{"id":475,"date":"2021-03-18T15:55:38","date_gmt":"2021-03-18T14:55:38","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/efira-ne-se-prend-pas-pour-marie-antoinette\/"},"modified":"2023-10-17T14:09:56","modified_gmt":"2023-10-17T12:09:56","slug":"efira-ne-se-prend-pas-pour-marie-antoinette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/efira-ne-se-prend-pas-pour-marie-antoinette\/","title":{"rendered":"Virginie Efira&nbsp;: \u00ab&#8239;Quand tu es belge, tu ne peux pas  te prendre pour Marie-Antoinette&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>De son enfance \u00e0 Schaerbeek et Molenbeek jusqu\u2019aux marches du festival de Cannes, du f\u00e9minisme post-MeToo \u00e0 sa fa\u00e7on de construire un r\u00f4le, de son admiration pour Beno\u00eet Poelvoorde \u00e0 son rapport avec la Flandre, Virginie Efira retrace son itin\u00e9raire \u00e9tonnant, qui l\u2019a vue quitter Bruxelles et gagner Paris. D\u2019abord pour faire de la t\u00e9l\u00e9, puis pour r\u00e9aliser son r\u00eave en Technicolor. \u00c0 43 ans, cette femme libre, toujours sujette au doute, est en passe de devenir l\u2019une des plus grandes stars du cin\u00e9ma. Tout en restant cool, tutoiement et verre de blanc inclus.<\/p>\n<p>Il y a de la Simone Signoret, du Bourvil voire de la Karine Viard du nouveau si\u00e8cle chez Virginie Efira. On peut la voir dans une pochade foutraque, une \u00e9ni\u00e8me rom com ou un film d\u2019art et d\u2019essai bancal, elle s\u2019en sort toujours. Haut la main, l\u2019air de ne pas y toucher, sans tirer la couverture \u00e0 elle. L\u2019ex-animatrice a quitt\u00e9 la Belgique pour Paris il y a une quinzaine d\u2019ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, sans doute pour agrandir son terrain de jeu plus que pour une rupture sans retour, fa\u00e7on Simenon. En France, elle a d\u00e9couvert de nouveaux territoires. Pour renouer avec la passion de sa prime enfance, de venir com\u00e9dienne, il lui fallait peut-\u00eatre couper le cordon ombilical, rompre les amarres, elle qui a grandi \u00e0 Schaerbeek et \u00e0 Molenbeek, un nom devenu mondialement \u2014&nbsp;et injustement \u2014&nbsp;frapp\u00e9 d\u2019infamie.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re h\u00e9matologue et oncologue dans les h\u00f4pitaux publics et sa m\u00e8re qui a exerc\u00e9 diff\u00e9rents m\u00e9tiers, dont esth\u00e9ticienne et restauratrice, ont divorc\u00e9 quand elle avait neuf ans. N\u00e9e dans une famille juive non pratiquante, dont le grand-p\u00e8re paternel, Isra\u00ebl Efira, est mort en d\u00e9portation \u00e0 Auschwitz, la future actrice du <em>Siffleur<\/em> a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9e \u00ab&#8239;<em>dans une absence totale de religion<\/em>&#8239;\u00bb, confiait-elle \u00e0 Psychologies Magazine en 2017. Apr\u00e8s la s\u00e9paration de ses parents, elle devient l\u2019a\u00een\u00e9e d\u2019une fratrie de sept enfants, premi\u00e8re de cord\u00e9e d\u2019une grand famille recompos\u00e9e, avant d\u2019encha\u00eener les petits boulots de serveuse puis de passer par le th\u00e9\u00e2tre et la t\u00e9l\u00e9vision. Elle a connu la notori\u00e9t\u00e9 avec M\u00e9ga-mix, l\u2019\u00e9mission qu\u2019elle pr\u00e9sentait sur Club RTL en duo avec Lidia Gervasi, qui a fait frissonner tout une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019ados.<\/p>\n<p>M\u00eame si elle reste aux yeux d\u2019une partie du public belge une sorte d\u2019ic\u00f4ne people, quelque chose a chang\u00e9 quand Virginie Efira a franchi la fronti\u00e8re. Elle continue de douter, mais ses envies et sa volont\u00e9 de femme libre lui auront permis d\u2019acqu\u00e9rir un statut sans pareil, envi\u00e9 et enviable.<br \/>\nEn un peu plus d\u2019un lustre (2010-2016), la Bruxelloise aura fait oublier son pass\u00e9 cathodique et r\u00e9concili\u00e9 sur son nom des tribus suppos\u00e9ment antagonistes, innombrables dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais. Il y a quelque chose d\u2019indicible, d\u2019alchimique quand elle appara\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9cran m\u00eame quand elle campe des personnages bien agripp\u00e9s au plancher des vaches. Peu d\u2019actrices francophones entretiennent un rapport aussi charnel avec la cam\u00e9ra mix\u00e9 \u00e0 une \u00e9conomie de geste rare.<\/p>\n<p>Cet \u00e9t\u00e9, on esp\u00e8re enfin voir Benedetta, le film tr\u00e8s attendu de Paul Verhoeven, o\u00f9 elle tient le r\u00f4le-titre, celui d\u2019une religieuse catholique italienne du XVIIe si\u00e8cle jug\u00e9e et arr\u00eat\u00e9e \u00e0 cause de son homosexualit\u00e9. Une figure qui a inspir\u00e9 un large pan de la litt\u00e9rature LGBTQI+ et f\u00e9ministe et qui promet d\u2019offrir \u00e0 l\u2019actrice un r\u00f4le <em>bigger than life<\/em> qu\u2019on aurait eu peine \u00e0 imaginer quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Le tournage, commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2018, a \u00e9t\u00e9 interrompu suite aux probl\u00e8mes de sant\u00e9 du cin\u00e9aste n\u00e9erlandais avant que la sortie en salles m\u00eame ne soit repouss\u00e9e en mai 2020, pand\u00e9mie oblige. D\u00e9j\u00e0, le milieu du cin\u00e9ma fr\u00e9tille de rumeurs quant \u00e0 ce film qu\u2019on annonce sulfureux. Surtout connu pour sa p\u00e9riode hollywoodienne (<em>Total Recall, Basic Instinct, Showgirls<\/em>\u2026), Paul Verhoeven est aussi l\u2019auteur de deux grands films sur la Seconde Guerre mondiale,<em> Soldaat van Oranje<\/em> et <em>Zwartboek<\/em>, dans lesquels il projette une lumi\u00e8re ambig\u00fce sur la R\u00e9sistance, la collaboration, les s\u00e9quelles laiss\u00e9es par les brutalit\u00e9s de 1940-1945, la m\u00e9moire juive, les silences familiaux, les individus submerg\u00e9s par des \u00e9v\u00e9nements qui les d\u00e9passent\u2026 Le dix-septi\u00e8me long-m\u00e9trage du metteur en sc\u00e8ne de Elle pourrait changer \u00e0 jamais le statut international de Virginie Efira.