{"id":435,"date":"2021-01-25T20:12:52","date_gmt":"2021-01-25T19:12:52","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/peplum-belge\/"},"modified":"2023-10-31T10:11:41","modified_gmt":"2023-10-31T09:11:41","slug":"amelie-nothomb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/amelie-nothomb\/","title":{"rendered":"Am\u00e9lie et les Nothomb"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">Vieille famille de lettres issue de la noblesse, lign\u00e9e politique et belgicaine entrem\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire du pays, les Nothomb comptent dans leurs rangs trois ministres, un chef de gouvernement, cinq \u00e9crivains, un po\u00e8te nationaliste, un aviateur communiste arr\u00eat\u00e9 par la Gestapo, un pr\u00eatre-ouvrier, un pasteur en Afrique, un lieutenant para-commando, et enfin, arri\u00e8re-petite-fille du patriarche Pierre Nothomb, la romanci\u00e8re Am\u00e9lie. Celle qui a pris toute la lumi\u00e8re au ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye. Celle qui, comme ses anc\u00eatres, a fini par aimer un pays menac\u00e9 de disparition. <\/span><\/p>\n<p>\u00c0 un moment, on l\u2019a crue morte. C\u2019est ce qu\u2019annon\u00e7a, le 5 octobre dernier \u00e0 15&nbsp;h 42, le site du quotidien <em>De Standaard<\/em>&nbsp;: \u00ab&#8239;Am\u00e9lie Nothomb est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Elle avait 53 ans&#8239;\u00bb. Les r\u00e9seaux sociaux s\u2019embras\u00e8rent aussit\u00f4t&#8239;; Philippe Close, le bourgmestre de Bruxelles-Ville, regrettait d\u00e9j\u00e0 le d\u00e9part d\u2019une \u00e9crivaine \u00ab&#8239;qui sondait nos \u00e2mes et nos relations humaines avec finesse et justesse&#8239;\u00bb. Vingt minutes plus tard, la sph\u00e8re Internet r\u00e9trop\u00e9dalait&nbsp;: <em>fake news<\/em> produite par un compte factice de l\u2019\u00e9diteur n\u00e9erlandais de la romanci\u00e8re. Plaisantin non identifi\u00e9. Nothomb non morte, en pleine sant\u00e9 sous ses dehors l\u00e9g\u00e8rement gothiques. Soulagement plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>En aucun cas, l\u2019int\u00e9ress\u00e9e n\u2019aurait pu tomber par hasard sur le faire-part de son d\u00e9c\u00e8s. Am\u00e9lie Nothomb ne poss\u00e8de<br \/>\nni t\u00e9l\u00e9phone ni ordinateur. Ni machine \u00e0 \u00e9crire ni t\u00e9l\u00e9graphe. Chez elle, il y a certes une multitude d\u2019engins connect\u00e9s au r\u00e9seau mondial, mais ce sont les outils de son compagnon, ing\u00e9nieur informaticien. La romanci\u00e8re se porte tr\u00e8s bien sans cette lourde artillerie technologique, et peut-\u00eatre m\u00eame mieux que nous. Pour \u00e9crire suffisent un papier et un stylo, alors pourquoi s\u2019encombrer d\u2019une machine \u00e0 cent touches&#8239;? Ses anc\u00eatres, \u00e9crivains, po\u00e8tes, essayistes, ex\u00e9g\u00e8tes, ne s\u2019y prenaient gu\u00e8re autrement.<\/p>\n<p>Pli\u00e9e dans un canap\u00e9 de trente ans d\u2019\u00e2ge, Am\u00e9lie Nothomb noircit ses feuillets d\u00e8s quatre heures du matin. C\u2019est l\u2019activit\u00e9 la moins p\u00e9nible qu\u2019elle ait trouv\u00e9e pour lutter contre les insomnies et les angoisses qui la tenaillent depuis l\u2019enfance. Dans l\u2019obscurit\u00e9 de la nuit finissante, habill\u00e9e de sombre, elle avale un demi-litre de th\u00e9 tr\u00e8s noir pr\u00e9par\u00e9 au moyen d\u2019une petite th\u00e9i\u00e8re \u00e0 piston&#8239;; plus tard dans l\u2019apr\u00e8s-midi, la tisane se transformera en champagne, son autre combustible.<\/p>\n<p>Lorsque le soleil se l\u00e8ve, la journ\u00e9e de l\u2019\u00e9crivaine s\u2019ach\u00e8ve. Commence alors celle de la fid\u00e8le et m\u00e9ticuleuse \u00e9pistoli\u00e8re. Am\u00e9lie Nothomb prend le m\u00e9tro de Paris pour gagner le si\u00e8ge des \u00e9ditions Albin Michel, \u00e0 deux pas du cimeti\u00e8re de Montparnasse, o\u00f9 elle poss\u00e8de un bureau exigu colonis\u00e9 par son courrier. Rares sont les auteurs qui jouissent d\u2019un espace de travail au sein de leur maison d\u2019\u00e9dition, mais quand on s\u2019appelle Am\u00e9lie Nothomb, qu\u2019on sort chaque ann\u00e9e, depuis 1992 et toujours en septembre, un nouveau roman tir\u00e9 en moyenne \u00e0 200 000 exemplaires et traduit en espagnol, en japonais, en danois ou en esp\u00e9ranto, quand on constitue pour son \u00e9diteur une sorte de rente imperm\u00e9able aux crises et au d\u00e9clin du papier, un petit bureau, on peut bien, non&#8239;?<\/p>\n<p>Une bonne partie de la journ\u00e9e, la romanci\u00e8re r\u00e9pond au courrier de ses lecteurs, \u00e0 la force du poignet naturellement. Elle donne suite \u00e0 vingt lettres par jour, m\u00eame si elle en re\u00e7oit bien plus.<br \/>\nCe matin de d\u00e9cembre, <em>Wilfried<\/em> l\u2019interrompt dans ses correspondances, non pas sur Teams ou sur Skype, mais via sa ligne fixe. C\u2019est une voix enjou\u00e9e qui d\u00e9croche. On vous a dit, madame Nothomb, qu\u2019\u00e0 un moment vous \u00e9tiez morte&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Oh, quelle histoire\u2026 J\u2019assistais aux obs\u00e8ques de mon amie Juliette Gr\u00e9co quand la rumeur a commenc\u00e9 \u00e0 circuler. Je rentre \u00e0 la maison \u00e0 pied, je traverse tout Paris en chantant des chansons de Juliette&#8239;; j\u2019avais besoin de penser \u00e0 elle. Arriv\u00e9e chez moi, je tombe sur mon compagnon en larmes&nbsp;: \u201cAm\u00e9lie, tu es vivante&#8239;! Je pensais que tu \u00e9tais morte&#8239;!\u201d Ma s\u0153ur Juliette, effondr\u00e9e elle aussi, tentait de cacher la nouvelle \u00e0 ma m\u00e8re le plus longtemps possible. Imaginez ma pauvre m\u00e8re, une vieille femme fragile qui venait de perdre son mari\u2026 Elle aurait fait une crise cardiaque. En cela, le r\u00e9dacteur de la fausse nouvelle est un assassin. On a men\u00e9 l\u2019enqu\u00eate&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019un Italien multir\u00e9cidiviste qui avait d\u00e9j\u00e0 fait le coup avec Milan Kundera et Cormac McCarthy. Et il court toujours.