{"id":5580,"date":"2023-12-22T15:17:01","date_gmt":"2023-12-22T14:17:01","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=5580"},"modified":"2024-01-12T15:40:52","modified_gmt":"2024-01-12T14:40:52","slug":"piet-chielens-si-le-nationalisme-est-la-force-dominante-en-flandre-ca-vient-de-la-premiere-guerre-mondiale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/piet-chielens-si-le-nationalisme-est-la-force-dominante-en-flandre-ca-vient-de-la-premiere-guerre-mondiale\/","title":{"rendered":"Piet Chielens&nbsp;: \u00ab&#8239;Si le nationalisme est la force dominante en Flandre, \u00e7a vient  de la Premi\u00e8re Guerre mondiale&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>De son enfance dans un village du Westhoek, dans une campagne hant\u00e9e par les morts de 1914\u20131918, Piet Chielens a gard\u00e9 une le\u00e7on pour la vie&nbsp;: la guerre doit toujours \u00eatre envisag\u00e9e \u00e0 hauteur d\u2019homme. Devenu \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte le directeur du prestigieux mus\u00e9e In Flanders Fields, \u00e0 Ypres, cet ancien banquier n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9tudier les rouages du premier conflit mondial. Ces cinq ann\u00e9es-l\u00e0, expose-t-il, ont contribu\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 l\u2019essor du nationalisme flamand, et boulevers\u00e9 sans recours le visage de la Belgique.<\/p>\n<p>Ypres, ville martyre, ville-monde par le sang vers\u00e9. Toutes les nationalit\u00e9s, tous les continents s\u2019y crois\u00e8rent et s\u2019y entass\u00e8rent. Depuis la premi\u00e8re bataille, entam\u00e9e le 19 octobre 1914, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ultime offensive du 28 septembre 1918, l\u2019ancienne cit\u00e9 drapi\u00e8re fut l\u2019\u00e9picentre d\u2019une violence insens\u00e9e, jamais vue encore dans l\u2019histoire humaine. Pendant quatre ans, la ligne de front aura \u00e0 peine oscill\u00e9. Les com-bats se concentrent sur une toute petite portion du territoire belge, dans la plaine de l\u2019Yser. Ils se d\u00e9cha\u00eenent d\u2019une mani\u00e8re inou\u00efe le long d\u2019une quasi-verticale qui va de Nieuport \u00e0 Ploegsteert, en passant par Dixmude, Passendaele, Kemmel, Messines\u2026<\/p>\n<p>Face aux divisions allemandes du Kaiser, les troupes fran\u00e7aise et britannique composent le gros des effectifs. Ce qu\u2019il reste de l\u2019arm\u00e9e belge, sous les ordres du roi Albert Ier, stationne aussi dans le secteur. S\u2019ajoutent des milliers de combattants venus des \u00c9tats-Unis et de toutes les nations du Commonwealth, Australie, Canada, Nouvelle-Z\u00e9lande, Inde, Afrique du Sud\u2026 Mais aussi des soldats portugais, ou encore des travailleurs chinois incorpor\u00e9s \u00e0 l\u2019arm\u00e9e britannique.<br \/>\nChiffres vertigineux. Dans la seule r\u00e9gion d\u2019Ypres, 600 000 personnes vont p\u00e9rir au cours de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Pr\u00e8s de 43 000 soldats belges trouvent la mort dans le conflit. Int\u00e9gralement d\u00e9truite, la ville d\u2019Ypres sera reb\u00e2tie \u00e0 l\u2019identique dans les ann\u00e9es 1920, avec son caract\u00e8re m\u00e9di\u00e9val, sa vieille halle aux draps, ses mai-sons typiques \u00e0 pignon cr\u00e9nel\u00e9, aux briques cou-leur sable. De nombreuses fa\u00e7ades portent la date de leur construction&nbsp;: 1924, 1925, 1926\u2026 Une ville nouvelle sortie de terre en un rien de temps, avec la patine des si\u00e8cles anciens, comme un trompe-l\u2019\u0153il pour conjurer son an\u00e9antissement.<br \/>\nCe pass\u00e9 affolant, Piet Chielens a choisi de s\u2019y plonger corps et \u00e2me. Pendant vingt-cinq ans, il a assur\u00e9 la direction du mus\u00e9e In Flanders Fields, une institution incontournable pour qui veut com-prendre la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Retrait\u00e9 depuis 2021, il continue d\u2019y travailler chaque lundi comme b\u00e9n\u00e9vole. Parce que la passion de l\u2019histoire l\u2019habite toujours. Et parce que ni lui, ni la Belgique, ni le monde ne peuvent d\u00e9cid\u00e9ment tourner le dos \u00e0 ce que ces \u00e9v\u00e9nements-l\u00e0 ont encore \u00e0 nous dire.<\/p>\n<p><strong>Comment en \u00eates-vous arriv\u00e9 \u00e0 lier votre vie \u00e0 la m\u00e9moire de la Premi\u00e8re Guerre mondiale&#8239;?<\/strong><br \/>\nLe Westhoek est le plus grand cimeti\u00e8re au monde. Quand vous grandissez ici, sur les anciens champs de bataille, les traces de la guerre sont partout. Elles sont inscrites dans la m\u00e9moire des habitants, mais aussi de fa\u00e7on tr\u00e8s visuelle dans les paysages tout autour de vous. Les tombes des soldats sont diss\u00e9min\u00e9es par dizaines de milliers dans la campagne. Vous y \u00eates confront\u00e9 pour vous rendre au travail, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, partout. Alors soit vous regardez cette r\u00e9alit\u00e9 dans les yeux, soit vous quittez la r\u00e9gion. C\u2019est l\u2019un ou l\u2019autre. Et parmi les jeunes intellectuels, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai grandi, c\u2019\u00e9tait surtout la deuxi\u00e8me option qui pr\u00e9valait. Tout le monde allait \u00e9tudier \u00e0 Gand ou \u00e0 Louvain, et y restait. Bien s\u00fbr, le ph\u00e9nom\u00e8ne est aussi li\u00e9 au fait qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019universit\u00e9 en Flandre-Occidentale. J\u2019ai termin\u00e9 l\u2019\u00e9cole secondaire en 1974, au moment de la premi\u00e8re crise p\u00e9troli\u00e8re. L\u2019histoire \u00e9tait ma passion, mais on m\u2019a dit que dans ce domaine-l\u00e0, je ne trouverais jamais de travail. J\u2019ai donc choisi l\u2019\u00e9conomie. \u00c0 la fin de mes \u00e9tudes, j\u2019\u00e9tais sur le point d\u2019aller habiter \u00e0 Gand avec ma premi\u00e8re femme quand mon p\u00e8re m\u2019a appel\u00e9. Le secr\u00e9taire communal de notre village venait d\u2019avoir une attaque cardiaque. En plus de sa fonction \u00e0 la commune, il \u00e9tait g\u00e9rant d\u2019une agence bancaire, et il cherchait un successeur car sa sant\u00e9 ne lui permettait plus de continuer. Ma femme \u00e9tait au ch\u00f4mage, j\u2019\u00e9tais aussi \u00e0 la recherche d\u2019un travail. J\u2019ai dit&nbsp;: on peut au moins essayer, et voir ensuite. C\u2019est comme \u00e7a que je suis revenu dans mon village natal, Reningelst. J\u2019y avais pass\u00e9 mon enfance, mais \u00e0 partir de douze ans, j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019internat dans une autre province, et ensuite \u00e0 l\u2019universit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le retour \u00e0 Reningelst va raviver en vous l\u2019int\u00e9r\u00eat pour 1914\u20131918&#8239;?<\/strong><br \/>\nJe tenais une agence bancaire, mais c\u2019\u00e9tait avant tout une caisse d\u2019\u00e9pargne. Les pr\u00eats avaient beaucoup moins d\u2019importance. C\u2019\u00e9tait encore tr\u00e8s typique de l\u2019ancien temps. Dans les ann\u00e9es 1980, les gens qui avaient de l\u2019argent en trop le gardaient pour plus tard. Parmi mes clients, beaucoup me racontaient des histoires sur la guerre. Certains \u00e9taient d\u2019anciens combattants de 1914. D\u2019autres \u00e9taient de jeunes enfants au moment de la guerre. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, la plupart des enfants du Westhoek avaient \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s dans des colonies scolaires, en France et en Suisse, mais pas tous. Dans les familles d\u2019agriculteurs, surtout, on avait besoin des enfants pour aider aux r\u00e9coltes, aux travaux de la ferme. Ces personnes avaient donc des histoires fantastiques \u00e0 raconter. Je me suis dit qu\u2019il fallait que j\u2019en fasse quelque chose. J\u2019ai appris que des groupes en Angleterre, mais aussi en Irlande, en France, en Allemagne, parlaient de la Premi\u00e8re Guerre mondiale dans leur musique. Ou de la guerre tout court. C\u2019est ce qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019inviter des gens de tous ces pays et de les r\u00e9unir pour faire de la musique. C\u2019est comme \u00e7a que sont n\u00e9s les <em>vredesconcerten<\/em>, les concerts pour la paix. J\u2019en organisais un par an, parfois deux.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le Westhoek est le plus grand cimeti\u00e8re au monde. Quand vous grandissez ici, sur les anciens champs de bataille, les traces de la guerre sont partout. Soit vous regardez cette r\u00e9alit\u00e9 dans les yeux, soit vous quittez la r\u00e9gion.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Le mus\u00e9e In Flanders Fields n&rsquo;existait pas encore&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non. Je venais de temps en temps \u00e0 Ypres. La Ville avait rachet\u00e9 la biblioth\u00e8que priv\u00e9e d\u2019un particulier, avec une \u00e9norme documentation li\u00e9e \u00e0 tous les r\u00e9giments qui avaient \u00e9t\u00e9 ici pendant la guerre. De la vraie histoire militaire donc, mais tr\u00e8s internationale, avec des sources aussi bien belges que britanniques, fran\u00e7aises, allemandes. Toutes ces histoires dans lesquelles je me plongeais, cela a touch\u00e9 en moi une corde sensible. Au fond, on devrait toujours regarder la guerre du point de vue humain. Ce qui prime, ce n\u2019est pas la raison d\u2019\u00c9tat. Ce ne sont pas les grandes conqu\u00eates et les grandes injustices. Ou plut\u00f4t, si&nbsp;: les grandes injustices inflig\u00e9es aux petites gens. Tant les soldats que les civils. C\u2019est cette conviction qui est \u00e0 l\u2019origine du mus\u00e9e In Flanders Fields. Dans les ann\u00e9es 1980, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la guerre augmentait fortement. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019Europ\u00e9ens pouvait voyager, elle voulait aller voir les endroits o\u00f9 ses grands-parents avaient combattu. Le directeur de l\u2019office du tourisme de Flandre-Occidentale avait identifi\u00e9, d\u2019apr\u00e8s des enqu\u00eates, que c\u2019\u00e9tait une tendance en hausse. C\u2019est comme \u00e7a que je me suis retrouv\u00e9 dans une sorte de <em>think tank<\/em> pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un nouveau mus\u00e9e. Tr\u00e8s vite, il est apparu que c\u2019est moi qui avais le plus d\u2019id\u00e9es et d\u2019ambition pour ce mus\u00e9e. Je voulais restituer \u00e0 travers lui la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, cette fa\u00e7on d\u2019envisager l\u2019histoire n\u2019\u00e9tait pas du tout une \u00e9vidence.