{"id":6548,"date":"2025-06-17T09:00:35","date_gmt":"2025-06-17T07:00:35","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6548"},"modified":"2025-10-08T09:12:36","modified_gmt":"2025-10-08T07:12:36","slug":"lhomme-qui-pille-la-mer-qui-pille-lhomme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/lhomme-qui-pille-la-mer-qui-pille-lhomme\/","title":{"rendered":"Longe-c\u00f4te en tram de La Panne \u00e0 Knokke-Helst"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On aurait pu croire, \u00e0 la fin des ann\u00e9es septante, que la c\u00f4te belge ne changerait plus jamais. Qu\u2019on avait assez construit et qu\u2019il n\u2019y avait plus qu\u2019\u00e0 profiter. Une large digue, des plages immenses, des loueurs de cuistax, des cassolettes de moules et quelques dunes miracul\u00e9es. C\u2019est toujours vrai aujourd\u2019hui et \u00e7a ne l\u2019est plus du tout&nbsp;: les traits de c\u00f4te ont la bougeotte. La mer monte. La population vieillit. Est-ce par peur de l\u2019avenir que les habitants se sont mis \u00e0 voter massivement pour le Vlaams Belang, encore plus qu\u2019ailleurs&#8239;? Pour s\u2019impr\u00e9gner de ces m\u00e9tamorphoses, \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb s\u2019est lanc\u00e9 dans un longe-c\u00f4te de 67&nbsp;km en empruntant la plus longue ligne de tram au monde, jamais loin de la grande muraille de buildings et jamais loin non plus des fournisseurs de glaces et de \u00ab&#8239;garnaalkroketten&#8239;\u00bb.<\/span><\/p>\n<h3>L\u2019homme qui pille la mer qui pille l\u2019homme<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La c\u00f4te belge ne commence pas \u00e0 la borne fronti\u00e8re, le point le plus au nord de la France, un morceau de pierre que les vents ensablent et les promeneurs \u00e9poussettent, petit bras de fer rigolo entre l\u2019humain et la nature qui dure depuis 1819, si l\u2019on en croit la date grav\u00e9e dans le gros caillou \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la plage, \u00e0 compter d\u2019ici, appartenait au royaume des Belgiques. Elle ne commence pas, toujours dans cette lande de dunes bien trop sauvage, absurdement livr\u00e9e aux \u00e9l\u00e9ments, elle ne commence pas davantage une fois franchi le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Westerpunt<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, magn\u00e9tique \u0153uvre d\u2019art en b\u00e9ton o\u00f9 cascade un escalier sans fin, sorte de losange g\u00e9ant fich\u00e9 \u00e0 l\u2019oblique dans le sable, qu\u2019on dirait ce matin-l\u00e0 comme courb\u00e9 sous l\u2019effet du vent de nord-est, un vent fort sous un ciel sinistre, qui court sur une plage d\u00e9sol\u00e9e priv\u00e9e de digue, et ce spectacle ressemble \u00e0 la sc\u00e8ne d\u2019ouverture d\u2019un film scandinave cubique, songe-t-on en se demandant si \u00e7a existe, le cin\u00e9ma scandinave cubique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La c\u00f4te belge ne commence pas l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eate le p\u00e9rim\u00e8tre de la r\u00e9serve du Westhoek. Se dressent certes, et il \u00e9tait temps, les premi\u00e8res tours \u00e0 appartements, mais \u00e7a manque de hauteur, \u00e7a n\u2019ose pas encore toiser de plain-pied l\u2019horizontalit\u00e9 de la plage, et surtout \u00e7a laisse passer les vents, \u00e7a laisse au sable le loisir d\u2019\u00e9lever partout des cong\u00e8res, la nature impose encore son d\u00e9sordre, bigre, ce n\u2019est pas le voyage d\u2019agr\u00e9ment imagin\u00e9. Plus l\u2019on progresse vers La Panne, plus il semblerait toutefois que le ciel se d\u00e9chire et les immeubles se resserrent, un peu comme quand il faut se pr\u00eater de mauvaise gr\u00e2ce \u00e0 une photo de groupe, les blocs de nids humains se s\u00e9dimentent, les dunes s\u2019effacent, \u00e7a commence \u00e0 ressembler \u00e0 quelque chose, et comme si le monument L\u00e9opold\u00a0I<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> avait pour fonction d\u2019ouvrir le bal, comme l\u2019aboutissement attendu d\u2019un processus g\u00e9ologique, \u00e0 partir de 51\u00b005\u201959\u2019\u2019 de latitude nord et 2\u00b034\u201951\u2019\u2019 de longitude est le vent ne passe plus, le sable ne s\u2019infiltre plus, la mer ne se voit plus, c\u2019est le d\u00e9but du ruban gris. Une membrane de buildings de dix \u00e0 douze \u00e9tages, un rivage beau comme un parpaing de soixante kilom\u00e8tres, dont la digue sert de tapis. Le langage courant le d\u00e9signe comme le second mur de l\u2019Atlantique, apr\u00e8s celui construit sur la m\u00eame ligne par les Allemands. Leo Van Broeck, l\u2019ancien ma\u00eetre-architecte flamand, le compare \u00e0 un pr\u00e9servatif de b\u00e9ton. Il y a aussi beaucoup de monde pour l\u2019aimer. Il est la promesse de cassolettes de moules, de vendeurs de gaufres et de glaces, de croquettes aux crevettes et de pornstar martini sur une terrasse mont\u00e9e dans le sable, d\u2019articles de plage bon march\u00e9, et par-dessus tout de vues plongeantes vers le grand bleu, \u00e0 vingt m\u00e8tres au-dessus du trafic de cuistax. C\u2019est ce bonheur facile qu\u2019on vient chercher ici, pas des dunes inutiles ou des polders sans vie. On abandonne sa voiture sur un parking. On laisse les enfants courir toute la semaine. L\u2019existence se d\u00e9roule sur une \u00e9tendue plane en trois cordons d\u00e9limit\u00e9s avec la rectitude d\u2019un fil \u00e0 couper le beurre, la digue, la plage, la mer. Petit, grand, infini.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Mais ce n\u2019est pas encore vraiment la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Belgische kust<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il manque une autre vert\u00e8bre, mouvante celle-l\u00e0, et qui serpente un peu. Il faut venir \u00e0 la rencontre de la chenille dans son repaire, de l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019\u00e9lance. On s\u2019approche du vieux d\u00e9p\u00f4t, on cherche du regard Patrick Vandenberghe. Quelques wagons antiques en somnolence, une table sur des tr\u00e9teaux, une odeur m\u00eal\u00e9e de graisse, d\u2019huile et d\u2019acier, c\u2019est la caverne des amis du TTO-Noordzee. Ah, le voil\u00e0 le Patoche&nbsp;: en Crocs et en short de pongiste, visi\u00e8re sur la caboche, endormi dans la rame de Destelbergen portant le matricule\u00a09942, une motrice standard bidirectionnelle en circulation dans les ann\u00e9es\u00a01950. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Je faisais une petite sieste en vous attendant\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, s\u2019excuse-t-il.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Patrick nous offre la visite du mus\u00e9e. Six ou sept trams, motrices, remorques ou wagons \u00e0 b\u00e9tail, restaur\u00e9s b\u00e9n\u00e9volement par les membres de l\u2019association, dont il est l\u2019une des chevilles ouvri\u00e8res. Le mod\u00e8le le plus ancien&nbsp;: un fourgon de 1887, retrouv\u00e9 d\u00e9fonc\u00e9 dans un bois de Braine-l\u2019Alleud. Il servait de pigeonnier. Six ans pour le remettre \u00e0 neuf. Patrick nous fait grimper dans un autre wagon que les soldats alli\u00e9s, pendant la Grande Guerre, avaient fait rouler entre les dunes avant d\u2019y installer un po\u00eale \u00e0 bois. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Juste l\u00e0 o\u00f9 tu es assis<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, indique le guide. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Comme \u00e7a, ils pouvaient surveiller les Allemands en restant bien au chaud, \u00e0 l\u2019abri du vent.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Une autre remorque \u00e0 pr\u00e9sent, la baladeuse, ouverte \u00e0 tous les courants d\u2019air. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Les dames, avec leurs chapeaux en crinoline, l\u2019empruntaient le dimanche pour une balade jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hippodrome.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Et encore une autre, fabrication\u00a01899, avec des volets en premi\u00e8re classe pour ne pas que les touristes prennent le soleil. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009\u00c0 l\u2019\u00e9poque, pour \u00eatre beau, fallait \u00eatre blanco de chez blanco.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Sous le toit en t\u00f4le du vieux hangar, les \u00e9poques se compressent comme les anneaux d\u2019un accord\u00e9on.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Est-ce que Patoche peut conduire une de ces vieilles rames raccommod\u00e9es\u2009? Oui, il le peut&nbsp;: il est l\u2019heureux titulaire d\u2019un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009brevet sp\u00e9cial\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Mais pas au-del\u00e0 de l\u2019arr\u00eat L\u2019Esplanade, \u00e0 trois cents m\u00e8tres d\u2019ici. Pour aller plus loin, Adunkerke, Nieuport ou m\u00eame Knokke lors des grandes occasions, il faut un chauffeur de la soci\u00e9t\u00e9 de transports flamande De Lijn. Cruel pour Patrick, mais le circuit miniature suffit \u00e0 son bonheur de gosse. La main sur le racagnac, en prise avec la mati\u00e8re, il r\u00e9anime le pass\u00e9, il balaie d\u2019un regard par-dessus l\u2019\u00e9paule la petite soci\u00e9t\u00e9 humaine qu\u2019il tracte, il se laisse aimanter par le souffle marin qui le rapproche du sable. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009J\u2019aime tout ce qui est vieux. \u00c0 une exception pr\u00e8s, les femmes.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> La sienne a fichu le camp pour un plus jeune. Elle fut pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une autre, morte au moment d\u2019accoucher. C\u2019\u00e9tait il y a quarante-quatre\u00a0ans. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Peu d\u2019hommes ont v\u00e9cu \u00e7a&nbsp;: \u00e9lever seul sa fille d\u00e8s l\u2019instant de sa naissance. Chaque ann\u00e9e, le 11\u00a0octobre, c\u2019est la m\u00eame question&nbsp;: dois-je f\u00eater la naissance de ma fille ou comm\u00e9morer la mort de sa m\u00e8re\u2009? Je ne parviens pas \u00e0 me d\u00e9faire de ce dilemme.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> La petite h\u00e9rita des probl\u00e8mes respiratoires de sa d\u00e9funte m\u00e8re. Un m\u00e9decin dit au jeune veuf&nbsp;: allez \u00e0 la mer. Patrick s\u2019installa \u00e0 La Panne avec sa fille. Il n\u2019est plus jamais revenu \u00e0 Bruxelles, o\u00f9 il officiait comme gratte-papier dans une administration communale. Un jour, il tombe par hasard sur le d\u00e9p\u00f4t de l\u2019association TTO-Noordzee, s\u2019aventure entre les rames d\u2019\u00e9poque. Une voix le fait sursauter. Que faites-vous ici\u2009? <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Je n\u2019avais pas fini ma phrase que j\u2019\u00e9tais engag\u00e9.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est donc ici qu\u2019elle commence. C\u2019est \u00e0 l\u2019autre bout qu\u2019elle s\u2019ach\u00e8ve, au d\u00e9p\u00f4t jumeau de Knokke. Entre les deux points, septante arr\u00eats, soixante-sept kilom\u00e8tres de voies m\u00e9triques, deux heures et vingt et une minutes de voyage \u00e0 trois euros le billet, la plus longue ligne au monde du tram le plus rapide au monde pour traverser de part en part ce qu\u2019un quotidien n\u00e9erlandais a cru bon d\u2019appeler la c\u00f4te la plus laide au monde. Voil\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 faire, la traverser de part en part. On n\u2019empruntera pas une motrice OB ou une baladeuse \u00e0 archet, on roulera dans les nouvelles rames CAF Urbos\u00a0100 du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kusttram<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (KT) exploit\u00e9es par De Lijn. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Des trams en plastique pleins comme des bourriques\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, les consid\u00e8re Patrick. Un demi-si\u00e8cle plus loin, il n\u2019est pas interdit de penser qu\u2019on les contemplera dans un mus\u00e9e de fortune en regrettant leur charme d\u00e9suet.