse du camp. Le 24 au soir, elle a accouch\u00e9. Une autre femme a accouch\u00e9 d\u00e9but f\u00e9vrier. L\u2019une avait un fils, l\u2019autre une fille. Quand le plus jeune des deux b\u00e9b\u00e9s avait trois semaines, on les a mis dans une luge, et les deux femmes sont parties avec une gardienne. On n\u2019en a plus entendu parler.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nDans l\u2019antichambre de la toilette, une fen\u00eatre \u00e9troite laisse entrevoir un camp de prisonniers fran\u00e7ais, s\u00e9par\u00e9 par une palissade de trois m\u00e8tres de haut. <em>\u00ab&#8239;Un jour, l\u2019un d\u2019eux a inscrit \u00e0 la craie&nbsp;: \u201cQui parle fran\u00e7ais&#8239;?\u201d J\u2019ai \u00e9crit&nbsp;: \u201cMoi, Edith\u201d. Eux, le dimanche, pouvaient sortir au village. \u201cQu\u2019est-ce qu\u2019il vous manque&#8239;?\u201d a-t-il demand\u00e9. J\u2019ai \u00e9crit les mots \u201cpeigne\u201d et \u201cbrosse \u00e0 dents\u201d. Plus tard, j\u2019ai trouv\u00e9 un petit paquet marqu\u00e9 de mon pr\u00e9nom.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nLe prisonnier s\u2019appelle Marcel, il est mari\u00e9, originaire de Rouen. Malgr\u00e9 le danger, Edith et lui parviennent \u00e0 s\u2019\u00e9changer de courtes lettres. <em>\u00ab&#8239;Il nous parlait de l\u2019avanc\u00e9e des Alli\u00e9s. Mais je ne connaissais pas bien la g\u00e9ographie de l\u2019ouest de l\u2019Europe\u2026 Et lui-m\u00eame ne savait pas grand-chose.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>On retrouve Edith Stellner deux semaines apr\u00e8s notre premi\u00e8re rencontre. Une broche lilas retient les deux pans de son chandail bleu ciel. On s\u2019assied \u00e0 la m\u00eame table ronde du r\u00e9fectoire, pr\u00e8s de la fen\u00eatre qui donne sur le beau jardin. Un employ\u00e9 du home accroche au mur de grandes lettres plastifi\u00e9es multicolores&nbsp;: \u00ab&#8239;Pessah 5782&#8239;\u00bb. C\u2019est bient\u00f4t la P\u00e2que juive. Aux valves, le menu de f\u00eate s\u2019affiche d\u00e9j\u00e0&nbsp;: assiette de seder, gefilt fish, bouillon et kneidele, c\u00f4tes d\u2019agneau au thym, fagot de haricots verts, chicons brais\u00e9s, pommes r\u00f6stis, salade de fruits.<br \/>\nEdith Stellner reprend son histoire \u00e0 l\u2019hiver 1944-1945. Aucune emphase, pas de tr\u00e9molos tragiques, ni de grandes le\u00e7ons sur la condition humaine. Juste ce temp\u00e9rament fort qui affleure, une d\u00e9termination d\u2019airain, une fermet\u00e9 perceptible, et un zeste de m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>C\u2019est le 27 janvier 1945 que l\u2019avant-garde sovi\u00e9tique entre dans Auschwitz, presque par hasard. En mars, les premiers blind\u00e9s de l\u2019US Army passent le Rhin \u00e0 Remagen. L\u2019effondrement du nazisme se pr\u00e9cise, et pourtant, l\u2019administration concentrationnaire continue de fonctionner avec un syst\u00e9matisme effarant. Elle ordonne des transports par train, elle projette d\u2019immenses cohortes de d\u00e9port\u00e9s dans des marches infernales, au fur et \u00e0 mesure que la Wehrmacht recule sous la pression ennemie. Le 6 avril, le petit camp de Neustadt-bei-Coburg est \u00e9vacu\u00e9. Ses 400 d\u00e9tenues, toutes juives, re\u00e7oivent l\u2019ordre de marcher par rang de cinq, encadr\u00e9es par trois SS et quelques gardiennes. La colonne progresse lentement en direction du Sud, vers la Bavi\u00e8re.<\/p>\n<p>Le 11 avril, l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine lib\u00e8re Buchenwald. Les Britanniques entrent dans Bergen-Belsen le 15 avril \u2013&nbsp;Anne Frank y est morte le mois pr\u00e9c\u00e9dent. Le 22, l\u2019Arm\u00e9e rouge lib\u00e8re Sachsenhausen, et le 29, les Am\u00e9ricains p\u00e9n\u00e8trent \u00e0 Dachau.