{"id":6541,"date":"2025-06-17T09:00:41","date_gmt":"2025-06-17T07:00:41","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6541"},"modified":"2025-10-08T09:12:56","modified_gmt":"2025-10-08T07:12:56","slug":"louvain-la-revolucion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/louvain-la-revolucion\/","title":{"rendered":"Louvain-la-Revoluci\u00f3n"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">Pendant trente ans, de 1960 \u00e0 1990, l\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique latine s\u2019est partiellement \u00e9crite en Belgique. Dans une universit\u00e9 bilingue, puis scind\u00e9e, devenue un foyer pour des milliers d\u2019exil\u00e9s pour qui elle \u00e9tait simplement \u00ab&#8239;Lovaina&#8239;\u00bb. Beaucoup d\u2019entre eux \u00e9taient port\u00e9s par un id\u00e9al r\u00e9volutionnaire&nbsp;: b\u00e2tir un continent plus juste, renverser les structures iniques de leurs pays d\u2019origine. Entre-temps, le monde a chang\u00e9 \u2013&nbsp;et gu\u00e8re dans le sens que ces jeunes esp\u00e9raient. Leurs r\u00eaves appartiennent au pass\u00e9, mais les traces en sont encore chaudes, et bien des t\u00e9moins, toujours vivants. \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb est parti \u00e0 leur rencontre, des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique.\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<h5><span style=\"font-weight: 400;\"> Le pays originel<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Plaza de Armas, il n\u2019y a que les enfants pour virevolter sous les hauts acacias, pour courir entre les all\u00e9es qui longent de petits \u00e9tangs. Les adultes, assomm\u00e9s par la moiteur \u00e9molliente de la fin d\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e9conomisent leurs gestes. Restent assis sur les bancs publics, entre les poivriers sauvages, les <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">ceibos<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> aux fleurs rouge sang et les <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">huarangos<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> typiques des r\u00e9gions d\u00e9sertiques. La chaleur tropicale compose un ciel \u00e0 la lumi\u00e8re crayeuse, diaphane. Sous les ponts des rues alentour, s\u2019\u00e9talent des fresques contestataires ou simplement po\u00e9tiques. Le quartier de Barranco, autrefois un village, a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 aspir\u00e9 par la ville de Lima. Il reste n\u00e9anmoins une parcelle d\u2019esprit boh\u00e8me dans une agglom\u00e9ration d\u00e9mentielle, 11 millions d\u2019habitants. Un lieu que l\u2019on croirait con\u00e7u pour les cartes postales, riche en anciennes demeures coloniales aux fa\u00e7ades pastels, avec leurs balcons de bois vermoulu qui donnent sur l\u2019oc\u00e9an. En dix minutes de marche, on a les pieds dans l\u2019eau. On y acc\u00e8de par un long escalier qui part de la place et d\u00e9vale jusqu\u2019aux vagues du Pacifique. Gr\u00e2ce de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re sud, en ce mois de f\u00e9vrier, ce sont les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Les plages sont bond\u00e9es le long de la Panam\u00e9ricaine.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Chaque fois que je viens \u00e0 Lima, je cherche \u00e0 loger dans ce quartier&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, indique David Mendez Yepez. Le trentenaire, chanteur et musicien avec le groupe Chicos y Mendez, a chang\u00e9 en 2024 de registre artistique. Avec sa s\u0153ur Marisel, il a fait aboutir une id\u00e9e qui fermentait depuis longtemps en lui&nbsp;: une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qui raconterait l\u2019\u00e9cart\u00e8lement de leurs vies, entre Belgique et P\u00e9rou, au pass\u00e9 et au pr\u00e9sent. C\u2019est leur histoire personnelle, c\u2019est celle de leurs parents, mais c\u2019est une histoire qui les d\u00e9passe, celle de milliers de femmes et d\u2019hommes qui portaient un songe, celui d\u2019une Am\u00e9rique latine plus juste et solidaire.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La pi\u00e8ce s\u2019appelle <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Recordar c\u2019est vivre \u00e0 nouveau<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Du verbe <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">recordar<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, se souvenir. Elle a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e l\u2019an pass\u00e9 dans plusieurs th\u00e9\u00e2tres de Wallonie et de Bruxelles. En ce mois de mars 2025, David et Marisel se pr\u00e9parent au grand saut, la confrontation avec le public p\u00e9ruvien \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une mini-tourn\u00e9e, trois repr\u00e9sentations \u00e0 Lima, une \u00e0 Arequipa. David appara\u00eet les traits tir\u00e9s. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c7a a \u00e9t\u00e9 un \u00e9norme d\u00e9fi logistique de monter l\u2019organisation, le financement. L\u00e0, je suis \u00e9puis\u00e9. Je n\u2019ai pas trop l\u2019espace \u00e9motionnel pour r\u00e9aliser ce qui va se passer.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Tout a commenc\u00e9 dans ce m\u00eame quartier de Barranco, en d\u00e9cembre 2021. Pour les septante ans d\u2019Isabel Yepez, la m\u00e8re de David et Marisel, la famille r\u00e9unie avait entrepris un long voyage dans le pays originel. Le fils de Marisel \u00e9tait tout petit. Pendant que leur m\u00e8re le gardait, David s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 avec sa s\u0153ur. Dans un bar, il lui a confi\u00e9 son projet de pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre. Marisel n\u2019a rien oubli\u00e9 de cette conversation\u00a0fondatrice&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019ai dit \u00e0 David que je voulais participer \u00e0 l\u2019aventure. Il n\u2019\u00e9tait pas trop d\u2019accord car il voulait d\u00e9velopper son propre rapport au P\u00e9rou.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0N\u00e9e au P\u00e9rou, elle avait un an et demi lorsque ses parents ont migr\u00e9 vers l\u2019Europe. David, le cadet, a vu le jour en Belgique. Il a grandi avec le sentiment d\u2019un manque, d\u2019un retard \u00e0 rattraper, sentiment encore accentu\u00e9 par les longs s\u00e9jours de sa s\u0153ur au P\u00e9rou \u2013&nbsp;six mois apr\u00e8s la rh\u00e9to, puis encore quatre mois pour des stages pendant ses \u00e9tudes de m\u00e9decine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Du temps a pass\u00e9, la pi\u00e8ce est devenue r\u00e9alit\u00e9. Et dans ce quartier de Barranco, assis \u00e0 une table au fond du bar Juanito, une taverne tout en longueur, un peu sombre malgr\u00e9 les hautes verri\u00e8res, les limonades se boivent lentement. Les mots sont \u00e0 peine couverts par le gr\u00e9sillement obs\u00e9dant du ventilateur. La conversation s\u2019apparente \u00e0 un r\u00e9pit avant la bataille. La premi\u00e8re de la pi\u00e8ce au th\u00e9\u00e2tre Yuyachkani de Lima doit avoir lieu dans trois jours, et il reste mille choses \u00e0 r\u00e9gler, entre les r\u00e9p\u00e9titions, les tracas li\u00e9s \u00e0 la captation vid\u00e9o, l\u2019impression des programmes, les contacts avec l\u2019ambassade de Belgique\u2026 Le temps d\u2019une pause, David et Marisel remontent aux sources de leur histoire, d\u00e9plient l\u2019album familial.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Leurs parents, Isabel Yepez et Victor Mendez, sont venus en Belgique pour \u00e9tudier. Ils y sont rest\u00e9s bien plus longtemps qu\u2019ils ne l\u2019auraient voulu. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole, quand les deux petits enfants rentraient \u00e0 la maison, dans le quartier de l\u2019Hocaille \u00e0 Louvain-la-Neuve, ils trouvaient un morceau de P\u00e9rou d\u00e9localis\u00e9. Le tourne-disques passait en continu de la musique latino. Le facteur d\u00e9posait dans la bo\u00eete aux lettres de larges enveloppes au papier bruni, bard\u00e9es d\u2019une dizaine de timbres multicolores. La grand-m\u00e8re rest\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an ravitaillait les exil\u00e9s en \u00e9pices andines, en <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">mazamorra<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00e9labor\u00e9e avec du ma\u00efs bouilli. Les enveloppes contenaient aussi les journaux du pays. Le soir, \u00e0 table, les parents dissertaient des nouvelles de l\u00e0-bas, souvent mauvaises.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Marisel se souvient de deux \u00e9l\u00e8ves chiliennes de sa classe en primaire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Un jour, elles sont rentr\u00e9es au Chili avec leur famille. Et moi, je pensais&nbsp;: l\u2019an prochain, nous aussi, on rentre au P\u00e9rou&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Mais le temps s\u2019\u00e9coule, et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;l\u2019an prochain&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> est sans cesse postpos\u00e9. Vient le moment o\u00f9 il n\u2019est plus du tout question de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;l\u2019an prochain&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Le pays traverse des heures affreuses. Le Sentier lumineux, un mouvement de gu\u00e9rilla mao\u00efste, planifie depuis les campagnes une insurrection fanatique et cruelle contre les \u00ab&#8239;ennemis du peuple&#8239;\u00bb. Les principes sectaires de l\u2019organisation n\u2019auront d\u2019\u00e9quivalent nulle part ailleurs en Am\u00e9rique latine, \u00e0 tel point que l\u2019on en parlera comme des \u00ab&#8239;khmers rouges latinos&#8239;\u00bb. Parall\u00e8lement, le Mouvement r\u00e9volutionnaire Tupac Amaru (MRTA) m\u00e8ne sur d\u2019autres fronts une lutte arm\u00e9e inspir\u00e9e par les pr\u00e9ceptes de Che Guevara. En retour, des milices paramilitaires d\u2019extr\u00eame droite assassinent dans l\u2019impunit\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le 31 janvier 1991, la police p\u00e9ruvienne d\u00e9clenche l\u2019op\u00e9ration Caballero. En dix-sept lieux de Lima, les forces sp\u00e9ciales proc\u00e8dent \u00e0 des perquisitions simultan\u00e9es. L\u2019appartement occup\u00e9 par la tante de Marisel et David est l\u2019un des endroits vis\u00e9s. Adelaida Mendez, une institutrice de 42 ans, vit avec sa m\u00e8re, dans le quartier de Surquillo. Elle fume une cigarette quand, depuis son balcon, elle voit la rue en contrebas embouteill\u00e9e de voitures. Des hommes cagoul\u00e9s frappent \u00e0 sa porte. Plus tard, on apprendra que les recherches ciblent toutes les personnes qui ont \u00e9t\u00e9 en contact avec Nelly Evans, une religieuse d\u00e9froqu\u00e9e qui a \u00e9pous\u00e9 la cause du Sentier lumineux. Dans l\u2019appartement occup\u00e9 par Adelaida Mendez, les enqu\u00eateurs trouvent neuf caisses en carton. Ils y d\u00e9couvrent des armes, de faux passeports, et le gros lot&nbsp;: une cassette vid\u00e9o o\u00f9 l\u2019on voit Abimael Guzman, le leader du Sentier lumineux, danser sur la musique de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Zorba le grec<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, entour\u00e9 de tous les dirigeants de l\u2019organisation. La vid\u00e9o est diffus\u00e9e au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Elle provoque une commotion nationale. Trente-quatre ans plus tard, pas un P\u00e9ruvien n\u2019a oubli\u00e9 le moment exact o\u00f9 il a vu ces images. Pour la premi\u00e8re fois, la population d\u00e9couvrait alors les visages de tous les chefs clandestins qui terrorisaient le pays depuis des ann\u00e9es. La perquisition dans l\u2019appartement de Surquillo m\u00e8ne en 1992 \u00e0 la capture d\u2019Abimael Guzm\u00e1n et porte un coup fatal au Sentier lumineux. Le nom d\u2019Adelaida Mendez s\u2019\u00e9tale en gros titres dans la presse. Les journaux s\u2019interrogent sur le r\u00f4le trouble de \u00ab&#8239;la ma\u00eetresse soup\u00e7onn\u00e9e de terrorisme&#8239;\u00bb. Celle-ci clame son innocence&nbsp;: elle ignorait le contenu des caisses stock\u00e9es chez elle, jure-t-elle. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> Louvain-la-Neuve, ses neveux suivent l\u2019affaire sans tout comprendre mais voient bien le stress qui assaille leurs parents. D\u2019autant que ces derniers \u00e9taient les propri\u00e9taires de l\u2019appartement occup\u00e9 par Adelaida \u00e0 Surquillo.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">D\u2019instinct, Victor Mendez veut retourner au pays, faire lib\u00e9rer sa s\u0153ur, qu\u2019il sait innocente. Depuis le P\u00e9rou, son beau-fr\u00e8re l\u2019en dissuade&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ne reviens pas&#8239;! Les caisses ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9es chez vous. Vous allez vous faire arr\u00eater.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Victor Mendez enseigne alors l\u2019espagnol \u00e0 l\u2019Institut des langues vivantes de Louvain-la-Neuve. Rong\u00e9 par l\u2019impuissance, il tente d\u2019agir \u00e0 distance. C\u2019est son fils David qui, dans le bar de Barranco, raconte la suite. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Mon p\u00e8re a remu\u00e9 ciel et terre pour faire lib\u00e9rer sa s\u0153ur. En particulier, il actionne les r\u00e9seaux de l\u2019universit\u00e9 de Louvain. Il va voir le recteur pour expliquer son histoire, qui n\u2019est pas une histoire facile \u00e0 expliquer. Le recteur aide notre p\u00e8re \u00e0 contacter les autorit\u00e9s eccl\u00e9siales pour faire pression sur le gouvernement p\u00e9ruvien.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">De fil en aiguille, contact est pris avec un pr\u00eatre belge \u00e9tabli \u00e0 Lima<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Originaire d\u2019Eben-Emael, dans la Basse-Meuse, Hubert Lanssier a mis sa vie au service des droits humains. Il coordonne une \u00e9quipe d\u2019avocats qui d\u00e9fend toutes les personnes injustement emprisonn\u00e9es, dans ces ann\u00e9es o\u00f9, au nom de la lutte antiterroriste, la r\u00e9pression s\u2019abat tous azimuts. Victor Mendez parvient \u00e0 organiser une rencontre en prison entre Hubert Lanssier et sa s\u0153ur Adelaida. Face \u00e0 l\u2019institutrice soup\u00e7onn\u00e9e de terrorisme, l\u2019eccl\u00e9siastique cherche \u00e0 comprendre les tenants et aboutissants.\u00a0<\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pourquoi avoir accept\u00e9 quand Nelly Evans vous a demand\u00e9 d\u2019entreposer ces caisses chez vous&#8239;?<\/span><\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Je la connaissais. Je n\u2019avais pas de raison de refuser un service \u00e0 une amie.<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Hubert Lanssier ne bronche pas. Il creuse le dossier, demandes des pr\u00e9cisions. Au sortir de l\u2019entretien, le pr\u00eatre fait une blague grin\u00e7ante&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Maintenant que vous me connaissez, je peux vous laisser ma mallette&#8239;?