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, la Bruxelloise encha\u00eene les films comme elle parle en interview. Avec la fr\u00e9n\u00e9sie de ceux qui ont d\u00e9couvert le chocolat sur le tard. D\u00e9but janvier, elle a re\u00e7u <em>Wilfried<\/em> chez elle, hors promo, sur la base d\u2019un simple \u00e9change de mails. Quand on se pointe dans son appartement parisien du quartier de la Bastille d\u00e9cor\u00e9 avec go\u00fbt et sans ostentation, elle est partie acheter des clopes. Niels, son copain, accueille et propose un caf\u00e9. Dans l\u2019entretien qui suit, peut-\u00eatre parce que la pand\u00e9mie lui para\u00eet anxiog\u00e8ne, elle parlera d\u2019elle (un peu), de cin\u00e9ma (beaucoup), de ses r\u00f4les (passionn\u00e9ment). Elle \u00e9voquera \u00e9galement sa pratique du f\u00e9minisme, inspir\u00e9e par la libert\u00e9 de sa m\u00e8re, qui s\u2019exprime par l\u2019exemple plus que par une logique militante.<\/p>\n<p>Bien vite, elle a troqu\u00e9 le \u00ab&#8239;vous&#8239;\u00bb pour le \u00ab&#8239;tu&#8239;\u00bb. L\u2019actrice belgo-fran\u00e7aise donne parfois de longues interviews qui sont une sorte de happening en soi. Elle r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 haute voix, invente des mots, digresse, laisse des phrases en suspension comme Patrick Modiano, \u00e9met des hypoth\u00e8ses pour mieux les r\u00e9futer dans la minute, saute du coq \u00e0 l\u2019\u00e2ne dans un joyeux maelstr\u00f6m de phrases qui s\u2019empilent. \u00ab&#8239;<em>Virginie a une capacit\u00e9 \u00e0 se renouveler, \u00e0 chercher qui est assez bluffante<\/em>, d\u00e9taille la r\u00e9alisatrice Catherine Corsini. <em>Elle est intens\u00e9ment vivante et traque sans arr\u00eat de nouveaux horizons<\/em>. <em>Dans Un amour impossible, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle devait jouer un r\u00f4le qui va de 27 \u00e0 70 ans. On parle d\u2019un personnage dense, \u00e2pre, tout en retenue, complexe et elle lui a donn\u00e9 toute sa force et sa fragilit\u00e9. J\u2019avais confiance en mon choix. J\u2019ai eu peur&nbsp;: \u201cEst-ce que \u00e7a va marcher&#8239;?\u201d Il fallait d\u00e9passer la figure, l\u2019\u00e9corce, mais on fait des films parce qu\u2019on a peur, sinon ce serait ennuyeux<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Longtemps, Virginie Efira a dout\u00e9 de devenir com\u00e9dienne et ce manque de confiance en elle continue de l\u2019escorter. Pour le conjurer, elle ne s\u2019interdit rien, continue d\u2019\u00eatre curieuse et semble dans une qu\u00eate permanente qu\u2019elle ne satisfera sans doute jamais. \u00ab<em> Elle se rappelle d\u2019o\u00f9 elle vient et ne se monte pas la t\u00eate. Elle n\u2019en a rien \u00e0 foutre de son image et marche au coup de c\u0153ur. Elle a un truc de campagnarde mont\u00e9e \u00e0 la capitale comme certains joueurs de province quand ils signent au PSG et qu\u2019ils viennent d\u2019arriver. Quand je l\u2019ai connue, elle a bris\u00e9 la glace tout de suite<\/em>&#8239;\u00bb, rapporte Bastien Viv\u00e8s, l\u2019auteur de BD devenu son ami. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Combien d\u2019actrices ont cette fantaisie, ce c\u00f4t\u00e9 destroy qui peut s\u2019amocher, cette force&#8239;? Je la vois \u00e9voluer entre Deneuve et Signoret, elle en fait r\u00eaver beaucoup<\/em>&#8239;\u00bb, pense savoir Catherine Corsini. L\u2019interview devait durer soixante minutes, elle s\u2019est \u00e9tir\u00e9e durant pr\u00e8s de deux heures et demie. Niels, r\u00e9fugi\u00e9 dans la chambre, a d\u00fb nous d\u00e9tester\u2026<\/p>\n<p><strong>Comment \u00e9tait ton enfance \u00e0 Bruxelles&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Parfois, on sent qu\u2019on est dans un endroit o\u00f9 on ne va pas rester. Pourtant, on y reste, mais on se dit&nbsp;: tiens, il y aura sans doute du mouvement\u2026 C\u2019est ce que j\u2019ai ressenti quand je travaillais \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision en Belgique, quand j\u2019\u00e9tais dans le salon o\u00f9 il y avait des speakerines. Je faisais ma petite \u00e9mission. Je voyais bien que ce n\u2019\u00e9tait ni remarqu\u00e9 ni remarquable, mais que \u00e7a n\u2019allait pas \u00eatre ma vie. Je n\u2019ai jamais ressenti \u00e7a par rapport \u00e0 Schaerbeek ou \u00e0 la Belgique. Cela me semblait \u00eatre le monde quelque part. Je n\u2019ai jamais bien int\u00e9gr\u00e9 l\u2019identit\u00e9 belge. En revanche, plus jeune, je ressentais ce que voulait dire \u00eatre bruxelloise, l\u2019attachement \u00e0 la ville, la conna\u00eetre. Ce n\u2019\u00e9tait pas une enfance berc\u00e9e d\u2019ennui, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t esp\u00e9rant. J\u2019avais quelquefois des inqui\u00e9tudes, mais aussi une forme de joie que je jugeais probablement comme la preuve d\u2019une imb\u00e9cillit\u00e9 ou d\u2019un manque de conscience. Il y avait parfois de la honte \u00e0 \u00eatre joyeuse, mais je l\u2019\u00e9tais quand m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Tu te sentais plus bruxelloise que belge&#8239;?