{"id":636,"date":"2022-06-21T10:03:33","date_gmt":"2022-06-21T08:03:33","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/joie\/"},"modified":"2023-12-21T11:10:25","modified_gmt":"2023-12-21T10:10:25","slug":"double-feminicide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/double-feminicide\/","title":{"rendered":"Le double f\u00e9minicide d&rsquo;Ann Lawrence Durviaux et Nathalie Maillet"},"content":{"rendered":"<p>Un moment de gr\u00e2ce. Une explosion stellaire. Au printemps 2021, Ann Lawrence Durviaux et Nathalie Maillet se croisent au milieu des voitures de course, s\u2019enamourent, ne se l\u00e2chent plus. La professeure de droit et l\u2019ex-pilote de comp\u00e9tition devenue directrice de Spa-Francorchamps ont tout en commun ou presque. Des femmes de poigne qui se sont impos\u00e9es dans des milieux d\u2019hommes. Le soir du 14 ao\u00fbt 2021, quand tout n\u2019\u00e9tait que joie, elles sont abattues, \u00e0 Gouvy, par un homme qui refusait qu\u2019elles se d\u00e9sirent.<\/p>\n<p>Il le gardait toujours en poche. Il le sortait parfois, un peu cr\u00e2nement, guettait la r\u00e9action dans l\u2019\u0153il de son interlocuteur&#8239;; la crainte, le rejet, la fascination, ce que la proximit\u00e9 avec l\u2019interdit pouvait g\u00e9n\u00e9ralement susciter, cette conscience bien nette et terrible que le cours des choses se fracture facilement, qu\u2019il est \u00e0 la port\u00e9e de toute personne arm\u00e9e de d\u00e9sunir le temps, de cr\u00e9er un avant, un apr\u00e8s, sans que l\u2019un et l\u2019autre puissent jamais se confondre \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Il s\u2019\u00e9tait procur\u00e9 le pistolet apr\u00e8s le <em>home invasion <\/em>de f\u00e9vrier 2018, dans la maison de Gouvy. Nathalie Maillet dirigeait le circuit de Spa-Francorchamps depuis 2016. Elle gagnait bien sa vie. Un journal avait jug\u00e9 pertinent de le signifier et l\u2019information n\u2019avait pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 un malfrat li\u00e9geois notoire, connu pour plusieurs attaques de fourgon \u00e0 l\u2019explosif. Avec deux coll\u00e8gues, le gangster s\u2019\u00e9tait introduit dans la demeure, les avait violemment bouscul\u00e9s, Nathalie et lui, les contraignant \u00e0 rester au sol, une demi-heure, le temps d\u2019abandonner tout espoir de trouver des liasses, puis avait d\u00e9guerpi, bredouille, muni de quelques badges d\u2019acc\u00e8s au circuit bien vite d\u00e9sactiv\u00e9s par le service informatique de Francorchamps.<\/p>\n<p>Nathalie avait suivi une th\u00e9rapie pour surmonter le stress post-traumatique li\u00e9 \u00e0 cette agression. Et l\u2019avait surmont\u00e9. Elle \u00e9tait de celles qui refusent \u00e0 toute incommodit\u00e9 le privil\u00e8ge de prendre ses marques. Un d\u00e9sagr\u00e9ment&nbsp;: on ruait dedans, frontalement. On allait de l\u2019avant. Son mari avait choisi une autre option qui, depuis lors, alourdissait sa poche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne me suis jamais pos\u00e9 la question, dans ma vie, de ce qui m\u2019\u00e9tait interdit ou autoris\u00e9 parce que j\u2019\u00e9tais une femme. Oui, de fait, je suis une femme. Mais je pense que ce n\u2019est pas le sujet. Le sujet, c\u2019est ce que je porte comme valeurs et comme projets.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle sourit. Sa t\u00eate ponctue son propos de quelques mouvements nets. Sans doute repense-t-elle, en r\u00e9pondant \u00e0 son interlocuteur, \u00e0 l\u2019engueulade d\u2019enfer qu\u2019elle a servie \u00e0 l\u2019un de ses coll\u00e8gues, plusieurs semaines auparavant, quand ce dernier lui a na\u00efvement sugg\u00e9r\u00e9 de \u00ab&#8239;peut-\u00eatre jouer un peu plus sur son profil de femme lesbienne&#8239;\u00bb. \u00c7a avait bard\u00e9. Puis on \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 autre chose. On en avait rigol\u00e9. Qu\u2019on la comprenne bien&nbsp;: elle assume sa sexualit\u00e9, l\u2019a toujours assum\u00e9e, peut l\u2019\u00e9voquer devant n\u2019importe qui au d\u00e9tour de n\u2019importe quelle conversation. Et bien s\u00fbr que le combat pour la cause des femmes est sous-jacent au sien. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement&#8239;? Pas question pour autant d\u2019en faire un argument de campagne. Sa diff\u00e9rence doit susciter l\u2019indiff\u00e9rence, son projet pour l\u2019institution emporter l\u2019engouement collectif.<\/p>\n<p>On coupe la cam\u00e9ra. On monte une vid\u00e9o propre, lumineuse, on y ajoute un fond sonore engageant. Elle v\u00e9rifie le moindre d\u00e9tail. Elle a un \u0153il sur tout. \u00c7a lui va, \u00e7a claque. Elle poste le produit final sur YouTube.<\/p>\n<p>Dans deux semaines, Ann Lawrence Durviaux rabattra le caquet de ses d\u00e9tracteurs. Elle compte bien aller chercher le rectorat de l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge, ambition qu\u2019en deux si\u00e8cles aucune femme n\u2019a encore port\u00e9e. Elle a pli\u00e9 son projet en juillet \u00e0 une vitesse hallucinante, apr\u00e8s que les \u00e9lections de mai sont parties en vrille. C\u2019est du solide. Un programme de rupture. Un coup de pied au train d\u2019une institution qu\u2019elle estime embourb\u00e9e dans des pratiques d\u2019un autre temps, \u00e0 la gouvernance trop centralis\u00e9e, au mod\u00e8le de promotion des individus profond\u00e9ment in\u00e9galitaire. Un lieu de production du savoir qui n\u2019a jamais port\u00e9 \u00e0 sa t\u00eate que des hommes en fin de carri\u00e8re, la soixantaine, d\u2019anciens vice-recteurs, d\u2019anciens doyens&#8239;; ceux chez qui elle n\u2019h\u00e9site jamais \u00e0 aller pousser une gueulante quand elle l\u2019estime l\u00e9gitime, en d\u00e9pit de la biens\u00e9ance acad\u00e9mique, bien ancr\u00e9e dans l\u2019institution, qui n\u2019interdit certainement pas qu\u2019on tacle ses cong\u00e9n\u00e8res pourvu qu\u2019on le fasse par derri\u00e8re.