{"id":4394,"date":"2023-06-21T15:14:03","date_gmt":"2023-06-21T13:14:03","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=4394"},"modified":"2023-12-09T14:24:44","modified_gmt":"2023-12-09T13:24:44","slug":"anatole-naimi-ultracycliste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/anatole-naimi-ultracycliste\/","title":{"rendered":"Anatole Na\u00efmi, ultracycliste"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e2me vagabonde, voil\u00e0 un trait qu\u2019on pr\u00eate rarement aux grands sportifs, encore moins aux fous qui sacrifient jeunesse, bonne ch\u00e8re et pilosit\u00e9 pour int\u00e9grer le peloton professionnel. Dans un bistrot de Li\u00e8ge, l\u2019\u00e9crivain Philippe Marczewski a rencontr\u00e9 l\u2019un de ces oiseaux rares, dot\u00e9 d\u2019un sens de l\u2019aventure semblable \u00e0 celui des premiers coureurs du Tour de France. Anatole Na\u00efmi, vingt-trois ans, pratique l\u2019ultracyclisme. Une forme de retour aux origines o\u00f9, seul, il trouve le plaisir en se confrontant aux \u00e9l\u00e9ments, le froid ou la chaleur, la pluie, le vent. Et la nuit, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>Le jeune type assis face \u00e0 moi dans un bar du centre de Li\u00e8ge a mis d\u2019entr\u00e9e le grand braquet et command\u00e9 une bi\u00e8re forte, en plein apr\u00e8s-midi. Je me suis mis dans sa roue et j\u2019ai essay\u00e9 de suivre, \u00e0 mon rythme.<br \/>\nDe sa casquette s\u2019\u00e9chappent en pagaille de grandes boucles noires du genre m\u00e9diterran\u00e9en. Avec sa barbe sauvage et des sourcils \u00e9pais en guidon de VTT, elles lui donnent des allures d\u2019ap\u00f4tre et de faux airs de S\u00f3crates Vieira de Oliveira, le dieu br\u00e9silien du football qui pr\u00e9f\u00e9rait la vie v\u00e9ritable et la solidarit\u00e9 humaine \u00e0 la comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>En le voyant ainsi siroter sa mousse \u00e0 dix degr\u00e9s d\u2019alcool, dans l\u2019attitude tranquille et rel\u00e2ch\u00e9e qui est le cool naturel de son \u00e2ge, on ne peut pas deviner qu\u2019il est \u00e0 deux semaines de s\u2019engager sur une course de mille bornes \u00e0 v\u00e9lo \u00e0 travers les Vosges, o\u00f9 il faudra grimper sur tous les Ballons de la r\u00e9gion et franchir des murs raides \u00e0 d\u00e9chirer les guiboles, en roulant jour et nuit, presque sans dormir. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a va \u00eatre tr\u00e8s dur, ce sera chouette&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb dit-il en riant.<\/p>\n<p>Et en l\u2019\u00e9coutant rire, on se demande ce que cela signifie vraiment, \u00ab&#8239;\u00e7a va \u00eatre dur&#8239;\u00bb, pour un gar\u00e7on qui en moins d\u2019un an a encha\u00een\u00e9, entre autres performances, une troisi\u00e8me place \u00e0 la Race Across Belgium (1 070&nbsp;km, 8 000&nbsp;m de d\u00e9nivel\u00e9 positif) en 51 heures, une deuxi\u00e8me place \u00e0 la Transiberica (3 500&nbsp;km, 45 000&nbsp;m de D+) en neuf jours, et une deuxi\u00e8me place (en duo avec un ami) \u00e0 l\u2019Atlas Mountain Race, au Maroc (1 300&nbsp;km, 20 200&nbsp;m de D+) en six jours. Car Anatole Na\u00efmi pratique l\u2019<em>ultra cycling<\/em>&nbsp;: des courses sur de tr\u00e8s longues distances, la plupart du temps en solitaire, qui marient difficult\u00e9s, endurance, orientation et autonomie. Pas d\u2019assistance technique, pas de cantine, pas d\u2019h\u00f4tellerie&nbsp;: la d\u00e9brouille. Une activit\u00e9 sportive dont on se dit qu\u2019il faut \u00eatre fou ou surentrain\u00e9 et si possible l\u2019un et l\u2019autre pour s\u2019y engager (sans m\u00eame parler de terminer bien class\u00e9). Mais du haut de ses vingt-trois ans, Anatole voit les choses beaucoup plus simplement. \u00ab&#8239;<em>Mon premier but c\u2019est de finir et de prendre du plaisir. Et si \u00e7a se passe bien, il y aura un beau r\u00e9sultat.