{"id":6260,"date":"2025-03-04T11:09:08","date_gmt":"2025-03-04T10:09:08","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=6260"},"modified":"2025-03-21T16:01:54","modified_gmt":"2025-03-21T15:01:54","slug":"chansons-pour-un-monde-en-perdition","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/chansons-pour-un-monde-en-perdition\/","title":{"rendered":"Le nouvel album de The Cure&nbsp;: la chronique musicale de Philippe Marczewski"},"content":{"rendered":"<p class=\"WF-Chapeau\" style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s seize ans de silence discographique, le nouvel album de Cure a r\u00e9veill\u00e9 le jeune et enthousiaste gringalet de seize ans qui sommeillait en l\u2019\u00e9crivain Philippe Marczewski. Et avec lui le spleen d\u2019une jeunesse europ\u00e9enne pleine de r\u00eaves et de d\u00e9sillusions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Philippe Marczewski<\/strong> est n\u00e9 en 1974. Chercheur en neuropsychologie cognitive durant six ans, il a ensuite \u00e9t\u00e9 libraire pendant seize ans, \u00e0 Li\u00e8ge, ville qui est au c\u0153ur de son premier livre, <em>Blues pour trois tombes et un fant\u00f4me<\/em>. Le deuxi\u00e8me, <em>Un corps tropical<\/em>, est laur\u00e9at du prix Rossel\u00a02021. Il a publi\u00e9 en mars <em>Quand C\u00e9cile<\/em> aux \u00e9ditions du Seuil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9cits d\u2019\u00e9clipse \u2014&nbsp;effacement et r\u00e9apparition \u2014&nbsp;ont une saveur particuli\u00e8re. Ils stimulent l\u2019imagination autant que l\u2019introspection, convoquent le fantasme du fant\u00f4me errant dans l\u2019arri\u00e8re-salle de nos vies et qui, soudain, se montre pour nous confronter au temps pass\u00e9, et \u00e0 ce que nous en avons fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a beaucoup soulign\u00e9 que le nouvel album de <strong>Cure<\/strong> a mis seize ans \u00e0 quitter les limbes, et cette longue absence offre \u00e9videmment au groupe de Robert Smith un marchepied bien commode pour la promotion&nbsp;: un sacre par le manque, et un g\u00e9nie artistique r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le long silence (discographique, au moins). D\u2019ailleurs, au moment d\u2019\u00e9crire ces lignes, tout le monde y est d\u00e9j\u00e0 all\u00e9 de sa critique \u00e9logieuse, raison pour laquelle je m\u2019\u00e9tais d\u2019abord convaincu de regarder ailleurs. Que dire, apr\u00e8s tout, d\u2019un album qui, comme tous les grands albums, semble aussit\u00f4t g\u00e9n\u00e9rer son propre narratif, voire sa propre l\u00e9gende quelque peu d\u00e9tach\u00e9e des intentions qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa cr\u00e9ation\u2009?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourtant ce que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 faire&nbsp;: ajouter au r\u00e9cit mythologique d\u2019une \u0153uvre qui s\u2019est toujours d\u00e9pass\u00e9e elle-m\u00eame, qui a toujours parl\u00e9 pour plus grand qu\u2019elle, transformant assez myst\u00e9rieusement l\u2019intimit\u00e9 et la psychologie d\u2019un seul type en hymnes pour une civilisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9clipse, pour moi, a dur\u00e9 plus que seize ann\u00e9es. Comme bien des gens qui, dans les ann\u00e9es\u00a01980, ont us\u00e9 leurs disques \u00e0 force d\u2019en faire la trame de leur adolescence, j\u2019attendais depuis 1989 et l\u2019album <em>Disintegration <\/em>de pouvoir m\u2019enthousiasmer de nouveau pour les chansons de Cure, et les aimer pleinement, sans r\u00e9serve. J\u2019attendais mais n\u2019esp\u00e9rais plus. Je ne dis pas que tout \u00e9tait n\u00e9gligeable sur les cinq (!) albums enregistr\u00e9s en 35\u00a0ans, mais enfin, quelque chose patinait, ou ne fonctionnait plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9trangement, ce n\u2019est donc pas un quinquag\u00e9naire en surpoids et passablement blas\u00e9 qui s\u2019est ru\u00e9 sur <em>Songs of a Lost World<\/em>, le 1<sup>er<\/sup>\u00a0novembre dernier, mais le jeune et enthousiaste gringalet de seize ans, rappel\u00e9 du pass\u00e9 par les morceaux d\u00e9j\u00e0 diffus\u00e9s en bootleg depuis quelques ann\u00e9es. \u00c0 commencer par \u00ab\u2009Endsong<em>\u2009\u00bb, <\/em>ce long tourbillon m\u00e9lancolique dans lequel Robert Smith parvient \u00e0 saisir le sentiment de la vie si vite d\u00e9vor\u00e9e par le temps, ne laissant en fin de compte qu\u2019un arri\u00e8re-go\u00fbt d\u2019insatisfaction&nbsp;: <em>And I\u2019m outside in the dark \/ Staring at the blood red moon \/ Remembering the hopes and dreams I had \/ And all I had to do \/ And wondering what became of that boy \/ And the world he called his own \/ I\u2019m outside in the dark \/ Wondering how I got so old<\/em><sup>1<\/sup><em>. <\/em>La jeunesse enfouie et les illusions perdues&nbsp;: des th\u00e8mes \u00e9ternels, pas vrai\u2009?