{"id":472,"date":"2021-03-18T15:32:55","date_gmt":"2021-03-18T14:32:55","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/jacqueline-aubenas-la-vieille-dame-de-flagey\/"},"modified":"2023-10-30T21:04:54","modified_gmt":"2023-10-30T20:04:54","slug":"jacqueline-aubenas-la-vieille-dame-de-flagey","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/jacqueline-aubenas-la-vieille-dame-de-flagey\/","title":{"rendered":"Jacqueline Aubenas&nbsp;: \u00ab&#8239;\u00c0 Bruxelles, j\u2019ai vu s\u2019installer le d\u00e9sastre&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Toulousaine d\u2019origine, Jacqueline Aubenas a d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Bruxelles en 1962. En plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, cette ancienne professeure de cin\u00e9ma a connu la deuxi\u00e8me vague du f\u00e9minisme, la bruxellisation forcen\u00e9e, la qu\u00eate d\u2019autonomie politique de la capitale et la disparition des meilleurs marchands de cigares. Figure importante du f\u00e9minisme bruxellois des ann\u00e9es 1970, m\u00e8re de la journaliste fran\u00e7aise Florence Aubenas, elle ne quitterait la capitale belge pour rien au monde, malgr\u00e9 ses laideurs et ses maladies. Et ses trous qu\u2019on ne rebouche jamais.<\/p>\n<p>Jacqueline Aubenas vit \u00e0 Bruxelles depuis soixante ans, mais il reste chez elle une empreinte fran\u00e7aise. Ses phrases extr\u00eamement construites, envelopp\u00e9es, \u00e0 la limite de l\u2019emphase. Son appartement haussmannien o\u00f9 repose la biblioth\u00e8que d\u2019une vie, et dans lequel cette petite dame se d\u00e9place agilement en jupe et chemise longues. M\u00eame le principal d\u00e9faut qu\u2019elle trouve \u00e0 son quartier bien-aim\u00e9, celui de Flagey \u00e0 Ixelles, t\u00e9moigne de ce pedigree\u00a0\u2013&nbsp;et le lecteur nous pardonnera le clich\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>C\u2019est un quartier tr\u00e8s agr\u00e9able \u00e0 vivre, mais quand vous voulez un morceau de pain, il faut courir au diable.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Avant Bruxelles, c\u2019\u00e9tait un peu Paris, et beaucoup Toulouse, o\u00f9 Jacqueline Aubenas a grandi et \u00e9tudi\u00e9 le droit. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai connu une enfance extr\u00eamement heureuse, ensoleill\u00e9e, d\u00e9licieuse, rigolote<\/em>&#8239;\u00bb, classifie-t-elle. \u00c0 22 ans, elle \u00ab&#8239;monte&#8239;\u00bb \u00e0 Bruxelles pour suivre son mari qui int\u00e8gre la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Presque au m\u00eame \u00e2ge, sa fille Florence \u00ab&#8239;descendra&#8239;\u00bb \u00e0 Paris, o\u00f9 elle m\u00e8nera une grande carri\u00e8re de journaliste&#8239;; son nom reste fortement associ\u00e9 \u00e0 la prise d\u2019otages dont elle fut victime \u00e0 Bagdad en 2005, tenue prisonni\u00e8re par des ravisseurs sunnites pendant cinq mois. En Belgique, Jacqueline enseigne l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique \u00e0 l\u2019Insas et l\u2019ULB. Elle observe Bruxelles \u00e9voluer. Ses viaducs se dresser sur leurs pattes de b\u00e9ton, ses tunnels creuser des galeries embouteill\u00e9es. Une partie de son patrimoine finir \u00e0 l\u2019abattoir. Son quartier europ\u00e9en pousser dans un enclos. Ses nationalit\u00e9s se multiplier, les processions de chefs d\u2019\u00c9tat la traverser de Zaventem \u00e0 Schuman. Elle cr\u00e9e plusieurs magazines f\u00e9ministes, m\u00e8ne la fronde contre le patriarcat, devient l\u2019une des figures majeures du f\u00e9minisme bruxellois des ann\u00e9es 1970. Elle manifeste dans les rues de Namur pour le droit \u00e0 l\u2019avortement aux c\u00f4t\u00e9s du docteur Willy Peers en 1973. Cinq ans plus tard, elle se rend \u00e0 Aix-en-Provence pour assister au premier proc\u00e8s pour viol dont les victimes sont deux jeunes Belges, Anne Tonglet et Araceli Castellano. \u00ab&#8239;<em>On \u00e9tait l\u00e0 o\u00f9 il fallait \u00eatre, pourvu qu\u2019on soit entendues<\/em>&#8239;\u00bb, r\u00e9sume la militante \u00e0 la retraite.