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Sueur. Nathalie pilonne sec. Prend la chicane \u00e0 allure mod\u00e9r\u00e9e, pas le choix, le double virage en S corset\u00e9 dompte les pilotes les plus intr\u00e9pides. Nouveau coup de frein dans l\u2019\u00e9pingle de la Source, juste derri\u00e8re la ligne droite qui franchit le point de d\u00e9part du circuit. Puis c\u2019est l\u2019envol\u00e9e. Les chevaux des grandes plaines. Les tripes en apesanteur. Un milligramme d\u2019adr\u00e9naline en roue libre dans l\u2019organisme. La gomme de son roadster \u00e0 propulsion chauffe l\u2019asphalte du Raidillon, une courbe ascendante parmi les plus illustres au monde, la montagne, quarante m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 impr\u00e9visibles qui font passer l\u2019anatomie de Stavelot \u00e0 Malmedy, une empoignade muscl\u00e9e avec l\u2019instinct de survie, le <em>final boss<\/em> du l\u00e2cher-prise. La vitesse atteint son paroxysme dans la mont\u00e9e du Kemmel, au c\u0153ur de la verdure, avant que tout descende. Retour vers Malmedy. Double gauche du Pouhon, Fagnes, Campus, le royaume des courbes pentues qu\u2019elle caresse \u00e0 fond de balle, \u00e0 peine le temps de jeter un \u0153il \u00e0 l\u2019Eau Rouge, affluent de l\u2019Ambl\u00e8ve de part et d\u2019autre duquel se touch\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9poque deux empires, que la chicane se profile \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p><em>\u00ab&#8239;C\u2019est qui le mec qui m\u2019a fait l\u2019ext\u00e9rieur dans le Raidillon&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em> s\u2019enquiert Fran\u00e7ois Duval, pilote de rallye professionnel, \u00e9quipier chez Citro\u00ebn, l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, du champion du monde S\u00e9bastien Loeb. <em>\u00ab&#8239;Le mec&#8239;? C\u2019est Nathalie Maillet, mon vieux&#8239;!&#8239;\u00bb<\/em> Ce week-end humide d\u2019avril 2006, le circuit de Spa-Francorchamps accueille la premi\u00e8re confrontation de la Roadster Cup, une s\u00e9rie courue \u00e0 d\u00e9couvert, le casque au vent, dans une cousine sous st\u00e9ro\u00efdes, cent septante-deux chevaux, sept cents kilos de m\u00e9canique, de la c\u00e9l\u00e8bre VW Fun Cup.<\/p>\n<p>Le bolide de Nathalie a rejoint les quartiers de son \u00e9curie. Dans l\u2019habitacle, la pilote pleure de rage. Elle vient de rentrer une manche d\u2019enfer, bien install\u00e9e dans le trio de t\u00eate d\u2019une course finalement g\u00e2ch\u00e9e, dans les derniers kilom\u00e8tres, par un p\u00e9pin m\u00e9canique. Elle est hors d\u2019elle. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 comme \u00e7a. Une gladiatrice. \u00c9lectris\u00e9e par la comp\u00e9tition. Elle a jou\u00e9, dans son adolescence, \u00e0 un haut niveau de tennis \u2014&nbsp;de football aussi, allant jusqu\u2019\u00e0 se faire pr\u00e9s\u00e9lectionner en \u00e9quipe de France f\u00e9minine. Une enfilade de raquettes ont vu leur existence \u00e9court\u00e9e, valsant \u00e0 chaque fois que Nathalie identifiait une injustice sur le court. C\u2019\u00e9tait pareil en dehors des terrains. Un matin de ses quatorze ans, devant un h\u00f4tel, elle chauffait la voiture pour son p\u00e8re, marchand de bestiaux, tandis qu\u2019il terminait son caf\u00e9. Un type avait d\u00e9boul\u00e9 et tent\u00e9 de s\u2019emparer du v\u00e9hicule. Le paternel avait surpris la sc\u00e8ne par la fen\u00eatre et accouru \u00e0 toute vitesse. Il avait d\u00e9couvert, \u00e9bahi, sa fille occup\u00e9e \u00e0 infliger une correction au malfrat. Elle n\u2019\u00e9tait pas \u00e9paisse. Pas sp\u00e9cialement muscl\u00e9e. Elle compensait avec les nerfs. Puis les voitures, dans la famille, \u00e9taient chose sacr\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle ne sort pas de son roadster. Franz la laisse d\u00e9canter. Il conna\u00eet le processus&nbsp;: d\u2019ici une heure, \u00e7a ira d\u00e9j\u00e0 mieux. La perspective du prochain challenge \u00e9clipsera la d\u00e9ception enfant\u00e9e par le pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>On lui a envoy\u00e9 l\u2019article par mail. Ann Lawrence jette un \u0153il au titre&nbsp;: \u00ab&#8239;Une possible rectrice trop bien pay\u00e9e&#8239;?&#8239;\u00bb Coup bas. Les salauds. Les tirs de mortiers se font par voie de presse. Dans sa facult\u00e9, son temp\u00e9rament affirm\u00e9 en agace plus d\u2019un. Son effronterie, aussi. Elle sait qu\u2019aucun journaliste ne s\u2019est pench\u00e9 d\u2019initiative sur son cas. Franchement&nbsp;: en dehors du monde universitaire, qui s\u2019int\u00e9resse plus que cinq minutes \u00e0 une campagne rectorale&#8239;?<\/p>\n<p>La chose m\u00e9rite d\u00e9bat, elle n\u2019en disconvient pas&nbsp;: jusqu\u2019o\u00f9 un professeur ordinaire, engag\u00e9 \u00e0 temps plein par l\u2019universit\u00e9, peut-il se permettre d\u2019entasser les \u00e9cus en dehors de ses fonctions acad\u00e9miques&#8239;? La r\u00e8gle, impossible \u00e0 contr\u00f4ler, pr\u00e9voit qu\u2019on puisse consacrer deux demi-journ\u00e9es par semaine \u00e0 des activit\u00e9s compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Ann Lawrence est avocate depuis ses vingt-cinq ans. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 enseigner l\u2019ann\u00e9e de son inscription au barreau. Peu apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re, le commissaire en chef de la police de Namur Jos\u00e9 Durviaux, terrass\u00e9 par une rupture d\u2019an\u00e9vrisme \u00e0 quarante-sept ans. \u00c0 l\u2019universit\u00e9, elle assiste le professeur Paul Lewalle, conseiller d\u2019\u00e9tat, <i>j\u00fbgodan<\/i> de droit administratif. L\u2019homme devient son mentor, son p\u00e8re de substitution. Il lui souffle tous les secrets de sa discipline. Ann Lawrence est brillante. Avec les ann\u00e9es, elle devient une r\u00e9f\u00e9rence majeure en mati\u00e8re de march\u00e9s publics. Elle intimide la concurrence. Joie. Sa l\u00e9gitimit\u00e9 croissante lui vaut des collaborations tr\u00e8s juteuses. Des centaines de milliers d\u2019euros les bonnes ann\u00e9es. En comparaison, son salaire de professeure fait l\u2019effet d\u2019une anecdote. Il n\u2019emp\u00eache&nbsp;: dans la facult\u00e9 de droit, on empile des profils similaires par brouettes. Des hommes, principalement. Aucun, parmi eux, n\u2019a \u00e9t\u00e9 emmerd\u00e9 avec \u00e7a les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. Aucun aspirant recteur au statut plus conventionnel.<\/p>\n<p>Tant pis. Elle encaisse. Elle peut compter sur le soutien d\u2019autres coll\u00e8gues. Encore plus sur celui des \u00e9tudiants. Ann Lawrence les fascine. Cette femme qui transcende tout. Lesbienne, riche, libre. Dr\u00f4le. Capable de rendre torrides deux heures dodues de th\u00e9orie sur les march\u00e9s publics. Elle sort du b\u00e2timent B31, emprunte le chemin des amphith\u00e9\u00e2tres qui descend dans le bois de Sclessin. Il vient de pleuvoir. Relents de p\u00e9trichor. Elle saute dans sa voiture, direction son nouveau coin de paradis cinacien.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La ferveur populaire du Castellet. Les cylindr\u00e9es survitamin\u00e9es qui se bataillent les meilleures trajectoires de Magny-Cours. \u00c7a enfi\u00e9vrait Nathalie. Pour la gosse de Neuvilly-en-Argonne, un village isol\u00e9 dans les campagnes de la Meuse, les paddocks, les relents de carburants, les crissements de gommes, les t\u00f4les sponsoris\u00e9es composaient l\u2019univers le plus fascinant jamais observ\u00e9. Ces ann\u00e9es-l\u00e0, son p\u00e8re et son oncle sillonnaient la France de circuit en circuit \u00e0 la conqu\u00eate des coupes promotionnelles. L\u2019enfant les tannait pour les accompagner. Elle avait huit ans, on la laissait monter dans la Formule Renault du tonton le temps d\u2019une photo. Elle en avait dix, jouait sur les passerelles de Zolder, regardait les bolides filer entre les lattages en bois. Joie. Plus \u00e2g\u00e9e, elle avait demand\u00e9 pour faire du karting. D\u00e9convenue&nbsp;: les moteurs, dans les ann\u00e9es 1980, \u00e9taient affaire de bonshommes.<\/p>\n<p>Nathalie avait pass\u00e9 sa frustration dans le tennis, le foot, la gymnastique. Un seul credo&nbsp;: la gagne. Jeune adulte, elle \u00e9tait partie \u00e9tudier l\u2019architecture \u00e0 l\u2019University of East London. La gagne, toujours&nbsp;: malgr\u00e9 un pi\u00e8tre niveau d\u2019anglais en arrivant \u2014&nbsp;caillou dans la botte de tout un peuple \u2014&nbsp;elle s\u2019\u00e9tait arrach\u00e9e, avait boss\u00e9 comme une acharn\u00e9e, aiguis\u00e9 son savoir-faire en Finlande, en Chine, avait quitt\u00e9 l\u2019institution deuxi\u00e8me de sa promotion.<\/p>\n<p>Elle n\u2019\u00e9tait jamais revenue en France. Apr\u00e8s des d\u00e9buts professionnels \u00e0 Soho, quartier du c\u0153ur de Londres, elle avait projet\u00e9 de s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Paris. Elle avait trouv\u00e9 un arrangement avec un cabinet fran\u00e7ais. Elle devait rencontrer ses futurs associ\u00e9s dans la capitale pour signer le contrat. Ils avaient pris un avion priv\u00e9 depuis Montpellier pour la rejoindre. L\u2019avion \u00e9tait tomb\u00e9.<\/p>\n<p>Avec des partenaires anglais, elle avait finalement mont\u00e9 la Churchill Hui INT\u2019L, un cabinet sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019\u00e9co-architecture et \u00e9tabli au Luxembourg. Nathalie esquissait des usines de traitement de d\u00e9chets, des stations biogaz, des plateformes de compostage. Les affaires roulaient rudement bien. Restait une revanche \u00e0 prendre sur ses jeunes ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Repense-t-elle \u00e0 tout \u00e7a, tandis que la vue se trouble, que la fatigue s\u2019\u00e9paissit, que les cent trente chevaux de son moteur Audi hennissent sous leur carrosserie en plastique, qu\u2019\u00e0 bord de sa Coccinelle rigolote, elle escalade le Raidillon pour la 400e\u00a0fois du jour&#8239;? L\u2019\u00e9dition 2006 des 25\u00a0heures de la VW Fun Cup, course la plus d\u00e9jant\u00e9e du calendrier, cent trente \u00e9quipages en piste, est en train de tourner \u00e0 l\u2019avantage du <i>crew<\/i> de Nathalie. Au petit matin, le team Capocci-Gressen-Feltes-Linnertz, vainqueur l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente et bien en place pour signer le doubl\u00e9, a \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un bris de c\u00e2ble d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur, a d\u00fb bidouiller une solution de fortune en bord de piste, a observ\u00e9, d\u00e9confit, ses poursuivants r\u00e9sorber leur retard. Devant l\u2019\u00e9quipe de Nathalie, il ne reste que ces diables d\u2019Andr\u00e9-Galand-De Vits-Massart, persuad\u00e9s de tenir le bon bout. Un tour plus loin, un papillon de carburateur capricieux en d\u00e9cide autrement&nbsp;: gaz grand ouverts, incontr\u00f4lable, leur Coccinelle file s\u2019\u00e9craser contre un mur.