{"id":5586,"date":"2023-12-22T14:42:54","date_gmt":"2023-12-22T13:42:54","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=5586"},"modified":"2024-01-12T15:54:38","modified_gmt":"2024-01-12T14:54:38","slug":"philippe-albert-je-netais-pas-un-homme-des-bois-mais-un-homme-des-ardennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/philippe-albert-je-netais-pas-un-homme-des-bois-mais-un-homme-des-ardennes\/","title":{"rendered":"Philippe Albert&nbsp;: \u00ab&#8239;Je n\u2019\u00e9tais pas un homme des bois, mais un homme des Ardennes&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Avant de crier \u00ab&#8239;Je l\u2019ai dit bordel&#8239;\u00bb en plein direct t\u00e9l\u00e9, Philippe Albert \u00e9tait ouvrier-manutentionnaire dans les fruits et l\u00e9gumes. Avant d\u2019\u00eatre ouvrier-manutentionnaire, il jouait au plus haut niveau en \u00e9quipe nationale, \u00e0 Newcastle, Malines, Anderlecht et Charleroi. Et avant de jouer au plus haut niveau, il vivait \u00e0 Bouillon. Ce qui, pour \u00ab&#8239;Razou&#8239;\u00bb, signifie beaucoup. Les grosses cuites \u00e0 la buvette, le p\u00e8re qui l\u2019\u00e9levait \u00e0 la dure, la piaule au Mambourg, les ann\u00e9es Boskamp, les frasques de Faustino Asprilla, les parties de belote au caf\u00e9, le rasage de la moustache&nbsp;: quitte \u00e0 s\u2019asseoir avec une bi\u00e8re en compagnie de l\u2019un des observateurs les plus avis\u00e9s du football belge, autant parler de tout. En ce compris d\u2019amour.<\/p>\n<p>Au bout d\u2019une voie hennuy\u00e8re sans issue, tout un monde se d\u00e9voile. Le jardin d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019espace \u00e9questre de l\u2019autre, fief d\u2019un cheval dont la crini\u00e8re noire scintille aux premiers rayons du printemps. Assis \u00e0 la table de la terrasse, un Philippe Albert confidentiel, du genre qu\u2019on ne voit ni \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 ni dans les magazines \u2013&nbsp;il a fallu faire sauter quelques capsules et les verrous propres \u00e0 la pudeur des premiers instants pour en faire la connaissance \u2013&nbsp;raconte longuement son enfance dans la vall\u00e9e de la Semois, ses trois fr\u00e8res qui taquinaient le cuir au pied du ch\u00e2teau de Bouillon, comme lui, et l\u2019\u00e9ducation \u00e0 l\u2019ancienne du p\u00e8re, Guy. Du genre \u00e0 <i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>frapper d\u2019abord<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i> et <i>\u00ab&#8239;parler apr\u00e8s&#8239;\u00bb<\/i>, dans une famille \u00e0 la r\u00e9putation de bagarreurs, mais qui conna\u00eet la valeur du travail.<\/p>\n<p><i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>Mon p\u00e8re a boss\u00e9 \u00e0 l\u2019usine d\u00e8s ses 14\u00a0ans, il ne lui a donc pas fallu longtemps pour se dire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus un gamin. Une parole de travers et c\u2019est vrai qu\u2019il avait la g\u00e2chette facile<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i>, vous explique l\u2019ancien d\u00e9fenseur central de Newcastle, mimant la gifle plut\u00f4t que le flingue, histoire de rassurer, et d\u2019ajouter que lui, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un violent, il demande simplement qu\u2019on lui <i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>foute la paix<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Quand la nuit tombe, le \u00ab&#8239;Grand&#8239;\u00bb propose de passer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, s\u2019asseoir avec une autre canette \u00e0 la table en pin <i>\u00ab&#8239;made in Belgium&#8239;\u00bb<\/i> du salon, aupr\u00e8s d\u2019un buffet o\u00f9 tr\u00f4ne le soulier d\u2019or 1992 moul\u00e9 dans sa pointure 45. Les rideaux sont \u00e0 moiti\u00e9 tir\u00e9s, l\u2019ambiance tamis\u00e9e, les lieux de vie renseign\u00e9s par des panneaux en anglais. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e, un tableau repr\u00e9sente le fanion de Newcastle United, l\u2019\u00e9curie du Philippe Albert au sommet, \u00e0 la moustache g\u00e9n\u00e9reuse et aux frappes s\u00e8ches du gauche. Le temple du foot rejoint \u00e0 la force du caract\u00e8re, apr\u00e8s une ascension \u00e9clair \u00e0 laquelle lui-m\u00eame n\u2019aspirait pas sp\u00e9cialement&nbsp;: d\u00e9buts en premi\u00e8re provinciale \u00e0 seize ans, signature au Sporting de Charleroi \u00e0 18, premi\u00e8re s\u00e9lection avec les Diables rouges \u00e0 dix-neuf.<\/p>\n<p>S\u2019il n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9 sa peine pour quitter Bouillon, ce que son p\u00e8re n\u2019a jamais pu faire \u2014&nbsp;<i>\u00ab&#8239;sinon, il \u00e9tait malade&#8239;\u00bb<\/i> \u2014, et s\u2019il ne retourne dans son bled natal qu\u2019\u00e0 raison de cinq ou six fois par an, Bouillon ne l\u2019a jamais vraiment quitt\u00e9. \u00c0 53\u00a0ans, Philippe Albert est rest\u00e9 le m\u00eame gaillard, qui se d\u00e9finit comme un <i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>homme du peuple<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i>, pr\u00e9f\u00e9rant au foot les heures pass\u00e9es \u00e0 lancer les d\u00e9s du 421 et \u00e0 refaire le monde dans la buvette de son club de tennis de Tamines. Nostalgique du football de papa, quand les journalistes posaient