{"id":6498,"date":"2025-04-03T11:13:24","date_gmt":"2025-04-03T09:13:24","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6498"},"modified":"2025-04-03T11:13:24","modified_gmt":"2025-04-03T09:13:24","slug":"un-jeune-homme-des-annees-cinquante-marche-ou-creve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/un-jeune-homme-des-annees-cinquante-marche-ou-creve\/","title":{"rendered":"Un jeune homme des ann\u00e9es cinquante marche ou cr\u00e8ve"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Bien avant le covid, un virus redoutable a circul\u00e9 en Belgique, causant des milliers de morts. Parmi les survivants, beaucoup sont rest\u00e9s handicap\u00e9s \u00e0 vie. Edmond Cornet, jeune militaire belge contamin\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1953, fut l\u2019un d\u2019entre eux. Pr\u00e8s de septante ans plus tard, un \u00e9nigmatique \u00ab&#8239;poumon d\u2019acier&#8239;\u00bb crois\u00e9 dans un mus\u00e9e a pouss\u00e9 son fils, journaliste, \u00e0 rechercher les traces de cette \u00e9pid\u00e9mie oubli\u00e9e. Une qu\u00eate \u00e0 la fois intime, historique, g\u00e9ographique. Qui l\u2019a men\u00e9 \u00e0 Verlaine-sur-Ourthe, le village des origines familiales, dans une Ardenne o\u00f9 r\u00f4de encore l\u2019ombre de la guerre.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela devait \u00eatre il y a huit ou neuf ans. Dans un mus\u00e9e londonien, apr\u00e8s la visite d\u2019une expo d\u00e9cevante sur les pharaons, une d\u00e9ambulation dans les vastes couloirs r\u00e9citant l\u2019ex-Empire britannique, je me plante devant une large cage de verre prot\u00e9geant un \u00e9trange engin aux courbes barbares. <em>Un poumon d\u2019acier<\/em>, invention am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1920. On dirait une essoreuse g\u00e9ante mais plac\u00e9e \u00e0 l\u2019horizontale. Un clich\u00e9 noir et blanc vintage appos\u00e9 \u00e0 la vitre montre comment le corps d\u2019un malade de la poliomy\u00e9lite est int\u00e9gralement allong\u00e9 dans la carcasse m\u00e9tallique. Seul le visage d\u00e9passe du tube. Afin que le diaphragme paralys\u00e9 par le virus potentiellement mortel soit stimul\u00e9 par la machine et fasse respirer m\u00e9caniquement les poumons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas comme si j\u2019assistais en ce moment-l\u00e0 \u00e0 un expos\u00e9 visuel sur le chol\u00e9ra ou la peste&nbsp;: mon p\u00e8re a attrap\u00e9 la polio durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1953, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 19 ans. Il a pass\u00e9 25 mois \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et a miraculeusement surv\u00e9cu. Mon p\u00e8re en a gard\u00e9 des s\u00e9quelles importantes aux jambes. Celles qui dessinent une d\u00e9marche d\u2019oiseau cass\u00e9, grav\u00e9es \u00e0 jamais, quelque part dans les voies sombres de mon cortex flottant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais toucher ce poumon d\u2019acier et peut-\u00eatre m\u00eame, rentrer dedans. Histoire de me rapprocher de la d\u00e9pendance, de la claustrophobie et de tout le reste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques semaines apr\u00e8s cette brutale confrontation, j\u2019embarque une cam\u00e9ra pour le village paternel \u2014&nbsp;Verlaine-sur-Ourthe, province du Luxembourg \u2014&nbsp;\u00e0 la recherche de <em>traces<\/em>. Le premier d\u2019une dizaine de reportages impulsifs men\u00e9s au gr\u00e9 des saisons. Comme si la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait dans la glaise m\u00eame, le bitume et les fa\u00e7ades, de cette communaut\u00e9 de quatre cents \u00e2mes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense au bouquin de Philip Roth<em>, N\u00e9m\u00e9si<\/em>s, paru en 2010 et qui raconte l\u2019irruption d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie de polio dans le New Jersey en 1944. Qui saisit d\u2019effroi toute une communaut\u00e9. La polio est une maladie infectieuse aigu\u00eb et contagieuse caus\u00e9e par ce qui s\u2019appelle un poliovirus. Au moment de son pic, dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, la polio est la cause de la mort et du handicap, chaque ann\u00e9e, d\u2019un demi-million de personnes sur la plan\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque j\u2019ai lu le livre de Roth, j\u2019ai eu d\u2019embl\u00e9e le sentiment tr\u00e8s