{"id":5966,"date":"2024-06-07T15:49:26","date_gmt":"2024-06-07T13:49:26","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=5966"},"modified":"2024-07-26T13:43:15","modified_gmt":"2024-07-26T11:43:15","slug":"celine-nieuwenhuys","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/celine-nieuwenhuys\/","title":{"rendered":"C\u00e9line Nieuwenhuys&nbsp;: \u00ab&#8239;Mon patron, c\u2019est ceux qui ne sont rien&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>En 2020, un \u00ab&#8239;snap call&#8239;\u00bb de la Premi\u00e8re ministre Sophie Wilm\u00e8s propulse C\u00e9line Nieuwenhuys dans l\u2019univers harassant de la gestion de crise en temps de pand\u00e9mie. Seule repr\u00e9sentante du secteur social dans le groupe d\u2019experts f\u00e9d\u00e9ral alors mobilis\u00e9, elle en ressort avec une certitude&nbsp;: en politique, les chiffres et le pognon font tout. En ce trimestre de toutes les \u00e9lections, il fallait faire le point.<br \/>\nQuelles le\u00e7ons a-t-on tir\u00e9es des chocs successifs survenus durant cette l\u00e9gislature&#8239;? Quelle attitude pour endiguer la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite&#8239;?<br \/>\nOn a fait du \u00ab&#8239;parkour&#8239;\u00bb sur les toitures de Cureghem avec la secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale de la F\u00e9d\u00e9ration des services sociaux. En \u00e9quilibre sur les corniches, au bord du pr\u00e9cipice.<\/p>\n<p>On y entre par la rue Gheude, \u00e0 Cureghem, en face de la brasserie Cantillon, prise en \u00e9tau entre l\u2019\u00e9glise de la Mission Faiseur de disciples de l\u2019ap\u00f4tre Axel L\u00e9vi et le volet clos d\u2019une cons\u0153ur pentec\u00f4tiste. Depuis le hall d\u2019entr\u00e9e o\u00f9 s\u2019entassent les v\u00e9los, on remonte \u00e0 contre-courant la moquette plus tout \u00e0 fait carmin d\u00e9roul\u00e9e, en des temps anciens, dans une \u00e9troite cage d\u2019escalier qui tourbillonne sur quatre niveaux. Plusieurs dizaines de travailleurs s\u2019affairent. Papier peint entre-p\u00eache-et-mangue, cadavres de plantes vertes, Senseo par duos. \u00ab&#8239;<em>On ne s\u2019en rend plus vraiment compte, mais d\u00e8s qu\u2019un journaliste passe la porte, il hallucine de la v\u00e9tust\u00e9 des lieux. On a achet\u00e9 le b\u00e2timent il y a vingt ans avec un service d\u2019aide aux toxicomanes qui a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 temporairement. Vous verrez, devant leur porte, c\u2019est assez joyeux aussi<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nDepuis dix ans, C\u00e9line Nieuwenhuys est la secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale de la F\u00e9d\u00e9ration des services sociaux, le repr\u00e9sentant des travailleurs de terrain qui luttent contre la pr\u00e9carit\u00e9 en Wallonie et \u00e0 Bruxelles. Le 6 avril 2020, au c\u0153ur de la premi\u00e8re vague de covid, un appel \u00e9clair de la Premi\u00e8re ministre Sophie Wilm\u00e8s l\u2019extrait sans sommation de l\u2019anonymat. Le gouvernement est en train de composer un groupe d\u2019experts charg\u00e9 de penser la strat\u00e9gie de sortie du confinement. Au milieu des sp\u00e9cialistes de l\u2019\u00e9conomie et de la sant\u00e9, on a pens\u00e9 \u00e0 elle pour porter la voix des plus d\u00e9munis. Le communiqu\u00e9 de presse doit partir dans dix minutes, l\u2019offre est \u00e0 prendre ou \u00e0 laisser.