{"id":6587,"date":"2025-06-17T09:00:53","date_gmt":"2025-06-17T07:00:53","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6587"},"modified":"2025-06-15T08:43:34","modified_gmt":"2025-06-15T06:43:34","slug":"saudade","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/saudade\/","title":{"rendered":"Saudade"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ce devait \u00eatre une halte vers l\u2019Eldorado, c\u2019est devenu leur destination. Partis de Goi\u00e1s et de Minas Gerais, ils habitent aujourd\u2019hui Anderlecht et Saint-Gilles. Le soleil et les p\u00e3o de queijo font place au ciel humide et aux poulycrocs. Les fermettes de ma\u00efs et les villes des hauts plateaux aux abords sinistr\u00e9s de Bruxelles-Midi. Un quotidien laborieux \u00e0 r\u00e9curer des bureaux, \u00e0 fixer des plaques de gyproc, \u00e0 la merci des marchands de sommeil et des patrons magouilleurs. Les cinquante mille Br\u00e9siliens de Bruxelles forment une communaut\u00e9 immigr\u00e9e peu connue, qui se retrouve \u00e0 l\u2019\u00e9glise pentec\u00f4tiste, sur les chantiers en int\u00e9rieur et dans les bars de la Barri\u00e8re. O\u00f9 la \u00ab&#8239;nostalgie teint\u00e9e d\u2019espoir&#8239;\u00bb se noie dans trois traits de cacha\u00e7a plut\u00f4t qu\u2019un.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Goi\u00e1s \u00e9 saudade em tudo que falo<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\"><br \/>\n<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c1s vezes me calo por essa raz\u00e3o&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Belmonte e Amara\u00ed, \u00ab&#8239;Saudade de Goi\u00e1s&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le ciel \u00e9tait lourd et sombre, ce jour de d\u00e9cembre 2022, une pluie oblique lui cognait le visage tandis qu\u2019il traversait les rues en chantier de Cureghem. Il avait rabaiss\u00e9 la capuche imbib\u00e9e d\u2019eau de son sweat rouge et s\u2019\u00e9tait dit, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00f4 trem<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Edi, qu\u2019est-ce que tu fous l\u00e0.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il avait imagin\u00e9 les balustres venteux du Tower Bridge, les \u00e9crans g\u00e9ants de Piccadilly, l\u2019office du dimanche \u00e0 la Saint Paul\u2019s Cathedral, les footings au Hyde Park. Pas l\u2019odeur de pisse aux abords de Bruxelles-Midi, ni le type bourr\u00e9 qui l\u2019avait agripp\u00e9 \u00e0 la sortie de la gare.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Saudade.<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ce n\u2019\u00e9tait pas le plan.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le plan consistait \u00e0 rejoindre son fr\u00e8re dans un appart victorien de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Kensal Green<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, de faire la plonge dans un resto avoisinant. Il aurait boss\u00e9 en black deux ans, peut-\u00eatre trois, le temps de d\u00e9couvrir l\u2019Angleterre, et d\u2019\u00e9pargner un peu pour faire construire une maison du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Ituiutaba, la petite ville de l\u2019\u00c9tat de Minas Gerais o\u00f9 il avait grandi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Edi s\u2019\u00e9tait fait cueillir deux jours plus t\u00f4t \u00e0 la gare du Nord de Paris. Il allait grimper dans l\u2019Eurostar pour Londres. Un des flics baragouinait le portugais. Il lui avait fait comprendre que \u00e7a ne servait \u00e0 rien de retenter sa chance. Tu peux prendre six mois de cabanon, chez nous, si tu te fais attraper \u00e0 travailler sans permis.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Au t\u00e9l\u00e9phone, le fr\u00e8re d\u2019Edi lui avait souffl\u00e9 avoir une connaissance br\u00e9silienne \u00e0 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Kensal Green <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">dont la s\u0153ur vivait<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">\u00e0 Bruxelles. Elle pouvait l\u2019h\u00e9berger et l\u2019aider \u00e0 trouver un job l\u00e0-bas. Ce n\u2019\u00e9tait pas Londres, mais c\u2019\u00e9tait mieux que rien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Edi avait remont\u00e9 la rue de l\u2019Argonne. Il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9pat\u00e9 par le nombre d\u2019enseignes br\u00e9siliennes crois\u00e9es&nbsp;: les r\u00e9cits qu\u2019on lui contait, au pays, parlaient de gens partis faire de l\u2019argent \u00e0 Boston, \u00e0 Londres, \u00e0 Lisbonne. La Belgique \u00e9tait rarement \u00e9voqu\u00e9e.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il \u00e9tait arriv\u00e9 devant un immeuble fatigu\u00e9 dont le rez-de-chauss\u00e9e \u00e9tait occup\u00e9 par un snack. Au deuxi\u00e8me \u00e9tage, la fille lui avait montr\u00e9 le salon minuscule avec un clic-clac o\u00f9 il pouvait jeter son couchage. \u00c7a serait trois cents euros cash pour le mois. Comme il n\u2019avait en tout et pour tout que deux cents balles sur lui, elle avait accept\u00e9 de lui faire cr\u00e9dit. Puis Edi \u00e9tait sorti chercher du travail.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a eu la premi\u00e8re salve, les pionniers arriv\u00e9s \u00e0 Bruxelles au milieu des ann\u00e9es 1990. De jeunes personnes originaires des milieux modestes de Guap\u00f3, une petite ville proche de Goi\u00e2nia, la capitale de l\u2019\u00c9tat de Goi\u00e1s sur les hauts plateaux du centre du Br\u00e9sil<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">. Avant eux, quelques exil\u00e9s politiques avaient fui en Belgique la dictature militaire<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> du si\u00e8cle dernier, des artistes, des intellectuels, mais ils venaient du sud du Br\u00e9sil et la raison de leur pr\u00e9sence \u00e9tait tout autre.