<\/strong><br \/>\nNon, c\u2019\u00e9tait presque r\u00e9volutionnaire. Et cette perspective, j\u2019avais simplement \u00e9t\u00e9 la chercher dans toutes les histoires de mon village, en \u00e9coutant les habitants qui avaient vu la guerre depuis une tout autre perspective que les chefs d\u2019\u00c9tat et les g\u00e9n\u00e9raux. Reningelst se trouvait \u00e0 peine \u00e0 cinq kilom\u00e8tres du front. Je me rappelle d\u2019une vieille dame qui \u00e9tait une jeune fille pendant la guerre. Elle avait vu passer devant elle des prisonniers de guerre allemands. Je l\u2019entends encore me dire&nbsp;: \u00ab&#8239;De toute fa\u00e7on, ce sont toujours les enfants de quelqu\u2019un.&#8239;\u00bb Il n\u2019y avait pas d\u2019hostilit\u00e9 en elle, simplement de la compassion pour ces hommes d\u00e9penaill\u00e9s, sales, bless\u00e9s pour certains d\u2019entre eux. Elle \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent fort \u00e2g\u00e9e mais ce qu\u2019elle avait vu dans sa jeunesse avait chang\u00e9 sa vision de la vie. Et je dois dire que cela a \u00e9galement chang\u00e9 ma vision de la vie. Je serais devenue une personne tr\u00e8s diff\u00e9rente si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 \u00e0 Gand. En revenant dans le Westhoek, j\u2019ai retrouv\u00e9 les lieux de mon enfance \u2013&nbsp;toutes ces histoires et ces cimeti\u00e8res qui avaient marqu\u00e9 le petit gar\u00e7on que j\u2019\u00e9tais alors, mais sans qu\u2019il en comprenne bien les tenants et les aboutissants. J\u2019y \u00e9tais de nouveau confront\u00e9, en tant qu\u2019adulte cette fois, et je red\u00e9couvrais le fait que le monde entier \u00e9tait enterr\u00e9 dans mon village. En passant devant ces tombes, je voyais que des gens de partout \u00e9taient venus ici pour se battre, mais aussi pour mourir et pour y rester \u00e0 jamais.<\/p>\n<p><strong>Selon vous, cela n\u2019a pas de sens d\u2019envisager la guerre autrement que dans une perspective internationale&#8239;?<\/strong><br \/>\nSans les deux guerres mondiales, l\u2019Europe unie n\u2019existerait pas. Et je pense que \u00e7a reste une histoire tr\u00e8s mobilisatrice pour la volont\u00e9 de travailler ensemble, de surmonter toutes nos diff\u00e9rences afin de nous int\u00e9grer davantage \u2013&nbsp;ce qui est n\u00e9cessaire si nous voulons faire face aux probl\u00e8mes d\u2019aujourd\u2019hui. Sans la Premi\u00e8re Guerre mondiale, on ne peut pas comprendre l\u2019Europe en tant que continent. Et on ne peut pas non plus comprendre la Belgique.<\/p>\n<p><strong>La Belgique comme on la conna\u00eet est-elle le fruit de 1914\u20131918&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Certainement. La tendance marquante qui se manifeste apr\u00e8s la guerre, c\u2019est la prise de conscience flamande. Ce qui \u00e9tait jusqu\u2019alors un tr\u00e8s petit mouvement intellectuel et social se transforme en un mouvement de masse, \u00e0 travers pr\u00e9cis\u00e9ment la comm\u00e9moration de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. La souffrance de la guerre est traduite comme une souffrance li\u00e9e au statut subalterne du n\u00e9erlandais en Belgique. Ce mythe a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des moteurs tr\u00e8s puissants pour la dynamique politique apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, m\u00eame s\u2019il se base sur des \u00e9l\u00e9ments qui n\u2019ont en fait que tr\u00e8s peu de rapport avec la v\u00e9rit\u00e9. Les frustrations et les souffrances endur\u00e9es au sein de l\u2019arm\u00e9e belge n\u2019avaient rien, ou presque rien \u00e0 voir avec le fait d\u2019\u00eatre flamand. Elles \u00e9taient simplement caus\u00e9es par la guerre. Les soi-disant martyrs du Mouvement flamand sont tous des victimes de la guerre. Ce ne sont pas des victimes de l\u2019oppression francophone. Aucun d\u2019entre eux ne l\u2019est. En revanche, il est exact que le corps des officiers, dans l\u2019arm\u00e9e belge, \u00e9tait encore largement francophone. Ce qui provoquait des frustrations.<\/p>\n<p><strong>Ces officiers francophones n\u2019\u00e9taient pas seulement wallons et bruxellois. Ils \u00e9taient aussi issus de la bourgeoisie flamande, n\u2019est-ce pas&#8239;?<\/strong><br \/>\nTout \u00e0 fait. Ce pouvaient \u00eatre des francophones de Gand, Bruges ou Hasselt. Jusqu\u2019en 1912, le corps des officiers est unilingue francophone. Mais \u00e0 peine deux ans et demi apr\u00e8s que les lois linguistiques ont \u00e9t\u00e9 vot\u00e9es pour changer la donne, la guerre \u00e9clate.<\/p>\n<p><strong>Apr\u00e8s l\u2019armistice, comment se structure le Mouvement flamand&#8239;?<\/strong><br \/>\nD\u00e8s 1919, le Mouvement frontiste donne naissance \u00e0 un parti politique, le Frontpartij. Dans les ann\u00e9es 1930, le VNV succ\u00e8de au Frontpartij et glisse vers un mod\u00e8le d\u2019ordre nouveau, de telle mani\u00e8re que la collaboration avec l\u2019occupant allemand, au d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale, appara\u00eet presque comme une \u00e9vidence pour ses dirigeants. C\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant, parce qu\u2019on peut encore en voir les cons\u00e9quences aujourd\u2019hui.