<\/em>&#8239;\u00bb Le plaisir, quelle id\u00e9e subversive&#8239;! \u00ab&#8239;<em>Je ne m\u2019entra\u00eene pas beaucoup, parce que je ne pense pas pouvoir y prendre du plaisir. J\u2019ai tous les chiffres, j\u2019ai un capteur de puissance que je n\u2019utilise pas, un capteur de fr\u00e9quence cardiaque que je n\u2019utilise pas non plus. Je roule au ressenti.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le ressenti&#8239;! Voil\u00e0 bien longtemps que notre culte de l\u2019efficacit\u00e9 et du rendement a remis\u00e9 au grenier ce rapport au monde et \u00e0 soi-m\u00eame\u2026 Particuli\u00e8rement d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit de sport de comp\u00e9tition, o\u00f9 le bon r\u00e9sultat ne semble pouvoir na\u00eetre que d\u2019un contr\u00f4le absolu, obsessionnel, et technologique, du corps et du mat\u00e9riel \u2014&nbsp;un contr\u00f4le pratiqu\u00e9 avec z\u00e8le dans le cyclisme professionnel.<br \/>\nSur les courses auxquelles Anatole Na\u00efmi prend part, il n\u2019y a rien \u00e0 gagner. Pas de gros ch\u00e8que. Pas de contrat publicitaire lucratif. Pas de droits de diffusion t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e. Pas m\u00eame un bouquet de fleurs sur le podium. Il faut payer son inscription et ses voyages aller et retour, avoir son \u00e9quipement personnel et ne pas s\u2019attendre \u00e0 une d\u00e9bauche d\u2019encadrement logistique. \u00ab&#8239;<em>Sur certaines courses, pour le prix d\u2019inscription, tu as une casquette et un traqueur GPS.<\/em>&#8239;\u00bb Une aberration, pour des sportifs professionnels. Mais Anatole ne l\u2019est pas. Il travaille \u00e0 monter des v\u00e9los dans une fabrique artisanale, \u00e0 Gand. \u00ab&#8239;<em>Pour faire les courses, je prends des cong\u00e9s ou je m\u2019arrange.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nQue peut-il bien chercher alors dans la descente nocturne de cols interminables, perclus par le froid de l\u2019altitude&#8239;? Et dans leur ascension sous le cagnard de midi, en \u00e9tat de privation de sommeil et les jambes martyris\u00e9es d\u00e9j\u00e0 par des centaines de kilom\u00e8tres et dix ou douze heures de route sans mettre pied \u00e0 terre&#8239;? Le plaisir, s\u00e9rieusement&#8239;?<\/p>\n<p>La mousse recouvre sa moustache \u00e0 chaque gorg\u00e9e de bi\u00e8re, comme pour souligner ironiquement son peu d\u2019int\u00e9r\u00eat pour le strict r\u00e9gime alimentaire des champions. \u00ab<em> \u00c7a m\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 de boire des bi\u00e8res pendant une course. Deux bi\u00e8res puis pfiuut&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Il dit \u00e7a avec un l\u00e9ger sourire, mi-amus\u00e9, mi-g\u00ean\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Les pros, je ne les comprends pas. C\u2019est vraiment \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de ma vision des choses. Ils doivent peser ce qu\u2019ils mangent\u2026 Il faut rester r\u00e9aliste, quoi. Je n\u2019ai rien modifi\u00e9 de mes habitudes de vie, sinon je crois que je ne le ferais pas. Je ne roule pas tous les jours. Je vis normalement.