<br \/>\nElle y restera deux ans. En sortira sur les rotules. \u00c0 propos de son exp\u00e9rience, elle explique dans un entretien accord\u00e9 au m\u00e9dia d\u2019action collective ZIN TV en octobre 2020&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je savais qu\u2019on \u00e9tait dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019argent est ma\u00eetre, o\u00f9 c\u2019est le capital, la productivit\u00e9 qui fait avancer le pays et qui d\u00e9cide presque \u00e0 la place du politique. Je le savais th\u00e9oriquement. Je l\u2019avais lu et \u00e9tudi\u00e9. Et l\u00e0, je l\u2019ai vu de mes propres yeux. Je l\u2019ai senti, je l\u2019ai observ\u00e9 et j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 bouche b\u00e9e.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>On enjambe une fen\u00eatre du 1<sup>er\u00a0<\/sup> \u00e9tage pour rejoindre la toiture des \u00ab&#8239;locaux des tox&#8239;\u00bb. Il arrive que certains viennent y griller des clopes quand les nerfs font des n\u0153uds. De l\u00e0, on peut voir des barres d\u2019immeubles flambant neuf coiff\u00e9s de v\u00e9g\u00e9taux. \u00ab&#8239;<em>Jusqu\u2019il y a cinq ans, c\u2019\u00e9tait un grand terrain vague peupl\u00e9 de rats et d\u2019immondices. De Standaard avait organis\u00e9 un concours photo, et l\u2019endroit avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 comme le lieu le plus moche de Bruxelles.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nUn gamin du b\u00e2timent attenant, en surplomb, nous salue joyeusement par la fen\u00eatre. Sa voisine du dessous ouvre la sienne pour taper la discute. Elle habite l\u00e0 depuis deux ans. \u00ab&#8239;<em>Je suis bien. Le quartier est d\u00e9gueulasse, mais bon&nbsp;: c\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai pu acheter. Au fait, qu\u2019est-ce que vous faites sur le toit&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb C\u00e9line Nieuwenhuys sourit. \u00ab&#8239;<em>Les journalistes prennent quelques photos pour leur magazine. Apr\u00e8s, je crois, on parlera un peu des temps qui courent<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><strong>Quel regard portez-vous sur la campagne actuelle, la teneur g\u00e9n\u00e9rale des discours en Belgique&#8239;?<\/strong><br \/>\nCe qui m\u2019\u00e9tonne le plus, c\u2019est que cette campagne n\u2019est pas tellement diff\u00e9rente de la pr\u00e9c\u00e9dente. On est sur le m\u00eame registre, les m\u00eames programmes, les m\u00eames slogans. C\u2019est assez redondant. On ne semble pas avoir pris la mesure de ce qui s\u2019est pass\u00e9 les derni\u00e8res ann\u00e9es. On traite les \u00e9v\u00e9nements comme s\u2019ils \u00e9taient passagers, comme si on n\u2019\u00e9tait pas en pleine bascule. Le covid, c\u2019\u00e9tait une crise, elle pass\u00e9e, voil\u00e0 tout.<\/p>\n<p><strong>Pensez-vous que les historiens, dans un si\u00e8cle, diront de la p\u00e9riode covid qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 un moment charni\u00e8re de nos soci\u00e9t\u00e9s&#8239;?<\/strong><br \/>\nElle a en tout cas mis en \u00e9vidence, de fa\u00e7on assez crue, \u00e0 quel point on n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9par\u00e9s. Un tas de personnes dont c\u2019est le m\u00e9tier d\u2019anticiper ce genre d\u2019\u00e9v\u00e9nements nous avaient pr\u00e9venus, avaient d\u00e9gag\u00e9 des pistes pour les affronter. Politiquement, on a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement sourds \u00e0 ces alertes. Ce qui m\u2019ennuie, c\u2019est qu\u2019on continue de l\u2019\u00eatre alors qu\u2019on vit dans un monde en tout point instable.