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La dynastie Nothomb peut remettre \u00e0 plus tard le jour o\u00f9 il faudra pleurer sa plus c\u00e9l\u00e8bre ressortissante. La Belgique est \u00e9galement autoris\u00e9e \u00e0 reporter aux calendes grecques l\u2019organisation de fun\u00e9railles nationales<br \/>\npour sa romanci\u00e8re la plus populaire, ic\u00f4ne barge de la litt\u00e9rature contemporaine, fille de diplomate, petite-ni\u00e8ce de ministre d\u2019\u00c9tat et lointaine descendante de l\u2019un des p\u00e8res fondateurs de la nation.<\/p>\n<h6>Partie I &#8211; Belgique mon amour<\/h6>\n<p>Cet homme \u00e0 l\u2019origine de la Belgique s\u2019appelait Nothomb. Jean-Baptiste Nothomb. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 21\u00a0ans, il d\u00e9croche un dipl\u00f4me de droit \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge. Le Luxembourg, sa terre natale qui int\u00e8gre alors l\u2019actuelle province de Luxembourg et l\u2019actuel Grand-Duch\u00e9, est devenu en 1815 la propri\u00e9t\u00e9 personnelle du roi des Pays-Bas. Le jeune licenci\u00e9 ne supporte la mainmise oppressante de Guillaume\u00a0Ier sur la r\u00e9gion de ses anc\u00eatres. Lorsque la r\u00e9volution belge de 1830 \u00e9clate \u00e0 Bruxelles, il la soutient ardemment. Il aspire \u00e0 la libert\u00e9 des peuples et \u00e0 l\u2019autonomie du parlement. Ni la France ni les Pays-Bas&nbsp;: les r\u00e9volutionnaires forcent une troisi\u00e8me voie, celle de la d\u00e9mocratie. Ce sont pour l\u2019essentiel des aristocrates francophones de Flandre et de Wallonie qui \u00e9chafaudent l\u2019\u00c9tat belge, et le fran\u00e7ais est la seule langue admise dans les arcanes du pouvoir. Polyglotte, brillant juriste, Jean-Baptiste est charg\u00e9 de r\u00e9diger la Constitution de la nouvelle Belgique. Par une habile mixture des textes d\u2019autres grandes nations europ\u00e9ennes, il produit un document qui deviendra la Constitution belge de 1831.<\/p>\n<p>En d\u00e9pit de la partition de 1839, qui rend \u00e0 Guillaume Ier la moiti\u00e9 orientale du Luxembourg historique et repr\u00e9sente un affreux d\u00e9chirement pour Jean-Baptiste, le jeune artisan de l\u2019ind\u00e9pendance belge devient chef de gouvernement en 1841, \u00e0 35 ans \u2014&nbsp;plus pr\u00e9coce encore que Charles Michel. Lib\u00e9ral unioniste, il pr\u00f4ne l\u2019entente entre catholiques et lib\u00e9raux pour assurer \u00e0 la Belgique une position forte sur la sc\u00e8ne internationale, d\u00e9veloppe vigoureusement les chemins de fer et promulgue la loi Nothomb, qui oblige chaque commune du pays \u00e0 poss\u00e9der sa propre \u00e9cole primaire.<br \/>\nJean-Baptiste avait un demi-fr\u00e8re qui \u00e9tait aussi, par une contorsion de l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique des Nothomb, son cousin&#8239;; Alphonse fut ministre de la Justice et batailla pour l\u2019instauration du suffrage universel. Jean-Baptiste avait un autre fr\u00e8re, entier celui-l\u00e0, Jean-Pierre. Qui lui-m\u00eame eut un petit-fils, Pierre. Le Nothomb qui, avant l\u2019av\u00e8nement d\u2019Am\u00e9lie, brilla sur le XXe\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;La Belgique, c\u2019est l\u2019inverse du Japon, th\u00e9orise Am\u00e9lie Nothomb. C\u2019est un pays o\u00f9 la laideur circule librement, mais o\u00f9 tout \u00e0 coup surgit<br \/>\nla beaut\u00e9. Baladez-vous \u00e0 Gand, \u00e0 Namur&nbsp;: vous aurez des \u00e9blouissements esth\u00e9tiques extraordinaires, \u00e7a vous fera trembler tellement c\u2019est beau. Quand la Belgique se met \u00e0 \u00eatre belle, elle l\u2019est terriblement.&#8239;\u00bb Le ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye, \u00e0 Habay-la-Neuve, \u00e0 la limite entre l\u2019Ardenne et la Gaume, \u00e0 quinze kilom\u00e8tres du Grand-Duch\u00e9, compte pour Am\u00e9lie parmi ces enchantements. Lorsqu\u2019elle fait connaissance avec la Belgique, c\u2019est cette demeure du XVIIe si\u00e8cle qui se dresse devant elle, dans le silence ouateux des grosses neiges de No\u00ebl. Voyage d\u2019hiver, qu\u00eate d\u2019identit\u00e9.<br \/>\nLa petite Am\u00e9lie ne sait pas vraiment \u00e0 quel port se rattacher, \u00e0 l\u2019image d\u2019un autre \u00e9crivain national graphomane, Georges Simenon, qui disait n\u2019\u00eatre d\u2019aucun pays, \u00ab&#8239;faute d\u2019une ancre probablement&#8239;\u00bb. Son p\u00e8re Patrick et sa m\u00e8re Dani\u00e8le entra\u00eenent Am\u00e9lie, avec son fr\u00e8re Andr\u00e9 et sa s\u0153ur Juliette, dans toutes les ambassades o\u00f9 la Belgique a besoin de M. Nothomb&nbsp;: les \u00c9tats-Unis, le Laos, la Birmanie, le Bangladesh\u2026 et surtout le Japon, pays o\u00f9 Am\u00e9lie a pass\u00e9 les cinq premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, dans la baie d\u2019Osaka. La Belgique, bon\u2026 C\u2019est encore un territoire abstrait, dont la future romanci\u00e8re tente de se faire une id\u00e9e au d\u00e9part des tirades exalt\u00e9es de ses parents, qui d\u00e9crivent cette nation confetti comme \u00e9tant la plus extraordinaire au monde.<\/p>\n<p>Pierre Nothomb, l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re d\u2019Am\u00e9lie, ach\u00e8te le ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye en 1932. Il aura bien besoin de cet ancien domaine de ma\u00eetre de forges pour h\u00e9berger ses treize enfants, six gar\u00e7ons, sept filles, n\u00e9s de deux m\u00e9nages diff\u00e9rents. Dans une ambiance de baronnie ardennaise, la marmaille grandit parmi les angelots, les statues de saints,<br \/>\nles porcelaines de Chine et les vases en vieux-bruxelles&#8239;; un portrait de L\u00e9opold Ier grav\u00e9 en 1816 veille sur cette vaste fratrie. Des \u00e9crivains de renom s\u00e9journent ici en r\u00e9sidence. Francis Jammes ou Georges Bernanos viennent prendre leur soupe \u00e0 l\u2019occasion.<\/p>\n<p>\u00c0 table, \u00e7a discute de tout, de pr\u00e9f\u00e9rence en vocif\u00e9rant. Les d\u00e9bats sont parfois violents, mais presque toutes les id\u00e9es ont droit de cit\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 du patriarche. \u00ab&#8239;<em>Pendant les vacances, on dressait des tabl\u00e9es de quarante personnes, tout \u00e7a faisait un bruit \u00e9pouvantable<\/em>, rembobine Fran\u00e7ois Roelants du Vivier, d\u00e9put\u00e9 \u00e9cologiste europ\u00e9en dans les ann\u00e9es 1980 et petit-fils de Pierre Nothomb. <em>La politique, c\u2019\u00e9tait une musique famili\u00e8re.