{"id":588,"date":"2021-10-22T12:10:18","date_gmt":"2021-10-22T10:10:18","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/nabil-ben-yadir-bruxelles-cest-presque-jerusalem\/"},"modified":"2023-10-17T10:58:32","modified_gmt":"2023-10-17T08:58:32","slug":"nabil-ben-yadir-bruxelles-cest-presque-jerusalem","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/nabil-ben-yadir-bruxelles-cest-presque-jerusalem\/","title":{"rendered":"Nabil Ben Yadir&nbsp;: \u00ab&#8239;Bruxelles, c\u2019est presque J\u00e9rusalem&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">Avec son film \u00ab&#8239;Les Barons&#8239;\u00bb, Nabil Ben Yadir pla\u00e7ait Molenbeek sur la carte de la com\u00e9die \u00e0 succ\u00e8s. Le r\u00e9alisateur s\u2019est depuis consid\u00e9rablement \u00e9loign\u00e9 du rire et de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. \u00c0 l\u2019entendre, son nouveau long-m\u00e9trage, inspir\u00e9 de l\u2019affaire Ihsane Jarfi \u2013&nbsp;trentenaire gay tortur\u00e9 et tu\u00e9 \u00e0 Li\u00e8ge en 2012 \u2013&nbsp;et toujours dans l\u2019attente de pouvoir sortir en salles, est le plus violent et le plus d\u00e9rangeant de l\u2019histoire du cin\u00e9ma belge. Chez Nabil Ben Yadir, la politique n\u2019est donc jamais loin. Surtout si c\u2019est pour \u00e9tudier la Belgique, ce pays qui l\u2019intrigue, et sa capitale, cette ville qu\u2019il adore \u00ab&#8239;par fain\u00e9antise&#8239;\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce matin-l\u00e0, il porte sur le torse les lettres imprim\u00e9es d\u2019un sweat \u00e0 capuche&nbsp;: <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Human Republic<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Deux mots pour une doctrine politique, pour une ligne de vie. Ce pourrait \u00eatre de la plate b\u00e9atitude s\u2019il n\u2019y avait aussi dans la fa\u00e7on qu\u2019a Nabil Ben Yadir de voir le monde, de le scruter, de le filmer, toutes les nuances d\u2019une \u00e2me parfois sombre.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En trois longs-m\u00e9trages, le cin\u00e9aste bruxellois a construit un style propre, infus\u00e9 de rires et de violence, \u00e0 parts presque \u00e9gales. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, en 2009, chroniquait les jours d\u2019une clique de combinards imaginatifs, entre petites arnaques et tournicotis urbains \u00e0 huit dans une BMW. Si on y apercevait Virginie Efira dans un r\u00f4le secondaire, l\u2019essentiel du casting \u00e9tait molenbeekois. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Marche<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, en 2013, revenait sur ce qui sera plus tard appel\u00e9 \u00ab&#8239;la marche des beurs&#8239;\u00bb, une odyss\u00e9e de sept semaines de Marseille \u00e0 Paris, moment fondateur de l\u2019antiracisme. On y retrouvait, outre Olivier Gourmet, Jamel Debbouze et Hafsia Herzi, l\u2019actrice bruxelloise Lubna Azabal. Thriller sorti en 2017, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Dode Hoek<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (Angle mort) embo\u00eetait les pas d\u2019un commissaire \u00e0 la brigade des stups d\u2019Anvers, Jan Verbeeck&nbsp;: happ\u00e9 par la politique, le flic se r\u00eave en nouveau h\u00e9ros de la droite populiste, mais une derni\u00e8re enqu\u00eate le conduit \u00e0 Charleroi\u2026<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Jusqu\u2019aux salles obscures et aux tapis rouges, le chemin fut long. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Les gens ont l\u2019impression que les films d\u20191h30 se tournent en 1h30. Ils n\u2019imaginent pas que derri\u00e8re, ce sont des ann\u00e9es de r\u00e9flexion et de travail&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, sous-titre Nabil Ben Yadir. Du travail, il a connu les d\u00e9clinaisons les plus harassantes. Il a \u00e9prouv\u00e9 le quotidien de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">working class<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;: \u00e9lectrom\u00e9canicien, ouvrier \u00e0 l\u2019usine Volkswagen de Forest, gardien de parkings, entre autres labeurs, avant d\u2019enfin saisir la cam\u00e9ra, \u00e0 force de pers\u00e9v\u00e9rance. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;D\u00e9termin\u00e9 \u00e0 ne jamais vraiment l\u00e2cher l\u2019affaire&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, comme rappait Supr\u00eame NTM.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nabil Ben Yadir pourrait emprunter au duo de la Seine-Saint-Denis un genre de devise. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Tout n\u2019est pas si facile, tout ne tient qu\u2019\u00e0 un fil.&#8239;\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Il \u00e9tait adolescent au moment de la d\u00e9ferlante hip-hop. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;J\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9scolaris\u00e9 pendant plus d\u2019un an. Je me faisais virer, je changeais d\u2019\u00e9cole, et le temps que le dossier arrive dans ma nouvelle \u00e9cole, je m\u2019\u00e9tais encore fait virer. On m\u2019a mis en couture-cuisine. Des gens avaient d\u00e9cid\u00e9 que je serais bien en couture-cuisine parce qu\u2019il y avait des cours de dessin. J\u2019ai eu un parcours assez chaotique. Et \u00e9couter du rap m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 tenir bon. Les albums d\u2019IAM ont \u00e9t\u00e9 pour moi comme des mains tendues, des mains secourables. Il y a des chansons qui m\u2019ont m\u00eame sauv\u00e9. Je pense en particulier \u00e0 <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">Demain, c\u2019est loin<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, un super morceau qui dure neuf minutes sur <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9cole du micro d\u2019argent<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">, la r\u00e9f\u00e9rence ultime.&#8239;\u00bb <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">En Belgique, c\u2019est un certain Hamid Gharbaoui, mieux connu sous le nom de Benny B, qui fera entrer le rap dans presque tous les foyers du pays.<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00ab&#8239;Il habitait la rue juste en bas de chez moi. On le voyait passer, discuter avec ses potes. Benny B, ce n\u2019est pas le rap revendicateur. Il avait cr\u00e9\u00e9 un produit, de fa\u00e7on totalement assum\u00e9e, mais il avait compris comment toucher la corde populaire. Et nous, que voyait-on&#8239;? On voyait un mec du quartier qui portait un nom arabe et qui avait r\u00e9ussi un truc. Cela nous rendait fiers.