{"id":6437,"date":"2025-03-27T20:56:06","date_gmt":"2025-03-27T19:56:06","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6437"},"modified":"2025-03-27T20:59:08","modified_gmt":"2025-03-27T19:59:08","slug":"aux-premieres-loges-de-l-histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/aux-premieres-loges-de-l-histoire\/","title":{"rendered":"Aux premi\u00e8res loges de l\u2019histoire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Il y a cinquante ans, \u00e0 Sa\u00efgon, Josy Dubi\u00e9 assistait \u00e0 la fin de la guerre du Vietnam. Grand reporter \u00e0 la RTBF, il fut le t\u00e9moin de plusieurs \u00e9v\u00e8nements majeurs du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Un parcours hors norme qui a d\u00e9but\u00e9 sur le \u00ab&#8239;Mercator&#8239;\u00bb et s\u2019est achev\u00e9 au S\u00e9nat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 30\u00a0avril prochain, le Vietnam c\u00e9l\u00e9brera en grande pompe les cinquante ans de sa r\u00e9unification. Apr\u00e8s une avanc\u00e9e fulgurante \u00e0 travers les hauts plateaux, les troupes communistes entrent dans Sa\u00efgon en 1975, mettant fin \u00e0 une guerre fratricide qui a dur\u00e9 pr\u00e8s de trente ans. Les Occidentaux sont invit\u00e9s \u00e0 fuir. Des milliers d\u2019habitants, terroris\u00e9s, se pressent devant les grilles de l\u2019ambassade des \u00c9tats-Unis, esp\u00e9rant trouver une place dans un des h\u00e9licopt\u00e8res qui \u00e9vacuent le personnel en catastrophe depuis le toit du b\u00e2timent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les communications sont coup\u00e9es avec le Vietnam et le monde entier redoute un bain de sang. Mais malgr\u00e9 l\u2019ordre d\u2019\u00e9vacuer, une \u00e9quipe de journalistes belges refuse de c\u00e9der \u00e0 la panique. Josy Dubi\u00e9, son cam\u00e9raman Manu Bonmariage et leur preneur de son Franz Wentzel n\u2019ont pas m\u00e9nag\u00e9 leurs peines pour arriver \u00e0 Sa\u00efgon avant le Viet-Cong et les soldats nord-vietnamiens. Ils ont bien l\u2019attention d\u2019assister \u00e0 ce moment d\u2019histoire et d\u2019en filmer tous les d\u00e9tails pour les t\u00e9l\u00e9spectateurs belges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c2g\u00e9 alors de 35\u00a0ans, Josy Dubi\u00e9 est en premi\u00e8re ligne, partout o\u00f9 l\u2019actualit\u00e9 l\u2019exige. Figure vedette de <em>Neuf millions neuf<\/em>, l\u2019\u00e9mission phare de grands reportages de la RTB, il \u00e9tait \u00e0 Lisbonne, quelques mois auparavant, pour filmer la r\u00e9volution des \u0152illets, la fin du r\u00e9gime dictatorial de Salazar. Lorsqu\u2019il pressent que la guerre du Vietnam est entr\u00e9e dans sa phase finale, il convainc sa hi\u00e9rarchie de l\u2019envoyer sur place. Ayant refus\u00e9 de fuir avec les autres journalistes, ses images de la chute de Sa\u00efgon constituent, aujourd\u2019hui, l\u2019une des rares traces enregistr\u00e9es de cet \u00e9v\u00e8nement majeur de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9 \u00e0 Bruxelles, juste avant l\u2019invasion allemande de 1940, Josy Dubi\u00e9 grandit dans un foyer pauvre, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de la place Saint-Josse. <em>\u00ab\u2009Mon p\u00e8re \u00e9tait un ancien colonial, raciste et antis\u00e9mite<\/em>, rembobine-t-il. <em>Nous vivions \u00e0 six, avec mon fr\u00e8re Jean-Claude, mes parents, mes deux grands-m\u00e8res, un perroquet et un chien dans un petit appartement. Nous \u00e9tions sales, car nous ne nous lavions jamais. Et ayant eu le malheur de na\u00eetre roux, j\u2019\u00e9tais r\u00e9guli\u00e8rement battu par mon p\u00e8re qui d\u00e9testait les rouquins.