{"id":45,"date":"2018-09-01T09:29:35","date_gmt":"2018-09-01T07:29:35","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/anne-tonglet-la-rage\/"},"modified":"2023-10-23T09:42:32","modified_gmt":"2023-10-23T07:42:32","slug":"anne-tonglet-la-rage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/anne-tonglet-la-rage\/","title":{"rendered":"Anne Tonglet&nbsp;: la rage d&rsquo;un viol"},"content":{"rendered":"<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Il y a quarante ans s\u2019ouvrait \u00e0 Aix-en-Provence un proc\u00e8s historique et tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9. Deux jeunes Belges avaient \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es et battues par trois hommes. Lesbiennes, naturistes, elles \u00e9taient forc\u00e9ment coupables de quelque chose. Sans qu\u2019elles aient rien demand\u00e9, Anne Tonglet et Araceli Castellano furent des pionni\u00e8res. Avec leur avocate Gis\u00e8le Halimi, elles ont forc\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 prendre conscience de la gravit\u00e9 du viol. \u00c0 70 ans, Anne Tonglet, qui a consacr\u00e9 sa vie \u00e0 la lutte contre le patriarcat n\u2019a rien perdu de sa combativit\u00e9 f\u00e9ministe. Ni de sa douleur.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Avec son teint h\u00e2l\u00e9, son foulard bleu autour du cou et le k\u00f4hl qui souligne son beau regard azur, Anne Tonglet a l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019un Touareg. Et comme le seigneur du d\u00e9sert, c\u2019est une guerri\u00e8re. \u00c0 la question&nbsp;: \u00abQu\u2019est-ce qui vous a fait tenir, lors du proc\u00e8s et dans la vie&#8239;?&#8239;\u00bb, elle r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&#8239;La rage.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain de notre rencontre, dans un mail, elle compl\u00e8te en \u00e9voquant un symbolique Tribunal international des crimes contre les femmes qui s\u2019est tenu en 1976, \u00e0 Bruxelles, alors que se pr\u00e9parait par ailleurs \u00ab&#8239;son&#8239;\u00bb proc\u00e8s, le proc\u00e8s d\u2019Aix-en-Provence, le proc\u00e8s du viol. \u00abVous me demandiez ce qui m\u2019avait permis de tenir&nbsp;: c\u2019est aussi \u00e7a, l\u2019immense clameur de toutes ces femmes du monde entier qui se reconnaissent dans cette lutte et la chaleureuse solidarit\u00e9 magnifique de toutes, d\u2019o\u00f9 qu\u2019elles soient.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Clameur qu\u2019elle retrouve aujourd\u2019hui, dans les remous de l\u2019affaire Weinstein, \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de laquelle ses bras s\u2019agitent en l\u2019air et des larmes \u2013&nbsp;de joie \u2013&nbsp;lui montent aux yeux. \u00ab&#8239;Je suis heureuse d\u2019assister \u00e0 \u00e7a de mon vivant. \u00c7a veut peut-\u00eatre dire que je ne me suis pas battue pour rien.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Quand on lui rapporte que certains hommes se trouvent aujourd\u2019hui d\u00e9sorient\u00e9s (voire terroris\u00e9s), qu\u2019ils estiment que la s\u00e9duction\u00a0est morte et les rep\u00e8res brouill\u00e9s&nbsp;: \u00ab&#8239;Ils ont bien raison. \u00c0 eux maintenant de faire attention \u00e0 ce qu\u2019ils disent et \u00e0 ce qu\u2019ils font. Fl\u00fbte alors&#8239;!&#8239;\u00bb Par SMS, plus tard, elle poursuit&nbsp;: \u00ab&#8239;La honte doit changer de camp&#8239;! Et vite. Il ne faut pas que l\u2019histoire \u2013&nbsp;des hommes \u2013&nbsp;se r\u00e9p\u00e8te.