<br \/>\n<\/strong>En Belgique, il y a quelque chose de tellement \u00e9clat\u00e9\u2026 Les gens des capitales sont tr\u00e8s centr\u00e9s. J\u2019ai mis longtemps avant de conna\u00eetre la Wallonie, de sortir. Quand mes parents ont divorc\u00e9, j\u2019ai eu tr\u00e8s rapidement un rapport avec la Flandre parce que ma maman s\u2019est mise avec un Flamand et je vivais avec sept enfants dont trois n\u00e9erlandophones qui ont tr\u00e8s vite appris le fran\u00e7ais. Nous, on est rest\u00e9s sur notre bagage. Tr\u00e8s limit\u00e9, quoi. C\u2019\u00e9tait une autre \u00e9poque aussi, il y avait une mixit\u00e9 \u00e9vidente, on \u00e9tait m\u00e9lang\u00e9s. On ne le remarquait m\u00eame pas. C\u2019\u00e9tait une ville multiculturelle, un m\u00e9lange d\u00e8s l\u2019\u00e9cole primaire publique. Il n\u2019y avait pas cette chose \u00ab&#8239;ghetto\u00efs\u00e9e&#8239;\u00bb comme en France o\u00f9 les \u00e9coles sont en rapport avec le lieu o\u00f9 tu vis. On habitait dans des communes plut\u00f4t pauvres, mais assez jolies. Schaerbeek \u00e9tait comme \u00e7a, tr\u00e8s m\u00e9lang\u00e9. Je connaissais des mots en arabe, en lingala. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9sir de cin\u00e9ma, des parents plut\u00f4t accompagnants.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi r\u00eavais-tu quand tu \u00e9tais gamine&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Il y avait d\u00e9j\u00e0 une sorte d\u2019espi\u00e8glerie que tu prenais pour de grandes aventures, alors que ce n\u2019\u00e9tait pas de grandes aventures, plut\u00f4t la capacit\u00e9 \u00e0 les imaginer, ce qui est d\u00e9j\u00e0 pas mal. J\u2019avais un probl\u00e8me de confiance en moi, un peu basique, normal. Je me souviens avoir rencontr\u00e9, il y a plus de dix ans, une fille avec qui j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qui m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>G\u00e9nial, t\u2019es devenue actrice, tu te souviens que dans la cour de r\u00e9cr\u00e9, tu faisais signer des autographes&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Je ne me rappelle pas du tout ces choses-l\u00e0. Je ne me vois pas du tout dans des d\u00e9lires narcissiques, mais quelqu\u2019un qui fait signer des autographes dans une cour de r\u00e9cr\u00e9ation, c\u2019est quand m\u00eame sp\u00e9cial. Il y avait une fascination pour le cin\u00e9ma et pour une forme de starification \u00e0 l\u2019adolescence. Le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre actrice ne venait pas de la d\u00e9couverte du texte mais d\u2019un fantasme de vie autour. J\u2019avais des parents qui m\u2019emmenaient voir des choses culturelles plut\u00f4t populaires. Dans le bus, j\u2019\u00e9tais avec le groupe qui \u00e9coutait du hip-hop plut\u00f4t qu\u2019avec ceux qui aimaient Nirvana. Je suivais les mecs qui allaient taguer. Quand la musique est arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019adolescence, la techno tout \u00e7a, ce n\u2019\u00e9tait pas du tout mon truc. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler en bo\u00eete, dans un milieu plut\u00f4t musique noire am\u00e9ricaine. L\u00e0, quelqu\u2019un m\u2019a propos\u00e9 d\u2019animer une \u00e9mission musicale avec deux folles \u00e0 tresses qui hurlaient en pr\u00e9sentant les Spice Girls. Putain&#8239;! Je l\u2019ai fait, surtout parce que je me disais que je ne pouvais pas jouer, que c\u2019\u00e9tait impossible pour moi.<\/p>\n<p><strong>Quand tu fais de la t\u00e9l\u00e9, tu as dans l\u2019id\u00e9e de te lancer vers le cin\u00e9ma ensuite&#8239;?<br \/>\n<\/strong>(Ferme.) Ah non, pas du tout. J\u2019ai eu des endroits d\u2019\u00e9garement, mais pas \u00e0 ce point-l\u00e0. Non, non, il y avait d\u00e9j\u00e0 le renoncement parce que (elle d\u00e9tache les mots un \u00e0 un) je voulais \u00eatre actrice de mani\u00e8re absolument certaine depuis tr\u00e8s jeune, un truc tr\u00e8s commun au final. Je peux dire qu\u2019\u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0, les actrices qui m\u2019int\u00e9ressaient, ce n\u2019\u00e9tait pas Delphine Seyrig g\u00e9niale chez Akerman ou Duras, mais Kim Novak, Marilyn Monroe ou Julia Roberts, des incarnations de la f\u00e9minit\u00e9 que j\u2019aime d\u2019ailleurs toujours beaucoup. Enfant, j\u2019ai mont\u00e9 des spectacles \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019aimais \u00eatre sur sc\u00e8ne. Apr\u00e8s, en Belgique ce n\u2019est pas comme s\u2019il y avait une production cin\u00e9matographique hallucinante, on n\u2019est pas Hollywood. Tu entres dans une \u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre en pr\u00e9sentant justement avec une forme de na\u00efvet\u00e9 sympathique Ph\u00e8dre de Racine parce que \u00e7a t\u2019a vraiment touch\u00e9e. Le fait d\u2019avoir 20 ans alors que c\u2019est une femme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr ne te pose pas de probl\u00e8me. J\u2019y suis entr\u00e9e mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur j\u2019\u00e9tais p\u00e9trifi\u00e9e. Je me souviens que des gens se disaient que je devais \u00eatre int\u00e9ressante. Plus tard, j\u2019ai senti dans leurs yeux&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Pas tant que \u00e7a, en fait.