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En l\u2019\u00e9coutant, je pense \u00e0 ces photos anciennes qui montrent les coureurs des premiers Tours de France arr\u00eat\u00e9s en bord de route, assis sur les marches d\u2019une maison de village ou \u00e0 une table de fortune dress\u00e9e en rase campagne pour un copieux casse-cro\u00fbte, un bock, une rasade de vin. Je pense aux photographies de mon grand-oncle Victor Dethier \u2014&nbsp;septi\u00e8me de Paris-Tours en 1912, champion de Belgique sur route 1914, huiti\u00e8me de Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge en 1920 \u2014&nbsp;devant la fa\u00e7ade du caf\u00e9 qu\u2019il a tenu toute sa vie, rue du Pont \u00e0 Jemeppe-sur-Meuse, pas tr\u00e8s loin de la mine de Tilleur-Marihaye, puis \u00e0 Li\u00e8ge, en Feronstr\u00e9e. Une fiert\u00e9 familiale, Victor Dethier, para\u00eet-il. Du temps que le cyclisme \u00e9tait le sport des paysans, des mineurs et des prolos, et le v\u00e9lo, l\u2019unique v\u00e9hicule de leurs dimanches au vert. Fait prisonnier quelques mois apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 le championnat, il avait \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 dans les camps allemands de Hamelin et de Soltau et, tout au long de ses ann\u00e9es de captivit\u00e9, avait port\u00e9 avec orgueil son maillot tricolore malgr\u00e9 les brimades des soldats teutons. L\u2019oncle Victor, notre h\u00e9ros&#8239;! Notre champion&#8239;! Et, \u00e0 ce qu\u2019on dit, les bi\u00e8res les mieux servies de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Le v\u00e9lo \u00e9tait alors plus que lui-m\u00eame. Plus que l\u2019acier de son cadre et le cuir de sa selle, \u00c7a, c\u2019\u00e9tait son squelette, en quelque sorte, mais pas sa chair. Sa chair, c\u2019\u00e9tait la carne humaine, et le souffle, et la sueur. Et son esprit, c\u2019\u00e9tait la libert\u00e9, l\u2019aventure et le voyage au seul prix de l\u2019effort. \u00c0 vrai dire, le biclou s\u2019opposait \u00e0 l\u2019ordre bourgeois selon lequel le peuple laborieux devait \u00eatre assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence dans ses corons, ne pas se mouvoir sinon pour descendre au fond ou partir \u00e0 la guerre ou prier \u00e0 l\u2019\u00e9glise, c\u2019est-\u00e0-dire toujours se soumettre \u00e0 une volont\u00e9 sup\u00e9rieure, le patron, la patrie ou dieu-le-p\u00e8re. La bourgeoisie voyait d\u2019un mauvais \u0153il que les milieux populaires s\u2019emparent du v\u00e9lo. Elle avait compris que c\u2019\u00e9tait l\u2019outil possible de la contestation sociale et de l\u2019utopie. La m\u00e9canique de l\u2019anarchie \u2014&nbsp;comme en 1913 dans <em>Les Copains<\/em> de Jules Romains, o\u00f9 une bande d\u2019amis s\u2019en va p\u00e9dalant sur les routes de France pour semer une pagaille antimilitariste et anticl\u00e9-ricale dans deux sous-pr\u00e9fectures.<\/p>\n<p>Ensuite, bien s\u00fbr, il y a eu Albert Londres d\u00e9crivant les for\u00e7ats de la route charg\u00e9s comme des mules. Bien s\u00fbr, la professionnalisation, les contrats, la publicit\u00e9. Bien s\u00fbr, le pot belge, l\u2019affaire Festina, le docteur Ferrari. Marco Pantani sous coca\u00efne freinant pour prendre des tournants en pleine ascension. Bien s\u00fbr, les sept Tours de la honte de Lance Armstrong et ceux de tous les autres \u00e0 jamais suspects. Le dopage, les trafics, les mensonges. Peut-\u00eatre m\u00eame les moteurs \u00e9lectriques planqu\u00e9s dans les b\u00e9canes. Panem, circenses et compagnie&nbsp;: le v\u00e9lo a perdu de son imaginaire r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Soyons clairs&nbsp;: Anatole Na\u00efmi n\u2019est \u00e9videmment pas un cycliste d\u2019avant la guerre de 1914, et r\u00e9duire sa discipline sportive \u00e0 une lubie pass\u00e9iste serait absurde. C\u2019est un jeune homme de son \u00e9poque, n\u00e9 au tournant du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Mais il reste chez lui quelques traces du cyclisme originel.