&#8239;\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>\u00ab&#8239;La meilleure femme viol\u00e9e, c\u2019est la femme morte. \u00c7a c\u2019est digne, et c\u2019est indiscutable. Si vous survivez, vous vous en prenez plein la gueule.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019\u00e9tait il y a quarante-quatre ans. C\u2019\u00e9tait hier. En ao\u00fbt 1974, elle a 24 ans. Jeune enseignante en biologie, elle passe des vacances pr\u00e8s\u00a0de Marseille avec sa compagne Araceli Castellano, 19 ans, fra\u00eechement dipl\u00f4m\u00e9e en pu\u00e9riculture. Sc\u00e8ne banale&nbsp;: elles \u00e9conduisent un homme qui \u00ab&#8239;tente sa chance&#8239;\u00bb aupr\u00e8s d\u2019elles. La nuit suivante, celui-ci revient accompagn\u00e9 de deux amis sur la plage o\u00f9 elles campent. Le trio viole et torture les deux femmes jusqu\u2019au petit matin.<\/p>\n<p>Lourdement traumatis\u00e9es et, concernant Araceli, enceinte, elles portent plainte&nbsp;:\u00a0les coupables sont rapidement identifi\u00e9s. Quatre (!) ans plus tard s\u2019ouvre un proc\u00e8s historique&nbsp;: il condamnera leurs bourreaux et inscrira le viol comme un crime dans la loi et l\u2019opinion.<\/p>\n<p>Dans l\u2019intervalle, Anne Tonglet, Araceli Castellano et Gis\u00e8le Halimi, leur illustre avocate, auront eu \u00e0 subir railleries, insultes, crachats, bousculades et m\u00eame menaces de mort. Les violeurs avaient leurs supporters et l\u2019inconscient collectif tendait \u00e0 consid\u00e9rer que les victimes l\u2019avaient \u00ab&#8239;bien cherch\u00e9&#8239;\u00bb. Naturistes et lesbiennes&nbsp;: leurs m\u0153urs ne pouvaient qu\u2019\u00eatre dissolues.<\/p>\n<p>Le juge d\u2019instruction avait beau \u00eatre une femme, elle n\u2019en \u00e9tait pas moins conservatrice \u00ab&#8239;et mal \u00e0 l\u2019aise avec notre homosexualit\u00e9. Les femmes juges de l\u2019\u00e9poque devaient prendre le droit comme il \u00e9tait, patriarcal et h\u00e9rit\u00e9 de Napol\u00e9on. Et du temps de Napol\u00e9on, pourquoi punissait-on le viol&#8239;? Parce qu\u2019il \u00e9tait une atteinte \u00e0 l\u2019honneur des maris. Comme dans notre cas il n\u2019y avait pas de mari&#8230; c\u2019\u00e9tait moins grave&#8239;\u00bb.<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pas de mari, pas de vertu, donc pas de d\u00e9lit pour l\u2019avocat de la d\u00e9fense, Gilbert Collard (aujourd\u2019hui d\u00e9put\u00e9 Front national, apr\u00e8s avoir fait son march\u00e9 dans tous les bords politiques). \u00ab&#8239;Il a \u00e9t\u00e9 horrible, il a jou\u00e9 sur les suppos\u00e9es diff\u00e9rences hommes-femmes pour excuser le viol.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Au fond, n\u2019\u00e9taient-elles pas coupables, avant m\u00eame d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es&#8239;? \u00ab&#8239;La meilleure femme viol\u00e9e, c\u2019est la femme morte. \u00c7a c\u2019est digne, et c\u2019est indiscutable. Si vous survivez, vous vous en prenez plein la gueule.\u00bb A-t-elle vu que ledit Collard \u00e9tait aujourd\u2019hui lui-m\u00eame accus\u00e9 de viol par une ancienne cliente&#8239;? Un sourire gourmand point&nbsp;: \u00ab&#8239;J\u2019ai d\u00e9coup\u00e9 des coupures de journaux \u00e0 ce sujet.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Sa revue de presse, elle la balade avec elle dans une petite valise rouge \u00e0 roulettes, sur laquelle elle a \u00e9crit au feutre \u00ab&#8239;Ni dieux, ni ma\u00eetres&#8239;\u00bb et dessin\u00e9 le symbole f\u00e9ministe, rond et croix.