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pourquoi ces guapoenses ont-ils choisi la Belgique, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la plupart des Br\u00e9siliens qui tentaient leur chance en Europe visaient le Portugal, dont ils partagent la langue, ou le Royaume-Uni&#8239;? Une l\u00e9gende raconte qu\u2019une vid\u00e9o s\u2019est r\u00e9pandue comme une train\u00e9e de poudre, \u00e0 Guap\u00f3. On y voyait de jeunes Br\u00e9siliens faire du nettoyage dans un bureau bruxellois, se marrer, expliquer bien gagner leur vie.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019info avait progressivement tourn\u00e9 dans une partie du Goi\u00e1s et dans la pointe occidentale de Minas Gerais, l\u2019\u00c9tat voisin. Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne restait tr\u00e8s mesur\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ces ann\u00e9es-l\u00e0, la Sabena avait d\u00e9velopp\u00e9 une ligne directe entre S\u00e3o Paulo et Bruxelles. Ironie du sort&nbsp;: c\u2019est peu apr\u00e8s la faillite de la compagnie a\u00e9rienne, en 2001, que les Br\u00e9siliens commenc\u00e8rent \u00e0 venir en nombre.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Quand elle a pos\u00e9 le pied \u00e0 la gare du midi, Alessandra avait 24 ans. C\u2019\u00e9tait quelques mois apr\u00e8s les attentats du 11 septembre 2001, les \u00c9tats-Unis avaient solidement durci leur politique migratoire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c0 Uberl\u00e2ndia, la ville de Minas Gerais o\u00f9 j\u2019ai grandi, le projet de beaucoup de gens pauvres r\u00eavaient de partir travailler aux \u00c9tats-Unis&#8239;\u00bb, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">explique-t-elle, appuy\u00e9e au comptoir de sa <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">churrascaria, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">une table dans la plus pure tradition br\u00e9silienne o\u00f9 les serveurs d\u00e9coupent sous le nez des clients toutes sortes de viandes avenantes \u00e0 m\u00eame la broche. \u00ab&#8239;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">On \u00e9tait fascin\u00e9s par le r\u00eave am\u00e9ricain. Mais de plus en plus de personnes se faisaient refouler. J\u2019avais un cousin de ma m\u00e8re qui \u00e9tait venu \u00e0 Bruxelles. Alors j\u2019ai tent\u00e9 ma chance ici.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les premi\u00e8res semaines, elle avait cr\u00e9ch\u00e9 chez le cousin en question, puis un jour, on lui avait montr\u00e9 une annonce dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le Soir<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La famille d\u2019un diplomate, \u00e9tablie \u00e0 Tirlemont, une fille au pair pour s\u2019occuper des enfants et tenir la maison. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je ne parlais pas un mot de fran\u00e7ais, je ne savais m\u00eame pas dire \u00ab&#8239;oui&#8239;\u00bb ou \u00ab&#8239;bonjour&#8239;\u00bb.<\/span><\/i> <i><span style=\"font-weight: 400;\">Ma m\u00e8re et mon fr\u00e8re \u00e9taient encore au pays, je tombais tout le temps malade.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Nossa\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">!, c\u2019\u00e9tait difficile<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0 Mais je ne voulais pas retourner au Br\u00e9sil, la vie \u00e9tait encore plus dure, l\u00e0-bas.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Saudade.<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Avant d\u2019ouvrir son restaurant<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">\u00e0 Saint-Gilles, Alessandra a boss\u00e9 pendant quinze ans comme femme de m\u00e9nage. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019ai nettoy\u00e9 tout Bruxelles. Les Quicks, les Carrefours, les h\u00f4pitaux, les \u00e9coles. Depuis trente ans, c\u2019est presque la seule d\u00e9bouch\u00e9e pour les femmes br\u00e9siliennes. \u00c7a, et la prostitution pour les paresseuses.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 2009, la grosse arnaque mont\u00e9e par un certain Raniero Petrucci, pasteur \u00e9vang\u00e9liste de son \u00e9tat, avait attir\u00e9 l\u2019attention des autorit\u00e9s belges sur la situation catastrophique de nombreuses travailleuses sans papiers br\u00e9siliennes. Le bandit en soutane, \u00e0 la t\u00eate d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de titre-service, faisait signer de faux contrats de travail \u00e0 des centaines de Br\u00e9siliennes, leur promettant que l\u2019op\u00e9ration faciliterait leur r\u00e9gularisation. Le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">professor<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> payait ces femmes de m\u00e9nage en noir, \u00e0 des tarifs risibles, et touchait dans le m\u00eame temps les remboursements de Sodexo pour les prestations effectu\u00e9es par son ASBL. L\u2019ONSS a estim\u00e9 son pr\u00e9judice \u00e0 2,5 millions d\u2019euros. Le jour de son proc\u00e8s \u00e0 Bruxelles, en 2017, cela faisait un bail que le gaillard avait fil\u00e9 dans la p\u00e9riph\u00e9rie de Brasilia o\u00f9, aux derni\u00e8res nouvelles, il se la coule douce fort du magot empoch\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Secou\u00e9e par cette affaire, l\u2019OIM a consacr\u00e9, fin 2009, une \u00e9tude<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> sur la migration br\u00e9silienne en Belgique. On y lit que l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des Br\u00e9siliens du pays vivent \u00e0 Bruxelles, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans les communes de Saint-Gilles et d\u2019Anderlecht, o\u00f9 est \u00e9tablie de longue date une diaspora portugaise. La plupart sont originaires des \u00e9tats de Goi\u00e1s et de Minas Gerais, ils sont autant d\u2019hommes que de femmes, les deux tiers n\u2019ont pas de titre de s\u00e9jour r\u00e9gulier et 80% travaillent au noir. Les hommes sont principalement dans la construction et les femmes dans le nettoyage et l\u2019assistance domestique. Tr\u00e8s souvent, ils restent \u00e0 Bruxelles entre trois et cinq ans, essayent de mettre de c\u00f4t\u00e9, avant de retourner au Br\u00e9sil.