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Son regard porte en lui l\u2019exil, le d\u00e9racinement, le mouvement, les glissades, les d\u00e9rives. Avant m\u00eame l\u2019arriv\u00e9e de ses parents \u00e0 Molenbeek, la lign\u00e9e avait d\u00e9j\u00e0 connu le chez-soi que l\u2019on laisse, les bagages que l\u2019on boucle \u00e0 la h\u00e2te. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;Mes parents sont n\u00e9s en Alg\u00e9rie, comme toute une g\u00e9n\u00e9ration de Marocains qui y sont partis travailler. Du jour au lendemain, ils ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s sur d\u00e9cision du gouvernement alg\u00e9rien. Forc\u00e9s manu militari de quitter leur maison, ils sont alors revenus au Maroc. C\u2019est comme une blessure collective qu\u2019on tait. Beaucoup d\u2019habitants de Molenbeek sont des Marocains du Nord, du c\u00f4t\u00e9 de Oujda et Nador, dont les parents ou les grands-parents sont n\u00e9s en Alg\u00e9rie.&#8239;\u00bb\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Son prochain film, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Animals<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, dont la sortie a \u00e9t\u00e9 postpos\u00e9e en raison du contexte sanitaire, est une immersion suffocante dans les heures qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et suivi l\u2019agonie d\u2019Ihsane Jarfi, jeune homme gay assassin\u00e9 en avril 2012 \u00e0 Li\u00e8ge. Nabil Ben Yadir projette aussi de tourner <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Baronnes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, sur les femmes de Molenbeek. Il a d\u2019autres projets en cours. Pour l\u2019heure, il reste discret \u00e0 leur sujet. \u00c0 coup s\u00fbr, il n\u2019en a pas fini de braquer sur l\u2019histoire politique et judiciaire belge ses faisceaux crois\u00e9s d\u2019ombre et de lumi\u00e8re.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Votre filmographie t\u00e9moigne d\u2019une fibre politique, d\u2019un int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9tat du corps social. Est-ce en vous depuis toujours&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Je lis le journal depuis que je suis enfant. Mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 pendant quarante ans chauffeur-livreur du journal <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Le Soir<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Il conduisait une camionnette noire avec laquelle il allait d\u00e9poser aux libraires l\u2019\u00e9dition du matin, l\u2019\u00e9dition de l\u2019apr\u00e8s-midi. Parfois, je faisais le service avec lui. Cela fait qu\u2019on a toujours eu le journal gratuit \u00e0 la maison. Maintenant encore, on a l\u2019abonnement au <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Soir<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. J\u2019ai aussi \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par les rencontres avec Ren\u00e9 Haquin, l\u2019une des signatures embl\u00e9matiques du journal. Mon p\u00e8re papotait souvent avec lui, et ils avaient fini par devenir potes. Ren\u00e9 Haquin venait \u00e0 la maison, il nous a aid\u00e9s \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager. Il a \u00e9crit plusieurs bouquins sur les grandes affaires judiciaires belges. On le voyait dans les \u00e9missions t\u00e9l\u00e9, il avait un air de Gainsbourg, clope au bec. Tout \u00e7a fait que la Belgique m\u2019a toujours int\u00e9ress\u00e9. Je trouve le pays intrigant. Quelle est sa logique politique&#8239;? Comment s\u2019organise-t-il&#8239;? Je n\u2019ai pas encore toutes les r\u00e9ponses, mais je ne me lasse pas de ce territoire curieux, avec ce peuple bien particulier. Et puis, la question des fronti\u00e8res me taraude pas mal, et \u00e0 ce niveau, la Belgique est un cas d\u2019\u00e9cole. Il y a les fronti\u00e8res visibles et les fronti\u00e8res invisibles, souvent plus fortes que nous. T\u2019es \u00e0 Molenbeek, tu passes \u00e0 1000-Bruxelles, et en deux minutes \u00e0 pied, tu changes d\u2019univers. C\u2019est ce que je raconte dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, des mecs qui restent ensemble, qui tournent en rond en permanence. Alors qu\u2019ils ont une voiture, ils ne quittent jamais le quartier parce que c\u2019est une fa\u00e7on de se sentir en s\u00e9curit\u00e9, d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p><b>Comme d\u2019autres \u00e0 Paris font des tours sur le p\u00e9riph.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Voil\u00e0, ils tournent sur le p\u00e9riph mais ils ne rentrent jamais dans la ville. Les mecs de notre g\u00e9n\u00e9ration, on se disait qu\u2019il fallait trouver une maison \u00e0 Molenbeek parce que la communaut\u00e9 marocaine \u00e9tait l\u00e0. C\u2019\u00e9tait aussi une question de facilit\u00e9. O\u00f9 tu veux aller habiter avec tes enfants&#8239;? L\u00e0 o\u00f9 habite le voisin de ta grand-m\u00e8re, qui conna\u00eet un ami dans ton village d\u2019origine au Maroc\u2026 Quand mon p\u00e8re a trouv\u00e9 la maison o\u00f9 on habite \u00e0 Molenbeek, il h\u00e9sitait entre cette maison et une autre, plus grande, moins ch\u00e8re, avenue Louise. Et mon p\u00e8re a voulu Molenbeek. Je pense que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 rentier s\u2019il avait achet\u00e9 la maison avenue Louise, parce qu\u2019elle est immense, sept appartements, mais le choix \u00e9tait int\u00e9ressant. Se dire&nbsp;: on est d\u2019abord l\u00e0 pour \u00eatre en s\u00e9curit\u00e9, pour parler aux gens. Alors oui, le r\u00e9sultat, c\u2019est qu\u2019on s\u2019est peut-\u00eatre un peu enferm\u00e9s sur nous-m\u00eames. C\u2019est \u00e7a, les fronti\u00e8res invisibles.<\/span><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Votre p\u00e8re est venu \u00e0 Bruxelles comme ouvrier&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Il a fait plein de jobs. Il a \u00e9t\u00e9 chauffeur de tram. J\u2019ai appris sur le tard, par ma m\u00e8re, qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 projectionniste dans un cin\u00e9ma chauss\u00e9e de Gand. Il a aussi travaill\u00e9 dans un laboratoire photo. Et puis, il a eu ce poste \u00e0 l\u2019imprimerie Rossel. C\u2019est int\u00e9ressant de voir le parcours, parce que, objectivement, fallait y aller, tout laisser pour partir dans l\u2019inconnu.<\/span><\/p>\n<p><b>Surtout \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n\u2019y avait ni antennes paraboliques, ni Internet pour se relier au pays. Le d\u00e9racinement \u00e9tait total, sans recours.