{"id":4157,"date":"2020-09-21T13:38:48","date_gmt":"2020-09-21T11:38:48","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=4157"},"modified":"2023-10-31T11:29:48","modified_gmt":"2023-10-31T10:29:48","slug":"vilvorde-city","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/vilvorde-city\/","title":{"rendered":"Vilvorde city, le Brooklyn de Bruxelles"},"content":{"rendered":"<p>En 2008, lorsque Tom Pardoen signe l\u2019acte d\u2019achat de sa nouvelle maison, il sent poindre en lui une once de nervosit\u00e9. Il est sur le point de s\u2019installer \u00e0 Vilvorde, ville o\u00f9 il n\u2019a jamais mis un orteil et dont il ne conna\u00eet que la sinistre r\u00e9putation&nbsp;: crasseuse, d\u00e9cr\u00e9pite, paum\u00e9e. D\u2019autant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019endroit ne peut pas encore se targuer d\u2019\u00eatre le premier fournisseur de combattants belges en Syrie. Douze ans plus tard, Tom n\u2019a pas quitt\u00e9 la ville, qui affiche la croissance la plus rapide de Flandre. \u00ab&#8239;<em>Wilfried<\/em>&#8239;\u00bb lui a propos\u00e9 de sonder l\u2019\u00e2me de ce microcosme intrigant. Un r\u00e9cit d\u2019amour et d\u2019espoir, qui pr\u00e9figure aussi l\u2019avenir de tout le pays.<\/p>\n<p>Dans la chaleur d\u2019un soir de juillet, je me pr\u00e9lasse sur mon balcon en bonne compagnie. La table est garnie de bi\u00e8res et de tapas&nbsp;: mon ami Olli et moi avons d\u00e9cid\u00e9 de nous faire plaisir. Notre champ de vision saisit l\u2019essence des lieux&nbsp;: l\u2019usine Renault, \u00e0 l\u2019arr\u00eat depuis deux d\u00e9cennies, mais d\u2019o\u00f9 une lueur jaillit encore tous les soirs. Le viaduc et son \u00e9ternel bruissement, la Senne, qui a si longtemps servi d\u2019\u00e9gout \u00e0 ciel ouvert. Agr\u00e9ment\u00e9 du vol placide d\u2019un couple de cigognes, le tableau frise la perfection post-industrielle.<br \/>\nTout comme moi, Olli vient d\u2019ailleurs. Je suis curieux de conna\u00eetre son ressenti d\u2019outsider. N\u00e9 derri\u00e8re le mur, \u00e0 Bernau bei Berlin, il est parti vivre \u00e0 Helsinki, o\u00f9 il a appris le finnois, le su\u00e9dois et le n\u00e9erlandais. Il y a aussi trouv\u00e9 l\u2019\u00e2me s\u0153ur&nbsp;: Agnes de Grimbergen. \u00ab&#8239;<em>La question de l\u2019endroit o\u00f9 nous allions vivre s\u2019est in\u00e9vitablement pos\u00e9e. La Belgique s\u2019est impos\u00e9e comme une \u00e9vidence, Bruxelles comme le choix logique. Le propri\u00e9taire de l\u2019appartement \u00e0 louer qu\u2019on a visit\u00e9 sur la place Sainctelette m\u2019a gratifi\u00e9 d\u2019un salut nazi, \u00e9gratignant par la m\u00eame occasion mon amour pour Bruxelles-Ville. Nous avons donc envisag\u00e9 Vilvorde, dont la situation me plaisait. J\u2019ai grandi en p\u00e9riph\u00e9rie urbaine, au nord-est d\u2019une capitale&nbsp;: j\u2019y ai vu une forme de pr\u00e9destination&#8239;! Le souvenir de mon arriv\u00e9e en ville est encore plus vivace. J\u2019ai d\u2019embl\u00e9e \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par les rails de tram. Lorsque j\u2019ai demand\u00e9 o\u00f9 ils conduisaient, <\/em><br \/>\n<em>on m\u2019a r\u00e9pondu \u201cnulle part\u201d. J\u2019ai trouv\u00e9 cette r\u00e9ponse \u00e9nigmatique incroyablement fascinante&#8239;! \u00c0 Berlin et \u00e0 Helsinki, les transports publics sont v\u00e9ritablement incontournables, sacr\u00e9s. Dire qu\u2019ici, ils n\u2019avaient rien trouv\u00e9 de mieux que de supprimer la ligne 58 pour Bruxelles\u2026 Vilvorde avait tourn\u00e9 le dos \u00e0 la capitale. La question qui tue&nbsp;: o\u00f9 se rend un habitant de Vilvorde pour acheter une paire de chaussures&#8239;? Chez Carmi, in fucking Eppegem.