les questions dans les vestiaires et l\u2019avion du retour, quand les joueurs dig\u00e9raient les d\u00e9faites en trinquant avec les supporters, Philippe Albert ne se dissimule pas. Il assume sans complexe une nette tendance au \u00ab&#8239;c\u2019\u00e9tait mieux avant&#8239;\u00bb. Parce que <i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>le respect fout le camp<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i>, et que les r\u00e9seaux sociaux pourrissent la vie r\u00e9elle. Finalement, l\u2019une des seules choses qui lui semblent mieux <i>apr\u00e8s<\/i>, c\u2019est la g\u00e9n\u00e9ration dor\u00e9e des Hazard, De\u00a0Bruyne et Lukaku, mais aussi le foot f\u00e9minin, ses stars Wendy Renard, Tessa Wullaert et Megan Rapinoe \u2014&nbsp;dont le combat en faveur de l\u2019\u00e9galit\u00e9 salariale ne laisse pas Philippe Albert insensible. <i>\u00ab<\/i>\u00a0<i>Ce serait dans la logique des choses. Elles font le m\u00eame travail, elles s\u2019entra\u00eenent autant et elles obtiennent parfois de meilleurs r\u00e9sultats&nbsp;: aux \u00c9tats-Unis, l\u2019\u00e9quipe nationale f\u00e9minine est bien meilleure que la masculine. Le talent m\u00e9rite d\u2019\u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 \u00e0 sa juste valeur.<\/i>\u00a0<i>\u00bb<\/i> Comme quoi, m\u00eame au bout d\u2019une improbable voie sans issue, on trouve toujours cette foutue ouverture.<\/p>\n<p><b>Comment \u00eates-vous per\u00e7u lorsque vous retournez \u00e0 Bouillon, aujourd\u2019hui&#8239;?<br \/>\n<\/b>Je suis toujours le m\u00eame&nbsp;: Philippe. Beaucoup m\u2019appellent \u00ab&#8239;le Grand&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;Phil&#8239;\u00bb ou \u00ab&#8239;Razou&#8239;\u00bb, parce que c\u2019\u00e9tait le surnom de mon p\u00e8re. Les anciens, de temps en temps, disent encore \u00ab&#8239;Razou&#8239;\u00bb. Quand il \u00e9tait gamin, mon p\u00e8re p\u00eachait le long de la Semois et les vieux Bouillonnais qui passaient lui demandaient&nbsp;: \u00ab&#8239;Alors Guy, t\u2019as pris quoi aujourd\u2019hui&#8239;? \u2014&nbsp;Pas grand-chose, un ou deux razous.&#8239;\u00bb Pour lui, des razous, c\u2019\u00e9taient de petits poissons, ceux qui servent d\u2019app\u00e2ts pour le gros. Deux ou trois jours comme \u00e7a, puis au quatri\u00e8me, les anciens lui ont dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Eh Razou, tu p\u00eaches encore des razous&#8239;?<i>\u00a0<\/i>\u00bb Il a dit oui, puis c\u2019est rest\u00e9, de ses 7, 8\u00a0ans, jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Quand je descends, je retombe sur tous mes potes avec qui j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou avec qui je jouais au foot. Rien n\u2019a chang\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon p\u00e8re tron\u00e7onnait, il sciait le bois et nous, on chargeait le bois dans une remorque. J\u2019y \u00e9tais de 8 heures \u00e0 midi, puis \u00e0 15 heures, je jouais au foot.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>Vous gardez une belle image de votre enfance&#8239;?<br \/>\n<\/b>On avait les meilleures vacances possible. Il faisait 25, 30 degr\u00e9s l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019\u00e9tait touristique \u00e0 mort. \u00c0 Bouillon, il y a 3\u00a0000 habitants. En saison il y en a 15\u00a0000. Quand tu y grandis, tu fais ce que tu veux. Tu donnes rendez-vous \u00e0 tes potes \u00e0 10\u00a0heures du matin et tu rentres \u00e0 la maison, il est 21\u00a0heures. On jouait au foot, on nageait dans la Semois, on bronzait, on allait faire un tour au ch\u00e2teau, en b\u00e9cane, en v\u00e9lo\u2026 Plus tard, le samedi matin, j\u2019allais au bois avec mon p\u00e8re et mes trois fr\u00e8res, avant mon match en cadets. Il achetait des lots \u00e0 la commune, parce que se chauffer au bois revenait moins cher. Mon p\u00e8re tron\u00e7onnait, il sciait le bois et nous, on chargeait le bois dans une remorque. J\u2019y \u00e9tais de 8\u00a0heures \u00e0 midi, puis \u00e0 15\u00a0heures, je jouais au foot.<\/p>\n<p><b>Vous avez grandi dans quel milieu&#8239;?<br \/>\n<\/b>Un milieu moyen. On a toujours mang\u00e9 \u00e0 notre faim. Ma m\u00e8re travaillait aussi \u00e0 l\u2019usine, puis elle a tenu notre caf\u00e9 pendant cinq ou six ans. Elle le tenait la journ\u00e9e et mon p\u00e8re faisait la fermeture. Le bistrot s\u2019appelait <i>L\u2019Estaminet<\/i>, c\u2019\u00e9tait sur la place de Bouillon, dans le centre. Je me souviens des potes de mon p\u00e8re, des f\u00eates de No\u00ebl et de Nouvel An qu\u2019on y organisait. Des super soir\u00e9es. En hiver, vu qu\u2019il faisait tr\u00e8s froid, il n\u2019y avait parfois pas de foot pendant trois mois. Les gens s\u2019emmerdaient, alors le week-end, mon p\u00e8re organisait un concours de kicker pour qu\u2019ils puissent se changer les id\u00e9es. \u00c0 Bouillon, tu n\u2019avais rien d\u2019autre\u2026 Bon, il y avait le karat\u00e9, le volley, le tennis, mais nous, on ne pouvait pas y jouer parce qu\u2019on \u00e9tait des \u00ab&#8239;fils d\u2019ouvrier&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p><b>C\u2019est-\u00e0-dire&#8239;?