<\/p>\n<p>Le photographe de Wilfried arrive. Jacqueline Aubenas se cabre. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est normal, la plupart des gens n\u2019aiment pas \u00eatre pris en photo\u00a0<\/em>\u00bb, hasarde-t-on. \u00ab<em>\u00a0Moi, ce n\u2019est pas que je n\u2019aime pas, c\u2019est que je d\u00e9teste.<\/em>&#8239;\u00bb Elle s\u2019empare d\u2019un cigare Montecristo n\u00b03, de loin son esp\u00e8ce pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, qu\u2019elle ach\u00e8te au Sablon depuis la nuit des temps. Elle se d\u00e9tend. \u00ab&#8239;<em>On n\u2019est pas habitu\u00e9 \u00e0 voir une femme avec un cigare, hein\u2026\u00a0<\/em>\u00bb s\u2019amuse-t-elle. \u00ab&#8239;<em>Mais si les hommes le fument, pourquoi pas les femmes&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><strong>Durant le premier confinement, vous avez publi\u00e9 un texte sur le site du \u00ab&#8239;Vif\/L\u2019Express&#8239;\u00bb \u00e0 propos de cette p\u00e9riode tr\u00e8s sp\u00e9ciale. Vous disiez&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019avais une vie un peu banale et tristounette de vieille dame et voil\u00e0 cette envie de penser le monde [&#8230;] d\u2019imaginer la vie future.&#8239;\u00bb \u00c7a fait maintenant un an que nous sommes plus ou moins assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence. Cette envie persiste-t-elle&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Bien s\u00fbr. Ne plus s\u2019occuper du monde, \u00e7a \u00e9quivaut \u00e0 mourir. Tant que je suis vivante, j\u2019ai envie de savoir ce qui se passe autour de moi. On ne vit pas seule, mais avec tout ce qu\u2019on ressent, tout ce qu\u2019on voit. Le monde est formidablement dangereux, mais aussi formidablement int\u00e9ressant.<\/p>\n<p><strong>Lorsque vous regardez la ville depuis votre balcon, vous la r\u00eavez parfois en mieux&#8239;?<br \/>\n<\/strong>De mon balcon, qu\u2019est-ce que je vois&#8239;? Des arbres, une superbe abbaye\u2026<\/p>\n<p><strong>Mais derri\u00e8re \u00e7a\u2026<br \/>\n<\/strong>Oui, il y a la tour ITT, qui a \u00e9t\u00e9 un scandale financier \u00e0 Bruxelles. Il y avait un d\u00e9licieux petit h\u00f4tel de ma\u00eetre, mais Vanden Boeynants (<em>l\u2019\u00e9chevin des Travaux publics \u00e0 l\u2019\u00e9poque<\/em>) a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le remplacer par cette tour. Il n\u2019avait pas le droit, c\u2019est beaucoup trop haut, beaucoup trop moche. Th\u00e9oriquement il devait enlever une dizaine d\u2019\u00e9tages, il ne l\u2019a jamais fait, on lui a donn\u00e9 une petite amende d\u00e9risoire en regard de tous les pots de vin qu\u2019il a touch\u00e9s, et sa tour est toujours l\u00e0. Bruxelles s\u2019est jet\u00e9e \u00e0 corps perdu dans le moche architectural. Regardez comme le centre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9figur\u00e9, soi-disant pour faire une ville pi\u00e9tonne. Pi\u00e9tonne pour qui&#8239;? Plus personne n\u2019y passe, les magasins sont ruin\u00e9s\u2026 Je crois que le monde irait mieux si on interrogeait les gens. Oui, si j\u2019avais un souhait \u00e0 faire, ce serait celui de la d\u00e9mocratie participative. Pas la d\u00e9mocratie de deux ou trois cravat\u00e9s qui d\u00e9cident autour d\u2019une table de fermer cette rue, creuser un trou, b\u00e2tir un immeuble\u2026 Bruxelles est une ville qui adore faire des trous qu\u2019on ne rebouche jamais. Non, il faut parler aux gens&#8239;! La mati\u00e8re humaine, c\u2019est le terreau du monde.