<br \/>\nIl est des secteurs o\u00f9 les arm\u00e9es alli\u00e9es progressent \u00e0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair, d\u2019autres o\u00f9 le front stagne. Des officiers allemands jusqu\u2019au-boutistes poussent leurs unit\u00e9s \u00e0 un dernier d\u00e9cha\u00eenement de violence. D\u2019autres anticipent la capitulation et cherchent \u00e0 mettre leurs hommes \u00e0 l\u2019abri. Le sort des d\u00e9port\u00e9s juifs, presque partout, suscite l\u2019embarras et la cruaut\u00e9. Environ 700 000 femmes, hommes et enfants sont pr\u00e9cipit\u00e9s dans des errances sans fin, et souvent sans but r\u00e9el, en Allemagne et en Pologne. Entre 250 000 \u00e0 300 000 d\u2019entre eux p\u00e9rissent dans les marches de la mort.<\/p>\n<p>La colonne des 400 femmes parties de Neustadt-bei-Coburg avance dans un Reich qui se disloque. Elles n\u2019ont pour ravitaillement que ce qu\u2019elles parviennent \u00e0 d\u00e9terrer dans les champs, des betteraves et des pommes de terre crues. Ses gardiens savent-ils o\u00f9 ils vont&#8239;? <em>\u00ab&#8239;Un jour, il pleuvait \u00e9norm\u00e9ment, nous \u00e9tions rest\u00e9es \u00e0 l\u2019arri\u00e8re toutes les cinq<\/em>, se souvient Edith Stellner. <em>Ma m\u00e8re a trouv\u00e9 dans les bois un trou d\u2019obus. Elle s\u2019est couch\u00e9e dedans et a dit&nbsp;: \u201cLes enfants, continuez \u00e0 marcher, moi, je ne peux plus\u201d. Judith, qui venait d\u2019une famille tr\u00e8s religieuse, a r\u00e9pondu que Dieu lui disait que nous devions continuer \u00e0 marcher, que bient\u00f4t nous aurions \u00e0 manger. Quelques minutes apr\u00e8s, on a entendu un coup de sifflet, deux soldats sont arriv\u00e9s. Ils ont relev\u00e9 ma m\u00e8re. Ils nous ont dit qu\u2019\u00e0 dix minutes de marche, il y avait une grange o\u00f9 on pourrait boire de la soupe.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nLa colonne ne compte plus que 300 femmes environ \u2013&nbsp;beaucoup ont trouv\u00e9 au fil des jours le moyen de s\u2019\u00e9vader. Les SS d\u00e9cr\u00e8tent une pause de quelques heures, avec autorisation de s\u2019\u00e9loigner pour chercher de la nourriture dans les villages avoisinants. Un vieux couple bavarois, dont le fils unique est mort sur le front russe, ouvre sa porte \u00e0 Edith et Eva. <em>\u00ab&#8239;Restez chez nous&#8239;!&#8239;\u00bb<\/em> disent-ils. <em>\u00ab&#8239;On savait que les Am\u00e9ricains n\u2019\u00e9taient pas loin<\/em>, t\u00e9moignera plus tard Edith Stellner. <em>Mais on leur a dit qu\u2019on \u00e9tait cinq. Ils n\u2019avaient pas de quoi nous nourrir. Alors on est retourn\u00e9 aupr\u00e8s des autres.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/em><br \/>\nLe 5 mai, deux gardiennes signifient aux d\u00e9tenues que tout est fini&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Nous vous quittons. Allez o\u00f9 vous voulez, vous \u00eates libres.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nUn paysan aide Janka, Edith, Eva et leurs deux s\u0153urs adoptives, Judith et Eva, \u00e0 atteindre la fronti\u00e8re tch\u00e8que, de nuit, \u00e0 travers les montagnes. <em>\u00ab&#8239;Pour nous, c\u2019\u00e9tait terrible\u2026 Avec les Allemands, nous avions d\u00fb marcher trente kilom\u00e8tres chaque jour. Nous \u00e9tions \u00e0 bout de force\u2026&#8239;\u00bb<\/em> Apr\u00e8s la fronti\u00e8re, les cinq femmes sont recueillies dans une ferme o\u00f9 se trouvent d\u00e9j\u00e0 des d\u00e9port\u00e9s russes, h\u00e9berg\u00e9s dans la grange. Elles y restent une semaine, dorment dans la cuisine, avec une couverture pour cinq.