<\/em>&#8239;\u00bb La nuit est tomb\u00e9e. De nouveau, une lueur vacillante ram\u00e8ne l\u2019usine Renault \u00e0 la vie.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Vilvorde est une petite ville \u00e0 l\u2019ambiance provinciale morose, les relations entre les habitants ont un c\u00f4t\u00e9 rural. Mais son \u00e2me est ind\u00e9niablement celle d\u2019une grande ville. Elle le doit sans doute \u00e0 ces mastodontes industriels qui l\u2019ont marqu\u00e9e de leur griffe, ind\u00e9l\u00e9biles stigmates de son glorieux pass\u00e9. C\u2019est v\u00e9ritablement unique, m\u00eame Berlin ne peut se pr\u00e9valoir d\u2019une telle ambivalence.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nDe prime abord, Vilvorde a tr\u00e8s peu \u00e0 offrir au touriste \u00e9tranger. Pourtant, Australiens et Britanniques se pressent r\u00e9guli\u00e8rement aux portes de l\u2019h\u00f4tel de ville. Le pr\u00e9pos\u00e9 au guichet les redirige machinalement vers Jona Broothaerts, archiviste communal de son \u00e9tat. L\u2019homme sait pertinemment ce qu\u2019ils viennent chercher. Si William Tyndale a disparu dans les m\u00e9andres de notre histoire, il reste un monument incontournable du monde anglo-saxon. \u00ab&#8239;<em>Nous avons Luther, ils ont Tyndale<\/em>&#8239;\u00bb, confirme Jona. Pr\u00eatre-r\u00e9formateur anglais, \u00e9rudit parlant huit langues, il se montrait tr\u00e8s critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00c9glise de Rome. Il est surtout connu pour avoir \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 traduire la Bible en anglais, traduction qu\u2019il a notamment diffus\u00e9e depuis son imprimerie clandestine \u00e0 Anvers. Jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019Inquisition lui mette le grappin dessus et ne l\u2019enferme au ch\u00e2teau de\u2026 Vilvorde. Dans son \u0152uvre au noir, Marguerite Yourcenar qualifie cet endroit, fa\u00e7onn\u00e9 sur le mod\u00e8le de la Bastille, de prison la plus crainte des Pays-Bas. La toute premi\u00e8re source de fiert\u00e9 de la ville&nbsp;: comment ne pas m\u2019y rendre&#8239;?<br \/>\nAinsi suis-je donc parti sur les traces de Tyndale, flanqu\u00e9 de l\u2019archiviste Jona et de Diego, photographe. \u00ab&#8239;<em>Tyndale est mort sur le b\u00fbcher en septembre 1536. Mais les habitants se sont montr\u00e9s mis\u00e9ricordieux&nbsp;: ils l\u2019ont tu\u00e9 par strangulation avant de le br\u00fbler.<\/em>&#8239;\u00bb Jona sort une cl\u00e9 de sa poche, l\u2019ins\u00e8re dans un cadenas. Le ch\u00e2teau originel a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9, mais une maison d\u2019arr\u00eat a \u00e9t\u00e9 b\u00e2tie sur ses fondations en 1777, la deuxi\u00e8me prison du pays, la plus ancienne \u00e0 tenir encore debout. Jona pousse la lourde porte de m\u00e9tal. \u00ab&#8239;<em>Vilvorde n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 choisie par hasard&nbsp;: au XIVe et au XVe si\u00e8cle, la ville rivalise avec Louvain et Bruxelles pour devenir la plus grande ville marchande du Brabant. Elle est \u00e0 l\u2019\u00e9poque une plaque tournante importante, id\u00e9alement situ\u00e9e sur la Senne, entre Bruxelles et Malines. Quelque temps plus tard, la draperie de luxe y conna\u00eet un essor important, de m\u00eame que le commerce de gr\u00e8s l\u00e9diens et de sables dits du Bruxellien. La cath\u00e9drale d\u2019Anvers a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en pierres de Bruxelles, transport\u00e9es par bateau depuis Vilvorde.