<br \/>\nLe go\u00fbt du paysage, par exemple, plus important que la vitesse et la performance. L\u2019envie de circuler dans la beaut\u00e9 du monde sans lui nuire. \u00ab&#8239;<em>En roulant je regarde le paysage<\/em>, dit-il, <em>sauf la nuit \u00e9videmment. Le paysage, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment important pour l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une course. Au Maroc j\u2019ai roul\u00e9 en duo et on a voulu vraiment s\u2019arr\u00eater la nuit pour profiter des vues, des couchers et des levers de soleil. Je ne voulais pas aller au Maroc juste pour faire la course. \u00c7a n\u2019aurait eu aucun int\u00e9r\u00eat.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il faut dire qu\u2019Anatole n\u2019est pas venu aux courses d\u2019ultracyclisme par go\u00fbt des m\u00e9dailles, mais par celui du voyage. \u00ab&#8239;<em>Je suis parti pendant un an et demi travailler en Nouvelle-Z\u00e9lande et en Australie et je mettais de l\u2019argent de c\u00f4t\u00e9 dans le but de voyager ensuite \u00e0 v\u00e9lo. J\u2019avais \u00e7a en t\u00eate depuis mes 17\u00a0ans. J\u2019ai achet\u00e9 un v\u00e9lo en Nouvelle-Z\u00e9lande et je suis all\u00e9 au Vietnam. Je voulais rentrer en Belgique \u00e0 v\u00e9lo et j\u2019ai d\u00fb m\u2019arr\u00eater \u00e0 New Delhi \u00e0 cause du virus. En Belgique, c\u2019\u00e9tait le confinement, il fallait que je m\u2019occupe. J\u2019ai fait une formation \u00e0 l\u2019IFAPME pour apprendre la m\u00e9canique v\u00e9lo. Je n\u2019avais plus beaucoup de vacances et j\u2019ai d\u00e9couvert les courses longue distance. Je me suis dit que c\u2019\u00e9tait cool, je pouvais partir et voir beaucoup de paysages en peu de temps.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les courses auxquelles participe Anatole n\u2019ont pas de spectateurs. Aucune cam\u00e9ra ne filme les coureurs. Il n\u2019y a ni moto ni h\u00e9licopt\u00e8re pour les suivre et pas de journalistes. Pas de foule avec des drapeaux le long des routes de montagne ou sur la ligne d\u2019arriv\u00e9e. Personne ne peint son nom en blanc sur le tarmac. C\u2019est de l\u2019exploit brut de d\u00e9coffrage, sans mise en sc\u00e8ne, qui n\u2019a de r\u00e9tribution qu\u2019en lui-m\u00eame et vaut d\u2019autant plus qu\u2019il est partag\u00e9 avec les autres participants. \u00ab<em> Ce n\u2019est pas juste une activit\u00e9 sportive, il y a les rencontres, on discute. Au Maroc il y avait plein de nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes. Parfois, en roulant, on passait deux heures \u00e0 parler. D\u2019ailleurs, on aurait pu faire un meilleur r\u00e9sultat. La derni\u00e8re nuit, on aurait pu faire les cent derniers kilom\u00e8tres sans nous arr\u00eater mais on a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 dormir deux ou trois heures \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Je ne voyais pas l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019arriver comme des zombies alors qu\u2019on pouvait arriver tout frais et faire la f\u00eate apr\u00e8s. C\u2019est quand m\u00eame important.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 contre-courant d\u2019une conception du sport de haut niveau comme objet de fascination, o\u00f9 les efforts et les sacrifices des athl\u00e8tes sont spectacularis\u00e9s, mon\u00e9tis\u00e9s, o\u00f9 leur corps et leur volont\u00e9 sont \u00e9rig\u00e9s en mod\u00e8les de vertu physique et morale et tout entiers d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 la recherche de performance, Anatole Na\u00efmi d\u00e9montre que le sport ne s\u2019oppose pas \u00e0 la vie. Que le sacerdoce n\u2019est pas le seul chemin vers une forme de r\u00e9ussite, le classement, qui ne semble d\u2019ailleurs l\u2019int\u00e9resser que s\u2019il gratifie le d\u00e9passement de soi plut\u00f4t que celui des autres. Ce n\u2019est pas pour autant qu\u2019Anatole rechigne \u00e0 se faire mal.