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le trip vicinal sera mu par une qu\u00eate. On cherchera des trous. On guettera les interruptions dans la ligne de fortifications des Golden Sixties. On descendra du tram au hasard des c\u00e9sures aper\u00e7ues par la fen\u00eatre du wagon. On ira voir, on ira rencontrer. On l\u00e9chera des glaces et on d\u00e9piautera des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">garnaalkroketten<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, on ne se privera d\u2019aucun plaisir quitte \u00e0 se faire p\u00e9ter le caisson. On remontera \u00e0 bord.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Par ces trous dans le parpaing g\u00e9ant passe le vent marin, et ces courants d\u2019air, dirait-on, gonflent les voiles du Vlaams Belang. Ici plus qu\u2019ailleurs en Flandre, plus qu\u2019ailleurs en Europe, les scores de l\u2019extr\u00eame droite ont enfl\u00e9 comme un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kust<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, pardon comme un kyste en l\u2019espace de deux scrutins. Le parti de Tom Van Grieken est arriv\u00e9 en t\u00eate, lors des \u00e9lections r\u00e9gionales de juin 2024, dans six des dix communes de la c\u00f4te. Dans les quatre autres, il marche sur les talons de la N-VA. Pour le vote f\u00e9d\u00e9ral, la progression du Vlaams Belang par rapport au scrutin de 2019 est nettement sup\u00e9rieure dans les cantons du littoral \u00e0 la moyenne de la circonscription de Flandre-Occidentale, laquelle pr\u00e9sente elle-m\u00eame une progression de l\u2019extr\u00eame droite sup\u00e9rieure \u00e0 la moyenne r\u00e9gionale. Longtemps terre chr\u00e9tienne-d\u00e9mocrate, puis socialiste et lib\u00e9rale durant les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es du XX<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0si\u00e8cle, et enfin propri\u00e9t\u00e9 des natonalistes flamands \u00e0 partir de 2010, le littoral est le si\u00e8ge d\u2019un nouveau renversement des dynamiques. Un balcon qui pr\u00e9figure, avec plus ou moins d\u2019exag\u00e9ration, ce qui se passe sur le continent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Est-ce parce que les c\u00f4tiers ont peur\u2009? Le vent qui passe par ces trous acc\u00e9l\u00e8re-t-il les mutations de notre temps, qui nous font redouter l\u2019avenir\u2009? Les r\u00eaves d\u2019\u00e9mancipation et les sermons sur la tol\u00e9rance rouillent-ils plus vite au contact de l\u2019air du large\u2009? Il n\u2019est sans doute pas possible de d\u00e9gager avec certitude des sp\u00e9cificit\u00e9s au vote Belang en bord de mer, ce qui lui est propre. Tout juste des suppositions. On peut en revanche au moins s\u2019accorder l\u00e0-dessus&nbsp;: la mer monte, les plages s\u2019\u00e9rodent, les c\u00f4tiers vieillissent, les tours \u00e0 appartements luxueux champignonnent, les touristes se multiplient comme des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">broodjes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, les \u00e9oliennes prolif\u00e8rent \u00e0 la surface de l\u2019eau, les courants charrient des promesses d\u2019asile et \u00e9veillent la peur de l\u2019\u00e9tranger, et c\u2019est tout \u00e7a qui bouge aussi vite dor\u00e9navant que les traits de c\u00f4te, sur ce morceau de territoire \u00e0 nul autre pareil log\u00e9 dans la m\u00e9moire intime de chacun d\u2019entre nous.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Bon, la visite du d\u00e9p\u00f4t de trams nous a donn\u00e9 faim, et le soleil tarde \u00e0 r\u00e9chauffer l\u2019atmosph\u00e8re. C\u2019est par o\u00f9 les gaufres\u2009?<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Premier arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b> Coxyde-Saint-Idesbald<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Mieke Hill, la vigie des plages<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le CAF Urbos\u00a0100 acc\u00e9l\u00e8re et d\u00e9c\u00e9l\u00e8re avec la souplesse d\u2019une rame de m\u00e9tro. C\u2019est matin de semaine, c\u2019est heure de pointe, la mer se refuse encore au regard des navetteurs happ\u00e9s par les t\u00e9l\u00e9phones, pour un peu on se croirait dans le RER parisien. Une villa appara\u00eet, perch\u00e9e sur une dune. Un premier trou. On saute du tram \u00e0 l\u2019arr\u00eat qui suit.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Chemin faisant sur la digue, une aubette proposant \u00e0 la vente des glaces et des gaufres nous barre la route. La temp\u00e9rature ambiante nous fait h\u00e9siter\u2009; on finit par s\u2019offrir une gaufre de Li\u00e8ge nature et un cornet parfum fraise. D\u2019autres touristes l\u00e9chouillent leur glace de grand matin sur des bancs align\u00e9s comme \u00e0 l\u2019\u00e9glise, perpendiculaires \u00e0 la mer, prot\u00e9g\u00e9s du souffle marin par une longue toile. Silence p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de la d\u00e9gustation collective, sifflement du vent de nord-est, contemplation de la villa miracul\u00e9e, l\u00e0-bas au loin, l\u00e0-haut sur la dune.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Elle s\u2019appelle la Mieke Hill, du pr\u00e9nom de l\u2019arri\u00e8re-petite-fille d\u2019Albert Dumont, lequel r\u00e9gala son fils \u2014&nbsp;de m\u00eame que chacun de ses onze autres enfants \u2014&nbsp;d\u2019un terrain \u00e0 b\u00e2tir conc\u00e9d\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, et ce fils, sur ce terrain, fit construire pour sa fille (Mieke Dumont, donc), sur la dune r\u00e9put\u00e9e la plus haute de la c\u00f4te belge, \u00e0 treize m\u00e8tres au-dessus du niveau de la mer, une belle et grosse villa en briques blanches. Elle s\u2019\u00e9rigea comme l\u2019un des rares relais o\u00f9 les promeneurs pouvaient prendre le th\u00e9 aux \u00e9tages, sur un plateau balay\u00e9 par les vents. Un jour un petit malin se servit de la large goutti\u00e8re comme d\u2019un toboggan pour tomber dans le sable, et la villa prit la r\u00e9putation d\u2019une sorte de Siska avant l\u2019heure. On se pressait pour se ravitailler et go\u00fbter aux joies de la glisse au \u00ab\u2009caf\u00e9-toboggan\u2009\u00bb. Quand il se rendait chez le grossiste pour renflouer les cuisines de sa grand-m\u00e8re, le petit Jean-Pierre Limbosch annon\u00e7ait&nbsp;: c\u2019est pour le toboggan\u2009!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Entre les corv\u00e9es, avec les autres m\u00f4mes, il jouait \u00e0 cache-cache dans les replis de la dune. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009J\u2019ai le souvenir d\u2019une plage pleine d\u2019ondulations et de flaques, l\u2019eau nous montait parfois jusqu\u2019aux genoux avant d\u2019atteindre la mer. \u00c0 mar\u00e9e basse, la plage me semblait immense, c\u2019\u00e9tait vertigineux pour un enfant.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Des chars \u00e0 voile circulaient sur le sable, une invention \u2014&nbsp;\u00e0 en croire la m\u00e9moire orale de la famille \u2014&nbsp;de son arri\u00e8re-arri\u00e8re-grand-p\u00e8re Albert Dumont, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009architecte fameux\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019urbanisme du territoire, l\u2019un des pionniers du tourisme r\u00e9sidentiel \u00e0 La Panne. Bebert avait vu en Hollande pareils objets non identifi\u00e9s se d\u00e9placer sur les lacs gel\u00e9s. Avec l\u2019aide d\u2019un ferronnier local, il avait remplac\u00e9 les patins par des roues, et voil\u00e0, \u00e7a roulait, \u00e7a roulait m\u00eame tr\u00e8s vite, vive le vent du large.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Jean-Pierre Limbosch a aujourd\u2019hui 89\u00a0ans, une m\u00e9moire intacte, une sant\u00e9 fragilis\u00e9e. Il retourne parfois au caf\u00e9-toboggan. Jeune et fringant c\u2019\u00e9tait en train jusqu\u2019\u00e0 Ostende, puis en tram jusqu\u2019\u00e0 Coxyde, quand le sable se fixait dans les rouages, p\u00e9n\u00e9trait les wagons. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009On avait des dunes sur les banquettes\u2009!\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00c0 son bel \u00e2ge il s\u2019y rend en voiture, grimpe sur un train de s\u00e9nateur, en h\u00e9ritier des lieux, les marches qui m\u00e8nent \u00e0 la villa, l\u2019une des derni\u00e8res de la c\u00f4te pos\u00e9es sur une dune en front de mer. On la distingue par temps clair depuis Douvres, sur les falaises anglaises. En contrebas, le vieil homme constate une plage bien lisse, effet du terrassement et des courants marins\u2009; le reste du panorama est occup\u00e9 par un chapelet d\u2019immeubles de vingt m\u00e8tres de haut. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009La vue s\u2019est compl\u00e8tement referm\u00e9e.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Gare \u00e0 la nostalgie, cette vilaine m\u00e9m\u00e8re, mais il n\u2019est pas interdit aux \u00e9perdus de grands espaces de regretter un paradis g\u00e2ch\u00e9. C\u2019est un temps que les premiers occupants de Mieke Hill n\u2019ont pas connu. La c\u00f4te belge n\u2019est alors qu\u2019un cordon de dunes piquet\u00e9s de hameaux. Peu de gens pour \u00e9prouver la beaut\u00e9 sauvage des plages du Nord, contempler le soleil faire sa trempette du soir. Quelques romantiques ont toutefois l\u2019\u00e2me qui fond devant tant de splendeur et r\u00e9unissent assez de sousous pour \u00e9tablir de premi\u00e8res constructions le long de la route joignant les petits noyaux d\u2019habitations au rivage. Le b\u00e2ti progresse ensuite en bord de mer, de fa\u00e7on lin\u00e9aire, puis bouche l\u2019espace entre la plage et les vieux villages. Une expansion rapide et vorace qui ne ralentit qu\u2019apr\u00e8s 1950, gr\u00e2ce \u00e0 la maladie des immeubles \u00e0 appartements, mani\u00e8re de d\u00e9mocratiser l\u2019acc\u00e8s imm\u00e9diat \u00e0 la mer en \u00e9pargnant de nouveaux espaces naturels, m\u00eame si notre brave peuple b\u00e2tisseur continuera \u00e0 grignoter du terrain, une brique dans le ventre ne se dig\u00e8re jamais vraiment. Un brave peuple b\u00e2tisseur, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment, comme diraient les urbanistes, un peuple <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">thalassotropiste\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">: qui construit beaucoup sur le front de mer et peu derri\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans les replis de la dune de Mieke Hill, les enfants perp\u00e9tuent la tradition du cache-cache. On voit se planquer des \u00e9coliers francophones inscrits dans l\u2019enseignement flamand. Trouv\u00e9, Anatole\u2009! s\u2019exclame une fillette. L\u00e9opoldine, tu es o\u00f9\u2009? Je vais t\u2019avoir\u2009!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On rallie \u00e0 pied la ligne de tram. Une camionnette blanche appara\u00eet, une cloche retentit, c\u2019est la messe de Johan Blanckaert, vendeur de soupe ambulant depuis 1999. Il est parti de La Panne \u00e0 8&nbsp;h\u00a015, s\u2019appr\u00eate \u00e0 gagner la digue \u00e0 Saint-Idesbald, la longera jusqu\u2019\u00e0 Coxyde avant d\u2019entamer \u00e0 13&nbsp;h\u00a050 une courbe rentrante en direction de son nid, \u00e0 Furnes. Vingt-cinq ans donc que dure le rituel, que la cloche entretient l\u2019illusion de la permanence de quelque chose \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une vie humaine, peut-\u00eatre pas la foi religieuse, pas les paysages, pas le niveau de la mer, mais au moins la vente du potage de Johan Blanckaert selon un circuit jamais modifi\u00e9 et pour un succ\u00e8s stable, trente litres les mauvais jours, trois cents quand tout va bien, \u00e0 cinq euros le litre il a bien fait, l\u2019ami Jojo, de quitter les cuisines du centre de loisirs qui l\u2019exploitait.