<\/em>&#8239;\u00bb Tandis que je m\u2019impr\u00e8gne de toute l\u2019ironie de cette anecdote, j\u2019aper\u00e7ois \u00e0 travers une fen\u00eatre cass\u00e9e la grue portuaire de la soci\u00e9t\u00e9 Koekoeckx. Destin\u00e9e au Congo, elle est finalement rest\u00e9e \u00e0 quai. Trente ans qu\u2019elle n\u2019a pas hiss\u00e9 la moindre marchandise. Un vestige fig\u00e9 dans le temps. \u00ab&#8239;<em>Quand l\u2019industrie drapi\u00e8re a entam\u00e9 son d\u00e9clin, elle a emport\u00e9 la ville dans sa chute. Plusieurs d\u00e9cisions malheureuses ont aggrav\u00e9 la situation. Lorsque la Flandre et le Brabant se sont r\u00e9volt\u00e9s contre Maximilien d\u2019Autriche, Vilvorde a eu la mauvaise id\u00e9e de se ranger du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019empereur. Mal lui en a pris.\u00a0<\/em>\u00bb L\u2019erreur strat\u00e9gique sera lourde de cons\u00e9quences&nbsp;: les troupes bruxelloises mettent la ville \u00e0 feu et \u00e0 sang, un tiers des habitations est d\u00e9cim\u00e9 par les flammes. La ville mettra des si\u00e8cles \u00e0 s\u2019en remettre. En ce jour de juillet 1489, les Bruxellois ont r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant toutes les ambitions que Vilvorde avait nourries jusqu\u2019alors.<br \/>\nUne \u00e9troite cage d\u2019escalier nous accompagne au dernier \u00e9tage. Quatre rang\u00e9es de cachots de deux m\u00e8tres carr\u00e9s s\u2019\u00e9tagent d\u2019un c\u00f4t\u00e9 du b\u00e2timent. Con\u00e7ue pour un total de 700\u00a0d\u00e9tenus, la prison en a accueilli jusqu\u2019\u00e0 2\u00a0500 simultan\u00e9ment. Arm\u00e9 de son smartphone, Jona \u00e9claire un pan de mur pour d\u00e9voiler un graffiti couleur rouille, repr\u00e9sentant un soldat autrichien. Feu Jean-Luc Dehaene s\u2019\u00e9tait un jour laiss\u00e9 enfermer dans l\u2019une de ces cellules, dans le cadre d\u2019une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision. J\u2019essaie de me repr\u00e9senter la sc\u00e8ne tandis que nous redescendons de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du b\u00e2timent.<br \/>\nNous entrons ensuite dans un vaste atelier o\u00f9 l\u2019on imprimait des bons de caisse et tissait des \u00e9toffes de pi\u00e8tre qualit\u00e9. La c\u00e9l\u00e8bre spinning jenny \u00e9tait dispos\u00e9e ici, une machine \u00e0 filer si dangereuse que les ouvriers osaient \u00e0 peine s\u2019en approcher. Les occupants de ce sinistre b\u00e2timent n\u2019avaient, eux, pas vraiment le choix. \u00ab&#8239;<em>Une invention des Lumi\u00e8res&nbsp;: l\u2019id\u00e9e \u00e9tait d\u2019apprendre un m\u00e9tier aux crapules et autres bandits qu\u2019on emprisonnait ici, histoire qu\u2019ils en ressortent meilleurs. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait du travail forc\u00e9, ni plus ni moins. Les gamins de 15\u00a0ans qu\u2019on enfermait pour avoir vol\u00e9 une pomme de terre n\u2019avaient pas besoin de se bonifier.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nQuelques kilom\u00e8tres plus au nord, \u00e0 Haren, on construit une nouvelle prison, au plus grand dam des riverains. Les habitants de Vilvorde, \u00e0 leur \u00e9poque, ne voyaient pas non plus l\u2019arriv\u00e9e de toute cette racaille d\u2019un bon \u0153il, m\u00eame si la r\u00e9sistance la plus virulente vint des propri\u00e9taires d\u2019usine, qui devaient soudain faire face \u00e0 une arriv\u00e9e massive de main-d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la ville \u00e9tait en premi\u00e8re ligne de la r\u00e9volution industrielle.