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re \u00e9changeait avec sa maman par cassette radio. Il s\u2019enregistrait, il parlait pendant une heure. Il \u00e9tait assis \u00e0 table et il me disait \u00ab&#8239;viens dire bonjour \u00e0 ta grand-m\u00e8re&#8239;\u00bb. On envoyait la cassette par la poste, ou on la donnait \u00e0 une connaissance qui partait au Maroc. Ma grand-m\u00e8re r\u00e9enregistrait dessus, et elle renvoyait. T\u2019avais int\u00e9r\u00eat \u00e0 avoir \u00e9cout\u00e9 attentivement pour pouvoir ensuite r\u00e9pondre pendant une heure. Ils communiquaient comme \u00e7a, en appuyant sur <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">rec<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, et un mois plus tard, ils avaient la r\u00e9ponse, la voix des personnes rest\u00e9es au pays. C\u2019\u00e9tait un trip super. C\u2019est exactement ce que nous n\u2019arrivons plus \u00e0 faire&nbsp;: prendre le temps, lui donner de la valeur.<\/span><\/p>\n<p><b>La question de l\u2019int\u00e9gration est assez absente des <\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&#8239;<\/span><b>Barons<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">&#8239;\u00bb<\/span><b>. N\u2019est-cas pas ce qui a assur\u00e9 le succ\u00e8s du film, une fa\u00e7on de rel\u00e2cher la pression&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait un choix de ma part d\u2019\u00e9vacuer cette question de l\u2019int\u00e9gration. Le film montre un microcosme. Les mecs qui \u00e9voluent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ne se demandent pas s\u2019ils sont int\u00e9gr\u00e9s. Ils sont ailleurs, ils sont les barons. Les gens qui parlent d\u2019int\u00e9gration, ils sont une \u00e9tape avant&#8239;; eux, ils sont une \u00e9tape apr\u00e8s. Le fait d\u2019en avoir fait une com\u00e9die \u00e9tait en soi un acte politique. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Marche<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, par le sujet, par le titre, c\u2019est un film politique, mais il l\u2019est moins que <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il vient d\u2019un vrai vide.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Jamais le cin\u00e9ma n\u2019avait montr\u00e9 le Bruxelles contemporain de fa\u00e7on aussi vivante.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a eu d\u2019autres films avant, bien s\u00fbr. Je pourrais citer <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Brussels by night<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, sorti en 1983, mais c\u2019est un truc qui a retenti d\u2019une autre mani\u00e8re. L\u00e0, on montrait une minorit\u00e9. Moi, je montre la normalit\u00e9. C\u2019est dingue de penser que quand <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> est sorti en 2009, les gens se disaient&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019on montre Bruxelles, la premi\u00e8re fois qu\u2019on montre des jeunes de quartiers comme personnages principaux d\u2019un film, la premi\u00e8re fois qu\u2019on voit un r\u00e9alisateur des quartiers porter un film. Hallucinant qu\u2019en 2009, ce soient autant de premi\u00e8res fois. Avec un outil, le cin\u00e9ma, qui date des fr\u00e8res Lumi\u00e8re.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Vous \u00e9voquiez les fronti\u00e8res invisibles. Vous sentez-vous parfois enferm\u00e9 \u00e0 Bruxelles&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Non, mais \u00e7a a pris du temps. C\u2019est une question de se sentir \u00e0 l\u2019aise. On a toujours bu des caf\u00e9s au quartier. T\u2019es l\u00e0, tu bois ton caf\u00e9 et apr\u00e8s tu vas payer. Quand tu quittes le quartier et que tu te rends compte que le serveur te demande de payer avant de consommer, et qu\u2019en plus, il n\u2019exige pas \u00e7a de tous les clients, tu te dis&nbsp;: pourquoi j\u2019irais donner mon argent \u00e0 ce mec-l\u00e0 qui n\u2019a pas confiance en moi&#8239;?\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Vous avez toujours v\u00e9cu \u00e0 Molenbeek&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis n\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Saint-Jean, pr\u00e8s de la place Rogier, mais \u00e0 partir du cinqui\u00e8me jour, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Molenbeek. J\u2019ai grandi l\u00e0. Mon p\u00e8re est mort mais ma m\u00e8re habite toujours \u00e0 Molenbeek. Moi, j\u2019ai quitt\u00e9 Molenbeek parce que la vie a fait que\u2026 Mais je ne suis pas loin, vous voyez ce que je veux dire&#8239;? C\u2019est fou, psychologiquement, \u00e7a compte pour moi. J\u2019habite du c\u00f4t\u00e9 de la place Sainte-Catherine, je ne suis pas parti loin. Je reste pr\u00e8s de la fronti\u00e8re, juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du canal.<\/span><\/p>\n<p><b>C\u2019est une vraie fronti\u00e8re, le canal&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est une fronti\u00e8re visible, mais elle se superpose avec une fronti\u00e8re plus invisible. C\u2019est toujours int\u00e9ressant que les jeunes sortent de leur quartier, mais c\u2019est tout aussi int\u00e9ressant que les gens de l\u2019ext\u00e9rieur rentrent dans le quartier. Et \u00e7a vaut la peine d\u2019analyser comment sont agenc\u00e9s les lieux \u00e0 la jonction de 1000-Bruxelles et de Molenbeek&nbsp;: vous avez la rue Dansaert, puis la chauss\u00e9e de Gand qui la prolonge, avec le pont sur le canal comme c\u00e9sure. La rue Dansaert est \u00e0 double sens, mais la chauss\u00e9e de Gand est \u00e0 sens unique. On peut facilement sortir de Molenbeek, mais quand on est \u00e0 Dansaert et qu\u2019on arrive chauss\u00e9e de Gand, on se retrouve face \u00e0 un sens interdit. Comme si Molenbeek \u00e9tait imp\u00e9n\u00e9trable. Si on aime l\u2019ordre des symboles, ce serait bien que cette rue soit \u00e0 double sens.<\/span><\/p>\n<p><b>Comment se noue aujourd\u2019hui votre rapport au Maroc&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Un rapport surtout li\u00e9 au souvenir des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais enfant, puis \u00e0 d\u2019autres p\u00e9riodes de ma vie. J\u2019ai fait des castings au Maroc pour le r\u00f4le du p\u00e8re dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. J\u2019ai re\u00e7u un prix au festival de Marrakech des mains d\u2019Alfonso Cuar\u00f3n. Mais c\u2019est toujours compliqu\u00e9 pour notre g\u00e9n\u00e9ration de parler du Maroc. Toujours compliqu\u00e9, toujours trop tard. On est des Rifains, on vient du nord, on parle berb\u00e8re, pas arabe. C\u2019est en soi particulier, et une grande partie de la communaut\u00e9 marocaine de Belgique partage cette particularit\u00e9, surtout \u00e0 Molenbeek et \u00e0 Anvers.<\/span><\/p>\n<p><b>Une \u00e9tude linguistique a montr\u00e9 que dans les ann\u00e9es 1980, le berb\u00e8re \u00e9tait fort parl\u00e9 dans les rues de Bruxelles, par des enfants d\u2019origine marocaine qui l\u2019utilisaient en alternance avec le fran\u00e7ais. Par la suite, l\u2019arabe a supplant\u00e9 le berb\u00e8re dans l\u2019usage des Belgo-Marocains.