<br \/>\n<\/b>Mon p\u00e8re avait commenc\u00e9 \u00e0 bosser \u00e0 l\u2019usine \u00e0 14\u00a0ans. Il \u00e9tait dans la quincaillerie, il fabriquait plein de choses&nbsp;: des serrures, des clenches de portes, des armatures\u2026 Il a fait toute sa carri\u00e8re l\u00e0-dedans, jusqu\u2019\u00e0 50\u00a0ans, avant d\u2019\u00eatre pr\u00e9pensionn\u00e9. Tu t\u2019imagines, \u00e0 14\u00a0ans, travailler avec des mecs qui en ont 40, voire 50, de 7 \u00e0 16\u00a0heures, dans le cambouis et la graisse&#8239;? Mais bon, c\u2019\u00e9tait le cas de tout le monde \u00e0 ce moment-l\u00e0, sauf des bourges, qui avaient de l\u2019argent, et dont les enfants pouvaient faire des \u00e9tudes. D\u00e9but des ann\u00e9es 1950, si t\u2019\u00e9tais fils d\u2019ouvrier et adolescent, tu travaillais \u00e0 l\u2019usine, point barre.<\/p>\n<p><b>Pourquoi vous ne pouviez pas jouer au tennis&#8239;?<br \/>\n<\/b>Dans les ann\u00e9es septante, si t\u2019\u00e9tais fils d\u2019ouvrier, tu pouvais taper la balle contre le mur, c\u2019est tout. Ce n\u2019\u00e9tait pas une question d\u2019argent, c\u2019\u00e9tait juste comme \u00e7a. Pourtant, j\u2019adorais le tennis. \u00c0 la base, je me voyais plus faire carri\u00e8re l\u00e0-dedans que dans le foot, mais la vie en a voulu autrement. J\u2019ai des potes qui \u00e9taient dou\u00e9s dans les deux sports, qui ont privil\u00e9gi\u00e9 le tennis, mais aujourd\u2019hui, ils sont toujours \u00e0 Bouillon\u2026 \u00c0 choisir, je crois que je pr\u00e9f\u00e8re ma carri\u00e8re, m\u00eame si au d\u00e9part le choix \u00e9tait forc\u00e9. Et puis, j\u2019\u00e9tais quand m\u00eame dou\u00e9 au foot. Quand tu joues en minimes, et que tu mets cinquante, soixante buts par saison, tu sens bien que t\u2019as un petit truc en plus que les autres. Mais de l\u00e0 \u00e0 penser faire une carri\u00e8re en D1\u2026 Je me disais que la promotion <i>(la quatri\u00e8me division)<\/i>, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas mal. J\u2019avais 16\u00a0ans quand j\u2019ai commenc\u00e9 en \u00e9quipe premi\u00e8re en P1, avec huit ou dix potes d\u2019enfance. Je n\u2019avais pas envie de bouger de Bouillon, mais il y avait des articles positifs qui parlaient de moi, des clubs du coin qui venaient prendre des nouvelles\u2026 Moi, je me voyais faire \u00e7a&nbsp;: jouer en promotion, dans la province, et gagner un peu d\u2019argent en travaillant la journ\u00e9e.<\/p>\n<p><b>Vous auriez voulu faire quel genre de m\u00e9tier&#8239;?<br \/>\n<\/b>J\u2019aurais probablement boss\u00e9 avec mon p\u00e8re \u00e0 l\u2019usine. J\u2019y serais all\u00e9, mais tant que je pouvais l\u2019\u00e9viter\u2026 Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, les dirigeants du club de foot de Bouillon voulaient bien me laisser partir \u00e0 Bastogne ou \u00e0 Libramont, mais pas \u00e0 Arlon parce qu\u2019ils ne s\u2019entendaient pas avec leurs dirigeants, alors que moi, c\u2019\u00e9tait Arlon ou rien du tout. Ils m\u2019ont fait le coup \u00e0 16 et 17\u00a0ans, alors que j\u2019avais fait deux grosses saisons, avec une douzaine puis une quinzaine de buts, en jouant dans l\u2019entrejeu. \u00c7a a vraiment foutu le bordel. Mon p\u00e8re connaissait les dirigeants depuis tout gamin, il avait le m\u00eame \u00e2ge que le pr\u00e9sident, Francis Jacquemin. Je les vois encore s\u2019engueuler au local du foot\u2026<\/p>\n<p><b>Finalement, vous passez un test au Sporting de Charleroi.<br \/>\n<\/b>On est d\u00e9but juin 1985 et j\u2019arrive au test, le lendemain d\u2019un mariage du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re \u2014&nbsp;je n\u2019avais quand m\u00eame pas trop d\u00e9conn\u00e9. Il y a quatre ou cinq jeunes de Charleroi, qui ont l\u2019habitude d\u2019\u00eatre l\u00e0 depuis plusieurs ann\u00e9es et qui sont de futurs pros. Des mecs qui \u00e9taient physiquement en ordre, alors que moi, j\u2019\u00e9tais \u00e0 la rue, je m\u2019entra\u00eenais deux fois semaine. Je fais mon test vaille que vaille. Disons que je l\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 50&nbsp;%. Andr\u00e9 Colasse <i>(l\u2019entra\u00eeneur du Sporting de Charleroi \u00e0 l\u2019\u00e9poque)<\/i> voit mon jeu de t\u00eate et mon pied gauche, il dit&nbsp;: \u00ab&#8239;On va le prendre pendant un an.&#8239;\u00bb Apr\u00e8s, il faut s\u2019arranger avec Bouillon. Deux dirigeants de Charleroi descendent \u00e0 Bouillon, qui r\u00e9clame plus d\u2019un million de francs belges <i>(25\u00a0000 euros)<\/i>. Charleroi ne voulait pas trop d\u00e9penser pour un gars de P1 qui n\u2019avait rien prouv\u00e9 du tout. C\u2019est l\u00e0 que je me suis excit\u00e9 avec mon p\u00e8re. J\u2019ai menac\u00e9 mon pr\u00e9sident. C\u2019est malheureux parce que c\u2019est un gars que je respectais, il a toujours tout fait pour le club, mais quand t\u2019as une opportunit\u00e9 comme \u00e7a, tu ne peux pas la rater. Je lui ai dit&nbsp;: \u00ab&#8239;\u00c9coute, gros, si tu m\u2019emp\u00eaches d\u2019aller un an \u00e0 Charleroi, un de ces quatre, on va se rencontrer et \u00e7a va mal se passer pour toi. Dans une soir\u00e9e o\u00f9 on aura bu un verre tous les deux, cette discussion-l\u00e0 va revenir et tu vas t\u2019en prendre une. Laisse-moi y aller un an. Si je me plante, je reviendrai la t\u00eate basse, mais je rejouerai dans ton club.&#8239;\u00bb Tant mieux pour moi, je ne suis jamais revenu.<\/p>\n<p><b>Les \u00e9tudes universitaires non plus, ce n\u2019\u00e9tait pas pour les \u00ab&#8239;fils d\u2019ouvrier&#8239;\u00bb&#8239;?