&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> La d\u00e9tenue rit jaune. Elle devra pourtant au pr\u00eatre belge sa lib\u00e9ration, le 17 juillet 1996.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Tous les dimanches, mon p\u00e8re nous faisait enregistrer des chansons qu\u2019on envoyait \u00e0 notre tante en prison&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, se rappelle Marisel. Des ann\u00e9es plus tard, quand David interviewera Adelaida Mendez, en vue de sa pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, celle-ci lui confiera que lors de sa d\u00e9tention, elle n\u2019avait pas de quoi \u00e9couter les cassettes re\u00e7ues de Belgique. Le temps aura fil\u00e9. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, le Sentier lumineux est pour l\u2019essentiel d\u00e9mantel\u00e9, le P\u00e9rou retrouve une paix pr\u00e9caire. Une fen\u00eatre s\u2019ouvre pour enfin envisager un retour, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;l\u2019an prochain&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">&#8230; <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Mais \u00e0 ce moment-l\u00e0, j\u2019avais 20 ans<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, situe Marisel<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ma vie \u00e9tait en Belgique, j\u2019\u00e9tudiais la m\u00e9decine, je n\u2019allais plus aller au P\u00e9rou.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La nostalgie gagne Victor Mendez. La maison familiale devient trop \u00e9troite pour ses volumineux souvenirs&nbsp;: romans latino-am\u00e9ricains, tracts r\u00e9volutionnaires, comptes-rendus de r\u00e9unions\u2026 Il diss\u00e9mine ses documents aux quatre coins de l\u2019universit\u00e9, en une myriade de cachettes connues de lui seul. Chaque \u00e9t\u00e9, il rouvre ses caisses et trie leur contenu. Sa conception des vacances&nbsp;: un voyage \u00e0 travers ses souvenirs. Jusqu\u2019\u00e0 ce soir d\u2019hiver o\u00f9 son t\u00e9l\u00e9phone sonne dans le vide. La famille traverse des heures d\u2019angoisse. Le mardi 21 janvier 2014, le corps du professeur est rep\u00each\u00e9 dans le lac de Louvain-la-Neuve. Suicide, agression, accident&#8239;? Ses enfants vivent avec cette question jamais r\u00e9solue.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">David et Marisel entrecroisent leurs mots, m\u00e9ditent \u00e0 voix haute sur cet exil qui n\u2019aura jamais pris fin.<\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le fait de n\u2019\u00eatre jamais rentr\u00e9 au P\u00e9rou, c\u2019est une grande blessure avec laquelle on a grandi.\u00a0<\/span><\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re avait planifi\u00e9 sa vie&nbsp;: quatre, cinq ans en Europe, puis revenir. Il \u00e9tait dans une p\u00e9riode de doute intellectuel. Fallait-il croire encore en la r\u00e9volution&#8239;? Il pensait qu\u2019avec des outils intellectuels peaufin\u00e9s, un nouveau bagage th\u00e9orique, il allait y voir plus clair, \u00eatre utile au P\u00e9rou. Tout le projet de vie de mes parents, c\u2019\u00e9tait de servir leur pays.\u00a0<\/span><\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pour maman, \u00e7a reste la trag\u00e9die de sa vie. C\u2019\u00e9tait une g\u00e9n\u00e9ration o\u00f9 le collectif primait sur l\u2019individuel. La carri\u00e8re individuelle n\u2019avait de sens que pour aider au collectif. Il fallait servir&#8239;!\u00a0Leur vie militante, c\u2019\u00e9tait leur vie tout court. C\u2019\u00e9tait le moment dans l\u2019histoire o\u00f9 on croyait que la r\u00e9volution allait arriver. Il fallait juste l\u2019aider un peu.\u00a0<\/span><\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\" aria-level=\"1\"><span style=\"font-weight: 400;\">Nos parents sont d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration qui a cru qu\u2019elle pouvait tout changer. Nous, on n\u2019a jamais connu \u00e7a. Et ce sentiment-l\u00e0, m\u00eame si finalement \u00e7a s\u2019est fini mal, je le leur envie un peu. Que fait-on avec la d\u00e9sillusion, le d\u00e9senchantement&#8239;? Mon ambition, ce n\u2019est pas d\u2019\u00eatre heureux malgr\u00e9 mes blessures, c\u2019est d\u2019\u00eatre heureux avec mes blessures.<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<h5><\/h5>\n<h5><span style=\"font-weight: 400;\">V\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il r\u00e8gne \u00e0 Magdalena del Mar, quartier de classe moyenne, une ambiance apais\u00e9e, sans ostentation, \u00e0 rebours des in\u00e9galit\u00e9s explosives qui d\u00e9chirent la ville de Lima. Rolando Ames et Carmen Lora y habitent une maison qui respire une vie enti\u00e8re d\u2019engagement social et de travail intellectuel. Il a \u00e9t\u00e9 avocat, sociologue, a \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Louvain dans les ann\u00e9es 1960. Elle est psychop\u00e9dagogue, sp\u00e9cialiste des questions de genre en Am\u00e9rique latine. Ils avaient nou\u00e9 une forte amiti\u00e9 avec Victor Mendez et Isabel Yepez avant que le couple ne quitte le P\u00e9rou, et ils ont suivi avec affection le parcours de Marisel et David. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ce qu\u2019ils ont fait\u00a0 avec leur pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est quelque chose que n\u2019ont pas fait d\u2019autres jeunes de leur g\u00e9n\u00e9ration au P\u00e9rou<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, observe Rolando Ames<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Il y a au P\u00e9rou des enfants de militants qui ont connu cette histoire d\u2019une gauche qui \u00e9choue, ou qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e\u2026 Des jeunes n\u00e9s dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 qui ont v\u00e9cu les m\u00eames \u00e9v\u00e9nements\u2026 Mais ils ne les ont pas racont\u00e9s. Peut-\u00eatre parce qu\u2019ils n\u2019en ont pas eu la possibilit\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Rolando exhume tout le contexte d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue, o\u00f9 la jeunesse croyait dur comme fer dans un monde meilleur. Histoire complexe, pleine de sigles, de noms propres et de circonvolutions. Rolando Ames a connu Victor Mendez au moment o\u00f9 celui-ci militait au sein de l\u2019UNEC, l\u2019union nationale des \u00e9tudiants catholiques. Victor \u00e9tait inscrit \u00e0 l\u2019universit\u00e9 publique San Marcos, Rolando enseignait \u00e0 l\u2019universit\u00e9 catholique de Lima, et un \u00e9cart de quinze ans les s\u00e9parait. Mais le courant passait bien. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je suis devenu une esp\u00e8ce d\u2019oncle pour lui&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, confie Rolando Ames, aujourd\u2019hui \u00e2g\u00e9 de 87 ans. Tous les courants de la gauche et de l\u2019extr\u00eame gauche se c\u00f4toient alors, dans un foisonnement de sigles et de mots d\u2019ordre. Les mariat\u00e9guistes, les marxistes-l\u00e9ninistes, les castristes, les mao\u00efstes, les chr\u00e9tiens de gauche\u2026 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il y avait m\u00eame une tendance pro-albanaise.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Dans ce panorama, Victor Mendez \u00e9merge par sa personnalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9reuse et joviale, son visage rond, son d\u00e9sir d\u2019aider les autres, et sa foi chr\u00e9tienne affirm\u00e9e \u2013&nbsp;pas si courant dans les cercles de gauche de l\u2019universit\u00e9 publique. Pour toutes ces raisons, ses camarades le surnomment <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">el obispo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00ab&#8239;l\u2019\u00e9v\u00eaque&#8239;\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 1980, la coalition Izquierda Unida vise \u00e0 rassembler toutes les organisations de la gauche p\u00e9ruvienne en un grand parti de masse. Lorsqu\u2019il se porte candidat au S\u00e9nat aux \u00e9lections de 1985, Rolando Ames choisit Victor Mendez, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;un organisateur hors-pair&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, comme chef de campagne. Marisel, la fille de Victor et Isabel, na\u00eet en pleine campagne \u00e9lectorale. Le nourrisson est emmen\u00e9 dans tous les meetings. Avec, au final, un r\u00e9sultat prometteur&nbsp;: Izquierda Unida s\u2019impose comme la deuxi\u00e8me force politique du P\u00e9rou. L\u2019espoir na\u00eet d\u2019une gauche capable de diriger le pays et de r\u00e9aliser la transformation sociale attendue.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;On a \u00e9t\u00e9 sur le point d\u2019y arriver, mais les divergences l\u2019ont emport\u00e9.\u00a0C\u2019\u00e9tait une chose d\u2019\u00eatre unis dans la lutte, pour protester. C\u2019en \u00e9tait une autre de s\u2019accorder sur un programme commun dans le but de gouverner.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Rolando Ames, Victor Mendez et bien d\u2019autres basculent parmi les perdants de l\u2019histoire. D\u00e9bord\u00e9s par une ultra-gauche qui veut faire advenir la justice sociale par la\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">guerre populaire<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, non par le suffrage universel. Tout un symbole&nbsp;: le Sentier lumineux a fait irruption le 17 mai 1980 en br\u00fblant des urnes \u00e9lectorales \u00e0 Chuschi, dans la r\u00e9gion d\u2019Ayacucho, lors du premier scrutin libre apr\u00e8s la dictature militaire. Se dessine la fracture entre une gauche d\u00e9mocratique et une gauche terroriste. Celle-ci prend un tour toujours plus atroce. Mar\u00eda Elena Moyano, maire Izquierda Unida de Villa El Salvador, une commune pauvre b\u00e2tie sur le d\u00e9sert, au sud de Lima, d\u00e9fie le Sentier lumineux. Cette activiste sociale et f\u00e9ministe de 33 ans, afrodescendante, participe \u00e0 un repas de quartier, un soir de 1992, quand quinze gu\u00e9rilleros send\u00e9ristes entrent dans la salle. Une membre du commando lui tire dans la poitrine et la t\u00eate, puis emm\u00e8ne son cadavre. Le Sentier lumineux dynamite le corps en pleine rue.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pendant ce temps, le pouvoir politique mute. En 1990, le math\u00e9maticien Alberto Fujimori a gagn\u00e9 de mani\u00e8re inattendue le second tour de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, face \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Mario Vargas Llosa. Ce professeur d\u2019universit\u00e9 s\u2019est fait conna\u00eetre par sa participation r\u00e9guli\u00e8re \u00e0 une \u00e9mission de d\u00e9bat de la t\u00e9l\u00e9vision publique. Deux ans apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9tat, Fujimori imprime un virage autoritaire. Il dissout le parlement, interdit les partis d\u2019opposition, censure la presse et autorise les pires exactions de l\u2019arm\u00e9e pour r\u00e9primer les <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">subversifs<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Fujimori se maintient au pouvoir jusqu\u2019en 2000. La gauche d\u00e9mocratique est d\u00e9finitivement perdante et marginalis\u00e9e.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Un certain d\u00e9senchantement gagne toute l\u2019Am\u00e9rique latine. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Fujimori s\u2019est rapproch\u00e9 des milieux d\u2019affaires. Avec lui, la politique se d\u00e9politise<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, analyse avec le recul Carmen Lora. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019id\u00e9e l\u2019emporte que ce qu\u2019il faut, ce ne sont plus des politiques au sens classique du terme, mais des gestionnaires \u00e0 poigne.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Fujimori, \u00e0 sa mani\u00e8re, annonce Berlusconi, Trump et Bolsonaro.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On a rendez-vous avec Jean-Marie Ansion, mais Jean-Marie Ansion existe-t-il encore&#8239;? Les habitants du quartier Jes\u00fas Mar\u00eda o\u00f9 il r\u00e9side, l\u2019administration p\u00e9ruvienne et les moteurs de recherche ne connaissent que Juan Ansion, un sociologue qui enseigne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 catholique de Lima. Dans son salon bard\u00e9 de livres, l\u2019int\u00e9ress\u00e9 \u00e9claire les motifs de son identit\u00e9 double. Il a d\u00e9but\u00e9 ses \u00e9tudes \u00e0 Louvain en 1966. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;La moiti\u00e9 des \u00e9tudiants \u00e9trangers \u00e9taient latinos. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, quatre-vingt \u00e9tudiants p\u00e9ruviens sont arriv\u00e9s \u00e0 Louvain.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Par la gr\u00e2ce des travaux de groupe, il a rencontr\u00e9 sa future \u00e9pouse, et future ministre du gouvernement p\u00e9ruvien. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Nous \u00e9tions quelques camarades qui nous connaissions depuis les candis. Un de nous a dit&nbsp;: la petite noire, l\u00e0, faut l\u2019inviter&#8239;! Ce qu\u2019il a fait, timidement. Et finalement, c\u2019est moi qui me suis mari\u00e9 avec elle.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">La Belgique d\u2019alors baigne dans les st\u00e9r\u00e9otypes, teint\u00e9s de racisme plus ou moins conscient. Jean-Marie Ansion brosse ce tableau \u00e0 gros traits quand son \u00e9pouse entre dans la pi\u00e8ce. Gloria Helfer est une tornade de naturel et de p\u00e9tulance. Elle raconte les premiers repas pass\u00e9s dans sa belle-famille belge, o\u00f9 elle rencontre une r\u00e9elle bienveillance, loin des regards pesants qu\u2019elle a parfois sentis sur elle \u00e0 Louvain. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Dans cette famille ouverte, chaleureuse, la contrepartie, c\u2019\u00e9tait qu\u2019on te regardait comme une chose exotique&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, rapporte-t-elle. Dans une Europe encore peu habitu\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9sence immigr\u00e9e, l\u2019Am\u00e9rique latine se r\u00e9sume \u00e0 quelques images tropicales. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Pour ma famille, le P\u00e9rou, c\u2019\u00e9tait Tintin dans \u201cLe temple du soleil\u201d&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, r\u00e9sume Jean-Marie Ansion. Fils de militaire, ce dernier est alors membre d\u2019un petit groupe pacifiste, le mouvement Gandhi. Ce qui lui pose un cas de conscience&nbsp;: de l\u2019avis g\u00e9n\u00e9ral, la lutte arm\u00e9e est la seule voie cr\u00e9dible pour \u00e9manciper les peuples du tiers-monde, de l\u2019Alg\u00e9rie au Vietnam. Gloria \u00e9clate d\u2019un rire sonore \u00e0 l\u2019\u00e9vocation des d\u00e9bats enflamm\u00e9s avec son amoureux&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Comment le pacifisme pouvait-il se combiner avec la gauche r\u00e9volutionnaire&#8239;? C\u2019\u00e9tait impossible.