<\/em>&#8239;\u00bb Apr\u00e8s la mort du patriarche, en 1966, le ch\u00e2teau reste entre les mains des Nothomb et la tradition de la controverse \u00e0 table se perp\u00e9tue. La jeune Am\u00e9lie passe tous ses \u00e9t\u00e9s \u00e0 Habay-la-Neuve. Elle se maintient \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Ses cousins, cousines, oncles et tantes observent avec perplexit\u00e9 cette fille emmur\u00e9e dans son monde. \u00ab&#8239;<em>Au ch\u00e2teau, je ne me m\u00ealais pas aux discussions, \u00e9voque la romanci\u00e8re. J\u2019ai toujours eu beaucoup de mal \u00e0 m\u2019exprimer en public. Mais j\u2019\u00e9coutais, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9e. C\u2019est surtout quand mon p\u00e8re prenait la parole que je tendais l\u2019oreille. Quand il parlait de la Belgique, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019y comprendre enfin quelque chose.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le dernier des treize enfants de Pierre est encore en vie. Charles-Ferdinand Nothomb, 84 ans, ancien vice-Premier ministre et ancien pr\u00e9sident du PSC (l\u2019anc\u00eatre du CDH), nous re\u00e7oit chez lui, \u00e0 Habay-la-Neuve. \u00c0 la fen\u00eatre, une affiche exhorte les Belges \u00e0 former une \u00e9quipe de onze millions de joueurs contre le coronavirus. Le pays est toujours pris \u00e0 la gorge par la deuxi\u00e8me vague, m\u00eame si le gouvernement De Croo vient de rouvrir tous les commerces. \u00ab&#8239;<em>Je suis de nature optimiste, on va bient\u00f4t s\u2019en sortir<\/em>&#8239;\u00bb, souffle Charles-Ferdinand, dont le neveu Patrick, le p\u00e8re d\u2019Am\u00e9lie, est mort du Covid en mars 2020. Il le consid\u00e9rait comme un fr\u00e8re jumeau, n\u00e9 par une autre contorsion de la g\u00e9n\u00e9alogie Nothomb le m\u00eame mois que lui, en mai 1936.<\/p>\n<p>La maison du vieil homme est \u00e0 trois kilom\u00e8tres du ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye. Charles-Ferdinand nous propose d\u2019y aller \u00e0 v\u00e9lo, mais le temps soudain se g\u00e2te. Nous irons dans sa Kia Picanto, qu\u2019il conduit avec la souplesse d\u2019un jeune \u00e9tudiant. Nous nous promenons autour des \u00e9tangs du ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye, rachet\u00e9 en 2018 par des investisseurs bien intentionn\u00e9s. Gouttes et flocons tombent m\u00eal\u00e9s sous un ciel de tra\u00eene. Quelques maigres touffes de feuilles rousses se cramponnent aux arbres, de petits paquets de neige fondue mouchettent le sol. Charles-Ferdinand, l\u2019aspect chenu, marche d\u2019un bon pas, slalome entre les flaques et les branches de bois mort. La promenade est publique, mais il n\u2019y a pas \u00e2me qui vive. Nous passons devant la tombe de Pierre Nothomb, pos\u00e9e pr\u00e8s de l\u2019eau o\u00f9 flotte un banc de brume. On se croirait dans un film fantastique allemand du cin\u00e9ma muet, ou dans Le\u00a0crime du comte Neville. \u00ab&#8239;<em>Mon p\u00e8re aimait tellement la Belgique\u2026<\/em>&#8239;\u00bb, expire Charles-Ferdinand.<\/p>\n<p>Po\u00e8te-propagandiste, homme de lettres et de pouvoir, Pierre Nothomb est l\u2019auteur, durant et apr\u00e8s la Grande Guerre, de plusieurs livres nationalistes, comme Les Barbares en Belgique, salu\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Dans le m\u00eame temps, sur le front de l\u2019Yser, le mouvement flamingant allume ses premi\u00e8res m\u00e8ches. Des soldats flamands se plaignent de recevoir les ordres de leur \u00e9tat-major en fran\u00e7ais, qu\u2019ils ne comprennent pas. Plusieurs incidents \u00e0 caract\u00e8re linguistique \u00e9maillent la vie dans les tranch\u00e9es. C\u2019est le d\u00e9but du frontisme.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019armistice, Pierre Nothomb milite, dans un style de plus en plus survolt\u00e9, pour la cr\u00e9ation d\u2019une \u00ab&#8239;Grande Belgique&#8239;\u00bb r\u00e9sultant de l\u2019annexion du Limbourg n\u00e9erlandais, de la Flandre z\u00e9landaise, de la Prusse wallonne et surtout du Grand-Duch\u00e9 \u2014&nbsp;terre que Pierre tient \u00e0 \u00ab&#8239;r\u00e9cup\u00e9rer&#8239;\u00bb, pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s son grand-oncle Jean-Baptiste. La tentative de restaurer la Belgique de 1830, plut\u00f4t que continuer avec celle de 1839, \u00e9choue. Las, le patriarche fonde L\u2019Action nationale, un hebdomadaire impr\u00e9gn\u00e9 de catholicisme autoritaire, hostile envers les communistes, les ind\u00e9pendantistes flamands et la d\u00e9mocratie parlementaire. Le mouvement ne cache pas sa grande admiration pour Mussolini \u2014&nbsp;\u00e0 tel point que les adversaires de Pierre Nothomb le surnomment \u00ab&#8239;Mussolinitje&#8239;\u00bb. Il s\u2019acoquine un temps avec le rexisme de L\u00e9on Degrelle, avant de rejoindre le parti catholique et de devenir s\u00e9nateur en 1936. Il gardera son si\u00e8ge au parlement jusqu\u2019\u00e0 la veille de sa mort, sans que son amour pour la Belgique perde en vitalit\u00e9. \u00ab&#8239;<em>Moi aussi, je suis belgicain, scande Charles-Ferdinand Nothomb. Je pense tout le temps \u00e0 la Belgique. Mais je suis un belgicain des ann\u00e9es 1970 et 1980, qui appr\u00e9hende le pays comme une entit\u00e9 flamando-francophone. Pas un belgicain \u00e0 la Georges-Louis Bouchez\u2026 Lui, il est deux g\u00e9n\u00e9rations en retard, il me fait penser \u00e0 mon p\u00e8re, qui ne parlait pas le flamand, qui pensait que la Belgique allait tr\u00e8s bien et qu\u2019il fallait continuer comme \u00e7a\u2026 Je lui disais, \u00e0 mon p\u00e8re&nbsp;: tu es Belge, mais tu ne parles pas un mot de flamand&#8239;! Il r\u00e9torquait que son c\u0153ur parlait la m\u00eame langue que les Flamands, et que de toute fa\u00e7on tout le monde parlait le fran\u00e7ais.