<\/p>\n<p>R\u00e9cemment, dans la rue, un inconnu a lev\u00e9 son pouce en l\u2019air en d\u00e9signant son trolley&nbsp;: \u00ab&#8239;C\u2019est tr\u00e8s bien, je suis avec vous&#8239;!&#8239;\u00bb Avait-il compris ce qu\u2019elle voulait dire avec ses tags&#8239;? \u00ab&#8239;Oui, il \u00e9tait chilien, il avait aussi connu la dictature.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Elle \u00e9tale sur la table quelques articles des ann\u00e9es 70. Ceux qui l\u2019agr\u00e9ent \u2013&nbsp;des interviews qu\u2019elle a donn\u00e9es surtout. Parce ce que quand les journalistes d\u2019alors \u00e9ditorialisaient sur le sujet, ils avaient tendance \u00e0 traiter l\u2019affaire en en r\u00e9duisant l\u2019importance. \u00ab&#8239;Nous \u00e9tions consid\u00e9r\u00e9es comme des moins que rien. Le \u201cmeneur\u201d a m\u00eame pr\u00e9tendu qu\u2019en quelque sorte, il nous avait fait l\u2019honneur de nous trouver baisables, lui qui draguait toutes les filles de la r\u00e9gion et auquel \u201caucune ne r\u00e9sistait\u201d.\u00bb<\/p>\n<p>La strat\u00e9gie de la d\u00e9fense \u00e9tait, en outre, bas\u00e9e sur un discours classiste&nbsp;: \u00ab&#8239;On voulait faire passer les agresseurs pour trois pauvres types illettr\u00e9s, dont un immigr\u00e9, et opposer leur mis\u00e8re \u00e0 notre statut de grandes bourgeoises descendues de Paris. Or, nous \u00e9tions Belges, Araceli \u00e9tait fille d\u2019immigr\u00e9s espagnols tr\u00e8s modestes, et Gis\u00e8le Halimi, juive tunisienne, avait aussi bien sukkel\u00e9 dans la vie.&#8239;\u00bb<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Quant \u00e0 Anne Tonglet, elle est loin du portrait que les m\u00e9dias brossent toujours d\u2019elle en \u00e9lite intellectuelle et \u00e9conomique. Son p\u00e8re \u00e9tait vendeur \u00ab&#8239;mais n\u2019arrivait pas \u00e0 garder un boulot&#8239;\u00bb et sa m\u00e8re, surveillante dans un internat, \u00e0 Jodoigne. Pas vraiment le genre ch\u00e2telains partouzeurs.<\/p>\n<p>Les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, Anne Tonglet les passe au Kasa\u00ef. Son p\u00e8re y est alors employ\u00e9 agricole tandis que sa m\u00e8re s\u2019improvise enseignante aupr\u00e8s de ses enfants et infirmi\u00e8re pour les villageois des environs. Pour d\u00e9signer le paternel, elle le renvoie \u00e0 sa m\u00e8re en disant \u00abson mari&#8239;\u00bb et d\u00e9peint un homme d\u00e9faillant, \u00e9go\u00efste, macho, rigoureusement catholique, \u00ab&#8239;ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de tripoter les petites filles&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;Quand j\u2019avais 5-6 ans, j\u2019ai vu mes parents se disputer. Ma m\u00e8re pleurait et mon p\u00e8re lui parlait tr\u00e8s durement. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai su que je ne me marierais jamais avec un homme.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Premi\u00e8re histoire d\u2019amour passionnelle \u00e0 14 ans, avec une fille de 12 \u00e0 laquelle elle repense encore souvent. Elle ne s\u2019en ouvre pas explicitement aupr\u00e8s de sa m\u00e8re, mais celle-ci comprend ce qui se se trame. Quand sa fille finit par s\u2019assumer et se revendiquer ouvertement lesbienne, elle se dit fi\u00e8re. \u00ab&#8239;Ma petite maman est morte il y a un an, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 un terrible choc pour moi. C\u2019\u00e9tait une femme extraordinaire, exemplaire.