fort d\u2019\u00eatre dans une histoire compl\u00e8tement parall\u00e8le \u00e0 celle de mon p\u00e8re. Dans un champ de cruaut\u00e9 comparable entre les deux continents, \u00e0 une dizaine d\u2019ann\u00e9es d\u2019\u00e9cart. Au mieux, on en garde des s\u00e9quelles douloureuses \u2014&nbsp;comme le <em>singer-songwriter<\/em> Neil Young qui chope le virus en 1951 \u2014&nbsp;, au pire on meurt d\u2019\u00e9touffement puisque le poumon d\u2019acier actionnant la respiration du malade ne suffit plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il aura peut-\u00eatre fallu une cheville fractur\u00e9e, et l\u2019immobilisation de tout un \u00e9t\u00e9, pour que je me d\u00e9cide \u00e0 replonger vraiment dans cette histoire-l\u00e0. Juillet 2022, allong\u00e9 dans la salle d\u2019op\u00e9ration, en attente de la piq\u00fbre qui plonge dans le sommeil avant la r\u00e9paration de la fameuse cheville, je fixe la blancheur des n\u00e9ons d\u00e9corant les plafonds. Je pense \u00e0 mon p\u00e8re. Il avait dix-neuf ans, j\u2019en ai soixante-trois. Mais lui, c\u2019\u00e9tait du s\u00e9rieux. Plus de deux ann\u00e9es d\u2019h\u00f4pital. Le poumon d\u2019acier, l\u2019incertitude de pouvoir marcher \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Me revient, entre autres, ce\u00a0 souvenir d\u2019un camp scout o\u00f9 le jour de visite des parents (le 21 juillet, date de mon anniversaire), le jeu consiste \u00e0 se mettre sur les \u00e9paules du p\u00e8re pour affronter les autres tandems. J\u2019ai 12-13 ans \u2014&nbsp;il existe une photo de ce moment\u2014&nbsp;et je grimpe sur le cadre d\u2019un oncle, celui de mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tant pas praticable pour le combat ludique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dur de le voir marcher de fa\u00e7on bless\u00e9e et maladroite si caract\u00e9ristique de ceux atteints par le virus. Il utilise les b\u00e9quilles, puis il y a le passage \u00e0 la chaise roulante. Je ne suis pas s\u00fbr que gamin, j\u2019en comprends imm\u00e9diatement la souffrance, morale ou physique. Il a sans doute fallu passer l\u2019adolescence et voir les p\u00e8res de mes copains et ceux de ma famille ardennaise et bruxelloise, pour mesurer l\u2019impact de l\u2019insidieuse maladie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019automne 1977, la t\u00e9l\u00e9 familiale d\u2019Etterbeek \u2014&nbsp;o\u00f9 j\u2019habite un appartement social avec mes parents \u2014&nbsp;crache un morceau de l\u2019anglais Ian Dury, l\u2019improbable tube <em>Sex &amp; Drugs &amp; Rock\u2019n\u2019Roll.<\/em> Dury (1942-2000) est un personnage de cabaret, un excentrique grand d\u2019un m\u00e8tre soixante, sorte de Bertolt Brecht <em>street<\/em> revu par Dickens et le cockney londonien. Bon, Dury a aussi attrap\u00e9 la polio \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sept ans, lorsque l\u2019\u00e9pid\u00e9mie frappe de plein fouet la Grande-Bretagne en 1949. Son c\u00f4t\u00e9 gauche s\u2019en souvient&nbsp;: bras, jambe et \u00e9paule sont grandement diminu\u00e9s. Et quand Dury pr\u00e9sent ce soir-l\u00e0 sur l\u2019\u00e9cran, en tee-shirt, montre \u00e0 la vue de tous son bras atrophi\u00e9, mon p\u00e8re est surpris, choqu\u00e9, boulevers\u00e9. <em>\u00ab&#8239;Il ne faut pas montrer \u00e7a dans une chanson \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Non, il ne faut pas montrer \u00e7a\u2026&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne dis rien, j\u2019ai 18 ans, suis abasourdi qu\u2019au fond, de toute cette \u00e9poque n\u00e9vrotique autour du punk, c\u2019est cela qui frappe mon p\u00e8re&nbsp;: une s\u00e9quelle de polio. Je vais bient\u00f4t comprendre, sans doute lorsque je le surprends \u2014&nbsp;il \u00e9tait pudique \u2014&nbsp;occup\u00e9 \u00e0 enfiler un pantalon. Et d\u00e9couvre que l\u2019une de ses jambes est comparable au bras de Dury&nbsp;: comme le rescap\u00e9 d\u2019un camp de la mort qui ne dirait pas son nom. Je dois avoir une dizaine d\u2019ann\u00e9es et il m\u2019explique alors le processus viral original&nbsp;: de la forte fi\u00e8vre, un affaiblissement g\u00e9n\u00e9ral, la perte de sensation dans les jambes surtout, mais aussi le blocage des fonctions respiratoires. Le diaphragme est paralys\u00e9. Insuffisance de la ventilation pulmonaire&nbsp;: ne plus respirer, c\u2019est \u00e9videmment mourir.