<\/p>\n<p><strong>Lorsque vous posez vos valises \u00e0 Bruxelles, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu \u00e0 Toulouse et \u00e0 Paris, quelle est votre premi\u00e8re impression&#8239;? On sait la r\u00e9putation de la capitale belge nettement moins romantique que celle de la Ville Lumi\u00e8re.<br \/>\n<\/strong>Bruxelles n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 structur\u00e9e, architecturalement, par un pouvoir fort et cr\u00e9ateur. Il n\u2019y a pas l\u2019\u00e9rection imp\u00e9riale de Rome, l\u2019\u00e9rection royale de Paris\u2026 Donc Bruxelles c\u2019est du bric et du broc, et c\u2019est surtout une ville massacr\u00e9e dans les ann\u00e9es 1970, cisaill\u00e9e, ouverte, presque fusill\u00e9e par ses autoroutes urbaines.<\/p>\n<p><strong>Ce qu\u2019on appellera la \u00ab&#8239;bruxellisation&#8239;\u00bb. Vous, vous arrivez un peu avant, en fait.<br \/>\n<\/strong>Oui, j\u2019ai vu s\u2019installer le d\u00e9sastre, j\u2019ai vu la destruction de la Maison du peuple de Victor Horta (en 1965), cette arrogance urbanistique men\u00e9e par des politiciens dont la culture ne me semblait pas \u00e9vidente et qui persistaient dans leurs erreurs. La Maison du peuple, c\u2019est un crime urbanistique. Je regarde Bruxelles comme une ville moche, int\u00e9ressante, bienveillante, une ville o\u00f9 il fait bon vivre, et une ville malade, malade de ses architectes, de ses politiques. C\u2019est donc une ville d\u00e9truite et r\u00e9sistante, car Bruxelles r\u00e9siste. Il reste des morceaux extr\u00eamement int\u00e9ressants. C\u2019est comme un puzzle, elle est morcel\u00e9e, ab\u00eem\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Mais donc, quand vous arrivez \u00e0 Bruxelles, quel sentiment vous domine-t-il&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Un sentiment d\u2019exil et de perte. \u00c0 Toulouse, j\u2019\u00e9tais int\u00e9gr\u00e9e, j\u2019avais tous mes amis, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 une \u00e9tudiante heureuse, et puis brusquement je me retrouve ailleurs, d\u00e9munie d\u2019un environne-ment amical et affectueux. Certes j\u2019avais un mari, mais \u00e7a ne fait pas une soci\u00e9t\u00e9 totale. Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Bruxelles, les st\u00e9r\u00e9otypes v\u00e9hicul\u00e9s par les Fran\u00e7ais \u00e9taient terrifiants, ils trouvaient que c\u2019\u00e9tait \u00e9videmment moins bien qu\u2019en France, et comment je vais faire pour trouver mon magasin Chanel, et pourquoi il n\u2019y a pas de camembert, et o\u00f9 est mon saucisson pr\u00e9f\u00e9r\u00e9&#8239;? J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a absurde et \u00e9touffant, et je me suis dit&nbsp;: je suis en Belgique, donc il faut que je vive en Belgique. \u00c0 Bruxelles, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement accueillie, entour\u00e9e. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 et je suis heureuse ici. J\u2019aime Bruxelles. Je n\u2019en partirais pas.<\/p>\n<p><strong>Avec un mari \u00e0 la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne, vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 impr\u00e9gn\u00e9e du caract\u00e8re international de Bruxelles, la Babylone <\/strong><br \/>\n<strong>des temps modernes.