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On lui prend une rasade de c\u00e9leris-<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">balletjes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Deuxi\u00e8me arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b><i><\/i><\/b><b> Middelkerke Krokodiel<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Vent de face sur la Wateringstraat<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Nieuport tient le tram en respect, l\u2019oblige \u00e0 contourner son port de plaisance mouill\u00e9 par l\u2019Yser en formant un fer \u00e0 cheval, bref m\u00e9andre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres avant de longer des barres d\u2019immeubles en deuxi\u00e8me ligne derri\u00e8re le parpaing g\u00e9ant, presque un quartier d\u2019affaires \u00e0 la gaiet\u00e9 sovi\u00e9tique, et toujours pas la mer. Le tram dessert les voyageurs au pied d\u2019un rectangle de dunes, un deuxi\u00e8me courant d\u2019air, on descend. Arr\u00eat Middelkerke Krokodiel. Un kilom\u00e8tre et demi sans buildings. Un sentier d\u00e9limit\u00e9 par une cl\u00f4ture en bois permet de se balader parmi les oyats et les rosiers rugueux, il n\u2019y a personne. \u00c0 la faveur d\u2019une \u00e9chancrure, on s\u2019aventure au-del\u00e0 des balises et on se love au creux d\u2019une dune, cern\u00e9 par les picots des rosiers, les mains plong\u00e9es dans le sable doux, comme \u00e9chou\u00e9 sur l\u2019un des littoraux les plus b\u00e9tonn\u00e9s et les plus dens\u00e9ment peupl\u00e9s d\u2019Europe, \u00e0 l\u2019abri de tous les regards sinon celui d\u2019une mouette ou d\u2019un drone de loisirs ill\u00e9gal. Oh, songe-t-on avec r\u00eaverie, il y aurait l\u00e0 juste assez de place pour faire l\u2019amour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u00e0 o\u00f9 reprend la prodigieuse continuit\u00e9 du pr\u00e9servatif de b\u00e9ton, on se met en qu\u00eate d\u2019un cuistax. Un vieux <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">krokodiel<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> nous attend chez lui, le long de l\u2019un des canaux qui irriguent comme des vaisseaux l\u2019arri\u00e8re-pays de Middelkerke. L\u2019enseigne Nordic, \u00e0 proximit\u00e9 du casino, propose un large \u00e9ventail d\u2019engins \u00e0 18\u00a0euros la demi-journ\u00e9e. On jette notre d\u00e9volu sur un quadriplace rouge vif \u00e0 deux p\u00e9daliers, 72\u00a0kilos, 420\u00a0centim\u00e8tres de rayon de braquage, et vroum vroum on pique vers l\u2019int\u00e9rieur des terres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le voyage, pas moins de quatre kilom\u00e8tres incluant une derni\u00e8re ligne droite face aux bourrasques, est un supplice. On lima\u00e7onne au milieu des champs de patates et de c\u00e9r\u00e9ales, sur ce territoire communal encore largement domin\u00e9 par l\u2019agriculture. On voit poindre comme un mirage la maison cercl\u00e9e de barri\u00e8res blanches, style vaguement cottage danois, longue et basse comme les canaux. Le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">krokodiel<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> a d\u00fb nous apercevoir de loin depuis la baie vitr\u00e9e de son bureau, nous observer peiner dans l\u2019effort, \u00e0 la d\u00e9rive sur la Wateringstraat. On gare notre quadriplace pr\u00e8s du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">carport<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> o\u00f9 repose une imposante BMW blanche. La femme de Jean-Marie Dedecker vient \u00e0 notre rencontre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;C\u2019est pas trop risqu\u00e9 de laisser le v\u00e9hicule ici\u2009? qu\u2019on demande.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Oh non, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">absoluut niet<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Il n\u2019y a pas de voyou, ici.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Le voyou, c\u2019est le vent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019ancien judoka, op\u00e9r\u00e9 du c\u0153ur quelques semaines plus t\u00f4t, nous re\u00e7oit en bretelles, les pieds nus sur le tapis moelleux. Son \u0153il est attir\u00e9 par la chaussette qui couvre notre pantalon, mani\u00e8re de protection contre la graisse du cuistax\u2009; le n\u00f4tre par une sculpture en marbre pos\u00e9e sur une commode, une demi-t\u00eate peinturlur\u00e9e, bigarr\u00e9e&nbsp;: c\u2019est la gueule \u00e0 Jean-Marie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Je l\u2019ai h\u00e9rit\u00e9e d\u2019une exposition en mon honneur. Cent quarante-quatre \u0153uvres rien que sur moi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Votre orgueil a d\u00fb fameusement gonfler\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Oh, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 bien assez gonfl\u00e9 comme \u00e7a, qu\u2019il dit en se caressant la panse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le bourgmestre de Middelkerke nous entra\u00eene \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Il est 11\u00a0heures, sa femme a enfil\u00e9 son tablier de cuisine et nous apporte le caf\u00e9. Sur la table basse de son bureau, la Bible de la maison. Une sorte de grimoire illustr\u00e9 sur Mohammed Ali, que Jean-Marie Dedecker a eu les honneurs de rencontrer. Sa carri\u00e8re de coach de la ligue belge de judo, de 1981 \u00e0 2000, l\u2019a emmen\u00e9 quatre fois en Palestine. Il a visit\u00e9 Isra\u00ebl, le Liban, Sabra et Chatila. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Et j\u2019ai vu la diff\u00e9rence entre les <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00dcbermenschen<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> et les <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Untermenschen<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Et \u00e7a m\u2019a f\u00e2ch\u00e9. Aujourd\u2019hui, je ne peux pas regarder les images de Gaza \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, je ne peux pas. Je ne comprends pas que \u00e7a puisse exister. Netanyahou, c\u2019est un g\u00e9nocidaire. Chaque parlementaire devrait visiter la r\u00e9gion, \u00e7a vous change pour la vie. Que fait mon camarade Bart De Wever\u2009? On l\u2019a vu pleurer \u00e0 Boutcha, mais pour Gaza, il ne fait rien. Quelque chose m\u2019\u00e9chappe. C\u2019est pourtant un homme qui a le c\u0153ur \u00e0 la bonne place. C\u2019est un <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00e9motionn\u00e9 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">qui doute. Vous connaissez mon histoire conflictuelle avec la N-VA<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2026 Pendant dix ans, je n\u2019ai plus voulu lui parler. Mon ami Theo nous a r\u00e9concili\u00e9s. Quand on se revoit en 2007, il me dit&nbsp;: je ne viens pas chercher des excuses, je viens demander pardon pour ce que j\u2019ai fait. Il faut \u00eatre un grand homme pour demander pardon. Quand j\u2019\u00e9tais malade ces derniers mois, il m\u2019a envoy\u00e9 des fleurs. Presque tout le monde l\u2019a fait, d\u2019ailleurs. M\u00eame les \u00e9cologistes. Georges-Louis Bouchez aussi. Enfin non, lui c\u2019\u00e9tait un t\u00e9l\u00e9gramme. Un jour il est venu ici pour une petite visite. On s\u2019est promen\u00e9s sur la digue. Les gens n\u2019arr\u00eataient pas de nous interrompre, ils voulaient un selfie avec lui. C\u2019\u00e9tait marrant. Maintenant, il devient trop trumpiste. Il fait la guerre \u00e0 tout le monde. Bient\u00f4t ce sera la fin de Trump, et ce sera sa fin \u00e0 lui aussi.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On digresse, on digresse. Pendant ce temps, l\u2019eau monte. De 4 \u00e0 6&nbsp;mm par an, selon les relev\u00e9s des scientifiques. De 1,86&nbsp;mm, selon le doigt mouill\u00e9 de Jean-Marie Dedecker. L\u2019association Climate Central a donn\u00e9 \u00e0 voir, sur un site web aussi ludique que flippant, la progression de la mer du Nord d\u2019ici la fin du si\u00e8cle suivant les sc\u00e9narios de r\u00e9chauffement du climat mod\u00e9lis\u00e9s par les chercheurs. Avec un niveau d\u2019\u00e9l\u00e9vation d\u2019un m\u00e8tre, soit le r\u00e9sultat de projections situ\u00e9es dans le spectre pessimiste, la plupart des villes c\u00f4ti\u00e8res belges se retrouveront sous eaux en cas de fortes mar\u00e9es. Et \u00e7a ira de mal en pis \u00e0 cause de l\u2019inertie thermique des glaces&nbsp;: en 2300, la mer prendra entre deux et sept m\u00e8tres de haut, au risque de foutre Gand et Malines \u00e0 la flotte. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Des salades<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, dit Dedecker. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 la question, j\u2019ai \u00e9crit des livres sur le sujet. La mer monte depuis la nuit des temps<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Il y a douze mille ans, on pouvait gagner l\u2019Angleterre \u00e0 pied.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Son climatoscepticisme ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de rehausser sa digue, le premier bourgmestre de la c\u00f4te \u00e0 se lancer dans pareil chantier dystopique, non par go\u00fbt du paradoxe mais parce que la loi l\u2019y a oblig\u00e9, s\u2019il voulait b\u00e2tir son nouveau casino en front de mer. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Je devais le prot\u00e9ger contre une \u00e9levation de 70&nbsp;cm, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire. J\u2019ai v\u00e9cu toute ma vie ici. Je connais les dunes, je connais les canaux, je connais les abeilles.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Pourquoi donc les scientifiques les plus s\u00e9rieux s\u2019amuseraient-ils \u00e0 pr\u00e9dire une telle mont\u00e9e des eaux\u2009? <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Pour faire peur. C\u2019est \u00e0 la mode. Regardez le gouvernement provincial, il ne veut plus que les rez-de-chauss\u00e9e sur la digue soient occup\u00e9s, au motif que \u00e7a deviendrait trop risqu\u00e9 en cas de temp\u00eate. \u00c7a va tellement loin, les conneries qu\u2019on raconte\u2026 Quand j\u2019entends \u00e7a, je comprends le m\u00e9contentement de la population c\u00f4ti\u00e8re vis-\u00e0-vis du pouvoir.\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Mani\u00e8re peut-\u00eatre de s\u2019attirer la sympathie des \u00e9lecteurs du Vlaams Belang, parti avec lequel il a longuement h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 former une coalition dans sa commune (il \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 douze voix pr\u00e8s de la majorit\u00e9 absolue), avant de se tourner vers la N-VA.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On se quitte sur le seuil du cottage danois, le regard port\u00e9 vers le nord. Au loin, nettement distinct, se dresse un rep\u00e8re familier. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Si je le pouvais, ce mur de l\u2019Atlantique, je le pulv\u00e9riserais<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, l\u00e2che l\u2019ancienne ceinture noire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Je construirais \u00e0 la place des tours plus hautes, plus espac\u00e9es les unes des autres, et plus \u00e9loign\u00e9es de la digue. J\u2019am\u00e9nagerais des parcs et des dunes tout autour. Sur ma commune, j\u2019ai encore septante immeubles qui n\u2019ont pas de permis, h\u00e9ritages du Far West urbanistique du si\u00e8cle pass\u00e9. Des appartements pour les lapins\u2026 Non, maintenant, il faut faire passer l\u2019air de la mer. Et monter deux fois plus haut. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de ces constructions anarchiques, on \u00e9tait sept millions, aujourd\u2019hui douze. O\u00f9 voulez-vous qu\u2019on mette tous ces gens\u2009? Ah oui, les d\u00e9fis ne manquent pas. J\u2019ai 72\u00a0ans, mais j\u2019ai encore la force du combat. Le feu reste vif.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le cuistax couine jusqu\u2019\u00e0 la digue. On se refait la cerise \u00e0 la brasserie Iceberg, o\u00f9 la paire de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">garnaalkroketten<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (avec salade, sans frites) co\u00fbte 18,5\u00a0euros, puis trois pas plus loin on se paie la deuxi\u00e8me gaufre de la journ\u00e9e, de Bruxelles cette fois, d\u00e9gel\u00e9e au micro-ondes. Le parpaing g\u00e9ant porte son ombre sur la digue, c\u2019est con il fait parfaitement bleu et le soleil d\u2019avril compte triple pour nos minois \u00e0 peine sortis d\u2019hibernation, il faudra attendre 15 ou 16\u00a0heures qu\u2019il passe par-dessus les buildings. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai avanc\u00e9 la digue\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, nous a dit le bourgmestre. L\u2019avanc\u00e9e en question, agr\u00e9ment\u00e9e de jolies petites dunes artificielles, ne concerne que le pourtour du nouveau casino, un \u00e9difice \u00e0 l\u2019architecture, comment dire\u2009? On peut lui trouver un air de ressemblance avec l\u2019op\u00e9ra de Sydney, ou avec un champignon mutant couvert d\u2019un maillage en losanges. Voil\u00e0 ce que l\u2019humain pr\u00e9sente en premi\u00e8re ligne \u00e0 la mer, ce qu\u2019il a trouv\u00e9 de mieux \u00e0 lui opposer ou lui donner en offrande&nbsp;: un temple de l\u2019app\u00e2t du gain.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Sous la pleurote grillag\u00e9e, oscaris\u00e9e aux World Landscape Architecture Awards, court une deuxi\u00e8me digue, comme une deuxi\u00e8me peau picor\u00e9e de trous r\u00e9guliers con\u00e7us pour \u00e9ponger une brutale mont\u00e9e des eaux \u2014&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 un m\u00e8tre d\u2019\u00e9l\u00e9vation par seconde \u2014&nbsp;le jour o\u00f9 d\u00e9ferlera la tant redout\u00e9e \u00ab\u2009temp\u00eate de mille ans\u2009\u00bb. Le jour, ou plut\u00f4t les jours, car quand elle surviendra, port\u00e9e par une nuit sans lune et des vents d\u2019ouest de onze ou douze Beaufort, elle ne rel\u00e2chera pas de sit\u00f4t son emprise. Quand les flots marins se calmeront, les scientifiques pr\u00e9disent, au cas o\u00f9 le niveau moyen des eaux aurait d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 d\u2019un m\u00e8tre, un millier de morts.<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Troisi\u00e8me arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b><i><\/i><\/b><b> Oostende Station<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Bienvenue aux riches et aux \u00e9oliennes<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On remonte dans le tram \u00e0 l\u2019arr\u00eat Casino. Pass\u00e9 la halte suivante s\u2019ouvre un segment de gr\u00e2ce&nbsp;: trois kilom\u00e8tres le long de la plage. Il aura fallu patienter pr\u00e8s d\u2019une heure pour que ce tramway nomm\u00e9 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kusttram<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> vienne vraiment l\u00e9cher la mer. S\u00e9quence contemplative entre les dunes herbac\u00e9es de Raversyde et l\u2019immense \u00e9tendue de sable. Ce fut la premi\u00e8re section du tram de la c\u00f4te, inaugur\u00e9e en 1885 pour relier Ostende \u00e0 Middelkerke, volont\u00e9 du roi L\u00e9opold\u00a0II. \u00c0 bord, il fallait composer avec les tourbillons de sable qui vous sautaient au visage\u2009; ce n\u2019\u00e9tait rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des grains de plomb que des gredins arm\u00e9s de carabines tirent de nos jours \u00e0 Middelkerke, d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019on a lu dans la presse locale, et qui perforent les vitres des CAF Urbos\u00a0100. On se surprend \u00e0 guetter la digue, des fois qu\u2019un jeune plaisantin s\u2019appr\u00eaterait \u00e0 nous charger.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ostende est une ville. La seule de la c\u00f4te belge. \u00ab<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2009Et Bruges, un grand village. Arno n\u2019aurait pas pu y vivre\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, nous expliquera Johan Vande Lanotte, bourgmestre d\u2019Ostende de 2015 \u00e0 2018. Une ville qui oblige le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kusttram<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00e0 rompre avec sa rectitude, son deuxi\u00e8me et dernier d\u00e9tour apr\u00e8s Nieuport. On amorce le contact avec la \u00ab\u2009Reine des plages\u2009\u00bb \u00e0 la halte SNCB o\u00f9 se vident les trains en provenance du continent. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Ostende, c\u2019est le terminus. Pour bon nombre de personnes, cette ville repr\u00e9sente la derni\u00e8re chance<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, affirmait son bourgmestre actuel John Crombez, ancien pr\u00e9sident des socialistes flamands.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un village de p\u00eacheurs avant L\u00e9opold\u00a0II. Une station mondaine sous l\u2019impulsion du roi-b\u00e2tisseur, qu\u2019on n\u2019aurait vraiment pas aim\u00e9 affronter aux <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Colons de Catane<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, et qui se sert dans les fortunes issues du caoutchouc congolais pour faire d\u2019Ostende une destination pionni\u00e8re du tourisme baln\u00e9aire en Europe, une sorte de Monaco d\u2019avant-guerre qui cachait mal l\u2019\u00e9norme pauvret\u00e9 de ses habitants. Peu \u00e0 peu la cit\u00e9 se construit la r\u00e9putation d\u2019une ville de naufrag\u00e9s baign\u00e9e dans un esprit libertaire, o\u00f9 nidifient des oiseaux bless\u00e9s de grand prestige, Hugo Claus, dont les cendres ont \u00e9t\u00e9 dispers\u00e9es dans la mer, Marvin Gaye, qui faisait du jogging sur la plage pour juguler son addiction \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne, Stefan Zweig, fuyant l\u2019Allemagne nazie, et bien s\u00fbr Arno \u00ab\u2009l\u2019Ostendu\u2009\u00bb. Une destination de vacances pour des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019Anglais, d\u00e9barqu\u00e9s en ferry depuis Douvres pour jouer au casino, danser ou se bastonner \u00e0 la sortie des discoth\u00e8ques, vivre une amourette. La <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">ville de la derni\u00e8re chance<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> pour les r\u00e9fugi\u00e9s politiques, les artistes opprim\u00e9s ou sans le sou, les ch\u00f4meurs en qu\u00eate d\u2019un job qui les relancerait sur la voie de la r\u00e9ussite, les migrants qui ont fui la guerre et la mis\u00e8re<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">, qui n\u2019iront pas plus loin au bout d\u2019un chemin de croix long comme un brise-lames, cruel comme un brise-l\u2019\u00e2me.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 Ostende, le Vlaams Belang noircit bien des cases depuis le d\u00e9but de ce si\u00e8cle, d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019un cinqui\u00e8me des suffrages aux \u00e9lections r\u00e9gionales de 2004, un quart aujourd\u2019hui. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Je crois que les Ostendais sont apeur\u00e9s par tous les changements de notre \u00e9poque\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, hasarde Annelies Verbeke, \u00e9crivaine flamande originaire de Londerzeel, citoyenne de Gand. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Et ils ont le sentiment que tout est fait pour les touristes, rien pour les habitants.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> On s\u2019est attabl\u00e9 au \u2019\u2009t Ostende Caf\u00e9, o\u00f9 la paire de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">garnaalkroketten<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> se d\u00e9guste \u00e0 21,5\u00a0euros (frites incluses, cette fois). Sans doute faut-il voir dans ce prix une fa\u00e7on d\u2019amortir l\u2019acquisition du Stannah qui vert\u00e8bre tel un train \u00e0 cr\u00e9maill\u00e8re l\u2019escalier menant aux toilettes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Durant deux samedis de suite, Annelies Verbeke a march\u00e9 le long de la c\u00f4te, de La Panne \u00e0 Ostende puis d\u2019Ostende \u00e0 Knokke. Elle en a tir\u00e9 un petit livre r\u00eaveur, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Koude soep<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Un livre de souvenirs, elle qui enfant passait ses vacances \u00e0 la mer avec ses oncles et tantes. Elle retourne r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Ostende o\u00f9 vivent chacun de ses deux parents. Il lui arrive d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9e. L\u2019autre fois c\u2019\u00e9tait avec un ami tch\u00e8que. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Il s\u2019attendait \u00e0 d\u00e9couvrir la <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">place to be<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> que c\u2019\u00e9tait il y a cent cinquante\u00a0ans. La visite l\u2019a choqu\u00e9. Il m\u2019a demand\u00e9&nbsp;: que s\u2019est-il pass\u00e9\u2009?\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9crivaine songeait depuis longtemps \u00e0 mener cette travers\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Pourquoi\u00a0donc\u2009?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014&nbsp;Je trouve plut\u00f4t \u00e9trange de ne pas vouloir le faire. Ce bout de territoire est tellement unique\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est notre deuxi\u00e8me infid\u00e9lit\u00e9 au <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kusttram<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> apr\u00e8s le cuistax de Middelkerke, mais on ne peut raisonnablement embrasser Ostende depuis les fen\u00eatres d\u2019une rame. Stefaan Pennynck nous v\u00e9hicule dans sa Dacia Dokker, un nom ad hoc pour une promenade portuaire. Le po\u00e8te ostendais habite l\u2019une des premi\u00e8res maisons historiques du quartier d\u2019Opex, \u00e9tabli \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 Ostende (O) proc\u00e9dait \u00e0 l\u2019est du phare (p) \u00e0 son extension (ex) pour y installer ses p\u00eacheurs et ses ouvriers. Y vit aujourd\u2019hui une population plut\u00f4t jeune et pauvre, en majorit\u00e9 issue de l\u2019immigration afghane, \u00e9thiopienne et des pays de l\u2019Est, qui se sent oubli\u00e9e des autorit\u00e9s locales, qui marche sur des trottoirs d\u00e9membr\u00e9s dans des rues sans commerces, \u00e0 qui l\u2019on offre peu de loisirs sinon le spectacle des nouvelles tours \u00e0 appartements luxueux qui ont pouss\u00e9 aussi vite que les \u00e9oliennes, sur le quai Hendrik Baels.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Stefaan nous y emm\u00e8ne. Un endroit \u00e9tonnant, qui fait penser au Tour &amp; Taxis d\u2019aujourd\u2019hui. Des buildings neufs sur un quai maritime r\u00e9am\u00e9nag\u00e9 et arbor\u00e9, comme une nouvelle peau au-dessus d\u2019une zone industrielle en d\u00e9clin, mais pas encore tomb\u00e9e. Chez MAX, au rez-de-chauss\u00e9e de l\u2019une de ces tours en pierre lisse ou en brique rouge, la gaufre de Bruxelles est \u00e0 9,5\u00a0euros, et le reste \u00e0 l\u2019avenant. On pr\u00e9f\u00e8re s\u2019allonger sur un transat du O.666, un ancien hangar de p\u00eacheurs \u00e0 hauteur d\u2019homme, aujourd\u2019hui un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">hub cr\u00e9atif<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> o\u00f9 le caf\u00e9 glac\u00e9 se boit \u00e0 prix honn\u00eate, et c\u2019est ce qu\u2019on fait avec le Stef, la fraise en plein soleil, le regard qui suit le mouvement des engins glissant sur le bassin du Visserijdok. Le po\u00e8te, artiste engag\u00e9 dans son quartier, rel\u00e8ve ce renversement de l\u2019histoire&nbsp;: il y a cent ans, on chassait du quai les maisons de p\u00eacheurs pour faire de la place \u00e0 la petite industrie maritime\u2009; aujourd\u2019hui c\u2019est l\u2019inverse, on exproprie les activit\u00e9s portuaires pour \u00e9riger des tours de logements. Pr\u00e8s de quinze mille nouveaux appartements \u00e0 Ostende en dix ans, presque tous construits par le groupe du magnat de l\u2019immobilier Bart Versluys, presque tous achet\u00e9s par des seniors en qu\u00eate d\u2019une seconde r\u00e9sidence. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Un lieu comme le O.666, c\u2019est une exception. Un rep\u00e8re de r\u00e9sistants. Contre le grand capital qui vient tout \u00e9craser, contre les promoteurs immobiliers qui pr\u00e9sident au destin de la ville.