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Fille de militaire (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">mais d\u2019un militaire progressiste&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, insiste-t-elle), Gloria Helfer retrace l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qui animait nombre d\u2019\u00e9tudiants latinos \u00e0 Louvain, n\u00e9s au P\u00e9rou, en Colombie, au Mexique, au Salvador ou au Br\u00e9sil.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;Il y avait cette envie chez nous d\u2019agir pour lutter contre la pauvret\u00e9, mais pour y parvenir, il fallait \u00eatre un bon enseignant, un bon anthropologue, un bon \u00e9conomiste, un bon psychologue. Et donc il fallait se former&#8239;! C\u2019est pour \u00e7a que nous allions \u00e9tudier en Europe.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On passe du bureau au patio, o\u00f9 la conversation se poursuit sous un figuier de Barbarie, entre les bougainvilliers et les orchid\u00e9es et les anthuriums rouges. Un rafra\u00eechissant jus de maracuja s\u2019invite dans les verres. Gloria et Jean-Marie racontent l\u2019amour fulgurant, le mariage rapide, la premi\u00e8re fille n\u00e9e en Belgique, la d\u00e9cision d\u2019aller vivre au P\u00e9rou en 1972. Le gouvernement du g\u00e9n\u00e9ral progressiste Juan Velasco entend alors mener de front r\u00e9forme agraire, r\u00e9forme \u00e9ducative, r\u00e9formes de l\u2019industrie, de la p\u00eache et du commerce. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Mais nous pressentions que la r\u00e9forme de l\u2019\u00e9ducation serait celle qui soutiendrait toutes les autres, pour ce nouveau P\u00e9rou que nous voulions&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, indique Gloria Helfer. Entr\u00e9e au minist\u00e8re de l\u2019<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c9<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">ducation, elle participe \u00e0 l\u2019\u00e9laboration des nouveaux programmes, inspir\u00e9s par le th\u00e9oricien br\u00e9silien Paulo Freire, auteur d\u2019une \u00ab&#8239;p\u00e9dagogie de l\u2019opprim\u00e9&#8239;\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Mais en 1975, un putsch fait tomber Velasco. Un autre militaire lui succ\u00e8de, plus conservateur, qui d\u00e9fait la r\u00e9forme. La d\u00e9mocratie revient en 1978. Puis ce sont les ann\u00e9es de sang, l\u2019horrible guerre men\u00e9e par le Sentier lumineux. En 1990, Gloria Helfer devient ministre de l\u2019<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c9<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">ducation. Mais son mandat ne dure que quelques mois.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 2001, une commission de v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation est instaur\u00e9e au P\u00e9rou. Elle vise \u00e0 faire la lumi\u00e8re sur toutes les violations des droits humains commises au cours des vingt ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes. Le mod\u00e8le s\u2019inspire du processus enclench\u00e9 en Afrique du Sud apr\u00e8s la fin de l\u2019apartheid. La pr\u00e9sidence de la commission est confi\u00e9e \u00e0 Salomon Lerner Febres, docteur en philosophie de l\u2019universit\u00e9 de Louvain. Le rapport final est rendu public en 2023. Dans la foul\u00e9e, l\u2019ancien pr\u00e9sident Alberto Fujimori est condamn\u00e9 pour crimes contre l\u2019humanit\u00e9 et pour corruption, et plus tard emprisonn\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Vingt ans apr\u00e8s leur publication, les conclusions de la commission de v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation restent tr\u00e8s contest\u00e9es par la droite conservatrice. Celle-ci n\u2019a jamais admis que le document qualifie comme \u00ab&#8239;conflit arm\u00e9&#8239;\u00bb des \u00e9v\u00e9nements qui rel\u00e8vent selon elle de la lutte antiterroriste. Ces derni\u00e8res semaines, les tensions se sont encore accrues. Un climat pesant r\u00e8gne au P\u00e9rou depuis la destitution par le parlement, en d\u00e9cembre 2022, du pr\u00e9sident de gauche Pedro Castillo, apr\u00e8s seize mois de mandat. C\u2019est l\u2019ancienne vice-pr\u00e9sidente Dina Boluarte qui exerce aujourd\u2019hui la direction du pays. Elle est soutenue par une majorit\u00e9 parlementaire h\u00e9t\u00e9roclite, domin\u00e9e par deux partis d\u2019extr\u00eame droite. Keiko Fujimori, la fille de l\u2019ex-chef d\u2019\u00c9tat, a par trois fois \u00e9chou\u00e9 de justesse au second tour des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles (48,6&nbsp;%, 49,9&nbsp;% et 49,9&nbsp;% en 2011, 2016 et 2021). Les sondages la donnent favorite pour l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de 2026.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans ce contexte, Gloria Helner insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir, co\u00fbte que co\u00fbte, un regard complexe sur l\u2019histoire. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;La m\u00e9moire est un th\u00e8me cl\u00e9. Ceux qui ont caus\u00e9 ce d\u00e9sastre, cette mis\u00e8re humaine que furent les ann\u00e9es de violence, ne veulent pas qu\u2019on garde la m\u00e9moire. Ils veulent l\u2019oubli.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Juan Ansion\u00a0compl\u00e8te&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Le rapport de la commission de v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation, c\u2019est la meilleure recherche en sciences humaines qui ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e au P\u00e9rou, de loin&#8239;! Il n\u2019existe aucun travail comparable, que ce soit par la quantit\u00e9 de donn\u00e9es, la pr\u00e9cision des entretiens, la rigueur de leur r\u00e9colte, le s\u00e9rieux dans l\u2019analyse. Les n\u00e9gationnistes nient toute cette r\u00e9alit\u00e9-l\u00e0. Parce que les n\u00e9gationnistes nient tout. Y compris le r\u00e9chauffement climatique. Aujourd\u2019hui, personne n\u2019\u00e9coute personne. Mais ce rapport est l\u00e0 pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les veines ouvertes\u00a0<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Chaque pays d\u2019Am\u00e9rique latine a ses propres traumatismes. La m\u00eame exp\u00e9rience de la conqu\u00eate brutale et du colonialisme soude toutefois les peuples du continent. Leur sort ob\u00e9it aux m\u00eames structures, diss\u00e9qu\u00e9es par l\u2019\u00e9crivain uruguayen Eduardo Galeano dans un ouvrage m\u00e9morable, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ce livre-manifeste, paru en 1971, m\u00eale le reportage, l\u2019histoire, l\u2019\u00e9conomie. Il exhume la saga d\u00e9chirante de pays spoli\u00e9s. O\u00f9 l\u2019exploitation des indiens, des esclaves africains, puis d\u2019un prol\u00e9tariat r\u00e9duit \u00e0 la mis\u00e8re a permis l\u2019accumulation de fortunes gigantesques. O\u00f9 l\u2019extraction de l\u2019argent et de l\u2019\u00e9tain, les plantations de cannes \u00e0 sucre et de caoutchouc, les cultures du caf\u00e9 et du cacao ont autoris\u00e9 des gains colossaux. Mais o\u00f9 \u2013&nbsp;c\u2019est la trag\u00e9die de l\u2019Am\u00e9rique latine \u2013&nbsp;ces richesses ne reviennent jamais aux populations locales. Elles ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 aux armateurs d\u2019Anvers, aux n\u00e9gociants n\u00e9erlandais, aux banquiers anglais, aux capitalistes de Boston et de New York\u2026 \u00c0 quel prix humain&#8239;? Vers l\u2019an 1616, le gouverneur espagnol Juan de Solorzano remarquait que dans les mines de mercure de Huancavelica, au P\u00e9rou, \u00ab&#8239;les ouvriers meurent dans un d\u00e9lai de quatre ans en g\u00e9n\u00e9ral&#8239;\u00bb. \u00c0 la fin du XX<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> si\u00e8cle, dans le quartier de Casa Amarela, \u00e0 Recife, au nord-est du Br\u00e9sil, plus de la moiti\u00e9 des enfants meurent avant d\u2019atteindre leur premier anniversaire.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Eduardo Galeano soutient, chiffres \u00e0 l\u2019appui, que c\u2019est l\u2019exploitation sauvage de l\u2019Am\u00e9rique latine qui a en grande partie permis une accumulation de capital sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Laquelle a donn\u00e9 une impulsion d\u00e9cisive \u00e0 l\u2019essor industriel de l\u2019Europe et des \u00c9tats-Unis. L\u2019auteur met en \u00e9vidence une autre particularit\u00e9 latino-am\u00e9ricaine&nbsp;: la pr\u00e9sence d\u2019une oligarchie qui engrange des profits mais ne les r\u00e9investit pas dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9gionale. L\u2019\u00e9lite multiplie les d\u00e9penses d\u2019apparat, tandis que la valeur ajout\u00e9e file ailleurs. Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVII<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> si\u00e8cle, les entreprises n\u00e9erlandaises raffinent et commercialisent le sucre brut des Cara\u00efbes et du Br\u00e9sil. Dans les ann\u00e9es 1970, ce sont des firmes nord-am\u00e9ricains qui r\u00e9gissent le commerce du caf\u00e9 br\u00e9silien, et deux des cinq plus grandes firmes qui assurent l\u2019exportation du coton p\u00e9ruvien ont leur si\u00e8ge aux Etats-Unis.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019injustice permanente, visible partout, forme la trame des soci\u00e9t\u00e9s latino-am\u00e9ricaines. Elle a cr\u00e9\u00e9 un terrain propice aux confrontations violentes. Au P\u00e9rou, cette r\u00e9alit\u00e9 a pris une forme particuli\u00e8re avec l\u2019\u00e9mergence du Sentier lumineux. Les dirigeants de l\u2019organisation mao\u00efste avait th\u00e9oris\u00e9 la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">cuota del sangre<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, la cotisation du sang&nbsp;: non seulement in\u00e9vitable, mais souhaitable pour mener \u00e0 bien la r\u00e9volution. La r\u00e9ponse de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat fut souvent la r\u00e9pression. Le rapport de la commission de v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation \u00e9tablit le bilan du conflit arm\u00e9 \u00e0 69 280 morts et disparus, civils, militaires et gu\u00e9rilleros, entre 1980 et 2000.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Que faire de cette douleur-l\u00e0&#8239;? La commission a pr\u00e9conis\u00e9 la cr\u00e9ation d\u2019un mus\u00e9e de la m\u00e9moire. Apr\u00e8s maintes p\u00e9rip\u00e9ties, et l\u2019action r\u00e9solue de l\u2019\u00e9crivain Mario Vargas Llosa, qui a jou\u00e9 de toute son influence pour qu\u2019aboutisse le projet, le Lugar de la memoria (LUM) a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9 en 2015. Un fragile consensus se dessinait&nbsp;: tirer un trait sur la violence&#8239;; ne pas transmettre aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations le poids de la haine&#8239;; \u00e9viter de b\u00e2tir le renouveau sur l\u2019amn\u00e9sie.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 Lima, le LUM se dresse en haut d\u2019une falaise, comme adoss\u00e9 \u00e0 la ville immense, face \u00e0 l\u2019oc\u00e9an Pacifique. C\u2019est un ensemble de b\u00e9ton de facture brutaliste, avec les articles de la d\u00e9claration des droits humains grav\u00e9s dans de hautes colonnes. Depuis la plateforme qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du mus\u00e9e, sous une lumi\u00e8re aveuglante, orang\u00e9e, on observe le lent mouvement des parapentes dans le ciel, le roulis des vagues, on entend les coups de klaxon de la circulation infernale sur la route c\u00f4ti\u00e8re bord\u00e9e de palmiers.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, il r\u00e8gne un silence grave, presque un recueillement. Ce dimanche, il y a tr\u00e8s peu de touristes \u00e9trangers. La plupart des visiteurs sont des P\u00e9ruviens et des P\u00e9ruviennes, de tous les \u00e2ges et de toutes les classes sociales. Beaucoup d\u00e9filent en silence, s\u2019arr\u00eatent devant les panneaux explicatifs, fixent des photos parfois insoutenables. Des cartes refl\u00e8tent la dimension tr\u00e8s localis\u00e9e de la violence. La r\u00e9gion d\u2019Ayacucho, pourtant tr\u00e8s peu peupl\u00e9e, a concentr\u00e9 40&nbsp;% des victimes, pendant que de larges franges du territoire national restaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart du conflit. On mesure le travail d\u2019\u00e9quilibriste r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe du LUM&nbsp;: relater un d\u00e9chirement collectif, sans trahir les faits, mais en respectant la sensibilit\u00e9, les opinions de chaque visiteur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019une des parties les plus captivantes du mus\u00e9e est une salle parsem\u00e9e de piliers, qui sont autant d\u2019\u00e9crans vid\u00e9o diffusant chacun un t\u00e9moignage. Comme une polyphonie de la douleur. On entend un homme gay qui fut tortur\u00e9, cible du\u00a0\u00ab&#8239;nettoyage social&#8239;\u00bb ordonn\u00e9 par le MRTA&#8239;; une femme viol\u00e9e par des militaires&#8239;; la fille d\u2019un maire de la gauche nationaliste abattu par le Sentier lumineux&#8239;; un jeune \u00e9crivain, fils de deux dirigeants send\u00e9ristes tu\u00e9s en op\u00e9ration&#8239;; un paysan qui avait douze ans lors du massacre d\u2019Accomarca commis par l\u2019arm\u00e9e, o\u00f9 p\u00e9rirent son p\u00e8re et son petit fr\u00e8re de huit mois&#8239;; un militaire handicap\u00e9 \u00e0 vie apr\u00e8s un affrontement avec le MRTA\u2026 On en ressort avec la conviction que toutes les souffrances ne s\u2019annulent pas, ne se contredisent pas, mais se r\u00e9pondent et s\u2019additionnent. Reconna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 de chacune d\u2019elles n\u2019est en aucun cas relativiser les autres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La m\u00e9moire reste cependant un terrain de conflit. D\u00e9but janvier 2025, le gouvernement p\u00e9ruvien a s\u00e8chement limog\u00e9 le directeur du LUM, Manuel Burga. C\u2019est donc \u00e0 son domicile, et non \u00e0 son bureau d\u00e9sormais vide, que l\u2019on se rend pour le rencontrer. Cet historien, ancien recteur de l\u2019universit\u00e9 publique San Marcos, vit au huiti\u00e8me \u00e9tage d\u2019un immeuble dress\u00e9 dans le quartier d\u2019affaires de San Isidro, dans un vaste appartement au parquet lustr\u00e9, entre les murs d\u00e9cor\u00e9s de reproductions de Miro, Kandinsky et Picasso. L\u2019historien articule nettement, en p\u00e9dagogue, s\u2019arr\u00eate de temps \u00e0 autre pour v\u00e9rifier que l\u2019on prend bien note. Il a gard\u00e9 ses r\u00e9flexes de professeur, prend un plaisir manifeste \u00e0 exposer sa pens\u00e9e. Ponctue ses explications de petits rires amus\u00e9s. Il commente d\u2019une voix calme sa r\u00e9cente \u00e9viction. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Ceux qui ne vont pas au LUM supposent que le mus\u00e9e est une apologie du terrorisme. Bien s\u00fbr, \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir. Je n\u2019ai jamais sympathis\u00e9 avec aucune organisation terroriste.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Quelle ironie de l\u2019accuser de collusion avec les terroristes, lui qui n\u2019a jamais milit\u00e9 dans aucun parti, f\u00fbt-ce dans les temps tumultueux de sa jeunesse. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je me tenais \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019agitation et de la politique. Mais j\u2019observais que le P\u00e9rou \u00e9tait un pays avec une tr\u00e8s grande population pauvre, marginalis\u00e9e. Depuis toujours, le P\u00e9rou a fonctionn\u00e9 fondamentalement pour une \u00e9lite cr\u00e9ole, lim\u00e9nienne, qui vit dans l\u2019entre-soi, et qui se concentre exactement dans ce quartier o\u00f9 je vis aujourd\u2019hui.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Manuel Burga \u00e9clate de rire, et ajoute&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c7a m\u2019a toujours d\u00e9go\u00fbt\u00e9 un peu.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En tant qu\u2019historien, il d\u00e9fend la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019entretenir la m\u00e9moire. Salue l\u2019initiative de ces deux jeunes Belgo-P\u00e9ruviens qui ont choisi de se confronter \u00e0 un pass\u00e9 complexe. Il a rencontr\u00e9 David Mendez alors que celui-ci menait ses premi\u00e8res recherches. Il lui avait ouvert toutes les archives du LUM. En \u00e9change, il avait demand\u00e9 au jeune chanteur venu de Bruxelles un concert gratuit dans l\u2019auditorium du mus\u00e9e, qui porte le nom du pr\u00eatre belge Hubert Lanssier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Manuel Burga a \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 San Marcos quelques ann\u00e9es avant Victor Mendez et Isabel Yepez. M\u00eame s\u2019il ne les a pas connus, il sait dans quel bain les parents de David et Marisel ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;La r\u00e9volution cubaine, c\u2019\u00e9tait vu comme l\u2019heure de l\u2019Am\u00e9rique latine&#8239;! Cuba a mis les horloges l\u00e0 o\u00f9 elles devaient \u00eatre.\u00a0Toute la jeunesse de San Marcos \u00e9tait une jeunesse progressiste, convaincue que le chemin de l\u2019histoire passait par Cuba. Victor et Isabel burent les id\u00e9es et l\u2019atmosph\u00e8re de leur \u00e9poque. Les jeunes \u00e9taient de gauche. Maintenant, il semblerait que les jeunes soient de droite. Parce que c\u2019est une autre p\u00e9riode historique. On ne devrait ni s\u2019en offusquer, ni s\u2019en \u00e9tonner.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Effervescence \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du th\u00e9\u00e2tre Yuyachkani. La file s\u2019allonge jusque sur la rue. Les deux cents places ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9es, mais de nombreuses personnes sont venues malgr\u00e9 tout, ce vendredi soir, dans l\u2019espoir de pouvoir assister \u00e0 la premi\u00e8re repr\u00e9sentation de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Recordar c\u2019est vivre \u00e0 nouveau<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Bon an, mal an, le public s\u2019installe sur les gradins en bois, dans ce haut lieu du th\u00e9\u00e2tre alternatif p\u00e9ruvien depuis les ann\u00e9es 1970. Peu apr\u00e8s 20 heures, les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent. David et Marisel apparaissent sur sc\u00e8ne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En Belgique, la pi\u00e8ce \u00e9tait aux deux tiers en fran\u00e7ais, un tiers en espagnol sous-titr\u00e9. Au P\u00e9rou, les proportions s\u2019inversent. En mots, en gestes, le fr\u00e8re et la s\u0153ur explorent \u00e0 t\u00e2tons l\u2019engagement de leurs parents, leurs dilemmes \u00e9thiques, l\u2019histoire du P\u00e9rou\u2026 Les insertions musicales donnent \u00e0 la pi\u00e8ce sa couleur unique. David s\u2019assied sur le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">caj\u00f3n<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, et tout en le frappant des mains, rappelle l\u2019origine afro-p\u00e9ruvienne de cette caisse en bois popularis\u00e9e par le r\u00e9pertoire flamenco. Apr\u00e8s une allusion furtive, et dr\u00f4le, \u00e0 Manu Chao, il s\u2019empare du charango, petite guitare des r\u00e9gions andines, et joue quelques notes de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">El pueblo unido jamas sera vencido<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Quelques notes, pas plus, car ici chacun reconna\u00eet imm\u00e9diatement l\u2019hymne embl\u00e9matique du groupe chilien Quilapayun, bande-son de toutes les luttes. Lorsque David et Marisel entonnent <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">El plebeyo <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">(le pl\u00e9b\u00e9ien), une tr\u00e8s ancienne valse p\u00e9ruvienne, toute la salle reprend spontan\u00e9ment les paroles en ch\u0153ur.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ambiance soudain plus grave quand Marisel \u00e9voque la d\u00e9tention de sa tante et prononce le nom de Nelly Evans. Un murmure parcourt la salle. Dans le public, presque tout le monde conna\u00eet le patronyme de cette ancienne dirigeante du Sentier lumineux, associ\u00e9 aux pires heures du terrorisme. David joue \u00e0 la guitare la m\u00e9lodie de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Zorba le grec<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Le moment est d\u2019une intensit\u00e9 d\u2019autant plus vive qu\u2019Adelaida Mendez assiste \u00e0 la pi\u00e8ce, assise quelque part dans la salle. Nouveau trouble, plus tard, quand Marisel raconte qu\u2019elle prom\u00e8ne son fils pr\u00e8s du lac de Louvain-la-Neuve, et que celui-ci lui demande pourquoi son grand-p\u00e8re est mort dans cette grande eau calme.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Au final, ce n\u2019est pas une photographie exacte de l\u2019histoire que propose la pi\u00e8ce, mais sa version rem\u00e2ch\u00e9e, tritur\u00e9e, pass\u00e9e au tamis du temps qui passe. Elle flotte encore dans les esprits quand on se retrouve, deux heures apr\u00e8s la sortie du th\u00e9\u00e2tre, dans un bar de Miraflores, au milieu de la nuit. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Depuis que je me suis lanc\u00e9 dans la conception de cette \u0153uvre, j\u2019ai mal au dos. Je me r\u00e9veille chaque jour \u00e0 quatre heures du matin&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, confie David. S\u2019il ouvre la voie \u00e0 la r\u00e9silience, le travail de m\u00e9moire a aussi ses zones de tension.<\/span><\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-rouge<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 1953, le Coll\u00e8ge pour l\u2019Am\u00e9rique latine est fond\u00e9 \u00e0 Louvain. Il a pour mission de pr\u00e9parer les pr\u00eatres belges candidats \u00e0 un d\u00e9part outre-Atlantique. Au programme&nbsp;: philosophie, th\u00e9ologie, cours d\u2019espagnol et de portugais, le\u00e7ons d\u2019histoire, de g\u00e9ographie et de litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaines. Le Coll\u00e8ge accueille aussi des pr\u00eatres et s\u00e9minaristes latino-am\u00e9ricains venus se former \u00e0 Louvain. Du fait de son caract\u00e8re catholique, l\u2019universit\u00e9 b\u00e9n\u00e9ficie de la confiance de la haute soci\u00e9t\u00e9 latino-am\u00e9ricaine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est ainsi qu\u2019en 1954, un jeune pr\u00eatre colombien arrive \u00e0 Louvain pour \u00e9tudier la sociologie. Il est issu d\u2019une famille de la bourgeoisie lib\u00e9rale, mais non catholique. Il a d\u00e9couvert par lui-m\u00eame le christianisme. Il s\u2019est enthousiasm\u00e9 pour ce J\u00e9sus qui fr\u00e9quente les infr\u00e9quentables, snobe les nantis, et affirme qu\u2019il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d\u2019une aiguille que pour un riche d\u2019entrer au royaume des cieux.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La m\u00e8re de Camilo Torres l\u2019accompagne lors de ses premiers mois en Belgique. Le pr\u00eatre vit avec elle dans un appartement de la Bondgenotenlaan, pr\u00e8s de la gare. L\u2019endroit devient le lieu de rassemblement des \u00e9tudiants latinos. Les soir\u00e9es y sont anim\u00e9es. Camilo Torres d\u00e9m\u00e9nage ensuite dans une r\u00e9sidence \u00e9tudiante \u00e0 Heverlee. Il se familiarise avec les r\u00e9alit\u00e9s sociales belges. D\u2019un naturel liant, il noue de nombreux contacts en dehors de l\u2019universit\u00e9. Il se rend souvent dans une paroisse de la banlieue de Li\u00e8ge o\u00f9 il d\u00e9couvre le quotidien des mineurs et des m\u00e9tallurgistes. Son dynamisme, sa vivacit\u00e9 d\u2019esprit \u00e9patent l\u2019un de ses professeurs de sociologie, le chanoine Fran\u00e7ois Houtart.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9veil politique de Camilo Torres a pour toile de fond l\u2019antagonisme Est-Ouest de la guerre froide. Comme dans un jeu d\u2019\u00e9checs, les deux ma\u00eetres du monde \u2013&nbsp;\u00c9tats-Unis et Union sovi\u00e9tique \u2013&nbsp;avancent leurs pions. Tentent d\u2019affaiblir l\u2019adversaire, en \u00e9vitant la confrontation directe. L\u2019Asie, l\u2019Am\u00e9rique latine et l\u2019Afrique ne comptent que comme terrain de jeu de leurs man\u0153uvres. Dans les pays du Sud, un m\u00e9contentement s\u2019affirme peu \u00e0 peu. Face aux deux grands blocs, un \u00ab&#8239;troisi\u00e8me monde&#8239;\u00bb s\u2019annonce. En 1955, la conf\u00e9rence de Bandung, en Indon\u00e9sie, r\u00e9unit pour la premi\u00e8re fois les repr\u00e9sentants de vingt-neuf pays d\u2019Asie et d\u2019Afrique. Parmi les orateurs vedettes du nouvel axe, se trouvent le pr\u00e9sident indon\u00e9sien Sokarno, le pr\u00e9sident \u00e9gyptien Nasser et le Premier ministre indien Nehru. Ce dernier invente une expression qui fera flor\u00e8s. Il parle de \u00ab&#8239;non-alignement&#8239;\u00bb, car ces acteurs refusent de se situer dans l\u2019orbite sovi\u00e9tique ou \u00e9tasunienne.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Am\u00e9rique latine reste d\u2019abord \u00e0 l\u2019\u00e9cart de ce mouvement. Et pour cause&nbsp;: les \u00c9tats-Unis la consid\u00e8rent comme leur chasse gard\u00e9e. Tout au long du XX<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> si\u00e8cle, ils se livrent \u00e0 de multiples interventions militaires, \u00e0 visage plus ou moins d\u00e9couvert, en Ha\u00efti, au Mexique, en Colombie, en R\u00e9publique dominicaine, au Guatemala\u2026 Le message est clair&nbsp;: ils ne laisseront pas les gouvernements de ces pays prendre des positions contraires aux int\u00e9r\u00eats \u00e9tasuniens. Mais bient\u00f4t, un \u00e9v\u00e9nement bouleverse la donne. Le 2 d\u00e9cembre 1956, quatre-vingt-deux gu\u00e9rilleros d\u00e9barquent sur la c\u00f4te sud-est de Cuba. Ils sont emmen\u00e9s par un avocat volubile, Fidel Castro. Un m\u00e9decin argentin les accompagne&nbsp;: Ernesto Guevara, que Castro a rencontr\u00e9 lors de son exil au Mexique. Ses camarades le surnomment <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Che<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Pourchass\u00e9s par les troupes du dictateur Fulgencio Batista, les gu\u00e9rilleros tiennent bon. Ils s\u2019organisent dans les montagnes. La r\u00e9bellion grandit. Le 8<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">janvier 1959, Fidel Castro et ses hommes entrent dans La Havane. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Cuba 1959, \u00e7a change tout&#8239;! C\u2019est un catalyseur \u00e9norme<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00e9nonce Guy Bajoit, professeur \u00e9m\u00e9rite de sociologie \u00e0 l\u2019UCLouvain<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. \u00c7a donne \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019Am\u00e9rique latine une esp\u00e8ce de mod\u00e8le dont la gauche se saisit et qu\u2019elle essaye de reproduire. C\u2019est ce qui place aussi l\u2019Am\u00e9rique latine au centre de l\u2019attention, en Europe et ailleurs.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Camilo Torres suit ces \u00e9v\u00e9nements \u00e0 distance, mais avec attention. Il a quitt\u00e9 la Belgique fin 1958, une poign\u00e9e de jours avant que le r\u00e9gime de Batista ne s\u2019effondre. De retour en Colombie, il fonde \u00e0 l\u2019universit\u00e9 nationale de Bogota la premi\u00e8re facult\u00e9 de sociologie. Toute l\u2019Am\u00e9rique latine vibre bient\u00f4t d\u2019un m\u00eame \u00e9lan. Des mouvements de gu\u00e9rilla apparaissent en Argentine, en Bolivie, au Br\u00e9sil, au Guatemala, au Venezuela\u2026 En Colombie, le Parti communiste parvient \u00e0 organiser des groupes de paysans dans des zones rurales qui \u00e9chappent au contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat&nbsp;: ce sont les \u00ab&#8239;r\u00e9publiques ind\u00e9pendantes&#8239;\u00bb. Face \u00e0 la r\u00e9pression de l\u2019arm\u00e9e pour les \u00e9radiquer, les groupes rebelles se structurent. Cela donne naissance, en mai 1964, aux Forces arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires de Colombie (FARC). <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Les gu\u00e9rillas sont un probl\u00e8me social dont les racines se confondent avec celles du pays lui-m\u00eame. C\u2019est pour cette raison qu\u2019il est inutile de les condamner en se servant de qualificatifs moraux&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, d\u00e9clare Camilo Torres dans une interview en 1966.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Peu \u00e0 peu, le regard du pr\u00eatre s\u2019aiguise. Sa fibre sociale, sa compassion pour les d\u00e9munis demeurent, mais ses analyses se font plus tranchantes. Dans une \u00e9mission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, il explique son cheminement&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Quand j\u2019ai compris que la charit\u00e9, l\u2019amour, pour \u00eatre v\u00e9ritables et sinc\u00e8res, devaient \u00eatre efficaces, j\u2019ai compris qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire de l\u2019unir \u00e0 la science. C\u2019est pour cette raison que je suis devenu sociologue. Mais en \u00e9tudiant la sociologie, je me suis rendu compte que pour donner \u00e0 manger aux masses, pour donner une \u00e9ducation aux masses, l\u2019aum\u00f4ne du paternalisme ne suffisait pas. Et qu\u2019il fallait organiser notre soci\u00e9t\u00e9 de mani\u00e8re diff\u00e9rente.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le charisme de Camilo Torres op\u00e8re. Sa popularit\u00e9 dans l\u2019opinion publique grandit. Il fonde un hebdomadaire, sillonne le pays pour acc\u00e9l\u00e9rer la prise de conscience des milieux populaires, tente d\u2019unir les organisations progressistes divis\u00e9es. Ce virage \u00e0 gauche explicite lui vaut l\u2019hostilit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e de la hi\u00e9rarchie de l\u2019\u00c9glise colombienne. Camilo Torres demande sa \u00ab&#8239;r\u00e9duction \u00e0 l\u2019\u00e9tat la\u00efc&#8239;\u00bb. En janvier 1966, il rejoint dans les montagnes les gu\u00e9rilleros de l\u2019ELN, un mouvement de gu\u00e9rilla d\u2019inspiration castriste. Dans une lettre ouverte \u00e0 ses compatriotes, reprise par les principaux journaux du pays, il annonce avoir pris un chemin sans retour&nbsp;: \u00ab&#8239;Dans les moments o\u00f9 le d\u00e9sespoir du peuple atteignait ses limites extr\u00eames, les classes dirigeantes trouvaient toujours un moyen pour tromper le peuple, le d\u00e9tourner de la lutte, et l\u2019apaiser par de nouvelles formules qui aboutissaient toujours au m\u00eame r\u00e9sultat&nbsp;: pour le peuple, la souffrance, pour les riches, le bien-\u00eatre.