<br \/>\n<\/strong>Ce cosmopolitisme existe et est une b\u00e9n\u00e9diction, mais tr\u00e8s vite il s\u2019enferme dans le communautarisme. Vous me direz, New York c\u2019est pareil, avec Chinatown, Little Italy\u2026 Ici, les m\u00e9langes sont rares. Les Europ\u00e9ens restent entre eux, dans leur quartier, sans m\u00eame se m\u00ealer aux autres nationalit\u00e9s europ\u00e9ennes. Moi, je suis sortie de \u00e7a. Je ne veux pas \u00eatre coinc\u00e9e dans un drapeau inutile. Je suis en Belgique, je vis avec les Belges, ma ville c\u2019est Bruxelles, du coup je n\u2019ai plus du tout cette perception de \u00ab&#8239;je ne suis pas belge&#8239;\u00bb, je m\u2019en fiche compl\u00e8tement&#8239;!<\/p>\n<p><strong>Vous vous dites bruxelloise en premier lieu&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je crois que maintenant je le dirais. J\u2019aime profond\u00e9ment Bruxelles. Chacun se fait son petit circuit, son village int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. J\u2019aime beaucoup mon quartier, j\u2019aime aussi le centre-ville, les galeries Saint-Hubert. Il existe une esp\u00e8ce de triangle culturel magique, au sein de ces galeries, avec la librairie Tropismes, le cin\u00e9ma et la Taverne du Passage. \u00c0 la fois vous vous r\u00e9galez, vous achetez un bon bouquin et vous regardez un bon film. Que r\u00eaver de plus&#8239;? Et puis je vois les choses qui disparaissent\u2026 Maintenant que je suis une vieille Bruxelloise, j\u2019ai beaucoup de tendresse nostalgique pour les choses qui ont disparu. O\u00f9 est la taverne Waterloo devant le palais de justice&#8239;? O\u00f9 est le marchand de cigares Courtois-Ran\u00e7on&#8239;? Cette ville est devenue comme votre famille, et de temps en temps la famille se rend au cimeti\u00e8re et d\u00e9couvre des pierres tombales.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ann\u00e9e 1989 voit la cr\u00e9ation de la r\u00e9gion de Bruxelles-Capitale, \u00e0 laquelle l\u2019\u00c9tat belge conf\u00e8re des pouvoirs importants. Aujourd\u2019hui, dans le d\u00e9bat politique, consid\u00e9rer Bruxelles comme une sous-r\u00e9gion qui vivrait sous le diktat conjoint de la Flandre et de la Wallonie suscite imm\u00e9diatement la col\u00e8re du monde politique bruxellois. Vous la voyez d\u2019un bon \u0153il, cette \u00e9mancipation&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Oui, c\u2019est un petit conglom\u00e9rat un peu pass\u00e9iste, qui peut rappeler les royaut\u00e9s italiennes du d\u00e9but du XIXe comme Parme, Venise\u2026 Ces villes avaient aussi leur ind\u00e9pendance, leur autonomie. C\u2019\u00e9tait des royaumes minuscules, des confettis de nationalit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>En 1973, vous cofondez le GRIF, le Groupe de recherche et d\u2019information f\u00e9ministe, un organisme qui s\u2019inscrit dans la deuxi\u00e8me vague du f\u00e9minisme en Belgique \u2014&nbsp;o\u00f9 il n\u2019est plus question de se battre pour le droit de vote mais de d\u00e9noncer les viols, l\u2019interdiction de l\u2019avortement, les violences faites aux femmes, les in\u00e9galit\u00e9s salariales\u2026 Comment avez-vous fait pour vous int\u00e9grer si rapidement dans le tissu militant bruxellois&#8239;?