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e \u00e9merge, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, que les soldats du Mouvement frontiste et les activistes pro-allemands menaient une lutte commune en 1914\u20131918&nbsp;: ceux<br \/>\nqui ont collabor\u00e9 l\u2019ont fait par id\u00e9alisme&#8239;; ils voulaient eux aussi \u0153uvrer, \u00e0 leur mani\u00e8re, pour la lib\u00e9ration de la Flandre<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>De quelle mani\u00e8re&#8239;?<\/strong><br \/>\nParce que ce vieux sentiment d\u2019\u00eatre l\u00e9s\u00e9, avec toutes les frustrations qui en d\u00e9coulent, se trans-met de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Si vous regardez les milieux N-VA, les milieux Vlaams Belang, vous constatez que le lien direct avec la collaboration de la Seconde Guerre mondiale et le flamingantisme de l\u2019entre-deux-guerres se trouve dans la plupart de ces familles-l\u00e0. Il y a toute une couche d\u2019opportunisme \u00e9lectoral qui s\u2019y ajoute, mais ce courant politique reste fortement li\u00e9 \u00e0 des personnes avec un pass\u00e9 familial dans le Mouvement flamand, disons, \u00ab&#8239;entach\u00e9&#8239;\u00bb d\u2019apr\u00e8s 1918. Cette m\u00e9moire reste inscrite dans les familles\u2026 Quand on se penche sur l\u2019histoire, notamment l\u2019histoire des familles, on voit vraiment comment ce Mouvement flamand peut aller en sens divers, vers la droite et vers la gauche, vers la collaboration et vers le maintien dans le droit chemin. C\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s important en Belgique. Et ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait minoritaire avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, et apr\u00e8s celle-ci, il devient un mouvement de masse.<\/p>\n<p><strong>Et toute l\u2019histoire du pays s\u2019en trouve chang\u00e9e.<\/strong><br \/>\nAbsolument. C\u2019est ce qui rend la Premi\u00e8re Guerre mondiale si importante. Elle a eu des cons\u00e9quences \u00e9normes sur le syst\u00e8me politique. Le fait que nous soyons aujourd\u2019hui un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral, avec non seulement une gestion tr\u00e8s largement r\u00e9gionalis\u00e9e, mais aussi, du moins au nord du pays, une tendance nationaliste extr\u00eamement forte, \u00e7a vient totalement de l\u00e0. Parce que si on devait s\u2019en tenir aux ingr\u00e9dients contemporains, la situation devrait \u00eatre presque l\u2019inverse. Le nord de la Belgique, qui ressasse ses frustrations et les injustices qui lui ont \u00e9t\u00e9 caus\u00e9es, est devenu la partie la plus riche et la plus prosp\u00e8re du pays. Donc ce sentiment de Calimero, de se sentir discrimin\u00e9 dans la vie publique, il ne vient certainement pas de l\u2019histoire r\u00e9cente. Par contre, il correspondait bien \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 au XIXe si\u00e8cle. Mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re \u00e9tait un militant du Mouvement flamand \u00e0 Bruges. Il a exig\u00e9 que le n\u00e9erlandais soit utilis\u00e9 au conseil communal et dans l\u2019administration. Cela nous semble une demande \u00e9vidente, mais elle se heur-tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 un mur. Le fait que la Belgique unitaire n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9, d\u00e8s le d\u00e9part, organis\u00e9e comme un \u00c9tat bilingue a caus\u00e9 beaucoup de d\u00e9g\u00e2ts.<\/p>\n<p><strong>Ce nationalisme qui est aujourd\u2019hui la tendance poli-tique dominante en Flandre, il \u00e9merge donc en 1919. Quelles sont alors les revendications du Frontpartij&#8239;?<\/strong><br \/>\nElles portent surtout sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 de traitement pour les deux langues, pour les deux groupes linguistiques, au sein de la Belgique unitaire. Il faut avoir en t\u00eate qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, il n\u2019y a pas encore d\u2019universit\u00e9 n\u00e9erlandophone. Les lois linguistiques garantissent d\u00e9j\u00e0 l\u2019emploi du n\u00e9erlandais dans l\u2019administration, mais comme pour l\u2019arm\u00e9e, il faut encore se d\u00e9barrasser d\u2019une tr\u00e8s longue tradition monolingue et francophone. Avant d\u2019arriver \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 compl\u00e8te dans la pratique, cela prendra du temps. Comment y parvenir&#8239;? C\u2019est la question strat\u00e9gique qui divise alors les flamingants. Par la voie graduelle, comme le pr\u00e9conise Frans Van Cauwelaert, le leader du Parti catholique&#8239;? Ou par une voie beaucoup plus radicale&#8239;? Dans ce contexte, le Frontpartij va suivre deux \u00e9volutions. Il glisse de plus en plus \u00e0 droite. Et il devient de plus en plus raciste. Cela ne veut pas dire que les autres partis ne sont pas teint\u00e9s de racisme, mais il est en tout cas assez clair qu\u2019au sein du VNV, on n\u2019a pas de probl\u00e8me avec ce qui se passe alors en Allemagne et en Italie, o\u00f9 se met en place une l\u00e9gislation extr\u00eamement raciste.<\/p>\n<p><strong>Le Frontpartij est-il, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, un parti clairement nationaliste&#8239;?