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans la Dacia Dokker, l\u2019histoire de la p\u00eache \u00e0 Ostende d\u00e9file comme une ligne de diapositives. Village de p\u00eacheurs, ville portuaire pauvre, industrie maritime florissante, et puis mondialisation, introduction des quotas de p\u00eache, limitation des jours de navigation, \u00e9loignement des filets vers la Manche, l\u2019Irlande, le golfe de Biscaye\u2026 De longues exp\u00e9ditions en mer qui ne rapportent plus rien. On s\u2019est \u00e9tonn\u00e9, faisant des emplettes dans un Delhaize du coin, de ne trouver \u00e0 la poissonnerie que des moules issues d\u2019\u00e9levages \u00e9trangers, du cabillaud irlandais, des crevettes d\u2019Espagne, du bar breton. \u00c0 la cri\u00e9e on ne crie plus, on contemple les gla\u00e7ons fondre dans son spritz. \u00c0 Ostende on ne p\u00eache plus la poiscaille, on capture le vent. Un port de moules devenu port de moulins. \u00c0 partir de 2009, les autorit\u00e9s ont r\u00e9orient\u00e9 les activit\u00e9s de l\u2019industrie vers l\u2019\u00e9olien offshore, et \u00e7a tourne, \u00e7a tourne m\u00eame tr\u00e8s vite, vive le vent du large.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il existe en pleine mer, \u00e0 trente ou quarante kilom\u00e8tres des c\u00f4tes, des for\u00eats de pylones blancs r\u00e9parties sur neuf parcs, pr\u00e8s de quatre cents moulins plant\u00e9s dans des bancs de sable sous-marins, une ode \u00e0 la verticalit\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019une profanation de l\u2019horizon souverain, des pales par dizaines qui dansent \u00e0 du deux cents quarante \u00e0 l\u2019heure pour \u00e9clairer deux millions de m\u00e9nages, et ce d\u00e9cha\u00eenement de watts fait de la Belgique le quatri\u00e8me producteur mondial d\u2019\u00e9nergie \u00e9olienne en mer, le troisi\u00e8me si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">capacit\u00e9 install\u00e9e<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> par habitant, et si l\u2019on rapporte sa production \u00e0 la surface de sa zone \u00e9conomique exclusive (combien de watts sur combien de mer), il peut se flatter du titre de champion du monde.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9rection rapide de ce pays de vent qui n\u2019a pas fini de s\u2019\u00e9tendre<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> effraie nombre de c\u00f4tiers. Certains militent pour emp\u00eacher son expansion, de peur que \u00e7a leur g\u00e2che la vue\u2009; d\u2019autres leur objectent qu\u2019il suffit de se retourner pour contempler la laideur. L\u2019\u00e9olien a \u00e9galement attis\u00e9, dans un pass\u00e9 r\u00e9cent, le sentiment de d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pouvoir en place, et Johan Vande Lanotte n\u2019y est pas \u00e9tranger. Les petits moulins multicolores qu\u2019il observait tournicoter sur la plage quand il \u00e9tait enfant, il les a command\u00e9s en tr\u00e8s grand et fait construire au large d\u2019Ostende. Le poste de ministre de la mer du Nord ravive des souvenirs de vacances, exauce des r\u00eaves de gosse. Conjugu\u00e9 \u00e0 celui d\u2019administrateur d\u2019Electrawinds, une soci\u00e9t\u00e9 active dans l\u2019\u00e9olien offshore, il est susceptible d\u2019entra\u00eener des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eat, ce dont deux journalistes de la VRT l\u2019ont accus\u00e9 en 2012 dans un livre intitul\u00e9 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Empereur d\u2019Ostende<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Une charge contre la d\u00e9mesure du pouvoir que concentrait l\u2019un des hommes forts de la politique belge, d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 en bord de mer \u00e0 la demande de son parti, au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01990.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On sort de la Dacia Dokker, il est temps de rallier la maison de l\u2019ancien empereur. Stefaan Pennynck sourit&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Ah, Vande Lanotte\u2026 Un frigo qui a toujours eu la t\u00eate \u00e0 Bruxelles.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Dans le jargon, on dit un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">aangespoeld<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un naufrag\u00e9 \u00e9chou\u00e9 ici sur le tard, qui malgr\u00e9 tous ses efforts ne deviendra jamais un authentique Ostendais. Est-ce par vexation qu\u2019il s\u2019est exil\u00e9 dans un quartier r\u00e9sidentiel de Bredene, \u00e0 cinq cents m\u00e8tres de son ancien domicile\u2009?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On sonne d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 la porte de l\u2019ancien pr\u00e9sident des socialistes flamands, ministre presque sans interruption pendant presque vingt ans, quand son joli SUV s\u2019engouffre dans le garage et qu\u2019il appara\u00eet, veston gris sur chemise blanche, de retour d\u2019une journ\u00e9e ordinaire au cabinet d\u2019avocats VSA, son nouveau th\u00e9\u00e2tre d\u2019op\u00e9ration. La discussion d\u00e9marre aussit\u00f4t dans son salon comme s\u2019il s\u2019agissait de sa derni\u00e8re r\u00e9union de la journ\u00e9e, celle de trop\u2009; l\u2019espoir de voir le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">frigo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> nous servir une bonne bi\u00e8re fra\u00eeche s\u2019\u00e9vanouit. On lui parle de notre promenade le long des quais, des appartements de standing qui champignonnent dans une ville o\u00f9 la pauvret\u00e9 ne fait que grandir. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Cette richesse, on l\u2019a voulue. Les recettes fiscales d\u2019Ostende sont insuffisantes pour offrir les services dignes d\u2019une ville. Je veux dire, une ville vivante, pas une ville-dortoir. Avec huit mille nouveaux appartements, la commune va gagner 22\u00a0millions d\u2019euros par an. Sur un budget total de 130\u00a0millions, ce n\u2019est pas rien.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En d\u00e9m\u00e9nageant \u00e0 un vol de mouette de son ancienne maison, Vande Lanotte a chang\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9 territoriale. Bredene est la seule commune de la c\u00f4te sans sa digue et son morceau de parpaing g\u00e9ant. La seule, et ceci doit \u00eatre la cons\u00e9quence de cela, avec une plage nudiste officielle, prot\u00e9g\u00e9e des regards par un cordon dunaire. Un littoral de petits pavillons dont on ne sait s\u2019il existe vraiment un noyau. Le n\u00e9gatif d\u2019Ostende, la reine des tours et des maisons mitoyennes. Il faut l\u2019excuser, dit Johan Vande Lanotte. La Seconde Guerre mondiale l\u2019a scalp\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9, l\u2019a d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e de ses belles villas et ses beaux h\u00f4tels anglo-normands. \u00c0 Ostende plus qu\u2019ailleurs \u00e0 la c\u00f4te, il fallait reconstruire vite et beaucoup. On comptait dix enfants par famille \u00e0 la sortie du premier conflit mondial. Encore cinq apr\u00e8s 1945. Aujourd\u2019hui, rappelle l\u2019ancien bourgmestre avec une pr\u00e9cision d\u2019apothicaire&nbsp;: 1,7. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Ces ann\u00e9es-l\u00e0, on ne peut pas s\u2019imaginer la pression immobili\u00e8re que c\u2019\u00e9tait\u2026 D\u2019autant que l\u2019appartement sans jardin, c\u2019\u00e9tait la modernit\u00e9. Les gens sortaient de la guerre, ils voulaient le confort et la s\u00e9curit\u00e9. Ils voulaient un ascenseur et la vue sur la mer. Le petit jardin que j\u2019ai ici\u2026 Si mon p\u00e8re voyait \u00e7a, il deviendrait fou. Il me dirait&nbsp;: mais o\u00f9 sont les pommes de terre, o\u00f9 sont les fruits\u2009? Il ne sert \u00e0 rien, ton jardin\u2009!\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On reprend le tram \u00e0 Bredene Breeweg, entre les dunes et les bosquets, les plans d\u2019eau calme, les baraquements \u00e0 vocation touristique. On a pos\u00e9 nos fesses \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la rame pour voir le tram \u00e0 reculons, ouvrir \u00e0 180\u00a0degr\u00e9s le champ de vision dans ce compartiment r\u00e9duit o\u00f9 les voyageurs se font face, nos jambes embo\u00eet\u00e9es dans celles d\u2019un vieux monsieur, tandis que le CAF Urbos\u00a0100 se charge et se d\u00e9charge de marmousets de retour d\u2019excursion, ensablant peu \u00e0 peu le plancher des wagons. Cent quatre-vingt degr\u00e9s, \u00e7a ne suffit pas, il faudrait une vue a\u00e9rienne non pas pour zieuter les naturistes de Bredene mais appr\u00e9cier le d\u00e9coupage du territoire, comme c\u2019est net, compartiment\u00e9, la vie sauvage c\u00f4t\u00e9 mer, la culture de la patate et de la brique c\u00f4t\u00e9 terre, de la brique ou plut\u00f4t du PVC, de la r\u00e9sine, du b\u00e9ton, des panneaux-sandwich, bref tout le n\u00e9cessaire pour b\u00e2tir des campings de la taille d\u2019une ville, des myriades de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">little boxes <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">apparues ici et presque partout \u00e0 la c\u00f4te \u00e0 partir des ann\u00e9es soixante, on se croirait dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Sim City<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Quelque part au milieu des dunes, faisant face \u00e0 un chapelet de cabines de plage, le vent de nord-est glisse sur la carapace fossilis\u00e9e du Duitse Batterij E 690. Un bunker d\u2019observation et de contr\u00f4le de tir de 1941, unique vestige de la batterie c\u00f4ti\u00e8re E\u00a0690 (ou, comme disaient les camarades, du St\u00fctzpunkt Bruchm\u00fcller). On se demande combien il en faudrait, \u00e0 vue de pifton, de ces cabines de plage pour remplir la superficie du bunker, peut-\u00eatre quinze ou vingt&#8239;? On n\u2019y d\u00e9grafait pas son costume de bain, on n\u2019y faisait pas l\u2019amour en cachette l\u2019\u00e9t\u00e9 de ses vingt ans, on recevait des instructions de la hi\u00e9rarchie dans la salle radio, on collectait des informations sur les navires ennemis dans la salle d\u2019observation, on optimisait la trajectoire de ses missiles dans la salle de calcul, on faisait tirer les canons par les embrasures et on pieutait tout ce qu\u2019on pouvait pieuter sur son lit \u00e0 ressorts.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Si l\u2019on en croit Johan Vande Lanotte, le b\u00e2ti \u00e0 la c\u00f4te belge n\u2019est pas pr\u00e9par\u00e9 pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019onde de choc d\u2019une temp\u00eate de mille ans. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Pour s\u2019en prot\u00e9ger, il faudrait des bunkers.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00c0 Bredene et environs, seul le Duitse Batterij E\u00a0690 \u00e9mergerait intact du d\u00e9cha\u00eenement des \u00e9l\u00e9ments. Juste un grand carwash par une nuit sans lune.<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Quatri\u00e8me arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b><i><\/i><\/b><b> Le Coq<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Rien n\u2019a chang\u00e9 depuis Einstein<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On ne remplit pas les gazettes avec de la mati\u00e8re statique, le journalisme suit la piste des mutations et des virages \u00e0 angle droit, c\u2019est \u00e0 cette fin que les \u00e9coles ont exerc\u00e9 notre flair et c\u2019est bien l\u2019objet de ce voyage en tram, mais on aurait pu faire la d\u00e9monstration inverse avec la m\u00eame force de persuasion, t\u00e9moigner d\u2019un littoral immuable, \u00e0 certains \u00e9gards la r\u00e9gion la plus conservatrice du pays, et tant qu\u2019\u00e0 faire dans le volte-face on aurait pu partir de Knokke et finir \u00e0 La Panne, on aurait d\u00e9j\u00e0 appr\u00e9ci\u00e9 la beaut\u00e9 intacte du Zwin, la perp\u00e9tuation par transmission orale du surnom donn\u00e9 \u00e0 la place Albert<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">, le temp\u00e9rament gaulois du village de Zeebrugge quand autour de lui le port devient monstre, et puis bien s\u00fbr le sempiternel roulis du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kusttram<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, la recette inchang\u00e9e des gaufres, la tradition du cache-cache dans les dunes, le grincement des cuistax sur la digue, les arabesques des cerfs-volants sur la plage, le caract\u00e8re surann\u00e9 des boutiques et des menus du bord de mer, mais le clou de cette d\u00e9monstration aurait lieu ici, au Coq, qui donne \u00e0 voir ce que serait la c\u00f4te belge si les promoteurs immobiliers des Trente Glorieuses n\u2019en avaient d\u00e9mocratis\u00e9 l\u2019acc\u00e8s&nbsp;: un mus\u00e9e de jolies villas au style anglo-normand, un rivage sans ruban gris enclav\u00e9 entre deux landes de dunes, et suivant les lois du libre march\u00e9, une station hors de prix annex\u00e9e par le troisi\u00e8me \u00e2ge.