<\/em>&#8239;\u00bb Ou alors, c\u2019\u00e9tait moi qui me jugeais. En tout cas, il y avait un probl\u00e8me pour arriver \u00e0 s\u2019ouvrir, \u00e0 livrer quelque chose de soi. Il y avait tout d\u2019un coup des murs que je n\u2019avais pas vus avant. Quand tu as ce d\u00e9sir-l\u00e0 depuis tout le temps, que tu te confrontes au r\u00e9el, c\u2019est comme quelque chose qui t\u2019emp\u00eache, qui te fait d\u00e9gringoler toi-m\u00eame. Du coup, je suis all\u00e9e au conservatoire, dont j\u2019ai r\u00e9ussi l\u2019examen d\u2019entr\u00e9e. Je l\u2019ai quitt\u00e9 pour travailler avec une troupe vraiment obscure.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est \u00e0 cause du regard des autres que tu as eu envie de renoncer&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est difficile de comprendre que tout \u00e0 coup, dans une chose que tu d\u00e9sires ardemment, il y a un blocage qui n\u2019existait pas avant. Il y a des gens qui sont pr\u00eats tr\u00e8s t\u00f4t, qui \u00e0 20 ans peuvent g\u00e9rer par eux-m\u00eames. Toi, tu n\u2019y arrives pas parce que tu ne sais pas bien ce qui te correspond. Tu es encombr\u00e9e par des jugements n\u00e9gatifs. C\u2019est tr\u00e8s narcissique aussi. Je me souviens de sc\u00e8nes o\u00f9 il fallait jouer un moment intime du personnage. Je voyais des \u00e9l\u00e8ves qui inventaient des choses parfois tr\u00e8s impudiques. \u00c7a me terrifiait. Je pr\u00e9f\u00e8re inventer des histoires et surjouer pour ne pas avoir \u00e0 me retrouver l\u00e0-dedans. Je liais le travail d\u2019acteur avec une forme de docilit\u00e9 que je n\u2019arrivais pas \u00e0 avoir ou \u00e0 une forme d\u2019impudeur que je n\u2019arrivais pas \u00e0 assimiler. Il y a peut-\u00eatre simplement le truc de Groucho Marx&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Jamais je ne voudrais faire partie d\u2019un club qui accepterait de m\u2019avoir comme membre.<\/em>&#8239;\u00bb Quand tu sacralises quelque chose, si tu peux le faire, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas si int\u00e9ressant en fait. Je ne comprenais pas ce qu\u2019on me demandait. Je ne sais pas \u00e7a si c\u2019est une question d\u2019\u00e2ge, de maturit\u00e9, d\u2019effroi. Il a fallu que je sois assez \u00e2g\u00e9e pour relativiser, pour avoir conscience d\u2019une existence qui n\u2019est quand m\u00eame pas grand-chose, qui est assez courte et que ce n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s grave de rater au final.<\/p>\n<p><strong>Arr\u00eater la t\u00e9l\u00e9 a-t-il \u00e9t\u00e9 un d\u00e9clic&#8239;?<br \/>\n<\/strong>La t\u00e9l\u00e9, c\u2019\u00e9tait comme si c\u2019\u00e9tait un personnage dont tu fixais les limites. Il y avait un r\u00f4le \u00e0 jouer dans des \u00e9missions de divertissement o\u00f9 tu pouvais essayer de mettre de l\u2019humour, de laisser percevoir quelque chose d\u2019un peu plus large. Il n\u2019y avait pas de travail de recherche et \u00e7a concourait au fait que je n\u2019\u00e9tais pas heureuse. Il y avait quelque chose de l\u2019ordre du travail avec des moments assez joyeux, tout n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9gatif, mais \u00e7a relevait d\u2019un job. Il fallait quitter cette impression-l\u00e0, m\u00eame si je ne savais pas bien ce que je cherchais. \u00c7a marchait fort pour moi quand je suis partie, mais peu importe. Je n\u2019avais pas six enfants \u00e0 nourrir. Je voulais trou-ver un endroit o\u00f9 je comprenais les gens avec qui je travaillais. Il \u00e9tait imp\u00e9ratif de fuir tout discours autour de la m\u00e9nag\u00e8re de moins de 50 ans. Il fallait continuer une trajectoire de recherche et ce d\u00e9sir qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 assouvi. J\u2019avais moins peur. Je faisais La Nouvelle Star, une \u00e9mission pas nulle. Ensuite, j\u2019ai fait un casting pour un film et comme je n\u2019\u00e9tais plus effray\u00e9e, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 prise.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Beaucoup de gens ont tent\u00e9 de me dissuader, genre \u00ab&#8239;<em>des actrices, il y en a combien&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb J\u2019avais une super position d\u2019animatrice t\u00e9l\u00e9, mais \u00e7a ne veut rien dire de rester dans un petit fauteuil confortable. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9vision, je me sentais bien parce que je m\u2019en foutais un peu. Comme dans les rapports de s\u00e9duction o\u00f9, d\u00e8s qu\u2019on tient \u00e0 quelqu\u2019un, on est effray\u00e9 qu\u2019il ne veuille plus de nous. Super&#8239;! On\u00a0croit qu\u2019il y a un pouvoir au fait de s\u2019en foutre et qu\u2019on est plus naturel. J\u2019ai commenc\u00e9 par un petit r\u00f4le dans un film (<em>Le\u00a0Siffleur, 2010)<\/em> et j\u2019ai \u00e9norm\u00e9ment aim\u00e9 la chor\u00e9graphie d\u2019un tournage. Ensuite, gr\u00e2ce \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et \u00e0 la popularit\u00e9 qu\u2019elle procure, on m\u2019a propos\u00e9 des com\u00e9dies romantiques dans lesquelles j\u2019avais des premiers r\u00f4les. Mes person-nages avaient des c\u00f4t\u00e9s un peu nunuches, mais on jouait la com\u00e9die. On parle de films avec des f\u00e9minit\u00e9s un peu d\u00e9faillantes et c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame moteur. Comme j\u2019ai commenc\u00e9 tard, pass\u00e9 30 ans, je n\u2019ai jamais eu non plus \u00e0 jouer l\u2019\u00e9closion de la jeunesse. Les d\u00e9clics se sont enclench\u00e9s peu \u00e0 peu. Tu fais des films, c\u2019est tr\u00e8s exaltant mais apr\u00e8s se pose la question&nbsp;: de quel film parle-t-on&#8239;? Si c\u2019est pour entendre les m\u00eames choses dont on m\u2019a rebattu les oreilles \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, genre \u00ab<em> il ne faut pas que le personnage soit segmentant<\/em>&#8239;\u00bb, cela va vite devenir emmerdant. Tu te demandes comment \u00e9voluer\u2026 comment t\u2019orienter, quoi.