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">Le village secou\u00e9<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Verlaine-sur-Ourthe. D\u00e9cor champ\u00eatre avec ch\u00e2teau local inclus. Une rue principale qui fait beno\u00eetement le tour du patelin. Une \u00e9cole primaire, une \u00e9glise, un cimeti\u00e8re, quelques commerces. Des fermiers bien s\u00fbr qui cultivent sur les plaines de l\u2019Aisance proche, mais aussi beaucoup d\u2019ouvriers qui <em>montent<\/em> travailler en train \u00e0 Li\u00e8ge, quarante kilom\u00e8tres au nord. Souffle doux de l\u2019apr\u00e8s-guerre, l\u2019\u00e9t\u00e9 s\u2019annonce fruit\u00e9. Un jeune homme du village est mal. Mauvaise grippe&#8239;? Quelques jours plus tard, une ponction lombaire lib\u00e8re le diagnostic&nbsp;: poliomy\u00e9lite. L\u2019effroi personnel et familial sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel des d\u00e9butantes ann\u00e9es cinquante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Edmond. Initialement beau et sympathique gosse f\u00eatard. Qui rentre le lundi \u00e0 l\u2019aube \u2014&nbsp;en ces temps-l\u00e0, les bals wallons ont lieu le dimanche soir \u2014&nbsp;en v\u00e9lo incertain par chemins campagnards. En tournant les premi\u00e8res interviews de villageois, contemporains de mon p\u00e8re, \u00e0 Verlaine-sur-Ourthe, au printemps 2016, je rencontre un ancien voisin des Cornet, Ren\u00e9 Collignon. Il restitue le contexte&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Le bal se faisait avec orchestre. Souvent avec un accord\u00e9on, une batterie, un saxo et parfois un violon. Beaucoup de musette hein, de la polka, des slows et de vieilles danses.&#8239;\u00bb<\/em> Mon p\u00e8re en revenait apr\u00e8s quelques verres. Un caf\u00e9 fort et un peu d\u2019eau fraiche \u2014&nbsp;pas de salle de bain chez mes grands-parents, un \u00e9vier sans eau chaude dans le couloir \u2014&nbsp;et il prend le train vers Li\u00e8ge o\u00f9 il \u00e9tudie l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Cahiers d\u2019\u00e9cole professionnelle retrouv\u00e9s. Sch\u00e9mas techniques \u00e0 l\u2019encre, impressionnants de soin et de pr\u00e9cision. Tr\u00e8s entour\u00e9 par des parents ardennais aimants et deux jeunes fr\u00e8res jumeaux qui ne se ressemblent nullement. Freddy (Robert\u00a0 au civil) est mort en 2018. Roger est parti en janvier 2024. J\u2019ai enregistr\u00e9 leur parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Roger <em>: \u00ab&#8239;Ton p\u00e8re \u00e9tait un grand sorteur. Il avait l\u2019habitude de revenir du bal, le lundi matin, quand nous nous levions et prenions le petit-d\u00e9jeuner&#8239;\u00bb<\/em>. L\u2019autre fr\u00e8re, Freddy Cornet, pr\u00e9cise <em>: \u00ab&#8239;Il n\u2019\u00e9tait jamais \u00e0 la maison. Mes parents ne savaient pas les trois quarts de ce que faisait Edmond&#8239;\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La maladie chamboule tout. Roger encore&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Ton p\u00e8re ne parlait jamais de la polio. Il semblait toujours \u00eatre de bonne humeur, optimiste. Mais quand on a appris qu\u2019il avait attrap\u00e9 cette maladie en juin 1953, qui ressemblait d\u2019abord \u00e0 une mauvaise grippe, tout le village a \u00e9t\u00e9 secou\u00e9. Cela a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s dur, en particulier pour nos parents. Ton grand-p\u00e8re le montrait moins que ta grand-m\u00e8re mais bon, le choc \u00e9tait l\u00e0\u2026\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Roger rapporte la mutation radicale sur la vie familiale. <em>\u00ab&#8239;En alternance avec mon fr\u00e8re Freddy, j\u2019accompagnais une fois sur deux mes parents pour aller voir Edmond hospitalis\u00e9 \u00e0 Bruxelles. Pendant plusieurs semaines, on n\u2019a pas pu entrer dans la chambre parce qu\u2019elle \u00e9tait plac\u00e9e en milieu st\u00e9rile. On le voyait par une fen\u00eatre, depuis le couloir. C\u2019\u00e9tait bref et tr\u00e8s dur. Et on ne savait pas s\u2019il allait s\u2019en tirer ou s\u2019il pourrait un jour remarcher.