<br \/>\n<\/b>Non, puis bon, les \u00e9tudes\u2026 <i>(Il souffle.)<\/i> Jusqu\u2019en troisi\u00e8me r\u00e9nov\u00e9e, \u00e7a allait. Apr\u00e8s, je suis tomb\u00e9 sur des profs compl\u00e8tement d\u00e9biles. Mon prof de dessin, par exemple, m\u2019a d\u00e9fonc\u00e9 devant mes potes d\u2019enfance. \u00c7a ne marchait pas trop le dessin pour moi, et lui, il \u00e9tait born\u00e9 \u00e0 mort. J\u2019avais 14\u00a0ans et il me l\u00e2che, en plein cours&nbsp;: \u00ab&#8239;De toute fa\u00e7on, Albert, vous \u00eates d\u2019une famille de gibiers de ch\u00f4meurs.&#8239;\u00bb Qu\u2019est-ce que tu veux faire&#8239;? Mon p\u00e8re, \u00e0 14\u00a0ans, il \u00e9tait \u00e0 l\u2019usine, il n\u2019a jamais ch\u00f4m\u00e9 de sa vie et un prof vient l\u00e2cher \u00e7a \u00e0 son fils\u2026 Je suis rentr\u00e9, mon p\u00e8re devenait fou. Ma m\u00e8re a d\u00fb le calmer, sinon il descendait pour aller sonner chez lui. Et il allait le tuer, hein. Mon p\u00e8re a toujours dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Mes enfants, c\u2019est pas des lumi\u00e8res, mais ils travaillent tous&#8239;!&#8239;\u00bb Le prof aurait dit que j\u2019\u00e9tais con, b\u00eate, ignare, OK\u2026 Mais pas ce genre d\u2019attaques. Cette anecdote est rest\u00e9e grav\u00e9e en moi, j\u2019ai toujours voulu prouver \u00e0 ce type que ce qu\u2019il a dit m\u2019a servi de motivation. Je peux me regarder dans la glace&nbsp;: j\u2019ai fait des conneries et j\u2019en ferai encore, mais ch\u00f4mer, \u00e7a, jamais de la vie. Dans la famille, tout le monde travaille.<\/p>\n<p><b>Quelle relation aviez-vous avec votre p\u00e8re&#8239;?<br \/>\n<\/b>C\u2019\u00e9tait quand m\u00eame un peu costaud\u2026 C\u2019\u00e9tait un b\u0153uf. Il faisait 1,75&nbsp;m pour 75\u00a0kilos, mais il avait une force incroyable. Un jour, mon fr\u00e8re Alain lui a fait une remarque et mon p\u00e8re lui a dit de se taire. Mon fr\u00e8re a voulu continuer \u00e0 faire le malin. Mon p\u00e8re l\u2019a pris au cou de sa main droite \u2014&nbsp;alors qu\u2019il \u00e9tait gaucher \u2014&nbsp;et l\u2019a soulev\u00e9 de cinquante centim\u00e8tres, contre le mur. Il lui a mis un petit coup de poing sur la gencive, juste pour lui montrer ce qu\u2019il pouvait faire. L\u2019autre n\u2019a plus moufet\u00e9. Toi, t\u2019es t\u00e9moin de \u00e7a, t\u2019emmerdes pas ton p\u00e8re. C\u2019est vrai qu\u2019on en a pris des tartes, et pas des petites fess\u00e9es\u2026 Mais attention, si un jour on me demandait de changer quelque chose, je ne changerais rien du tout.<\/p>\n<p><b>Vous dites que votre p\u00e8re est devenu un \u00ab&#8239;homme&#8239;\u00bb lorsqu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 bosser. Dans votre cas, quand est-ce arriv\u00e9&#8239;?<br \/>\n<\/b><i>(Longue h\u00e9sitation.)<\/i> Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019adapter \u00e0 Charleroi. Les six premiers mois, j\u2019\u00e9tais encore un gamin, je t\u00e9l\u00e9phonais presque tous les jours \u00e0 ma m\u00e8re. Je pleurais au t\u00e9l\u00e9phone pour que mon p\u00e8re vienne me rechercher. Mon p\u00e8re n\u2019a jamais voulu. Je venais d\u2019un village de 3\u00a0000\u00a0habitants o\u00f9 je connaissais tout le monde, et je me suis retrouv\u00e9 tout seul, \u00e0 Charleroi, la plus grande ville de Wallonie. Les premiers mois, croyez-moi, j\u2019\u00e9tais tout seul.<\/p>\n<p><b>Au d\u00e9but, vous dormiez m\u00eame dans le stade.<br \/>\n<\/b>Je suis arriv\u00e9 le 1er\u00a0ao\u00fbt, il n\u2019y avait rien&nbsp;: pas d\u2019\u00e9cole, pas de famille d\u2019accueil. J\u2019ai log\u00e9 dans une sorte de d\u00e9barras avec du carrelage au sol, pas loin des vestiaires. Ils m\u2019ont foutu un pieu et j\u2019ai dormi l\u00e0 tout le mois d\u2019ao\u00fbt. Je travaillais aussi chez Gaston Colson <i>(alors vice-pr\u00e9sident de Charleroi)<\/i>. Je faisais l\u2019accueil dans son garage. La journ\u00e9e se passait bien, puis je m\u2019entra\u00eenais et \u00e0 20\u00a0heures, je me retrouvais au stade, tout seul\u2026 Apr\u00e8s, j\u2019ai habit\u00e9 en internat, mais je devenais fou l\u00e0-bas, j\u2019ai donc trouv\u00e9 un studio avec deux potes de l\u2019\u00e9quipe r\u00e9serve. J\u2019ai fait quelques connaissances qui m\u2019ont permis de sortir un peu. Apr\u00e8s cinq, six mois, j\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 le noyau\u00a0A. J\u2019ai jou\u00e9 trois ou quatre matches sur la fin de la saison et la suivante, j\u2019ai jou\u00e9 tout le temps. J\u2019\u00e9tais partie int\u00e9grante de la vie du club. Quand tu int\u00e8gres un noyau, tu commences \u00e0 avoir quelques affinit\u00e9s avec plusieurs joueurs. Tu sens que t\u2019es dans le bazar, que tu vas y rester, donc tu ne penses plus \u00e0 Bouillon, ni \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ta m\u00e8re.<\/p>\n<p><b>Quelques mois plus tard, vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 en \u00e9quipe nationale.