<br \/>\nL\u2019instabilit\u00e9 sera la constante du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Comme le dit le scientifique n\u00e9erlandais Jan Rotmans&nbsp;: ce si\u00e8cle n\u2019est pas une \u00e8re de changement, c\u2019est un changement d\u2019\u00e8re. Le covid est un des marqueurs forts de ce changement en cours. Je le r\u00e9p\u00e8te&nbsp;: la campagne actuelle n\u2019en prend pas la juste mesure. C\u2019est perturbant, car sur le terrain, on sent que les choses s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est-\u00e0-dire&#8239;?<\/strong><br \/>\nOn a encha\u00een\u00e9 crise sur crise, les derni\u00e8res ann\u00e9es. Ceux qui ont encaiss\u00e9 \u00e7a en premier, ce sont les acteurs en lien avec les gens, dans le social, dans la sant\u00e9, dans la culture. La pand\u00e9mie, les inondations, la crise \u00e9nerg\u00e9tique, l\u2019accueil des migrants&nbsp;: les acteurs sociaux r\u00e9agissent \u00e0 chaque fois au quart de tour. Malgr\u00e9 leur travail monumental sur le terrain, ils doivent continuer \u00e0 aller mendier de l\u2019argent \u00e0 l\u2019\u00c9tat pour faire leur job. Malgr\u00e9 toute leur capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019adapter, on leur demande toujours plus de comptes. Des rapports d\u2019activit\u00e9s, des rapports financiers. L\u2019expression administrative d\u2019une totale d\u00e9fiance \u00e0 leur \u00e9gard. \u00c7a devrait \u00eatre une priorit\u00e9 de la prochaine l\u00e9gislature&nbsp;: soutenir les acteurs de terrain et leur faire confiance. Ils savent mieux que personne comment s\u2019adapter \u00e0 un monde qui change.<\/p>\n<p><strong>Les charges administratives scl\u00e9rosantes, inutiles, c\u2019est ce que reprochaient aussi les agriculteurs aux pouvoirs publics, lors des manifestations des derniers mois. C\u2019est la m\u00eame chose&#8239;?<\/strong><br \/>\nCompl\u00e8tement. Il y a une logique du contr\u00f4le et du management qui est transversale, aujourd\u2019hui. La proc\u00e9dure est reine. Les agriculteurs ont gagn\u00e9 sur ce point, les charges ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duites, presque abandonn\u00e9es. Mais cette victoire a un go\u00fbt amer. Elle favorise ceux qui, dans l\u2019agriculture, sont favorables au productivisme. Tout l&rsquo;inverse de ce qui est \u00e9cologiquement souhaitable.<br \/>\nCeux qui prennent soin des gens, de la plan\u00e8te, sont mis en difficult\u00e9, plus encore qu\u2019avant le covid. C\u2019est ahurissant. On a quand m\u00eame \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 une mat\u00e9rialisation violente de la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre soin du monde, de ses habitants. On a bien vu que tout s\u2019effondre, quand ce n\u2019est pas le cas. On a vu l\u2019importance d\u2019une s\u00e9curit\u00e9 sociale forte, de la pr\u00e9sence d\u2019acteurs de terrain, de bras dans les h\u00f4pitaux. Plus ou moins tout le monde \u00e9tait d\u2019accord sur \u00e7a, \u00e0 ce moment-l\u00e0. Aujourd\u2019hui, chaque semaine, il y a une coop\u00e9rative paysanne ou un agriculteur respectueux de la nature qui raccroche les gants. On parle de grande transition, mais on ne fait que reculer sur les acquis. Sur l\u2019\u00e9cologie, sur le social. Depuis le covid, le m\u00e9tier d\u2019assistant social est pass\u00e9 de profession critique \u00e0 profession en p\u00e9nurie.<\/p>\n<p><strong>En 2018, Paul Magnette expliquait dans \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb qu\u2019\u00e0 son sens, si l\u2019extr\u00eame droite n\u2019avait pas encore perc\u00e9 en Wallonie, c\u2019est notamment gr\u00e2ce \u00e0 la force des interm\u00e9diaires sociaux qui endiguent le sentiment d\u2019abandon. Pourtant, depuis plusieurs d\u00e9cennies, ces interm\u00e9diaires accusent des attaques \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019\u00c9tat, notamment les syndicats. \u00c7a pourrait craquer, \u00e0 terme, en Wallonie&#8239;?