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Le rapport \u00e0 l\u2019effort c\u2019est vraiment une question de plaisir<\/em>&#8239;\u00bb, dit-il.\u00a0 Le plaisir, encore.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Si je sens que je vais prendre du plaisir, je fais les efforts. L\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e je faisais une course, Cape North, 3\u00a0800\u00a0kilom\u00e8tres de Turin jusqu\u2019en Norv\u00e8ge. On \u00e9tait \u00e0 quatre devant, sur plus de deux cents coureurs. \u00c0 un moment, entre Munich et Berlin, j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a sans int\u00e9r\u00eat, la route droite pleine de voitures et de camions, l\u2019organisation, tout&nbsp;: c\u2019\u00e9tait juste une course au pognon. J\u2019ai dit aux autres que je ne prenais pas de plaisir alors j\u2019ai tourn\u00e9 \u00e0 gauche et je suis rentr\u00e9 \u00e0 Li\u00e8ge.<\/em>&#8239;\u00bb Toute proportion gard\u00e9e, on pense \u00e0 Bernard Moitessier refusant de franchir en vainqueur la ligne d\u2019arriv\u00e9e d\u2019une course autour du monde et se d\u00e9routant, menant son voilier vers les mers du Sud pour le seul bonheur de naviguer.<\/p>\n<p>Savoir la victoire possible et y renoncer pour mieux \u00eatre au monde et respecter des valeurs plus importantes que le m\u00e9tal de la m\u00e9daille&nbsp;: on conna\u00eet des directeurs sportifs qui s\u2019\u00e9trangleraient de rage et d\u2019incompr\u00e9hension rien qu\u2019en imaginant que cela soit possible. Et pourtant&#8239;! Le maillot jaune, la flamme rouge en vue, abandonnant sur un coup de t\u00eate le peloton et les Champs-\u00c9lys\u00e9es pour tailler la route et chercher l\u2019aventure en criant \u00ab&#8239;Libert\u00e9&#8239;!&#8239;\u00bb\u2026 quel panache cela aurait&#8239;!<\/p>\n<p>Ind\u00e9niablement, il y a chez Anatole Na\u00efmi ce sens de l\u2019aventure semblable \u00e0 celui des premiers coureurs du Tour, quand il s\u2019agissait de lutter contre soi-m\u00eame pour avaler seul, sans strat\u00e9gie d\u2019\u00e9quipe, sans \u00e9quipiers relayeurs ou porteurs de bidons, des centaines de kilom\u00e8tres. Il doit naviguer, au sens cartographique du terme. Rouler seul sur des routes de montagne. Se confronter aux \u00e9l\u00e9ments, le froid ou la chaleur, la pluie, le vent. Et la nuit, bien s\u00fbr. \u00ab&#8239;<em>Rouler la nuit, c\u2019est g\u00e9nial<\/em>.&#8239;\u00bb\u00a0 Anatole laisse s\u2019installer un bref silence contemplatif et vide calmement le fond de sa bi\u00e8re. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est une autre dimension. \u00c7a peut faire tr\u00e8s peur mais c\u2019est tr\u00e8s agr\u00e9able, tr\u00e8s calme. Il peut y avoir un lapin ou une biche qui te passent devant. Les cols, la nuit, c\u2019est formidable. C\u2019est dommage parce qu\u2019on ne voit rien des montagnes, des sommets enneig\u00e9s. Il n\u2019y a que le trac\u00e9 de la route, c\u2019est un peu infini. On a l\u2019impression d\u2019\u00eatre seul au monde. Et puis quand les \u00e9carts sont plus serr\u00e9s, tu vois les lampes des autres au loin et c\u2019est une motivation dingue. Les petites lampes qui se prom\u00e8nent, de petits loups solitaires.