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 2024, le SPF Affaires \u00e9trang\u00e8res \u00e9voque environ 10.000 r\u00e9sidents l\u00e9gaux et plus de 50.000 en situation irr\u00e9guli\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Comme son p\u00e8re avait la nationalit\u00e9 italienne, Alessandra a rapidement r\u00e9gularis\u00e9 sa situation apr\u00e8s son arriv\u00e9e. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Gr\u00e2ce au regroupement familial, j\u2019ai pu fait venir ma m\u00e8re, mon fr\u00e8re, mon beau-p\u00e8re. Mon fils est n\u00e9 ici, il aura 18 ans dans quelques mois. Il y a beaucoup de familles qui changent d\u2019avis en cours de s\u00e9jour et choisissent de ne pas retourner au Br\u00e9sil&nbsp;: quand tu as des enfants, la vie que tu peux leur offrir ici est diff\u00e9rente. Rien que l\u2019\u00e9cole, \u00e7a change d\u00e9j\u00e0 tout.&#8239;\u00bb \u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le radar \u00e0 touristes de Vilmar s\u2019active. Le beau-p\u00e8re d\u2019Alessandra (qu\u2019elle appelle \u00ab&#8239;papa&#8239;\u00bb) nous sort son plus joli clin d\u2019\u0153il. \u00c7a vous dirait, une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">grande<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> ca\u00efpirinha, avant qu\u2019on commence le service de midi&#8239;? Ok, qu\u2019on lui dit, assez sensible \u00e0 l\u2019envergure du verre brandi. Mais faisons vite&nbsp;: l\u2019office de 11h se profile dangereusement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On \u00e9coute le<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> voice<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> d\u2019Isma\u00ebl, tandis qu\u2019on grimpe les marches de l\u2019\u00e9glise Sainte-Al\u00e8ne qui borde le parc de Forest. La fa\u00e7ade de l\u2019\u00e9difice, qu\u2019aucune lucarne ne perce, nous domine \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un bunker de l\u2019Empire. Isma\u00ebl a du retard. On s\u2019attrapera apr\u00e8s la messe.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Quand on p\u00e9n\u00e8tre la nef, on est souffl\u00e9 par la masse d\u2019humains qui s\u2019y trouve, des femmes, des hommes, des enfants, de tous les \u00e2ges, de tous les styles, empourpr\u00e9s par une pop baroque qu\u2019un jeune gars soutient \u00e0 la guitare acoustique. On chante comme si le monde devait l\u2019entendre, on agite le bras en l\u2019air \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un m\u00e9tronome.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Combien sont-ils&#8239;? Quatre cents&#8239;? Cinq cents&#8239;? Des femmes v\u00eatues de vareuses sur lesquelles est inscrit <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Una questoa de f\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0d\u00e9posent des bancs suppl\u00e9mentaires, aiguillent les retardataires vers les places restantes.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Entre les chants, le p\u00e8re Luca distribue les hom\u00e9lies en portugais. On comprend vaguement quelques <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Jesus ressuscitado ou Vamos cantar juntos<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et on se surprend \u00e0 se laisser porter par l\u2019ambiance lumineuse des lieux. Il r\u00e8gne ici un brouhaha joyeux, une spontan\u00e9it\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e qui s\u2019encombre peu de conventions aust\u00e8res.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a deux ans, le p\u00e8re Luca, 37 ans, est arriv\u00e9 tout droit du Br\u00e9sil pour pr\u00eater main-forte \u00e0 la paroisse catholique. Il nous expliquera plus tard que, plus encore que l\u2019appel du tr\u00e8s haut, c\u2019est le poids de la solitude qui pousse bien des fid\u00e8les \u00e0 converger ici. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ils retrouvent des visages familiers, entendent le portugais du Br\u00e9sil, partagent des repas\u00a0 lors des f\u00eates. On a presque mille fid\u00e8les qui passent ici le week-end. Ils sont nombreux \u00e0 vivre reclus, \u00e0 ne voir quasiment personne, \u00e0 ne vivre que pour le travail.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En dehors de l\u2019\u00c9glise catholique, plusieurs dizaines de cellules pentec\u00f4tistes ont \u00e9clos un peu partout dans Bruxelles. Les trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, ce mouvement chr\u00e9tien \u00e9vang\u00e9lique, originaire des USA, a explos\u00e9 au Br\u00e9sil, surtout dans les classes populaires. L\u2019anthropologue br\u00e9silienne Livia Fialho da Costa explique qu\u2019une bonne partie de ce succ\u00e8s tient aux perspectives \u00e9mancipatrices de sa doctrine. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Le discours pentec\u00f4tiste se nourrit des valeurs de r\u00e9ussite et de responsabilit\u00e9 individuelle. Les pr\u00e9caires peuvent sortir de leur condition, nouer avec le succ\u00e8s. Il suffit d\u2019appliquer les pr\u00e9ceptes de l\u2019\u00e9glise. La pauvret\u00e9, la violence, les in\u00e9galit\u00e9s, ne viennent plus de rapports sociaux in\u00e9galitaires, des oppressions syst\u00e9miques, c\u2019est le prix \u00e0 payer quand on d\u00e9tourne le regard de Dieu.