<\/strong><br \/>\nIl veut l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits pour les Flamands. C\u2019est donc un parti nationaliste en ce sens, mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me belge. Il ne demande pas l\u2019ind\u00e9pendance. Au d\u00e9but, la plupart de ses cadres sont d\u2019anciens combattants. Le parti est donc bien distinct des flamingants qui ont collabor\u00e9 avec l\u2019occupant pendant la guerre. Un cas embl\u00e9matique est August Borms, l\u2019un des dirigeants du Raad van Vlaanderen, sorte de gouvernement flamand officieux, qui \u00e9tait de m\u00e8che avec l\u2019Empire allemand. Les collaborateurs comme Borms sont jug\u00e9s apr\u00e8s 1918. Ils sont emprisonn\u00e9s. Au d\u00e9but, leurs relations avec les dirigeants du Frontpartij sont compliqu\u00e9es. Les uns se sont battus contre l\u2019Allemagne, les autres avec l\u2019Allemagne. Mais \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, il se produit une sorte de r\u00e9conciliation entre les deux tendances du nationalisme flamand. L\u2019id\u00e9e \u00e9merge selon laquelle, au fond, les soldats du Mouvement frontiste et les activistes pro-allemands menaient une lutte commune&nbsp;: ceux qui ont collabor\u00e9 l\u2019ont fait par id\u00e9alisme&#8239;; ils voulaient eux aussi \u0153uvrer, \u00e0 leur mani\u00e8re, pour la lib\u00e9ration de la Flandre. Le Frontpartij en arrive \u00e0 choisir August Borms comme candidat pour l\u2019\u00e9lection l\u00e9gislative partielle de 1928 \u00e0 Anvers, alors que celui-ci se trouve toujours en prison.<br \/>\nBorms collaborera de nouveau avec l\u2019Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mon-diale. Ce qui lui vaut d\u2019\u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 mort et ex\u00e9cut\u00e9 en 1947. Il devient une figure mythique du Mouvement flamand. Willem Elschot, l\u2019un des plus grands \u00e9crivains de langue n\u00e9erlandaise du xxe si\u00e8cle, lui consacre un po\u00e8me. Bart De Wever, le pr\u00e9sident de la N-VA, a racont\u00e9 que dans sa famille, ce po\u00e8me \u00e9tait souvent r\u00e9cit\u00e9.<br \/>\nCela illustre parfaitement le fait qu\u2019un mythe a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 et qu\u2019il se transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, dans les familles. Ces m\u00eames familles sont toujours pr\u00e9sentes dans les partis nationalistes. \u00c0 la N-VA et au Vlaams Belang, il y a toujours une repr\u00e9sentation assez forte de personnes qui ont \u00ab&#8239;le bon pedigree&#8239;\u00bb remontant \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, ou m\u00eame parfois avant. C\u2019est une longue histoire de frustration, et la m\u00e9moire de 1914\u20131918 sera exploit\u00e9e politiquement en ce sens. L\u2019identit\u00e9 flamande elle-m\u00eame se renforce \u00e0 travers la comm\u00e9moration des victimes de la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n<p><strong>Comment&#8239;?<\/strong><br \/>\nNotamment par les <em>heldenhuldezerkjes<\/em>, les tombes d\u2019hommage aux h\u00e9ros, dessin\u00e9es par un artiste flamand de p\u00e8re irlandais, Joe English. C\u2019est \u00e0 partir de l\u2019iconographie celtique qu\u2019il con\u00e7oit ces tombes pour les soldats flamands morts au front. Celles-ci portent l\u2019inscription AVV-VVK, <em>Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Kristus<\/em> (Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ). Elles sont orn\u00e9es d\u2019une mouette ou d\u2019un fulmar, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la chanson <em>De Blauwvoet<\/em>, un hymne nationaliste. Environ cinq cents tombes de ce type sont construites pendant la guerre, surtout pour des soldats proches du Mouvement frontiste. Mais le commandement de l\u2019arm\u00e9e belge va commettre une grave erreur\u2026<\/p>\n<p><strong>Laquelle&#8239;?<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s la guerre, les cimeti\u00e8res militaires belges sont construits. Par souci d\u2019uniformit\u00e9, on impose pour tous les soldats belges la m\u00eame tombe en pierre bleue, avec une plaque en bronze portant le nom du d\u00e9funt. En 1925, certaines <em>heldenhuldezerkjes<\/em> sont d\u00e9truites. Leur b\u00e9ton est utilis\u00e9 comme mat\u00e9riau pour les all\u00e9es du cimeti\u00e8re d\u2019Adinkerke. Les milieux nationalistes d\u00e9noncent une profanation, un blasph\u00e8me&nbsp;: \u00ab&#8239;l\u2019\u00c9tat belge n\u2019a aucun respect pour nos morts&#8239;\u00bb. L\u2019indignation est compr\u00e9hensible, m\u00eame si la d\u00e9cision de l\u2019arm\u00e9e belge ne vise pas sp\u00e9cifiquement les militants flamands. D\u2019autres tombes, construites \u00e0 la h\u00e2te pendant la guerre et orn\u00e9es d\u2019une simple croix de bois, sont aussi remplac\u00e9es par la pierre bleue et la plaque en bronze r\u00e9glementaires. N\u2019emp\u00eache, \u00e0 la suite de cet \u00e9pisode, la frustration se mue en col\u00e8re contre la Belgique. Et comme la revendication fla-mande ne peut plus s\u2019exprimer par les tombes, on construit en 1928 une grande tour \u00e0 Dixmude, avec l\u2019inscription AVV-VVK.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi Dixmude&#8239;?<\/strong><br \/>\nLa ville a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gralement d\u00e9truite en 1914. Des comm\u00e9morations s\u2019y d\u00e9roulent d\u00e8s 1919 en l\u2019honneur des soldats morts sur le front de l\u2019Yser. Un p\u00e8lerinage est organis\u00e9 en 1920, puis chaque ann\u00e9e suivante. Cela devient un succ\u00e8s de foule. Plus de 100 000 personnes y prennent part. Les dirigeants du Frontpartij se d\u00e9placent, puis ensuite ceux du VNV et du Verdinaso<sup>1<\/sup>. Au pied de la tour de l\u2019Yser, toutes les tendances du nationa-lisme oublient en quelque sorte leurs diff\u00e9rences.