<br \/>\n<\/strong>\u00c7a a fonctionn\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 mon d\u00e9sir de quitter absolument le ghetto fran\u00e7ais. Par hasard, m\u2019int\u00e9ressant au cin\u00e9ma, on m\u2019a propos\u00e9 une rubrique de critique dans deux titres de presse, j\u2019ai fait la connaissance de gens extr\u00eamement brillants, des intellectuels li\u00e9s \u00e0 la politique africaine, des \u00e9cologistes de la premi\u00e8re heure\u2026 J\u2019\u00e9tais au contact de mouvements \u00e0 l\u2019avant-garde, tr\u00e8s progressistes. C\u2019est ainsi que j\u2019ai rencontr\u00e9 deux femmes formidables, qui malheureusement sont mortes toutes les deux et que je pleure encore&nbsp;: Fran\u00e7oise Colin et Marie Denis. \u00c0 nous trois, on faisait les cancres de la classe lors des conseils de r\u00e9daction, en rappelant syst\u00e9matiquement que les femmes existaient, qu\u2019il fallait compter avec elles. Avec Fran\u00e7oise Colin, on a cr\u00e9\u00e9 Les Cahiers du GRIF, et avec Marie Denis on a fond\u00e9 La Maison des femmes (lieu de rencontre o\u00f9 les femmes pouvaient se retrouver). On a men\u00e9 des combats qui ont \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9s mais pour lesquels il faut veiller \u00e0 ce qu\u2019ils se portent bien&nbsp;: l\u2019avortement \u2014&nbsp;dans mon ventre, c\u2019est chez moi \u2014, \u00e0 travail \u00e9gal salaire \u00e9gal, la d\u00e9fense des minorit\u00e9s\u2026<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9tiez aussi \u00e0 l\u2019origine du magazine \u00ab&#8239;Voyelles&#8239;\u00bb.<br \/>\n<\/strong>Oui, presque dix ans plus tard. Fran\u00e7oise Colin \u00e9tait partie \u00e0 Paris, Marie Denis s\u2019occupait surtout de la Maison des femmes qui avait un c\u00f4t\u00e9 beaucoup plus social. J\u2019ai lanc\u00e9 Voyelles avec deux autres journalistes. Elles ont dit&nbsp;: bon, maintenant qu\u2019on a un peu d\u00e9blay\u00e9 le terrain, gagn\u00e9 certains combats, mis la lutte des femmes au premier plan, il faut conqu\u00e9rir toutes celles qui ne savent pas qu\u2019elles sont f\u00e9ministes, qui n\u2019y ont pas encore r\u00e9fl\u00e9chi&#8239;; d\u00e8s qu\u2019on leur dit&nbsp;: regardez ce qui se passe, quelle est votre vie, ce qu\u2019elle pourrait \u00eatre, ce que vous pourriez faire, brusquement \u00e7a s\u2019illumine. Mais il ne fallait pas leur parler des grandes intellectuelles f\u00e9ministes. Il fallait leur proposer un magazine o\u00f9 elles trouveraient exactement ce qu\u2019elles lisaient d\u00e9j\u00e0 dans Femmes d\u2019aujourd\u2019hui, mais avec la mise en avant de personnalit\u00e9s f\u00e9minines engag\u00e9es. On a fait une trentaine de num\u00e9ros. On travaillait comme des brutes et des esclaves, il fallait que \u00e7a sorte. On \u00e9tait sous-pay\u00e9es et sur-enthousiastes.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il faut d\u00e9noncer les violences faites aux femmes comme \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise il fallait couper la t\u00eate de Louis XVI.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>\u00c0 cette \u00e9poque, dans quel \u00e9tat se trouvait le f\u00e9minisme \u00e0 Bruxelles&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Il y avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup d\u2019activit\u00e9. Le Mouvement de lib\u00e9ration des femmes (MLF) \u00e0 Bruxelles \u00e9tait presque en avance sur le MLF fran\u00e7ais, qui \u00e9videmment avec arrogance n\u2019a jamais voulu le reconna\u00eetre\u00a0\u2014&nbsp;mais qu\u2019importe. Nous avons \u00e9t\u00e9 les premi\u00e8res. Souvenez-vous de la gr\u00e8ve des femmes en 1960\u2026 La Belgique pr\u00e9sente un mouvement social important et une pens\u00e9e forte qui est directement une pens\u00e9e militante&#8239;; il n\u2019y a pas un bataillon de profs d\u2019universit\u00e9 et d\u2019intellectuels qui th\u00e9orisent d\u2019abord et ensuite la troupe est pri\u00e9e de suivre. Les gens sont dans la rue, pensent, luttent fortement, et tant mieux si le reste embraye.