{"id":6504,"date":"2025-04-03T11:28:18","date_gmt":"2025-04-03T09:28:18","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6504"},"modified":"2025-04-03T11:28:18","modified_gmt":"2025-04-03T09:28:18","slug":"un-jeune-homme-des-annees-cinquante-marche-ou-creve-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/un-jeune-homme-des-annees-cinquante-marche-ou-creve-2\/","title":{"rendered":"Paroles, paroles (que tous ces mots)"},"content":{"rendered":"<p>Basta, le vacarme ambiant de la politique, la mi\u00e8vrerie po\u00e9tique au pinacle. Au bac. Trop de boucan sur les plateaux, trop de vacuit\u00e9 \u00e0 la radio, trop d\u2019effets de style tapageurs. Philippe Marczewski passe en mode igloo, loin du bruit loin de tout. Pour se remettre la t\u00eate \u00e0 l\u2019endroit, l\u2019\u00e9crivain pose sur sa platine des disques minimalistes, modestes, o\u00f9 la qu\u00eate d\u2019intensit\u00e9 est plus affaire de retenue que de grand fracas.<\/p>\n<p><em>Ah qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;entends tout ce bruit<\/em><em> \/ <\/em><em>Ce vacarme<\/em><em> \/ <\/em><em>Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;entends tout ce bruit<\/em><em> \/ <\/em><em>Au dehors<\/em><em> \/ <\/em><em>Nuit et jour<\/em> \u2014&nbsp;voil\u00e0 ce que chantait Dominique A il y a trente-deux ans (une \u00e9ternit\u00e9) sur <em>L\u2019\u00e9cho, <\/em>la derni\u00e8re plage de son album <em>La Fossette<\/em>.<\/p>\n<p>(\u00e0 ce propos, il faudra un jour parler de la courbure absurde de l\u2019espace-temps musical&#8239;; trente-deux ans avant La Fossette, c\u2019\u00e9tait 1960, l\u2019ann\u00e9e de <em>Portrait in Jazz<\/em> de Bill Evans, de <em>Sketches of Spain<\/em> de <strong>Miles Davis<\/strong>, de <em>Giant Steps<\/em> de <strong>Coltrane<\/strong>, de <em>We insist&#8239;!<\/em> de <strong>Max Roach<\/strong> et <strong>Abbey Lincoln<\/strong>, et du premier disque de <strong>L\u00e9o Ferr\u00e9<\/strong>, celui avec <em>Les Po\u00e8tes<\/em>, <em>Comme \u00e0 Ostende<\/em> et <em>Si tu t\u2019en vas<\/em> \u2014&nbsp;comment, bon sang, est-il possible qu\u2019il se soit \u00e9coul\u00e9 la m\u00eame dur\u00e9e entre 1960 et <em>La Fossette <\/em>qu\u2019entre <em>La Fossette<\/em> et notre ann\u00e9e 2024, o\u00f9 des mi\u00e8vreries rim\u00e9es et l\u00e9nifiantes, qui feraient passer Le Petit Prince pour un br\u00fblot r\u00e9volutionnaire, sont vendues comme l\u2019avant-garde du renouveau de la po\u00e9sie (<em>\u00ab&#8239;en fait le bonheur \u00e7a se raconte pas, \u00e7a se garde pr\u00e9cieusement&#8239;\u00bb \u2014&nbsp;<\/em>citation authentique, dont je ne donnerai pas le nom de l\u2019auteur pour ne pas l\u2019humilier publiquement, car j\u2019ai un fond d\u2019\u00e9ducation chr\u00e9tienne et pas les moyens de me payer un avocat)&#8239;; langage vide et mots mi\u00e8vres auxquels il suffit de coller trois notes tristounettes au piano ou deux nappes de synth\u00e9 dites atmosph\u00e9riques (comme la pollution) pour obtenir sa petite <em>standing ovation<\/em> d\u2019une \u00e9poque qui ne fait plus la diff\u00e9rence entre Rimbaud et Jean d\u2019Ormesson et s\u2019abandonne avec gourmandise \u00e0 toutes ses pulsions pass\u00e9istes et r\u00e9actionnaires \u2014&nbsp;mais je m\u2019\u00e9gare)<\/p>\n<p>Oui, donc, ce vacarme, ce bruit au-dehors, disais-je.