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9l\u00e8ve m\u00e9diocre \u00e0 l\u2019ath\u00e9n\u00e9e Adolphe Max, Josy Dubi\u00e9 d\u00e9couvre le judo \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 12\u00a0ans. En plus d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 des douches, dans les vestiaires, le jeune homme prend confiance en lui et devient rapidement la terreur des tatamis. <em>\u00ab\u2009Ado, j\u2019\u00e9tais un vrai bagarreur<\/em>, confie-t-il. <em>D\u00e8s qu\u2019on se moquait de moi, je cognais comme un malade. Sauf qu\u2019un jour, j\u2019ai trouv\u00e9 plus fort que moi et je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. J\u2019ai compris que la violence ne menait pas \u00e0 grand-chose et je suis devenu pacifiste.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la fin des ann\u00e9es\u00a01950, il ne fait pas bon \u00eatre pacifiste lorsque se profile le service militaire obligatoire. Le service civil n\u2019existe pas encore pour ceux qui refusent de porter les armes. Si l\u2019on ne veut pas finir en prison comme d\u00e9serteur, il n\u2019y a que deux options&nbsp;: <em>\u00ab\u2009C\u2019\u00e9tait deux ans de mine de charbon ou sept ans de marine marchande.\u2009\u00bb<\/em> Le jeune homme passe, avec succ\u00e8s, l\u2019examen d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure de navigation d\u2019Anvers. Sa promotion sera la derni\u00e8re \u00e0 naviguer sur le <em>Mercator<\/em>, le c\u00e9l\u00e8bre navire-\u00e9cole, d\u00e9sormais amarr\u00e9 dans le port d\u2019Ostende.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s ses classes, Josy Dubi\u00e9 s\u2019engage sur des p\u00e9troliers. Le m\u00e9tier est dur, bien loin des fantasmes qu\u2019on projette sur la vie de marin. <em>\u00ab&#8239;C\u2019est fini le temps des caravelles\u2009! Quand j\u2019entends Charles Aznavour chanter \u201cEmmenez-moi au bout de la Terre\u201d, je crie&nbsp;: mon cul\u00a0oui\u2009!&#8239;\u00bb<\/em> Car la r\u00e9alit\u00e9 est tout autre&nbsp;: charger la marchandise au Texas, passer le canal de Panama et d\u00e9charger en Australie ou en Nouvelle-Z\u00e9lande avant de repartir dans l\u2019autre sens. Les escales sont courtes et les occasions de faire du tourisme, extr\u00eamement rares. Sans parler de la solitude et de la mis\u00e8re affective, pendant ces longues ann\u00e9es \u00e0 sillonner les mers loin de sa famille\u2026 En 1967, Josy Dubi\u00e9 raccroche l\u2019uniforme et regagne d\u00e9finitivement la terre ferme. Libre de toute obligation militaire, il s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019ULB en anthropologie, alors que l\u2019ann\u00e9e acad\u00e9mique est d\u00e9j\u00e0 bien entam\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Europe, comme aux \u00c9tats-Unis un vent de libert\u00e9 souffle alors sur les campus universitaires. En plus du mouvement pour les droits civiques, la contestation contre la guerre du Vietnam prend de l\u2019ampleur outre-Atlantique. En Asie du Sud-Est, ce qui a commenc\u00e9 comme une lutte arm\u00e9e contre la colonisation fran\u00e7aise s\u2019est peu \u00e0 peu transform\u00e9 en conflit civil aux dimensions internationales. Le pays est coup\u00e9 en deux entre un Vietnam du Nord communiste et un Vietnam du Sud soutenu par les \u00c9tats-Unis. Depuis 1964, l\u2019effort de guerre am\u00e9ricain a consid\u00e9rablement gagn\u00e9 en intensit\u00e9. Des dizaines de milliers de conscrits sont envoy\u00e9s se battre dans la jungle et des armes chimiques sont utilis\u00e9es. <em>Napalm<\/em> et <em>agent orange<\/em> font leur apparition dans le vocabulaire courant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mari\u00e9 et p\u00e8re de famille, Josy Dubi\u00e9 poursuit