<\/p>\n<p>Elle prend Franz dans ses bras. Victoire familiale d\u2019anthologie pour l\u2019\u00e9quipage Dubois-Maillet-De Keiser-De Keiser-Dubois. Ovation des quinze mille spectateurs en \u00e9bullition sur les bancs de Francorchamps.<\/p>\n<p>Franz Dubois. Le sorcier de Boussu, pour les gazettes du Borinage. Le parrain. Le bourru. Le fort en gueule. Un type parti de rien, avec sept cents balles en poche qui a rapidement transform\u00e9 sa pompe \u00e0 essence, ouverte en 1969, en une petite concession VW. Alors qu\u2019il pilotait en formule Ford, il s\u2019\u00e9tait offert son premier banc d\u2019essai, s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 bricoler des voitures de course. C\u2019est surtout dans cette derni\u00e8re activit\u00e9 qu\u2019il excellait. Dans les ann\u00e9es 1990, il s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 comme une figure embl\u00e9matique du championnat belge de tourisme, affr\u00e9tant des Audi que pilot\u00e8rent une enfilade de champions de Belgique. C\u2019est Franz qui a imagin\u00e9 et con\u00e7u le ch\u00e2ssis tubulaire recouvert d\u2019une carrosserie en polyester r\u00e9pliquant les lignes de la fameuse Coccinnelle de Volkswagen. La VW Fun Cup. En 1997, les pionniers de la discipline s\u2019affrontaient pendant vingt-quatre heures sur le petit trac\u00e9 fran\u00e7ais de Croix-en-Ternois. Puis l\u2019\u00e9v\u00e9nement avait migr\u00e9 sur le plus beau circuit du monde, s\u2019\u00e9tait appesanti d\u2019une heure. Le succ\u00e8s populaire n\u2019avait fait que cro\u00eetre.<\/p>\n<p>Nathalie a rencontr\u00e9 Franz il y a trois ans. C\u2019\u00e9tait en 2003. Elle avait trente-trois ans. Lui cinquante-six. Elle s\u2019\u00e9tait inscrite depuis plusieurs mois aux cours de pilotage que donnait son oncle sur le circuit de Chambley, en Meurthe-et-Moselle. Un kiff d\u2019enfer. Avec son paternel, elle avait allong\u00e9 les liasses pour s\u2019offrir la toute nouvelle Mini Cooper S. Elle avait commenc\u00e9 \u00e0 concourir. Elle participait \u00e0 une course \u00e0 Dijon. Il lui manquait un train de pneus. Son p\u00e8re lui avait sugg\u00e9r\u00e9 d\u2019aller voir Franz Dubois, un gars sympa, champion de la m\u00e9canique. Le courant \u00e9tait pass\u00e9. Ils s\u2019\u00e9taient revus. Franz lui avait appris \u00e0 d\u00e9monter un moteur, \u00e0 travailler la hauteur de caisse, \u00e0 ouvrir un train avant, \u00e0 l\u00e2cher les ressorts. \u00c0 sentir la voiture. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, elle avait affin\u00e9 ses <i>skills<\/i>. Lui s\u2019offrait une nouvelle jeunesse.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Putain de crabe. La m\u00e8re d\u2019Ann Lawrence l\u2019a tenu en respect, cinq ans plus t\u00f4t, voil\u00e0 qu\u2019il l\u2019attaque \u00e0 nouveau. La femme. La coquette. Une rotule au sol \u00e0 batailler contre les m\u00e9tastases. Ann Lawrence \u00e9paule sa m\u00e8re dans la maladie. Qu\u2019elle semble loin, d\u00e9j\u00e0, la d\u00e9b\u00e2cle \u00e9lectorale de septembre. L\u2019immense d\u00e9ception qui s\u2019ensuivit. \u00c0 quoi bon susciter l\u2019engouement chez les \u00e9tudiants et les administratifs, quand le jeu du suffrage pond\u00e9r\u00e9 offre 65&nbsp;% du chapitre au personnel acad\u00e9mique. Institution de malheur. Verrouill\u00e9e. Vaccin\u00e9e contre le changement. Ann Lawrence a perdu foi. Elle s\u2019est d\u00e9charg\u00e9e de toutes ses fonctions en dehors de ses obligations acad\u00e9miques. Disparue des radars. Allez tous vous faire foutre.<\/p>\n<p>Qu\u2019importe d\u00e9sormais. Il y avait eu l\u2019an\u00e9vrisme de Jos\u00e9, son p\u00e8re. Aujourd\u2019hui, le cancer d\u2019Yvette la guerri\u00e8re. Yvette Destr\u00e9e. On la conna\u00eet bien, \u00e0 Namur. Pr\u00e9sidente des Mutualit\u00e9s socialiste de la province, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9chevine PS des Affaires sociales \u00e0 la ville au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Elle \u00e9tait en poste au coll\u00e8ge communal lorsqu\u2019avait \u00e9clat\u00e9 l\u2019affaire Sotegec, une sombre histoire de march\u00e9s publics douteux accord\u00e9s, par le bourgmestre Bernard Anselme, \u00e0 un bureau d\u2019\u00e9tude administr\u00e9 par sa compagne. Le scandale avait \u00e9clabouss\u00e9 plusieurs notables de la cit\u00e9. Pas Yvette. Lav\u00e9e d\u2019embl\u00e9e de tout soup\u00e7on. Une socialiste, une vraie. Comme l\u2019\u00e9taient ses parents et ceux de son mari. Des ouvriers, des r\u00e9sistants.<\/p>\n<p>Ann Lawrence a baign\u00e9 dans cet univers id\u00e9ologique fait de lutte pour l\u2019\u00e9mancipation sociale des peuples, pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des \u00eatres, pour la r\u00e9appropriation des communs. Elle prolonge la tradition familiale. Ses amis la charrient quand ils la voient sortir d\u2019une belle voiture&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Elle est belle, la redistribution des richesses.&#8239;\u00bb<\/i> \u00c7a l\u2019exasp\u00e8re. C\u2019est tout confondre. Son empire, elle l\u2019a construit en excellant dans sa discipline, on ne lui a rien donn\u00e9, pas un rond, pas un d\u00e9but de r\u00e9seau. Le socialisme qu\u2019elle d\u00e9fend, c\u2019est une affaire d\u2019\u00c9tat, une logique de structure. Que ce dernier lui siffle son capital pour subsidier le train gratuit, elle ne demande que \u00e7a. Elle plaide pour un \u00c9tat social. Un \u00c9tat exemplaire.