<br \/>\n<\/b>Oui, c\u2019est assez fou, mais une fois que j\u2019ai su que je pouvais atteindre ce niveau-l\u00e0, je n\u2019ai plus rien l\u00e2ch\u00e9. Tu me demandais de rentrer dans le mur, je le faisais. C\u2019\u00e9tait l\u2019envie de rester \u00e0 un tel niveau, de progresser, de gagner des troph\u00e9es. Je me suis rendu compte en changeant de club que je ne pouvais que progresser. \u00c0 Malines, j\u2019avais [Michel] Preud\u2019homme et [Lei] Clijsters constamment derri\u00e8re moi pour m\u2019expliquer comment sortir de d\u00e9fense, le bon moment pour y aller\u2026 C\u2019\u00e9taient les Souliers d\u2019or de l\u2019\u00e9poque, donc les meilleurs professeurs. \u00c0 Anderlecht, en deux ans, on a gagn\u00e9 tout ce qui \u00e9tait possible. Avec Boskamp <i>(coach du RSCA de 1993 \u00e0 1997)<\/i>, c\u2019\u00e9tait extraordinaire, il n\u2019y avait que lui pour nous faire jouer comme \u00e7a. En cinq, six ans, je suis devenu un joueur compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Je savais la chance que j\u2019avais et je n\u2019avais pas envie de l\u00e2cher le morceau. Si tu l\u00e2ches, tu retournes \u00e0 Bouillon\u2026<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est une question de mentalit\u00e9, que je tiens de Bouillon. Plus je faisais la f\u00eate, plus je devais montrer que j\u2019\u00e9tais l\u00e0 le lendemain, \u00e0 l\u2019entra\u00eenement.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>Encore fallait-il avoir le permis.<br \/>\n<\/b><i>(Il rit.)<\/i> \u00c0 Bouillon, je n\u2019en avais pas besoin. On faisait tout \u00e0 pied. Pour aller \u00e0 Charleroi, je prenais le train \u00e0 Libramont, puis je changeais \u00e0 Namur. Pour l\u2019\u00e9quipe nationale, c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame un peu plus emmerdant. Quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 pour la premi\u00e8re fois chez les Diables rouges, en avril 1987, deux de mes potes m\u2019ont conduit au Heysel, sinon j\u2019y serais all\u00e9 en train. Je sortais \u00e0 peine de Bouillon et je n\u2019avais jamais mis les pieds dans un avion. C\u2019est arriv\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un d\u00e9placement en Irlande. Je suis arriv\u00e9 comme un gamin, tout penaud, tout gentil, je me suis mis dans mon coin dans le vestiaire. Je ne connaissais personne, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 bien accueilli par certains Diables, un peu moins par d\u2019autres, j\u2019ai fait mes entra\u00eenements et j\u2019ai bien jou\u00e9 mon match, je pense. Je d\u00e9fendais sur Frank Stapleton, qui \u00e9tait quand m\u00eame quelqu\u2019un <i>(ancien buteur d\u2019Arsenal et de Manchester United)<\/i>. \u00c0 la 75e, on va dans un duel a\u00e9rien tous les deux et il veut aller plus haut que moi, donc il s\u2019aide de son coude. Je d\u00e9gage le ballon, il arrive un peu en retard et je prends six points de suture, pommette et arcade. C\u2019\u00e9tait un double bapt\u00eame de l\u2019air. Je sors \u00e0 un quart d\u2019heure de la fin, le m\u00e9decin me recoud \u00e0 vif dans le vestiaire. On fait 0-0, ce qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9tait un super r\u00e9sultat.<\/p>\n<p><b>Quand vous signez \u00e0 Newcastle, vous auriez pu aller \u00e0 la Fiorentina ou \u00e0 la Juve. Pourquoi choisir la grisaille du nord de l\u2019Angleterre&#8239;?<br \/>\n<\/b>Kevin Keegan \u00e9tait l\u2019entra\u00eeneur de Newcastle et quand j\u2019\u00e9tais gamin, j\u2019\u00e9tais comme beaucoup d\u2019autres un grand fan de lui. J\u2019ai des frissons rien que d\u2019en parler\u2026 Vingt ans avant, je bavais devant lui, il \u00e9tait champion d\u2019Europe avec Liverpool et d\u2019Allemagne avec Hambourg, deux fois Ballon d\u2019or\u2026 \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il travaillait pour la BBC lors de la Coupe du monde 1994, il avait comment\u00e9 Belgique-Hollande et Belgique-Allemagne <i>(deux matches o\u00f9 Philippe Albert marque)<\/i>. Un mois plus tard, il m\u2019a sonn\u00e9. On n\u2019a m\u00eame pas discut\u00e9 d\u2019argent. Je lui ai dit&nbsp;: \u00ab&#8239;On se voit o\u00f9&#8239;? On se voit quand&#8239;?&#8239;\u00bb On s\u2019est vus d\u00e8s le lendemain, dans un h\u00f4tel \u00e0 Leeds. \u00c0 la fin, on a discut\u00e9 argent cinq minutes. Rien que jouer pour lui, \u00e7a me suffisait. J\u2019avais aussi l\u2019habitude de regarder <i>Match of the Day<\/i> <i>(\u00e9mission culte de la BBC)<\/i> et j\u2019avais vu son Newcastle jouer. C\u2019\u00e9tait comme le City de Guardiola ou le Liverpool de Klopp, je savais que j\u2019allais m\u2019amuser. La Fiorentina avait aussi une belle \u00e9quipe et la Juve me voulait d\u00e8s 1992, mais leurs d\u00e9fenseurs centraux, c\u2019\u00e9tait J\u00falio C\u00e9sar et J\u00fcrgen Kohler. Des monstres. J\u2019allais faire quoi, moi, l\u00e0-bas&#8239;? \u00c7a ne m\u2019int\u00e9ressait pas, je venais de faire trois ans extraordinaires avec Malines, j\u2019avais fait la Coupe du monde, un quart de finale de Coupe des clubs champions contre l\u2019AC Milan de Van\u00a0Basten et Papin, je me voyais mal aller cirer le banc de la Juve. Pourtant, la Juve m\u2019a propos\u00e9 500\u00a0000\u00a0euros \u00e0 la signature. J\u2019avais aussi plein de potes qui jouaient en Italie, dont Georges Gr\u00fcn, et ils me disaient qu\u2019en pr\u00e9saison, ils partaient quinze jours dans les montagnes. Moi, je n\u2019avais pas envie d\u2019y aller. Tu fais quoi, pendant quinze jours, dans les montagnes&#8239;? Et puis, les mises au vert&nbsp;: ils partaient le vendredi soir pour jouer le dimanche\u2026 C\u2019est aussi pour \u00e7a que je n\u2019y suis pas all\u00e9. Non seulement j\u2019aurais pass\u00e9 mon temps sur le banc, mais en plus, mon week-end aurait \u00e9t\u00e9 bousill\u00e9. En Angleterre, je savais que j\u2019allais jouer le samedi apr\u00e8s-midi et que j\u2019allais avoir mon dimanche de libre. Je pouvais en profiter avec ma femme.