<\/p>\n<p><strong>Sans doute avez-vous d\u00e9j\u00e0 d\u00fb r\u00e9pondre mille fois \u00e0 la question&nbsp;: que penser de l\u2019histoire des soldats flamands morts au front parce qu\u2019ils ne comprenaient pas les ordres donn\u00e9s en fran\u00e7ais par leurs officiers&#8239;? Mythe ou r\u00e9alit\u00e9&#8239;?<\/strong><br \/>\nC\u2019est une pure invention. Les ordres au combat sont tr\u00e8s basiques. Si un officier donne l\u2019ordre de mission en fran\u00e7ais, il y a toujours des subordonn\u00e9s qui peuvent traduire. Il n\u2019est jamais arriv\u00e9 qu\u2019un soldat ait re\u00e7u un ordre en fran\u00e7ais et qu\u2019il en soit mort. Cela n\u2019existe pas. En revanche, qu\u2019il y ait eu des marques de d\u00e9dain de la part de certains officiers vis-\u00e0-vis du n\u00e9erlandais, c\u2019est indubitable.<\/p>\n<p><strong>Les milieux nationalistes ont aussi diffus\u00e9 l\u2019id\u00e9e que les soldats flamands avaient pay\u00e9 un plus lourd tribut que leurs homologues wallons.<\/strong><br \/>\nLes Flamands \u00e9taient surrepr\u00e9sent\u00e9s parmi les soldats belges, et donc parmi les morts, c\u2019est vrai. D\u2019abord pour une raison d\u00e9mographique&nbsp;: en 1914 d\u00e9j\u00e0, il y a une majorit\u00e9 de n\u00e9erlandophones en Belgique. Cet \u00e9cart s\u2019amplifie au fur et \u00e0 mesure que la guerre se prolonge. La Belgique franco-phone est alors enti\u00e8rement occup\u00e9e. L\u2019arm\u00e9e ne peut recruter que parmi deux groupes. Le premier, ce sont les habitants du Westhoek, la petite portion du pays qui n\u2019est pas occup\u00e9e, et qui est int\u00e9gralement n\u00e9erlandophone. Le second, ce sont les r\u00e9fugi\u00e9s. \u00c0 partir de 1915, tous les r\u00e9fugi\u00e9s de sexe masculin \u00e2g\u00e9s de 18 \u00e0 25 ans sont appel\u00e9s. Et ceux-ci sont en majorit\u00e9 n\u00e9erlandophones, parce que lors de l\u2019offensive allemande, ils ont eu plus de temps pour fuir. D\u00e8s la fin du mois d\u2019ao\u00fbt 1914, presque toute la Wallonie \u00e9tait occup\u00e9e. Compte tenu de ces deux \u00e9l\u00e9ments, les nouveaux soldats qui viennent grossir les rangs de l\u2019arm\u00e9e belge sont en large majorit\u00e9 Flamands. C\u2019est pourquoi la direction de l\u2019arm\u00e9e d\u00e9cide, de fa\u00e7on acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, de promouvoir un certain nombre d\u2019officiers n\u00e9erlandophones. Mais cela arrive assez tard, \u00e0 partir de 1917.<\/p>\n<p><strong>Quelle est l\u2019attitude des g\u00e9n\u00e9raux quand ils apprennent l\u2019existence du Mouvement frontiste parmi les soldats flamands&#8239;?<\/strong><br \/>\nLe premier chef d\u2019\u00e9tat-major de l\u2019arm\u00e9e belge est le g\u00e9n\u00e9ral F\u00e9lix Wielemans. Il est originaire de Gand et donc bilingue. Il montre \u00e9galement une relative compr\u00e9hension des aspirations flamandes. Il autorise des \u00ab&#8239;cercles d\u2019\u00e9tudes flamandes&#8239;\u00bb au sein de l\u2019arm\u00e9e belge sur le front de l\u2019Yser. Ces cercles sont souvent cr\u00e9\u00e9s par des aum\u00f4niers. Peu \u00e0 peu, ils s\u00e8ment une graine dans les t\u00eates&nbsp;: l\u2019id\u00e9e d\u2019une discrimination anti-flamande. Le g\u00e9n\u00e9ral Wielemans meurt de maladie le 5 janvier 1917. Il est remplac\u00e9 par le g\u00e9n\u00e9ral Louis Ruquoy, qui ne parle que le fran\u00e7ais. En raison notamment des conditions de vie dans la Belgique occup\u00e9e, o\u00f9 certains militants flamingants ont vers\u00e9 dans l\u2019ac-tivisme pro-allemand, Ruquoy se m\u00e9fie beaucoup plus des foyers du Mouvement flamand au sein de l\u2019arm\u00e9e. Il fait interdire tout cercle ou r\u00e9union qui ne concerne pas exclusivement la d\u00e9fense natio-nale. Cette interdiction soul\u00e8ve de vives protes-tations. Elle sera progressivement lev\u00e9e dans la discr\u00e9tion, mais ces tensions finissent par don-ner lieu, le 11 juillet 1917, \u00e0 une premi\u00e8re lettre ouverte au roi Albert, qui sera bient\u00f4t suivie par d\u2019autres. L\u2019auteur est officiellement le pr\u00e9sident du Mouvement frontiste, Adiel Debeuckelaere, mais le contenu est fortement inspir\u00e9 par Cyriel Verschaeve. Celui-ci est vicaire \u00e0 Alveringem, une petite commune situ\u00e9e juste \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du front de l\u2019Yser. Il fait venir de jeunes intellectuels aupr\u00e8s de lui pour les inciter \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9al flamand. La lettre au roi invoque le discours tenu par Albert Ier en ao\u00fbt 1914. Devant le parlement, le souverain avait demand\u00e9 aux Flamands et aux Wallons de d\u00e9fendre le pays. Les signataires estiment qu\u2019ils ont r\u00e9pondu \u00e0 son appel, alors que c\u2019est mainte-nant \u00e0 lui de veiller \u00e0 ce que les Flamands soient trait\u00e9s de mani\u00e8re \u00e9galitaire. Cette lettre conna\u00eet un grand retentissement. Elle est diffus\u00e9e dans de nombreuses unit\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e. Plusieurs mil-liers de soldats s\u2019enflamment pour son contenu. Les autorit\u00e9s militaires r\u00e9agissent au d\u00e9part de mani\u00e8re tr\u00e8s r\u00e9pressive, parce que c\u2019est \u00e0 leurs yeux un acte d\u2019insubordination. Les officiers recherchent les brochures pour les confisquer. C\u2019est seulement dans un second temps que le com-mandement tire les le\u00e7ons et d\u00e9cide de recruter plus d\u2019officiers n\u00e9erlandophones.