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a toujours des gens qui parlent berb\u00e8re, mais moins qu\u2019avant. Moi-m\u00eame, je parle arabe, enfin je me d\u00e9brouille, mais avec ma m\u00e8re, je parle fran\u00e7ais. Elle sait lire, elle sait \u00e9crire. Mon p\u00e8re, il faisait des mots crois\u00e9s. Quand j\u2019avais des mauvais bulletins, je ne pouvais pas les \u00e9viter. J\u2019essaye maintenant de reparler un peu arabe, mais ce n\u2019est pas simple. Et le berb\u00e8re, je le comprends mais je le parle tr\u00e8s peu, \u00e0 mon grand regret, car je pense que c\u2019est important de ne pas oublier. L\u2019\u00e9volution dont vous parlez tient en partie au rapport \u00e0 la religion. Le Coran est en arabe. La langue de l\u2019islam, c\u2019est l\u2019arabe. Je pense que \u00e7a joue. Et puis, les gens s\u2019obligent \u00e0 \u00eatre identifiables. Parler arabe, \u00e7a te rend identifiable. Les gens pr\u00e9f\u00e8rent parfois \u00eatre identifiables plut\u00f4t qu\u2019identifi\u00e9s.\u00a0<\/span><\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019adorerais atteindre le niveau de Louis de Fun\u00e8s, car c\u2019est plus simple de faire pleurer que de faire rire. C\u2019est \u00e7a mon horizon.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>Vous avez \u00e9voqu\u00e9 votre p\u00e8re, livreur du journal \u00ab&#8239;Le Soir&#8239;\u00bb. Quel r\u00f4le a jou\u00e9 votre m\u00e8re dans votre \u00e9ducation culturelle et politique&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Ma m\u00e8re, c\u2019est une cin\u00e9phile avant tout. Elle ne travaillait pas, elle s\u2019occupait totalement de nous, elle lisait beaucoup, des romans, le journal, et elle regardait des films. Ma premi\u00e8re le\u00e7on de cin\u00e9ma, je l\u2019ai re\u00e7ue d\u2019elle. On regardait <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Rabbi Jacob<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Grande Vadrouille<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, et ma m\u00e8re disait&nbsp;: ce n\u2019est pas le film de Louis de Fun\u00e8s, c\u2019est le film de G\u00e9rard Oury. J\u2019ai compris l\u2019importance du r\u00e9alisateur. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Homme qui en savait trop<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, d\u2019Alfred Hitchcock, est le premier film qui m\u2019a marqu\u00e9. On le regardait \u00e0 la maison car toute la premi\u00e8re partie se passe \u00e0 Marrakech. Je l\u2019ai vu et revu, gamin. Un jour, je prends le TGV avec mon p\u00e8re pour aller voir ma tante dans le sud de la France. Dans le wagon-bar, je dis&nbsp;: papa, regarde, c\u2019est Hitchcock&#8239;! J\u2019avais 10 ans, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s excit\u00e9. Mon p\u00e8re me dit de me calmer. Et l\u00e0, le monsieur nous dit&nbsp;: en effet, j\u2019ai tourn\u00e9 avec Alfred Hitchcock. C\u2019\u00e9tait l\u2019acteur fran\u00e7ais Daniel G\u00e9lin, qui avait un r\u00f4le dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Homme qui en savait trop<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Mon p\u00e8re a d\u00e9chir\u00e9 une page de son journal et il a demand\u00e9 un autographe. Daniel G\u00e9lin a \u00e9crit&nbsp;:\u00a0\u00ab&#8239;Pour Nabil, le jeune homme qui en savait trop&#8239;\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><b>Nabil Ben Yadir, en 2021, c\u2019est un homme qui regarde dans quelle direction&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Aujourd\u2019hui encore, ma r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est le cin\u00e9ma populaire. J\u2019adorerais atteindre le niveau de Louis de Fun\u00e8s, car c\u2019est plus simple de faire pleurer que de faire rire. C\u2019est \u00e7a mon horizon. Un film comme <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Les aventures de Rabbi Jacob<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, le fond est super int\u00e9ressant. Tu commences \u00e0 suivre un mec facho, raciste, antis\u00e9mite, et tu te dis&nbsp;: c\u2019est lui que je vais suivre&#8239;? Il y a les Arabes, les Juifs\u2026 Le fond est tr\u00e8s dur. De nos jours, ce serait impossible de refaire <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Rabbi Jacob<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Il y a des dialogues, tu n\u2019oserais m\u00eame pas les prononcer. Le film ne sortirait pas. Tout le monde l\u2019attaquerait avant de l\u2019avoir vu. Les distributeurs seraient en panique. M\u00eame en 1973, il fallait des couilles pour faire <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Rabbi Jacob<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. D\u2019ailleurs, G\u00e9rard Oury a eu tr\u00e8s peur car le film est sorti dans un mauvais timing. On \u00e9tait en pleine guerre des Six-Jours et sur l\u2019affiche, on voyait Louis de Fun\u00e8s avec des tresses et, derri\u00e8re, un Arabe avec une grosse moustache. C\u2019est pour \u00e7a que je respecte G\u00e9rard Oury, pour une forme de courage. Quand il sort <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Grande Vadrouille <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">en 1966, il est attaqu\u00e9 de partout, notamment par les associations d\u2019anciens combattants. On lui reproche de ne pas montrer les crimes des nazis. Les gens ont \u00e9t\u00e9 \u00e9poustoufl\u00e9s par l\u2019audace de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La vie est belle<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, mais c\u2019est sorti en 1997. Oury, il tourne une com\u00e9die sur la Seconde Guerre mondiale alors que la m\u00e9moire est encore br\u00fblante.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Gardez-vous le souvenir de ce qui fut votre premier engagement, votre premi\u00e8re indignation&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne suis pas un combattant. Je ne suis pas un mec de manifs. Je suis un mec qui revendique des choses et qui les porte \u00e0 sa mani\u00e8re. Apr\u00e8s les attentats de Paris et Bruxelles, je refusais toutes les interviews. Cela me faisait chier de voir les gens qui parlaient, mais j\u2019avais encore moins de cr\u00e9dit qu\u2019eux pour l\u2019ouvrir. J\u2019allais parler en tant que quoi&#8239;? En tant que clown de Molenbeek&#8239;? Certains m\u00e9dias auraient voulu m\u2019entendre dire que je connaissais Salah Abdeslam, mais je n\u2019ai jamais accept\u00e9 de rentrer l\u00e0-dedans. J\u2019\u00e9tais autant choqu\u00e9 que tout le monde, donc laissez-moi tranquille. Je n\u2019oublierai jamais une histoire qui m\u2019est arriv\u00e9e quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, en 2011. J\u2019\u00e9tais \u00e0 Paris. Un journaliste de la RTBF m\u2019appelle tr\u00e8s t\u00f4t, \u00e0 7 heures du matin&nbsp;: \u00ab&#8239;Ben Laden est mort, on aimerait avoir votre r\u00e9action.