<\/p>\n<p><b>Vous vous occupiez comment&#8239;?<br \/>\n<\/b>Ma femme Cathy avait des chevaux et elle faisait des concours dans les prairies, des \u00ab&#8239;complets&#8239;\u00bb avec des obstacles. Le dimanche, en fin de matin\u00e9e, elle allait aux \u00e9curies et moi, je l\u2019attendais au pub, \u00e0 c\u00f4t\u00e9. C\u2019\u00e9tait le <i>Robin Wood<\/i>, dans un village au-dessus de Newcastle. Quand je suis arriv\u00e9 dans le pub, je ne connaissais personne&#8239;; trois semaines apr\u00e8s, je buvais un verre avec tout le monde. C\u2019\u00e9tait parfait&nbsp;: j\u2019\u00e9tais professionnel, j\u2019avais jou\u00e9 mon match le samedi et le dimanche, j\u2019\u00e9tais tranquille. Trouve un club o\u00f9 tu peux faire \u00e7a\u2026<\/p>\n<p><b>Vous aviez la r\u00e9putation de pouvoir encha\u00eener sorties et entra\u00eenements.<br \/>\n<\/b>C\u2019est une question de mentalit\u00e9, que je tiens de Bouillon. Plus je faisais la f\u00eate, plus je devais montrer que j\u2019\u00e9tais l\u00e0 le lendemain, \u00e0 l\u2019entra\u00eenement. Parce que si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 sur la table de massage apr\u00e8s avoir fait la bringue, les autres allaient le savoir. Les nouvelles vont vite\u2026 Par contre, si j\u2019\u00e9tais l\u00e0 dans les premiers, personne ne pouvait rien me reprocher. En 1990, \u00e0 la Coupe du monde en Italie, apr\u00e8s chaque match de poule, on avait quartier libre, alors que les rencontres s\u2019encha\u00eenaient tous les quatre ou cinq jours. On prenait le bus de l\u2019\u00e9quipe et on sortait. Une fois, on s\u2019est retrouv\u00e9s dans une bo\u00eete \u00e0 V\u00e9rone, jusqu\u2019\u00e0 quatre, cinq heures du matin, avec des Italiens, mais aussi des supporters belges. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, la presse ne parlait pas de \u00e7a, il y avait une forme de respect mutuel, surtout que nos prestations n\u2019en p\u00e2tissaient pas. On est sortis en huiti\u00e8mes contre l\u2019Angleterre, mais \u00e7a ne s\u2019est pas vu. Si on va aux penalties, on se qualifie\u2026 Maintenant, il y a les r\u00e9seaux sociaux, et tu ne peux plus sortir, parce que cinq minutes apr\u00e8s, t\u2019en es victime. Je peux comprendre que les joueurs d\u2019aujourd\u2019hui ne veulent pas se montrer parce que les gens vont le prendre compl\u00e8tement diff\u00e9remment.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Apr\u00e8s ma carri\u00e8re sportive, j\u2019ai travaill\u00e9 onze ans comme ouvrier-manutentionnaire. Tu me vois, \u00e0 33 ans, ne plus rien faire et rentrer dans ma famille, avec mon p\u00e8re et ses trente-six ans d\u2019usine, ma m\u00e8re qui a tenu le caf\u00e9 et mes trois fr\u00e8res qui travaillent&#8239;? Jamais je n\u2019aurais os\u00e9 me montrer.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>Votre femme Cathy, o\u00f9 l\u2019aviez-vous rencontr\u00e9e&#8239;?<br \/>\n<\/b>\u00c0 l\u2019\u00e9cole, en novembre 1986. On \u00e9tait dans la m\u00eame classe, en quatri\u00e8me secondaire. Moi, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 fait du foot ma priorit\u00e9. J\u2019avais 19\u00a0ans, elle en avait 17, mais j\u2019avais doubl\u00e9 deux fois. En fait, quand j\u2019ai commenc\u00e9 en \u00e9quipe premi\u00e8re \u00e0 Charleroi, je continuais \u00e0 aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, mais c\u2019\u00e9tait juste pour la voir. J\u2019ai fait un d\u00e9but de troisi\u00e8me ann\u00e9e, mais c\u2019\u00e9tait vraiment pour elle. Mes potes de Bouillon, qui me connaissaient depuis mes 5, 6\u00a0ans, ils n\u2019y croyaient pas. Je suis revenu quelques fois dans le village avec Cathy, je l\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 tout le monde et la semaine d\u2019apr\u00e8s, mes potes m\u2019ont dit&nbsp;: \u00ab&#8239;G\u00e9nial, mais toi, tu ne sauras pas rester avec une fille.&#8239;\u00bb J\u2019avais toujours eu des amourettes de passage, je n\u2019\u00e9tais jamais rest\u00e9 longtemps avec une fille. Au mois de juin de cette ann\u00e9e, on va f\u00eater nos trente ans de mariage.<\/p>\n<p><b>Comme quoi, sous votre carapace de gros dur\u2026<br \/>\n<\/b>Cathy, c\u2019\u00e9tait un coup de foudre. Mais elle, il lui a fallu un certain temps. J\u2019avais de longs cheveux, une barbe pas possible\u2026 J\u2019avais une t\u00eate de tueur. \u00c7a ne lui plaisait pas trop. Et puis, une fois, un ou deux ans apr\u00e8s notre rencontre, elle m\u2019a expliqu\u00e9 qu\u2019une de ses copines, qui pouvait pr\u00e9dire l\u2019avenir en lisant dans les mains, lui avait dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Un jour, tu vas rencontrer un homme des bois.&#8239;\u00bb Je n\u2019\u00e9tais pas un homme des bois, mais un homme des Ardennes. Apr\u00e8s, je me suis arrang\u00e9 un peu parce que pour les interviews, il ne fallait quand m\u00eame pas que j\u2019aie l\u2019air d\u2019un paysan.<\/p>\n<p><b>Il y a un but qui continue de vous poursuivre&nbsp;: celui que vous marquez en 1996 contre Manchester United.