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>On vivait quotidiennement l\u2019apocalypse. Apr\u00e8s une puissante d\u00e9flagration, la chemin\u00e9e crachait son nuage noir, qui retombait ensuite sur les habitations. Vilvorde \u00e9tait couverte en permanence d\u2019un \u00e9pais tapis de suie.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Guido Verhaeghe, peintre local<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le 5 mai 1835, sous les regards d\u2019une foule de curieux, La Fl\u00e8che quitte la gare de Bruxelles-All\u00e9e-Verte suivie de ses sept wagons. La motrice consomme 200 kilos de coke \u00e0 l\u2019heure. Apr\u00e8s un trajet de 45 minutes, elle atteint Malines, sa destination finale. Elle avait fait un arr\u00eat \u00e0 Vilvorde. Le premier voyage en train du continent europ\u00e9en marque le d\u00e9but d\u2019une nouvelle \u00e8re. Jona&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>La construction du chemin de fer et l\u2019\u00e9largissement du canal Bruxelles-Charleroi ont fait du bien \u00e0 la ville, qui a commenc\u00e9 son industrialisation vers la moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle<\/em>&#8239;\u00bb. \u00c0 partir de 1880, tout s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Des entreprises p\u00e9trochimiques s\u2019installent dans la r\u00e9gion. Des cokeries. Des laveries et des teintureries. Des arm\u00e9es d\u2019ouvriers affluent. La population explose. Un g\u00e9ant s\u2019\u00e9veille. Autour du changement de si\u00e8cle, Vilvorde prend doucement l\u2019apparence que nous lui connaissons aujourd\u2019hui&nbsp;: un squelette crasseux, recouvert d\u2019une \u00e9paisse couche de suie. D\u00e9sireux d\u2019en savoir plus sur les r\u00e9percussions de cette \u00e9volution sur la ville et ses habitants, je frappe \u00e0 la porte de Guido Verhaeghe.<br \/>\nLe peintre me sert un verre de rouge capiteux et se lance dans sa logorrh\u00e9e. Avec force gestes, il me d\u00e9crit avec verve la fa\u00e7on dont la ville tremblait sur ses bases plusieurs fois par jour, au moment o\u00f9 on refroidissait \u00e0 l\u2019eau le coke incandescent. \u00ab&#8239;<em>On vivait quotidiennement l\u2019apocalypse. Apr\u00e8s une puissante d\u00e9flagration, la chemin\u00e9e crachait son nuage noir, qui retombait ensuite sur la ville. Vilvorde \u00e9tait en permanence couverte d\u2019un tapis de suie.<\/em>&#8239;\u00bb Le linge que l\u2019on pendait dehors \u00e9tait pekzwart, noir charbon. Cela dit, je n\u2019ai jamais mang\u00e9 d\u2019aussi bons c\u00e9leris que ceux du potager de l\u2019\u00e9cole de la Vestenstraat, qui jouxtait les Forges de Clabecq&#8239;!<\/p>\n<p>Vilvorde empestait. Un jour, \u00e0 cause des charognes qu\u2019on charriait par bateaux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019usine de g\u00e9latine&#8239;; le lendemain, en raison de la gele doemp, la fum\u00e9e jaune que vomissaient les innombrables chemin\u00e9es des environs. Quand le vent tournait, on pouvait aussi sentir les biscuits de Delacre. \u00ab&#8239;<em>Stinkvorde, la ville qui pue&nbsp;: les gens l\u2019appelaient ainsi, c\u2019est vrai, mais cette appellation ne m\u2019a jamais d\u00e9rang\u00e9 outre mesure. Au final, ces usines nous ont apport\u00e9 bien plus que la mort et la d\u00e9solation.