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Une m\u00e8re intelligente, cultiv\u00e9e, emp\u00each\u00e9e de faire des \u00e9tudes sup\u00e9rieures par la guerre, r\u00e9sistante, qui \u00e9pousera un compagnon de ge\u00f4le de son fr\u00e8re, prisonnier de guerre en Allemagne. S\u2019unir \u00e0 lui, c\u2019\u00e9tait fuir des parents qui la rabrouaient, la surveillaient, et aux yeux desquels les filles n\u2019\u00e9taient que chair \u00e0 marier et usines \u00e0 b\u00e9b\u00e9s.<\/p>\n<p>La petite Anne, elle, ne se sent pas inf\u00e9rieure aux gar\u00e7ons qu\u2019elle c\u00f4toie \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019autant que, bonne \u00e9l\u00e8ve, elle les mate sur le plan intellectuel. \u00ab&#8239;\u00c0 ce moment-l\u00e0, je ne les craignais pas. Ce n\u2019est que plus tard, quand je suis arriv\u00e9e dans la vie adulte, que les choses se sont vraiment r\u00e9v\u00e9l\u00e9es.&#8239;\u00bb Elle tente une candidature en m\u00e9decine, la rate pour un \u00e9chec en chimie. Le prof lui sort&nbsp;: \u00ab&#8239;De toute fa\u00e7on, on sait bien que si les filles font des \u00e9tudes de m\u00e9decine, c\u2019est pour trouver un mari.&#8239;\u00bb Elle s\u2019engage ensuite dans cursus d\u2019infirmi\u00e8re, mais ne supporte pas la condescendance et le machisme des m\u00e9decins. \u00ab&#8239;Ce n\u2019est pas un truc pour moi, \u00eatre domin\u00e9e.&#8239;\u00bb La jeune femme opte enfin pour un r\u00e9gendat en sciences et devient prof de bio. Elle l\u2019\u00e9tait avant le viol, elle le restera ensuite mais abdiquera \u00e0 55 ans apr\u00e8s un burn-out. Us\u00e9e.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab&#8239;Sur la fin, je n\u2019en pouvais plus. J\u2019en aurais bien tu\u00e9 quelques-uns, des profs et des \u00e9l\u00e8ves. J\u2019ai souvent d\u00fb changer d\u2019\u00e9tablissement au cours de ma carri\u00e8re parce qu\u2019apr\u00e8s un certain moment, j\u2019\u00e9tais toujours assez mal \u00e0 l\u2019aise. On me regardait comme une b\u00eate curieuse. Vous imaginez? Femme, f\u00e9ministe, lesbienne et en plus viol\u00e9e&#8230; Le grand chelem. On ricanait dans mon dos.&#8239;\u00bb Elle pense avoir laiss\u00e9 \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves le souvenir d\u2019une prof consciencieuse et d\u2019une femme r\u00e9volt\u00e9e. Et si elle est consciente d\u2019avoir pu susciter, par son parcours et son combat, l\u2019admiration de certains \u2013&nbsp;surtout parmi les filles \u2013&nbsp;elle garde un souvenir douloureux des inscriptions qu\u2019elle d\u00e9couvrait parfois sur les bancs&nbsp;: \u00ab&#8239;Anne Tonglet = lesbienne = elle couche avec unetelle&#8239;\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;Sur Internet, les hommes se l\u00e2chent non pas comme des fauves, parce que les fauves ne sont pas comme \u00e7a&#8230; ils se l\u00e2chent comme des hommes.&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Apr\u00e8s avoir pris sa retrait\u00e9e anticip\u00e9e, elle quitte l\u2019enseignement sans regarder en arri\u00e8re&nbsp;: elle vit son d\u00e9part comme une lib\u00e9ration. La moindre des mortifications qu\u2019elle d\u00fbt essuyer n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 cette p\u00e9tition de parents d\u2019\u00e9l\u00e8ves qui esp\u00e9raient la d\u00e9mettre de ses fonctions avant le proc\u00e8s \u2013&nbsp;les signataires lui reprochant une notori\u00e9t\u00e9 par trop scabreuse, poisseuse souillure sur le cr\u00e9dit du tr\u00e8s respectable enseignement bruxellois. \u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait un drame suppl\u00e9mentaire, notre c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, \u00e7a nous a mis une pression \u00e9norme.