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 partir de 2016, tu commences \u00e0 tourner dans d\u2019autres choses que des com\u00e9dies romantiques, \u00e0 avoir le choix.<br \/>\n<\/strong>Petit \u00e0 petit j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre moins en regard sur moi-m\u00eame et \u00e0 assimiler d\u2019autres mots que \u00ab&#8239;docilit\u00e9&#8239;\u00bb ou \u00ab&#8239;impudeur&#8239;\u00bb. C\u2019est un long travail qui commence comme le d\u00e9but d\u2019une psychanalyse. On commence \u00e0 avoir moins peur de soi, on s\u2019ouvre \u00e0 d\u2019autres horizons. Les\u00a0choses changent. Tout le monde l\u2019a per\u00e7u dans <em>Victoria<\/em>, le film de Justine Triet (2016). Gr\u00e2ce \u00e0 la rencontre que j\u2019ai eue avec cette fille, des choses qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9es en moi ont pu exister dans un r\u00e9el travail de collaboration, d\u2019un rapport au metteur en sc\u00e8ne qui est tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce que j\u2019avais ressenti jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Comment choisis-tu un film&#8239;? Sur les films pr\u00e9c\u00e9dents du r\u00e9alisateur ou de la r\u00e9alisatrice&#8239;? Sur sa fa\u00e7on de filmer&#8239;? Pour le sc\u00e9nario&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Les deux premiers crit\u00e8res, plus que le sc\u00e9nario. Cela dit, j\u2019aime faire des premiers films m\u00eame si tu n\u2019as pas toujours une id\u00e9e de comment quelqu\u2019un va mettre en sc\u00e8ne. J\u2019admire surtout des cin\u00e9astes de l\u2019image. Tout passe par l\u2019image. Si c\u2019est juste pour filmer un sc\u00e9nario, quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat&#8239;? Quand tu travailles avec Paul Verhoeven, c\u2019est facile, il a tout fait. Il poss\u00e8de la filmographie la plus extraordinaire. Il sait mettre en images et en plus, son sc\u00e9nario est foisonnant. La connexion avec un metteur en sc\u00e8ne rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9change, de la compr\u00e9hension mais aussi d\u2019\u00eatre, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas tr\u00e8s dans l\u2019air du temps ce que je vais dire, au service de\u2026 L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre un instrument ne me d\u00e9range pas. Si tu as confiance en toi et en ce que tu peux livrer, pour-quoi pas&#8239;? Dans une incarnation, il arrive que des choses mutent vers une autre forme, qu\u2019elles nous \u00e9chappent et que le metteur en sc\u00e8ne se retrouve face \u00e0 un acteur qui prend un tournant, et qu\u2019il rajuste son film en fonction de ce qui lui est propos\u00e9. Une fois que je n\u2019ai plus eu peur, que j\u2019ai pass\u00e9 moins de temps \u00e0 me m\u00e9sestimer, j\u2019ai pu me sentir bien avec les r\u00e9alisateurs.<\/p>\n<p><strong>Aujourd\u2019hui, tu sembles faire l\u2019unanimit\u00e9, de la critique la plus pointue jusqu\u2019aux m\u00e9dias mainstream\u2026<br \/>\n<\/strong>Peut-\u00eatre parce que ce truc est faux. Je ne suis pas s\u00fbre que ce grand ensemble existe vraiment. Avant, j\u2019avais vraiment un complexe int\u00e9gr\u00e9, plus que belge, provincial. Quand j\u2019arrive \u00e0 Paris, je dois avoir 26, 27 ans. J\u2019ai eu une vie au pr\u00e9alable, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e \u00e0 20 ans en Belgique. C\u00e9libataire \u00e0 Paris la nuit, le rapport aux hommes est vraiment diff\u00e9rent, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il faut \u00eatre tr\u00e8s robuste. Moi je suis une blonde \u00e0 extensions qui fait des \u00e9missions de divertissement, mais qui tombe amoureuse d\u2019un acteur de cin\u00e9ma d\u2019auteur. D\u00e9j\u00e0, le truc s\u2019av\u00e8re un peu bizarre mais gr\u00e2ce \u00e0 la nuit, j\u2019ai ador\u00e9. C\u2019\u00e9tait un peu comme un r\u00f4le \u00e0 jouer. Maintenant, je n\u2019ai plus honte du tout. Je voyais bien que certaines personnes \u00e9taient un peu ferm\u00e9es et la nuit permettait de rencontrer des personnes qui venaient d\u2019autres milieux. J\u2019arrive d\u2019une culture populaire. Alors je lisais <em>Les Inrocks<\/em>, <em>Lib\u00e9<\/em>, je regardais le film et je n\u2019\u00e9tais pas du m\u00eame avis. Niels (Schneider, son copain, le gars qui offre le caf\u00e9) n\u2019a jamais eu \u00e7a. C\u2019\u00e9tait comme si j\u2019avais quelque chose \u00e0 attraper d\u2019un esprit. Je fr\u00e9quentais des branch\u00e9s qui n\u2019\u00e9taient pas ceux qui allaient forc\u00e9ment m\u2019accepter le plus. Tout \u00e7a passe par des choses tr\u00e8s superficielles comme les v\u00eatements, le go\u00fbt musical, le statut. C\u2019est plus monarchique qu\u2019en Belgique. \u00c0 Paris, il y a une esp\u00e8ce d\u2019aristocratie du go\u00fbt. Cette reconnaissance est pass\u00e9e par le travail avec Justine Triet. Comme c\u2019est un esprit libre, elle n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 utiliser une com\u00e9dienne \u00e0 contre-emploi ni quelqu\u2019un qui a exactement le m\u00eame parcours qu\u2019elle. Pourtant, je suis int\u00e9ress\u00e9e par les m\u00eames choses qu\u2019elle alors qu\u2019elle vient des Beaux-Arts et moi de M6. En fait, on avait une culture commune.