&#8239;\u00bb J\u2019\u00e9tais sur le cul. Pourquoi vous m\u2019appelez, moi, quand Ben Laden est mort&#8239;? Pourquoi vous ne m\u2019avez pas appel\u00e9 quand Michael Jackson est mort et que j\u2019ai chial\u00e9 ma race&#8239;? Parce que je suis un Arabe&#8239;? Quel est le lien avec Ben Laden&#8239;? Je m\u2019appelle Ben Yadir, lui Ben Laden, \u00e7a ne veut pas dire qu\u2019on est cousins. Mon combat, c\u2019est de faire des films que les gens regardent et o\u00f9 le message politique vient apr\u00e8s. C\u2019est l\u2019effet <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">kiss cool<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. D\u2019o\u00f9 la forme est hyper importante. Quand j\u2019ai fait <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Dode Hoek<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, je voulais que les gens se disent&nbsp;: ah ouais, j\u2019ai vu un thriller, bien film\u00e9, une histoire percutante. Et que dans un second temps seulement, ils pensent&nbsp;: c\u2019est bizarre, cette histoire d\u2019un flic arabe qui est encore plus raciste que les autres, et puis ces croisements entre la Wallonie et Anvers. Pour cette raison, je n\u2019\u00e9tais pas d\u2019accord avec la fa\u00e7on dont les distributeurs ont vendu <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Marche<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ils ont parl\u00e9 plus de la revendication, du racisme que du cin\u00e9ma. Je leur disais&nbsp;: vous vous trompez, les gens ne vont pas aller voir un film qui parle de \u00e7a, et d\u2019ailleurs le film ne parle pas que de \u00e7a, laissez les gens venir dans les salles, ne les d\u00e9go\u00fbtez pas. On entend tout le temps parler du racisme au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, pourquoi les gens iraient payer dix euros\u00a0pour voir un film sur le racisme&#8239;?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Sur le Net, on peut revoir une confrontation entre Malek Boutih, ancien pr\u00e9sident de SOS Racisme et ex-dirigeant du PS fran\u00e7ais, et Ham\u00e9 et Ekou\u00e9, du groupe de rap La Rumeur. Le face-\u00e0-face a pour cadre l\u2019\u00e9mission \u00ab&#8239;Tout le monde en parle&#8239;\u00bb, en 2013. \u00ab&#8239;Je pr\u00e9f\u00e8re faire peu de choses que vendre beaucoup d\u2019illusions&#8239;\u00bb, se d\u00e9fend Malek Boutih. \u00ab&#8239;Vous avez vendu beaucoup d\u2019illusions, c\u2019est \u00e7a le probl\u00e8me&#8239;!&#8239;\u00bb accusent Ham\u00e9 et Ekou\u00e9. L\u2019\u00e9change touche au c\u0153ur des enjeux \u00e9voqu\u00e9s dans votre film \u00ab&#8239;La Marche&#8239;\u00bb.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Ce sont des gens du PS qui ont cr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces l\u2019association SOS Racisme \u00e0 la fin de la marche des beurs. Pourquoi&#8239;? Pour canaliser, pour cadrer. D\u2019ailleurs, la marche des beurs est une invention qui arrive \u00e0 la fin du parcours. Il n\u2019y a pas que des beurs parmi les marcheurs&#8239;! Il y a un pr\u00eatre catholique, un pasteur protestant, des habitants du quartier des Minguettes \u00e0 Lyon, d\u2019autres personnes encore. C\u2019est un m\u00e9lange, avec des revendications sociales. Le titre de d\u00e9part, c\u2019est la marche pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et contre le racisme. Alors je comprends la col\u00e8re qu\u2019exprime La Rumeur. Rien que l\u2019expression \u00ab&#8239;touche pas \u00e0 mon pote&#8239;\u00bb, popularis\u00e9e par SOS Racisme, elle me d\u00e9range. Un&nbsp;: je ne suis pas ton pote. Deux&nbsp;: c\u2019est toi qui vas me d\u00e9fendre&#8239;? Donc je suis une victime et il y a un type \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, quelqu\u2019un de blanc, qui va dire \u00ab&#8239;touche pas \u00e0 mon pote&#8239;\u00bb&#8239;? Il y a quelque chose de biais\u00e9 \u00e0 la base, une dynamique qui ne vient pas de l\u2019int\u00e9rieur, pas de la r\u00e9alit\u00e9, puisque les victimes apparemment sont les potes, et ce ne sont pas eux qui parlent.<\/span><\/p>\n<p><b>Cette s\u00e9mantique antiraciste des ann\u00e9es 1980 para\u00eet \u00e0 pr\u00e9sent terriblement dat\u00e9e.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Tout ce discours ne marcherait plus. Il serait m\u00eame attaqu\u00e9. Les gens diraient&nbsp;: qui tu es, toi, pour parler comme \u00e7a&#8239;? Apr\u00e8s, \u00e7a ne veut pas dire que seules certaines cat\u00e9gories de personnes doivent s\u2019impliquer dans la lutte antiraciste. L\u2019id\u00e9e, c\u2019est que personne ne parle \u00e0 la place des premiers concern\u00e9s. Le p\u00e8re et la m\u00e8re du mec qui est mort, ce sont eux qui ont mal. Ce sont eux qui doivent pouvoir s\u2019exprimer. Eux doivent servir de micro. Le discours sera d\u2019autant plus sinc\u00e8re. Quand on voit ces jeunes qui meurent dans les commissariats, y compris en Belgique, on est oblig\u00e9 de reconna\u00eetre qu\u2019il y a un gros probl\u00e8me. Je ne parle m\u00eame pas n\u00e9cessairement de crime raciste, mais il faut au moins poser le d\u00e9bat. Il y a du gaz sarin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des cellules \u00e0 Bruxelles&#8239;? Comment se fait-il que des mecs meurent&#8239;?<\/span><\/p>\n<p><b>Vous avez sorti \u00ab&#8239;Dode Hoek&#8239;\u00bb en 2017, au final particuli\u00e8rement sombre. Quatre ans plus tard, selon les projections des derniers sondages, le Vlaams Belang est virtuellement premier parti \u00e0 la Chambre. Un film pr\u00e9monitoire&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Le ras-le-bol de la politique \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 en 2017, et les extr\u00eames exploitent ce ras-le-bol. Ce serait bien que les partis au pouvoir reconnaissent qu\u2019ils ont d\u00e9conn\u00e9, qu\u2019ils se r\u00e9inventent. La solution ne viendra pas avec des symboles. Les symboles ne m\u2019int\u00e9ressent pas. Certains disent qu\u2019on a besoin de plus de diversit\u00e9 dans le monde politique. Moi, je dis&nbsp;: on a besoin de normalit\u00e9. Commencer \u00e0 parler de diversit\u00e9 maintenant, c\u2019est presque insultant. Regardez, sortez dehors, je vous mets au d\u00e9fi de savoir qui vous croisez. Les origines, les couleurs\u2026 La diversit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, c\u2019est la normalit\u00e9 maintenant. Elle se ressent dans la rue, sur les r\u00e9seaux sociaux, chez les artistes, mais pas assez dans la politique.