&#8239;\u00bb De leur c\u00f4t\u00e9, leurs violeurs sont anonymis\u00e9s. La presse de l\u2019\u00e9poque (et celle d\u2019aujourd\u2019hui), dans un singulier r\u00e9flexe de protection, n\u2019\u00e9crit g\u00e9n\u00e9ralement que les initiales de Serge Petrilli, Albert Mouglalis et Guy Roger. \u00ab&#8239;Comme si c\u2019\u00e9tait juste des pauvres types qui avaient fait une petite incartade et \u00e0 qui il fallait donner la possibilit\u00e9 de se ranger, de refaire leur vie.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Anne Tonglet ignore ce qu\u2019ils sont devenus exactement, mais croit savoir que l\u2019un d\u2019eux a pu sortir de prison plus t\u00f4t que pr\u00e9vu \u00e0 la suite de l\u2019accouchement de sa femme. Vue d\u2019ici, depuis la souffrance qui exsude visiblement par tous les pores de la peau tann\u00e9e de cette dame de 70 ans, la peine para\u00eet ridicule&nbsp;: six ans de prison pour le leader, Petrilli, quatre ans pour les autres. Mais, au moins, la justice a reconnu qu\u2019il y avait eu viol.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Avant cette histoire, le terme ne d\u00e9signait que la p\u00e9n\u00e9tration forc\u00e9e p\u00e9nis-vagin d\u2019un homme sur une femme. Depuis, en France et en Belgique, il recouvre tout acte de p\u00e9n\u00e9tration sexuelle, de quelque nature qu\u2019il soit, sur quelqu\u2019un qui n\u2019y consent pas. \u00ab&#8239;Mais je ne supporte plus le mot \u201cconsentement\u201d, il est entach\u00e9 de culpabilit\u00e9 pour les victimes, il les appelle \u00e0 se justifier et occulte le fait que c\u2019est le violeur, la cause du viol.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Elle se rallie \u00e0 l\u2019opinion de l\u2019\u00e9crivaine Virginie Despentes, qui ne cesse de rappeler en interview qu\u2019il est absurde que les femmes passent leurs temps \u00e0 parler de viol entre elles, alors que c\u2019est le probl\u00e8me des hommes. La vraie question n\u2019est pas, au fond, de savoir comment les femmes peuvent s\u2019y prendre pour ne pas \u00eatre viol\u00e9es, mais plut\u00f4t comment les hommes peuvent proc\u00e9der pour cesser\u00a0de violer.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Mais les hommes ne progressent pas, ils tournent en rond, l\u00e0 o\u00f9 les femmes ont \u00e9volu\u00e9.&#8239;\u00bb Et si l\u2019actualit\u00e9 r\u00e9cente la galvanise, elle remarque \u00e9galement que le franc n\u2019est pas pr\u00e8s de tomber chez tout le monde. \u00abJe me fais r\u00e9guli\u00e8rement aborder dans la rue, m\u00eame par des hommes tr\u00e8s jeunes. Quand je leur dis qu\u2019ils ne m\u2019int\u00e9ressent pas, qu\u2019en plus je suis lesbienne, ils me r\u00e9pondent que c\u2019est encore mieux. \u00c7a les excite. L\u2019autre jour, dans un bar, un homme a os\u00e9 mettre la main sur mon genou, comme \u00e7a, sortie de nulle part. Je l\u2019ai envoy\u00e9 balader brutalement. Il ne comprenait pas le probl\u00e8me. Pourtant ce n\u2019\u00e9tait pas un imb\u00e9cile, il \u00e9tait ing\u00e9nieur&#8230; Mais voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait un mec.