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nL\u2019art, par exemple. Guido a \u00e9t\u00e9 pendant des ann\u00e9es le directeur de la Portaelsschool, cercle fond\u00e9 en 1918 par les industriels. Appel\u00e9e d\u2019apr\u00e8s l\u2019orientaliste Jean-Fran\u00e7ois Portaels, l\u2019\u00e9cole a marqu\u00e9 le d\u00e9but d\u2019une longue de tradition d\u2019arts plastiques \u00e0 Vilvorde. Jules Brouwers. Joseph Bo\u00f9\u00f9aert. Sans oublier \u00e9videmment Rik Poot.<br \/>\nGuido veut se saisir d\u2019un objet brun fonc\u00e9 pos\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re. Une palette de peintre, ayant appartenu \u00e0 Martin Boll\u00e9, laur\u00e9at du prix de Rome en 1940. \u00ab&#8239;Le goudron \u00e9tait utilis\u00e9 dans la pr\u00e9paration de la peinture bon march\u00e9. Boll\u00e9 a su utiliser cet ingr\u00e9dient \u00e0 son avantage pour obtenir la couleur gris\u00e2tre qui a marqu\u00e9 son \u0153uvre comme elle a marqu\u00e9 sa ville.&#8239;\u00bb<br \/>\nLe contraste avec l\u2019\u0153uvre de Guido \u2014&nbsp;un m\u00e9lange bigarr\u00e9 de couleurs vives et de teintes plus apaisantes, style influenc\u00e9 par l\u2019artiste pop art Jim Dine \u2014&nbsp;ne peut \u00eatre plus saisissant. \u00ab&#8239;<em>Je suis un bon vivant, un optimiste de la vie. Tu sais, \u00e0 mon \u00e2ge, on prend le temps de relativiser. Avec ma femme, on a eu de la chance, on a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s par l\u2019adversit\u00e9. Et on est toujours en bonne sant\u00e9. Aujourd\u2019hui plus que jamais, j\u2019ai conscience que je dois \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 cette ville.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nJe fais un d\u00e9tour par le Duch\u00e9hof, une zone r\u00e9sidentielle situ\u00e9e dans le quartier du Far-West et compos\u00e9e d\u2019un ensemble de petites maisons de briques avec jardinet en devanture. Elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9es par Le Foyer Vilvordien et des industriels d\u00e9sireux de fid\u00e9liser leur main-d\u2019\u0153uvre de qualit\u00e9. Cette histoire conf\u00e8re au quartier un autre visage, qui se d\u00e9marque clairement du reste.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u2019embl\u00e9e \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par cette particularit\u00e9&nbsp;: les gens d\u2019ici ont une obsession pour la territorialit\u00e9. Les habitants ne s\u2019identifient pas forc\u00e9ment \u00e0 leur ville, mais<br \/>\n\u00e0 leur quartier. Kassei, sur la rive gauche du canal&#8239;; \u2018t Faubourg, et ses maisons bel-\u00e9tage. Mais de tous les coins de Vilvorde, le Broek \u2014&nbsp;excroissance pointue prise en tenaille entre le canal et la Senne \u2014&nbsp;est sans doute celui qui s\u2019av\u00e8re le plus repli\u00e9 sur lui-m\u00eame.<br \/>\nTrois jeunes Africains courent derri\u00e8re un ballon, une jeune fille nous fr\u00f4le sur sa trottinette \u00e9lectrique&nbsp;: l\u2019atmosph\u00e8re est empreinte d\u2019une ind\u00e9cision apathique. Difficile de s\u2019imaginer que jadis, la Harensesteenweg \u00e9tait l\u2019une des art\u00e8res les plus anim\u00e9es de la ville.<br \/>\nSonja met le feu \u00e0 sa Lucky Strike, ferme les yeux. \u00ab&#8239;<em>Un, deux, trois\u2026 Il y avait dix-huit bistrots dans le Broek. Il n\u2019en reste que deux aujourd\u2019hui.<\/em>&#8239;\u00bb Et bient\u00f4t plus qu\u2019un&nbsp;: apr\u00e8s<br \/>\n45 ans de service, elle va remettre son tablier. Du bout de l\u2019index, elle d\u00e9crit des cercles autour de sa trempe droite&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 perdre la boule l\u2019an dernier, je suis rest\u00e9 trois semaines en clinique.