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Comment alors normaliser la vie politique&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">D\u00e9j\u00e0, en maintenant le vote obligatoire. Le jour o\u00f9 on enl\u00e8ve \u00e7a, c\u2019est la fin. Georges-Louis Bouchez veut rendre le vote facultatif. Pour moi, c\u2019est une proposition scandaleuse. Maggie De Block a m\u00eame \u00e9t\u00e9 plus loin en d\u00e9clarant, alors qu\u2019elle \u00e9tait ministre, que les fautifs qui n\u2019iraient pas voter ne couraient aucun risque de se retrouver en prison. Je trouve \u00e7a irresponsable qu\u2019une membre du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral affirme avec autant de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 que les citoyens peuvent se soustraire \u00e0 leur devoir en toute impunit\u00e9. D\u00e9cidons alors carr\u00e9ment que plus personne ne vote, et qu\u2019une poign\u00e9e de dirigeants dirigeront \u00e0 la place du peuple. Ou alors contentons-nous de sondages sur Internet. Certains pr\u00e9tendent que la d\u00e9mocratie, ce n\u2019est pas d\u2019obliger les gens. En fait, si&#8239;! On est bien oblig\u00e9 de payer ses imp\u00f4ts\u2026<\/span><\/p>\n<p><b>En cas d\u2019abandon du vote obligatoire, les barons iraient-ils voter&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Non. La politique n\u2019arrive pas jusqu\u2019\u00e0 eux. Je ne dis pas qu\u2019ils ne comprennent pas la politique mais ils ont d\u2019autres pr\u00e9occupations qui font que la politique ne les atteint pas. Le vote obligatoire, \u00e7a permet aux gens de se croiser une fois tous les cinq ans. C\u2019est un rendez-vous d\u00e9mocratique entre les dirigeants des partis traditionnels et, par exemple, les jeunes de Molenbeek. C\u2019est possible que les premiers d\u00e9nigrent les seconds, et que les seconds d\u00e9testent les premiers, mais au moins, la connexion entre les deux mondes se fait \u00e0 la faveur de chaque \u00e9lection. Pour moi, l\u2019int\u00e9r\u00eat du vote obligatoire, c\u2019est aussi la prise en compte des citoyens les plus mod\u00e9r\u00e9s. Parce que les gens qui sont <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">contre<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, ils se battront toujours avec plus d\u2019acharnement que les gens qui sont <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">pour<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Celui qui dit <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">non, non, non<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il ne va pas craindre les kilom\u00e8tres, il va te faire un marathon. Celui qui dit <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">oui, oui, oui<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il va te faire un sprint\u00a0et apr\u00e8s il va se dire&nbsp;: \u00e0 quoi bon&#8239;? Le non, c\u2019est une \u00e9motion, une col\u00e8re, et c\u2019est un carburant puissant. Le oui, \u00e7a ne peut pas \u00eatre une \u00e9motion. Le vote permet aux plus raisonnables, aux mod\u00e9r\u00e9s, d\u2019exprimer ce sentiment plus positif, pour que le d\u00e9bat public ne soit pas enti\u00e8rement domin\u00e9 par ceux qui crient <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">non, non, non<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">.<\/span><\/p>\n<p><b>Votre prochain film, \u00ab&#8239;Animals&#8239;\u00bb, raconte le meurtre homophobe d\u2019Ihsane Jarfi. Pourquoi vous \u00eatre saisi de cette histoire&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">D\u00e8s le premier article lu sur cette affaire, je me suis imm\u00e9diatement identifi\u00e9 \u00e0 Ihsane Jarfi, parce que \u00e7a aurait pu \u00eatre moi. J\u2019aurais pu me retrouver l\u00e0, face \u00e0 quatre types incontr\u00f4lables. Malheureusement, c\u2019est une histoire banale. Elle aurait pu se passer au Texas avec un black entour\u00e9 de quatre membres du Ku Klux Klan. C\u2019est la m\u00eame violence. Une violence de groupe qui conduit une poign\u00e9e d\u2019individus \u00e0 tuer un inconnu parce qu\u2019il repr\u00e9sente quelque chose qu\u2019ils rejettent. Et cette violence, elle commence par le verbe. \u00c0 partir du moment o\u00f9 tu traites ta victime de merde, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">t\u2019es pas un homme, t\u2019es un p\u00e9d\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, celui qui est devant n\u2019est plus un humain. Apr\u00e8s, tout s\u2019enclenche. Quand on d\u00e9shumanise une personne, il y a moins d\u2019\u00e9motions. C\u2019est comme tuer un animal. La d\u00e9shumanisation commence par la violence des mots, mais \u00e7a vaut la peine de se demander d\u2019o\u00f9 vient la violence des mots. Bien souvent, de l\u2019absence de mots. Quand on n\u2019a pas un vocabulaire \u00e9norme, toutes les virgules deviennent presque des insultes. Quand on n\u2019a pas de r\u00e9flexion sur les mots qu\u2019on emploie, m\u00eame un \u00e9nervement passager peut vous conduire \u00e0 devenir violent verbalement, et la violence verbale entra\u00eene plein de choses.<\/span><\/p>\n<blockquote>\n<p>On est pass\u00e9 de la loi du plus fort \u00e0 la loi du plus fou.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>L\u2019histoire d\u2019Ihsane Jarfi rappelle le sort r\u00e9serv\u00e9 en 2016 \u00e0 Valentin Vermeersch, un jeune de 18 ans qui souffrait d\u2019un handicap mental, tortur\u00e9, viol\u00e9 et jet\u00e9 dans la Meuse \u00e0 Huy par ses cinq bourreaux.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est presque la m\u00eame histoire. Il y a une fragilit\u00e9, un \u00e9l\u00e9ment per\u00e7u comme sp\u00e9cial, en tout cas aux yeux des meurtriers, quelque chose qu\u2019ils ne reconnaissent pas. Avec aussi l\u2019effet de groupe. Cinq contre un, ce n\u2019est pas du tout l\u2019esprit mousquetaire. S\u2019il n\u2019y avait eu qu\u2019une seule personne face \u00e0 Ihsane, aurait-elle \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 tuer&#8239;? Clairement, non. \u00c0 trois, quatre, cinq, il commence \u00e0 y avoir de la masse, une surench\u00e8re, presque un engouement \u2013&nbsp;le mot est horrible. Ce n\u2019est pas une histoire de riches, pauvres, \u00e9duqu\u00e9s, pas \u00e9duqu\u00e9s. C\u2019est une histoire qui raconte le monde actuel, et ce monde est dingue.