<\/strong><br \/>\nAujourd\u2019hui, il y a des endroits, des quartiers, o\u00f9 il n\u2019y a plus personne pour assister les gens. La relation \u00e9troite entre le vote \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite et l\u2019isolement est \u00e9tay\u00e9e par de nombreuses recherches. Donc il faut du lien, de la proximit\u00e9. Il faut des endroits o\u00f9 les gens se rencontrent. \u00c0 la place, on choisit de num\u00e9riser les services publics, de rompre le contact avec les gens. C\u2019est tout l\u2019inverse d\u2019une d\u00e9mocratie vivante o\u00f9 l\u2019habitant devrait avoir le sentiment d\u2019exister pour son \u00c9tat, sentir que l\u2019\u00c9tat est l\u00e0 pour le soutenir quand il est dans la gal\u00e8re. Mais on pr\u00e9f\u00e8re num\u00e9riser. Ton contact, c\u2019est un vieux formulaire en ligne qui, pour pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des Belges, est compliqu\u00e9 \u00e0 remplir. Moi-m\u00eame, une fois sur deux, j\u2019en boufferais mon ordi. Cette envie de bouffer ton ordi \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, \u00e7a finit par g\u00e9n\u00e9rer un sentiment d\u2019abandon. Alors oui, il y a encore des interm\u00e9diaires sociaux. Mais ceux qui s\u2019occupaient d\u2019un travail de solidarit\u00e9 chaude, qui prenaient du temps pour \u00e9couter les gens, aujourd\u2019hui, ils le passent \u00e0 encoder des formulaires, \u00e0 prendre des rendez-vous avec la commune, avec le CPAS, avec le service bourse d\u2019\u00e9tudes, \u00e0 remplir des d\u00e9clarations d\u2019imp\u00f4ts. \u00c0 faire le travail qui incomberait aux services publics s\u2019ils \u00e9taient mieux financ\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquez l\u2019environnement, le climat, la s\u00e9curit\u00e9 sociale. Aujourd\u2019hui, partout en Belgique, bien que la r\u00e9alit\u00e9 soit nettement plus marqu\u00e9e en Flandre, les sondages d\u2019opinion montrent que ces th\u00e8mes pr\u00e9occupent moins les habitants que la question de l\u2019immigration. Quasi la moiti\u00e9 des sond\u00e9s flamands consid\u00e8rent que le Vlaams Belang devrait monter dans le prochain gouvernement. Comment les convaincre de se joindre \u00e0 votre combat&#8239;?<\/strong><br \/>\nEn favorisant la rencontre, l\u2019\u00e9change. Les id\u00e9es simplistes, d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, elles percolent quand tu n\u2019as pas l\u2019occasion de les confronter dans des lieux pens\u00e9s pour \u00e7a, des lieux conviviaux, adapt\u00e9s aux familles. \u00c7a doit \u00eatre une autre priorit\u00e9 de la prochaine l\u00e9gislature&nbsp;: cr\u00e9er dans les quartiers des espaces chaleureux, cog\u00e9r\u00e9s par l\u2019associatif et le public, qui n\u2019appartiennent \u00e0 personne donc \u00e0 tout le monde. On en rencontre tr\u00e8s souvent, sur le terrain, des gens qui tiennent des propos d\u2019extr\u00eame droite, m\u00eame parmi les travailleurs sociaux. Des gens \u00e9puis\u00e9s, qui n\u2019ont pas la possibilit\u00e9 ou l\u2019\u00e9nergie d\u2019aller dans des c\u00e9nacles politiser leurs combats. Quand tu n\u2019as pas l\u2019occasion d\u2019\u00e9changer, d\u2019avoir des r\u00e9unions, d\u2019aller \u00e0 des conf\u00e9rences\u2026 Il n\u2019y a plus de lien. Il n\u2019y a plus de solidarit\u00e9. Il y a de la peur. Au moment des inondations de juillet 2021, en province de Li\u00e8ge, les endroits qui s\u2019en sont le mieux sortis, ce sont ceux o\u00f9 il existe encore du folklore. Parce que les gens du troisi\u00e8me \u00e9tage savent qu\u2019au cinqui\u00e8me, il y a telle dame