<br \/>\n<em>\u00ab&#8239;Un samedi apr\u00e8s-midi, on \u00e9tait en train de laver les fen\u00eatres quand on a vu arriver des soldats, leurs fusils dirig\u00e9s vers nous. On a eu si peur\u2026 Ils ont dit qu\u2019ils \u00e9taient Am\u00e9ricains, ils ont demand\u00e9 s\u2019il y avait des Allemands cach\u00e9s dans la maison, on a r\u00e9pondu que non, que nous \u00e9tions juives. Ils m\u2019ont demand\u00e9 de les accompagner au village, croyant que je pourrais servir de traductrice, mais je ne parlais ni anglais, ni tch\u00e8que, ni slovaque. J\u2019ai compris quand m\u00eame que je devais expliquer aux habitants que c\u2019\u00e9tait maintenant la libert\u00e9, qu\u2019il ne fallait plus avoir peur.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/em><br \/>\nUn autre chemin commence, celui du long retour vers le pays natal. <em>\u00ab&#8239;Encore aujourd\u2019hui, je pense que c\u2019est inimaginable que nous soyons rest\u00e9es toutes les cinq, sans perdre une membre de notre groupe.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/em><br \/>\n\u00c0 Domazlice, les cinq femmes sont log\u00e9es dans la chambre d\u2019un directeur d\u2019\u00e9cole avec six autres jeunes filles hongroises. Des d\u00e9port\u00e9s russes ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s dans d\u2019autres pi\u00e8ces de l\u2019\u00e9tablissement. <em>\u00ab&#8239;Parmi les 400 femmes juives qui avaient march\u00e9 depuis Neustadt-bei-Coburg, certaines s\u2019\u00e9taient d\u00e9tach\u00e9es de nous et avaient pass\u00e9 la nuit dans une prairie. \u00c0 Domazlice, on a appris qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es par des soldats russes lib\u00e9r\u00e9s des camps.&#8239;\u00bb<\/em> Edith et les siennes se barricadent dans la chambre en pla\u00e7ant des meubles derri\u00e8re la porte, ne vont \u00e0 la toilette que par groupe de trois. <em>\u00ab&#8239;Nous avions tellement peur, une peur inimaginable.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nS\u2019ensuit une odyss\u00e9e de trente jours, \u00e0 pied encore, et par voies ferr\u00e9es. Des milliers de r\u00e9fugi\u00e9s de toutes les nationalit\u00e9s se bousculent dans les halls de gare. Pilsen. Prague. Br\u00fcnn. Bratislava, o\u00f9 Eva, la s\u0153ur adoptive slovaque, fait ses adieux et repart vers sa ville d\u2019origine, avec l\u2019espoir d\u2019y retrouver des proches qui ont surv\u00e9cu. Puis c\u2019est Budapest, la travers\u00e9e du Danube sur un ponton. <em>\u00ab&#8239;Sans arr\u00eat, on rencontrait des gens qui nous demandaient&nbsp;: \u201dVous n\u2019avez pas vu untel, unetelle \u00e0 Auschwitz&#8239;?\u201d Tout le monde cherchait tout le monde.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nDans une cour o\u00f9 doivent s\u2019inscrire les personnes lib\u00e9r\u00e9es des camps, elles engagent la conversation avec un jeune homme mari\u00e9 \u00e0 une femme de Pesc. <em>\u00ab&#8239;Il avait connu Janos. Et alors il a commenc\u00e9 \u00e0 raconter en d\u00e9tail comment mon fr\u00e8re a termin\u00e9 sa vie\u2026 En d\u00e9tail\u2026 C\u2019\u00e9tait \u00e0 Bergen-Belsen en f\u00e9vrier 1945, dans la neige\u2026&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au fil du temps, j\u2019aper\u00e7ois que ma vie se divise en deux, avant mes vingt ans, au milieu de ma famille, parents, s\u0153ur et fr\u00e8re, grand-m\u00e8re, oncles, tantes, cousins et cousines. En une ann\u00e9e ce cercle s\u2019est r\u00e9tr\u00e9ci au minimum&nbsp;: m\u00e8re, s\u0153ur et moi. <b><i><br \/>\n<\/i><\/b><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Edith, Eva, Janka et Judith arrivent \u00e0 Pesc \u00e0 bord d\u2019un camion, un samedi minuit. Le v\u00e9hicule les d\u00e9pose au pied de leur immeuble. Elles sonnent. Derri\u00e8re la porte, la concierge n\u2019ouvre pas&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Stellner&#8239;? Non. Toute la famille a \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9e.