<\/p>\n<p>Quand, en 2017, la commission d\u2019enqu\u00eate parlementaire Publifin avait fait appel \u00e0 son expertise, Ann Lawrence n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde. Les tarifs \u00e9taient incomparables avec le priv\u00e9, mais elle s\u2019en fichait. Des mois durant, elle ne pensait qu\u2019\u00e0 \u00e7a. D\u00e9manteler un syst\u00e8me hyper opaque d\u00e9ploy\u00e9 au sein de l\u2019intercommunale li\u00e9geoise Publifin\/Nethys, et qui permit \u00e0 des \u00e9lus CDH, PS, MR, de toucher des sommes gigantesques pour des r\u00e9unions auxquelles ils ne participaient souvent pas. Modifier la l\u00e9gislation wallonne pour que plus jamais n\u2019advienne pareil dysfonctionnement. Les parlementaires avaient salu\u00e9 la grande qualit\u00e9 de son travail, s\u2019\u00e9taient amus\u00e9s de cette personnalit\u00e9 \u00e9tonnante, qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 aller taper du poing sur le bureau d\u2019Elio Di Rupo pour faire entendre sa vision des choses. Qui ne mettait jamais de gants. Surtout pas quand on \u00e9charpait la justice.<\/p>\n<p>C\u2019est comme \u00e7a. Il y avait eu l\u2019an\u00e9vrisme de Jos\u00e9. Le drame avait offert une sorte de permission de se venger sur la vie. De la porter au plus haut. De s\u2019affranchir des bonnes convenances. De s\u2019affirmer sans retenue. D\u2019appeler un connard un connard. Ces temps-ci, jours maudits, il y a le cancer d\u2019Yvette.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9 locale a d\u00e9roul\u00e9 ses c\u00e2bles dans une cabine avec vue plongeante sur le virage de la Source. Dans le dos de Nathalie, des Ferrari domptent la courbe la plus aigu\u00eb du circuit de Spa-Francorchamps. L\u2019ing\u00e9nieur du son y laisse un tympan. Le journaliste lui montre une photo d\u2019une Toyota au look agressif. Il explique au t\u00e9l\u00e9spectateur&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;\u00c7a, \u00e7a s\u2019appelle une Nascar. Une grosse voiture am\u00e9ricaine. C\u2019est carr\u00e9ment un truc de super mec&#8239;!\u00a0<\/i>\u00bb Nathalie l\u00e8ve un sourcil. Elle explique s\u2019\u00eatre int\u00e9gr\u00e9e facilement dans la discipline. <i>\u00ab&#8239;La Nascar, c\u2019est du pilotage. Et je pilote bien. J\u2019aime les freinages tardifs, les grosses sensations. La bagarre. En \u00c9lite 1 europ\u00e9enne, j\u2019\u00e9tais top\u00a08 au g\u00e9n\u00e9ral. En \u00c9lite\u00a02, j\u2019\u00e9tais top\u00a05.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Ce 10 juillet 2017, cela fait un an, quasi jour pour jour, que Nathalie a cess\u00e9 la comp\u00e9tition pour devenir directrice g\u00e9n\u00e9rale de Spa-Francorchamps. Elle n\u2019avait rien demand\u00e9&nbsp;: une bo\u00eete de chasseurs de t\u00eates s\u2019\u00e9tait empress\u00e9e de venir la cueillir. Carr\u00e9ment enthousiaste \u00e0 l\u2019id\u00e9e de s\u2019impliquer dans un nouveau projet, elle s\u2019\u00e9tait enferm\u00e9e plusieurs jours dans un h\u00f4tel pour esquisser un projet b\u00e9ton&nbsp;: num\u00e9risation totale du circuit, r\u00e9novation des installations, tribune avec vue imprenable sur le Raidillon, retour du rallycross, de la Moto GP, I-Games, courses de drones\u2026<\/p>\n<p>Elle avait s\u00e9duit. Plusieurs ann\u00e9es auparavant, avec Franz, qu\u2019elle avait \u00e9pous\u00e9 en 2010, elle avait ouvert le Racing Club Partners, un team de pr\u00e9paration de voitures de comp\u00e9tition et d\u2019organisation d\u2019\u00e9v\u00e9nements sur circuit. Cette affinit\u00e9 avec le monde de la course, son profil d\u2019entrepreneuse, ses comp\u00e9tences d\u2019architecte, son caract\u00e8re bien tremp\u00e9 lui avaient permis de faire la diff\u00e9rence face \u00e0 une grosse centaine de candidats. Joie. Surtout&nbsp;: elle \u00e9tait la personne susceptible de secouer une entreprise embourb\u00e9e dans des logiques d\u2019un autre temps, port\u00e9e sur le copinage, peu d\u00e9sireuse de se r\u00e9inventer pour attirer les spectateurs.<\/p>\n<p>Cette bourrasque printani\u00e8re dans les couloirs de l\u2019anneau ardennais n\u2019\u00e9tait pas du go\u00fbt de tous. Deux administrateurs s\u2019\u00e9taient abstenus de voter sa d\u00e9signation. Avaient souffl\u00e9 \u00e0 la presse que le salaire mensuel de Nathalie \u00e9tait trop \u00e9lev\u00e9. Qu\u2019ils craignaient de possibles conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats avec ses activit\u00e9s au sein du Racing Club Partners. Le grief avait de quoi \u00e9tonner&nbsp;: le pr\u00e9d\u00e9cesseur de Nathalie, un homme, avait quitt\u00e9 l\u2019entreprise avec un ch\u00e8que de 350\u00a0000\u00a0euros en poche sans \u00e9mouvoir grand monde.<\/p>\n<p>\u00c7a ne l\u2019avait pas d\u00e9stabilis\u00e9e. Elle \u00e9tait entr\u00e9e en fonction comme un Panzer dans les plaines de Russie. Le circuit avait besoin d\u2019un relifting complet, elle avait d\u00e9cid\u00e9 de casser la tirelire pour permettre le retour de la moto \u00e0 Francorchamps. Certains la prenaient pour une folle en passe de couler financi\u00e8rement le navire. Elle s\u2019en foutait. Elle d\u00e9roulait. \u00c7a frottait parfois, certains claquaient la porte. Elle avan\u00e7ait.<\/p>\n<p>Le journaliste en rajoute une couche&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;C\u2019est un monde tr\u00e8s masculin, quand m\u00eame. Qui est m\u00eame macho, on peut le dire. Il a fallu imprimer votre marque en arrivant. Une dame arrivait \u00e0 la t\u00eate du circuit, vous avez d\u00fb le faire savoir&#8239;?<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Je ne crois pas. <\/i>Elle le regarde dans le blanc des yeux. <i>Je n\u2019ai pas eu besoin de le faire savoir.