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<h6>Partie II &#8211; Le jaune et le blanc<\/h6>\n<p>Loin des gesticulations patriotiques de son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, la jeune Am\u00e9lie du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 prom\u00e8ne sur la Belgique un regard m\u00e9lancolique. Le Japon de sa petite enfance, qu\u2019elle romancera dans <em>M\u00e9taphysique des tubes<\/em> (2000), lui manque maladivement. Alors que ce pays branlant coinc\u00e9 entre la France et l\u2019Allemagne, \u00e7a craint\u2026 C\u2019est dans cet \u00e9tat d\u2019esprit qu\u2019elle \u00e9crit son premier livre, <em>Une R\u00e9volution \u00e0 rebours<\/em>, jamais publi\u00e9. Une sorte de science-fiction abracadabrante qui t\u00e9moigne de la naissance, chez la jeune fille en qu\u00eate d\u2019identit\u00e9, d\u2019une conscience politique. \u00ab&#8239;<em>J\u2019\u00e9tais une adolescente extr\u00eamement marginale. Je m\u2019\u00e9tais lanc\u00e9e avec le plus grand s\u00e9rieux dans cette \u0153uvre <\/em><br \/>\n<em>\u00e0 mes yeux tr\u00e8s ambitieuse. \u00c7a m\u2019avait pris deux ans. J\u2019essayais de comprendre la Belgique, de d\u00e9crire mon appr\u00e9hension pour ce pays\u2026 Dans ce roman, le monde \u00e9tait devenu un \u0153uf gigantesque&#8239;; le jaune \u00e9tait occup\u00e9 par la classe politique, le blanc par le peuple. Une r\u00e9volution se produisait, le peuple envahissait le jaune pour prendre le pouvoir, l\u2019\u0153uf explosait et devenait une \u00e9norme omelette spatiale appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9river jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps.<\/em>&#8239;\u00bb Cette fiction quelque peu inqui\u00e9tante sommeille dans son appartement \u00e0 Ixelles, comme les septante-et-un autres manuscrits qu\u2019elle n\u2019a pas publi\u00e9s, et qu\u2019elle compte bien garder inaccessibles apr\u00e8s sa mort. La romanci\u00e8re a d\u00e9j\u00e0 pris ses dispositions&nbsp;: ils seront tous coul\u00e9s dans un bloc de r\u00e9sine, mati\u00e8re qui poss\u00e8de les vertus conjointes d\u2019emprisonner et de conserver.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Si je devais relire Une R\u00e9volution \u00e0 rebours aujourd\u2019hui, je serais constern\u00e9e,<\/em> s\u2019amuse Am\u00e9lie Nothomb. <em>D\u2019abord parce que je suis moins marginale qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais aussi parce que j\u2019ai une conception moins d\u00e9lirante de la Belgique, m\u00eame si ce pays reste pour moi hors norme, inclassable.<\/em>&#8239;\u00bb Si Pierre Nothomb fut consid\u00e9r\u00e9 comme un grand \u00e9crivain, \u00e9tudi\u00e9 dans les \u00e9coles et admir\u00e9 par ses pairs, Am\u00e9lie n\u2019est pas tomb\u00e9e folle amoureuse des \u0153uvres de son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re. Le style, il est vrai, diff\u00e8re. Baroque, romantique, fleuri \u00e0 l\u2019extr\u00eame chez le tribun nationaliste&#8239;; simple et vif chez sa descendante, o\u00f9 les dialogues remplissent la majorit\u00e9 des pages. Les contempteurs de la romanci\u00e8re belge diront qu\u2019elle produit une litt\u00e9rature industrielle, des livres courts et sans id\u00e9es. Certains font en effet moins de cent trente pages, imprim\u00e9es en gros caract\u00e8res et flanqu\u00e9es de marges volumineuses. L\u2019autrice de Biographie de la faim privil\u00e9gie les \u00e9pilogues abrupts, ce dont se plaignent souvent ses lecteurs. \u00ab&#8239;<em>J\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils ne seront jamais gav\u00e9s en sortant des repas que je leur propose<\/em>&#8239;\u00bb, opposait-elle dans La Libre Belgique. \u00c0 l\u2019exception de <em>Stupeur et Tremblements<\/em> (1999), l\u2019intelligentsia parisienne avait pris le pli d\u2019\u00e9loigner Am\u00e9lie Nothomb des prix litt\u00e9raires de la rentr\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 la cavalcade de Soif (2019), qui fut \u00e0 deux doigts de lui valoir le Goncourt. \u00ab&#8239;<em>Je m\u2019efforce d\u2019avoir une \u00e9criture la plus simple et d\u00e9pouill\u00e9e possible<\/em>, d\u00e9fend Am\u00e9lie. <em>Je veux qu\u2019elle soit parfaitement translucide.<\/em>&#8239;\u00bb Plus proche sans doute de la langue de Jean-Baptiste Nothomb, l\u2019artisan de l\u2019ind\u00e9pendance belge, dont l\u2019Essai historique et politique sur la r\u00e9volution belge re\u00e7ut les f\u00e9licitations de Lamartine en personne. \u00ab&#8239;<em>D\u2019un point de vue litt\u00e9raire, cet essai \u00e9tait parfait, commente Fran\u00e7ois Roelants du Vivier, petit-fils de Pierre Nothomb, qui pr\u00e9pare une biographie de son a\u00efeul. Stendhal disait&nbsp;: \u201cIl faut \u00e9crire comme le Code civil\u201d, et Jean-Baptiste a fait preuve de cette clart\u00e9 et de cette simplicit\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Non, parmi ses a\u00efeux, celui dont Am\u00e9lie admire les livres, c\u2019est Paul Nothomb, l\u2019un des treize enfants de Pierre, et donc l\u2019un des grands-oncles de la vedette d\u2019Albin Michel. Sans doute faut-il dans chaque famille un vilain petit canard, et Paul s\u2019est employ\u00e9 \u00e0 remplir ce r\u00f4le avec un z\u00e8le remarquable. Sorti navigateur bombardier de l\u2019\u00e9cole militaire, il s\u2019engage au parti communiste en 1935. Lui, le fils de Pierre, communiste&#8239;! Communiste, barbe bleue&#8239;! Autant tuer le p\u00e8re. Ce dernier, qui tient en horreur Karl Marx et toute sa descendance, ne tol\u00e8re pas cet attentat \u00e0 l\u2019honneur de la famille. Au ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye, les discussions ont lieu sous haut voltage et les catilinaires se multiplient.<\/p>\n<p>Paul est finalement chass\u00e9 de la maison, et ce pour dix ans. \u00ab&#8239;<em>Pour mon p\u00e8re, c\u2019\u00e9tait le fils d\u00e9vi\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb, se souvient Charles-Ferdinand, qui nous entra\u00eene devant la cour du ch\u00e2teau, plong\u00e9e dans un parfait silence. Le mercure stationne proche de z\u00e9ro&#8239;; nous frissonnons. L\u2019immuabilit\u00e9 des lieux rend le pass\u00e9 encore plus obs\u00e9dant. On imagine le jeune Paul, beau comme Riquet \u00e0 la houppe, anim\u00e9 par des pulsions r\u00e9volutionnaires, se faire jeter hors de chez lui et traverser cette cour sous le regard de flingue de son p\u00e8re, qui devait reconna\u00eetre chez ce fils maudit le m\u00eame penchant pour les id\u00e9aux absolus. Enr\u00f4l\u00e9 dans l\u2019escadrille d\u2019Andr\u00e9 Malraux dont il deviendra l\u2019ami proche, Paul part faire la guerre d\u2019Espagne contre Franco.