<br \/>\n<\/b>C\u2019\u00e9tait une belle revanche. Cinq mois plus t\u00f4t, on avait perdu 4-0 contre eux et ils nous avaient pris pour des connards. Le tout jeune Nicky Butt, s\u00fbrement un des deux Neville, Beckham, Scholes ont commenc\u00e9 \u00e0 faire les malins, garder le ballon, se foutre un peu de notre gueule. Sur une action, Cantona m\u2019avait attrap\u00e9 par le col, avec ses deux mains\u2026 Je ne voyais pas l\u2019int\u00e9r\u00eat, encore moins par-derri\u00e8re. On s\u2019est quand m\u00eame serr\u00e9 la main apr\u00e8s le match, et cinq mois apr\u00e8s, on leur a rendu la monnaie de leur pi\u00e8ce. On gagne 5-0 et je mets un lob \u00e0 Schmeichel dont on me parle encore aujourd\u2019hui. \u00c7a me fait plaisir, mais j\u2019ai mis des buts presque aussi beaux avec Malines ou Anderlecht, sauf que personne n\u2019en parle. Battre Manchester 5-0, c\u2019\u00e9tait incroyable, parce que pour moi, c\u2019\u00e9tait la meilleure \u00e9quipe du monde. J\u2019ai comment\u00e9 des matches un peu partout en Angleterre et souvent, les supporters d\u2019autres clubs me parlaient de ce but-l\u00e0. C\u2019est l\u00e0 que tu vois que t\u2019as quand m\u00eame laiss\u00e9 une trace\u2026<\/p>\n<p><b>Apr\u00e8s Newcastle, vous retournez \u00e0 Charleroi. C\u2019\u00e9tait important de boucler la boucle&#8239;?<br \/>\n<\/b>Oui, tr\u00e8s. Le Sporting m\u2019a contact\u00e9 et \u00e7a tombait bien, je ne pouvais pas rester en Angleterre. Gullit <i>(l\u2019entra\u00eeneur de l\u2019\u00e9poque)<\/i> ne m\u2019alignait plus et ne voulait pas que j\u2019aille dans un autre club anglais. Financi\u00e8rement, Charleroi a fait un effort et j\u2019avais un contrat de trois ans. Mais au mois de f\u00e9vrier 2000, je me suis bless\u00e9 au genou suite \u00e0 un contact \u00e0 l\u2019entra\u00eenement avec Christian Negouai. J\u2019ai d\u00fb me faire op\u00e9rer. J\u2019ai fait ma r\u00e9\u00e9ducation mais je n\u2019avais plus de cartilage, donc d\u00e8s que je faisais des courses, je le sentais. Le football de haut niveau, c\u2019\u00e9tait termin\u00e9. Et je ne voulais pas redescendre plus bas. J\u2019ai vu des potes aller jouer dans des divisions inf\u00e9rieures et parce qu\u2019ils avaient jou\u00e9 \u00e0 un certain niveau, les gens se permettaient d\u2019\u00eatre m\u00e9chants, \u00e0 les insulter tout au long du match\u2026 Je n\u2019ai pas voulu conna\u00eetre \u00e7a, j\u2019ai donc tout arr\u00eat\u00e9 \u00e0 33\u00a0ans.<\/p>\n<p><b>Vous avez ensuite pris une ann\u00e9e sabbatique. En 2010, vous disiez \u00e0 \u00ab&#8239;La Libre Belgique&#8239;\u00bb&nbsp;: \u00ab&#8239;Je vivais la nuit, je ne foutais plus rien le jour et, forc\u00e9ment, je prenais du poids.&#8239;\u00bb Que s\u2019est-il pass\u00e9&#8239;?<br \/>\n<\/b>J\u2019ai dit \u00e0 ma femme&nbsp;: \u00ab&#8239;Pendant un an, je ne veux plus entendre parler de foot.&#8239;\u00bb J\u2019habitais Baisy-Thy, je me levais vers midi, et je repartais vers 14, 15\u00a0heures \u00e0 Charleroi faire un tour, pour boire un verre et voir mes potes. Je rentrais tard, je vivais en d\u00e9cal\u00e9, mais je ne vivais pas non plus la nuit\u2026 \u00c0 1&nbsp;h du matin, j\u2019\u00e9tais chez moi. J\u2019avais juste besoin de d\u00e9compresser et pour d\u00e9compresser, il m\u2019a fallu un an. Dans ma t\u00eate, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s clair, tout \u00e9tait pr\u00e9vu. Apr\u00e8s cette ann\u00e9e sabbatique, je savais que j\u2019allais reprendre le cours d\u2019une vie normale.<\/p>\n<p><b>Cette vie normale d\u00e9marre chez Remy &amp; Fils, une bo\u00eete sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019import-export de fruits et l\u00e9gumes.<br \/>\n<\/b>J\u2019entends encore les gens dire que je n\u2019allais pas tenir six mois. J\u2019y ai travaill\u00e9 pendant onze ans, comme ouvrier-manutentionnaire. Je faisais cinquante-cinq heures par semaine, je pr\u00e9parais des commandes dans un hall, au march\u00e9 de gros de Marcinelle. J\u2019avais juste besoin de travailler. Tu me vois, \u00e0 33\u00a0ans, ne plus rien faire et rentrer dans ma famille, avec mon p\u00e8re et ses trente-six ans d\u2019usine, ma m\u00e8re qui a tenu le caf\u00e9 et mes trois fr\u00e8res qui travaillent&#8239;? Jamais je n\u2019aurais os\u00e9 me montrer. Il faut travailler et il n\u2019y a pas de \u00ab&#8239;s\u00f4 travail&#8239;\u00bb, comme disait mon p\u00e8re. En janvier 2012, quand j\u2019ai voulu partir, ce fut difficile. Les patrons ne voulaient pas me l\u00e2cher.<\/p>\n<p><b>En fait, vous n\u2019avez jamais voulu \u00eatre connu.<br \/>\n<\/b>Tout ce que je voulais, c\u2019\u00e9tait jouer dans un club potable et avoir un boulot gr\u00e2ce \u00e0 \u00e7a. Chez Remy &amp; Fils, on me respectait comme n\u2019importe qui. Il y avait des gens super sympas qui prenaient un moment pour prendre de mes nouvelles, conna\u00eetre ma situation. Quand je l\u2019expliquais, je recevais des f\u00e9licitations. Pas pour ma carri\u00e8re, mais pour le fait d\u2019\u00eatre l\u00e0, tous les matins. Et \u00e7a, ce sont les plus beaux compliments qu\u2019on ait pu me faire. J\u2019\u00e9tais reconnu pour autre chose que du foot, quelque chose que j\u2019avais toujours voulu faire&nbsp;: travailler et avoir une vie normale. Une vie que tu ne peux pas obtenir quand tu es footballeur professionnel. Le fait d\u2019avoir fait pleurer ma patronne quand je suis parti, \u00e7a m\u2019a \u00e9t\u00e9 loin, \u00e7a m\u2019a quand m\u00eame fait mal. L\u00e0, j\u2019ai senti qu\u2019il y avait quelque chose. Le foot, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une partie de ma vie.