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De quelques ann\u00e9es plus vieux que papa, Ren\u00e9 Collignon se souvient, \u00e9mu, du choc de l\u2019arriv\u00e9e de cette inconnue cruelle, la polio. Et du d\u00e9sarroi qui s\u2019en suit dans la petite communaut\u00e9 ardennaise. Ai aussi parl\u00e9 plusieurs fois \u00e0 Florette, 97 ans aujourd\u2019hui. Un peu plus \u00e2g\u00e9e que mon p\u00e8re, elle \u00e9tait proche de la famille Cornet. Observait ses bringues du weekend, voyait beaucoup mes grands-parents. Comme tous les Verlainois, Florette est marqu\u00e9e par l\u2019irruption du virus&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;Sa polio a fait un boum dans le village parce que personne dans les environs n\u2019avait eu cette maladie. En 1953, les gens n\u2019avaient pas l\u2019information d\u2019aujourd\u2019hui. Le poumon d\u2019acier et tout, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 toute une affaire\u2026&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">Commencer par la guerre<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le traumatisme ne peut se saisir pleinement qu\u2019en regard d\u2019une \u00e9poque, encore marqu\u00e9e par le souvenir de la guerre toute proche. Au village, Florette raconte tr\u00e8s bien, de ses yeux bleus oc\u00e9aniques et d\u2019un accent coup\u00e9 \u00e0 la tron\u00e7onneuse wallonne, la temp\u00e9rature du Verlaine de 1940-1945. Les Allemands y passent, irr\u00e9guli\u00e8rement, \u00e0 la recherche <em>\u00ab&#8239;de r\u00e9sistants et de r\u00e9fractaires au travail obligatoire en Allemagne&#8239;\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re est fascin\u00e9 par l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e US \u00e0 l\u2019hiver 1944&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il voit un Noir. Il est aussi bluff\u00e9 par les ricains sur\u00e9quip\u00e9s qui distribuent g\u00e9n\u00e9reusement chocolats et cigarettes. Le catering US est install\u00e9 juste derri\u00e8re la maison de mes grands-parents&nbsp;: quand ils n\u2019emm\u00e8nent pas mon p\u00e8re partager la bouffe, les boys ram\u00e8nent de la nourriture dans ma famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les GI\u2019s font les allers-retours de Verlaine \u00e0 Bastogne, de l\u2019arri\u00e8re au front, essentielle <em>Bataille des Ardennes<\/em> sur la route de l\u2019Allemagne. Il fait moins vingt-cinq degr\u00e9s, les Am\u00e9ricains re\u00e7oivent l\u2019hospitalit\u00e9 des Ardennais, s\u2019entassant dans les maisons, les \u00e9coles, les b\u00e2timents publics. Partout o\u00f9 il est possible d\u2019\u00e9chapper aux blessantes morsures du gel et du vent. Les uns ne parlent \u00e9videmment pas la langue des autres, mais la communication se construit sur le d\u00e9sir de libert\u00e9 enfin possiblement revenue. Mon p\u00e8re (dans une archive vid\u00e9o film\u00e9e en 2001, trois ans avant sa mort)&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;J\u2019avais 10 ans en 1944. Je pense qu\u2019ils \u00e9taient bien une vingtaine de soldats \u00e0 s\u2019entasser dans notre maison. Quant \u00e0 notre famille, nous vivions \u00e0 cinq dans une seule chambre, histoire de laisser les deux autres chambres pour les Am\u00e9ricains. Ils \u00e9taient dans leur sac de couchage, dormant partout. Dans la cuisine, le salon, le couloir m\u00eame. Je me souviens de quelques pr\u00e9noms&nbsp;: Danny, Johnny, Jo. Ils sont rest\u00e9s deux semaines, puis sont partis au front. Et puis, ils ont continu\u00e9 leur chemin vers l\u2019Allemagne, vers Berlin. On n\u2019a jamais su qui avait surv\u00e9cu de tous ces jeunes types qui avaient le plus souvent 19-20 ans. Deux, trois d\u2019entre eux se d\u00e9brouillaient en fran\u00e7ais. Apr\u00e8s la guerre, mon p\u00e8re a envoy\u00e9 quelques lettres aux Etats-Unis mais on n\u2019a jamais eu de r\u00e9ponse\u2026&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute ma jeunesse, lors de multiples s\u00e9jours chez mes grands-parents hospitaliers, tout en remarquant les anciens obus en cuivre transform\u00e9s en objets de d\u00e9coration \u2014&nbsp;genre vase \u00e0 fleurs\u2026 \u2014&nbsp;je mange avec des couverts l\u00e9gers, en plaquage d\u2019\u00e9tain, marqu\u00e9s par le sigle de l\u2019US Army. Surplus d\u2019\u00e9quipement laiss\u00e9s derri\u00e8re eux par les soldats am\u00e9ricains. Quand l\u2019histoire s\u2019invite au quotidien de la bouffe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez mes grands-parents, couch\u00e9 sur un divan carmin face \u00e0 l\u2019appui de fen\u00eatre du salon. Je m\u2019y r\u00e9fugie \u00e0 l\u2019abri de l\u2019\u00e9t\u00e9 chaud, surtout pour lire de la BD. \u00c0 chaque visite, tr\u00f4ne