&#8239;\u00bb Il conclut que seule la lutte arm\u00e9e peut am\u00e9liorer le sort du peuple. Le 15 f\u00e9vier de la m\u00eame ann\u00e9e 1966, il est tu\u00e9 dans un accrochage avec l\u2019arm\u00e9e. La presse publie la photo de son cadavre, la barbe hirsute, les yeux gonfl\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Sa mort embarrasse les dignitaires catholiques, aussi bien en Europe qu\u2019en Am\u00e9rique latine. On s\u2019interroge&nbsp;: comment une telle \u00ab&#8239;d\u00e9rive&#8239;\u00bb a-t-elle \u00e9t\u00e9 possible&#8239;? Beaucoup soulignent le r\u00f4le de Louvain dans sa radicalisation. Le pr\u00eatre, \u00e9quilibr\u00e9 avant son d\u00e9part pour la Belgique, en serait revenu subversif. C\u2019est la th\u00e8se soutenue, en mars 1966, par le th\u00e9ologien colombien Vicente Andrade, dans un texte qui analyse la fin de vie dramatique de Camilo Torres&nbsp;: \u00ab&#8239;On l\u2019envoya faire des \u00e9tudes de sp\u00e9cialisation \u00e0 Louvain, centre d\u2019agitation id\u00e9ologique impropre \u00e0 ceux dont la formation spirituelle n\u2019a pas de bases solides\u2026&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain acquiert la r\u00e9putation d\u2019une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">universidad roja<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, une universit\u00e9 rouge. Dans les milieux conservateurs latino-am\u00e9ricains, on consid\u00e8re d\u00e9sormais d\u2019un \u0153il critique cette ville belge dont les \u00e9tudiants reviennent avec des id\u00e9es radicalis\u00e9es. Louvain est d\u2019autant plus montr\u00e9e du doigt qu\u2019elle a contribu\u00e9 \u00e0 former un autre rebelle charismatique de l\u2019\u00c9glise latino-am\u00e9ricaine.<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Gustavo Guttierez a grandi \u00e0 Barranco, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ce n\u2019\u00e9tait pas encore Lima. Durant son adolescence, il a souffert d\u2019ost\u00e9omy\u00e9lite, une grave infection osseuse. Six ann\u00e9es durant, il a d\u00fb rester alit\u00e9. Il en a gard\u00e9 pour toujours une empathie pour les fragilit\u00e9s humaines. De 1951 \u00e0 1954, il \u00e9tudie la philosophie et la psychologie \u00e0 Louvain. Ordonn\u00e9 pr\u00eatre en 1959, il enseigne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 catholique de Lima tout en s\u2019occupant d\u2019une paroisse dans le quartier pauvre de Rimac. En juillet 1968, \u00e0 Chimbote, il donne une conf\u00e9rence intitul\u00e9e&nbsp;: \u00ab&#8239;Vers une th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration.&#8239;\u00bb C\u2019est l\u2019acte fondateur d\u2019un mouvement qui va rayonner dans le monde entier, en particulier dans les pays du Sud. Du m\u00eame coup, Gustavo Guttierez devient la figure de proue du courant contestataire au sein de l\u2019\u00c9glise catholique. Le sens m\u00eame du message chr\u00e9tien est de d\u00e9fendre \u00ab&#8239;une option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres&#8239;\u00bb, argumente-t-il.\u00a0\u00ab&#8239;La pauvret\u00e9 n\u2019est pas une fatalit\u00e9, c\u2019est une condition&#8239;; ce n\u2019est pas une infortune, c\u2019est une injustice. Elle est le r\u00e9sultat de structures sociales et de cat\u00e9gories mentales et culturelles, elle est li\u00e9e au mode de construction de la soci\u00e9t\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Carmen Lora l\u2019a bien connu. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Malgr\u00e9 ses livres traduits dans le monde entier et le succ\u00e8s international de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, au P\u00e9rou, Gustavo n\u2019\u00e9tait pas per\u00e7u comme le leader de ce courant. Tout le monde le voyait comme une personnalit\u00e9 tellement simple\u2026 Ce qui impressionnait, c\u2019\u00e9tait sa capacit\u00e9 de communication et d\u2019\u00e9coute.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, du Br\u00e9sil \u00e0 la Colombie, dans les c\u00e9nacles dirigeants, grandit l\u2019id\u00e9e que la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration constitue une menace majeure, et que ses adeptes sont des communistes. Au P\u00e9rou, les m\u00e9dias relaient des rumeurs selon lesquelles Gustavo Guttierez serait un ami d\u2019Abimael Guzman, le leader du Sentier lumineux. Le d\u00e9calage est immense entre ce cur\u00e9 de quartier, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">padre Gustavo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, si sympathique, et le portrait d\u00e9moniaque qu\u2019en dressent les m\u00e9dias de droite. Cela donne lieu \u00e0 des sc\u00e8nes cocasses, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9 reste rare. Un jour, Gustavo se retrouve face \u00e0 un homme qui lui parle d\u2019un horrible pr\u00eatre communiste d\u00e9nomm\u00e9 Gustavo Guttierez. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je suis cet homme-l\u00e0&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, r\u00e9pond Gustavo \u00e0 son interlocuteur m\u00e9dus\u00e9.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Pendant ce temps, la cohorte des \u00e9tudiants latino-am\u00e9ricains \u00e0 Louvain grandit.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;L\u00e0-bas, entre Latinos, nous d\u00e9couvrions que nous parlions la m\u00eame langue, que nous partagions les m\u00eames probl\u00e8mes&#8239;\u00bb, <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">relate Gloria Helfer<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Un club de musique latino-am\u00e9ricaine se cr\u00e9e dans un des locaux de l\u2019universit\u00e9. On y passe en boucle<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> La pollera colora<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, l\u2019un des standards de la cumbia colombienne. Un jour, des affiches annoncent la venue d\u2019Helder Camara, \u00ab&#8239;l\u2019\u00e9v\u00eaque des pauvres&#8239;\u00bb, l\u2019une des grandes figures de la th\u00e9ologie de la Lib\u00e9ration, opposant r\u00e9solu au pouvoir militaire alors install\u00e9 au Br\u00e9sil.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;Nous nous sommes pr\u00e9cipit\u00e9s pour \u00e9couter sa conf\u00e9rence dans le plus grand auditoire de Louvain.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Un soir, nous avons organis\u00e9 une sorte de ballet, o\u00f9 les \u00e9tudiants de chaque nationalit\u00e9 pr\u00e9sentaient une danse de leur pays<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, poursuit Gloria Helfer<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. J\u2019ai dans\u00e9 une marinera typique du P\u00e9rou. Des \u00e9tudiants de gauche latinos m\u2019ont reproch\u00e9 d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 ce spectacle. Selon eux, \u00e7a ne cadrait pas avec l\u2019image que nous devions donner de nos pays. Ils avaient une vision tr\u00e8s rigoriste du militantisme.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Am\u00e9rique latine de ces ann\u00e9es-l\u00e0 est secou\u00e9e par une vague de coups d\u2019\u00c9tat militaires de droite&nbsp;: apr\u00e8s le Br\u00e9sil en 1964, c\u2019est au tour de la Bolivie en 1971, du Chili et de l\u2019Uruguay en 1973, du P\u00e9rou en 1975, de l\u2019Argentine en 1976\u2026 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Alors arrivent d\u2019autres \u00e9tudiants latinos, des r\u00e9fugi\u00e9s porteurs \u00e0 la fois d\u2019une exp\u00e9rience douloureuse et d\u2019une aspiration au changement tr\u00e8s forte<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, commente Michel Molitor, professeur \u00e9m\u00e9rite de sociologie<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ils vont aussi partager avec leurs coll\u00e8gues toute leur sensibilit\u00e9, leur discours, leur col\u00e8re, leur souffrance.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-merde<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il n\u2019est pas rare que l\u2019\u00e9mulsion latino-am\u00e9ricaine d\u00e9borde, et infuse jusque dans les esprits d\u2019\u00e9tudiants belges, jusque-l\u00e0 de bon aloi. C\u2019est en gros ce qui arrive \u00e0 un fils de boucher-charcutier qui a grandi \u00e0 Roclenge, dans la vall\u00e9e du Geer, \u00e0 la jonction des provinces de Li\u00e8ge et du Limbourg. Conrad Detrez fr\u00e9quente le coll\u00e8ge Saint-Hadelin de Vis\u00e9, puis le coll\u00e8ge Saint-Lambert de Herstal, avant d\u2019entrer au petit s\u00e9minaire de Saint-Trond. Il se dirige vers la pr\u00eatrise. Pourquoi&#8239;? Il livrera la r\u00e9ponse dans un de ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais entr\u00e9 au s\u00e9minaire parce que je n\u2019aimais pas la vie que les gens m\u00e8nent. Leurs travaux, leurs passe-temps, l\u2019usine, le commerce, le mariage et leurs conversations ne me disaient rien, je cherchais autre chose, une autre vie et cette vie, on me l\u2019avait d\u00e9montr\u00e9, c\u2019\u00e9tait celle des pr\u00eatres.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Conrad Detrez arrive \u00e0 Louvain en 1959. Il loge au Coll\u00e8ge pour l\u2019Am\u00e9rique latine, situ\u00e9 dans un ancien monast\u00e8re r\u00e9demptoriste, sur la Tervuursestraat. Il y partage le quotidien avec septante autres \u00e9tudiants, belges, fran\u00e7ais, n\u00e9erlandais, mais aussi costaricains, nicaraguayens, argentins, v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liens, mexicains\u2026 Les grandes gr\u00e8ves de l\u2019hiver 1960, le r\u00e9gionalisme wallon d\u00e9grossissent sa conscience politique. Plus tard, bien plus tard, dans son roman <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019herbe \u00e0 br\u00fbler<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, Conrad Detrez racontera sur un mode hilarant la mont\u00e9e des tensions linguistiques qui vont mener \u00e0 la scission de l\u2019universit\u00e9, et au d\u00e9m\u00e9nagement de la section francophone vers Louvain-la-Neuve. Pour l\u2019heure, il n\u2019est qu\u2019un s\u00e9minariste parmi d\u2019autres. Il assiste aux manifestations de milliers d\u2019\u00e9tudiants flamands qui d\u00e9pavent les trottoirs et bloquent la circulation. Il voit un climat d\u2019agitation et de bagarres gagner la ville. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> sa grande surprise, la plupart des Latinos prennent parti pour les Flamands&nbsp;: selon leur grille d\u2019analyse, les francophones se comporteraient en colons dans une ville flamande.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Plus tard aussi, il relatera la forte impression que lui a laiss\u00e9e la conversation avec un \u00e9tudiant br\u00e9silien qui juge d\u00e9risoires les arguties belgo-belges. \u00ab&#8239;Chez lui, \u00e9crit Conrad Detrez, on se divise sur des choses plus graves&nbsp;: la torture, la faim, la gu\u00e9rilla, la mis\u00e8re, tout ce qui fait le tran-tran de l\u2019Am\u00e9rique du Sud. Et il me d\u00e9peint une fresque pleine de bouches tordues, de sang, de bras d\u00e9chiquet\u00e9s, parle d\u2019hommes qu\u2019on \u00e9mascule, de jeunes gens qu\u2019on ligote sur des enclumes, de ventres de m\u00e8re que d\u00e9vorent, avec leurs f\u0153tus, des rats.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Une photo existe o\u00f9 l\u2019on voit Conrad Detrez entour\u00e9 de son p\u00e8re, de sa s\u0153ur, de son fr\u00e8re, sur un quai du port d\u2019Anvers en 1962. L\u2019\u00e9tudiant a dans sa poche un billet pour un long voyage en paquebot vers le Br\u00e9sil. \u00ab&#8239;J\u2019ai quitt\u00e9 Louvain comme on quitte, recru d\u2019air vici\u00e9, un w.-c. public&#8239;\u00bb, dira-t-il.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La suite, il la raconte dans ses romans \u00e0 tonalit\u00e9 autobiographique&nbsp;: le travail dans les bidonvilles, l\u2019engagement aupr\u00e8s de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, le rapprochement avec des militants marxistes, l\u2019activisme syndical, les cellules militantes, les ouvriers de la sid\u00e9rurgie, les nuits de carnaval torrides, le sexe sur la plage, les poursuites par la police du r\u00e9gime, la fuite en Uruguay, le retour au Br\u00e9sil, Volta Redonda, Bahia, Rio, la clandestinit\u00e9, les interrogatoires \u00e0 coups de poings, le visage aplati par la botte des soldats, les tortures \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, tout nu sur une table de fer, et finalement l\u2019expulsion vers l\u2019Europe\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Conrad Detrez ne trouve sa voie ni dans la pr\u00eatrise, ni dans la r\u00e9volution. Une vie d\u2019\u00e9crivain s\u2019ouvre \u00e0 lui. Il re\u00e7oit le prix Renaudot 1978 pour <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019herbe \u00e0 br\u00fbler<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Dans la premi\u00e8re partie du livre, sur un mode farcesque, il affuble de toutes sortes de qualificatifs\u00a0ironiques ou sarcastiques la cit\u00e9 d\u2019\u00c9rasme o\u00f9 son destin s\u2019est jou\u00e9&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-grande<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-merde<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-sainte<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Fille de m\u00e9decin, Chantal Mouffe\u00a0a grandi \u00e0 Lambusart, village minier proche de Charleroi. Elle est inscrite \u00e0 l\u2019institut Paridens de Beaumont, avant d\u2019\u00e9tudier la philosophie\u00a0\u00e0 Louvain. \u00ab&#8239;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 dire vrai, j\u2019ai tout fait sauf \u00e9tudier la philosophie&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, confessera-t-elle<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Elle est pr\u00e9sidente de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des \u00e9tudiants de Louvain, r\u00e9dactrice en chef du journal \u00e9tudiant, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Escholier<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, \u00e9dit\u00e9 en format A4 et financ\u00e9 par les autorit\u00e9s de l\u2019universit\u00e9, sous la supervision directe d\u2019un chanoine. Lequel n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re la direction de gauche que l\u2019\u00e9tudiante carolo donne \u00e0 la publication.