d\u2019un certain \u00e2ge, immigr\u00e9e marocaine, qui vit toute seule et qu\u2019il faut aller aider. Il faut favoriser le lien, inspirer les gens. Et montrer qu\u2019on se soucie d\u2019eux. Il y a une chercheuse fran\u00e7aise passionnante, Nathalie Bajos, qui a fait le lien, pendant la crise sanitaire, entre la non-vaccination et la crise d\u00e9mocratique. Quand tu as l\u2019impression de ne pas compter pour ton gouvernement, que tes probl\u00e8mes, les rats dans ton logement, ta dentition, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, ne comptent pas, qu\u2019en gros, on se fout de ta sant\u00e9, tu ne le crois plus quand il te dit \u00ab&#8239;tu dois te faire vacciner pour ton bien&#8239;\u00bb. Pourquoi se pr\u00e9occuperaient-ils, tout \u00e0 coup, de ta sant\u00e9&#8239;?<\/p>\n<p><strong>Est-ce qu\u2019on peut encore entrevoir une Belgique unie, capable de r\u00e9pondre d\u2019une seule voix aux enjeux \u00e0 venir&#8239;? Ou Bart De\u00a0Wever (N-VA) a raison quand il parle de deux d\u00e9mocraties distinctes, une Flandre \u00e0 droite, une Wallonie \u00e0 gauche, les Germains d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les Latins de l\u2019autre, incapables de cohabiter en harmonie&#8239;?<br \/>\n<\/strong>J\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 avec des n\u00e9erlandophones pendant la crise du covid. On a eu de tr\u00e8s bonnes collaborations avec les universit\u00e9s d\u2019Anvers et de Gand. On n\u2019est pas financ\u00e9s par la Flandre, mais on travaille avec la Flandre. J\u2019aurais le sentiment d\u2019abandonner la moiti\u00e9 du pays si je disais, tant pis, on y va sans eux, qu\u2019ils se d\u00e9merdent avec l\u2019extr\u00eame droite. Mon patron, c\u2019est la personne pr\u00e9caire. Celle que personne ne regarde, qui n\u2019est rien. Qu\u2019elle vive en Flandre, en Wallonie, \u00e0 Bruxelles, je m\u2019en fous compl\u00e8tement. L\u2019extr\u00eame droite est plus pr\u00e9sente en Flandre&#8239;? OK, comment est-ce qu\u2019on s\u2019y met pour aller rencontrer les gens sur le terrain, leur parler, les sortir de la solitude, confronter les id\u00e9es&#8239;? Je n\u2019arrive pas \u00e0 poser un regard r\u00e9gionaliste sur ces questions. D\u2019ailleurs, le Nord et le Sud peuvent tr\u00e8s bien s\u2019entendre, m\u00eame pour le pire. Le projet de loi Frontex qui permettra \u00e0 l\u2019Agence europ\u00e9enne de garde-fronti\u00e8res et de garde-c\u00f4tes d\u2019agir dans nos rues, en Belgique \u2014&nbsp;elle a quand m\u00eame \u00e9t\u00e9 dirig\u00e9e par un type qui se pr\u00e9sente sur la liste RN pour les europ\u00e9ennes, en France \u2014, ils l\u2019ont vot\u00e9 d\u2019un seul homme au f\u00e9d\u00e9ral, \u00e0 gauche comme \u00e0 droite. Ce n\u2019est pas l\u2019extr\u00eame droite qui l\u2019a vot\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Dans un portrait consacr\u00e9 dans nos pages \u00e0 Christine Mahy, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale du r\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9, Rudy Demotte (PS), ancien ministre-pr\u00e9sident wallon, expliquait avoir souvent observ\u00e9, en politique, des discours stigmatisants, violents, \u00e0 l\u2019\u00e9gard des populations pr\u00e9caris\u00e9es, m\u00eame dans son propre parti. Christine Mahy parlait d\u2019un mod\u00e8le culturel qui \u00ab&#8239;d\u00e9nigre le monde populaire, lui \u00f4te l\u2019acc\u00e8s au beau, \u00e0 la nature, au loisir&#8239;\u00bb. C\u2019est aussi votre ressenti&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je le vois jusque dans mon quotidien, \u00e0 Schaerbeek, dans le quartier fort pr\u00e9caris\u00e9 