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 Bruxelles, les aspirants pasteurs improvisent des lieux de culte dans leur salon puis, quand la communaut\u00e9 s\u2019agrandit, louent des locaux dans d\u2019anciennes fabriques, dans de petits entrep\u00f4ts de Cureghem ou du bas de Saint-Gilles. Comme beaucoup de fid\u00e8les sont pass\u00e9s ma\u00eetres dans l\u2019art du pl\u00e2trage et de la pose de gyproc, on relifte rapidement les lieux, on bricole un podium, on dispose des chaises de jardin, quelques spots adroitement angl\u00e9s et le tour est jou\u00e9. Ces \u00e9glises deviennent des lieux importants de sociabilit\u00e9. Un endroit o\u00f9 tisser des relations pour trouver du travail, un logement, des infos pour sortir de la clandestinit\u00e9, pour apprendre le fran\u00e7ais. On estime que les Br\u00e9siliens pentec\u00f4tistes de la capitale sont trois \u00e0 quatre fois plus nombreux que les catholiques.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c7a m\u2019a tent\u00e9, le pentec\u00f4tisme, mais c\u2019est un peu trop strict pour moi. Le vendredi, j\u2019aime quand m\u00eame bien boire un verre&#8239;\u00bb, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">nous raconte Isma\u00ebl, qu\u2019on retrouve finalement au <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Queen\u2019s<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un caf\u00e9 br\u00e9silien de la Barri\u00e8re de Saint-Gilles. Il a manqu\u00e9 la messe, mais n\u2019en est pas moins endimanch\u00e9, dans son \u00e9l\u00e9gant costume gris de payne.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il faut dire que depuis quelque temps, l\u2019homme a quitt\u00e9 Forest, o\u00f9 il a v\u00e9cu quinze ans, pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Lasne. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019y ai suivi une femme avec qui je sortais. On n\u2019est pas rest\u00e9 ensemble, mais pour le moment, je vis toujours l\u00e0. Ce n\u2019est pas pratique&nbsp;: pour le boulot, la messe et les bars, je dois sans cesse revenir \u00e0 Saint-Gilles.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Isma\u00ebl est originaire de Goi\u00e2nia, la capitale du Goi\u00e1s. Enfin, de sa p\u00e9riph\u00e9rie, pr\u00e9cise-t-il quand on gratte. C\u2019est une curiosit\u00e9 qu\u2019on remarque chez plusieurs de nos interlocuteurs&nbsp;: ceux-ci pr\u00e9f\u00e8rent se revendiquer de la m\u00e9gapole, alors m\u00eame que la plupart ont grandi en milieu rural ou dans des petites villes avoisinantes. Son p\u00e8re avait une fermette, on y cultivait du ma\u00efs, du soja, un peu de bl\u00e9 et des haricots. C\u2019\u00e9tait la gal\u00e8re pour nouer les deux bouts. Adolescent, Isma\u00ebl enchaine les jobs dans des restos, des cin\u00e9mas, comme agent de s\u00e9curit\u00e9 ou comme livreur. C\u2019est via un ancien voisin, arriv\u00e9 trois ans plus t\u00f4t, qu\u2019il s\u2019est convaincu d\u2019essayer le climat temp\u00e9r\u00e9 belge. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Chez nous, deux cents euros, c\u2019est ce qu\u2019on gagnait en un mois. Trois cents euros si on avait de la chance. Comme beaucoup d\u2019autres, j\u2019\u00e9tais parti avec l\u2019id\u00e9e de mettre de c\u00f4t\u00e9, et de rentrer au Br\u00e9sil apr\u00e8s quelques ann\u00e9es. C\u2019\u00e9tait tellement frustrant de ne pas pouvoir s\u2019assurer un avenir confortable.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">De nombreux travaux ont document\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire br\u00e9silien&nbsp;: depuis des si\u00e8cles, les grands mouvements de population \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pays n\u2019ont cess\u00e9 de se multiplier, au gr\u00e9 des projets d\u2019extraction des colons portugais, de l\u2019or et du diamant\u00a0 par-ci, du caf\u00e9 et de la canne \u00e0 sucre par-l\u00e0. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Les Br\u00e9siliens des anciennes zones mini\u00e8res de Minas Gerais et Goi\u00e1s portent en eux une culture rurale teint\u00e9e de l\u2019esprit aventureux des anciens colons portugais, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">nous expliquera H\u00e9lio Antonio Alves, ancien \u00e9tudiant en sociologie \u00e0 l\u2019UCLouvain, depuis retourn\u00e9 au Br\u00e9sil.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 partir des ann\u00e9es 1960, le Br\u00e9sil devient un pays d\u2019\u00e9migration. Vers le Paraguay, d\u2019abord, ou des centaines de milliers de petits agriculteurs du Sud vont chercher chez leur voisin des terres plus abordables. Durant la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">d\u00e9cennie perdue<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> des ann\u00e9es 1980, marqu\u00e9e par une inflation quasi g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e en Am\u00e9rique latine, la classe moyenne et ouvri\u00e8re se pr\u00e9cipite vers les \u00c9tats-Unis pour y briguer des jobs sous-qualifi\u00e9s. En panne de main-d\u2019\u0153uvre pour alimenter son capitalisme agressif, le Japon des ann\u00e9es 1990 lance un vaste programme pour attirer chez lui les Br\u00e9siliens d\u2019origine japonaise<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le mouvement est dans l\u2019ADN m\u00eame du Br\u00e9sil. Depuis les ann\u00e9es 1930, le centre-ouest du pays, d\u2019o\u00f9 viennent l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des Br\u00e9siliens de Belgique, a connu une urbanisation \u00e9clair, accompagn\u00e9 d\u2019un accroissement rapide du mode de vie consum\u00e9riste et des in\u00e9galit\u00e9s sociales. \u00ab&#8239;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Leur int\u00e9gration en milieu urbain est compliqu\u00e9e, les bas \u00e9chelons de la soci\u00e9t\u00e9 ne sortent quasi jamais de leur condition pr\u00e9caire, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">poursuivra H\u00e9lio Antonio Alves.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Pour moi, cette culture rurale charg\u00e9e d\u2019aventure et d\u2019exp\u00e9rimentation, en conflit avec la culture urbaine, c\u2019est la base de la pr\u00e9disposition \u00e0 immigrer en Europe. Ce n\u2019est pas un voyage pr\u00e9par\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, ils ont une connaissance sur place, quelqu\u2019un de la famille ou du village, et ils tentent leur chance presque \u00e0 l\u2019aveugle.