<\/span><\/p>\n<p><b>Diriez-vous que c\u2019est un monde plus violent que celui de votre enfance&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c9videmment. Avant, c\u2019\u00e9tait la personne la plus forte qui intimidait, qui faisait peur. Maintenant, c\u2019est la personne la plus folle. C\u2019est le plus fou qui domine, parce qu\u2019il est incontr\u00f4lable, il ne suit aucune r\u00e8gle. C\u2019est la loi du plus fou. Vous vous souvenez de la mode du <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">happy slapping<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">&#8239;? Des mecs qui se filmaient avec leur t\u00e9l\u00e9phone et qui donnaient des baffes dans la rue, sans raison. Un gars attend le bus, il voit deux mecs arriver et il se prend une baffe. C\u2019est une humiliation qui va rester \u00e0 vie, la victime va avoir des gosses, et un jour l\u2019enfant va taper un truc sur le Net et il verra son p\u00e8re se faire frapper. Je pense que c\u2019est une image de la soci\u00e9t\u00e9 de demain. On doit essayer de construire quelque chose autour de \u00e7a, mais je suis hyper pessimiste. Le risque, c\u2019est que m\u00eame apr\u00e8s le confinement, chacun reste chez soi, emmur\u00e9, avec la peur de l\u2019autre. Je pense qu\u2019on doit se battre un minimum pour nos libert\u00e9s, car ce n\u2019est vraiment pas le monde dans lequel on veut vivre. Je me mets \u00e0 la place d\u2019un enfant n\u00e9 pendant le premier confinement, il n\u2019a jamais re\u00e7u un c\u00e2lin d\u2019une personne autre que sa m\u00e8re ou son p\u00e8re. On ne peut pas accepter que \u00e7a devienne une normalit\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Qu\u2019est-ce qui vous fait tenir&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019aime bien les paroles apaisantes, intelligentes. J\u2019admirais de longue date les discours de Rachid Benzine<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> et c\u2019est devenu un ami tr\u00e8s proche. Il a \u00e9crit ce livre magnifique, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Lettre \u00e0 Nour<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, l\u2019histoire d\u2019un p\u00e8re qui communique avec sa fille qui se trouve Syrie dans les rangs de Daech. C\u2019est un livre sur la relation p\u00e8re-fille, peu importe la religion. J\u2019ai accompagn\u00e9 Rachid lorsque l\u2019adaptation th\u00e9\u00e2trale a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e dans plusieurs prisons en France. Je me fondais dans le public, parmi les d\u00e9tenus, pour regarder la pi\u00e8ce, et j\u2019assistais au d\u00e9bat apr\u00e8s. Il y avait des mecs qui revenaient de Syrie, qui avaient \u00e9t\u00e9 en premi\u00e8re page du journal de Daech avec deux t\u00eates coup\u00e9es. Je me souviens d\u2019une prison pour femmes avec des d\u00e9tenues \u00e9tiquet\u00e9es TIS (\u00ab&#8239;terroristes islamistes&#8239;\u00bb). Certaines d\u00e9roulaient leur histoire, et je me disais&nbsp;: bizarre, \u00e7a me rappelle quelque chose. J\u2019avais lu dans le journal un article sur une femme qui avait des bouteilles de gaz chez elle et qui projetait de faire exploser un truc sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es. Quand tu la vois en vrai, c\u2019est une sensation tr\u00e8s sp\u00e9ciale. Rachid Benzine arrivait \u00e0 d\u00e9battre avec ces personnes-l\u00e0. C\u2019est tr\u00e8s important de bien choisir ses mots dans le climat actuel, et lui, il avait les mots justes, apaisants. J\u2019ai vu un directeur de prison en larmes, parce que Rachid avait cr\u00e9\u00e9 un \u00e9change d\u2019une intensit\u00e9 folle. Quand j\u2019ai termin\u00e9 le montage d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Animals<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, c\u2019est l\u2019une des premi\u00e8res personnes \u00e0 qui j\u2019ai montr\u00e9 le film.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Parce que vous aviez un doute quant au fait de montrer \u00e0 l\u2019\u00e9cran\u00a0une violence extr\u00eame&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">On a toujours un doute quand on fait un film, celui-ci particuli\u00e8rement. Je n\u2019avais aucun doute sur le fait qu\u2019il fallait montrer la violence, je voulais juste qu\u2019on comprenne bien que ce n\u2019\u00e9tait pas une d\u00e9monstration gratuite. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Animals<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> sera, je pense, une premi\u00e8re dans le cin\u00e9ma belge. Le film le plus violent que la Belgique ait connu, c\u2019\u00e9tait <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, mais c\u2019\u00e9tait une com\u00e9die. On riait, on \u00e9tait mal \u00e0 l\u2019aise. L\u00e0, on ne rira pas. Quand j\u2019ai montr\u00e9 le film \u00e0 Rachid Benzine, j\u2019\u00e9tais content qu\u2019il comprenne mes choix. J\u2019aimerais que des personnes presque homophobes aillent voir <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Animals<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, des gens qui se disent qu\u2019\u00e0 la limite, Ihsane n\u2019a eu que ce qu\u2019il m\u00e9ritait, et ensuite pouvoir cr\u00e9er un d\u00e9bat. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est de me confronter \u00e0 des gens qui ont des id\u00e9es diff\u00e9rentes des miennes, ou diff\u00e9rentes de la majorit\u00e9 de la population \u2013&nbsp;mais c\u2019est quoi, la majorit\u00e9&#8239;? Je pense qu\u2019on serait tr\u00e8s, tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 de voir la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e2me humaine.<\/span><\/p>\n<p><b>Simenon disait qu\u2019\u00e0 travers ses romans, il cherchait \u00e0 comprendre, et non \u00e0 juger. Est-ce aussi votre fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender les drames humains&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Je pense qu\u2019il faut s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la complexit\u00e9 de l\u2019\u00e2me humaine, en tout cas ne pas juger tout de suite, m\u00eame si int\u00e9rieurement, c\u2019est impossible de ne pas juger. On ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de penser que ces actes sont criminels. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est comment on en arrive l\u00e0, sans que ce <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">comment<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> devienne une excuse. On a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par son p\u00e8re, alors on va frapper son fils&#8239;? Ce n\u2019est pas une raison valable, bien s\u00fbr. Mais le danger si on juge, c\u2019est d\u2019en arriver \u00e0 un regard tout noir ou tout blanc. Pour moi, ce n\u2019est pas int\u00e9ressant. C\u2019est le cin\u00e9ma am\u00e9ricain, le gentil sh\u00e9rif contre le m\u00e9chant Indien. Comprendre, \u00e7a ne veut pas dire accepter. J\u2019aime bien me pencher sur les parcours de vie&nbsp;: comment tu as v\u00e9cu avant d\u2019en arriver l\u00e0, comme tu vas vivre apr\u00e8s avec ce poids-l\u00e0.