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Deux \u00e9v\u00e9nements creusent sa conscience politique&nbsp;: la r\u00e9volution cubaine et la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Dans la vieille ville de Louvain, Chantal Mouffe est active dans les r\u00e9seaux de soutien au FLN alg\u00e9rien. Elle passe beaucoup de temps avec les \u00e9tudiants latinos. Se marie avec un Colombien. Fin 1967, elle arrive \u00e0 Bogota, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;pour faire la r\u00e9volution&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, comme elle le dira plus tard. Le projet initial est d\u2019organiser une \u00e9cole de cadres syndicaux, mais le Parti communiste emp\u00eache le projet d\u2019aboutir. La r\u00e9volution report\u00e9e sine die, Chantal Mouffe entame une carri\u00e8re acad\u00e9mique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 nationale de Bogota. Elle reste six ans en Colombie, puis enseigne dans plusieurs institutions prestigieuses, \u00e0 Harvard, \u00e0 Princeton, au Coll\u00e8ge international de philosophie \u00e0 Paris, et \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Westminster enfin.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Chantal Mouffe est d\u00e9sormais en couple avec le philosophe argentin Ernesto Laclau, qui sera son compagnon pendant trente ans. En 1985, elle cosigne avec lui <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialistes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. L\u2019ouvrage, r\u00e9dig\u00e9 en anglais et rapidement traduit en espagnol, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le texte fondateur de toute une lign\u00e9e. Dans un contexte d\u2019offensive n\u00e9olib\u00e9rale (Reagan, Thatcher) et de retomb\u00e9e de la contestation post-68, Chantal Mouffe et Ernesto Laclau y dessinent une nouvelle voie pour la gauche, en s\u2019\u00e9cartant \u00e0 la fois de la social-d\u00e9mocratie et du marxisme orthodoxe. Pour les deux auteurs, la spirale de l\u2019\u00e9chec doit \u00eatre enray\u00e9e en formulant un discours qui unifie les r\u00e9sistances \u00e9parses qui \u00e9manent de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: revendications sociales et \u00e9conomiques, mais aussi \u00e9cologistes, f\u00e9ministes, antiracistes, indig\u00e8nes\u2026 Laclau et Mouffe ne nient pas l\u2019importance des classes sociales, mais il lui pr\u00e9f\u00e8re la notion de \u00ab&#8239;peuple&#8239;\u00bb, qui permet de mieux catalyser l\u2019\u00e9nergie des diff\u00e9rentes luttes. Leur ouvrage trouve un \u00e9cho particulier en Am\u00e9rique latine. Malgr\u00e9 les ann\u00e9es pass\u00e9es en Angleterre, o\u00f9 elle vit d\u00e9sormais, Chantal Mouffe continue de parler l\u2019espagnol avec l\u2019accent colombien, et le fran\u00e7ais avec l\u2019accent carolo.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">*<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Mai 2025, dans un coin de Louvain-la-Neuve o\u00f9 la toponymie a des airs de jardin botanique. La rue de la Sarriette voisine avec la place de la Marjolaine, la rue de la Citronnelle, la place des Girofl\u00e9es et la rue de l\u2019Ang\u00e9lique. Guy Bajoit, 88 ans, vit rue des Primev\u00e8res. Depuis la gare, on y acc\u00e8de en remontant la scav\u00e9e du Bi\u00e9reau, un \u00e9troit sentier pav\u00e9 creus\u00e9 dans la terre, presque cach\u00e9 dans le feuillage des arbres. C\u2019est l\u2019une des rares traces de l\u2019ancienne campagne braban\u00e7onne dans une ville nouvelle qui a tout aplati pour s\u2019\u00e9riger.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Guy Bajoit a grandi dans une famille ouvri\u00e8re o\u00f9 l\u2019on parlait wallon. P\u00e8re conducteur de train, m\u00e8re couturi\u00e8re \u00e0 domicile. En 1961, apr\u00e8s des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur commercial, il entre \u00e0 l\u2019administration de l\u2019universit\u00e9, en charge des budgets et finances. Peu \u00e0 peu, il ouvre les yeux sur les in\u00e9galit\u00e9s qui traversent le monde. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je lisais sur les pays du Sud, sur le tiers-monde. Je lisais, je lisais, je lisais&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Un livre est d\u00e9cisif dans sa prise de conscience, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">G\u00e9ographie de la faim<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, du m\u00e9decin br\u00e9silien Josu\u00e9 De Castro. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il d\u00e9crit les enfants de Sao Paulo qui attendent que le camion-poubelle arrive et d\u00e9verse son chargement sur la montagne des immondices, dont ils mangeront les restes. L\u2019image m\u2019a boulevers\u00e9. Elle ne m\u2019a jamais quitt\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Guy Bajoit confie ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me au recteur de l\u2019universit\u00e9, \u00c9douard Massaux.<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">Un dialogue s\u2019engage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">&#8211; Je ne peux plus supporter de passer mes journ\u00e9es \u00e0 faire des bilans financiers alors que deux enfants sur trois dans le monde meurent de faim.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">&#8211; Qu\u2019est-ce que tu veux faire&#8239;?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">&#8211; Contribuer \u00e0 changer cela.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Ni une, ni deux, Guy Bajoit cr\u00e9e le Secr\u00e9tariat du tiers-monde. Le nouvel organe vise \u00e0 soutenir, notamment via des bourses d\u2019\u00e9tude, les jeunes intellectuels asiatiques, africains et latino-am\u00e9ricains. Il s\u2019installe au c\u0153ur de l\u2019administration universitaire, dans les anciennes halles qui servaient au Moyen \u00c2ge de salle de vente aux drapiers, soutenues par des piliers vieux de cinq si\u00e8cles. Des conf\u00e9rences s\u2019organisent&nbsp;: on y entend le sociologue fran\u00e7ais Alain Touraine, l\u2019\u00e9conomiste marxiste \u00e9gyptien Samir Amin, l\u2019\u00e9conomiste Andr\u00e9 Gunder Frank, d\u2019origine allemande, mais install\u00e9 en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 ses th\u00e9ories exercent une influence consid\u00e9rable sur la gauche r\u00e9volutionnaire, notamment le MIR chilien. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;On avait le soutien d\u2019\u00c9douard Massaux<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, rapporte Guy Bajoit<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. C\u2019\u00e9tait un pr\u00eatre progressiste, profond\u00e9ment antifasciste, pour des raisons personnelles. Il \u00e9tait de Neufch\u00e2teau. Ses deux parents avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s lors de l\u2019invasion nazie de mai 1940. Pendant des ann\u00e9es, seul, il avait assur\u00e9 les soins et l\u2019\u00e9ducation de son petit fr\u00e8re. Il en avait gard\u00e9 un rejet de l\u2019extr\u00eame droite. Pinochet, il ne pouvait pas le sentir&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Alma, le restaurant universitaire, se trouve le Cercle international des \u00e9tudiants \u00e9trangers \u00e0 Louvain (CIEE). C\u2019est le lieu de la conscientisation, gr\u00e2ce \u00e0 des pr\u00e9sidents charismatiques, comme le palestinien Na\u00efm Khader, le cap-verdien Jorge Barbosa. C\u2019est dans la grande salle du CIEE qu\u2019est projet\u00e9 en 1975 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Il pleut sur Santiago<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un film de fiction, tourn\u00e9 en fran\u00e7ais, qui met en sc\u00e8ne le coup d\u2019\u00c9tat du g\u00e9n\u00e9ral Pinochet contre Salvador Allende.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Guy Bajoit se marie avec une Chilienne<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. \u00ab&#8239;Elle \u00e9tait l\u2019une des secr\u00e9taires d\u2019Allende. Le jour du coup d\u2019\u00c9tat, elle s\u2019est rendue au palais pr\u00e9sidentiel, elle n\u2019a pas pu entrer. Elle est arriv\u00e9e comme r\u00e9fugi\u00e9e politique en Belgique.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Le responsable du Secr\u00e9tariat du tiers-monde se rapproche par ailleurs de deux \u00e9tudiants boliviens, Carlos Quiroga et Franz Barrios, militants du MIR<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">. Ceux-ci lui confient une mission&nbsp;: rechercher de l\u2019argent en Europe pour financer la lutte en Bolivie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Neuf dirigeants du MIR sont assassin\u00e9s en janvier 1981 \u00e0 La Paz. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Une \u00e9limination par des militants de droite organis\u00e9e par le pr\u00e9sident bolivien lui-m\u00eame. J\u2019avais trois amis intimes parmi eux.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s la chute du dictateur Hugo Banzer, l\u2019un des fondateurs du MIR, Jaime Paz Zamora, devient pr\u00e9sident de la Bolivie en 1982. Lui aussi est un ancien \u00e9tudiant de Louvain. Mais son arriv\u00e9e au pouvoir se fait au prix d\u2019un pacte avec Banzer, l\u2019ennemi d\u2019hier. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il a trahi son parti\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00bb, juge Guy Bajoit.<\/span> <span style=\"font-weight: 400;\">Pour la gauche latino-am\u00e9ricaine, c\u2019est en tout cas l\u2019apprentissage des d\u00e9sillusions, des renoncements et de la realpolitik.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Au Chili, la dictature de Pinochet tient toujours. Les universit\u00e9s sont sous contr\u00f4le militaire, les recteurs remplac\u00e9s par des g\u00e9n\u00e9raux, les sciences sociales \u00e9vacu\u00e9es du programme. Le sociologue Michel Molitor et d\u2019autres professeurs de Louvain veulent agir. \u00c0 d\u00e9faut de r\u00e9volution, ils envisagent une r\u00e9sistance intellectuelle. Ils se rendent chaque ann\u00e9e sur place \u00e0 partir de 1984. Prot\u00e9g\u00e9s par le paravent de l\u2019\u00c9glise locale, ils contribuent \u00e0 un r\u00e9seau de centres de recherche informels, donnent des formations \u00e0 des militants syndicaux, dans un cadre semi-clandestin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le chanoine Fran\u00e7ois Houtart est l\u2019une des figures incontournables de ces ann\u00e9es-l\u00e0. L\u2019ancien professeur de Camilo Torres a fond\u00e9 en 1976 le Centre tricontinental, foyer tiers-mondiste \u00e9tabli \u00e0 Louvain-la-Neuve, mais ind\u00e9pendant de l\u2019universit\u00e9. Trois ans plus tard, les gu\u00e9rilleros sandinistes ont renvers\u00e9 au Nicaragua la dictature d\u2019Anastasio Somoza. Une premi\u00e8re depuis Cuba 1959. Fran\u00e7ois Houtart conna\u00eet personnellement plusieurs ministres du nouveau gouvernement sandiniste. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> l\u2019\u00e9t\u00e9 1983, il met sur pied une initiative conjointe avec l\u2019universit\u00e9 j\u00e9suite Centroamericana, \u00e0 Managua, la capitale nicaraguayenne. Le but est d\u2019organiser un certificat parrain\u00e9 par plusieurs professeurs de Louvain, qui enseigneront sur place pendant plusieurs semaines. Michel Molitor est du voyage. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait une forme de soutien moral \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Centroamericana, et accessoirement aux sandinistes, politiquement \u00e0 la mode<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, indique-t-il. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">On \u00e9tait encore dans la phase id\u00e9aliste.\u00a0Quelques mois plus tard, on va d\u00e9couvrir les faces sombres du r\u00e9gime.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Les premi\u00e8res d\u00e9cisions du pouvoir sandiniste ont, il est vrai, de quoi s\u00e9duire&nbsp;: campagnes d\u2019alphab\u00e9tisation et de vaccination des enfants, r\u00e9forme agraire, abolition de la peine de mort, gratuit\u00e9 des soins de sant\u00e9\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Le soir de leur arriv\u00e9e, Fran\u00e7ois Houtart, Michel Molitor et les autres professeurs de Louvain mangent dans l\u2019un des rares restaurants de Managua. Conrad Detrez, qui travaille alors comme conseiller pour l\u2019ambassade de France, se joint \u00e0 leur table. L\u2019\u00e9crivain se garde bien, en public, d\u2019exprimer les r\u00e9serves que lui inspirent le r\u00e9gime sandiniste. Deux ans plus t\u00f4t, dans son livre <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les noms de la tribu<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il a tir\u00e9 \u00e0 sa mani\u00e8re le bilan politique des exp\u00e9riences r\u00e9volutionnaires. Il rejette d\u00e9sormais la lutte arm\u00e9e, pas tant pour des raisons morales que strat\u00e9giques&nbsp;: cette voie-l\u00e0 s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e sans issue.\u00a0<\/span><\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5><b>\u00c0<\/b><b> Louvain-la-Neuve dans les ann\u00e9es nonante<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Qu\u2019ont en commun Barcelone, New York et Louvain-la-Neuve&#8239;?&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> La devinette est lanc\u00e9e par le professeur Philippe Van Parijs. Elle s\u2019adresse \u00e0 l\u2019ex-Premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, venu \u00e0 Louvain-la-Neuve pour recevoir le titre de docteur honoris causa. Magnanime, le philosophe bruxellois livre la r\u00e9ponse&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Elles ont toutes trois l\u2019espagnol pour seconde langue.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Face \u00e0 l\u2019homme d\u2019\u00c9tat venu de Madrid, affirmer la primaut\u00e9 du catalan dans la ville de Gaudi ne manque pas d\u2019espi\u00e8glerie. Pour le reste, l\u2019all\u00e9gation est incontestable. Que l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain soit si hispanophone, elle le tient \u00e0 ses liens \u00e9troits et anciens avec l\u2019Am\u00e9rique latine. Mais en ce jour de f\u00e9vrier 1995, le vent commence \u00e0 tourner. Avec l\u2019\u00e9mergence du programme Erasmus et la cr\u00e9ation d\u2019un march\u00e9 europ\u00e9en de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, les Espagnols seront bient\u00f4t plus nombreux que les Latinos \u00e0 Louvain-la-Neuve. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Cela se double, en Am\u00e9rique latine, d\u2019un changement dans les polarit\u00e9s, une attractivit\u00e9 beaucoup plus importante du syst\u00e8me nord-am\u00e9ricain<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, analyse Michel Molitor<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Le r\u00eave des classes moyennes latinos, c\u2019est Miami&#8239;! L\u2019Europe perd beaucoup de son attractivit\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les derniers gros contingents latinos arrivent au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Ils comptent dans leurs rangs un \u00e9tudiant en \u00e9conomie \u00e9quatorien qui a grandi \u00e0 Guayaquil, Rafael Correa. Il participe aux 24 heures v\u00e9lo. Il est membre actif de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des \u00e9tudiants de Louvain (AGL). Pour les cinq cents ans de l\u2019arriv\u00e9e de Christophe Colomb en Am\u00e9rique, en 1992, il signe dans le journal \u00e9tudiant <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le Cafard encha\u00een\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> un article au titre univoque, \u00ab&#8239;Cinq cents ans d\u2019\u00e9conomie de conqu\u00eate&#8239;\u00bb. Aux Mercredis de la guitare, il interpr\u00e8te une chanson chilienne \u00e0 la nostalgie d\u00e9chirante, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Todo cambia<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Pero no cambia mi amor. Por m\u00e1s lejos que me encuentre. Ni el recuerdo ni el dolor. De mi pueblo y de mi gente\u2026&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Dans la maison du Brabant wallon o\u00f9 il vit aujourd\u2019hui, Rafael Correa chante avec la fougue de ses vingt ans. L\u2019ancien \u00e9tudiant en \u00e9conomie a chang\u00e9 de statut. De 2007 \u00e0 2017, il a exerc\u00e9 en \u00c9quateur le mandat supr\u00eame, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, avant de fuir son pays d\u00e9sormais gouvern\u00e9 par la droite. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Pour moi, Louvain fut un r\u00eave<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, d\u00e9clare-t-il<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Je venais d\u2019un milieu pauvre. Je suis arriv\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une bourse dans cette universit\u00e9 qui \u00e9tait une l\u00e9gende en Am\u00e9rique latine. J\u2019\u00e9tais de gauche, mais pas marxiste. Ma formation, c\u2019\u00e9tait la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, et je savais que Camilo Torres et Gustavo Guttierez \u00e9taient venus ici avant moi.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Au cours de ses ann\u00e9es n\u00e9o-louvanistes, Rafael Correa rencontre une \u00e9tudiante namuroise, Anne Malherbe. Elle est \u00e0 pr\u00e9sent son \u00e9pouse. Le couple a trois enfants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En 2007, l\u2019arriv\u00e9e de Rafael Correa \u00e0 la pr\u00e9sidence de l\u2019\u00c9quateur s\u2019inscrivait dans une vague de gauche qui d\u00e9ferle alors sur l\u2019Am\u00e9rique latine&nbsp;: Hugo Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie, Tabare Vazquez puis Pepe Mujica en Uruguay, Nestor Kirchner puis Cristina Kirchner en Argentine\u2026 Port\u00e9es sur l\u2019art oratoire, toutes ces personnalit\u00e9s en appellent au peuple pour battre l\u2019oligarchie nationale et la finance internationale. De pr\u00e8s ou de loin, elles s\u2019inscrivent dans un \u00ab&#8239;populisme de gauche&#8239;\u00bb, tel que th\u00e9oris\u00e9 par la philosophe belge Chantal Mouffe. Cette derni\u00e8re rencontre d\u2019ailleurs \u00e0 plusieurs reprises Cristina Kirchner, \u00e0 la Casa Rosada, la r\u00e9sidence pr\u00e9sidentielle \u00e0 Buenos Aires.\u00a0Peu \u00e0 peu, Chantal Mouffe change de statut&nbsp;:\u00a0d\u2019universitaire reconnue, elle se mue en inspiratrice\u00a0d\u2019une gauche alternative \u00e0 la\u00a0recherche d\u2019un nouveau souffle.\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Voir que mes id\u00e9es inspirent des gens et nourrissent leurs pratiques, c\u2019est le plus beau cadeau qu\u2019on pouvait m\u2019offrir&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, d\u00e9clarait-elle en 2012.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;C\u2019est tr\u00e8s important que l\u2019Europe\u00a0se latino-am\u00e9ricanise&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, recommandait-elle encore.\u00a0Elle veut dire par l\u00e0&nbsp;: que la gauche europ\u00e9enne assume une dose de populisme, ose manier les \u00e9motions et les affects, elle qui par tradition pr\u00e9f\u00e8re les arguments rationnels et les statistiques \u2013&nbsp;ce qui laisse un boulevard \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite selon Chantal Mouffe. Message re\u00e7u cinq sur cinq par Jean-Luc M\u00e9lenchon. En septembre 2017, le leader de la gauche radicale fran\u00e7aise re\u00e7oit Rafael Correa pour l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9 de La France insoumise. Chantal Mouffe est pr\u00e9sente dans l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre.\u00a0Au cours de son long speech d\u2019introduction, l\u2019homme politique s\u2019adresse \u00e0 elle&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Merci d\u2019\u00eatre l\u00e0, Chantal&#8239;! Les r\u00e9volutionnaires du monde entier sont ici r\u00e9unis aujourd\u2019hui.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-l\u2019oubli<\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Isabel Yepez a vu ses enfants s\u2019emparer de l\u2019histoire familiale, la malaxer jusqu\u2019\u00e0 lui donner la forme d\u2019une \u0153uvre th\u00e9\u00e2trale. L\u2019exp\u00e9rience a remu\u00e9 en elle des questionnements vertigineux. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je suis rest\u00e9e beaucoup de nuits sans dormir&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, avoue-t-elle. Le nombre de ses ann\u00e9es se r\u00e9partit \u00e0 pr\u00e9sent en deux moiti\u00e9s exactes, l\u2019une au P\u00e9rou, l\u2019autre en Belgique.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;Je trouve les Europ\u00e9ens beaucoup plus pessimistes que les Latino-Am\u00e9ricains<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, dit-elle<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Quand j\u2019\u00e9tais au P\u00e9rou, il y avait des raisons d\u2019\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e&nbsp;: la violence, la dictature, la pauvret\u00e9\u2026 Malgr\u00e9 tout, nous avions l\u2019espoir. Quand j\u2019ai fini la licence \u00e0 l\u2019universit\u00e9, avec tous les \u00e9tudiants, nous avons chant\u00e9 l\u2019hymne national mais aussi l\u2019Internationale. Parce que nous \u00e9tions convaincus que les choses pouvaient changer&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Sur sc\u00e8ne, ce sont ses enfants qui ont racont\u00e9 sa vie. En ce matin du mois de mai, elle d\u00e9roule elle-m\u00eame le fil de son existence, dans son bureau du b\u00e2timent Leclerc, \u00e0 Louvain-la-Neuve. Elle raconte les ann\u00e9es de travail syndical aux portes des usines. Le programme tenait en trois lettres&nbsp;: OLE. Organiser, lutter, \u00e9duquer. Au contact des ouvriers, elle a appris \u00e0 danser la salsa et le merengue. En 1975, apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat du g\u00e9n\u00e9ral Bermudez, elle enseignait la sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 catholique de Lima, tout en militant de fa\u00e7on clandestine. Ses contacts ne la connaissaient que sous son nom de code, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">compa\u00f1era Quilla<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, camarade Quilla, \u00ab&#8239;la lune&#8239;\u00bb en quechua.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La date de son arriv\u00e9e \u00e0 Louvain-la-Neuve jaillit de sa m\u00e9moire au jour pr\u00e8s&nbsp;: 2 ao\u00fbt 1986. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il pleuvait tout le temps&#8239;! Et il a fait froid, froid, froid, l\u2019\u00e9t\u00e9 1986. On n\u2019avait pas de quoi s\u2019habiller.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Plut\u00f4t qu\u2019aux v\u00eatements, Isabel et Victor avaient donn\u00e9 dans leurs valises la priorit\u00e9 aux livres utiles pour leur doctorat. Le couple a d\u2019abord v\u00e9cu dans un minuscule appartement du quartier des Bruy\u00e8res.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;\u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait peu d\u2019habitants \u00e0 Louvain-la-Neuve. Le week-end, il ne restait que les \u00e9trangers. Avec des amis chiliens et colombiens, on prenait \u00e0 tour de r\u00f4le une semaine de cong\u00e9 pour garder les enfants des trois familles. Une \u00e9thique de solidarit\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Il y eut le spleen du d\u00e9racinement, l\u2019adaptation abrupte \u00e0 un nouveau pays, une autre langue. La belle-s\u0153ur d\u00e9tenue au P\u00e9rou, accus\u00e9e de terrorisme. L\u2019angoisse port\u00e9e en secret, l\u2019obligation de se taire devant les coll\u00e8gues, les efforts pour cacher le stigmate. Les soins quotidiens \u00e0 David et Marisel, tout petits. Une fois ceux-ci endormis, Isabel Yepez retournait \u00e0 son bureau, et jusque tard, dans le b\u00e2timent d\u00e9sert, elle travaillait \u00e0 sa th\u00e8se. Un soir, \u00e0 23 heures, elle est tomb\u00e9e sur un tag qui venait d\u2019\u00eatre inscrit place Montesquieu&nbsp;: \u00ab&#8239;<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Viva el camarada Gonzalo<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">&#8239;\u00bb. Gonzalo \u00e9tait le pseudonyme d\u2019Abimael Guzman, le pr\u00e9sident messianique du Sentier lumineux. Sa pr\u00e9sence jusque sur les murs de Louvain-la-Neuve distillait un climat de menace.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Parmi ses amies \u00e0 l\u2019universit\u00e9, beaucoup n\u2019ont appris cette histoire qu\u2019en la voyant jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre par David et Marisel. Pourquoi Isabel ne leur avait-elle rien dit&#8239;? <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Parmi les \u00e9tudiants qui suivaient mes cours, il y avait des P\u00e9ruviens. Je ne savais pas si parmi eux, se trouvaient ou non des militants du Sentier lumineux. Je pr\u00e9f\u00e9rais me taire sur tout ce chapitre-l\u00e0.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">D\u2019autres \u00e9preuves ont suivi. En 2002, elle apprend qu\u2019elle souffre d\u2019un cancer, subit les rayons de la chimio. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Marisel me massait les pieds. David chantait. Ils m\u2019ont soign\u00e9.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Depuis la place Montesquieu, on marche deux minutes vers la gare. Chaque jour, cet axe pi\u00e9ton est emprunt\u00e9 par des centaines d\u2019\u00e9tudiants et d\u2019habitants. Ils passent devant une fresque murale aux couleurs \u00e9clatantes sans en conna\u00eetre la signification, sans m\u00eame la voir. Il est midi quand on y retrouve David et sa m\u00e8re. La fresque date de 1992. Isabel Yepez coordonnait alors un collectif de chercheurs du Sud au sein de l\u2019universit\u00e9. Ceux-ci entendaient comm\u00e9morer \u00ab&#8239;cinq cents ans de r\u00e9sistance contre la conqu\u00eate&#8239;\u00bb \u2013&nbsp;et non la suppos\u00e9e \u00ab&#8239;d\u00e9couverte&#8239;\u00bb de l\u2019Am\u00e9rique par Christophe Colomb. En association avec l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des \u00e9tudiants de Louvain, ils s\u2019employ\u00e8rent \u00e0 r\u00e9colter des fonds pour faire venir le peintre cubain Francisco Rivero. Trente-trois ans plus tard, son travail est toujours l\u00e0. On y voit le soleil et la lune, le serpent et le jaguar, le natif au torse ensanglant\u00e9 par l\u2019\u00e9p\u00e9e du conquistador, les cha\u00eenes des esclaves africains. Comme un d\u00e9fi \u00e0 l\u2019amn\u00e9sie qui guette.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">D\u2019un registre \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: David Mendez Yepez est ces jours-ci absorb\u00e9 par l\u2019enregistrement de son nouvel album, l\u2019esprit riv\u00e9 vers le concert du 2 octobre \u00e0 l\u2019Ancienne Belgique. Rentr\u00e9 du P\u00e9rou quatre semaines plus t\u00f4t, il analyse avec recul la r\u00e9ception de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Recordar c\u2019est vivre \u00e0 nouveau <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">par le public de Lima et d\u2019Arequipa.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;En Belgique, ce qui ressortait dans les commentaires des personnes qui avaient vu la pi\u00e8ce, c\u2019\u00e9tait comment reconstruire sa vie apr\u00e8s une rupture \u2013&nbsp;l\u2019exil, la migration, ou le deuil, la perte d\u2019un proche. Au P\u00e9rou, c\u2019est d\u2019abord la dimension politique de la pi\u00e8ce qui a retenu l\u2019attention. Ici, la petite histoire, la vie intime&#8239;; l\u00e0-bas, la grande histoire.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain-la-Neuve est une ville labyrinthe. Y d\u00e9ambuler aux c\u00f4t\u00e9s de David Mendez Yepez, c\u2019est palper le sac des souvenirs, sans trier les rires et les peines. L\u2019avant-veille de sa mort, Victor Mendez avait mang\u00e9 avec des amis au Coup de foudre, \u00e0 deux pas de la gare, une institution o\u00f9 se sont attabl\u00e9es des g\u00e9n\u00e9rations de profs et d\u2019\u00e9tudiants. Depuis, le restaurant a ferm\u00e9, remplac\u00e9 par un traiteur tha\u00ef. On pousse la porte de l\u2019Institut des langues vivantes. Au troisi\u00e8me \u00e9tage, l\u2019auditoire Esope 33 n\u2019est jamais ferm\u00e9 \u2013&nbsp;la porte n\u2019a pas de serrure, pour une raison qu\u2019on ignore. Cette curiosit\u00e9 colle bien, en tout cas, \u00e0 l\u2019esprit d\u2019ouverture de Victor Mendez, qui y a souvent donn\u00e9 cours. Sa pr\u00e9sence y subsiste, par la gr\u00e2ce d\u2019une grande photo accroch\u00e9e au mur qui le montre tel que tous le connaissaient, avec son large sourire communicatif et son embonpoint.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Victor Mendez a \u00e9tudi\u00e9 la philosophie, Isabel Yepez la sociologie. Le choix de leur fils de s\u2019inscrire en \u00e9conomie les a d\u00e9concert\u00e9s. Du haut de ses 17 ans, David les a renvoy\u00e9s \u00e0 leur \u00e9chec&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Est-ce que vous avez r\u00e9ussi \u00e0 changer le monde&#8239;?&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> En ouvrant la bo\u00eete noire de la mondialisation et des flux financiers, il serait mieux arm\u00e9, croyait-il, pour b\u00e2tir un monde plus juste. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais arrogant et na\u00eff. Pas plus que mes parents, je ne suis arriv\u00e9 \u00e0 changer le monde.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les liens entre l\u2019universit\u00e9 et l\u2019Am\u00e9rique latine se sont distendus. Sur le campus, beaucoup ignorent tout de ce pass\u00e9-l\u00e0. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il n\u2019y a pas de m\u00e9moire dans ce pays, et dans cette universit\u00e9 en particulier&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, cingle David. Il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sident de la FEF, la F\u00e9d\u00e9ration des \u00e9tudiants francophones. Il a si\u00e9g\u00e9 au conseil acad\u00e9mique de l\u2019UCLouvain. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;\u00c7a m\u2019a frapp\u00e9 de voir \u00e0 quel point les autorit\u00e9s \u00e9taient obs\u00e9d\u00e9es par la Chine, par les \u00c9tats-Unis, par les rankings. L\u2019universit\u00e9 est partie dans une course effr\u00e9n\u00e9e sur le march\u00e9 international, alors qu\u2019elle n\u2019a aucune chance de rivaliser avec le haut du classement. Par contre, il y a une r\u00e9gion du monde o\u00f9 le nom Lovaina r\u00e9sonne pour plein de gens, c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique latine. L\u00e0-bas, on a eu de l\u2019impact sur le savoir, sur les droits humains, sur la recherche. On a form\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019intellectuels. Et on ne capitalise pas dessus&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">On marche le long du lac. L\u2019hiver, quand l\u2019eau gelait, David et Marisel y glissaient avec leurs luges artisanales, des cartons du Aldi entour\u00e9s d\u2019un sac poubelle. On franchit un passage souterrain. La rampe du Couvent d\u00e9bouche sur une placette. Nich\u00e9e entre deux vol\u00e9es d\u2019escaliers \u00e0 angle droit, une quinzaine d\u2019appartements et de petites maisons s\u2019imbriquent dans un bloc qui \u00e9tait autrefois la r\u00e9sidence Sicomore. David y a habit\u00e9 de trois \u00e0 onze ans, parmi des voisins rwandais, congolais, vietnamiens, philippins, colombiens\u2026. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Les r\u00e9sidents avaient en commun d\u2019\u00eatre des intellectuels originaires du Sud, souvent de r\u00e9gions en conflit, et impliqu\u00e9s pour le changement social.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Par la rampe du Val, on atteint la piscine o\u00f9 Victor Mendez aimait emmener ses deux enfants. L\u2019\u00e9picerie \u00ab&#8239;Chez Georges&#8239;\u00bb a chang\u00e9 de nom. La cantine africaine a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par un \u00ab&#8239;fresh food restaurant&#8239;\u00bb \u00e0 tonalit\u00e9 italienne. Le Centre tricontinental est \u00e0 deux pas, reconnaissable \u00e0 la sculpture d\u2019oiseau qui le surplombe. C\u2019est un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">zanate<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un gravelot \u00e0 grande queue, embl\u00e8me du Nicaragua. L\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Ernesto Cardenal, artiste, th\u00e9ologien, ancien ministre de la Culture dans le gouvernement sandiniste, lors de sa venue \u00e0 Louvain-la-Neuve \u00e0 l\u2019invitation de Fran\u00e7ois Houtart. Ce dernier entretenait aussi des contacts \u00e9troits avec des leaders gu\u00e9rilleros du Salvador. Il habitait dans un petit appartement qui jouxtait la r\u00e9sidence Sicomore. Son nom a \u00e9t\u00e9 terni en 2010. La commission sur les abus sexuels cr\u00e9\u00e9e par l\u2019\u00c9glise de Belgique a r\u00e9ceptionn\u00e9 une plainte qui le visait. Le chanoine a reconnu s\u2019\u00eatre livr\u00e9, quarante ans plus t\u00f4t, \u00e0 des attouchements sexuels sur l\u2019un de ses cousins alors \u00e2g\u00e9 de huit ans. Il est mort \u00e0 Quito, la capitale de l\u2019\u00c9quateur, en juin 2017.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Entre Louvain-l\u2019oubli et Louvain-la-m\u00e9moire, l\u2019issue de la partie semble incertaine. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;L\u2019Am\u00e9rique latine est devenu quelque chose d\u2019int\u00e9r\u00eat secondaire<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, d\u00e9plore Michel Molitor<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Elle ne fait plus partie des pr\u00e9occupations, des agendas, que ce soit de la part des m\u00e9dias, de la communaut\u00e9 universitaire ou du pouvoir politique.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Les ann\u00e9es 2000 ont vu le d\u00e9part \u00e0 la retraite de toute une g\u00e9n\u00e9ration de professeurs qui s\u2019y int\u00e9ressaient activement. Avec leur \u00e9loignement s\u2019estompe une certaine repr\u00e9sentation d\u2019un autre monde possible. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;L\u2019Am\u00e9rique latine, c\u2019est un univers \u00e0 la fois proche et lointain qui me fascinait<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, confie Michel Molitor<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">. Quand on y allait, on ressentait une certaine familiarit\u00e9, on partageait certains codes, et c\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps une d\u00e9couverte. Je la vois comme une alt\u00e9rit\u00e9 positive, \u00e0 la limite plus famili\u00e8re pour nous que l\u2019univers anglo-saxon.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Toute l\u2019Am\u00e9rique latine ressemble aujourd\u2019hui \u00e0 une pi\u00e8ce en \u00e9quilibre instable sur sa tranche. L\u2019extr\u00eame droite est au pouvoir en Argentine et au Salvador, \u00e0 l\u2019offensive presque partout ailleurs. Au Mexique et au Br\u00e9sil, c\u2019est cependant la gauche qui a gagn\u00e9 les derni\u00e8res \u00e9lections pr\u00e9sidentielles. Et en Colombie, un ancien gu\u00e9rillero doubl\u00e9 d\u2019un ex-\u00e9tudiant de Louvain-la-Neuve, Gustavo Petro, est devenu en 2022 le premier pr\u00e9sident de gauche dans l\u2019histoire du pays.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dans ce contexte, Rafael Correa soutient que <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Lovaina<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> aurait tort de renoncer \u00e0 son r\u00f4le outre-Atlantique. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;La premi\u00e8re chose dont a besoin l\u2019Am\u00e9rique latine, ce ne sont pas des investissements, mais de la connaissance, du talent humain, des transferts de technologie. Une vraie d\u00e9mocratie suppose un enseignement sup\u00e9rieur d\u2019acc\u00e8s massif, d\u2019excellente qualit\u00e9 et totalement gratuit. Et\u00a0\u00e7a, \u00e7a n\u2019existe pas en Am\u00e9rique latine. Il peut y avoir une \u00e9lite qui s\u2019\u00e9duque mieux qu\u2019en Suisse, dans des campus priv\u00e9s, mais le peuple n\u2019y a pas acc\u00e8s.\u00a0La plupart des universit\u00e9s latino-am\u00e9ricaines ont beaucoup de d\u00e9faillances. Il faut rompre ce cercle vicieux. Sur ce plan, les universit\u00e9s belges peuvent \u00eatre d\u2019une grande aide, par des programmes conjoints, des \u00e9changes de professeurs.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">O\u00f9 trouver l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 Louvain-la-Neuve en 2025&#8239;? Sous la grand-place de Louvain-la-Neuve, la r\u00e9serve patrimoniale de l\u2019universit\u00e9 abrite des incunables, des ouvrages rares, un million de documents qui dorment dans l\u2019obscurit\u00e9. Il est possible de les consulter sur demande. On tourne ainsi les pages du m\u00e9moire d\u00e9pos\u00e9 en 1958 par Camilo Torres, \u00ab&#8239;Approche statistique de la r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique de la ville de Bogota&#8239;\u00bb. La couverture cartonn\u00e9e d\u2019un gris terne, fatigu\u00e9e par les ann\u00e9es, se d\u00e9tache presque sous les doigts. Les feuilles sont d\u2019un papier si fin que le texte de la page suivante se devine en filigrane. L\u2019\u00e9tudiant colombien a joint plusieurs diagrammes et graphiques d\u2019avant l\u2019ordinateur&nbsp;: sur du papier millim\u00e9tr\u00e9, les courbes et les barrettes ont \u00e9t\u00e9 trac\u00e9es avec des crayons de couleur. Le m\u00e9moire de Chantal Mouffe, remis en 1965, se d\u00e9voile sous une couverture vert olive. Imprim\u00e9es sur des feuilles stencil\u00e9es, les lettres apparaissent l\u00e9g\u00e8rement floues. L\u2019\u00e9tudiante carolo s\u2019adonne \u00e0 l\u2019analyse d\u2019un classique du philosophe hongrois George Lukacs, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Histoire et conscience de classe<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Les fondations de son engagement futur sont pos\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Retour \u00e0 la surface et au grand jour. \u00c0 la sortie de la biblioth\u00e8que&nbsp;: les indices visibles \u00e0 l\u2019\u0153il nu rel\u00e8vent plut\u00f4t d\u2019une mondialisation de la bouffe que d\u2019un authentique int\u00e9r\u00eat pour les habitants des Andes, de l\u2019Amazonie, des Cara\u00efbes. Place des Wallons, une enseigne\u00a0\u00ab&#8239;Nazca empanadas&#8239;\u00bb a r\u00e9cemment ouvert. Face \u00e0 l\u2019Institut des langues vivantes, on peut se ravitailler chez Mex &amp; go, mais le concept (\u00ab&#8239;local mexican food&#8239;\u00bb) se d\u00e9cline dans l\u2019anglais imp\u00e9rialiste, ce qui n\u2019est pas le moindre des paradoxes. Sur la grand-place, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cin\u00e9ma, une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">grailleria<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> appel\u00e9e Cartel joue sur l\u2019esth\u00e9tique douteuse des narcotrafiquants. Les tenanciers se pr\u00e9sentent comme\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">the best gang in town<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et diffusent sur les r\u00e9seaux sociaux des vid\u00e9os o\u00f9 leurs \u00e9missaires arpentent cagoul\u00e9s les rues de Louvain-la-Neuve. Projetant du m\u00eame coup une imagerie romantique sur des assassins.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 l\u2019entr\u00e9e de la rue Charlemagne et de ses magasins rutilants, une adresse discr\u00e8te propose du mat\u00e9, diverses vari\u00e9t\u00e9s de sandwichs au go\u00fbt latino. La serveuse salue dans un fran\u00e7ais chaloup\u00e9, puis vous adresse spontan\u00e9ment la parole en espagnol, dans un accent qu\u2019on n\u2019a pas su identifier \u2013&nbsp;\u00e9tait-ce celui de Quito, de La Paz ou de Lima&#8239;? On est reparti avec un caf\u00e9 fumant. Et apr\u00e8s l\u2019avoir bu sur les marches de la Grand-Place, au soleil, face \u00e0 la grande biblioth\u00e8que des lettres, on a cru voir passer sous nos yeux l\u2019indignation exigeante de Gustavo Guttierez, le sourire enj\u00f4leur de Camilo Torres, le mysticisme \u00e9gar\u00e9 de Conrad Detrez, l\u2019autorit\u00e9 tranquille de Chantal Mouffe, les marches de soutien au Chili opprim\u00e9, les conspirations des militants du MIR, les <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">guajiras<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> des Mercredis de la guitare, et m\u00eame le v\u00e9lo de Rafael Correa. Louvain-la-latina n\u2019avait pas totalement perdu la m\u00e9moire.<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre I)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Victor Mendez diss\u00e9mine ses documents (romans latino-am\u00e9ricains, tracts r\u00e9volutionnaires\u2026) aux quatre coins de Louvain-la-Neuve, en une myriade de cachettes connues de lui seul. Chaque \u00e9t\u00e9, il rouvre ses caisses et trie leur contenu. Sa conception des vacances&nbsp;: un voyage \u00e0 travers ses souvenirs. Jusqu\u2019\u00e0 ce soir d\u2019hiver o\u00f9 son t\u00e9l\u00e9phone sonne dans le vide.<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre II)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Il y avait cette envie chez nous d\u2019agir pour lutter contre la pauvret\u00e9, mais pour y parvenir, il fallait \u00eatre un bon enseignant, un bon anthropologue, un bon \u00e9conomiste, un bon psychologue. Et donc il fallait se former&#8239;! C\u2019est pour \u00e7a que nous allions \u00e9tudier en Europe.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Gloria Helfer, ancienne \u00e9tudiante \u00e0 Louvain et ancienne ministre de l\u2019\u00c9ducation au P\u00e9rou<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre III)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019injustice permanente, visible partout, forme la trame des soci\u00e9t\u00e9s latino-am\u00e9ricaines. Elle a cr\u00e9\u00e9 un terrain propice aux confrontations violentes. Au P\u00e9rou, cette r\u00e9alit\u00e9 a pris une forme particuli\u00e8re avec l\u2019\u00e9mergence du Sentier lumineux. Les dirigeants de l\u2019organisation mao\u00efste avait th\u00e9oris\u00e9 la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">cuota del sangre<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, la cotisation du sang&nbsp;: non seulement in\u00e9vitable, mais souhaitable pour mener \u00e0 bien la r\u00e9volution.<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre IV)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Louvain acquiert la r\u00e9putation d\u2019une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">universidad roja<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, une universit\u00e9 rouge. Dans les milieux conservateurs latino-am\u00e9ricains, on consid\u00e8re d\u00e9sormais d\u2019un \u0153il critique cette ville belge dont les \u00e9tudiants reviennent avec des id\u00e9es radicalis\u00e9es.<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre V)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9crivain wallon Conrad Detrez voit un climat d\u2019agitation et de bagarres gagner la ville de Louvain. <\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> sa grande surprise, la plupart des Latinos prennent parti pour les Flamands&nbsp;: selon leur grille d\u2019analyse, les francophones se comporteraient en colons dans une ville flamande.<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre VI)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Pour moi, Louvain fut un r\u00eave. Je venais d\u2019un milieu pauvre. Je suis arriv\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une bourse dans cette universit\u00e9 qui \u00e9tait une l\u00e9gende en Am\u00e9rique latine.&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Rafael Correa, pr\u00e9sident de l\u2019\u00c9quateur de 2007 \u00e0 2017<\/span><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">(chapitre VII)<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Je trouve les Europ\u00e9ens beaucoup plus pessimistes que les Latino-Am\u00e9ricains. Quand j\u2019\u00e9tais au P\u00e9rou, il y avait des raisons d\u2019\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e&nbsp;: la violence, la dictature, la pauvret\u00e9\u2026 Malgr\u00e9 tout, nous avions l\u2019espoir. Parce que nous \u00e9tions convaincus que les choses pouvaient changer&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Isabel Yepez, professeure \u00e0 l\u2019UCLouvain<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;L\u2019universit\u00e9 est partie dans une course effr\u00e9n\u00e9e sur le march\u00e9 international, alors qu\u2019elle n\u2019a aucune chance de rivaliser avec le haut du classement. Par contre, il y a une r\u00e9gion du monde o\u00f9 le nom Lovaina r\u00e9sonne pour plein de gens, c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique latine. L\u00e0-bas, on a eu de l\u2019impact sur le savoir, sur les droits humains, sur la recherche. On a form\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019intellectuels. Et on ne capitalise pas dessus&#8239;!&#8239;\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">David Mendez Yepez, chanteur, musicien, ancien pr\u00e9sident de la FEF<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant trente ans, de 1960 \u00e0 1990, l\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique latine s\u2019est partiellement \u00e9crite en Belgique. Dans une universit\u00e9 bilingue, puis scind\u00e9e, devenue un foyer pour des milliers d\u2019exil\u00e9s pour qui elle \u00e9tait simplement \u00ab&#8239;Lovaina&#8239;\u00bb. 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