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Ses yeux bruns se mettent \u00e0 p\u00e9tiller sous la broussaille de ses sourcils. Ce que \u00e7a fait, une bi\u00e8re forte, en plein apr\u00e8s-midi\u2026 \u00ab&#8239;<em>L\u2019aventure et l\u2019\u00e9motion, c\u2019est essentiel. En Espagne, la Transiberica, c\u2019est neuf jours de v\u00e9lo. \u00c7a laisse le temps de passer et repasser du tr\u00e8s bien au tr\u00e8s mal. Quand tu vas rouler quatre heures, tu n\u2019as pas \u00e7a. Il faut vraiment faire au moins cinq ou six cents kilom\u00e8tres pour ressentir ces hauts et ces bas-l\u00e0. Mon trac\u00e9 libre \u00e9tait vraiment catastrophique, j\u2019ai pris les c\u00f4tes qu\u2019il ne fallait pas, les petites routes trop raides. J\u2019ai fait plein de petites erreurs qui, mises bout \u00e0 bout sur trois mille kilom\u00e8tres, p\u00e8sent lourd. Le deuxi\u00e8me jour, j\u2019\u00e9tais dans le vent, j\u2019ai perdu beaucoup de temps \u00e0 cause du trac\u00e9, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pleurer tout seul sur mon v\u00e9lo.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Quand il parle des difficult\u00e9s, des souffrances physiques et psychologiques qu\u2019il s\u2019inflige sur ces courses, Anatole dissipe toujours la stup\u00e9faction qu\u2019il provoque par un sourire en coin, presque timide. Mais l\u2019apparent dilettantisme avec lequel il pratique ce sport exigeant ne doit pas cacher l\u2019opini\u00e2tret\u00e9 et la volont\u00e9 de d\u00e9passement de soi qu\u2019il d\u00e9ploie d\u00e8s qu\u2019il est en course. On peut ne pas prendre les choses trop au s\u00e9rieux et tout de m\u00eame avoir ce qu\u2019il faut d\u2019esprit de comp\u00e9tition \u2014&nbsp;avec les autres, un peu, avec ses propres limites, surtout. \u00ab&#8239;<em>Sur ma premi\u00e8re course, je suis tomb\u00e9. Il fallait encha\u00eener le col de Vars, la Bonette, la Couillole, on terminait dans le brun. Je suis tomb\u00e9 sur une bordure, d\u00e9railleur pli\u00e9, je saignais, j\u2019avais mal mais j\u2019ai continu\u00e9. Les vitesses n\u2019allaient plus, je tenais la manette pour ne pas qu\u2019elles sautent. En Espagne j\u2019ai cass\u00e9 mon d\u00e9railleur, j\u2019ai fini 160&nbsp;km sur une vitesse, avec un type \u00e0 une heure derri\u00e8re moi que je ne voulais pas laisser revenir. En Italie j\u2019ai failli abandonner. Trois crevaisons au milieu de nulle part, plus de quoi r\u00e9parer, j\u2019ai march\u00e9 20&nbsp;km sur mes cales, en poussant mon v\u00e9lo. L\u00e0, c\u2019\u00e9tait vraiment difficile&nbsp;: cinq heures perdues.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nL\u2019<em>ultra cycling<\/em> n\u2019a rien d\u2019une promenade de sant\u00e9. Il ne faut pas \u00eatre dupe de la beaut\u00e9 des paysages dont parle Anatole. C\u2019est une mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve brutale qui ne cesse pas tant que dure la course, sans v\u00e9ritable repos. Les courses s\u2019organisent parfois dans les interstices du monde, \u00e0 l\u2019arrache, sans beaucoup de filets de s\u00e9curit\u00e9. Pas \u00e9tonnant que m\u00eame le sommeil y soit pirate.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>On dort o\u00f9 on peut. En Espagne, c\u2019\u00e9taient les banques. Il y a une nuit o\u00f9 j\u2019ai voulu dormir dans un h\u00f4tel, mais c\u2019\u00e9tait 110&nbsp;\u20ac, trop cher pour trois heures. Je me suis endormi dans un kebab puis, comme il fermait, j\u2019ai d\u00fb dormir dans une banque. Et une fois entre deux poubelles, par terre, dans un village, parce que j\u2019avais des hallucinations \u00e0 cause de la chaleur, de l\u2019effort, du manque de sommeil et qu\u2019il fallait que je m\u2019arr\u00eate. Tous les arbres me semblaient \u00eatre des animaux. Des \u00e9l\u00e9phants, des oiseaux. J\u2019\u00e9tais tout seul en montagne, au milieu de nulle part et j\u2019avais l\u2019impression d\u2019aller \u00e0 fond comme une Formule 1. J\u2019ai baiss\u00e9 la t\u00eate parce que je croyais que j\u2019allais percuter une poutre\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Il sourit.