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Cette question du point d\u2019\u00e9quilibre entre compr\u00e9hension et condamnation \u00e9tait-elle pr\u00e9sente \u00e0 votre esprit au moment de filmer l\u2019extr\u00eame droite dans \u00ab&#8239;Dode Hoek&#8239;\u00bb&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Pour donner une aura \u00e0 Jan Verbeeck, le leader d\u2019extr\u00eame droite dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Dode Hoek<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, il faut que les spectateurs fassent un rejet sur lui, mais qu\u2019ils soient une seconde d\u2019accord avec son discours. Sur un point, tu vas \u00eatre d\u2019accord avec lui, et c\u2019est par l\u00e0 qu\u2019il va te prendre. La tactique des populistes, c\u2019est celle de la bande-annonce. La bande-annonce est con\u00e7ue pour t\u2019attirer&nbsp;: tu vois deux explosions en une minute, tu penses que \u00e7a va \u00eatre dingue, mais en fait, il y a deux explosions sur tout le film. Ils t\u2019ont mis les meilleurs moments, mais derri\u00e8re, ils n\u2019ont pas de film, pas de sc\u00e9nario, pas de r\u00e9flexion. C\u2019est une \u00e9motion forte et rapide, et c\u2019est \u00e7a, l\u2019atout du populisme&#8239;! Parce qu\u2019on est dans un monde o\u00f9 tu dois tr\u00e8s vite dire oui ou non. Tu ne peux pas dire&nbsp;: laisse-moi un peu r\u00e9fl\u00e9chir. Si tu r\u00e9fl\u00e9chis, c\u2019est que tu doutes. Si tu doutes, c\u2019est que t\u2019es pas clair.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Les r\u00e9seaux sociaux fonctionnent \u00e0 plein avec cette logique de l\u2019adh\u00e9sion ou du rejet instantan\u00e9s.<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Sur Instagram, sur TikTok, des mecs sont suivis par 800\u00a0000 personnes. Moi, \u00e7a me ferait peur. Personne ne me suit, moi. J\u2019ai jou\u00e9 le jeu \u00e0 l\u2019\u00e9poque des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Barons<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, mais c\u2019\u00e9tait trop, c\u2019est un autre monde.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Une star comme Blanche Gardin n\u2019est pas non plus sur les r\u00e9seaux\u2026<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Pourtant, je connais Blanche Gardin, elle cartonne. Je pense qu\u2019on peut briller par son absence, vraiment. Et puis, ce n\u2019est pas grave si t\u2019es pas au courant de tout. Je ne veux pas savoir qui m\u2019a lik\u00e9, qui m\u2019insulte, qui me d\u00e9teste. Je pense que c\u2019est un truc qui va imploser. Les commentaires anonymes, \u00e7a devient fou\u2026 On parle des libert\u00e9s, mais je pense qu\u2019on a aussi besoin de balises. L\u2019anonymat, \u00e7a ne va pas. \u00c0 un moment, il doit y a avoir un stop. Et moi, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait le stop personnel.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Comment envisagez-vous la suite de votre relation cin\u00e9matographique \u00e0 la Belgique&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019histoire du pays regorge de sujets qui me parlent. On me dit que \u00e7a co\u00fbterait trop cher de faire un film sur L\u00e9opold II. Mais si je fais un film sur L\u00e9opold II, pas besoin d\u2019aller au Congo, il n\u2019y a jamais \u00e9t\u00e9. Ce serait un huis-clos. On n\u2019est pas l\u00e0-bas, on n\u2019a pas conscience de ce qui s\u2019y passe, on ne veut pas voir. Ne jamais aller dans ce qu\u2019on appelle soi-m\u00eame son jardin secret, c\u2019est particulier. J\u2019aimerais montrer comment les grandes puissances se partagent les colonies, comment l\u2019\u00e9chec de L\u00e9opold I<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><span style=\"font-weight: 400;\"> a pouss\u00e9 L\u00e9opold II \u00e0 fonder sa propre colonie personnelle sans rien demander au gouvernement, ce que son p\u00e8re avait fait, et il y avait toujours eu un ministre pour s\u2019opposer\u00a0\u00e0 ses projets. Les exp\u00e9ditions de Stanley, le trac\u00e9 d\u2019une ligne de train en plein Congo, \u00e7a raconte l\u2019\u00e2me humaine, la d\u00e9raison.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Lors d\u2019interviews pr\u00e9c\u00e9dentes, vous avez d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab&#8239;Dode Hoek&#8239;\u00bb avait pour d\u00e9cor la verticale ABC (Anvers, Bruxelles, Charleroi). Ce sont surtout le A et le C qui sont pr\u00e9sents dans le film. Parce que vous \u00e9tiez lass\u00e9 de Bruxelles&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait un choix de surtout filmer la Flandre et la Wallonie, mais ce n\u2019\u00e9tait pas une fatigue de ma part de filmer Bruxelles. Le final est \u00e0 Bruxelles. C\u2019est la capitale, \u00e7a reste le c\u0153ur des intrigues, le lieu des d\u00e9nouements. C\u2019est compliqu\u00e9, la Belgique. On est en permanence en n\u00e9gociation, m\u00eame quand on a un gouvernement. C\u2019est comme si la Belgique ne s\u2019\u00e9tait jamais pos\u00e9e. L\u00e9opold I<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">er<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">, le premier roi des Belges, il \u00e9tait d\u2019origine allemande, il avait peut-\u00eatre envie d\u2019\u00eatre le roi d\u2019Angleterre, il a failli devenir roi de Gr\u00e8ce, et en fin de compte, il se dit&nbsp;: allez, roi des Belges, pourquoi pas. C\u2019est toute l\u2019histoire de ce pays\u2026 Il est tellement compliqu\u00e9 que \u00e7a en devient difficile de le faire p\u00e9ter. Quand il y a trois crochets \u00e0 enlever, c\u2019est tr\u00e8s facile de d\u00e9monter un meuble. Mais la Belgique, c\u2019est comme une armoire avec plein de vis cach\u00e9es dans tous les sens, on ne peut pas la d\u00e9monter.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>En fin de compte, qu\u2019est-ce qui tient le pays ensemble&#8239;?<br \/>\n<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Je pense que c\u2019est Bruxelles. Et Bruxelles, c\u2019est presque J\u00e9rusalem. Tout le monde la veut, tout le monde la respecte, tout le monde essaye de se l\u2019approprier. C\u2019est un chaos aussi, o\u00f9 toutes les communaut\u00e9s sont pr\u00e9sentes historiquement. S\u2019ajoute la dimension internationale, avec le si\u00e8ge de l\u2019Union europ\u00e9enne, de l\u2019Otan. Mais il faut que Bruxelles reste Bruxelles. La ville ne peut pas devenir un district f\u00e9d\u00e9ral ou un district europ\u00e9en. District, \u00e7a fait police. C\u2019est un terme tellement vulgaire. On dirait une mauvaise s\u00e9rie de t\u00e9l\u00e9. Bruxelles me ram\u00e8ne tous les langages, tous les accents. J\u2019adore Bruxelles un peu par fain\u00e9antise, parce que je m\u2019y sens bien. Mais au fond, ce qui me passionne vraiment, c\u2019est la Belgique.\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec son film \u00ab&#8239;Les Barons&#8239;\u00bb, Nabil Ben Yadir pla\u00e7ait Molenbeek sur la carte de la com\u00e9die \u00e0 succ\u00e8s. 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