toujours la photo de mon p\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Cela doit sans doute \u00eatre \u00e0 la fin de sa revalidation, il est debout dans l\u2019un des couloirs de l\u2019h\u00f4pital militaire. Lui, mince d\u2019origine, a grossi&nbsp;: l\u2019interminable immobilit\u00e9 bien s\u00fbr, mais aussi les p\u00e2tisseries et g\u00e2teries que mes grands-parents apportent \u00e0 chaque visite dominicale. Construit \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, l\u2019h\u00f4pital militaire de l\u2019avenue de la Couronne \u00e0 Bruxelles sera longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme un mod\u00e8le de modernisme m\u00e9dical avant d\u2019\u00eatre d\u00e9clar\u00e9 obsol\u00e8te en 1974. Et d\u2019\u00eatre d\u00e9laiss\u00e9 pendant vingt-cinq ans. Puis r\u00e9habilit\u00e9 en logements et bureaux. Et resto chic actuel via le <em>Comptoir Rodin<\/em>. Savent-ils, les clients comme les proprios, que dans ces locaux, la polio s\u2019\u00e9tait r\u00e9pandue au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950&#8239;?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><strong>Faut sauver le soldat Cornet<\/strong><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re \u00e9tait conservateur, pas au sens politique. Il a gard\u00e9 nombre de documents. Notamment ceux concernant sa polio et le rapport \u00e0 l\u2019arm\u00e9e qui forment une centaine de pages. Ils permettent de pr\u00e9ciser et de dater les faits. Quelques semaines apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 dipl\u00f4m\u00e9 de l\u2019Ecole de M\u00e9canique de Li\u00e8ge, section \u00e9lectricit\u00e9, Edmond Cornet s\u2019engage d\u00e9but juillet 1952 pour trois ans \u00e0 l\u2019arm\u00e9e belge. La solde est sup\u00e9rieure \u00e0 celle du service militaire, moins long mais moins bien pay\u00e9. Il se retrouve simple troufion dans une escadrille d\u2019aviation, le <em>1er Wing de Chasse<\/em>, \u00e0 Beauvechain, en Brabant wallon. J\u2019ai toujours pens\u00e9 que ce choix de l\u2019arm\u00e9e avait un rapport direct avec sa rencontre quelques ann\u00e9es auparavant avec les GI\u2019s venus lib\u00e9rer l\u2019Europe. Peut-\u00eatre le prestige de l\u2019uniforme. Et je crois que cela tient aussi \u00e0 une forme d\u2019esprit d\u2019\u00e9quipe. Celle qui animait d\u00e9j\u00e0 la bande de copains du village et qui, plus tard, fera d\u2019Edmond Cornet, malgr\u00e9 les b\u00e9quilles, le secr\u00e9taire d\u2019un club de foot amateur proche de notre appartement d\u2019Etterbeek, commune bruxelloise. O\u00f9 se tient chaque semaine apr\u00e8s le match la troisi\u00e8me mi-temps. Malgr\u00e9 son handicap, l\u2019esprit de f\u00eate et de camaraderie ne quittera jamais mon p\u00e8re. Il se d\u00e9brouille pour rentrer tard le soir, au volant de sa VW Coccinelle am\u00e9nag\u00e9e (la p\u00e9dale d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration est remplac\u00e9e par un c\u00e2ble \u00e0 port\u00e9e de main), la nuit. Et alors que je dors, comme ma m\u00e8re, dans la seule grande chambre de l\u2019appartement coup\u00e9e en deux, flotte l\u2019odeur des frites\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les archives paternelles, j\u2019ai retrouv\u00e9 de nombreux courriers \u00e9chang\u00e9s avec l\u2019arm\u00e9e, avant, pendant et apr\u00e8s l\u2019hospitalisation de mon p\u00e8re pour cause de polio&nbsp;: du 4 juin 1953 au 29 juillet 1955. Pendant plusieurs semaines, le pronostic vital est \u2013&nbsp;selon la formule \u2013&nbsp;engag\u00e9. Les feuilles exhum\u00e9es, froides, totalement non-empathiques, r\u00e9dig\u00e9es dans le style impersonnel de l\u2019administration, sont aussi le t\u00e9moignage d\u2019un homme face \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 de r\u00e8glements multiples. D\u00e9sormais handicap\u00e9, Edmond Cornet ne repr\u00e9sente plus gu\u00e8re d\u2019utilit\u00e9 aux yeux du commandement militaire. Que faire des soldats comme lui, qui ne peuvent plus courir et donc combattre en pleine guerre froide&#8239;? La courageuse arm\u00e9e belge ne semble nullement pr\u00e9occup\u00e9e par la polio et ses victimes qui s\u2019additionnent dans une large obscurit\u00e9 m\u00e9diatique. Le public belge n\u2019a pas forc\u00e9ment connaissance de cet \u00e9tat de fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est par Ren\u00e9 Collignon que j\u2019apprends ce dont mon p\u00e8re ne m\u2019a jamais parl\u00e9&nbsp;: voyant son s\u00e9jour hospitalier se prolonger, l\u2019arm\u00e9e belge songe purement et simplement \u00e0 ne pas renouveler son engagement. <em>\u00ab&#8239;Ton p\u00e8re se serait retrouv\u00e9 sans rien. Vu son handicap, il ne pouvait plus travailler comme \u00e9lectricien et aurait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement d\u00e9sarm\u00e9, sans aucun avenir.