&#8239;\u00bb<\/em> Janka insiste. <em>\u00ab&#8239;Alors la concierge nous a reconnues et nous a embrass\u00e9es. Elle et son mari sont sortis de leur chambre et ont laiss\u00e9 leur lit encore chaud pour que nous dormions toutes les quatre. Judith, ma s\u0153ur adoptive, est rest\u00e9e avec nous, car elle n\u2019avait nulle part o\u00f9 aller. Le matin, \u00e0 sept heures, on est mont\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tage de notre appartement. Un jeune homme en cale\u00e7on a ouvert, il nous a dit de revenir \u00e0 quatre heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, le temps qu\u2019il d\u00e9barrasse ses affaires.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nD\u00e9but 1946, convaincue que leur existence en Hongrie n\u2019est plus possible, Edith, Eva et Janka contactent le mouvement sioniste auquel elles appartenaient avant-guerre. Elles ne veulent plus \u00eatre enferm\u00e9es dans leur statut d\u2019\u00e9ternelle minorit\u00e9. Elles partent pour l\u2019Allemagne, d\u2019o\u00f9 elles esp\u00e8rent pouvoir gagner la Palestine.<br \/>\nTentative infructueuse. Edith reste en Allemagne. Elle y rencontre Henyek, un Juif polonais rescap\u00e9 des camps. Ils se marient en 1947. Au mois de mars 1949, le couple part pour Isra\u00ebl, mais n\u2019y reste gu\u00e8re. Edith et Henyek migrent en Belgique. Un fils et une fille naissent de leur amour.<\/p>\n<p>Janka et Eva sont retourn\u00e9es en Hongrie, d\u00e9sormais communiste. Un rideau de fer les s\u00e9pare d\u2019Edith. Elles ne se voient pas pendant douze ans. Les demandes de visa sont refus\u00e9es. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1958 qu\u2019Edith peut s\u2019y rendre accompagn\u00e9e de ses deux enfants.<br \/>\nEn Hongrie, Eva a retrouv\u00e9 les deux femmes qui avaient accouch\u00e9 au camp de Neustadt-bei-Coburg \u00e0 l\u2019hiver 1944-1945. Elle apprend que le premier b\u00e9b\u00e9 n\u2019a surv\u00e9cu que quelques semaines, et que le second est mort en ao\u00fbt 1945.De l\u2019autre Eva, la s\u0153ur adoptive slovaque, elles n\u2019ont plus jamais rien su.<\/p>\n<p>Edith Stellner \u00e9crit au bourgmestre de la ville d\u2019Ulm, en Bavi\u00e8re, pour lui dire qu\u2019elle est \u00e0 la recherche d\u2019un soldat qui fut stationn\u00e9 \u00e0 Pecs en 1944. Sans succ\u00e8s. <em>\u00ab&#8239;Malheureusement, je ne connaissais pas son nom de famille, juste Seppi, le diminutif de Josef.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nTreize ans apr\u00e8s la fin de la guerre, elle se d\u00e9cide aussi \u00e0 envoyer une lettre \u00e0 Marcel, le prisonnier fran\u00e7ais de Rouen. Celui-ci r\u00e9pond, avoue sa surprise. Il avait entendu dire que le groupe des 400 femmes juives avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 dans les bois, o\u00f9 toutes avaient \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9es. \u00ab&#8239;Je voudrais vous revoir&#8239;\u00bb, \u00e9crit-il dans un courrier suivant. En 1960, il vient en Belgique pour une visite d\u2019une semaine.