<\/p>\n<p><strong>La m\u00e9moire de la guerre, en Belgique, reste aussi associ\u00e9e aux atrocit\u00e9s commises par les Allemands en ao\u00fbt 1914. La terreur \u00e0 l\u2019encontre de la population civile \u00e9tait-elle une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e du Kaiser&#8239;?<\/strong><br \/>\nL\u2019Allemagne devait combattre sur deux fronts&nbsp;: \u00e0 l\u2019ouest, contre la France et la Grande-Bretagne&#8239;; \u00e0 l\u2019est, contre la Russie. Ses dirigeants savaient que, s\u2019ils voulaient gagner la guerre, ils devaient \u00e9liminer rapidement un des deux fronts. La Russie \u00e9tant un pays immense, les Allemands s\u2019attendaient \u00e0 ce que le conflit s\u2019y prolonge sur une longue dur\u00e9e. Le plan Schlieffen pr\u00e9voyait donc d\u2019arriver \u00e0 Paris, et de vaincre la France, en quarante jours. Sa r\u00e9ussite impliquait de traverser la Belgique, la route la plus rapide.<\/p>\n<p><strong>La guerre commence donc \u00e0 Li\u00e8ge.<\/strong><br \/>\nOui, mais les choses ne se passent pas conform\u00e9ment \u00e0 la strat\u00e9gie. Si la Belgique, en tant que pays neutre, avait laiss\u00e9 le libre passage aux troupes allemandes, comme les g\u00e9n\u00e9raux du Kaiser l\u2019esp\u00e9raient, alors ils auraient probable-ment pu ex\u00e9cuter leur plan. Mais l\u2019offensive allemande est frein\u00e9e par la r\u00e9sistance de l\u2019arm\u00e9e belge. Celle-ci se montre beaucoup plus coriace que pr\u00e9vu. La terreur contre les civils devient donc une arme dirig\u00e9e contre le gouvernement belge, pour le forcer \u00e0 capituler. Durant tout le mois d\u2019ao\u00fbt, des massacres sont commis en Belgique&nbsp;: \u00e0 Soumagne, Vis\u00e9, Andenne, Auvelais, Tintigny, Farciennes, Ethe, Latour\u2026 On compte jusqu\u2019\u00e0 248 morts \u00e0 Louvain, 383 \u00e0 Tamines, 674 \u00e0 Dinant. Les maisons sont incendi\u00e9es par cen-taines. Ce sont des vrais crimes de guerre, qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec de la l\u00e9gitime d\u00e9fense contre d\u2019\u00e9ventuels francs-tireurs. Ils s\u2019inscrivent dans une logique militaire. \u00c0 Dinant, c\u2019est tr\u00e8s clair. Les unit\u00e9s fran\u00e7aises essaient de reprendre la ville et elles y parviennent. Alors les Allemands se retournent contre la population civile. Il en va de m\u00eame \u00e0 Aarschot et \u00e0 Louvain, les villes martyres flamandes, ravag\u00e9es au moment o\u00f9 ont lieu les combats dans le Brabant et o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e belge immobilise pr\u00e8s de 150 000 soldats allemands \u00e0 Anvers, \u00e0 la mi-ao\u00fbt. Dans leur livre <em>Les atrocit\u00e9s allemandes<\/em>, deux historiens du Trinity College de Dublin, John Horne et Alan Kramer, \u00e9voquent aussi des cas de psychose de masse. Des soldats allemands en panique, parce qu\u2019ils ne s\u2019atten-daient pas \u00e0 une telle opposition de l\u2019adversaire, de rage, s\u2019adonnent \u00e0 toutes sortes d\u2019exactions. Le r\u00e9sultat est que cinq mille civils belges sont tu\u00e9s en l\u2019espace de quelques semaines. Non seu-lement dans les villes, mais aussi dans des petits villages, en Ardenne, en Gaume, en Hesbaye, dans le Namurois. Il a fallu attendre 2001 pour que les autorit\u00e9s de la ville de Dinant acceptent qu\u2019un drapeau allemand soit hiss\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s de ceux des autres pays, sur le pont au-dessus de la Meuse.<\/p>\n<p><strong>\u00c9tudier l\u2019histoire de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, est-ce aussi n\u00e9cessairement r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9conciliation&#8239;?<\/strong><br \/>\nOui. Il est remarquable qu\u2019apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, on n\u2019a plus commis les m\u00eames erreurs qu\u2019apr\u00e8s 1918. Les fondateurs de ce qui est devenu l\u2019Union europ\u00e9enne ont imm\u00e9diatement inclus l\u2019Allemagne. Oui, la Premi\u00e8re Guerre mon-diale fut une trag\u00e9die, bien s\u00fbr, mais la mani\u00e8re dont on a mis fin au conflit fut une trag\u00e9die tout aussi grande. Le 11 novembre 2018, le centenaire de l\u2019armistice a donn\u00e9 lieu \u00e0 des comm\u00e9mora-tions dans le monde entier. Mais le 28 juin 2019&#8239;? Rien du tout. La communaut\u00e9 internationale n\u2019a pas voulu se souvenir de cet \u00e9chec consid\u00e9rable que fut la Conf\u00e9rence de la paix \u00e0 Paris en 1919. Tr\u00e8s, tr\u00e8s d\u00e9cevant. Incompr\u00e9hensible, m\u00eame. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019\u00e9conomiste britannique John Maynard Keynes propose de lancer une grande obligation europ\u00e9enne pour que les dettes de guerre soient rembours\u00e9es de fa\u00e7on collective. Mais le chef du gouvernement fran\u00e7ais, Georges Clemenceau, suivi par les Britanniques, bloque son id\u00e9e. On peut dire qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, le sang qui sera vers\u00e9 lors de la Seconde Guerre mondiale est d\u00e9j\u00e0 en train de se pr\u00e9parer. C\u2019est en fait, je pense, le moment crucial o\u00f9 les choses tournent mal. Robert Schuman fait alors partie de la d\u00e9l\u00e9gation fran\u00e7aise. Il en a tir\u00e9 les le\u00e7ons. Bien plus tard, apr\u00e8s 1945, il posera les bases de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l\u2019acier, avec cette conviction&nbsp;: amis et ennemis d\u2019hier, nous devons travailler ensemble.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Le plan Schlieffen pr\u00e9voyait d\u2019arriver \u00e0 Paris en quarante jours. Mais l\u2019offensive allemande est frein\u00e9e par la r\u00e9sistance de l\u2019arm\u00e9e belge qui se montre beaucoup plus coriace que pr\u00e9vu. La terreur contre les civils devient une arme dirig\u00e9e contre le gouvernement belge, pour le forcer \u00e0 capituler. Le r\u00e9sultat est que cinq mille civils belges sont tu\u00e9s en l\u2019espace de quelques semaines.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/figure>\n<p><strong>Amener le public \u00e0 tirer ses propres conclusions humaines, c\u2019\u00e9tait aussi un de vos objectifs en tant que coordinateur du mus\u00e9e In Flanders Fields&#8239;?<\/strong><br \/>\nClemenceau doit expliquer \u00e0 son peuple que tout le nord-est de la France est d\u00e9vast\u00e9, que 1,4 million de personnes sont mortes. C\u2019est ce qui motive son attitude lors des pourparlers. Il ne s\u2019agit donc pas vraiment de revanchisme, mais il doit obtenir suffisamment \u00e0 la table des n\u00e9gociations pour pouvoir dire que tout cela en valait la peine. Les \u00e9normes sacrifices consentis par le peuple fran\u00e7ais doivent donc \u00eatre compens\u00e9s par des gains. Cela le rend excessif dans ses exigences. Un geste de conciliation, comme le sugg\u00e8re Keynes, lui para\u00eet intol\u00e9rable. Il ne peut y avoir qu\u2019un seul coupable, l\u2019Allemagne. Je comprends, en un sens, l\u2019attitude de Clemenceau. Mais les cons\u00e9quences de son inflexibilit\u00e9 seront bien pires encore. Bien s\u00fbr, la distance qui nous s\u00e9pare aujourd\u2019hui de la guerre nous permet d\u2019\u00eatre beaucoup plus mod\u00e9r\u00e9s\u2026 Il faut dire aussi qu\u2019\u00e0 leur mani\u00e8re, les Britanniques \u00e9taient tout aussi impitoyables, notamment par la fa\u00e7on avec laquelle ils ont fait main basse sur le Moyen-Orient apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Le colonialisme n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi important dans le monde qu\u2019apr\u00e8s Paris 1919. C\u2019est incompr\u00e9hensible. Et on a fait croire aux gens que c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re des guerres qui avait eu lieu. La <em>der des ders<\/em>. Sur la tour de l\u2019Yser, \u00e0 Dixmude, outre toutes les connotations natio-nalistes, on pouvait lire, en quatre langues&nbsp;: \u00ab&#8239;Plus jamais la guerre&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;Nooit meer oorlog&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;No more war&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;Nie wieder Krieg&#8239;\u00bb. Ici \u00e0 Ypres, les anciens combattants anglo-saxons voyaient la Porte de Menin\u00a0comme un monument porteur d\u2019un mes-sage&nbsp;: <em>The war to end war<\/em> (la guerre pour mettre fin \u00e0 la guerre). Les v\u00e9t\u00e9rans de 1914\u20131918 qui se sont rendus \u00e0 ce m\u00e9morial y ont cru. Jusqu\u2019en 1940. Plus jamais la guerre&nbsp;: lors d\u2019un pr\u00e9c\u00e9dent entretien, en 2010, vous nous aviez confi\u00e9 croire dans cette utopie. Garder l\u2019espoir que les \u00eatres humains renoncent un jour \u00e0 r\u00e9gler leurs conflits par la violence. Les \u00e9v\u00e9nements en Ukraine, \u00e0 Gaza, semblent rendre cette utopie plus lointaine que jamais.<\/p>\n<p><strong>\u00cates-vous d\u00e9courag\u00e9&#8239;?<\/strong><br \/>\nIl nous faut du courage pour continuer \u00e0 croire que notre travail sur la m\u00e9moire des guerres euro-p\u00e9ennes du XXe si\u00e8cle a encore un sens, une fonction. Quelques jours apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre \u00e0 Gaza, une voisine a accroch\u00e9 un drapeau palestinien \u00e0 sa fen\u00eatre. Elle m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019en ai un deuxi\u00e8me, vous le voulez&#8239;?&#8239;\u00bb Dans un premier temps, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de r\u00e9pondre oui. Finalement, je n\u2019ai pas pris ce drapeau. Dans un conflit, la raison n\u2019appartient jamais \u00e0 une seule partie. L\u2019unique drapeau que je porte, c\u2019est celui de la paix. L\u2019unique. Les lions flamands me laissent froid, tout comme les coqs wallons, les trois couleurs belges. Les identit\u00e9s sont beaucoup trop facilement instrumentalis\u00e9es pour des mauvaises raisons. Je ne crois que dans la relation de l\u2019\u00eatre humain avec un autre \u00eatre humain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De son enfance dans un village du Westhoek, dans une campagne hant\u00e9e par les morts de 1914\u20131918, Piet Chielens a gard\u00e9 une le\u00e7on pour la vie&nbsp;: la guerre doit toujours \u00eatre envisag\u00e9e \u00e0 hauteur d\u2019homme. 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