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est \u00e0 tout \u00e7a qu\u2019on songe en observant l\u2019enseigne Cattrysse, \u00e0 la relativit\u00e9 des choses, \u00e0 la subjectivit\u00e9 du regard, \u00e0 ce sujet trop grand pour nous, et on se demande bien comment on va pouvoir l\u2019aborder avec un loueur de cuistax sollicit\u00e9 ici pour un retour de v\u00e9lo \u00e9lectrique, l\u00e0 pour un couac avec son logiciel de facturation. On a une id\u00e9e, se mettre dans la peau d\u2019un stagiaire ou d\u2019un localier venu mener une enqu\u00eate \u00e0 focale r\u00e9duite&nbsp;: ce que \u00e7a change, pour les commer\u00e7ants du littoral, la d\u00e9corr\u00e9lation du calendrier scolaire entre \u00e9coliers du syst\u00e8me n\u00e9erlandophone et francophone. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009\u00c7a change,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> r\u00e9pond l\u2019homme, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">que la haute saison commence le 1<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0janvier et se termine le 31\u00a0d\u00e9cembre.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> L\u2019homme s\u2019appelle Rudy Cattrysse, troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration de loueurs de cuistax depuis l\u2019ouverture du commerce par son grand-p\u00e8re en 1937, et l\u2019homme est aussi Premier \u00e9chevin au Coq, concern\u00e9 par la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">res publica<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> comme son p\u00e8re Ivan, bourgmestre de 1986 \u00e0 2005, mort \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Il y a vingt ans de \u00e7a, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">qu\u2019il poursuit, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">la haute saison se r\u00e9sumait \u00e0 P\u00e2ques, l\u2019\u00e9t\u00e9, quelques longs week-ends\u2026 et puis voil\u00e0. Ce nouveau rythme, c\u2019est tr\u00e8s bon pour mon business, mais il faut se lever t\u00f4t pour recruter des \u00e9tudiants. Beaucoup de loueurs de cuistax ont ferm\u00e9 \u00e0 cause de \u00e7a. Avant, il y en avait quatorze au Coq, il n\u2019y en a plus que deux.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pas le temps h\u00e9las de ramifier la discussion, il y a file sur le trottoir. On se met en t\u00eate de chevaucher un de ces bolides pour visiter les environs. Il ne faut pas se figurer un petit loueur de cuistax \u00e0 l\u2019ancienne, chez Cattrysse c\u2019est du moteur Bosch et du d\u00e9railleur Shimano Dura Ace, des accessoires premium, quatorze <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">students<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> pour faire tourner la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">fietshuis<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un chiffre d\u2019affaires qui monte au ciel, de quoi satisfaire une client\u00e8le que Rudy juge de plus en plus <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009nerveuse\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, rendue allergique aux imperfections du mat\u00e9riel. Nos cannes tremblent encore du traumatisme de Middelkerke, le choix se porte cette fois sur un monoplace a\u00e9ro, cinq euros la demi-heure.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On tournicote dans l\u2019anneau de La Potini\u00e8re, c\u0153ur du Coq, sorte de parc d\u2019agr\u00e9ment o\u00f9 le promeneur peut en apprendre, \u00e0 la lecture de panneaux didactiques, sur l\u2019histoire du village, mais o\u00f9 il peut surtout, et bien \u00e9videmment, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">consommer<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Des grappes de jeunes gens jouent au mini-golf, notant leurs scores en appuyant le crayon sur les inoxydables tablettes en bois propos\u00e9es par les exploitants de la c\u00f4te, encore un trait de permanence. \u00c0 la brasserie, il semble tellement difficile de recruter du personnel que les serveurs n\u2019offrent pas toutes les garanties d\u2019avoir atteint la pubert\u00e9. On compulse les panneaux didactiques consacr\u00e9s aux origines du \u00ab\u2009miracle du Coq\u2009\u00bb. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Long story short<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">,<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">l\u2019\u00c9tat c\u00e8de, en 1899, cinquante hectares de dunes \u00e0 des particuliers en les astreignant \u00e0 des prescriptions urbanistiques et paysag\u00e8res strictes. La concession doit durer nonante ans, plus on s\u2019approche de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance plus les promoteurs se mettent \u00e0 d\u00e9conner, un jour c\u2019en est trop, les habitants se soul\u00e8vent, signent des p\u00e9titions, cr\u00e9ent un comit\u00e9 d\u2019action qui se prend le chou avec l\u2019administration communale, et obtiennent en 1986 d\u2019un arr\u00eat\u00e9 minist\u00e9riel la garantie de la pr\u00e9servation du site urbain. Oh le joli conte de f\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Wilfried Vandaele faisait partie du mouvement citoyen. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de sa carri\u00e8re politique, quand il \u00e9tait actif au sein de la Volksunie. Il est maintenant bourgmestre N-VA du Coq (et visiblement \u00e9moustill\u00e9 de s\u2019adresser \u00e0 un magazine qui porte son pr\u00e9nom). <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Le combat continue, car m\u00eame aujourd\u2019hui, si on ne fait pas attention, les promoteurs tentent de contourner les r\u00e8gles.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Gare \u00e0 qui baisserait la garde&nbsp;: selon certaines projections, qui se basent notamment sur le vieillissement de la population, le flux touristique exprim\u00e9 en nuit\u00e9es pourrait cro\u00eetre de 50&nbsp;% d\u2019ici 2050. Mais le ma\u00efeur n\u2019entend pas rel\u00e2cher son \u00e9treinte sur les promoteurs. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Au Coq, on va rester comme on est.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Son grand village de treize mille habitants enregistre d\u00e9j\u00e0 3,5\u00a0millions de pieut\u00e9es par an, comprend trente-deux h\u00f4tels, propose septante mille lits. En haute saison, le touriste sera bien en peine de trouver une chambre double pour moins de cent cinquante euros. \u00c0 combien se louera une bicoque au Coq dans vingt-cinq ans, si rien ne se construit\u2009?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">S\u00e9journer ici est donc ch\u00e9rot, y habiter impossible pour qui n\u2019a pas des poches sans fond. Il faut amasser patiemment ses petites noisettes, attendre le re\u00e7u d\u2019un h\u00e9ritage, montrer patte blanche \u00e0 son conseiller bancaire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Environ 47&nbsp;%, non pardon, 48&nbsp;% des habitants du Coq ont plus de 60\u00a0ans<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, recense Wilfried Vandaele. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Bon, bref, la moiti\u00e9, c\u2019est des vieux.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00c9cras\u00e9s par les \u00e9tages sup\u00e9rieurs de la pyramide des \u00e2ges, les jeunes font logiquement d\u00e9faut dans l\u2019horeca et le secteur des soins. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009On a essay\u00e9 de les attirer avec des aides fiscales, mais ce n\u2019est jamais assez\u2026 Le logement est impayable.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On quitte la maison communale, h\u00e9berg\u00e9e dans un monument class\u00e9, l\u2019ancien Grand H\u00f4tel du Coq \u2014&nbsp;l\u2019un des premiers de la c\u00f4te. Le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Hall of Fame<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> nous apprend qu\u2019un certain Cyriel-Camiel fut bourgmestre de la localit\u00e9 de 1927 \u00e0 1932, voil\u00e0 un pr\u00e9nom qui m\u00e9riterait de revenir \u00e0 la mode. Le cuistax s\u2019aventure dans les rues calmes et s\u2019immobilise devant la Villa Savoyarde. Ici s\u00e9journa cette vieille branche d\u2019Albert Einstein de mars \u00e0 septembre 1933, qui cherchait alors \u00e0 rentrer en Allemagne, projet rendu impossible par l\u2019accession au pouvoir de cette autre vieille branche d\u2019Adolf Hitler. Le physicien au fa\u00eete de sa notori\u00e9t\u00e9 jouait du violon, prenait \u00e0 l\u2019heure du go\u00fbter un caf\u00e9-cramique au Grand H\u00f4tel, gribouillait sur un coin de table ses petites \u00e9quations de rien du tout. Une vie p\u00e9p\u00e8re, tandis que nous, on n\u2019a pas fini d\u2019en d\u00e9couvre avec ce satan\u00e9 vent de nord-est pour ramener \u00e0 nos milliers de lecteurs et lectrices des informations d\u2019int\u00e9r\u00eat public de la plus haute sensibilit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c7a p\u00e9dalotte jusqu\u2019\u00e0 la digue, un rivage semblable \u00e0 celui des stations de la C\u00f4te d\u2019Opale. On arr\u00eate l\u2019engin au bout de la voie praticable, au pied d\u2019un raidard de sable aux pourcentages ardennais. L\u00e0-haut sur la dune d\u00e9serte s\u2019ouvre un panorama ravissant, se d\u00e9voile un sentier qui m\u00e8ne \u00e0 la mer avec l\u2019exotisme d\u2019une crique m\u00e9diterran\u00e9enne. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Ici pas de ports, pas d\u2019\u00e9oliennes, pas de tours,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> proclamait Wilfried Vandaele. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le tourisme est notre seule \u00e9conomie, la vue notre seule richesse.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Certains au Coq cherchent un autre or, ils viennent avec leurs pelles et leurs seaux pour d\u00e9nicher dans le sable des fragments de cr\u00e2nes de baleine, des dents de mammouth ou de requin-tigre, des canines de grand requin blanc, les fossiles d\u2019une faune marine vieille de dizaines de millions d\u2019ann\u00e9es, autant dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 difficile de lire <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Wilfried<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> les doigts de pied en \u00e9ventail sans penser \u00e0 l\u2019imminence de sa propre fin. Le sable en question provient d\u2019un banc \u00e0 quinze kilom\u00e8tres au large de Zeebrugge, t\u00e9moin d\u2019un temps o\u00f9 le climat belge \u00e9tait subtropical, m\u00eal\u00e9 des d\u00e9blais de dragage issus de l\u2019Escaut lorsque le fleuve frissonnait quant \u00e0 lui dans une \u00e8re glaciaire. Du sable venu du lointain, du tr\u00e8s chaud et du tr\u00e8s froid pour rehausser les plages et pr\u00e9parer la c\u00f4te au climat du futur, m\u00eame si le bourgmestre le sait, \u00e7a ne suffira pas. Le bon sens, dit-il, commanderait d\u2019\u00e9lever des dunes entre la digue et la plage, ne f\u00fbt-ce que \u00e7a, refaire ce qu\u2019on a d\u00e9fait, r\u00e9tablir les collines de sable qu\u2019on a jadis excav\u00e9es. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Pour ceux qui ont un appartement au rez-de-chauss\u00e9e, \u00e7a va leur changer la vue. Mais c\u2019est \u00e7a ou les pieds dans l\u2019eau.\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Contrairement \u00e0 d\u2019autres, Wilfried Vandaele n\u2019ignore pas l\u2019in\u00e9luctable, et il pr\u00e9f\u00e8re en rire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009En tant que r\u00e9gionaliste, je m\u2019inqui\u00e8te de voir la mer monter&nbsp;: \u00e7a rapproche un peu plus l\u2019\u00c9tat belge de ma maison communale<\/span><\/i><i><span style=\"font-weight: 400;\">.