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Ann Lawrence a fait des cartons tout l\u2019apr\u00e8s-midi. Il a fait beau, ce jour d\u2019avril 2021. C\u2019\u00e9tait \u00e9trange. Enlacer l\u2019intimit\u00e9 d\u2019une personne qu\u2019on conna\u00eet presque par c\u0153ur. Comme si en savoir d\u00e9j\u00e0 tant conf\u00e9rait \u00e0 l\u2019irr\u00e9v\u00e9l\u00e9 une dimension plus confidentielle encore. Elle a tout de suite pris les choses en main apr\u00e8s la mort d\u2019Yvette, en janvier. Clore la succession, vider l\u2019appartement, le mettre en vente.\u00a0 Elle a trouv\u00e9 des lettres. Des \u00e9changes entre Yvette et Jos\u00e9. Envol\u00e9es \u00e9pistolaires d\u2019une femme d\u00e9sirante. Univers int\u00e9rieur secou\u00e9 comme boule \u00e0 neige.<\/p>\n<p>Elle a ramen\u00e9 les lettres dans la maison de Ciney. Une vaste ferme du XVIIIe\u00a0si\u00e8cle compos\u00e9e de trois habitations am\u00e9nag\u00e9es avec go\u00fbt et qualit\u00e9. C\u2019est comme \u00e7a que l\u2019agence l\u2019avait d\u00e9crite. Un v\u00e9ritable eldorado, en fait. La maison a appartenu \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Martin Gray, l\u2019auteur d\u2019<i>Au nom de tous les miens<\/i>, cet enfant de Varsovie qui avait perdu deux familles, la premi\u00e8re dans les camps d\u2019extermination nazis, la seconde dans un incendie domestique. \u00c0 son d\u00e9c\u00e8s, en 2016, la b\u00e2tisse avait \u00e9t\u00e9 mise en vente et Ann Lawrence avait eu un coup de c\u0153ur. Elle avait pass\u00e9 un temps dingue \u00e0 habiller les lieux.<\/p>\n<p>Son t\u00e9l\u00e9phone sonne. Un individu la contacte au nom du circuit de Spa-Francorchamps SA. La soci\u00e9t\u00e9 rencontre un p\u00e9pin. Sous l\u2019impulsion de sa directrice, Nathalie Maillet, Francorchamps a pr\u00e9vu de d\u00e9bourser 80\u00a0millions d\u2019euros pour rendre ses pistes accessibles aux courses de moto. Pour construire de nouvelles tribunes, aussi. Le premier lot a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 au groupement Bodarw\u00e9-Wust-Serbi pour un montant de 20,5 millions d\u2019euros. L\u2019ennui&nbsp;: l\u2019association Nevelles-Aartsen- Bernard Construction-Cordeel, qui s\u2019est pris une veste dans la proc\u00e9dure d\u2019attribution du march\u00e9, conteste la d\u00e9cision. Le prix propos\u00e9 par le premier groupement semble anormalement bas. Le Conseil d\u2019\u00c9tat est du m\u00eame avis. Il a suspendu en urgence l\u2019attribution. Francorchamps est emmerd\u00e9, une saison de courses en deux-roues risque d\u2019en faire les frais. Il faudrait quelqu\u2019un qui touche sa bille en march\u00e9s publics.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Un moment de gr\u00e2ce, une explosion stellaire. La l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 en \u00e9chapp\u00e9e. Les \u00e9v\u00e9nements s\u2019\u00e9taient encha\u00een\u00e9s \u00e0 une vitesse improbable. Il y avait eu cette premi\u00e8re r\u00e9union, en avril 2021, dans les locaux de Francorchamps. Ann Lawrence avait gal\u00e9r\u00e9 \u00e0 entrer dans le circuit, \u00e9tait arriv\u00e9e en retard, un peu d\u00e9stabilis\u00e9e.<\/p>\n<p>Nathalie l\u2019avait fascin\u00e9e instantan\u00e9ment. Cette fa\u00e7on franche de se mouvoir, l\u2019autorit\u00e9 dans son regard espi\u00e8gle, la capacit\u00e9 d\u2019un corps \u00e0 prendre tant d\u2019espace en en occupant si peu. Elle entrait dans la pi\u00e8ce, ouvrait un dossier, et plus personne ne mouftait.<\/p>\n<p>Il y avait tout de suite eu cet insolent feeling. Cette attraction adolescente r\u00e9pondant \u00e0 ses propres lois. \u00c0 leur deuxi\u00e8me entrevue, Nathalie l\u2019avait fait grimper dans une voiture de course, gaz \u00e0 fond, direction le Raidillon. Parade nuptiale \u00e0 grande vitesse. Copieux \u00e9clats de rire. Joie.<\/p>\n<p>En mai, Ann Lawrence avait r\u00e9serv\u00e9 une table dans un restaurant chic. Elle avait d\u00e9graf\u00e9 en partie son d\u00e9collet\u00e9, embarqu\u00e9 ses dossiers dans son sac, esp\u00e9rant ne pas avoir \u00e0 les sortir. Elle ne les avait pas sortis.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9vidence acc\u00e9l\u00e9rait le mouvement des particules. Leur ressemblance \u00e9tait troublante. L\u2019intensit\u00e9 des \u00e9motions&nbsp;: sans pr\u00e9c\u00e9dent. Deux femmes \u00e0 l\u2019aube de la cinquantaine, arriv\u00e9es en tous points, sans enfants, devenues les ma\u00eetresses quasi absolues de leur destin\u00e9e, esprits cr\u00e9ateurs, entrepreneurs, entiers, tellement clivants, tellement captivants. Toutes deux avaient d\u00e9ploy\u00e9 leur empire sur des terres accapar\u00e9es par les hommes, dans les circuits auto o\u00f9 la place des femmes se trouve \u00e0 moiti\u00e9 nues sur des podiums, dans les facult\u00e9s de droit o\u00f9 l\u2019on peine \u00e0 fendiller les plafonds de verre. O\u00f9 celles qui y parviennent importunent. Gagnent trop de thunes. Feraient mieux d\u2019apprendre \u00e0 se contenir. L\u2019une comme l\u2019autre laissait l\u2019impression \u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res de ne jamais douter. L\u2019une comme l\u2019autre avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 foncer.<\/p>\n<p>Alors elles avaient fonc\u00e9. Nathalie \u00e9tait mari\u00e9e depuis presque onze ans. Ann Lawrence \u00e9tait en couple depuis plusieurs ann\u00e9es. Les \u00e9bats \u00e0 l\u2019h\u00f4tel n\u2019avaient dur\u00e9 qu\u2019un temps. Elles \u00e9taient amoureuses, folles amoureuses, et le monde devait le savoir. D\u00e9but juillet, elles en avaient avis\u00e9 leurs conjoints.