&#8239;\u00bb <\/em>Parmi les documents conserv\u00e9s par mon p\u00e8re, il y a plusieurs lettres de la main de mon grand-p\u00e8re, Jules Cornet (1897-1975). Cet ancien prisonnier de la <em>Grande Guerre<\/em> va tout faire pour sauver son fils a\u00een\u00e9 du n\u00e9ant. Il n\u2019est pas un homme d\u2019influence, un homme en vue, un homme \u00e0 connexions. Mais il contacte un proche de proche, <em>colonel honorifique<\/em>, pour que ce dernier tente d\u2019intervenir. D\u2019o\u00f9 cette missive dat\u00e9e du 28 mars 1955, destin\u00e9e \u00e0 un g\u00e9n\u00e9ral, non identifi\u00e9. Elle est manuscrite et incarne aussi le style hi\u00e9rarchique d\u2019une \u00e9poque, pas vraiment r\u00e9volue. Le colonel \u00e9crit quelque chose comme \u00ab&#8239;il faut sauver le soldat Cornet&#8239;\u00bb. Il obtiendra \u2014&nbsp;partiellement \u2014&nbsp;raison.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">La vie au cimeti\u00e8re<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ai donc \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9, doublement communi\u00e9, \u00e9colier pendant douze ans et scout de la m\u00eame esp\u00e8ce catholique. Morphologiquement d\u00e9nu\u00e9 de toute foi religieuse, m\u2019ennuyant y compris aux messes<em> pop<\/em> d\u2019une \u00e9glise belge d\u00e9sert\u00e9e par la jeunesse, me suis assez rapidement reconverti en futur agnostique. N\u2019emp\u00eache que la visite d\u2019\u00e9glises m\u2019a toujours plu, voire fascin\u00e9. L\u2019atmosph\u00e8re de pierres vampirise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, il y a le cimeti\u00e8re de l\u2019Aisance, \u00e0 Verlaine-sur-Ourthe. Mon p\u00e8re et ma m\u00e8re y sont enterr\u00e9s, pas loin de l\u2019endroit o\u00f9 se crashe en guerre un B52 am\u00e9ricain qui fait alors la fascination des gamins du village. La plaine de l\u2019Aisance consiste en quelques dizaines d\u2019hectares d\u00e9volus \u00e0 l\u2019agriculture, essentiellement g\u00e9r\u00e9s par les fermes d\u2019un hameau voisin \u2014&nbsp;offrant aujourd\u2019hui du Airbnb bobo\u00efsant \u2014&nbsp;appel\u00e9 Herbet. L\u2019\u00e9t\u00e9, gamin et adolescent, mon p\u00e8re travaille dans ces champs-l\u00e0. Un peu d\u2019argent qu\u2019il partage en famille. Cette plaine de l\u2019Aisance, je l\u2019ai beaucoup parcourue \u00e0 v\u00e9lo et puis avec la mobylette de mon grand-p\u00e8re. Sur ce dernier engin, qui fr\u00f4le \u00e9ventuellement les 40&nbsp;km\/h, mon grand-p\u00e8re aura une fatale crise cardiaque un jour de printemps 1975, \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres du cimeti\u00e8re local. O\u00f9, comme ma grand-m\u00e8re, il repose d\u00e9sormais. L\u2019Aisance pourrait \u00eatre un bout d\u2019Ohio ou de Texas, riche en plantations&nbsp;: un terroir qui cultive autant le ma\u00efs que les fantasmes. Je l\u2019ai beaucoup absorb\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me rends compte que cet endroit, cimeti\u00e8re et Aisance, n\u2019est pas seulement le point d\u2019une attraction intuitive, simplement magn\u00e9tique. Mais aussi qu\u2019il me ram\u00e8ne sans cesse \u00e0 une histoire intime. Avant de le comprendre, je me suis mis \u00e0 y aller et filmer \u00e0 l\u2019instinct. Seul ou avec mes trois enfants, L\u00e9o, Justine et Charlotte, dans autant de configurations que de saisons. Les tombes gel\u00e9es, les tombes aux \u00e9ternelles fleurs fan\u00e9es, la vieille pierraille et puis les chevaux et arbres voisins, les noms familiaux qui r\u00e9sonnent de lointaines m\u00e9moires. Pour y arriver, il faut suivre en haut du village une longue rang\u00e9e d\u2019arbres qui y m\u00e8ne, bois peut-\u00eatre centenaires. <em>Les ch\u00eanes qu\u2019on abat<\/em> comme disait le vieil Andr\u00e9 M. Je d\u00e9couvre au printemps 2023 que cette \u00e9l\u00e9gante introduction naturelle au cimeti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement ratibois\u00e9e. Souches \u00e0 nu, niant l\u2019ancrage au vivant\u2026 Quelle raison d\u2019abattre un tel paravent arbor\u00e9 aux souvenirs&#8239;? Je vais poser la question \u00e0 qui de droit. Fuck.