<\/p>\n<p>Il est bless\u00e9, puis hospitalis\u00e9 \u00e0 Paris. Un conflit en chassant un autre, il combat ensuite le nazisme aupr\u00e8s des r\u00e9sistants communistes, une fois le pacte germano-sovi\u00e9tique rompu par Hitler. Le jeune aviateur est arr\u00eat\u00e9 par la police allemande en mai 1943 et transf\u00e9r\u00e9 dans les locaux de la Gestapo \u00e0 Bruxelles. Sous la menace de la torture, il d\u00e9nonce ses compagnons. Au m\u00eame moment, un autre fils de Pierre, Jean-Fran\u00e7ois, chef du r\u00e9seau de r\u00e9sistance Com\u00e8te, est \u00e9galement emprisonn\u00e9 et condamn\u00e9 \u00e0 mort. Le petit Charles-Ferdinand n\u2019a que six ou sept ans&#8239;; il grandit au ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye avec les fant\u00f4mes de ses a\u00een\u00e9s qu\u2019il n\u2019a jamais vus. \u00ab&#8239;<em>Tous les soirs, je priais pour ces deux fr\u00e8res menac\u00e9s d\u2019ex\u00e9cution, aux c\u00f4t\u00e9s de ma m\u00e8re qui n\u2019\u00e9tait la m\u00e8re d\u2019aucun d\u2019eux.<\/em>&#8239;\u00bb Leurs pri\u00e8res seront entendues.<br \/>\nCondamn\u00e9 \u00e0 huit ans de prison apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, Paul est r\u00e9habilit\u00e9 en 1948. Son ami Andr\u00e9 Malraux l\u2019introduit chez Gallimard, o\u00f9 il publie plusieurs romans sous le pseudonyme de Julien Segnaire. \u00ab&#8239;Ce sont des \u0153uvres passionnantes, s\u2019enflamme Am\u00e9lie Nothomb. Dans la famille, c\u2019est le seul qui m\u2019ait litt\u00e9rairement plu.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est chez Gallimard pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019elle soumet le manuscrit d\u2019Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin, alors qu\u2019elle n\u2019a que 25 ans. Nous sommes en 1992. D\u00e9go\u00fbt\u00e9e par la Belgique, Am\u00e9lie a effectu\u00e9 son grand retour au Japon un an plus t\u00f4t, mais le come-back empreint d\u2019une nostalgie malheureuse a tourn\u00e9 court. Elle finit madame pipi \u00e0 Tokyo&#8239;; cette descente aux enfers dans un Japon sans piti\u00e9 sera le sujet de Stupeur et Tremblements. La jeune dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019ULB atterrit \u00e0 Bruxelles en songeant qu\u2019elle n\u2019a plus rien \u00e0 perdre, alors pourquoi ne pas \u00e9crire un roman&#8239;? Apr\u00e8s tout, rien de plus naturel pour une Nothomb. \u00ab&#8239;<em>Le prestige de l\u2019\u00e9crivain est une constante dans la famille. Tant que tu n\u2019as rien n\u2019\u00e9crit, tu es malheureux<\/em>&#8239;\u00bb, fait observer Charles-Ferdinand en reprenant le volant de sa Kia. \u00ab&#8239;<em>Paradoxalement, c\u2019est tr\u00e8s intimidant<\/em>&#8239;\u00bb, confiait la dame aux chapeaux dans La Libre Belgique. \u00ab&#8239;<em>Si la litt\u00e9rature est un temple, comment se croire autoris\u00e9e \u00e0 \u00e9crire quand vous n\u2019\u00eates qu\u2019une jeune femme un peu paum\u00e9e, pas tr\u00e8s aim\u00e9e&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Gallimard rejette Am\u00e9lie. Il n\u2019y aura pas de deuxi\u00e8me Nothomb dans l\u2019illustre maison du VIIe\u00a0arrondissement de Paris. L\u2019\u00e9diteur Philippe Sollers adresse ce mot \u00e0 l\u2019aspirante \u00e9crivaine&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je n\u2019aime pas les canulars.<\/em>&#8239;\u00bb Elle se tourne vers Albin Michel, qui l\u2019accepte trois semaines plus tard. Les correcteurs salissent Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin en raturant partout le manuscrit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>C\u2019est du belge&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Ce n\u2019est pas exactement du belge, mais du Nothomb. Le style particulier de la n\u00e9oromanci\u00e8re, grave et l\u00e9ger, ironique et cruel, dialogu\u00e9 et d\u00e9pouill\u00e9, d\u00e9contenance d\u00e9j\u00e0. Son \u00e9criture, mais aussi son apparence.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Ils \u00e9taient quelques-uns, chez Albin Michel, \u00e0 me regarder de haut et \u00e0 penser que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une provinciale qui ferait mieux de repartir au plus vite garder ses moutons<\/em>&#8239;\u00bb, expliquait Am\u00e9lie dans L\u2019Express. Ce qui est belge, en revanche, c\u2019est l\u2019univers bizarre qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9 au fil de ses romans, ainsi que le personnage atypique venu les d\u00e9fendre sur les plateaux t\u00e9l\u00e9, avec cet inamovible chapeau noir, ce rouge \u00e0 l\u00e8vres \u00e9carlate, ces fruits pourris qu\u2019Am\u00e9lie d\u00e9guste en plein direct. \u00ab&#8239;<em>Ce que j\u2019\u00e9cris est surr\u00e9aliste, et ce surr\u00e9alisme est propre \u00e0 la litt\u00e9rature belge<\/em>&#8239;\u00bb, clamait la romanci\u00e8re au magazine Le Carnet et les Instants. \u00ab&#8239;<em>Le surr\u00e9alisme belge pr\u00e9c\u00e9dait sa nomination et lui succ\u00e8de.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nSans l\u2019intervention de son \u00e9diteur, qui trouvait son patronyme charmant et sa proposition de pseudonyme grotesque, Am\u00e9lie Nothomb, de son vrai pr\u00e9nom Fabienne, aurait pu passer \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 sous la signature d\u2019Am\u00e9lie Casusbelli. \u00ab&#8239;Le nom Nothomb peut \u00eatre lourd \u00e0 porter, tr\u00e8s connot\u00e9, avec l\u2019h\u00e9ritage de la noblesse catholique belge, \u00e9taye aujourd\u2019hui l\u2019\u00e9crivaine. J\u2019avais peur qu\u2019on me dise, en Belgique, \u201csi tu es publi\u00e9e, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ton nom\u201d, et j\u2019ai d\u2019ailleurs essuy\u00e9 ce genre de franches absurdit\u00e9s. Mais je n\u2019en rougis pas.&#8239;\u00bb Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin se vend \u00e0 vingt-cinq mille exemplaires d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e, score remarquable pour une signature inconnue. \u00ab&#8239;Tout \u00e0 coup, on a vu surgir Am\u00e9lie, replace Charles-Ferdinand Nothomb. Elle \u00e9tait rest\u00e9e jusque-l\u00e0 tr\u00e8s timide, brillante mais secr\u00e8te.&#8239;\u00bb<br \/>\nAm\u00e9lie est la premi\u00e8re femme de la lign\u00e9e Nothomb \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. La d\u00e9rogation fut douloureuse \u00e0 obtenir.<\/p>\n<p>Le blanc ne se m\u00e9lange pas au jaune d\u2019\u0153uf en trois coups de cuill\u00e8re \u00e0 pot. \u00catre une femme expose Am\u00e9lie \u00e0 tous les tirs. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 12 ans, sur une plage du Bangladesh, elle est victime d\u2019un viol, dont elle fera \u00e9tat plus tard dans la presse. D\u2019innombrables mains l\u2019attrapent sous l\u2019eau, lui arrachent le maillot et la p\u00e9n\u00e8trent&#8239;; c\u2019est sa m\u00e8re, alert\u00e9e par ses cris, qui met fin au cauchemar. S\u2019ensuit une longue p\u00e9riode d\u2019anorexie, au cours de laquelle, pour \u00e9chapper \u00e0 ses d\u00e9mons, elle raconte avoir \u00e9tudi\u00e9 les deux volumes du dictionnaire Larousse (et peut-\u00eatre aussi le Robert des noms propres). Le passage \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, qu\u2019elle d\u00e9crit comme apocalyptique, teintera nombre de ses romans. Il faut peut-\u00eatre y voir l\u2019une des raisons de sa popularit\u00e9 aupr\u00e8s des adolescents, des filles surtout, qui se pressent pour voir Am\u00e9lie Nothomb lors des s\u00e9ances de d\u00e9dicaces.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s de son premier roman suscite les railleries de la gent masculine. Elle subit une cabale du Paris des lettres, qui ne peut croire qu\u2019Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin est l\u2019\u0153uvre d\u2019une jeune femme de 25 ans. Ce doit \u00eatre celle d\u2019un homme, et un vieux. \u00ab&#8239;<em>Albin Michel \u00e9tait ravi de cette cabale, assurait-elle dans Le Soir en 2019. Moi, un peu moins. Pour m\u2019apaiser, mon \u00e9diteur m\u2019a plac\u00e9 dans des cocktails \u00e0 Paris, \u201cvous serrez des mains, vous dites bonjour, je m\u2019appelle Am\u00e9lie Nothomb, je suis l\u2019auteur d\u2019Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin\u201d. J\u2019\u00e9tais absolument pitoyable. Les gens \u00e9taient morts de rire. Quelle est donc cette pauvre potiche qui raconte qu\u2019elle est l\u2019auteur d\u2019Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Beaucoup d\u2019hommes lui proposent ensuite d\u2019adapter ce premier roman au th\u00e9\u00e2tre&#8239;; une fois dans leur bureau, rapporte-t-elle, ils lui font comprendre qu\u2019elle devra se montrer plus intime pour que le projet se concr\u00e9tise. Cette conscience f\u00e9minine dans une soci\u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9e par les hommes transpara\u00eetra dans certains de ses romans, comme Acide sulfurique (2005), une histoire de deux femmes au pouvoir qui sauvent le monde. \u00ab&#8239;<em>Je suis f\u00e9ministe, mais \u00e7a ne veut pas dire grand-chose, car il y a mille f\u00e9minismes diff\u00e9rents, proclame Am\u00e9lie Nothomb. Je ne sais pas dans quelle branche il faut me mettre. Je suis fi\u00e8re d\u2019\u00eatre une femme qui n\u2019aurait pas voulu \u00eatre autre chose, voil\u00e0 tout. Moi, celle que j\u2019admire par-dessus tout, c\u2019est Marguerite Yourcenar. Sans jamais se revendiquer f\u00e9ministe, elle a fait davantage pour la cause des femmes que toutes les autres. Elle a d\u00e9montr\u00e9, par son parcours, qu\u2019on pouvait mener une vie libre, g\u00e9niale, sans rien devoir aux hommes.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Am\u00e9lie Nothomb compte vingt-huit romans \u00e0 son r\u00e9pertoire. Le cru 2019 restera \u00e0 part. C\u2019est le pl\u00e9biscite de Soif, massivement salu\u00e9 par la critique, dans lequel elle convoque un monsieur tr\u00e8s familier des Nothomb&nbsp;: J\u00e9sus. Comment peut-on \u00e9chapper, lorsqu\u2019on se situe au pied d\u2019un arbre g\u00e9n\u00e9alogique qui d\u00e9gouline de chr\u00e9tient\u00e9, aux grands questionnements religieux&#8239;? Souvenons-nous de Paul et Jean-Fran\u00e7ois, les deux r\u00e9sistants de la guerre&nbsp;: le premier, l\u2019ancien aviateur des forces communistes, devint sp\u00e9cialiste de l\u2019h\u00e9breu ancien et traducteur de la Bible des origines, dont il proposa une r\u00e9interpr\u00e9tation personnelle qui offre \u00e0 \u00c8ve un r\u00f4le central dans la Gen\u00e8se&#8239;; le second mena une vie de pr\u00eatre-ouvrier apr\u00e8s avoir fait v\u0153u de pauvret\u00e9. Dans la fratrie se prom\u00e8ne \u00e9galement Dominique (un pr\u00e9nom \u00e9pic\u00e8ne), quelque part entre le septi\u00e8me et le neuvi\u00e8me enfant de Pierre&#8239;; il fut p\u00e8re blanc en Afrique, auteur d\u2019essais sur l\u2019amour du prochain. Avec un arri\u00e8re-grand-p\u00e8re hautement catholique et un grand-oncle pr\u00e9sident du Parti social-chr\u00e9tien, Am\u00e9lie \u00e9tait en quelque sorte cern\u00e9e. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas un hasard si la seule \u0153uvre de Pierre Nothomb qui l\u2019ait conquise parle de religion. Elle s\u2019appelle La r\u00e9demption de Mars. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a, c\u2019est un livre \u00e9bouriffant&#8239;! <\/em><br \/>\n<em>Le seul roman de science-fiction catholique au monde\u2026 C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un missionnaire qui s\u2019en va sur Mars pour \u00e9vang\u00e9liser les Martiens. H\u00e9las, il \u00e9choue. Le livre se referme sur une sc\u00e8ne d\u2019amour \u00e9rotique entre le missionnaire et une belle Martienne.<\/em>&#8239;\u00bb Tiens, \u00e7a nous rappelle un peu l\u2019histoire de l\u2019omelette spatiale. L\u2019autrice d\u2019Ant\u00e9christa s\u2019est toutefois largement \u00e9cart\u00e9e de son h\u00e9ritage religieux.<\/p>\n<p>Et ce d\u00e8s l\u2019universit\u00e9, lorsqu\u2019Am\u00e9lie s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019ULB et non \u00e0 l\u2019UCL comme ses anc\u00eatres, par espi\u00e8glerie et par anticl\u00e9ricalisme. L\u2019exp\u00e9rience est un d\u00e9sastre. On ne cesse de l\u2019apostropher&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu t\u2019appelles Nothomb, retourne chez les catholiques&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb \u00c0 quoi bon cr\u00e9er une universit\u00e9 libre, se demande-t-elle, si c\u2019est pour reproduire la m\u00eame intol\u00e9rance qu\u2019en face&#8239;? Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi\u2026 Devenue star des lettres, elle se d\u00e9finit comme \u00ab&#8239;mystique&#8239;\u00bb, pas comme<br \/>\n\u00ab&#8239;catholique&#8239;\u00bb&nbsp;: elle voit en l\u2019homme le visage de Dieu, chacun poss\u00e9dant quelque chose de surhumain qui lui conf\u00e8re la capacit\u00e9 de devenir pour l\u2019autre un puits d\u2019amour. Elle refuse de se marier, encore moins devant l\u2019\u00c9glise \u2014&nbsp;institution qu\u2019elle juge antipathique. Elle choisit aussi de ne pas avoir d\u2019enfant, interrompant le petit embranchement familial o\u00f9 elle se situe&#8239;; il n\u2019y aura pas de P\u00e9tronille Nothomb.<\/p>\n<h6>Partie III &#8211; La balade de la mort<\/h6>\n<p>Nous ne sommes pas f\u00e2ch\u00e9s de retrouver la chaleur de la maison rose, situ\u00e9e rue du Paradis, de Charles-Ferdinand Nothomb. Un feu cr\u00e9pite dans l\u2019\u00e2tre, aupr\u00e8s duquel repose l\u2019\u00e9dition du jour du <em>Standaard<\/em>. \u00ab&#8239;<em>Oui, j\u2019essaie de garder mon niveau\u2026<\/em>&#8239;\u00bb, sous-titre l\u2019ancien homme d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, c\u2019est dans cette maison que le pr\u00e9sident du PSC, alors le parti le plus puissant de Belgique, invite le dandy Hugo Schiltz, figure tot\u00e9mique du nationalisme flamand et leader de la Volksunie \u2014&nbsp;formation qui recueille \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e8s de 20&nbsp;% des suffrages en Flandre. Petit week-end \u00e0 la campagne entre chefs de patrouille\u2026 Les deux hommes parlent en fran\u00e7ais le samedi et en n\u00e9erlandais le dimanche. Charles-Ferdinand entra\u00eene son homologue dans une promenade de trois heures, \u00e0 la dure, sous la neige. \u00ab&#8239;<em>Je voulais lui montrer que nous \u00e9tions de rudes Luxembourgeois. C\u2019\u00e9tait une balade de la mort.<\/em>&#8239;\u00bb Le but de cette retraite en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate&nbsp;: parler transfert de comp\u00e9tences. \u00ab&#8239;Schiltz voulait me persuader que le f\u00e9d\u00e9ralisme \u00e9tait bon pour la Belgique. Moi, j\u2019ai toujours regard\u00e9 le nationalisme flamand avec int\u00e9r\u00eat. J\u2019ai v\u00e9cu sa renaissance apr\u00e8s la guerre. Nombre de revendications du Vlaams Belang et de la N-VA sont issues du dernier conflit mondial\u2026 Quand je vois l\u2019autre fils Michel (Mathieu, secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Digitalisation) cafouiller lamentablement en n\u00e9erlandais, je perds mon sang-froid. Il cause un tort inou\u00ef \u00e0 la Belgique, il injurie les Flamands&#8239;! Michel, c\u2019est la famille\u00a0francophone traditionnelle qui m\u00e9prise l\u2019autre moiti\u00e9 du pays.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Acteur de la transformation de la Belgique pour avoir vot\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9 les six r\u00e9formes de l\u2019\u00c9tat, Charles-Ferdinand Nothomb v\u00e9cut l\u2019\u00e9chec du pacte d\u2019Egmont en tant que pr\u00e9sident du PSC. Cet accord mort-n\u00e9 devait vider le contentieux belge et entra\u00eener le pays dans une forme de vie d\u00e9finitive, entre \u00e9mancipation r\u00e9gionale et coh\u00e9sion nationale. Sauf qu\u2019une fronde s\u00e9paratiste \u00e9clate en Flandre, vilipendant un compromis jug\u00e9 ignoble qui \u00e9touffe le destin flamand.<\/p>\n<p>Le gouvernement d\u00e9missionne et enterre le pacte d\u2019Egmont. En r\u00e9sulteront la scission des partis nationaux et la cr\u00e9ation, sur les cendres de la Volksunie \u00e9clat\u00e9e, du Vlaams Blok. Dix ans plus t\u00f4t, c\u2019est une universit\u00e9 qui se d\u00e9chire. Les \u00e9tudiants nationalistes flamands scandent leur \u00ab&#8239;<em>Walen buiten<\/em>&#8239;\u00bb. C\u2019est ici que Simon-Pierre Nothomb entre en sc\u00e8ne. Douzi\u00e8me et p\u00e9nulti\u00e8me de la fratrie, le plus jeune a\u00een\u00e9 de Charles-Ferdinand est alors responsable des relations publiques de l\u2019UCL. Un poste de haut fonctionnaire qui s\u2019annon\u00e7ait plus p\u00e9p\u00e8re que la guerre de Cor\u00e9e, o\u00f9 il avait combattu dans le bataillon belge en 1951. Sauf que les manifestations, sur le sol de Louvain, font trembler le pays. Il faut cr\u00e9er une nouvelle universit\u00e9 en Wallonie, mais comment la baptiser&#8239;? Simon-Pierre songe \u00e0 son village natal, Habay-la-Neuve. L\u2019id\u00e9e fait son chemin. Louvain-la-Neuve est baptis\u00e9e. Pi\u00e9g\u00e9e malgr\u00e9 elle dans les fractures communautaires, la famille Nothomb appose \u00e0 nouveau son sceau sur le destin de la Belgique.<\/p>\n<p>La carri\u00e8re minist\u00e9rielle de Charles-Ferdinand Nothomb renseigne deux secousses majeures. D\u2019abord le drame du Heysel, en mai 1985, qui faillit co\u00fbter sa t\u00eate au ministre de l\u2019Int\u00e9rieur. Ensuite l\u2019affaire des Fourons, deux ans plus tard, qui la trancha pour de bon.<\/p>\n<p>Le pays s\u2019entred\u00e9chire au Conseil d\u2019\u00c9tat et \u00e0 la Cour de cassation \u00e0 propos de cette commune limbourgeoise enclav\u00e9e en Wallonie et voisine des Pays-Bas, o\u00f9 l\u2019on parle majoritairement le fran\u00e7ais. Les juridictions donnent raison aux Flamands et acculent Charles-Ferdinand, et avec lui tout le gouvernement Verhofstadt, \u00e0 la d\u00e9mission. Trente-trois ans plus tard, l\u2019homme d\u2019Habay-la-Neuve n\u2019a toujours pas dig\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Durant la premi\u00e8re d\u00e9cennie du nouveau mill\u00e9naire, les ranc\u0153urs communautaires (inimiti\u00e9s linguistiques, d\u00e9s\u00e9quilibres financiers, souvenirs de la guerre\u2026) vampirisent plus que jamais la politique nationale. La r\u00e9gionalisation galopante est une balade de la mort. Entre 2010 et 2011, il faut 541 jours aux forces f\u00e9d\u00e9rales en pr\u00e9sence pour former un gouvernement. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019Am\u00e9lie Nothomb, chagrin\u00e9e par ce sabotage amoureux, se frappe le c\u0153ur et manifeste son attachement \u00e0 la Belgique.<\/p>\n<p>Elle apporte ainsi son soutien moral au mouvement \u00ab&#8239;<em>Pas en notre nom \/ Niet in onze naam<\/em>&#8239;\u00bb, qui rassemble de nombreux acteurs ancr\u00e9s \u00e0 gauche pour faire bloc contre le s\u00e9paratisme. \u00ab&#8239;<em>Durant cette crise, pour la premi\u00e8re fois, je me suis sentie fragilis\u00e9e en tant que Belge, confie la romanci\u00e8re. Si le pays venait \u00e0 \u00e9clater, ce serait une catastrophe. Pour le monde, d\u2019abord, car le monde a culturellement besoin de Belgique&#8239;; mais aussi pour moi, car <\/em><em>je ne vois vraiment pas \u00e0 quel autre pays je pourrais me rattacher.