<\/p>\n<p><strong>Tu incarnes souvent des femmes en prise avec l\u2019\u00e9poque. Est-ce que tu t\u2019imagines tourner avec des cin\u00e9astes plus formels, moins narratifs comme Leos Carax, Claire Denis, Philippe Garrel, Yann Gonzalez\u2026<br \/>\n<\/strong>J\u2019aime terriblement ce cin\u00e9ma-l\u00e0. L\u2019obsession de la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9aliste n\u2019est pas du tout une question pour moi, m\u00eame si elle peut \u00eatre int\u00e9ressante. Il y a plein de gens qui font un travail de recherche dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais. Apr\u00e8s, si Carax, par exemple\u2026 Je me souviens qu\u2019apr\u00e8s Victoria, j\u2019ai re\u00e7u un SMS plut\u00f4t sympathique sign\u00e9 LC. Du coup, je lui r\u00e9ponds deux jours plus tard&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>LC&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb C\u2019\u00e9tait Carax. J\u2019ai failli tomber \u00e0 la renverse. On s\u2019est donn\u00e9 rendez-vous dans un caf\u00e9 du XXe\u00a0arrondissement. Au d\u00e9but, j\u2019ai demand\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Et donc vous existez&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Il m\u2019a r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Parfois.<\/em>&#8239;\u00bb Tout le reste de l\u2019\u00e9change, si je devais le r\u00e9sumer, tenait \u00e0 quelque chose comme&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Vous faites encore des films&#8239;? \u00c0 quoi \u00e7a sert de continuer \u00e0 faire des films&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb J\u2019\u00e9tais heureuse de le rencontrer m\u00eame sans l\u2019id\u00e9e d\u2019un film derri\u00e8re. On n\u2019a pas toujours une grande conscience de l\u2019image qu\u2019on projette. La solidit\u00e9 physique que je peux avoir, une forme de bonhomie ou je ne sais quoi d\u2019autre, \u00e7a inspire aussi quelque chose de la Belgique.<\/p>\n<p><strong>Comment composes-tu un personnage&#8239;? Par quoi commences-tu&nbsp;: le costume, la voix, la fa\u00e7on de se mouvoir&#8239;?<br \/>\n<\/strong>De temps \u00e0 autre, tu as conscience des diff\u00e9rentes strates du r\u00f4le, parfois non. Cela vient dans une sorte de visualisation ext\u00e9rieure nourrie peut-\u00eatre par d\u2019autres images, actrices ou personnages. Je suis souvent une \u00e9ponge sur un tournage. J\u2019ai tendance \u00e0 prendre des choses \u00e0 la r\u00e9alisatrice quand je travaille avec une femme. Apr\u00e8s, tout est dans une forme d\u2019incarnation. Sur Benedetta, mon personnage est une nonne, mystique, poss\u00e9d\u00e9e. Ses crises sont comme un instrument politique et de pouvoir. En m\u00eame temps, elle d\u00e9couvre assez tard le plaisir physique. C\u2019\u00e9tait quelque chose d\u2019assez \u00e9loign\u00e9 de mon v\u00e9cu et de ma sensibilit\u00e9\u2026 Quand j\u2019ai parl\u00e9 \u00e0 Paul Verhoeven de la pr\u00e9paration, il m\u2019a juste r\u00e9pondu&nbsp;: <em>You know what you must do<\/em>. L\u00e0 c\u2019est toi qui prends le r\u00f4le en charge. Lui le cin\u00e9aste de la religion, du sexe, de la violence, mais aussi de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, te laisse toute latitude. Tu fais presque un travail de pr\u00e9paration en parall\u00e8le du r\u00e9alisateur. Avec d\u2019autres, cela passe par le costume, par une d\u00e9marche, un texte. Le plus int\u00e9ressant, c\u2019est la forme de travail c\u00e9r\u00e9bral qui pr\u00e9c\u00e8de. On essaie de trouver au pr\u00e9alable une forme de coh\u00e9rence et apr\u00e8s on essaie de la perdre parce que le cerveau n\u2019est pas le bon guide. Ce qui est majeur, c\u2019est que c\u2019est myst\u00e9rieux. Au bout du compte, on ne sait pas bien. Tu fais quelque chose, tu y mets ton c\u0153ur, tes tripes, et des gens vont peut-\u00eatre trouver \u00e7a navrant.<\/p>\n<p><strong>Tu t\u2019imagines tourner en anglais&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Si je dois \u00eatre lucide et tourner une sc\u00e8ne dans la demi-heure, il y a des gens qui risqueraient de ne pas comprendre. \u00c7a, c\u2019est certain. Tu veux un verre&#8239;? (Sa voix se perd dans la cuisine&#8239;; elle ram\u00e8ne un gorgeon de vin blanc.) J\u2019ai pris des cours d\u2019abord pour r\u00e9pondre aux interviews que je fais en anglais. Parfois on te demande&nbsp;: <em>What do you think about Roman Polanski<\/em>&#8239;? D\u00e9j\u00e0 en fran\u00e7ais, t\u2019es dans la merde, alors en anglais, c\u2019est vraiment la fin du monde\u2026<\/p>\n<p><strong>Il y a en Belgique bon nombre de r\u00e9alisateurs int\u00e9ressants&nbsp;: Joachim Lafosse, Bouli Lanners, Felix Van Groeningen (\u00ab&#8239;<em>Alabama Monroe<\/em>&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;<em>Belgica<\/em>&#8239;\u00bb), Micha\u00ebl R. Roskam <\/strong><strong>(\u00ab&#8239;<em>Rundskop<\/em>&#8239;\u00bb), Adil El Arbi et Bilall Fallah (\u00ab&#8239;<em>Black<\/em>&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;<em>Patser<\/em> ), plus \u00e9videmment les fr\u00e8res Dardenne. Except\u00e9 Lafosse, pourquoi ne tournes-tu pas avec eux&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je ne sollicite pas les metteurs en sc\u00e8ne. Je ne me vois pas t\u00e9l\u00e9phoner et dire&nbsp;: Salut les fr\u00e8res, je voudrais bien tourner avec vous. Je n\u2019oserais pas, m\u00eame si j\u2019aimerais bien\u2026 Cette \u00e9mergence vient des Dardenne, au d\u00e9part, qui doivent en \u00eatre \u00e0 leur dix-huiti\u00e8me Palme d\u2019or. Apr\u00e8s, il y a toute une veine du cin\u00e9ma flamand. Alabama Monroe a eu un certain retentissement. Je ne dirais pas qu\u2019il y a une image n\u00e9erlandophone et une autre francophone, mais ce sont quand m\u00eame des cin\u00e9matographies tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Les\u00a0acteurs flamands sont assez d\u00e9ments. Le\u00a0fait de ne pas avoir le poids de la Nouvelle Vague, de Renoir, de qui tu veux, de Balzac, de Victor Hugo, des Lumi\u00e8res, de la R\u00e9volution, fait en sorte qu\u2019il y a des chemins d\u2019ironie, de recherche vraiment autres en Belgique. Il y a une identit\u00e9 forte et puissante, malgr\u00e9 une \u00e9conomie tr\u00e8s petite issue d\u2019un pays qui est divis\u00e9 en deux.<\/p>\n<p><strong>Depuis 2010, tu as particip\u00e9 \u00e0 une trentaine de films. D\u2019autres sont en pr\u00e9paration. Ne tournes-tu pas trop&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Avant tout, j\u2019aime profond\u00e9ment tourner des films. On me le reproche toujours un peu. Je me fais la r\u00e9flexion \u00e0 propos de certains acteurs et d\u2019un coup, je me dis&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu t\u2019es vue toi&#8239;? Tu tournes trois, quatre films par an<\/em>.&#8239;\u00bb Puisque je ne peux plus trop vivre de premi\u00e8res fois vu mon \u00e2ge, je me dis que c\u2019est la derni\u00e8re fois, que je n\u2019ai pas beaucoup de temps.<\/p>\n<p><strong>Quel est ton rapport au f\u00e9minisme&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Il y a des choses, parce qu\u2019elles sont nomm\u00e9es, sorties de l\u2019exp\u00e9rience personnelle pour \u00eatre rendues collectives, qui ne font plus partie de l\u2019intime et deviennent plus visibles. Il y a eu une \u00e9poque pas si lointaine o\u00f9 j\u2019ai rencontr\u00e9 une productrice qui m\u2019a dit, lors du premier rendez-vous&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je te rassure, je ne suis pas f\u00e9ministe<\/em>.&#8239;\u00bb J\u2019avais trouv\u00e9 \u00e7a tr\u00e8s suspect. Je n\u2019\u00e9tais pas forc\u00e9ment militante, mais je m\u2019interrogeais. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9vision, parfois, on me disait&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Faut pas que tu sois trop dr\u00f4le, \u00e7a passe mieux chez un homme<\/em>.&#8239;\u00bb Des trucs un peu bizarres que tu ne peux pas ne pas entendre. Je ne sais pas pourquoi je te donne cet exemple, mais j\u2019avais une notion f\u00e9ministe qui \u00e9tait comme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des choses. Ma m\u00e8re \u2014&nbsp;par les libert\u00e9s qu\u2019elle a prises \u2014&nbsp;a \u00e9t\u00e9 un bon exemple. Apr\u00e8s il y a l\u2019id\u00e9e de comment se d\u00e9faire d\u2019une forme de culpabilit\u00e9 ancestrale, ne pas se sentir coupable de ses d\u00e9sirs, quels qu\u2019ils soient. C\u2019est un f\u00e9minisme tr\u00e8s r\u00e9duit mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 quelque chose. Heureusement que par le fait de commencer un peu tard \u2014&nbsp;pas vieille, mais un peu tard \u2014&nbsp;et d\u2019avoir un moteur comique, je n\u2019ai jamais eu \u00e0 jouer des choses trop st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, \u00e0 part au d\u00e9but. Dans les com\u00e9dies romantiques, le statut que tu vas avoir c\u2019est la femme qu\u2019on va aimer et \u00e0 cette \u00e9poque (les ann\u00e9es 2010), il y avait encore le truc de la fille pas agressive sexuellement, intelligente, mais pas s\u00fbre d\u2019elle. Tu sens \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de toi qu\u2019il y a quelque chose qui ne va pas. Je pourrais jouer une femme totalement \u00ab&#8239;<em>esclavagis\u00e9e<\/em>&#8239;\u00bb par un homme et me sentir tr\u00e8s f\u00e9ministe. Je me souviens d\u2019un film qui pulv\u00e9risait les clich\u00e9s du test de Bechdel<sup>1<\/sup> o\u00f9 des filles buvaient du vin blanc sur un canap\u00e9 et parlaient de mecs. L\u2019une d\u2019elles me demandait&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Cela fait six mois que vous \u00eates tous les deux et vous n\u2019avez pas encore couch\u00e9 ensemble&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb et je r\u00e9pondais&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Non, pour une fois qu\u2019un homme prend le temps de me conna\u00eetre et me respecte<\/em>.&#8239;\u00bb En mon for int\u00e9rieur, je bouillais&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je vais crever de dire cette phrase.<\/em>&#8239;\u00bb D\u2019un coup, je suis all\u00e9 voir le r\u00e9alisateur en lui disant&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Donc pour toi, l\u2019abstinence c\u2019est le respect&#8239;? S\u2019il y va, il n\u2019y a plus de respect&#8239;? C\u2019est tr\u00e8s moderne\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Je ne vais pas pouvoir \u00eatre dans des films o\u00f9 la pens\u00e9e m\u00eame du film va poser tous les diktats dont j\u2019essaie de me d\u00e9faire dans ma vie. J\u2019essaie d\u2019\u00e9viter les clich\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Comment expliquer que les com\u00e9diens belges semblent garder un certain recul par rapport au cin\u00e9ma, au contraire de leurs homologues fran\u00e7ais&#8239;?