<\/p>\n<p>C\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit.<\/p>\n<p>Le vacarme.<\/p>\n<p>Le bruit assourdissant d\u2019une ann\u00e9e \u00e9lectorale.<\/p>\n<p>C\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: ce qu\u2019une ann\u00e9e \u00e9lectorale fait au langage.<\/p>\n<p>Attention, je ne suis pas en train de d\u00e9nigrer la vie politique. M\u00eame de tr\u00e8s mauvaise humeur civique, je tiens \u00e0 cette imparfaite conversation qui permettra un jour, sait-on jamais, d\u2019atteindre un id\u00e9al commun de bonheur social.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas renonc\u00e9. Je crois aussi en l\u2019avenir paisible de l\u2019humanit\u00e9 et aux chances du Standard de Li\u00e8ge de gagner le championnat, c\u2019est dire.<\/p>\n<p>N\u2019emp\u00eache, malgr\u00e9 tout, on peut en avoir parfois plein les oreilles et ressentir une certaine lassitude devant les abus du verbe politique.<\/p>\n<p>Trop d\u2019\u00e9l\u00e9ments de langage, de sophismes, de slogans, de commentaires, de p\u00e9riphrases, de discours de victoire, de discours de d\u00e9faite, d\u2019autosatisfecits ou d\u2019oukases, bref, de tout ce tintamarre dont nous nous sommes r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 ce qu\u2019il remplace trop souvent le langage articul\u00e9 et l\u2019argumentation de bonne foi dans l\u2019espace d\u00e9mocratique, et le colonise comme le frelon asiatique les ruches (avec les m\u00eames cons\u00e9quences).<\/p>\n<p>Et comme si cela ne suffisait pas, il faut en plus, porosit\u00e9 culturelle oblige, se fader le psychodrame chez nos voisins du dessous, qui s\u2019y connaissent aussi en boucan bavard.<\/p>\n<p>Dans ces moments-l\u00e0, je cherche le salut dans une forme de retrait, de repli sur moi, et dans l\u2019\u00e9coute d\u2019une musique \u00e0 tendance minimaliste, o\u00f9 l\u2019intensit\u00e9 n\u2019est pas affaire d\u2019accumulation ou de voix hauss\u00e9e pour couvrir toute autre parole.<\/p>\n<p>Le bouillon clairet ne remet-il pas l\u2019estomac d\u2019aplomb au lendemain des grands banquets&#8239;?<\/p>\n<p>Car pour s\u2019extraire du tumulte bien des moyens s\u2019offrent \u00e0 nous. Restreindre son territoire. Ne plus sortir de son lit. Abandonner l\u2019opulence et lui pr\u00e9f\u00e9rer la discr\u00e9tion, l\u2019humilit\u00e9, la solitude.<\/p>\n<p>S\u2019enregistrer froissant du papier en chuchotant des mantras de d\u00e9veloppement personnel<\/p>\n<p>Quitter sa vaste villa avec jardin dans le Brabant wallon pour un deux pi\u00e8ces cuisine \u00e0 Mons.<\/p>\n<p>Chacun sa m\u00e9thode, je ne juge pas.<\/p>\n<p>En ce qui me concerne&nbsp;: l\u2019\u00e9coute en boucle du titre <em>The world retreats<\/em> de <strong>David O\u2019Dowda<\/strong>&#8239;; l\u2019album <em>All alone<\/em> de <strong>Mal Waldron<\/strong>&#8239;; les <em>Piano Miniatures<\/em> de <strong>Sibelius<\/strong>&#8239;; les <em>M\u00e9lodies of the Moments<\/em> de <strong>Valentin Silvestrov<\/strong> (ah&#8239;! la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 m\u00e9lancolique du Cycle VI \u00ab&#8239;25.10.1893&#8239;\u00bb)&#8239;; les enregistrements des compositions de <strong>Georges Gurdjieff <\/strong>par <strong>Thomas de Hartmann<\/strong>.