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Mon regard se perd dans l\u2019art\u00e8re qui s\u2019\u00e9tend devant moi. Je peine \u00e0 m\u2019imaginer l\u2019effervescence de nagu\u00e8re. Je me rappelle en revanche l\u2019histoire de Jona \u00e0 propos d\u2019\u00c9ric, tenancier du caf\u00e9 Boemerang, en face de l\u2019usine Renault. Une sc\u00e8ne pour le moins insolite s\u2019y tenait deux fois par jour. Lors des changements de shifts de midi et de dix heures, \u00c9ric se postait derri\u00e8re son comptoir et se mettait \u00e0 servir des bi\u00e8res \u00e0 la cha\u00eene. Apr\u00e8s dix minutes, il en avait pos\u00e9 quatre cents sur les tables de son caf\u00e9. Des centaines d\u2019ouvriers d\u00e9barquaient dans l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s et vidaient les pintes d\u2019une traite, en buvant chacun deux, trois, quatre. Ils repartaient ensuite aussi sec vers l\u2019usine. Le m\u00eame rituel se r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 la fin du shift. Tous venaient r\u00e9gler leur note une fois par semaine, le lundi.<br \/>\nLes caisses de la ville ont, elles aussi, bien profit\u00e9 de la pr\u00e9sence du constructeur automobile. Mais quand la direction de l\u2019usine avait quelque chose \u00e0 dire, le bourgmestre \u00e9coutait sans broncher. D\u2019aucuns racontent que Vilvorde doit la pr\u00e9sence de cet inf\u00e2me viaduc \u00e0 un non cat\u00e9gorique des Fran\u00e7ais, \u00e0 qui on avait montr\u00e9 le trac\u00e9 originel du ring qui devait traverser le site industriel de part en part.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>La faillite de Renault a aussi cr\u00e9\u00e9 des liens&nbsp;: toute la ville s\u2019est montr\u00e9e solidaire, Makro a fourni la viande pour les barbecues, Belga a donn\u00e9 des cigarettes, Maes des casiers de bi\u00e8re. Vilvorde est devenue un gigantesque camping.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">\u00c9ric, tenancier de caf\u00e9<\/figcaption><\/figure>\n<p>L\u2019usine se trouve l\u00e0 depuis 1922. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les blocs-moteurs \u00e9taient mont\u00e9s sur les ch\u00e2ssis \u00e0 Paris et les m\u00e9caniciens conduisaient ces voitures \u00e0 moiti\u00e9 finies jusqu\u2019\u00e0 Vilvorde, o\u00f9 l\u2019on ajoutait la carrosserie. Renault-Vilvorde \u00e9tait devenue l\u2019usine d\u2019assemblage la plus productive du groupe. On devine sans mal que la port\u00e9e d\u00e9flagratoire de l\u2019annonce de<br \/>\nla fermeture, le 27 f\u00e9vrier 1997. \u00ab&#8239;<em>Une bombe atomique n\u2019aurait pas eu plus d\u2019effet, se souvient \u00c9ric. Je connais des familles dont le p\u00e8re, la m\u00e8re et les deux fils travaillaient \u00e0 l\u2019usine&#8239;! Du jour au lendemain, tout le monde s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 la rue. Des couples se sont s\u00e9par\u00e9s, des ouvriers ont \u00e9t\u00e9 admis dans des unit\u00e9s psychiatriques. Certains se sont suicid\u00e9s, en avalant des cocktails de m\u00e9dicaments ou en se jetant dans le canal. L\u2019adversit\u00e9 a aussi cr\u00e9\u00e9 des liens&nbsp;: toute la ville s\u2019est montr\u00e9e solidaire, Makro a fourni la viande pour les barbecues, Belga a donn\u00e9 des cigarettes, Maes des casiers de bi\u00e8re. Vilvorde est devenue un gigantesque camping. Tous les jours, une