ses \u00e9tudes, en multipliant les petits boulots. Un soir de 1968, il se retrouve par hasard dans un studio de t\u00e9l\u00e9vision, charg\u00e9 de jouer les pompiers int\u00e9rimaires durant une \u00e9mission de la Radio-T\u00e9l\u00e9vision belge, comme c\u2019est l\u2019usage \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour la s\u00e9curit\u00e9. <em>\u00ab\u2009On m\u2019avait juste donn\u00e9 une cape et un extincteur, <\/em>se souvient-il en riant. <em>Avec \u00e7a, j\u2019avais l\u2019air d\u2019un SS. Personne, bien entendu, ne m\u2019avait expliqu\u00e9 le fonctionnement de l\u2019extincteur\u2009!\u2009\u00bb<\/em> La RTB, qui diffuse des JT r\u00e9trospectifs sur la guerre\u00a01914-1918 et ses cons\u00e9quences, consacre ce jour-l\u00e0 un num\u00e9ro \u00e0 la prise de la Palestine par le g\u00e9n\u00e9ral Allenby. En observant la carte, sur le plateau, le pompier-SS remarque une erreur majeure. <em>\u00ab\u2009Le pont Allenby avait \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9 pr\u00e8s de Damas. Or il se trouve, beaucoup plus bas, pr\u00e8s de J\u00e9richo\u2009\u00bb<\/em>. Quand il signale l\u2019erreur au producteur de l\u2019\u00e9mission, ce dernier, stup\u00e9fait, propose au jeune pompier de changer d\u2019affectation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019audace de Josy Dubi\u00e9 lui vaudra d\u2019\u00eatre engag\u00e9, au cachet, pour collaborer au service documentation de la RTB. Tout en poursuivant ses \u00e9tudes, il va rapidement prendre du galon, d\u00e9barquant en 1973 \u00e0 <em>Neuf millions neuf<\/em>, ce qui l\u2019am\u00e8nera \u00e0 d\u00e9crocher un scoop mondial d\u00e8s ses premiers pas dans l\u2019\u00e9mission&nbsp;: la derni\u00e8re interview de Salvatore Allende, au Chili, quelques jours avant le coup d\u2019\u00c9tat du g\u00e9n\u00e9ral Pinochet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette m\u00eame ann\u00e9e\u00a01973, les bellig\u00e9rants du Vietnam se r\u00e9unissent \u00e0 Paris pour signer un accord de paix. Les Am\u00e9ricains rapatrient le gros de leurs troupes. La s\u00e9paration entre le Nord communiste et le Sud pro-occidental est d\u00e9finitivement act\u00e9e de part et d\u2019autre du 17<sup>e<\/sup>\u00a0parall\u00e8le. Deux ans plus tard, pourtant, les troupes nord-vietnamiennes traversent la fronti\u00e8re et foncent sur Sa\u00efgon. Le pr\u00e9sident sud-vietnamien, le g\u00e9n\u00e9ral Nguyen Van Thieu, prend la fuite vers les \u00c9tats-Unis. L\u2019offensive finale de la guerre est lanc\u00e9e. <em>\u00ab\u2009\u00c0 l\u2019ambassade sud-vietnamienne \u00e0 Bruxelles, c\u2019\u00e9tait la d\u00e9bandade, <\/em>se souvient Josy Dubi\u00e9<em>. Quand je m\u2019y rends pour obtenir les visas pour moi et mon \u00e9quipe, le consul est dans l\u2019impossibilit\u00e9 de contacter les autorit\u00e9s de Sa\u00efgon pour donner suite \u00e0 notre demande.\u2009\u00bb <\/em>Faute de visas, le voyage s\u2019annonce compromis. Mais Josy Dubi\u00e9 d\u00e9cide tout de m\u00eame de tenter le coup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9quipe s\u2019envole pour Bangkok \u00e0 bord d\u2019un avion Sabena. Au moment du d\u00e9collage, la capitale sud-vietnamienne est encore \u00e9pargn\u00e9e par les combats. Mais durant les douze heures que dure le vol, la situation s\u2019aggrave brusquement. Sa\u00efgon est pilonn\u00e9e \u00e0 coups de roquettes, bombard\u00e9e par des MIG nord-vietnamiens, les avions de chasse de fabrication sovi\u00e9tique. Dans le hall des arriv\u00e9es, le consul de Belgique \u00e0 Bangkok les attend de pied ferme. Vu la situation, le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res leur demande de faire demi-tour. En vain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s une nuit de f\u00eate dans la capitale tha\u00eflandaise, les trois comparses retournent \u00e0 l\u2019a\u00e9roport pour un grand saut vers l\u2019inconnu. <em>\u00ab\u2009Nous d\u00e9collons \u00e0 6&nbsp;h du matin dans un avion quasi vide. Ce sera d\u2019ailleurs le tout dernier \u00e0 se poser sur le tarmac de l\u2019a\u00e9roport <\/em><em>de Sa\u00efgon.