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La carte blanche sign\u00e9e par Catherine Deneuve et une centaine d\u2019autres personnalit\u00e9s dans <em>Le Monde<\/em> sur la \u00ab&#8239;libert\u00e9 d\u2019importuner&#8239;\u00bb l\u2019a beaucoup \u00e9tonn\u00e9e et d\u00e9\u00e7ue, d\u2019autant que l\u2019actrice faisait partie des soutiens aux deux victimes \u00e0 l\u2019\u00e9poque du proc\u00e8s, \u00e0 l\u2019instar de Miou-Miou, Fran\u00e7oise Fabian ou Guy Bedos, qui m\u00e9diatisaient leur cause et donnaient des galas en leur faveur. Anne Tonglet se souvient \u00e9galement que Georges Wolinski, caricaturiste tu\u00e9 dans l\u2019attaque de Charlie Hebdo en 2015, versait de l\u2019argent \u00e0 l\u2019association Choisir, qui prenait en charge certains frais li\u00e9s \u00e0 la proc\u00e9dure et au proc\u00e8s. Mais elle garde une dent \u00ab&#8239;et m\u00eame un dentier&#8239;\u00bb contre lui. Et elle sort d\u2019un classeur la photocopie d\u2019un passage du livre <em>Lettre ouverte \u00e0 ma femme<\/em>, o\u00f9 il \u00e9crivait ceci&nbsp;: \u00ab&#8239;Tous les hommes ont des fantasmes de viol. J\u2019en ai aussi, je l\u2019avoue. [&#8230;] Les deux jeunes Belges victimes de connards m\u00e9diterran\u00e9ens pass\u00e8rent aussi \u00e0 la maison. Elles \u00e9taient plut\u00f4t mignonnes. Elles ont dormi dans la chambre d\u2019une de nos filles en vacances. Je me suis senti g\u00ean\u00e9 comme si j\u2019\u00e9tais complice des voyous qui les avaient molest\u00e9es puis viol\u00e9es. Les sachant \u00e0 la salle de bains, je n\u2019osais pas sortir de ma chambre de peur de les croiser dans le couloir. Apr\u00e8s un moment, je d\u00e9cidai d\u2019aller \u00e0 la cuisine et en passant, je jetai tout de m\u00eame un regard par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e. L\u2019une d\u2019elles \u00e9tait \u00e9tendue sur le lit, son peignoir ouvert laissait apercevoir une tr\u00e8s jolie jambe nue.&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<blockquote>\n<p><em>\u00ab&#8239;Je ne supporte plus\u00a0le mot \u201cconsentement\u201d, il est entach\u00e9 de culpabilit\u00e9 pour les victimes, il les appelle \u00e0 se justifier et occulte le fait que c\u2019est le violeur, la cause du viol.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est peu de dire que ce chapitre a d\u00e9plu \u00e0 Anne Tonglet. \u00ab&#8239;J\u2019ai jamais plus pu voir Wolinski en peinture. Ce qu\u2019il disait minimisait le viol. C\u2019est toujours comme si nous hyst\u00e9risions des broutilles.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne laisse rien, plus rien passer, jamais. Et donne le sentiment d\u2019\u00eatre une femme sans \u00e9piderme. Tout ce qui l\u2019effleure l\u2019atteint et suscite une r\u00e9action radicale. Elle ne transige pas, ne sourit pas gentiment, elle ne fait pas semblant, elle n\u2019a pas la temps. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 le f\u00e9minisme <em>mainstream<\/em> se contorsionne dans tous les sens pour ne pas appara\u00eetre misandre, la septuag\u00e9naire s\u2019en fiche pas mal de crisper les m\u00e2les.<\/p>\n<p>De la politique, elle ass\u00e8ne qu\u2019elle est r\u00e9gie par les hommes, peu soucieux du sort des femmes \u2013&nbsp;les a-t-on d\u2019ailleurs entendus se saisir des grands enjeux actuels, dont tout le monde parle sauf eux? Elle ne pourrait adh\u00e9rer \u00e0 aucun parti et pr\u00e9f\u00e8re s\u2019associer au Conseil des femmes francophones et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 des femmes, entre autres engagements.<\/p>\n<p>Quand on lui parle des r\u00e9seaux sociaux, dont elle est absente, elle d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&#8239;Je suis tellement contre le patriarcat que tout ce que les hommes inventent, je m\u2019en m\u00e9fie. Et Internet est une invention masculine.