o\u00f9 je vis. Les pauvres sont toujours dans des lieux pourris, moches. J\u2019ai travaill\u00e9 dans un service social, \u00e0 l\u2019\u00e9poque&nbsp;: la salle d\u2019attente n\u2019avait pas de fen\u00eatre, elle \u00e9tait minuscule. Il n\u2019y avait m\u00eame pas un verre d\u2019eau propos\u00e9 aux gens. La mani\u00e8re dont tu accueilles quelqu\u2019un, c\u2019est le reflet de la consid\u00e9ration que tu as pour lui. Oui, il y a un m\u00e9pris de classe. Parce que tu ne parles pas bien la langue, parce que tu n\u2019am\u00e8nes pas tes enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole, parce que n&rsquo;es pas habill\u00e9 comme les autres, parce que tu manges des chips \u2014&nbsp;m\u00eame si on ne se prive pas de te mettre des pubs partout dans la rue pour que tu en bouffes. Il y a beaucoup de m\u00e9pris. Il se manifeste jusque dans l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019on porte politiquement aux travailleurs sociaux, comment on les re\u00e7oit dans les cabinets. Aux travailleurs de terrain, je dis&nbsp;: maintenant, vous passez la porte des cabinets la t\u00eate haute, les gars. \u00c7a suffit d\u2019aller mendier des miettes. Vous travaillez sans int\u00e9r\u00eat personnel pour des gens que plus personne ne regarde. Vous portez cette double l\u00e9gitimit\u00e9. Il y a des gens qui d\u00e9barquent dans ces m\u00eames cabinets, pleins de fiert\u00e9, pleins d\u2019assurance, avec des int\u00e9r\u00eats gigantesques, qui gagnent mieux leur vie que vous. Eh bien, vous \u00eates plus l\u00e9gitimes qu\u2019eux.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois De\u00a0Smet, pr\u00e9sident de D\u00e9fi, expliquait r\u00e9cemment que ce qui l\u2019a particuli\u00e8rement marqu\u00e9, durant la campagne des derniers mois, lors de ses \u00e9changes avec les gens, c\u2019est la grande pr\u00e9occupation pour les questions de sant\u00e9 mentale, presque inexistante avant le covid.<\/strong><br \/>\nOn vit dans une soci\u00e9t\u00e9 de la concurrence et de la performance. La performance a \u00e9puis\u00e9 les sols, la biodiversit\u00e9, les humains. La performance au travail\u2026 Il suffit de regarder le nombre de personnes qui d\u00e9pendent du r\u00e9gime maladie en Belgique par rapport au nombre de personnes qui sont au ch\u00f4mage. La performance broie. Et puis il y a la solitude. C\u2019est aussi un \u00e9norme enjeu de sant\u00e9 mentale. Un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019on ne r\u00e9soudra que par le soin. Mais pour \u00e7a, il faut des moyens, du temps. Prendre ce temps de l\u2019\u00e9coute qui a une fonction sociale essentielle. La performance dans les m\u00e9tiers du soin tue les m\u00e9tiers du soin. Dans le documentaire Le balai lib\u00e9r\u00e9, il y a une aide-m\u00e9nag\u00e8re qui explique qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle \u00e9tait aide-soignante, elle rentrait chez elle, et repensait \u00e0 la mani\u00e8re dont elle avait d\u00fb traiter le corps d\u2019un homme \u00e2g\u00e9 pour faire sa toilette. Elle disait&nbsp;: \u00ab&#8239;Si \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 mon p\u00e8re dont on s\u2019occupait comme \u00e7a, \u00e7a m\u2019aurait rendue malade. Aujourd\u2019hui, je suis aide-m\u00e9nag\u00e8re et, au moins, quand je laisse de la poussi\u00e8re sur une table, la table ne souffre pas.&#8239;\u00bb On en est l\u00e0, en fait. On manque de bras et on en demande dix fois trop \u00e0 ceux qui restent.