<\/p>\n<p><strong>Quel regard jetez-vous sur le f\u00e9minisme contemporain, extr\u00eamement pluriel&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est difficile. Il y a la notion de temps. C\u2019est une \u00e9vidence absolue qu\u2019il faut combattre les violences faites aux femmes. Je suis s\u00fbre qu\u2019il faut les d\u00e9noncer exactement comme \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise il fallait couper la t\u00eate de Louis XVI. Mais apr\u00e8s, peut-\u00eatre que \u00e7a va trop loin\u2026 L\u2019histoire avance avec des exc\u00e8s et des reculs. M\u00eame si ces exc\u00e8s sont n\u00e9cessaires, je trouve qu\u2019il y a parfois des revendications qui ne me semblent pas justes. Ce qui me choque, c\u2019est que des gens profitent d\u2019une lib\u00e9ration de la parole pour dire\u00a0\u00ab&#8239;moi, mon p\u00e8re m\u2019a viol\u00e9e il y a quarante ans&#8239;\u00bb, et alors on r\u00e8gle ses comptes. Je me r\u00e9jouis qu\u2019il y ait une lutte politique, mais pas un d\u00e9versement de petites affaires priv\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Apr\u00e8s une scolarisation \u00e0 l\u2019\u00e9cole europ\u00e9enne de Bruxelles, votre fille Florence est partie \u00e9tudier \u00e0 Paris. Vous \u00e9tiez triste de la voir quitter ce qui \u00e9tait devenu votre ville&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non, non&#8239;! Quand on aime ses enfants, il faut les laisser tranquilles. Si elle a envie de partir, elle s\u2019en va. S\u2019il lui arrive un malheur, je suis l\u00e0. Dans notre famille, il y avait une libert\u00e9 de penser, d\u2019agir, qui ne mettait des interdictions que quand il y avait un danger r\u00e9el.<\/p>\n<p><strong>En janvier 2005, ce danger devient r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: Florence est enlev\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bagdad alors qu\u2019elle effectuait un reportage sur les r\u00e9fugi\u00e9s de Falloujah.<br \/>\n<\/strong>C\u2019est Serge July, \u00e0 l\u2019\u00e9poque r\u00e9dacteur en chef de <em>Lib\u00e9ration<\/em> o\u00f9 Florence travaillait, qui m\u2019apprend la nouvelle par t\u00e9l\u00e9phone. C\u2019est bien simple&nbsp;: d\u00e8s cet instant, le monde s\u2019effondre.<\/p>\n<p><strong>Dans une pr\u00e9c\u00e9dente interview, vous expliquiez avoir eu un pressentiment lorsqu\u2019elle vous avait dit qu\u2019elle partait pour l\u2019Irak.<br \/>\n<\/strong>Elle revenait du Rwanda, elle m\u2019avait racont\u00e9 qu\u2019elle avait vu la mort de pr\u00e8s, que c\u2019\u00e9tait effroyable. Je me suis dit&nbsp;: mince, elle s\u2019en est sortie, elle n\u2019a pas attrap\u00e9 un coup de fusil, c\u2019est emb\u00eatant qu\u2019elle parte \u00e0 nouveau sur les lieux d\u2019un conflit s\u00e9v\u00e8re. Mais jamais, je n\u2019ai pens\u00e9 que j\u2019aurais pu mettre un veto, lui dire n\u2019y va pas, tu vas courir un danger. Je n\u2019aimais pas qu\u2019elle y aille, mais je ne lui en ai pas dit un mot. Voir les gens heureux et \u00e9panouis dans ce qu\u2019ils font, c\u2019est plus fort que la notion de danger, je trouve. Si elle \u00e9tait \u00e9lagueuse et qu\u2019elle aimait monter dans les arbres, je la laisserais faire, je ne lui dirais pas&nbsp;: sois jardini\u00e8re et plante des g\u00e9raniums.