&#8239;\u00bb<\/em> Dans l\u2019a\u00e9rogare, c\u2019est la panique g\u00e9n\u00e9rale. Des milliers de Vietnamiens, terroris\u00e9s par l\u2019inexorable avanc\u00e9e des troupes du Viet-Cong, cherchent \u00e0 fuir le pays par tous les moyens. Toujours sans visa, Josy Dubi\u00e9 glisse un billet de cent dollars au douanier qui tamponne les trois passeports, et les laisse passer. Apr\u00e8s avoir chang\u00e9 des piastres, et rejoint le centre-ville dans une vieille 4\u00a0CV, les voil\u00e0 install\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Continental, repaire de la presse internationale pendant les nombreuses ann\u00e9es qu\u2019a dur\u00e9 le conflit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours de la nuit, des roquettes s\u2019abattent \u00e0 nouveau sur la ville, d\u00e9truisant le b\u00e2timent voisin. Le lendemain matin, une foule immense se presse devant l\u2019ambassade des \u00c9tats-Unis, esp\u00e9rant trouver une place dans un des h\u00e9licopt\u00e8res qui effectuent un pont a\u00e9rien vers un porte-avions en mer de Chine. Les combattants du Viet-Cong ne sont plus qu\u2019\u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la ville. Lorsque le dernier h\u00e9licopt\u00e8re d\u00e9colle du toit du b\u00e2timent, il n\u2019y a plus d\u2019\u00e9chappatoire. Une fois le dernier Am\u00e9ricain parti, l\u2019ambassade est pill\u00e9e, et vid\u00e9e de tous ses meubles. Les rues de Sa\u00efgon se vident. Un couvre-feu est d\u00e9clar\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour cinquante dollars, Josy Dubi\u00e9 a fait l\u2019acquisition d\u2019une moto. Le matin du 30\u00a0avril, ses deux comparses et lui montent en selle et partent vers le nord pour tenter de d\u00e9crocher quelques interviews. Chacun d\u2019entre eux porte un badge sur sa veste, o\u00f9 il est \u00e9crit clairement <em>BAO CHI PHAP<\/em>, journalistes fran\u00e7ais. <em>\u00ab&#8239;En vietnamien, journaliste belge se dit <\/em>bao chi bi<em> et journaliste am\u00e9ricain <\/em>bao chi mi<em>. Nous n\u2019avions pas envie de risquer notre peau pour une lettre\u2009! Donc journaliste fran\u00e7ais c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bien.&#8239;\u00bb <\/em>\u00c0 10&nbsp;h\u00a024, la nouvelle tombe \u00e0 la radio. L\u2019arm\u00e9e sud-vietnamienne capitule. L\u2019interminable guerre du Vietnam est finie\u2009!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les trois Belges foncent alors vers l\u2019a\u00e9roport par o\u00f9 doivent arriver les premi\u00e8res colonnes de l\u2019arm\u00e9e nord-vietnamienne. Ils assistent, sur la route, \u00e0 une sc\u00e8ne irr\u00e9elle. <em>\u00ab\u2009En sens inverse, nous croisons des camions militaires bourr\u00e9s de soldats en cale\u00e7ons. P<\/em><em>lus d\u2019un million de soldats sud-vietnamiens, coinc\u00e9s dans la nasse qu\u2019est devenue Sa\u00efgon se d\u00e9barrassent de leurs armes et de leurs tenues militaires. Des soldats en slip, hilares et joyeux, arrivent de partout.