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On reprend le tram au Coq, un arr\u00eat carte postale, un d\u00e9cor de carton-p\u00e2te, presque \u00e0 l\u2019identique celui qu\u2019a d\u00e9couvert Einstein le jour de son arriv\u00e9e dans la station baln\u00e9aire par le troisi\u00e8me wagon, escort\u00e9 de sa femme et sa belle-fille et suivi des dix-sept malles d\u2019effets personnels qu\u2019il transportait depuis les \u00c9tats-Unis. Dire que ce tchou-tchou passait par ici avant l\u2019existence de la station baln\u00e9aire, que c\u2019est lui qui a stimul\u00e9 son d\u00e9veloppement, en fait qu\u2019il a tout li\u00e9, il a fait du littoral une grande zone baln\u00e9aire, et le voil\u00e0 maintenant qui musarde \u00e0 travers la for\u00eat avant de retrouver un cordon de dunes, sur un segment o\u00f9 il demeure le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">produit touristique<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> qu\u2019il fut, v\u00e9hicule de safari au milieu d\u2019une nature pr\u00e9serv\u00e9e. On commence \u00e0 se demander, puisqu\u2019on en a perdu la trace depuis un moment, si Jean-Marie Dedecker n\u2019a pas <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">vraiment<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> pulv\u00e9ris\u00e9 le parpaing g\u00e9ant.<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Cinqui\u00e8me arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b><i><\/i><\/b><b> Blankenberge Duinse Polders<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Petit pays de pont-levis<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On l\u00e2che le tram devant les Duinse Polders comme on d\u00e9barquerait en rase campagne. On finira \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 Zeebrugge, l\u2019appel des grands espaces inond\u00e9s de soleil l\u2019a emport\u00e9 sur le doux bercement du CAF Urbos\u00a0100. Des sentiers magnifiques veinent la r\u00e9serve, l\u2019un des plus vastes syst\u00e8mes dunaires de la c\u00f4te belge, 2\u2009500\u00a0m\u00e8tres de long durant lesquels l\u2019humain fout plus ou moins la paix \u00e0 son environnement. Des bourrasques fouettent les buissons d\u2019aub\u00e9pine et d\u2019argousiers, courbent les roseli\u00e8res, secouent les boulots et les ch\u00eanes, font jurer le journaliste, on remonte la fermeture-\u00e9clair de notre manteau et on enfile notre capuche tandis qu\u2019\u00e0 contre-sens, prot\u00e9g\u00e9e du vent par un noir parasol, une dame en bikini allong\u00e9e dans un transat pianote sur sa tablette Apple. Grands \u00e9carts du climat dunaire. Ce sera la seule \u00e2me rencontr\u00e9e, elle et un joggeur, et on repense \u00e0 ce que nous avait dit l\u2019\u00e9crivaine Annelies Verbeken&nbsp;: elle s\u2019\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9e, lors de sa travers\u00e9e du littoral un samedi ensoleill\u00e9 de juin, d\u2019avoir crois\u00e9 si peu de gens dans les rares poches de nature, une observation que l\u2019on s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 faite en parcourant le Brabant wallon d\u2019est en ouest<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">. Ces \u00e9crins miracul\u00e9s n\u2019ont presque rien perdu de leur superficie depuis la fin des seventies, quand le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">thalassotropisme<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> du peuple belge s\u2019est enfin calm\u00e9. Moiti\u00e9 moins grands qu\u2019avant la colonisation du littoral, on pourrait encore les diviser par deux ou par quatre que \u00e7a ne changerait manifestement rien \u00e0 l\u2019agr\u00e9ment des touristes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On assiste au vol d\u2019un \u00e9chassier au-dessus d\u2019une zone humide, et puis la civilisation reprend ses droits, et elle l\u2019a bien m\u00e9rit\u00e9, par l\u2019entremise d\u2019une borne de recharge TotalEnergies.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On gagne la plage, on se fait violence pour ignorer les installations du Banana Moon Beach. La lumi\u00e8re d\u00e9clinante nappe l\u2019immense \u00e9tendue de sable d\u2019une couleur fruit\u00e9e. Il est arriv\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es que des paquets blancs viennent troubler ce tableau monochrome, qu\u2019ils \u00e9chouent sur la plage comme parfois des baleines mortes d\u2019avoir heurt\u00e9 les h\u00e9lices d\u2019un chalutier. Les douaniers les guettent, ces paquets blancs nou\u00e9s \u00e0 des bidons vides, et debout sur leur patrouilleur ils scrutent la ligne de flottaison \u00e0 la recherche d\u2019une autre esp\u00e8ce de mammif\u00e8re marin, des sp\u00e9cimens peints en bleu, \u00e0 moiti\u00e9 immerg\u00e9s, \u00e0 peine visibles, qui recrachent de la coca\u00efne. Vid\u00e9s de leur substance \u00e9nergisante, les semi-sous-marins s\u2019\u00e9loignent des c\u00f4tes \u00e0 la h\u00e2te, des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">go-fast<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> battent la houle jusqu\u2019\u00e0 retrouver la coco que les narcos achemineront dans une marina et iront vendre au gros. Lorsque par malheur ils perdent le signal de leur marchandise, la poudre \u00e9choue au milieu des plagistes. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Et c\u2019est pas bon pour le tourisme\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, se d\u00e9sole Frederick Vanneste, faisant \u00e0 cette occasion une apparition un peu pr\u00e9matur\u00e9e dans le texte, les pr\u00e9sentations suivront.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le port de Zeebrugge nous a pris par surprise. Un dernier rectangle de dunes, et puis d\u2019un coup l\u2019\u00e9mergence d\u2019un nouveau pays. Un pays de billes de chemins de fer et de ronds-points \u00e0 faire d\u00e9traquer les boussoles, de fils barbel\u00e9s et de cam\u00e9ras de surveillance, un pays de pont-levis. Un pays nain, le port d\u2019Anvers en miniature, qui pi\u00e8ge dans son \u00e9cluse des navires grands comme des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">malls<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> venus de Chine ou du Chili, un pays qu\u2019ont tent\u00e9 de franchir des centaines de migrants pour gagner l\u2019oasis anglaise, par o\u00f9 transitent des tonnes de coca\u00efne comme des poign\u00e9es de pilules planqu\u00e9es dans des paquets de lingettes pour b\u00e9b\u00e9, un pays qu\u2019a travers\u00e9 \u00e0 l\u2019insu des douaniers, un soir d\u2019octobre 2017, un camion-frigo charg\u00e9 de trente-neuf Vietnamiens morts asphyxi\u00e9s. Et au milieu, cern\u00e9 par les m\u00f4les et les terminaux, entour\u00e9 d\u2019une bou\u00e9e d\u2019eau semblable aux douves des ch\u00e2teaux que creusent les enfants en attendant la mar\u00e9e montante, subsiste le noyau villageois de Zeebrugge, peut-\u00eatre sans l\u2019avoir voulu la localit\u00e9 la mieux prot\u00e9g\u00e9e de Belgique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La Flandre b\u00e2tisseuse, la Flandre rouleau-compresseur contemple avec app\u00e9tit les 65\u00a0kilom\u00e8tres de quais qui vont de Bruges \u00e0 Zeebrugge et retour. Le deuxi\u00e8me plus grand port de Belgique r\u00e9clame de l\u2019espace. Il l\u2019aura. Un tiers de superficie suppl\u00e9mentaire gr\u00e2ce \u00e0 la construction d\u2019une deuxi\u00e8me \u00e9cluse, qui entra\u00eenera l\u2019\u00e9rection de terminaux et la prolif\u00e9ration de commerces. Le port, cr\u00e9\u00e9 en 1907, m\u00fb depuis trente ans par une acc\u00e9l\u00e9ration de son extension, poursuit \u00e0 sa fa\u00e7on l\u2019urbanisation des polders, un arri\u00e8re-littoral jusque-l\u00e0 relativement pr\u00e9serv\u00e9. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Le terrain est pr\u00eat\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, assure Frederick Vanneste, chef d\u2019une brigade de douaniers antistups \u00e0 Zeebrugge.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il nous entra\u00eene \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du port. Arriv\u00e9 au r\u00e9fectoire du personnel, il s\u2019appr\u00eate \u00e0 commenter le contenu d\u2019enveloppes scell\u00e9es, amass\u00e9es dans une caisse. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009On a eu la crainte que le trafic de coca\u00efne glisse peu \u00e0 peu d\u2019Anvers \u00e0 Zeebrugge, surtout que notre port est reli\u00e9 \u00e0 des pays \u00e0 haut risque d\u2019Am\u00e9rique latine. On a connu un pic en 2023, avec plus de cinq tonnes saisies, mais c\u2019est retomb\u00e9 depuis. Ce qu\u2019on va voir maintenant, \u00e7a s\u2019exprime en kilos. Enfin\u2026 en grammes.\u2009\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Il \u00e9tale sur la table des petits paquets postaux, 7,32\u00a0grammes de Pyrazolam, 105,45 de Paddo\u2019s, des colis destin\u00e9s \u00e0 la consommation individuelle. \u00c0 quoi s\u2019ajoutent \u00e9videmment les produits issus de la contrebande maritime, comme les pacsons de coco \u00e0 la d\u00e9rive dans la mer ou les cargaisons intub\u00e9es dans les cylindres des torpedos.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La \u00ab\u2009crise migratoire\u2009\u00bb, perceptible ici surtout entre 2017 et 2022, aurait pr\u00e9par\u00e9 le port de Zeebrugge \u00e0 se pr\u00e9munir de l\u2019afflux de narcotrafiquants, \u00e0 en croire Frederick Vanneste. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009\u00c0 une \u00e9poque, on d\u00e9couvrait chaque semaine des migrants cach\u00e9s dans des containers. Le Royaume-Uni nous a pay\u00e9 des kilom\u00e8tres de fils barbel\u00e9s et des dizaines de cam\u00e9ras de surveillance pour d\u00e9courager les migrants de traverser la Manche, et \u00e7a a march\u00e9. Maintenant, ils se sont d\u00e9port\u00e9s vers Dunkerque, ce n\u2019est plus le probl\u00e8me de la Belgique\u2009\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, classe le douanier comme s\u2019il \u00e9voquait la r\u00e9solution d\u00e9finitive d\u2019un dossier parmi d\u2019autres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019antenne locale du Vlaams Belang ne s\u2019est pas fait prier pour attiser la peur de ce que la mer peut rejeter sur le rivage. Quand ce ne sont pas de dangereux criminels en passe de transformer Zeebrugge en narco-station, ce sont des migrants ill\u00e9gaux qui s\u2019en prendraient aux dockers et aux riverains. Et l\u00e0 aussi, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00e7a a march\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2009: aux \u00e9lections communales de 2024, le Vlaams Belang est arriv\u00e9 en t\u00eate dans la localit\u00e9, avec plus d\u2019un quart des voix.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans le camion-frigo qui transitait par Zeebrugge, l\u2019une des jeunes r\u00e9fugi\u00e9es vietnamiennes a \u00e9crit un dernier message \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab\u2009<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis d\u00e9sol\u00e9e, maman. Mon parcours \u00e0 l\u2019\u00e9tranger n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s. Je t\u2019aime maman. Je meurs parce que je ne peux plus respirer.\u2009\u00bb Est-ce hant\u00e9s par ce genre de t\u00e9moignage que des dizaines de b\u00e9n\u00e9voles, au plus fort de la \u00ab\u2009crise\u2009\u00bb, h\u00e9bergent chaque nuit les migrants du port dans des garages ou des maisons vacantes\u2009? Moteur de cet \u00e9lan de fraternit\u00e9, l\u2019abb\u00e9 Marechal leur offre l\u2019hospitalit\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise de Saint-Donatien, o\u00f9 \u00e0 la lumi\u00e8re des vitraux, ils peuvent se reposer, boire un coup, recharger leurs t\u00e9l\u00e9phones. Hors les murs de lieu sacr\u00e9, l\u2019abb\u00e9 se fait insulter par le tout-venant, re\u00e7oit des menaces de mort. Des riverains caillassent l\u2019\u00e9glise, la profanent en \u00e9clatant des \u0153ufs sur sa fa\u00e7ade n\u00e9ogothique. Une \u00ab\u2009marche pour la s\u00e9curit\u00e9\u2009\u00bb organis\u00e9e en 2019 par le Vlaams Belang r\u00e9unit plusieurs centaines de militants d\u2019extr\u00eame droite, qui s\u2019en prennent au vieil abb\u00e9. Le gouverneur de Flandre-Occidentale de l\u2019\u00e9poque, le chr\u00e9tien-d\u00e9mocrate Carl Decaluwe, l\u2019accuse de cr\u00e9er \u00ab\u2009un second Calais sur la c\u00f4te belge\u2009\u00bb. L\u2019abb\u00e9 Marechal se contentera \u00e0 chaque fois de r\u00e9pondre par une parole de l\u2019\u00c9vangile dont s\u2019inspire son action&nbsp;:<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab\u2009J\u2019avais faim et tu m\u2019as nourri, j\u2019avais soif et tu m\u2019as donn\u00e9 \u00e0 boire.