<\/p>\n<p><strong>Cinq mois plus tard, votre fille est lib\u00e9r\u00e9e. Vous l\u2019apprenez \u00e0 nouveau par un coup de fil&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Oui, de Chirac. En direct. J\u2019ai m\u00eame cru que c\u2019\u00e9tait une blague. D\u00e8s que Florence est sortie de l\u2019avion en France, on nous a emmen\u00e9s en h\u00e9licopt\u00e8re dans un camp militaire o\u00f9 on voulait l\u2019interroger. Je n\u2019avais jamais vu autant de grad\u00e9s de ma vie, de toutes les armes, tous les k\u00e9pis, toutes les m\u00e9dailles\u2026 Le lendemain, on est partis. Les militaires nous ont dit&nbsp;: mais comment, vous ne restez pas&#8239;? Reposez-vous, vous avez subi des \u00e9preuves&#8239;! Non, non, on veut \u00eatre heureux, foutez-nous la paix. \u00c7a les a surpris, il para\u00eet que les autres familles d\u2019otages restaient quinze jours \u00e0 se faire dorloter par des aspirants et des sous-lieutenants. Ce n\u2019\u00e9tait pas du tout notre but, on voulait juste \u00eatre avec Florence et que la vie continue.<\/p>\n<p><strong>Alors que votre fille \u00e9tait en d\u00e9tention, vous disiez devant une assembl\u00e9e de jeunes&nbsp;: \u00ab&#8239;Parlez&#8239;! Posez des questions&#8239;! Mettez des affiches&#8239;! Lisez les journaux&#8239;! Adh\u00e9rez \u00e0 un parti politique&#8239;! Militez&#8239;!&#8239;\u00bb Vous leur tiendriez le m\u00eame discours aujourd\u2019hui&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Plus que jamais&#8239;! De nos jours, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il y a une tr\u00e8s grande militance, mais qu\u2019elle est moins visible car tr\u00e8s individualiste. Chacun lutte dans son coin, et c\u2019est moins pour porter une id\u00e9e politique globale que dans le but de tirer son \u00e9pingle du jeu dans un monde qui fout le camp. Il y a une esp\u00e8ce de repli sur sa petite id\u00e9ologie personnelle, mais qui n\u2019est plus port\u00e9e par un collectif rassembleur et vigoureux. L\u2019\u00e9cologie, par exemple, est tr\u00e8s dispers\u00e9e. Je vais \u00e0 la campagne, je plante mes choux, je n\u2019utilise pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, etc. On a parfois des manifestations de deux ou trois cents personnes pour quelqu\u2019un victime d\u2019une injustice, et puis \u00e7a s\u2019essouffle. On fait une manif, on est devant le palais de justice, la police est bienveillante, on met quelques barri\u00e8res Nadar, on pousse un cri et chacun rentre chez soi.<\/p>\n<p><strong>Vous n\u2019avez jamais song\u00e9 \u00e0 quitter Bruxelles&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non. Vous savez, il faut \u00eatre tr\u00e8s prudent quand on devient vieux. Parce qu\u2019on se dit que la retraite, \u00e7a va \u00eatre formidable. Mais vous avez la retraite que vous m\u00e9ritez. Il faut capitaliser sa vie. Si je devais aller \u00e0 Paris, je ne conna\u00eetrais personne&#8239;! Je serais comme une pauvre malheureuse qui attendrait la visite de ses filles. Ici, je suis entour\u00e9e d\u2019amis, d\u2019anciens coll\u00e8gues, d\u2019artistes, d\u2019\u00e9tudiants devenus cin\u00e9astes, de femmes que j\u2019ai beaucoup aim\u00e9es dans les p\u00e9riples f\u00e9ministes\u2026 Tout \u00e7a forme un bagage humain, affectueux, enveloppant, qui est magnifique. Il ne faut pas perdre sa vie quand on est vieux. Son seul tr\u00e9sor, c\u2019est ce qu\u2019on a \u00e9t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toulousaine d\u2019origine, Jacqueline Aubenas a d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Bruxelles en 1962. En plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, cette ancienne professeure de cin\u00e9ma a connu la deuxi\u00e8me vague du f\u00e9minisme, la bruxellisation forcen\u00e9e, la qu\u00eate d\u2019autonomie politique de la capitale et la disparition des meilleurs marchands de cigares. 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