<\/p>\n<p>Et depuis peu, les <em>Piano Etudes I<\/em> de <strong>Mashu Hayasaka<\/strong>, d\u00e9couvertes quatre ans apr\u00e8s leur publication (2020), dont le d\u00e9pouillement est d\u2019une beaut\u00e9 \u00e0 faire oublier le monde entier, guerres incluses.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes se pr\u00e9sentent dans leur plus simple appareil&nbsp;: un enregistrement mal d\u00e9grossi, presque <em>lo-fi<\/em>, qui contribue \u00e0 les pr\u00e9server de toute vell\u00e9it\u00e9 tape-\u00e0-l\u2019oreille. Pas de titres ronflants, mais un agencement en dates de calendrier qui les apparente \u00e0 un journal intime, lequel serait d\u00e9pourvu de tout apitoiement, o\u00f9 les \u00e9motions seraient pos\u00e9es lentement, \u00e0 mots choisis, sans le moindre point d\u2019exclamation et dans le trac\u00e9 de l\u2019encre, plut\u00f4t que d\u00e9vers\u00e9es en pluie de larmes dramatiques. Tout y est doux et en retenue. Pudique et modeste. Et pourtant ample, de haute-vue.<\/p>\n<p>Si je ne m\u2019interdisais pas la facilit\u00e9 des poncifs, je parlerais de paysage d\u2019hiver au Japon, avec des h\u00e9rons cendr\u00e9s volant au-dessus d\u2019un lac gel\u00e9, dans le bleu ros\u00e9 du cr\u00e9puscule. Ou bien du vent printanier caressant les branches des cerisiers en fleurs. Fort heureusement, je ne c\u00e8de pas \u00e0 ces comparaisons, ni ne me permets de les \u00e9crire \u2014&nbsp;j\u2019ai le sens du ridicule.<\/p>\n<p>Je reviens sur ces dates qui sont les titres des plages musicales.<\/p>\n<p>Quelque chose dans ces \u00e9tudes \u2014&nbsp;autrement dit des recherches, des essais travaill\u00e9s par le doute \u2014&nbsp;r\u00e9concilie justement avec le temps, la lenteur, avec la simplicit\u00e9 des jours et le petit nombre d\u2019heures qui les composent, et l\u2019infinit\u00e9 de possibilit\u00e9s qu\u2019elles offrent pourtant.<\/p>\n<p>Les minutes se d\u00e9plient \u00e0 l\u2019infini. Comme si la porte \u00e9troite d\u2019un r\u00e9duit s\u2019ouvrait \u00e0 volont\u00e9 sur des espaces \u00e0 explorer, vierges et immenses, montagnes, mers, plaines ou for\u00eats, qu\u2019aucune avidit\u00e9 humaine n\u2019aurait encore ab\u00eem\u00e9s.<\/p>\n<p>Sans vacarme, ni tout ce bruit au-dehors.<\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on pourrait s\u2019\u00e9couter vraiment.<\/p>\n<p>O\u00f9 le vent balaierait les slogans, les sophismes, et les \u00e9l\u00e9ments de langage.<\/p>\n<p><strong>Philippe Marczewski<\/strong> est n\u00e9 en 1974. Chercheur en neuropsychologie cognitive durant six ans, il a ensuite \u00e9t\u00e9 libraire pendant seize ans, \u00e0 Li\u00e8ge, ville qui est au c\u0153ur de son premier livre, <em>Blues pour trois tombes et un fant\u00f4me<\/em>, paru en 2019 chez Inculte. Le deuxi\u00e8me, <em>Un corps tropical<\/em>, est laur\u00e9at du prix Rossel 2021. Il a publi\u00e9 cette ann\u00e9e <em>Quand C\u00e9cile<\/em> aux \u00e9ditions du Seuil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Basta, le vacarme ambiant de la politique, la mi\u00e8vrerie po\u00e9tique au pinacle. Au bac. Trop de boucan sur les plateaux, trop de vacuit\u00e9 \u00e0 la radio, trop d\u2019effets de style tapageurs. Philippe Marczewski passe en mode igloo, loin du bruit loin de tout. 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