\u2009<\/em><em>\u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, le bain de sang redout\u00e9 n\u2019aura pas lieu. Lorsque les soldats du Nord arrivent enfin et traversent la ville sur leurs chars et leurs camions militaires, la population de Sa\u00efgon accueille ces fr\u00e8res ennemis avec un m\u00e9lange de curiosit\u00e9 et de r\u00e9signation. Le drapeau du Viet-Cong est hiss\u00e9 sur le palais pr\u00e9sidentiel. Dans les jours qui suivent, Josy Dubi\u00e9 prom\u00e8ne son micro dans les rues. Une \u00e9trange atmosph\u00e8re de r\u00e9conciliation, teint\u00e9e d\u2019amertume, r\u00e8gne dans la capitale vaincue du Sud-Vietnam. Au bureau local de l\u2019agence Reuters, il tente d\u2019envoyer un t\u00e9lex pour pr\u00e9venir sa r\u00e9daction, \u00e0 Bruxelles. <em>\u00ab\u2009La ville est prise, nous sommes\u2026\u2009\u00bb<\/em> La nouvelle n\u2019arrivera jamais \u00e0 destination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce milieu des ann\u00e9es\u00a01970, on est encore \u00e0 mille lieues des satellites, des cha\u00eenes d\u2019info en continu et des envoy\u00e9s sp\u00e9ciaux en duplex. Alors que la cam\u00e9ra de Manu Bonmariage enregistre les images de ces soldats pieds nus, cherchant \u00e0 fraterniser avec la petite bourgeoisie intellectuelle de Sa\u00efgon, le monde entier ignore ce qui se d\u00e9roule dans cette ville, et va l\u2019ignorer pendant plusieurs semaines. <em>\u00ab\u2009\u00c0 Bruxelles, tout le monde nous croyait morts alors que nous, on prenait notre pied<\/em>, rigole Josy Dubi\u00e9. <em>D\u2019autant que pendant un mois, les nouvelles autorit\u00e9s refusent de nous laisser partir, sans que nous sachions pourquoi.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mois de mai 1975 va prendre une tournure inattendue pour les trois journalistes belges, prisonniers de luxe dans ce pays r\u00e9unifi\u00e9 et coup\u00e9 du monde. Ils nouent des amiti\u00e9s sur place et, \u00e0 court de pellicules pour la cam\u00e9ra, font joyeusement la f\u00eate en attendant d\u2019obtenir l\u2019autorisation de quitter le pays. Avant de prendre la fuite, l\u2019ambassadeur britannique a laiss\u00e9 la cl\u00e9 \u00e0 un compatriote, enjoignant \u00e0 ces jeunes gens de vider la cave \u00e0 vin de l\u2019ambassade, pour \u00e9viter que son pr\u00e9cieux contenu ne tombe aux mains de ces <em>bloody reds<\/em>. Ils ne se feront pas prier\u2009!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la fin du mois de mai, Manu, Franz et Josy parviennent enfin \u00e0 rejoindre Bangkok, via Vientiane au Laos. Le vol hebdomadaire de la Sabena est sp\u00e9cialement retard\u00e9 pour leur permettre d\u2019embarquer avec les bobines de film, qui contiennent leurs pr\u00e9cieuses images. <em>\u00ab\u2009C\u2019est un v\u00e9ritable scoop que nous ramenons dans nos bagages. Le jour de la chute de Sa\u00efgon, il n\u2019y avait que quatre ou cinq journalistes sur place, et aucune t\u00e9l\u00e9vision am\u00e9ricaine.\u2009\u00bb<\/em> Mais lorsqu\u2019il d\u00e9barque \u00e0 la r\u00e9daction, triomphal, son enthousiasme est rapidement douch\u00e9. <em>\u00ab\u2009Tes images ont d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019un mois, <\/em>rel\u00e8ve le secr\u00e9taire de r\u00e9daction, qui lui voue une inimiti\u00e9 tenace<em>. On va les archiver directement et on les montrera \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e pour la r\u00e9trospective de l\u2019actualit\u00e9.