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone wp-image-17820 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/SKMBT_C754e22042716330_0011-1024x735.jpg\" alt=\"\" width=\"580\" height=\"416\" \/><\/p>\n<p>Janka et Eva sont aujourd\u2019hui enterr\u00e9es au cimeti\u00e8re juif de Pecs. De nombreuses tombes sont marqu\u00e9es d\u2019une date \u00e0 peine post\u00e9rieure \u00e0 mai 1945. Pour beaucoup de survivants, la lib\u00e9ration n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, le retour \u00e0 la vie impossible.<\/p>\n<p>Comment vivre apr\u00e8s tout&#8239;? Et comment parler&#8239;? Chacun aura plac\u00e9 le curseur \u00e0 sa fa\u00e7on entre le silence absolu et la parole totale. <em>\u00ab&#8239;Beaucoup de parents n\u2019ont pas racont\u00e9 \u00e0 leurs enfants ce qui s\u2019est pass\u00e9. Moi, j\u2019ai racont\u00e9. Mon mari a pass\u00e9 quatre ans en camp de concentration. Nous avons beaucoup parl\u00e9 de tout \u00e7a. Nous sommes rest\u00e9s en vie.&#8239;\u00bb<\/em><br \/>\nMais si l\u2019on parle, encore faut-il que d\u2019autres entendent. Au journal <em>Le Monde<\/em>, l\u2019\u00e9crivaine juive d\u2019origine hongroise Edith Bruck a racont\u00e9 ses conversations avec son ami Primo Levi. <em>\u00ab&#8239;Il me disait&nbsp;: \u201cTu te rends compte, ils nient d\u00e9j\u00e0. Avec nous encore en vie.\u201d Il m\u2019assurait qu\u2019apr\u00e8s notre mort les mystificateurs, les nouveaux ha\u00efsseurs, les n\u00e9gationnistes, se multiplieraient. Comme il avait raison&#8239;!&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Avec les ann\u00e9es, les t\u00e9moins se rar\u00e9fient. Combien sont-elles encore, en Belgique, les personnes qui ont connu Auschwitz&#8239;?<br \/>\nEdith Stellner s\u2019excuserait presque&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;C\u2019est un peu enfantin, ce que je vous ai racont\u00e9, mais moi, je ne suis pas all\u00e9e beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9cole.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Dans son d\u00e9ambulateur, elle conserve plusieurs fardes, des liasses de papiers, des notes manuscrites, d\u2019autres dactylographi\u00e9s. Au fil des ans, elle a consign\u00e9 ses souvenirs, trouvant dans l\u2019\u00e9criture le moyen d\u2019exprimer certaines choses qu\u2019elle n\u2019a jamais su raconter oralement. Sur une feuille dat\u00e9e d\u2019octobre 2009, on lit cet extrait&nbsp;: \u00ab&#8239;Si je faisais deux listes de mes chers proches, l\u2019une, des disparus, devrait \u00eatre terriblement longue, l\u2019autre, la liste des survivants, serait terriblement courte. Au fil du temps, j\u2019aper\u00e7ois que ma vie se divise en deux, avant mes vingt ans, au milieu de ma famille, parents, s\u0153ur et fr\u00e8re, grand-m\u00e8re, oncles, tantes, cousins et cousines. En une ann\u00e9e ce cercle s\u2019est r\u00e9tr\u00e9ci au minimum&nbsp;: m\u00e8re, s\u0153ur et moi.&#8239;\u00bb<br \/>\nDans une autre note, r\u00e9dig\u00e9e en novembre 2000, Edith Stellner constate ce paradoxe insoutenable&nbsp;: \u00ab&#8239;Le d\u00e9barquement des Alli\u00e9s s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 en juin 1944. \u00c0 ce moment, nous, juifs hongrois, montions dans les wagons \u00e0 destination d\u2019Auschwitz.&#8239;\u00bb Ce 20 juin 2022, elle a f\u00eat\u00e9 ses 98 ans.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-large wp-image-17811\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/21-Wilfired-Edith-Stellner-HD-CLessire-1024x681.jpg\" alt=\"\" width=\"580\" height=\"386\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est l\u2019une des derni\u00e8res rescap\u00e9es d\u2019Auschwitz encore vivantes en Belgique. 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