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Aisance et le cimeti\u00e8re, revisit\u00e9s encore et encore, ces huit derni\u00e8res ann\u00e9es, n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 les seules destinations sentimentales, patrimoniales, filiales. En me disant que si je me rapprochais du biotope de mon p\u00e8re, de son terreau-territoire, de certaines \u00e9poques, de certaines conditions, j\u2019acc\u00e9derais \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s enfouies. Me suis donc rendu \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 la gare de Sy \u2014&nbsp;\u00e0 un bon kilom\u00e8tre pentu du centre de Verlaine \u2014&nbsp;regarder le pont aux rouilles sans \u00e2ge, qui enjambe l\u2019Ourthe et ses humeurs brun\u00e2tres. Depuis le temps o\u00f9 mon p\u00e8re y prenait le train, la gare, hormis peut-\u00eatre un changement de lettrage de panneau, a gard\u00e9 la m\u00eame allure de province sans flamboyance aucune. J\u2019y ai l\u2019impression de flotter entre le village <em>typique<\/em> de la campagne belge des Trente Glorieuses et la semi-grande ville qu\u2019est Li\u00e8ge. Cit\u00e9 fr\u00e9quent\u00e9e par mon p\u00e8re, encore alors dans le flux de jouissance de l\u2019industrialisation \u00e0 succ\u00e8s du XIXe si\u00e8cle. Il existe une photo de mon p\u00e8re dans un rassemblement de plusieurs centaines d\u2019\u00e9tudiants li\u00e9geois, tous en surv\u00eatements blancs semblables. L\u2019image proc\u00e8de d\u2019une \u00e9poque, je la sens comme cela, totalement optimiste, vers 1950-1951.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La campagne&#8239;? Les mouches qui font du bruit l\u2019\u00e9t\u00e9 et donnent une autre respiration que dans les deux appartements bruxellois d\u2019Etterbeek. Pr\u00e9f\u00e9rence pour le second, avenue Nouvelle 171, logement social du 9e et dernier \u00e9tage, qui donne sur les moches casernes militaires d\u2019en face. Mais qui vu la hauteur et les tentures psych\u00e9s de ma chambre de 9 m\u00e8tres carr\u00e9s, donne aussi une perspective \u2014&nbsp;via la cuisine \u2014&nbsp;sur le chemin de fer qui file au centre-ville. En passant par la gare du Luxembourg, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 mes grands-parents descendent de leur train wallon pour aller visiter mon p\u00e8re au tout proche h\u00f4pital militaire d\u2019Etterbeek. L\u00e0 \u00e9galement o\u00f9 mes grands-parents me ram\u00e8nent des Ardennes chez pa et ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces allers-retours entre Bruxelles et Verlaine, entre les saisons, les f\u00eates, vacances et weekends, cette capitale belge encore provinciale et la campagne parfum\u00e9e de tranquillit\u00e9, s\u2019est donc install\u00e9e une histoire. Celle de mon p\u00e8re, \u00e9videmment, mais aussi la mienne. H\u00e9riti\u00e8re d\u2019un trauma dont on n\u2019est pas d\u2019embl\u00e9e conscient \u2014&nbsp;y compris \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte \u2014&nbsp;o\u00f9 le virus r\u00e9cent du covid a ramen\u00e9 de dr\u00f4les de madeleines encombrantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La polio&#8239;? D\u2019apr\u00e8s Sciensano, le dernier cas \u00ab&#8239;non import\u00e9&#8239;\u00bb en Belgique remonte \u00e0 1979. Le virus est aujourd\u2019hui \u00e9radiqu\u00e9 \u00e0 98-99&nbsp;% selon l\u2019Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS), circulant encore au Pakistan et en Afghanistan, et de fa\u00e7on marginale (mais pas pour les gens qui le chopent) dans une vingtaine de pays africains. Avec cette soudaine et \u00e9tonnante r\u00e9surgence aux \u00c9tats-Unis. O\u00f9 \u00e0 Rockland County, dans l\u2019\u00c9tat de New York, un jeune juif orthodoxe \u2014&nbsp;communaut\u00e9 r\u00e9tive aux vaccins \u2014&nbsp;a \u00e9t\u00e9 contamin\u00e9 en 2022. Mais c\u2019est de Palestine que proviennent les nouvelles les plus tragiques. Fin juillet 2024, le directeur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le confirme dans <em>The Guardian<\/em>&nbsp;: le virus de la polio a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9 dans des \u00e9chantillons d\u2019eaux us\u00e9es \u00e0 Gaza. \u00ab&#8239;Un fait alarmant mais non surprenant compte tenu de l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9mant\u00e8lement des syst\u00e8mes de sant\u00e9 du territoire apr\u00e8s neuf mois de guerre incessante, accuse le haut responsable onusien. En plus d\u2019\u00eatre inlassablement bombard\u00e9s par Isra\u00ebl, les enfants de Gaza sont maintenant expos\u00e9s \u00e0 une \u00e9pid\u00e9mie majeure.