<\/p>\n<p>Franz semblait encaisser. Affirmait comprendre. L\u2019union avec Nathalie \u00e9tait arriv\u00e9e au bout de sa logique, la diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge laissait pr\u00e9sager pareil \u00e9pilogue. Rapidement, il avait demand\u00e9 \u00e0 rencontrer Ann Lawrence. Avait donn\u00e9 l\u2019impression de vouloir s\u2019investir dans une sorte de passation apais\u00e9e. Ann Lawrence appr\u00e9ciait la d\u00e9marche. L\u2019entrevue \u00e0 trois, qui avait pris place dans la maison de Gouvy, s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e admirablement. On avait rigol\u00e9, on s\u2019\u00e9tait jaug\u00e9, on avait bu du vin. Franz s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 pr\u00e9venant, avait refus\u00e9 qu\u2019Ann Lawrence reprenne le volant, lui avait propos\u00e9 de rester dormir. Elle avait dormi avec Nathalie. Franz avait pris une autre chambre.<\/p>\n<p>Tout semblait si facile, si \u00e9vident. Nathalie et Franz avaient entam\u00e9 leur proc\u00e9dure de divorce. Franz \u00e9voquait l\u2019id\u00e9e d\u2019aller refaire sa vie aux \u00c9tats-Unis, d\u2019ouvrir une \u00e9curie en Californie. Et la vie irait.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Elle ouvre son ordinateur. Peut-\u00eatre allong\u00e9e, dans le noir, les yeux matraqu\u00e9s par le r\u00e9tro\u00e9clairage de l\u2019\u00e9cran. Peut-\u00eatre assise \u00e0 son bureau. Ses cheveux ont pouss\u00e9. Une premi\u00e8re en vingt ans. On la taquine souvent, ces jours-ci&nbsp;: Ann Lawrence en robe d\u2019\u00e9t\u00e9, on aura tout vu. Joie. Il est pass\u00e9 quatre heures du matin et elle ne dort pas.<\/p>\n<p><i>J\u2019y vais, j\u2019y vais pas&#8239;?<\/i> La question la remue depuis des jours. Une partie d\u2019elle se verrait bien gagner le rectorat, cette fois. L\u2019ennui&nbsp;: il lui faudrait \u00eatre diplomate. Lisser son discours. Compliqu\u00e9, avec un programme de rupture. C\u2019est trop t\u00f4t, son instinct le lui souffle, et il la trompe rarement.<\/p>\n<p>Elle \u00e9crit \u00e0 un coll\u00e8gue de la fac, un ami. C\u2019est d\u00e9cid\u00e9&nbsp;: elle n\u2019ira pas. Ce n\u2019est pas le bon timing. \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, elle n\u2019aspire pleinement qu\u2019\u00e0 deux choses&nbsp;: l\u2019amour et la r\u00e9daction d\u2019un roman. Elle en a esquiss\u00e9 plus de la moiti\u00e9. Elle y parle de sa relation avec sa m\u00e8re, avec les femmes, avec Nathalie. De la pouss\u00e9e de vie qui l\u2019anime depuis le d\u00e9part d\u2019Yvette. Du besoin de l\u00e2cher les brides. D\u2019\u00eatre une femme, juste une femme, avant d\u2019\u00eatre une femme conqu\u00e9rante. Elle avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u2019intelligente, avait laiss\u00e9 la coquetterie \u00e0 sa m\u00e8re. Elle avait toujours bataill\u00e9 pour rivaliser avec les hommes, pour d\u00e9montrer \u00e0 toute une soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle valait autant qu\u2019eux. Peut-\u00eatre s\u2019\u00e9tait-elle un peu oubli\u00e9e. Elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit le dernier chapitre de son histoire. Elle s\u2019adresse \u00e0 Yvette. Elle lui raconte sa rencontre avec Nathalie. Cette femme qui l\u2019a trouv\u00e9e ravissante bien avant d\u2019y voir une forte t\u00eate. Elle lui transmet l\u2019instant d\u2019alignement ultime que traverse son existence. Elle lui confie qu\u2019elle va se marier.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de son mail, elle explique \u00e0 son coll\u00e8gue que ces aspirations lui semblent incompatibles avec une campagne rectorale. La fatigue, certainement&nbsp;: elle \u00e9crit \u00ab&#8239;compagne rectorale&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Elle a 53 ans depuis quatre heures d\u00e9j\u00e0. Un hasard de calendrier veut qu\u2019Ann Lawrence soit n\u00e9e un 13\u00a0ao\u00fbt, que Nathalie et Franz se soient mari\u00e9s un 14\u00a0ao\u00fbt, que Franz soit n\u00e9 le 15. Quand Nathalie a expliqu\u00e9 \u00e0 Franz qu\u2019elle pr\u00e9voyait de passer la soir\u00e9e du 14 avec Ann Lawrence, celui-ci s\u2019est montr\u00e9 meurtri. Leur ultime anniversaire de mariage avant la proclamation officielle du divorce. Il a propos\u00e9 de les inviter \u00e0 manger au <i>L\u00e9o<\/i>, \u00e0 Bastogne, Ann Lawrence et elle. Les deux femmes ont accept\u00e9. Apr\u00e8s tout, les choses s\u2019\u00e9taient \u00e9tonnamment bien pass\u00e9es, la premi\u00e8re fois, dans la maison de Gouvy.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>On a d\u00e9tour\u00e9 de vieilles photos de Nathalie, d\u2019Ann Lawrence, de Franz. On a fait quelques montages grossiers autour d\u2019un clich\u00e9 de la maison de Gouvy. Les rotatives offset du royaume ont chauff\u00e9 une partie de la nuit. Les empaqueteurs ont empaquet\u00e9, les livreurs ont livr\u00e9, et, au petit matin, les yeux encore coll\u00e9s, le lecteur a pu lire ce lundi en premi\u00e8re page de son canard favori \u00ab&#8239;Crime passionnel \u00e0 Gouvy&nbsp;: il abat son \u00e9pouse et sa ma\u00eetresse&#8239;\u00bb. En contrebas, trois lignes pr\u00e9cisent que Franz Dubois, ancien pilote automobile, a surpris son \u00e9pouse avec une autre femme dans leur maison conjugale. Qu\u2019il les a descendues, toutes les deux, avant de retourner l\u2019arme contre lui.