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9 suspendu derri\u00e8re Isma\u00ebl laisse entrevoir une playlist des plus grands hits de 2023. Depuis une demi-heure, un court extrait de Flowers de Miley Cyrus tourne en boucle sans qu\u2019aucune \u00e2me ne semble s\u2019y abimer. Un \u00e9tage branlant du frigo \u00e0 soft choisit de d\u00e9poser les armes, pr\u00e9cipite au sol une cascade de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Looza apple cherry<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, sous le regard d\u00e9pit\u00e9 d\u2019une serveuse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Vixe Maria&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Fraichement arriv\u00e9 en Belgique, Isma\u00ebl se met en qu\u00eate de travail. Dans un bar, il fait la rencontre d\u2019un Portugais qui lui propose un chantier dans le b\u00e2timent. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait beaucoup moins de Br\u00e9siliens qu\u2019aujourd\u2019hui. Comme on n\u2019avait pas de t\u00e9l\u00e9phone, pas les annonces sur Facebook, si on voulait trouver un travail, il fallait chercher \u00e0 l\u2019\u00e9glise ou dans les caf\u00e9s. C\u2019\u00e9tait toujours des Portugais qui te proposaient du travail.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Comme la plupart des ouvriers sans exp\u00e9rience, Isma\u00ebl pose du pl\u00e2tre et du gyproc. Toujours dans des chantiers int\u00e9rieurs, loin des regards indiscrets. Les <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">patr\u00f5es <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">collectent les travailleurs en camionnette et les baladent dans toute la Belgique, \u00e0 Anvers, \u00e0 Li\u00e8ge, \u00e0 Hasselt. On bosse le ventre en n\u0153uds, conscient du risque pris. Isma\u00ebl se paie son premier contr\u00f4le apr\u00e8s seulement trois mois sur le sol belge. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019ai \u00e9t\u00e9 trois heures en prison, je ne parlais pas un mot de fran\u00e7ais, je n\u2019ai rien compris \u00e0 ce qui se passait, mais on m\u2019a rel\u00e2ch\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> En 2006, un contr\u00f4le sur chantier \u00e0 La Hulpe le pr\u00e9cipite une dizaine de jours en cellule. S\u2019ensuit son renvoi forc\u00e9 au Br\u00e9sil. Il ressaute dans le premier avion pour Bruxelles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il bosse en Belgique depuis quatre ans quand sa femme et son fils le rejoignent. Il aurait d\u00fb rentrer \u00e0 Goi\u00e2nia, mais le matelas qu\u2019il essaye de se constituer s\u2019\u00e9paissit moins vite que pr\u00e9vu. En quelques ann\u00e9es, Isma\u00ebl a presque tout vu. Les paies qui n\u2019arrivent jamais, celles qu\u2019on r\u00e8gle au rabais, les semaines bourr\u00e9es massacres, dimanche inclus. Toutes sortes de magouilles qui alimentent le march\u00e9 parall\u00e8le du travail, aussi. Pour assurer leurs arri\u00e8res, certains <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">patr\u00f5es<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> refourguent <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> voire revendent <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0 aux travailleurs de fausses cartes d\u2019identit\u00e9 ou jouent avec les failles de la l\u00e9gislation europ\u00e9enne sur le d\u00e9tachement des travailleurs. Ils ouvrent une soci\u00e9t\u00e9 bidon au Portugal qui d\u00e9tache de faux employ\u00e9s portugais (en r\u00e9alit\u00e9 des Br\u00e9siliens \u00e9tablis \u00e0 Bruxelles, auxquels on donne un num\u00e9ro de s\u00e9curit\u00e9 sociale emprunt\u00e9 ou vol\u00e9, ou qui ont vraiment pu obtenir un titre de s\u00e9jour au Portugal<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">) pour travailler \u00e0 un prix d\u00e9fiant toute concurrence dans une soci\u00e9t\u00e9 belge. Ils laissent trainer aussi longtemps que possible le paiement des charges fiscales au Portugal et, le jour o\u00f9 \u00e7a commence \u00e0 sentir le roussi, ils se mettent en faillite et d\u00e9guerpissent.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Isma\u00ebl a travaill\u00e9 quinze ans dans le b\u00e2timent sans papiers. Son fils a fait toute sa scolarit\u00e9 \u00e0 Bruxelles. Les \u00e9coles sont bien heureusement tenues d\u2019accueillir tous les enfants, m\u00eame sans titre de s\u00e9jour. La loi interdit les d\u00e9nonciations aux autorit\u00e9s et les contr\u00f4les dans les \u00e9tablissements.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Sur son t\u00e9l\u00e9phone, Isma\u00ebl nous montre une photo du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">vinchuca<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, une punaise qui prolif\u00e8re en Am\u00e9rique latine. Depuis son arriv\u00e9e en Belgique, Vit\u00f3ria, sa femme, trainait la maladie chronique de Chagas, une infection parasitaire transmise par l\u2019insecte. Elle touche l\u2019ensemble du continent am\u00e9ricain, mais le Br\u00e9sil concentre \u00e0 lui seul 40% des cas. Les populations les plus pauvres sont les principales touch\u00e9es, par manque de soins pr\u00e9ventifs. Il y a dix ans, le c\u0153ur de Vit\u00f3ria s\u2019est arr\u00eat\u00e9 soudainement. Elle est enterr\u00e9e au cimeti\u00e8re d\u2019Overijse.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il aura fallu un tel drame pour que les autorit\u00e9s acceptent, \u00e0 titre exceptionnel, de r\u00e9gulariser Isma\u00ebl. D\u00e8s la nationalit\u00e9 obtenue, il a quitt\u00e9 le b\u00e2timent, et d\u00e9croch\u00e9 un contrat de travail comme chauffeur priv\u00e9 chez Vandemoortele.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Tu vas voir, d\u2019ici une demi-heure, \u00e7a sera plein \u00e0 craquer&#8239;\u00bb,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> qu\u2019il nous dit, Reinaldo, tandis qu\u2019il se l\u00e8ve pour aller se poster dans l\u2019entr\u00e9e du Queens. Sous son \u0153il gauche, il a tatou\u00e9 un diamant et une croix. Trois larmes sous le droit. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Parce que m\u00eame si je fais le dur, j\u2019ai le mal du pays.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les pr\u00e9dictions du gar\u00e7on se valident sur le coup d\u2019une heure du matin. On a pouss\u00e9 le billard dans un coin, on l\u2019a couvert d\u2019une plaque en bois pour en pr\u00e9server le feutre. Comme tous les vendredis, il faut gueuler sur ceux qui grimpent dessus pour se tr\u00e9mousser. Derri\u00e8re ses lunettes de k\u00e9k\u00e9, le chanteur <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Caff\u00e9 Moreno <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">arrose le peuple compact d\u2019une fusion \u00e9lectro entre le forr\u00f3 du nord et le sertanejo du centre ouest. Les tables sont prises d\u2019assaut par de grands saladiers blancs qui d\u00e9bordent de Corona Extra. Sur la piste, on danse une main sur les hanches, l\u2019autre dans la main du partenaire, dans une suite de mouvements fluides du bassin. C\u2019est une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">sertanejo universit\u00e1rio<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> simplif\u00e9e, nous explique Aninha, la trentaine, qui s\u2019empresse de nous inviter au concert qu\u2019elle fera dimanche dans un autre bar du quartier.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est son pote Jimmy qui traduit. Jimmy, il est belgo-albanais, il a v\u00e9cu toute sa vie \u00e0 Bruxelles. En plus de son job de plombier, il a enchain\u00e9 les heures sup\u2019 comme sorteur dans les caf\u00e9s br\u00e9siliens de la capitale. Il sourit&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c0 force de les c\u00f4toyer, j\u2019ai appris parfaitement le portugais. Presque tous mes amis sont br\u00e9siliens, aujourd\u2019hui. Y a pas plus chaleureux qu\u2019un Br\u00e9silien, si ce n\u2019est un Albanais.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Aninha a grandi \u00e0 Belo Horizonte, la capitale de Minas Gerais. Quand on lui demande depuis quand elle est \u00e0 Bruxelles, elle r\u00e9pond dans un souffle&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Depuis cinq ans et trois mois.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Elle ne pensait clairement pas s\u2019attarder aussi longtemps. Il y a d\u2019abord eu la pand\u00e9mie, d\u00e8s les premi\u00e8res semaines, qui ont mis \u00e0 l\u2019arr\u00eat l\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">esmalteria<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> o\u00f9 elle faisait les ongles. Puis elle est tomb\u00e9e malade pendant des mois, \u00e0 l\u2019arr\u00eat dans l\u2019appart d\u2019une amie. Elle travaille aujourd\u2019hui comme femme de m\u00e9nage chez des particuliers, dans l\u2019espoir d\u2019assurer\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">une vie meilleure<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00e0 ses trois enfants qui l\u2019attendent au pays.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Au Favela Bar, un jeune gars assure la premi\u00e8re partie de Josy Passos, qui sirote un coca solo sur une banquette. Autour de la petite sc\u00e8ne improvis\u00e9e, on a d\u00e9roul\u00e9 plusieurs roll-up, taille r\u00e9elle, \u00e0 l\u2019effigie de Josy. Le jeune gars interpr\u00e8te <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Supera<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de Mar\u00edlia Mendon\u00e7a, une chanteuse bien connue de Goi\u00e2nia. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;On l\u2019appelait la <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">rainha da sofr\u00eancia<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, la reine de la souffrance&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, nous explique Kamilla qui vide une Super Bock Abadia, derri\u00e8re le comptoir. On discute gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019application<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Traduire<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de son iPhone, qui retranscrit dans la langue de l\u2019autre ce qu\u2019on dit. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Elle est morte dans un accident d\u2019avion au Minas Gerais il y a quelques ann\u00e9es. Son truc, c\u2019\u00e9tait le <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">feminejo<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, une version f\u00e9minine du <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">sertanejo<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> qui a toujours \u00e9t\u00e9 chant\u00e9 par les hommes. Le <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">sertanejo<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00e7a ressemble \u00e0 de la country. On \u00e9coute beaucoup \u00e7a dans le Goi\u00e1s<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est assez nostalgique.<\/span><\/i> <i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est la <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">saudade<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> quoi.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">saudade<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. \u00c7a fait quelquefois qu\u2019on entend le mot dans la bouche de nos interlocuteurs. Il n\u2019a pas vraiment de traduction litt\u00e9rale en fran\u00e7ais. Les Br\u00e9siliens et les Portugais l\u2019utilisent pour d\u00e9signer une forme de nostalgie teint\u00e9e d\u2019espoir, de manque empreint de tendresse, de douleur douce. Ce bug des \u00e9motions quand on sourit les yeux mouill\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Kamilla jette des quartiers de citron dans un verre, y ajoute du sucre de canne qu\u2019elle \u00e9crase au pilon. Un trait d\u2019eau p\u00e9tillante et une bonne dose de cacha\u00e7a. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est bon&#8239;?&#8239;\u00bb,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> qu\u2019elle nous demande. On acquiesce, enthousiaste. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je peux en rajouter, si tu veux.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Elle tire une deuxi\u00e8me douille et r\u00e9it\u00e8re sa question&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est bon&#8239;?&#8239;\u00bb.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> On acquiesce, encore plus enthousiaste. Elle rigole&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je peux encore en rajouter, si tu veux.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Elle a directement travaill\u00e9 au bar en arrivant \u00e0 Bruxelles, Kamilla. Encore une qui r\u00eavait de l\u2019Angleterre, et qui s\u2019est rabattu sur le plan B. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ma s\u0153ur vivait ici depuis six mois, elle m\u2019a convaincu que \u00e7a serait plus facile. J\u2019\u00e9tais \u00e0 peine arriv\u00e9e<\/span><\/i> <i><span style=\"font-weight: 400;\">qu\u2019elle se faisait expulser. Elle a essay\u00e9 de revenir, mais on ne l\u2019a pas laiss\u00e9 passer. Maintenant\u2026 elle est \u00e0 Londres&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Kamilla a vingt-huit ans, elle vient d\u2019Estrela do Norte, une ville minuscule de 3.200 habitants dans le Goi\u00e1s. Elle a finalement pu obtenir des papiers portugais gr\u00e2ce \u00e0 la deuxi\u00e8me nationalit\u00e9 de sa maman. Avant de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019appartement d\u2019un coll\u00e8gue qui rentrait au Br\u00e9sil, et dans lequel elle vit avec son copain, elle a partag\u00e9 un minuscule deux-pi\u00e8ces avec trois autres Br\u00e9siliens. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Les propri\u00e9taires augmentent toujours les loyers pour les Br\u00e9siliens. C\u2019est bien connu. Ils savent qu\u2019on n\u2019a pas trop le choix que d\u2019accepter, comme la plupart n\u2019ont pas de papiers<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est encore le cas de son compagnon, qui vient de Goi\u00e2nia, mais qu\u2019elle a rencontr\u00e9 ici et qui bosse sur des chantiers. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il part tous les matins, \u00e0 5 heures et rentre le soir \u00e0 20h. Juste qu\u2019ici, il ne s\u2019est pas fait contr\u00f4ler, mais \u00e7a l\u2019inqui\u00e8te beaucoup.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Kamilla pr\u00e9voit de rentrer \u00e0<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">Estrela do Norte d\u2019ici cinq ans, quand elle aura mis suffisamment de c\u00f4t\u00e9 pour ouvrir son magasin de v\u00eatements. Elle aime bien Bruxelles, le D\u00e9lirium, la Kriek, mais il n\u2019y a rien \u00e0 faire, les gens sont plus froids, ils ont moins le sens de l\u2019humour. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Sauf toi&#8239;!<\/span><\/i> <i><span style=\"font-weight: 400;\">Mais le plus dur, c\u2019est de ne pas voir mes enfants.<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Tu as des enfants&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Deux. Ils ont huit et dix ans. Ils sont rest\u00e9s \u00e0 Estrela do Norte avec ma grand-m\u00e8re. Je les appelle tous les jours \u2026<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Elle s\u2019interrompt longuement. Inspire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est \u00e7a, la saudade.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il est presque 6h30, rue de l\u2019Argonne. On peine \u00e0 deviner la devanture de la boulangerie Essencial Brasil, tant il y a du monde qui s\u2019agglutine sur le trottoir.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Une trentaine d\u2019hommes en bleu de travail attendent leur tour. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, Aline et ses coll\u00e8gues s\u2019activent. On r\u00e9assort la vitrine en g\u00e2teaux au manioc, en pains \u00e0 la noix de coco et en<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> coxinhas<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> au poulet tout droit sortis de la friteuse.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> Duas coxinhas e tr\u00eas p\u00e3es de queijo, por favor.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Aqui est\u00e1. Aproveite sua refei\u00e7\u00e3o!<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les effluves denses s\u2019entrem\u00ealent, passent du sucr\u00e9 au sal\u00e9 tandis qu\u2019on \u00e9volue le long du comptoir. \u00c0 hauteur de la caisse, l\u2019odeur des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">pa\u00f5 de queijo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> l\u2019emporte. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;On en vend sept cents par jour\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00bb, explique Wanderson, le g\u00e9rant des lieux. Avant de bosser dans un commerce, il vendait des hamburgers qu\u2019il fristouillait chez lui, dans sa cuisine. Aujourd\u2019hui, il nourrit une l\u00e9gion enti\u00e8re. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Tous les matins, de 5h30 \u00e0 9 heures, \u00e7a n\u2019arr\u00eate pas.\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Derri\u00e8re le comptoir, Aline, 40 ans, a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9e d\u00e8s l\u2019ouverture. Quand elle a eu ses papiers, elle a quitt\u00e9 sans regret son poste de femme de m\u00e9nage, mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, mais qui l\u2019enfermait dans la solitude. Ses cheveux sont cach\u00e9s par un filet, son sourire lumineux prend tout son visage. Apr\u00e8s sept ans en Belgique, elle ne pense pas encore pouvoir rentrer au pays. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019y retournerai un jour, mais c\u2019est compliqu\u00e9. C\u2019est compliqu\u00e9 partout. Tu vois, j\u2019aime aussi le Portugal, mais comment vivre l\u00e0-bas, aujourd\u2019hui, avec le peu qu\u2019on y gagne<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">&#8239;?<\/span><\/i> <i><span style=\"font-weight: 400;\">Ici, je gagne de l\u2019argent, et j\u2019aide ma maman, je peux aider mes voisins. Je travaille, je mange.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Aline ne tra\u00eene pas souvent dans les lieux fr\u00e9quent\u00e9s par les autres Br\u00e9siliens. Sauf au restaurant l<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2019Emporio Brazil<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, rue Bara, \u00e0 quelques pas de la boulangerie.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Maria y est cuisini\u00e8re. Bonnet rose, yeux rieurs et brillants, elle \u00e9tait femme de m\u00e9nage au Br\u00e9sil. Grande pr\u00eatresse de la marmite, elle fait profiter les clients de ses recettes \u00e9pic\u00e9es directement import\u00e9es de Goi\u00e0s. Toutes ses pr\u00e9parations sont expos\u00e9es sur un buffet, au fond du restaurant<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. \u00ab&#8239;\u00c7a c&rsquo;est la viande de porc. Vous avez vu&#8239;? C&rsquo;est grill\u00e9. \u00c7a, c&rsquo;est une saucisse, c&rsquo;est un m\u00e9lange de porc et d&rsquo;\u0153uf. L\u00e0, du riz. Celui-l\u00e0, c&rsquo;est le haricot. \u00c7a, c&rsquo;est des boulettes de porc et d&rsquo;\u0153ufs. L\u00e0, des bananes plantains. \u00c7a, c&rsquo;est du manioc. Il y a des salades aussi, des salades rouges.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Une jeune femme attabl\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 intervient. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Chez nous, au Br\u00e9sil, on mange tout en m\u00eame temps. On remplit dans l\u2019assiette, et on m\u00e9lange.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Pr\u00e8s des cuisines, \u00e7a sent l\u2019huile chaude, la friture, la viande grill\u00e9e. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C&rsquo;est gras&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">pr\u00e9vient-elle.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;Mais on s\u2019habitue vite. Apr\u00e8s, tu mangeras \u00e7a m\u00eame le matin&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Elle s\u2019appelle Anna, elle a trente-trois ans. Elle est venue du Goi\u00e1s\u00a0 avec ses parents quand elle avait quinze ans. Elle a plus v\u00e9cu ici qu\u2019au Br\u00e9sil. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Et pourtant \u00e7a me manque. J\u2019ai plein de souvenirs l\u00e0-bas.\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce qui te manque&#8239;?<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0Un peu tout. Le soleil, la famille, l\u2019ambiance, la fa\u00e7on de vivre. Les gens sont plus sympas. La nourriture est meilleure. Quand je suis arriv\u00e9e en Belgique, ce qui m\u2019a vraiment surprise, c\u2019est d\u2019aller au supermarch\u00e9, de devoir acheter des fruits et des l\u00e9gumes. Pour moi, c\u2019\u00e9tait inconcevable. M\u00eame si tu es dans une grande ville, tu as toujours quelqu\u2019un de ta famille, un grand-p\u00e8re, une grand-m\u00e8re, une tante, qui habite la campagne et qui cultive. Et comme \u00e7a, toute la famille partage.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure de la fermeture. Maria s\u2019en va ranger le buffet. Elle chante en portugais. Sa voix se m\u00e9lange \u00e0 celle des baffles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le ciel est lourd et sombre, ce jour de mai 2025, une pluie fine maltraite la capuche de son sweat mauve, tandis qu\u2019il traverse les rues en chantier de Cureghem. Il a fourr\u00e9 ses v\u00eatements dans son sac \u00e0 dos, il a pris soin d\u2019empaqueter dans du journal la petite tortue qu\u2019un vieux coll\u00e8gue de chantier lui avait taill\u00e9e dans une chute de bois. Tu dois \u00eatre comme la tortue, lui avait dit le vieux. Lent, endurant, opini\u00e2tre.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s six mois de travail, il avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et renvoy\u00e9 au Br\u00e9sil. Son patron lui devait trois mois d\u2019arri\u00e9r\u00e9s. Quand il \u00e9tait revenu \u00e0 Bruxelles, le gars avait refus\u00e9 de le payer. Il s\u2019\u00e9tait dit, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00f4 trem<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Edi, pourquoi y es-tu retourn\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Lent, endurant, opini\u00e2tre.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Il avait trouv\u00e9 des chantiers de-ci de-l\u00e0. Il s\u2019\u00e9tait serr\u00e9 la ceinture, avait bouff\u00e9 le strict minimum, n\u2019\u00e9tait jamais rentr\u00e9 dans un bar ou dans un cin\u00e9ma. Mais il y avait toujours ce foutu loyer, ces paies intermittentes insuffisantes. Qu\u2019il recevait toujours en cash, qu\u2019il versait sur son compte br\u00e9silien via Western Union. Qu\u2019il retirait au distributeur, la mort dans l\u2019\u00e2me, \u00e0 chaque disette.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La pluie s\u2019intensifie sur la voie 12 de Bruxelles-Midi. Il jette son sac \u00e0 dos tremp\u00e9 dans le wagon. Il pense au soleil rond d\u2019Ituiutaba. Il sourit les yeux mouill\u00e9s. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014<\/span><\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce devait \u00eatre une halte vers l\u2019Eldorado, c\u2019est devenu leur destination. Partis de Goi\u00e1s et de Minas Gerais, ils habitent aujourd\u2019hui Anderlecht et Saint-Gilles. Le soleil et les p\u00e3o de queijo font place au ciel humide et aux poulycrocs. 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