<\/p>\n<p>Je suis un peu groggy, \u00e0 l\u2019\u00e9couter. Un peu honteux. Je pense aux rues pentues de la ville que j\u2019ai si souvent d\u00fb grimper \u2014&nbsp;\u00e0 Li\u00e8ge, sit\u00f4t quitt\u00e9s les bords de Meuse, il n\u2019y a que des c\u00f4tes. Rue des Wallons, Saint-Laurent, Montagne Sainte-Walburge, Robermont\u2026 Comme je les ai maudites&#8239;! Comme elles m\u2019ont vaincu, bien souvent&#8239;! Me faisant mettre pied \u00e0 terre, la gorge en feu, ahanant comme une vieille bourrique\u2026 Allez vous sentir coriace, apr\u00e8s \u00e7a\u2026 Et c\u2019est lui encore qui propose de reprendre une bi\u00e8re. Toujours cette \u00e9nergie pour ne pas s\u2019appesantir sur la douleur et relancer la machine, l\u2019\u00e9chine enroul\u00e9e sur le guidon. Et placer l\u2019attaque quand la c\u00f4te est la plus raide. \u00c0 l\u2019ardennaise. Orval, nous voici. Quelle le\u00e7on&#8239;!<\/p>\n<p>Ce qui \u00e9tonne, c\u2019est l\u2019assurance tranquille avec laquelle Anatole refuse d\u2019exploiter ses capacit\u00e9s naturelles et son talent hors du commun, \u00e0 moins de les subordonner \u00e0 son go\u00fbt pour la vie et la f\u00eate, et \u00e0 ses convictions. Ce n\u2019est pas anecdotique. En cela, Anatole refl\u00e8te bien l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des gar\u00e7ons et des filles de sa g\u00e9n\u00e9ration, pas n\u00e9cessairement militants mais pour le moins conscients, et beaucoup moins enclins aux concessions et aux petits arrangements avec leurs principes que ne l\u2019\u00e9taient leurs a\u00een\u00e9s.<\/p>\n<p>Quand je lui demande ce qui l\u2019emp\u00eache d\u2019envisager le professionnalisme, il r\u00e9pond que c\u2019est une question d\u2019\u00e9thique. \u00ab&#8239;<em>Les pros ont trop de contraintes qui s\u2019y opposent. Il y a d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9cologie&nbsp;: j\u2019essaye de ne pas trop prendre l\u2019avion pour rejoindre les courses. J\u2019ai pris mes jokers pour aller au Maroc mais sinon je prends le train, le bus ou on fait du covoiturage \u00e0 trois ou quatre. Le d\u00e9part en Italie, j\u2019y suis all\u00e9 \u00e0 v\u00e9lo. Et puis les pros, je les regarde, je trouve que ce sont de beaux efforts mais \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse absolument pas. Prendre tout ce qu\u2019ils prennent, m\u00eame l\u00e9galement\u2026 Cette fameuse zone grise, je suis sceptique. J\u2019en ai vu qui \u00e9taient bless\u00e9s et qui roulaient \u00e0 fond sous anti-inflammatoires. Il restait 200&nbsp;km, ils avaient mal aux genoux et ils se chargeaient de m\u00e9docs. Moi, soit je mords sur ma chique, soit j\u2019arr\u00eate.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>D\u2019un l\u00e9ger mouvement du poignet, Anatole fait tourner la bi\u00e8re dans son verre. Elle tourne comme un p\u00e9dalier entre le bord du verre et son pied, l\u2019un et l\u2019autre aussi parfaitement ronds que deux roues. J\u2019en demande pardon par avance \u00e0 la m\u00e9decine, \u00e0 la di\u00e9t\u00e9tique et aux organisations sportives r\u00e9unies, mais j\u2019ai la conviction que le sport est en de meilleures mains \u00e0 cette table qu\u2019en bien d\u2019autres lieux.