\u2009\u00bb<\/span><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><b>Sixi\u00e8me arr\u00eat<\/b><\/h4>\n<h5><b><i><\/i><\/b><b> Knokke Station<\/b><\/h5>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>Le peuple insulaire<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Comme chacun sait Knokke est le royaume des Porsche et des doudounes sans manches, le Waterloo des plages, inutile d\u2019insister sur un lieu commun qui se v\u00e9rifie imm\u00e9diatement \u00e0 la sortie du tram, au terminus de la ligne. On laisse derri\u00e8re nous le grand looping o\u00f9 les CAF Urbos\u00a0100 font demi-tour et repartent pour La Panne, et comme \u00e7a, inlassablement. Retour sur la digue sous un soleil couchant. La ligne de fortifications, qui a repris ses quartiers \u00e0 partir de Zeebrugge, se d\u00e9sagr\u00e8ge \u00e0 l\u2019est du Zoute de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait agr\u00e9g\u00e9e dans le Westhoek. Les buildings se muent en grosses villas, l\u2019air passe entre chacune des constructions, et puis \u00e0 51\u00b021\u201938\u2019\u2019 de longitude nord et 3\u00b019\u201935\u2019\u2019 de latitude est, c\u2019est la derni\u00e8re, celle qui abrite le penthouse le plus cher de Belgique, propri\u00e9t\u00e9 de Paul Gheysens jusqu\u2019\u00e0 ce que le magnat de l\u2019immobilier anversois le revende fin\u00a02024, mani\u00e8re d\u2019\u00e9ponger une partie de ses dettes, un petit pied-\u00e0-terre acquis pour la somme brad\u00e9e de 32\u00a0millions d\u2019euros par la banque publique Belfius, 500\u00a0m\u00b2 de superficie et 300\u00a0m\u00b2 de terrasse d\u2019o\u00f9 l\u2019on embrasse d\u2019un seul regard le parc naturel du Zwin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On y contemple aussi la mer \u00e9videmment, et il fut un moment de l\u2019ordre du plausible, au tournant des ann\u00e9es\u00a02020, de songer qu\u2019on y distinguerait un jour une \u00eele artificielle. Le projet faisait partie des propositions inscrites au plan maritime f\u00e9d\u00e9ral pour se prot\u00e9ger des temp\u00eates et de la mont\u00e9e des eaux. Feu le comte L\u00e9opold Lippens, alors bourgmestre de Knokke, trouvait d\u2019abord \u00e7a chouette, une \u00eele dans sa mer, il s\u2019imaginait d\u00e9j\u00e0 y construire des terrains de golf et des appartements de luxe, et puis non, probablement sous la pression du peuple Ralph Lauren il s\u2019\u00e9tait rebiff\u00e9. Le projet ne figure plus parmi les priorit\u00e9s des autorit\u00e9s. Il aurait vaguement renou\u00e9 avec la g\u00e9ologie moyen\u00e2geuse du littoral, quand il existait une \u00eele oblongue \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des c\u00f4tes, une \u00eele colonis\u00e9e par trois hameaux o\u00f9 l\u2019on fumait le hareng, Westende (Extr\u00e9mit\u00e9-Ouest), Middelkerke (\u00c9glise-du-Milieu) et Oostende (Extr\u00e9mit\u00e9-Est). Les polders d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019\u00e9taient alors qu\u2019un gigantesque Zwin, et puis l\u2019humain de l\u2019\u00e9poque a endigu\u00e9, a b\u00e2ti, a exploit\u00e9, et les ondes de temp\u00eates successives ont englouti le nord de l\u2019\u00eele quand le sud s\u2019est raccroch\u00e9 au continent. Refaire ce qu\u2019on a d\u00e9fait, encore.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Aux confins du parc naturel il y a un fleuve, et au milieu du fleuve l\u2019eau devient batave. C\u2019est un autre littoral qui commence, un fr\u00e8re qui a grandi dans l\u2019opposition de son voisin, sans aplatir ses dunes et sans \u00e9riger de parpaing g\u00e9ant. On dit qu\u2019on vient \u00e0 la mer aux Pays-Bas pour se promener, en Belgique pour consommer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Notre montre \u00e0 gousset nous rappelle \u00e0 l\u2019ordre. Il est pr\u00e9vu que l\u2019on soupe avec la bourgmestre de Knokke-Heist, et il n\u2019est pas question d\u2019un pique-nique entre les roseaux du Zwin mais d\u2019une botte d\u2019asperges \u00e0 la flamande sur la petite <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">private beach<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> du Lakeside Paradise. C\u2019est un ensemble de bicoques \u00e0 la peinture blanche encore fra\u00eeche, construites autour d\u2019un lac artificiel \u00e0 proximit\u00e9 de la gare ferroviaire. Des structures de loisirs sponsoris\u00e9es par RedBull et Tiger Balm occupent la surface de l\u2019eau, sans doute pour que les petits-enfants des riverains s\u2019adonnent aux joies du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">wakeboard<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">paddleboarding<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, enfin ce n\u2019est pas le sujet, l\u2019astre fait sa trempette du soir et la bourgmestre n\u2019est pas encore arriv\u00e9e, les cuisines du Lakeside Paradise viennent de fermer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Si c\u2019est comme \u00e7a, Cathy Coudyser nous emm\u00e8ne dans son char \u00e0 moteur thermique au restaurant tenu par son fr\u00e8re sur la Lippenslaan, un nom de rue en clin d\u2019\u0153il \u00e0 la m\u00e9galomanie de l\u2019ancien ma\u00efeur, au pouvoir \u00e0 Knokke de 1979 \u00e0 sa mort, en 2021. L\u2019an dernier, Cathy Coudyser est devenue la premi\u00e8re bourgmestre femme de la station baln\u00e9aire. La seule des dix communes du littoral. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009\u00c7a n\u2019a pas beaucoup d\u2019importance \u00e0 mes yeux, mais je crois que les habitants sont contents. Ils se disent, ah, une femme, enfin\u2009! Quand je leur demande pourquoi \u00e7a leur fait tant plaisir, ils me r\u00e9pondent que les femmes, en g\u00e9n\u00e9ral, elles cherchent et surtout elles trouvent des solutions.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les asperges sont servies, baign\u00e9es dans une mare de beurre persill\u00e9. Knokke \u00e9tant la deuxi\u00e8me commune la plus riche de Belgique, elle rencontre des probl\u00e8mes de riche, qui si on les laisse s\u2019aggraver peuvent toucher aux fondements de la soci\u00e9t\u00e9 humaine. En un mot comme en cent, \u00e7a manque de t\u00eates blondes, \u00e0 tel point que les services de base \u00e0 la population \u2014&nbsp;police, h\u00f4pitaux, \u00e9coles \u2014&nbsp;menacent de se d\u00e9t\u00e9riorer. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Imaginons un jeune couple form\u00e9 par un enseignant et une m\u00e9decin qui travaillent \u00e0 temps plein, ils n\u2019auront jamais les ressources pour acheter ici, m\u00eame un logement modeste. \u00c7a monte vite \u00e0 six cent, huit cent mille euros\u2026 Alors ils s\u2019installeront \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres, o\u00f9 il y a aussi besoin d\u2019enseignants et de m\u00e9decins, et ils ne viendront plus jamais \u00e0 Knokke, sauf pour manger une glace.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On demande \u00e0 la bourgmestre, qui a d\u00e9but\u00e9 sa carri\u00e8re au CPAS du coin, quel est le pourcentage de logements sociaux, elle dit ne pas savoir. Son attention se porte sur les secondes r\u00e9sidences, dont le nombre est sup\u00e9rieur \u00e0 celui des principales. L\u2019immense majorit\u00e9 ne sont jamais lou\u00e9es, ce qui accentue la pression sur le march\u00e9 du logement<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u2009Les gens des secondes r\u00e9sidences, ils ont install\u00e9 des meubles tr\u00e8s chics, des fauteuils \u00e0 deux mille euros, ils ne veulent pas que d\u2019autres s\u2019asseyent dessus,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> explique la bourgmestre. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Ils y s\u00e9journent quatre-vingts jours par an, et le reste du temps, ils pr\u00e9f\u00e8rent que \u00e7a reste porte close.\u2009\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La voil\u00e0, l\u2019\u00eele artificielle de Knokke.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On prend le dernier tram au grand looping. Il nous ram\u00e8nera \u00e0 l\u2019autre bout de la ligne peu avant minuit. \u00c0 Ostende, la rame rencontre un probl\u00e8me inopin\u00e9, on est pri\u00e9 de d\u00e9barquer dans la fra\u00eecheur de la nuit. Un fourgon de secours quittera le terminus de Knokke et ramassera les malheureux voyageurs une trentaine de minutes plus tard. On s\u2019aventure pr\u00e8s de la jet\u00e9e. La jet\u00e9e, la plage. Il nous manquait \u00e0 Ostende d\u2019avoir vu un courant d\u2019air, une cassure dans le ruban gris, cette avanc\u00e9e en est une. Que cherche-t-on en allant \u00e0 la mer\u2009? Pas la mer, mais l\u2019horizontalit\u00e9 la plus totale, objet de fascination pour les continentaux, \u00e0 cause des talus, des escarpements, des vallons, des cimes, des villes et des villages, et \u00e0 cause de la ligne de fortifications, dernier obstacle avant la platitude parfaite. On y est, maintenant, on y est. On fait comme l\u2019\u00e9crivaine Annelies Verbeke, on se fout pieds nus sur la plage. Le roulis des vagues dans la nuit remplace celui du tram. L\u2019eau sombre nous renvoie des relents de l\u2019hiver, un frisson. Le limon, parodie de relief, nous chatouille la plante des pieds. Que cherche-t-on en allant \u00e0 la mer\u2009? Son reflet, certains disent, une image de soi \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9sent, le d\u00e9filement de souvenirs regrett\u00e9s, une pr\u00e9diction sur ce que nous r\u00e9serve le destin, la mer comme voyante. Ou alors rien de tout \u00e7a, juste le vide, pense-t-on en contemplant la masse mobile, et on r\u00e9alise seulement \u00e0 cet instant, apr\u00e8s l\u2019avoir long\u00e9 sur des dizaines de bornes, qu\u2019on n\u2019\u00e9tait toujours pas all\u00e9 \u00e0 la rencontre de ce gros ventre rempli d\u2019eau, cette mer d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Qui nous extrait de notre songe, on croit distinguer une tour baign\u00e9e dans la mar\u00e9e montante. Oh non, par piti\u00e9, pas une tour\u2009! Non, pas une tour, un cairn g\u00e9ant. \u00c7a nous revient maintenant, Annelies Verbeken nous en avait parl\u00e9&nbsp;: c\u2019est l\u2019\u0153uvre de l\u2019artiste italienne Rosa Barba. Des sacs de b\u00e9ton enferm\u00e9s dans une toile, empil\u00e9s les uns sur les autres, qui repr\u00e9sentent chacun une grande ville du monde menac\u00e9e par la mont\u00e9e des mers. L\u2019\u0153uvre s\u2019appelle <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Pillage of the Sea<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Son nom fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la po\u00e9tesse Emily Dickinson, qui fut priv\u00e9e de mots \u00e0 la vue de la mer, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de son bien le plus pr\u00e9cieux, l\u2019\u00e9criture. Il fait aussi allusion \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de l\u2019acte, car la mer n\u2019appartient \u00e0 personne. Elle ne se pille pas. Enfin \u00e7a d\u00e9pend de ce qu\u2019on entend par la mer, car il suffit d\u2019un regard par-dessus son \u00e9paule, m\u00eame dans la nuit enveloppante, pour appr\u00e9cier la grande piraterie. Un jour, c\u2019est ce qu\u2019a proph\u00e9tis\u00e9 Rosa Barba, un jour que nous ne conna\u00eetrons pas, la ligne de flottaison viendra caresser le plus haut des onze sacs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N.B. L\u2019auteur insiste&nbsp;: bien qu\u2019il cite plusieurs \u00e9tablissements par o\u00f9 il est pass\u00e9, il ne s\u2019est jamais pr\u00e9sent\u00e9 comme journaliste et a toujours pay\u00e9 sa note. En revanche, il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien du <b>Fonds pour le journalisme<\/b>, sans lequel ce r\u00e9cit-enqu\u00eate n\u2019aurait pu voir le jour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On aurait pu croire, \u00e0 la fin des ann\u00e9es septante, que la c\u00f4te belge ne changerait plus jamais. Qu\u2019on avait assez construit et qu\u2019il n\u2019y avait plus qu\u2019\u00e0 profiter. Une large digue, des plages immenses, des loueurs de cuistax, des cassolettes de moules et quelques dunes miracul\u00e9es. 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