&#8239;\u00bb Le harc\u00e8lement misogyne sur le Net, elle sait que cela existe, bien s\u00fbr. \u00ab&#8239;C\u2019est d\u00e9j\u00e0 difficile d\u2019\u00eatre une femme dans la vie de tous les jours, mais alors sur Internet&#8230; Je suis hypersensible. C\u2019est une bonne chose car \u00e7a fait de moi une personne hyperlucide, mais ce n\u2019est pas compatible avec les r\u00e9seaux sociaux, qui s\u2019inscrivent aussi plus largement dans une dictature de la surveillance. Sur Internet, les hommes se l\u00e2chent non pas comme des fauves, parce que les fauves ne sont pas comme \u00e7a&#8230; ils se l\u00e2chent comme des hommes.&#8239;\u00bb<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Aujourd\u2019hui, Anne Tonglet vit au calme \u00e0 la campagne, dans les Ardennes. Elle habite Hatrival, un village de Saint-Hubert. Se l\u00e8ve t\u00f4t, pour voir monter le soleil, entendre chanter les oiseaux et marcher pieds nus dans son petit jardin. Elle \u00e9crit, elle lit (\u00ab&#8239;des ouvrages f\u00e9ministes surtout, beaucoup de choses sur le viol&#8239;\u00bb), elle peint, s\u2019occupe de son jardin, de ses chats, se prom\u00e8ne dans les bois, aime s\u2019impr\u00e9gner du calme qui r\u00e8gne dans la nature. D\u2019un silence sans humains.<\/p>\n<p>Elle vit seule, apr\u00e8s deux mariages et deux divorces. \u00ab&#8239;Je ne veux plus avoir de compagne. \u00c7a me pompe d\u2019\u00eatre en couple. J\u2019aime ma solitude, je la bichonne.&#8239;\u00bb Sa relation avec Araceli Catsellano n\u2019a pas longtemps surv\u00e9cu au proc\u00e8s d\u2019Aix- en-Provence. Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019elle estime toujours beaucoup son ancienne compagne de gal\u00e8re qui, elle aussi, est toujours int\u00e9rieurement d\u00e9vor\u00e9e par le drame de 1974. \u00ab&#8239;\u00c7a m\u2019arrive encore de me trouver en \u00e9tat de sid\u00e9ration quand j\u2019entends un homme crier ou une porte claquer&#8230;&#8239;\u00bb<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Jeune femme, elle a parfois song\u00e9 \u00e0 se faire justice elle-m\u00eame, secou\u00e9e par des pulsions meurtri\u00e8res. Mais quarante ans apr\u00e8s apr\u00e8s le proc\u00e8s, sachant ce qu\u2019elle sait, ayant travers\u00e9 ce qu\u2019elle a v\u00e9cu, elle pr\u00e9tend qu\u2019\u00e0 refaire, elle referait tout pareil. Elle porterait plainte, elle se tournerait vers la justice, malgr\u00e9 l\u2019insoutenable s\u00e9quence qui a suivi. \u00ab&#8239;De toute fa\u00e7on, ma vie est insoutenable. La vie de toutes les femmes est insoutenable. Citez-moi une seule femme qui a travers\u00e9 l\u2019existence en toute insouciance&#8230;&#8239;\u00bb \u2014<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quarante ans s\u2019ouvrait \u00e0 Aix-en-Provence un proc\u00e8s historique et tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9. Deux jeunes Belges avaient \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es et battues par trois hommes. Lesbiennes, naturistes, elles \u00e9taient forc\u00e9ment coupables de quelque chose. Sans qu\u2019elles aient rien demand\u00e9, Anne Tonglet et Araceli Castellano furent des pionni\u00e8res. 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Deux jeunes Belges avaient \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es et battues par trois hommes. Lesbiennes, naturistes, elles \u00e9taient forc\u00e9ment coupables de quelque chose. Sans qu\u2019elles aient rien demand\u00e9, Anne Tonglet et Araceli Castellano furent des pionni\u00e8res. 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