<\/p>\n<p><b>Dans vos commentaires pour la RTBF, vous \u00eates souvent tr\u00e8s mesur\u00e9, presque dans la retenue. C\u2019est une forme de pudeur&#8239;?<br \/>\n<\/b>Ou une question d\u2019\u00e9ducation. Quand j\u2019\u00e9tais jeune, mes adversaires me disaient, \u00e0 propos de ma prestation&nbsp;: \u00ab&#8239;Qu\u00e9 match.&#8239;\u00bb Ma m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&#8239;Philippe, t\u2019as \u00e9t\u00e9 extraordinaire.&#8239;\u00bb Par contre, mon p\u00e8re, il me ressortait les deux passes que j\u2019avais rat\u00e9es. M\u00eame \u00e0 Charleroi, \u00e0 Malines, \u00e0 Anderlecht, \u00e0 Newcastle, en \u00e9quipe nationale\u2026 M\u00eame si je sais qu\u2019il l\u2019\u00e9tait, mon p\u00e8re ne m\u2019a jamais dit qu\u2019il \u00e9tait fier de moi. Je ne le recherchais pas forc\u00e9ment, mais lui pr\u00e9f\u00e9rait mettre l\u2019accent sur les petites erreurs pour me rapprocher de la perfection. Aujourd\u2019hui, c\u2019est vrai que j\u2019ai de la retenue, mais \u00e7a ne m\u2019emp\u00eache pas de faire passer un message que les t\u00e9l\u00e9spectateurs peuvent comprendre. Je pars du principe que je dois faire mon boulot correctement et que \u00e7a ne sert \u00e0 rien de rentrer dans le lard des joueurs, comme certains peuvent le faire en France. J\u2019entends parfois des gars qui tuent les joueurs sur leur niveau physique, leur hygi\u00e8ne de vie, leur \u00e9pouse\u2026 \u00c0 leur place, je serais g\u00ean\u00e9. De toute fa\u00e7on, ces commentaires-l\u00e0 te reviennent dans la tronche un jour ou l\u2019autre.<\/p>\n<p><b>La victoire contre le Japon au Mondial 2018 est l\u2019un des rares moments o\u00f9 on vous entend vous l\u00e2cher vraiment. Votre \u00ab&#8239;Je l\u2019ai dit, bordel&#8239;\u00bb est devenu le gimmick du tournoi, mais \u00e7a ne semble pas vous \u00e9mouvoir.<br \/>\n<\/b>Non, du tout. Le lendemain, Rodrigo Beenkens me dit qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 des tee-shirts qui se vendent en Belgique, qu\u2019il faut que je fasse en sorte que la marque soit d\u00e9pos\u00e9e\u2026 J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 mal \u00e0 l\u2019aise de le faire. Le mec qui y a pens\u00e9 a eu une id\u00e9e g\u00e9niale, qu\u2019il prenne tout l\u2019argent qu\u2019il veut, tant mieux, il le m\u00e9rite. Je me vois mal prendre un pourcentage sur la vente de ses tee-shirts. Le mec en question, d\u2019ailleurs, m\u2019en a envoy\u00e9 un. Je le porte uniquement chez moi.<\/p>\n<p><b>Ce but l\u00e9gendaire, vous l\u2019aviez donc vraiment pressenti&#8239;?<br \/>\n<\/b>J\u2019ai vu la phase en avance. D\u00e8s que Courtois r\u00e9cup\u00e8re le ballon, je vois l\u2019espace et je vois ce que peut faire De\u00a0Bruyne. Tout s\u2019est pass\u00e9 comme je le pensais. Sur le moment, je suis pris par l\u2019\u00e9motion, je tape sur le bazar et il y a tout qui s\u2019envole. Mais quand le match est termin\u00e9, c\u2019est fini. J\u2019\u00e9coute un peu ce qui se passe \u00e0 gauche, \u00e0 droite, puis je rentre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel et je fais autre chose. Apr\u00e8s le Japon, je n\u2019ai m\u00eame pas fait la f\u00eate. On boit quelques bi\u00e8res avec les techniciens, on mange un sandwich et on discute de tout et de rien, pas forc\u00e9ment du match.<\/p>\n<p><b>L\u2019\u00e9quipe actuelle des Diables rouges vous rend-elle heureux&#8239;?<br \/>\n<\/b>Oui, m\u00eame si une g\u00e9n\u00e9ration de ce calibre, on n\u2019en aura plus jamais. Ce que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup, c\u2019est le fait qu\u2019on soit un petit pays, mais qu\u2019\u00e0 force de travail et de caract\u00e8re, on ait sorti des champions de l\u00e9gende. Des Eddy Merckx, Paul Van\u00a0Himst, sans parler du tennis ni de l\u2019athl\u00e9tisme. On n\u2019est peut-\u00eatre pas les plus dou\u00e9s, mais le Belge parvient \u00e0 renverser des montagnes. Je n\u2019en parle jamais, mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e7a me rend fier. Quand je vois l\u2019\u00e9quipe nationale jouer comme elle l\u2019a fait en Russie, je suis fier de mon pays. C\u2019est ma fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, je suis fier de ma carri\u00e8re de joueur, mais je ne vais jamais la mettre en avant \u2014&nbsp;sauf si comme maintenant on me pose des questions. Moi, tous les jours, je suis au caf\u00e9 \u00e0 Tamines, \u00e0 cinq kilom\u00e8tres de la maison. Je me verrais mal y aller pour faire le malin. \u2014<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant de crier \u00ab&#8239;Je l\u2019ai dit bordel&#8239;\u00bb en plein direct t\u00e9l\u00e9, Philippe Albert \u00e9tait ouvrier-manutentionnaire dans les fruits et l\u00e9gumes. Avant d\u2019\u00eatre ouvrier-manutentionnaire, il jouait au plus haut niveau en \u00e9quipe nationale, \u00e0 Newcastle, Malines, Anderlecht et Charleroi. Et avant de jouer au plus haut niveau, il vivait \u00e0 Bouillon. 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