<\/p>\n<p>Hier, dimanche, la Belgique de 2021&nbsp;s\u2019est mise \u00e0 nu sur les sites d\u2019information. Une premi\u00e8re d\u00e9p\u00eache de l\u2019agence de presse Belga, dont se sont goul\u00fbment empiffr\u00e9es les r\u00e9dactions, a \u00e9voqu\u00e9 la piste du \u00ab&#8239;crime passionnel&#8239;\u00bb. Certains ont donn\u00e9 un peu plus de chair \u00e0 l\u2019histoire. On parle de ma\u00eetresse, de drame familial, de coup de sang, d\u2019exc\u00e8s d\u2019alcool. On interviewe le flic du coin pour savoir comment, fichtre diable, le gaillard a pu se procurer une arme de poing. Le flic en profite pour donner son avis \u00e9clair\u00e9 sur l\u2019affaire, explique qu\u2019on ne peut jamais savoir ce qu\u2019il se passe \u00e0 un moment X dans la t\u00eate d\u2019un tueur, mais que tout porte \u00e0 croire qu\u2019il a perdu les p\u00e9dales.<\/p>\n<p>Dans les bureaux du Conseil de d\u00e9ontologie journalistique, un employ\u00e9 se tape probablement la t\u00eate contre un mur. Peut-\u00eatre se fait-il une raison&nbsp;: qui lit vraiment les recommandations \u00e9mises par l\u2019organe d\u2019autor\u00e9gulation pour lequel il bosse&#8239;? Celles qui rappellent \u00e0 toute une profession qu\u2019un meurtre conjugal, qu\u2019un f\u00e9minicide n\u2019est jamais un chagrin d\u2019amour, jamais un crime passionnel. Que la seule \u00e9vocation de ces termes r\u00e9veille tout un imaginaire, qu\u2019il romantise le r\u00e9el, qu\u2019il induit, inexorablement, une forme d\u2019empathie pour celui qui tue.<\/p>\n<p>Qu\u2019il en va de m\u00eame lorsqu\u2019on opte pour des sc\u00e9narisations malsaines. Que ces derni\u00e8res franchissent un seuil hallucinant d\u2019ind\u00e9cence lorsqu\u2019elles se nourrissent de suppositions. Qu\u2019il faudrait se contenter de marteler, \u00e0 chaque drame, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019info s\u2019imprime dans toutes les caboches du pays, qu\u2019en Belgique, chaque ann\u00e9e, des dizaines de femmes tr\u00e9passent pour la seule raison qu\u2019elles sont des femmes. Qu\u2019un mari tue quatre fois plus sa femme que l\u2019inverse. Que ces violences meurtri\u00e8res ne sont jamais l\u2019unique fait d\u2019une d\u00e9viance personnelle, qu\u2019elles sont le sympt\u00f4me le plus r\u00e9voltant qui soit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire, articul\u00e9e sur d\u2019ind\u00e9crottables logiques de domination. Qu\u2019il suffit, pour s\u2019en convaincre, en lutte contre la naus\u00e9e, de lire n\u2019importe quel fil de commentaires en ligne en dessous des articles de ce jour. En essayant d\u2019oublier qu\u2019en m\u00eame temps que soi, des s\u0153urs, des fils, des parents les lisent aussi.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Tout semblait si facile, si \u00e9vident. Ann Lawrence avait gar\u00e9 son auto dans l\u2019all\u00e9e. Ils avaient quitt\u00e9 la maison de Gouvy \u00e0 trois, dans la voiture de Franz. Ils avaient roul\u00e9 jusqu\u2019au <i>L\u00e9o<\/i>. Peut-\u00eatre avaient-ils succomb\u00e9 aux atours de la pierrade de viande, du gratin\u00e9e au formage d\u2019Orval, de la belle assiette du mareyeur. Faits incontestables&nbsp;: ils avaient mang\u00e9, ils avaient \u00e9chang\u00e9 quelques courtoisies avec le patron, Franz avait r\u00e9gl\u00e9 la note, et tous les trois \u00e9taient rentr\u00e9s \u00e0 Gouvy. La maison \u00e9tait toute acquise \u00e0 la domotique. Peupl\u00e9e de cam\u00e9ras.<\/p>\n<p>Ann Lawrence \u00e9tait mont\u00e9e directement. Nathalie \u00e9tait rest\u00e9e avec Franz quelques instants dans la cuisine. Ils avaient discut\u00e9. La gestuelle de l\u2019un et l\u2019autre laisse penser qu\u2019il y a eu des mots. Nathalie avait pris cong\u00e9. Elle avait rejoint Ann Lawrence. Franz \u00e9tait descendu \u00e0 la cave, o\u00f9 il entreposait son artillerie et s\u2019\u00e9tait saisi d\u2019une arme de poing. Il \u00e9tait mont\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tage, avait ouvert la porte et vid\u00e9 instantan\u00e9ment son chargeur sur les deux femmes.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait redescendu. Avait appel\u00e9 sa fille. Puis la police. La police avait tent\u00e9 de le garder au bout du fil, y \u00e9tait presque parvenue. Quelques minutes avant leur arriv\u00e9e sur les lieux, Franz s\u2019\u00e9tait tu\u00e9 \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Elle a encore les cheveux courts. Elle s\u2019esclaffe. Il y a quelque chose de tr\u00e8s solaire dans les images, d\u2019immacul\u00e9. D\u2019un peu irr\u00e9el. Ce sont les images d\u2019une autre \u00e9poque. Avant qu\u2019on d\u00e9sunisse le temps. Qu\u2019il y ait un <i>avant<\/i>, un <i>apr\u00e8s<\/i>, et que l\u2019un et l\u2019autre ne puissent jamais se confondre \u00e0 nouveau. Ce que la professeure aimerait comme \u00e9pitaphe&#8239;? Elle pr\u00e9cise ne pas envisager de mourir tout de suite. L\u2019id\u00e9e lui semble saugrenue. Elle r\u00e9fl\u00e9chit. Qu\u2019elle est rest\u00e9e authentique dans ses combats, peut-\u00eatre. On ajuste la cam\u00e9ra. On devine, malgr\u00e9 le flou, la facult\u00e9 de droit du Sart-Tilman \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan. On sent l\u2019odeur du p\u00e9trichor. La brise dans les feuillus. Allez, une derni\u00e8re question avant de monter la vid\u00e9o&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Pour quoi donneriez-vous votre vie&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Ann Lawrence cligne des yeux.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;Sans doute pour la personne que j\u2019aime.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un moment de gr\u00e2ce. Une explosion stellaire. Au printemps 2021, Ann Lawrence Durviaux et Nathalie Maillet se croisent au milieu des voitures de course, s\u2019enamourent, ne se l\u00e2chent plus. 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