\u2009\u00bb<\/em> Le journaliste est stup\u00e9fait\u2009! Heureusement, un r\u00e9dacteur en chef a vent de cette b\u00eatise et les images sont rapidement diffus\u00e9es \u00e0 l\u2019antenne. Elles feront le tour du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s le Vietnam, Josy Dubi\u00e9 continuera \u00e0 barouder pour la RTBF. Il sera arr\u00eat\u00e9 en Iran par les Gardiens de la r\u00e9volution, filmera la chute du mur de Berlin et assistera aux derniers jours de Nicolae Ceausescu en Roumanie, entre autres\u2026 Il sera aussi l\u2019auteur d\u2019un documentaire poignant sur le conflit social aux usines textiles Motte, \u00e0 Mouscron. Quant \u00e0 Manu Bonmariage, il deviendra un r\u00e9alisateur reconnu, notamment pour ses contributions au magazine <em>Strip-Tease<\/em>, dont il signe quelques reportages m\u00e9morables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Josy Dubi\u00e9 jouit dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 d\u2019un statut ambigu. Si personne ne conteste son talent journalistique, il compte pourtant de nombreux ennemis au sein de la maison Reyers. Lorsqu\u2019il d\u00e9clare \u00e0 la presse que \u00ab\u2009<em>la hi\u00e9rarchie de la RTBF, c\u2019est comme les poires Williams&nbsp;: \u00e0 part la queue tout le reste baigne dans l\u2019alcool\u2009\u00bb,<\/em> il devient \u00e9vident qu\u2019il n\u2019obtiendra jamais de promotion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1990, le reporter bruxellois saisit l\u2019opportunit\u00e9 de rejoindre les Nations unies. Il y cr\u00e9e un programme t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, <em>Azimut<\/em>, qui lui permet de poursuivre ses reportages \u00e0 travers le monde pour le compte du PNUD, le programme des Nations unies pour le d\u00e9veloppement. Il fera ensuite un passage rapide en politique. Candidat d\u2019ouverture sur les listes Ecolo, en position a priori non \u00e9ligible, il est \u00e9lu s\u00e9nateur \u00e0 sa grande surprise, le 13\u00a0juin 1999.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, il coule une retraite heureuse entre sa <em>\u00ab\u2009datcha\u2009\u00bb<\/em> du Pajottenland et son appartement schaerbeekois, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres du quartier o\u00f9 il a grandi. Il a claqu\u00e9 la porte d\u2019Ecolo et continue de commenter l\u2019actualit\u00e9 internationale, mais seulement pour son entourage et ses r\u00e9seaux sociaux. Il y a trois ans, les Am\u00e9ricains ont \u00e0 nouveau connu une d\u00e9b\u00e2cle, en quittant pr\u00e9cipitamment l\u2019Afghanistan apr\u00e8s vingt ans de pr\u00e9sence dans le pays, face \u00e0 une perc\u00e9e fulgurante des talibans. \u00c0 la vue des h\u00e9licopt\u00e8res, et de la foule tentant d\u2019escalader les grilles de l\u2019a\u00e9roport de Kaboul, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser que l\u2019histoire hoquette parfois douloureusement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u2009Ado, j\u2019\u00e9tais un vrai bagarreur. D\u00e8s qu\u2019on se moquait de moi, je cognais comme un malade. Sauf qu\u2019un jour, j\u2019ai trouv\u00e9 plus fort que moi et je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. J\u2019ai compris que la violence ne menait pas \u00e0 grand-chose et je suis devenu pacifiste.\u2009\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque les soldats du Nord arrivent, la population de Sa\u00efgon accueille ces fr\u00e8res ennemis avec un m\u00e9lange de curiosit\u00e9 et de r\u00e9signation. Dans les jours qui suivent, Josy Dubi\u00e9 prom\u00e8ne son micro dans les rues. Une \u00e9trange atmosph\u00e8re de r\u00e9conciliation, teint\u00e9e d\u2019amertume, r\u00e8gne dans la capitale vaincue du Sud-Vietnam.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab&#8239;\u00c0 Bruxelles, tout le monde nous croyait morts alors que nous, on prenait notre pied. D\u2019autant que pendant un mois, les nouvelles autorit\u00e9s refusent de nous laisser partir, sans que nous sachions pourquoi.&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a cinquante ans, \u00e0 Sa\u00efgon, Josy Dubi\u00e9 assistait \u00e0 la fin de la guerre du Vietnam. 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