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>J\u2019aimerais quand m\u00eame bien gagner une fois, reprend-il. Je sais ce que je dois am\u00e9liorer, la pr\u00e9paration par exemple, mais je n\u2019ai pas le temps. Un entra\u00eeneur c\u2019est 80&nbsp;\u20ac par mois pour me dire de faire un r\u00e9gime et quatre sorties par semaine\u2026 Je roule \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de \u00e7a. D\u00e9j\u00e0 le soir je m\u2019arr\u00eate, je bois trois caf\u00e9s avant de repartir pour la nuit. Si tu commences comme \u00e7a\u2026 On mange parfois n\u2019importe comment. En Espagne, je n\u2019ai pas mang\u00e9 un plat correct pendant toute la course. Un hamburger-frites, un kebab et les seuls l\u00e9gumes de la semaine, c\u2019\u00e9tait la salade dans le kebab.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les types comme Anatole Na\u00efmi ne sont pas faits pour un monde qui a asservi le sport au commerce. Ni pour la religion de la puret\u00e9 athl\u00e9tique. Qu\u2019il en soit conscient et le revendique donne encore plus de valeur \u00e0 ses r\u00e9sultats, si vous voulez mon avis.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Dans trois-quatre ans, l\u2019ultracyclisme sera devenu comme l\u2019ultratrail en course \u00e0 pied. Une industrie. \u00c7a va perdre son c\u00f4t\u00e9 d\u00e9brouille.<\/em>&#8239;\u00bb Il dit cela sans une once de regret dans la voix, comme s\u2019il ne pouvait en \u00eatre autrement. \u00ab&#8239;<em>Il y a d\u00e9j\u00e0 des bo\u00eetes qui essaient d\u2019inonder certaines courses, et ce qui est sponsoris\u00e9, c\u2019est le fait de se montrer sur Instagram. Je n\u2019aime pas du tout \u00e7a. Certains, tout ce qu\u2019ils veulent, c\u2019est une m\u00e9daille \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e et leur nom au palmar\u00e8s. C\u2019est de l\u2019ego trip, rien d\u2019autre.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nNotre esp\u00e8ce a le chic pour tout g\u00e2cher, pas vrai&#8239;? \u00ab&#8239;<em>C\u2019est pas grave, je retournerai au voyage<\/em>&#8239;\u00bb, ajoute-t-il. On le sentirait presque impatient.<\/p>\n<p>Mais pas si vite. Pour l\u2019heure, il reste du jus \u00e0 tirer du fruit.<br \/>\nAvec quelques coureurs qui partagent sa vision des choses, Anatole a mis sur pied une nouvelle course&nbsp;: Li\u00e8ge-Paris-Li\u00e8ge&#8239;! Fin ao\u00fbt, mille kilom\u00e8tres \u00e0 faire en quatre jours maximum, par le Condroz, Chimay et Laon, un parcours dans Paris puis Meaux, Reims, la Champagne et pour finir en beaut\u00e9, les routes de Li\u00e8ge-Bastogne-Li\u00e8ge. Une partie du trac\u00e9 sera libre. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, les organisateurs offrent une bi\u00e8re et promettent une f\u00eate \u00e0 la li\u00e9geoise.<\/p>\n<p>Le d\u00e9part se fera au pied de la rue Pierreuse, avec ses 83 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 sur 750 m\u00e8tres de pav\u00e9s et sa pente moyenne \u00e0 14&nbsp;% (contre 9,8&nbsp;% pour le mur de Huy ou 9,2&nbsp;% pour celui de Grammont). Je connais bien cette rue&nbsp;: j\u2019ai failli y mourir plus d\u2019une fois, en danseuse. Chaque ann\u00e9e, en mai, une course de c\u00f4te s\u2019y d\u00e9roule, \u00ab&#8239;l\u2019Enfer de Pierreuse&#8239;\u00bb. \u00c0 la fin, c\u2019est Anatole qui gagne. Pour la beaut\u00e9 du geste, rien de plus. Il boit encore une gorg\u00e9e de bi\u00e8re&#8239;; de la mousse s\u2019accroche \u00e0 sa moustache. \u00ab&#8239;<em>Le seul objectif, c\u2019est vraiment prendre du plaisir<\/em>&#8239;\u00bb, dit-il en souriant. Le plaisir\u2026 Quelle id\u00e9e subversive, vraiment&#8239;!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e2me vagabonde, voil\u00e0 un trait qu\u2019on pr\u00eate rarement aux grands sportifs, encore moins aux fous qui sacrifient jeunesse, bonne ch\u00e8re et pilosit\u00e9 pour int\u00e9grer le peloton professionnel. 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