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Am\u00e9lie Nothomb, dont l\u2019intrigue du dernier roman (Les A\u00e9rostats) se situe \u00e0 Bruxelles, a fini par r\u00e9aliser que les adjectifs que l\u2019on accole d\u2019ordinaire \u00e0 l\u2019identit\u00e9 belge \u2014&nbsp;floue, insaisissable \u2014&nbsp;lui correspondent parfaitement. \u00ab&#8239;<em>Elle a \u00e9volu\u00e9 dans sa pens\u00e9e<\/em>, radiographie son grand-oncle. <em>Avant, elle disait qu\u2019elle venait de nulle part. Le fait de vivre en France, paradoxalement, l\u2019a rendue tr\u00e8s belgicaine<\/em>.&#8239;\u00bb Belgicaine \u00e0 la Pierre ou \u00e0 la Charles-Ferdinand&#8239;? Belgicaine contemporaine plut\u00f4t&#8239;; rien de plus mou, rien de moins tangible en effet que cet attachement \u00e0 un pays qui hoquette, et dont l\u2019autre moiti\u00e9 reste le plus souvent une terre \u00e9trang\u00e8re. Am\u00e9lie Nothomb r\u00e9p\u00e8te souvent son regret de ne pas parler n\u00e9erlandais, bien que sa m\u00e8re, Dani\u00e8le Scheyven, soit d\u2019origine brugeoise. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 l\u2019impression d\u2019apatridie s\u2019est ajout\u00e9e l\u2019impression de quand m\u00eame \u00eatre belge<\/em>&#8239;\u00bb, analysait la romanci\u00e8re dans Le Carnet et les Instants. \u00ab&#8239;<em>Mon grand sentiment de vague est apr\u00e8s tout une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre belge.<\/em>&#8239;\u00bb Lorsqu\u2019elle revenait chez ses parents, dans la modeste ferme situ\u00e9e en contrebas du ch\u00e2teau du Pont d\u2019Oye, Am\u00e9lie Nothomb avait l\u2019habitude de partir avec son p\u00e8re dans de profondes consid\u00e9rations sur la politique belge et fran\u00e7aise. \u00ab&#8239;Am\u00e9lie est beaucoup plus politique que moi&#8239;\u00bb, soutient sa s\u0153ur Juliette, dont elle a toujours \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement proche. \u00ab&#8239;<em>Par ses conversations, ses opinions, je constate qu\u2019elle poss\u00e8de cette tournure d\u2019esprit.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nLa romanci\u00e8re du Journal d\u2019Hirondelle n\u2019a pas eu l\u2019occasion de louer les m\u00e9rites de Sophie Wilm\u00e8s devant son p\u00e8re, emport\u00e9 par le coronavirus alors que l\u2019ancienne Premi\u00e8re ministre n\u2019avait pas encore pris l\u2019ascendant. \u00ab&#8239;<em>Elle m\u2019a \u00e9pat\u00e9e<\/em>, s\u2019enthousiasme encore Am\u00e9lie Nothomb. <em>Pour moi, c\u2019est la femme politique id\u00e9ale.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le prochain scrutin aura lieu en 2024&#8239;; il agite d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9pouvantail d\u2019une majorit\u00e9 autonomiste en Flandre, avec une alliance N-VA-Vlaams Belang. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a me fait tr\u00e8s peur, mais je veux croire qu\u2019on aura la sagesse de trouver une nouvelle entourloupe pour l\u2019\u00e9viter. Je connais \u00e9norm\u00e9ment de Flamands\u2026 je ne peux pas croire que les \u00e9lecteurs de ces partis soient tous des s\u00e9paratistes.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Autant que celui de la Belgique, l\u2019avenir de la dynastie Nothomb, lign\u00e9e de dirigeants et d\u2019\u00e9crivains, appara\u00eet incertain. Bien s\u00fbr, Am\u00e9lie continuera \u00e0 publier un roman par an, gonflant un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 exceptionnel par sa long\u00e9vit\u00e9 m\u00e9tronomique. Charles-Ferdinand, lui, estime avoir assez de travail pour les quinze prochaines ann\u00e9es de sa vie, notamment son \u00ab&#8239;<em>plan de paix pour la Belgique<\/em>&#8239;\u00bb qu\u2019il fomente au coin du feu, dans la maison rose de la rue du Paradis. On s\u2019interroge sur la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, peu attir\u00e9e par la politique, on fourrage dans les jeunes branchages de l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique pour savoir qui pourrait bien influencer la destin\u00e9e du pays, qui pourrait devenir le Nothomb de demain. C\u2019est que la famille a d\u00e9sert\u00e9 les institutions. \u00ab&#8239;<em>Nous vivons une \u00e9poque o\u00f9 la politique est m\u00e9pris\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on rejette le parlementarisme en bloc, comme dans les ann\u00e9es 1930, regrette Fran\u00e7ois Roelants du Vivier, l\u2019ancien \u00e9lu Ecolo pass\u00e9 au FDF en 1989. Mais bon, qui sait, la jeunesse peut encore se lever et inventer une nouvelle fa\u00e7on de faire du service public.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Un micro\u00e9v\u00e9nement n\u2019a cependant pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Charles-Ferdinand Nothomb. L\u2019un des neveux d\u2019Am\u00e9lie, licenci\u00e9 en droit, lui a parl\u00e9 de la Constitution belge, l\u2019autre jour. \u00ab&#8239;<em>Je vais garder un \u0153il dessus\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Le jeune homme a peut-\u00eatre cherch\u00e9, dans cette loi fondamentale de 1831, dissimul\u00e9e derri\u00e8re un langage juridique, l\u2019\u00e2me d\u2019un lointain Nothomb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vieille famille de lettres issue de la noblesse, lign\u00e9e politique et belgicaine entrem\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire du pays, les Nothomb comptent dans leurs rangs trois ministres, un chef de gouvernement, cinq \u00e9crivains, un po\u00e8te nationaliste, un aviateur communiste arr\u00eat\u00e9 par la Gestapo, un pr\u00eatre-ouvrier, un pasteur en Afrique, un lieutenant para-commando, et enfin, arri\u00e8re-petite-fille du patriarche [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":436,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[377,378,296],"auteur":[],"class_list":["post-435","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recit","tag-amelie-nothomb","tag-belgique","tag-litterature"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - 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