<br \/>\n<\/strong>On a du mal \u00e0 se prendre au s\u00e9rieux. Pour nous, rien n\u2019est grave. On ne s\u2019envisage pas. On a un rapport concret, enracin\u00e9 aux choses. Je trouve les acteurs belges tr\u00e8s \u00ab<em> plant\u00e9s dans le corps<\/em>&#8239;\u00bb, chez les hommes de mani\u00e8re \u00e9vidente. On sent que les femmes, moi comme toutes les autres actrices belges, sauf des exceptions comme Yolande Moreau, ont perdu leur accent. Pas du tout dans une volont\u00e9 de faire&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Attention moi je ne suis pas belge<\/em>&#8239;\u00bb. \u00c7a se fait naturellement alors que Bouli Lanners, Beno\u00eet Poelvoorde, Fran\u00e7ois Damiens, mais pas J\u00e9r\u00e9mie Renier, ont une identit\u00e9 belge \u00e9vidente. Tout de suite, j\u2019ai trouv\u00e9 une distance pour ne pas prendre trop au s\u00e9rieux la hi\u00e9rarchie, toutes les histoires autour du cin\u00e9ma, la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Ce n\u2019est pas culturel chez nous. Tu ne peux pas vraiment croire que tu es Marie-Antoinette, quoi. La qualit\u00e9 qu\u2019on me pr\u00eate le plus souvent, c\u2019est d\u2019\u00eatre rest\u00e9e simple. Franchement, je me disais&nbsp;: c\u2019est quoi cette qualit\u00e9&#8239;? Je pr\u00e9f\u00e9rerais \u00eatre tr\u00e8s dangereuse, qu\u2019on ait peur de moi. Il suffit que je sois un peu fatigu\u00e9e ou que je picole un peu\u2026 \u00c7a aussi, c\u2019est tr\u00e8s belge, cette capacit\u00e9 \u00e0 encaisser. Quand je suis arriv\u00e9e en France, je voyais des filles qui buvaient trois coupes de champagne et qui disaient&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Houlala, je suis\u2026<\/em>&#8239;\u00bb C\u2019est un truc de petite nature. Je ne dis pas que la Belgique est un pays d\u2019ivrognes, mais bon, \u00e7a boit quand m\u00eame bien.<\/p>\n<p><strong>Il y a beaucoup d\u2019acteurs belges venus du comique qui endossent des r\u00f4les dramatiques dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Incontestablement, c\u2019est Poelvoorde la figure populaire qui a ouvert la voie. Il y a l\u2019acteur, mais aussi l\u2019acteur en dehors du tournage, ce qu\u2019on conna\u00eet de lui\u2026 C\u2019est une des choses que je pr\u00e9f\u00e8re chez les Am\u00e9ricains, il y a de grands comi ques comme Adam Sandler, Jim Carrey, Robin Williams qui incarnent des r\u00f4les drama-tiques, cela me touche infiniment. Poelvoorde, il ne faut pas beaucoup de temps pour voir la profonde m\u00e9lancolie existentielle qui l\u2019habite ainsi que toute la pudeur qui sommeille en Fran\u00e7ois (Damiens). \u00c0 un moment, je faisais aussi ce m\u00e9tier pour les rencontrer. C\u2019est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous, c\u2019\u00e9tait un truc incroyable, puis quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Beno\u00eet Poelvoorde, il y a eu toute une p\u00e9riode de ma vie o\u00f9 je ne voulais jamais le l\u00e2cher, m\u00eame si ce n\u2019est pas toujours quelqu\u2019un de facile.<\/p>\n<p><strong>Les actrices sont souvent auscult\u00e9es sous toutes les coutures. Comment g\u00e9rer ce rapport permanent \u00e0 sa propre image&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Un peu comme si c\u2019\u00e9tait une fable. Apr\u00e8s <em>Victoria,<\/em> qui \u00e9tait s\u00e9lectionn\u00e9 au festival de Cannes, c\u2019est comme si j\u2019\u00e9tais pass\u00e9e des \u00e9gouts \u00e0 Gena Rowlands. Lorsque j\u2019\u00e9tais dans les \u00e9gouts, pour ne pas d\u00e9p\u00e9rir, je savais que ce n\u2019\u00e9tait pas vrai. Je n\u2019\u00e9tais pas une grosse nulle. Du coup, quand on m\u2019a dit que j\u2019\u00e9tais g\u00e9niale, ce n\u2019\u00e9tait pas vrai non plus. C\u2019est une fiction, en fait. D\u2019ailleurs, tu le vois bien dans la r\u00e9sonance que \u00e7a a sur toi. Faut pas croire que tu es plus forte que cette chose-l\u00e0. Forc\u00e9ment \u00e7a envahit. Le mieux, c\u2019est de fr\u00e9quenter des gens qui ne mettent pas l\u2019image, le cin\u00e9ma au centre de tout. \u00c7a permet de relativiser, mais \u00e7a ne veut pas dire que tu n\u2019y es pas sensible. Il y a des gens qui sont imper-m\u00e9ables au regard des autres dans un m\u00e9lange de non-culpabilit\u00e9 et de libert\u00e9, je ne sais pas si c\u2019est enviable ou non. Difficile d\u2019\u00eatre \u00e9tanche. Je suis peut-\u00eatre pr\u00e9tentieuse&nbsp;: je me dis que si je ne suis plus connue, \u00e7a ne me manquera pas du tout, mais qu\u2019est-ce que j\u2019en sais finalement&#8239;? Peut-\u00eatre que je chercherais absolument \u00e0 exister.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De son enfance \u00e0 Schaerbeek et Molenbeek jusqu\u2019aux marches du festival de Cannes, du f\u00e9minisme post-MeToo \u00e0 sa fa\u00e7on de construire un r\u00f4le, de son admiration pour Beno\u00eet Poelvoorde \u00e0 son rapport avec la Flandre, Virginie Efira retrace son itin\u00e9raire \u00e9tonnant, qui l\u2019a vue quitter Bruxelles et gagner Paris. 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