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9cemment, le d\u00e9put\u00e9 Ecolo Simon Moutquin postait une photo de lui, en larmes, lors d\u2019un rassemblement de soutien \u00e0 la Palestine. Il \u00e9crivait&nbsp;: \u00ab&#8239;L\u2019\u00e9motion c\u2019est ce qui devrait inspirer bien plus les politiques, c\u2019est ce qui traverse les citoyens dans leur col\u00e8re, leur tristesse et leur mobilisation. C\u2019est ce qui donne sens \u00e0 nos combats.&#8239;\u00bb L\u2019exercice de la politique manque-t-il d\u2019affects, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale&#8239;?<\/strong><br \/>\nL\u2019\u00e9motion comme seule boussole, je ne crois pas que ce soit une bonne id\u00e9e pour prendre des d\u00e9cisions. Mais c\u2019est vrai que pendant le covid, il y avait quelque chose d\u2019assez r\u00eache dans la fa\u00e7on de g\u00e9rer la crise. Alors que tout le monde a besoin, \u00e0 un moment, de d\u00e9poser ses \u00e9motions. Dans un monde de la performance, on ne perd pas trop de temps \u00e0 \u00e9couter les gens d\u00e9poser leurs \u00e9motions. Tu en as qui te traversent&#8239;? Va te payer un coach ou un psy. C\u2019est l\u00e0-bas que \u00e7a se passe. Il y a quelque chose de \u00ab&#8239;retenu&#8239;\u00bb, quand on est politiquement \u00e0 la man\u0153uvre. Comme si l\u2019\u00e9motion n\u2019y avait aucune place. Et ce que tu retiens finit par se transformer en duret\u00e9. Personnellement, je me suis sentie devenir tr\u00e8s dure, quand j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 la gestion de la crise covid. Parce que je n\u2019avais pas de temps pour respirer, pour me promener, pour parler. J\u2019avais ressenti la m\u00eame chose quand je travaillais \u00e0 la cha\u00eene comme assistante sociale avec des personnes sans papiers. Cette impression de me robotiser. Pendant la crise covid, quand les gens m\u2019appelaient, me racontaient la situation d\u00e9sastreuse dans le secteur des prisons ou de la petite enfance, j\u2019avais envie de leur dire&nbsp;: \u00e9coutez, vous m\u2019envoyez un tableau Excel en cinq lignes, vous me dites les mesures et vous les chiffrez. C\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a se passe en politique, dans un cabinet. Le combien est l\u00e0 tout le temps. C\u2019est le monde des chiffres. Il n\u2019y a plus d\u2019affect, plus d\u2019humain. Et si tu ne peux pas chiffrer&nbsp;: tant pis, on passe \u00e0 autre chose.<\/p>\n<p>Comment voyez-vous la Belgique, dans cinq ans&#8239;?<br \/>\nJe pense que la tension dans la soci\u00e9t\u00e9 va augmenter. Sp\u00e9cialement dans les secteurs sociaux, de la migration, des sans-abri, des toxicos. L\u2019extr\u00eame droite, ils promettent aux gens qu\u2019ils vont \u00e9radiquer la pauvret\u00e9 et puis ils \u00e9radiquent les pauvres. Je crois que \u00e7a va \u00eatre ultra trash et qu\u2019en r\u00e9action, une saine col\u00e8re va exploser. Du c\u00f4t\u00e9 des services sociaux, on entrera en mode r\u00e9sistance. Quitte \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir aux pouvoirs publics. On installera des barricades pour continuer \u00e0 faire le boulot pour les gens. D\u00e9j\u00e0 aujourd\u2019hui, on sent que c\u2019est en train de bouger dans le rapport des associations, des corps interm\u00e9diaires, aux grandes institutions politiques. La parole se lib\u00e8re. On s\u2019affirme plus. On sait ce qu\u2019on ne veut plus. On sait aussi ce qu\u2019on veut. Et on n\u2019a plus trop le choix que de ne pas tra\u00eener.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 2020, un \u00ab&#8239;snap call&#8239;\u00bb de la Premi\u00e8re ministre Sophie Wilm\u00e8s propulse C\u00e9line Nieuwenhuys dans l\u2019univers harassant de la gestion de crise en temps de pand\u00e9mie. 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