&#8239;\u00bb L\u2019OMS a envoy\u00e9 sur place un million de vaccins de la polio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ao\u00fbt 2024, saut dans le temps et la m\u00e9moire. Mon p\u00e8re est mort depuis vingt ans, emport\u00e9 par une broncho-pneumonie, s\u00e9quelle probable de la polio. Finissant les dix derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie en chaise roulante puisque les b\u00e9quilles pratiqu\u00e9es auparavant ne suffisent plus \u00e0 un semblant de mobilit\u00e9. Ao\u00fbt 2024, j\u2019\u00e9coute la musique de Staff Benda Bilili \u2014&nbsp;<em>au-del\u00e0 de l\u2019apparence en lingala<\/em> \u2014&nbsp;le groupe congolais devenu mondialement c\u00e9l\u00e8bre par un documentaire pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Cannes en 2010. Plusieurs musiciens des Staff ont chop\u00e9 la polio, condamn\u00e9s \u00e0 la mis\u00e8re d\u2019un pays sans grande justice. Vivants longtemps dans l\u2019ancien zoo abandonn\u00e9 de Kinshasa, ceux qui ont fabriqu\u00e9 leur propre chaise roulante \u00e0 partir de v\u00e9los d\u00e9class\u00e9s et de ferrailles r\u00e9invent\u00e9es, sont condamn\u00e9s \u00e0 la mis\u00e8re sociale et m\u00e9dicale. Leur musique, tactile, \u00e9mouvante, s\u2019\u00e9coute en r\u00e9el jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os. Laissons au Staff une conclusion, selon leur chanson Polio, o\u00f9 la simplicit\u00e9 des phrases n\u2019a que son \u00e9quivalent d\u2019humanisme conjugu\u00e9 au soleil br\u00fblant de la rumba. Celui qui nous sauvera du virus&#8239;? <em>\u00ab&#8239;Je suis n\u00e9 comme un homme fort, mais la polio m\u2019a handicap\u00e9. Regarde-moi, aujourd\u2019hui, je suis foutu, sur mon tricycle. (\u2026) Parents, allez au centre de vaccination. Parents, ne n\u00e9gligez pas vos enfants. Celui qui est handicap\u00e9, n\u2019est pas diff\u00e9rent des autres&#8239;\u00bb<\/em>. Mon p\u00e8re aurait aim\u00e9 cette musique qui a sauv\u00e9 la vie \u00e0 d\u2019autres. Issus d\u2019autres pays, d\u2019autres temps, d\u2019autres cruaut\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>C\u2019est dur de le voir marcher de fa\u00e7on bless\u00e9e et maladroite si caract\u00e9ristique de ceux atteints par le virus. Il utilise les b\u00e9quilles, puis il y a le passage \u00e0 la chaise roulante. Je ne suis pas s\u00fbr que gamin, j\u2019en comprends imm\u00e9diatement la souffrance, morale ou physique.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Mon p\u00e8re est fascin\u00e9 par l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e US \u00e0 l\u2019hiver 1944&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il voit un Noir. Il est aussi bluff\u00e9 par les ricains sur\u00e9quip\u00e9s qui distribuent g\u00e9n\u00e9reusement chocolats et cigarettes.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>D\u00e9sormais handicap\u00e9, Edmond Cornet ne repr\u00e9sente plus gu\u00e8re d\u2019utilit\u00e9 aux yeux du commandement militaire. Que faire des soldats comme lui, qui ne peuvent plus courir et donc combattre en pleine guerre froide&#8239;?<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Fin juillet 2024, le directeur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OMS confirme que le virus de la polio a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9 dans des \u00e9chantillons d\u2019eaux us\u00e9es \u00e0 Gaza. \u00ab&#8239;Un fait alarmant mais non surprenant compte tenu de l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9mant\u00e8lement des syst\u00e8mes de sant\u00e9 du territoire&#8239;\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9cit publi\u00e9 avec le soutien du Fonds pour le journalisme en F\u00e9d\u00e9ration Wallonie-Bruxelles.\u00a0L\u2019auteur remercie la Fondation Boghossian pour son aide \u00e0 la r\u00e9alisation de ce projet.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien avant le covid, un virus redoutable a circul\u00e9 en Belgique, causant des milliers de morts. 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