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019une ou l\u2019autre interview donn\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion de la sortie de ce nouvel album, Smith a fait r\u00e9f\u00e9rence au gamin de dix ans qu\u2019il \u00e9tait, fascin\u00e9 par le premier voyage lunaire. Il a, disait-il, la sensation que le monde a atteint son apog\u00e9e quand il avait \u00e0 peu pr\u00e8s quinze ans, et depuis d\u00e9cline, in\u00e9luctablement. Pour l\u2019apog\u00e9e, ce n\u2019est pas certain, mais difficile de contester cette impression de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration vers le gouffre qui nous plombe le moral, pour peu que l\u2019on ouvre un journal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les grandes chansons de Robert Smith, je l\u2019ai dit, ont toujours eu cette qualit\u00e9 d\u2019\u00e9criture qui transforme les tourments de l\u2019auteur en questionnements pour celles et ceux qui les \u00e9coutent. Elles abolissent les fronti\u00e8res de l\u2019intime, et le spleen qui les habite en devient aussi m\u00e9taphore d\u2019une \u00e9poque. Du reste, il m\u2019a toujours sembl\u00e9 qu\u2019elles travaillaient un imaginaire europ\u00e9en\u2009; la m\u00e9lancolie, entre tous les sentiments, nous d\u00e9finit plus que les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fallait bien alors que ce disque me renvoie avant l\u2019\u00e9clipse, et que je regarde moi aussi le monde comme en 1989, et me rappelle les espoirs et les r\u00eaves. Novembre 1989, par exemple. Le gringalet regardait \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision le mur de Berlin c\u00e9der dans la nuit sous les coups de masse, sous le poids de la foule, sous les chants et les cris. C\u2019\u00e9tait quelque chose \u00e0 voir\u2009! Nous en discutions, \u00e0 quelques-uns, exalt\u00e9s. Nous avions grandi sur ce continent coup\u00e9 en deux. J\u2019avais grandi en traversant le rideau de fer pour voir la terre des origines. \u00c7a me travaillait pas mal. Ce n\u2019est pas que nous \u00e9tions tr\u00e8s politis\u00e9s, mais de voir s\u2019effondrer ce mur, \u00e7a nous remuait. La grande affaire de notre \u00e2ge, la grande aventure, sans avoir \u00e0 vraiment la vivre sinon par procuration. L\u2019espoir d\u2019une paix \u00e9ternelle, l\u2019avenir serait radieux. On allait voyager, d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre du continent, et au-del\u00e0. Il nous semblait que quelque chose s\u2019ouvrait devant nous, comme un nouveau monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette id\u00e9e de l\u2019Europe ouverte, on y a vraiment cru.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9videmment, les choses se sont g\u00e2t\u00e9es assez vite. Nous \u00e9tions bien cons. En 1992, quand la guerre a battu son plein dans les Balkans, on avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9chant\u00e9. On se consolait en se disant qu\u2019on \u00e9tudierait un semestre quelque part dans le sud \u2014&nbsp;l\u2019Europe abaiss\u00e9e \u00e0 un clich\u00e9, qui ferait plus tard le succ\u00e8s des films de C\u00e9dric Klapisch.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019album <em>Wish <\/em>m\u2019a laiss\u00e9 indiff\u00e9rent, cette ann\u00e9e-l\u00e0, m\u00eame le tr\u00e8s beau \u00ab\u2009A Letter to Elise<em>\u2009\u00bb<\/em>. Mais, en y r\u00e9fl\u00e9chissant, il y avait dans les mots si intimes de Robert Smith, parlant d\u2019amour d\u00e9\u00e7u, encore une fois ce double sens qui disait bien notre d\u00e9sillusion&nbsp;: <em>But I let the dream go \/ And the promises broke \/ And the make-believe ran out<\/em><sup>2<\/sup>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si je raconte tout cela, c\u2019est parce que je me demande ce qui nous touche tant dans cette lyp\u00e9manie mena\u00e7ant quiconque fait le deuil de sa jeunesse, de ses d\u00e9sirs et espoirs inassouvis, et dont Robert Smith tire les chansons poignantes de <em>Songs of a Lost World. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre est-ce parce que Smith a su, une fois de plus, trouver des mots et des musiques qui valent autant pour nos vies personnelles que pour notre temps. Notre vie passe, bien s\u00fbr, et le monde dont nous r\u00eavions n\u2019est pas advenu. L\u2019Europe semble comme le reste du monde vou\u00e9e \u00e0 ses passions tristes. Et pourtant rien n\u2019est perdu. Nous n\u2019avons pas dit notre dernier mot. L\u2019\u00e9clipse prendra fin. Robert Smith nous dit regardez-nous, nous sommes en lambeaux, et de retour, et nous vivons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m\u2019a toujours sembl\u00e9 que les chansons de Robert Smith travaillaient un imaginaire europ\u00e9en\u2009; la m\u00e9lancolie, entre tous les sentiments, nous d\u00e9finit plus que les autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s seize ans de silence discographique, le nouvel album de Cure a r\u00e9veill\u00e9 le jeune et enthousiaste gringalet de seize ans qui sommeillait en l\u2019\u00e9crivain Philippe Marczewski. Et avec lui le spleen d\u2019une jeunesse europ\u00e9enne pleine de r\u00eaves et de d\u00e9sillusions. Philippe Marczewski est n\u00e9 en 1974. 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