cuisine ambulante pr\u00e9parait du coq au vin&#8239;! J\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 quelques manifestations. Une fois, on a d\u00e9vers\u00e9 des flacons de Dreft dans la fontaine de la gare. Tout le rond-point \u00e9tait recouvert de mousse&#8239;! On a bien rigol\u00e9, mais nous savions aussi que c\u2019\u00e9tait peine perdue&nbsp;: la d\u00e9cision des Fran\u00e7ais \u00e9tait irr\u00e9vocable. La mort du quartier \u00e9tait act\u00e9e, les caf\u00e9s du Broek ont ferm\u00e9 leurs portes les uns apr\u00e8s les autres, emportant \u00e0 chaque fois avec eux une tranche de vie.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Pendant ses ann\u00e9es bruxelloises, Karl Marx aimait venir \u00e0 Vilvorde, pour y admirer le lever du soleil apr\u00e8s une nuit blanche ou prendre le lunch apr\u00e8s une balade vivifiante au Domaine des Trois Fontaines. S\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et expuls\u00e9 en 1848 pour trouble de l\u2019ordre public, il serait certainement all\u00e9 se sustenter au restaurant De Kuiper, qui a ouvert ses portes en 1859. Diego et moi d\u00e9cidons de nous rendre dans cette institution, la premi\u00e8re \u00e0 proposer de la viande de cheval, grande sp\u00e9cialit\u00e9 de la ville. Rafra\u00eechi pour l\u2019Expo 58, son int\u00e9rieur tout en boiseries et toiles cir\u00e9es a bien r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019usure du temps. L\u2019endroit fait honneur aux plaisirs de la vie, le tout agr\u00e9ment\u00e9 du col cr\u00e9meux d\u2019une gueuze Boon \u00e0 l\u2019ancienne.<\/p>\n<p>Alfons Gulickx et Lieve Gewillig, les affables tenanciers, ont repris les r\u00eanes du restaurant en 1992, succ\u00e9dant aux parents d\u2019Alfons. Ils nous laissent le choix&nbsp;: un steak de cheval saisi dans sa graisse ou grill\u00e9&#8239;? Corn\u00e9lien, le dilemme a d\u00e9j\u00e0 caus\u00e9 la dislocation de plus d\u2019un cercle d\u2019amis.<br \/>\nDepuis deux si\u00e8cles, les habitants de Vilvorde aiment \u00e0 se qualifier de pjeirefretters, les bouffeurs de chevaux, en patois. \u00ab&#8239;<em>Des chevaux halaient les bateaux le long du cours d\u2019eau, nous explique Alfons. Non loin d\u2019ici, il y avait un entrep\u00f4t de transbordement, o\u00f9 les chevaux pouvaient manger et se reposer. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de bons et loyaux services, les b\u00eates \u201cus\u00e9es\u201d \u00e9taient vendues \u00e0 l\u2019abattoir.\u00a0<\/em>\u00bb Comme l\u2019\u00e9crivait Bertolt Brecht dans L\u2019Op\u00e9ra de Quat\u2019sous, \u00ab&#8239;<em>Erst das Fressen und dann die Moral<\/em>&#8239;\u00bb. La bouffe d\u2019abord, la morale ensuite.<br \/>\nLieve&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Les choses ont chang\u00e9\u00a0depuis la crise de la dioxine. La pratique est moins \u201csuspecte\u201d et la viande est toujours bio, car il n\u2019est pas rentable d\u2019engraisser les animaux. La viande de cheval est donc tr\u00e8s tendance 2020&nbsp;: saine et respectueuse du bien-\u00eatre animal<\/em>.&#8239;\u00bb Alfons nous sert un steak parfaitement grill\u00e9, accompagn\u00e9 de frites coup\u00e9es \u00e0 la main. Il pr\u00e9pare la salade sous nos yeux avec sa mayonnaise maison. Plus maigre et plus douce que le b\u0153uf, la viande fond dans la bouche. Mon regard tombe sur l\u2019un des murs de la salle&nbsp;: une vieille affiche annonce la tenue de la foire annuelle. Je me rem\u00e9more la foire du village o\u00f9 j\u2019ai grandi&nbsp;: une foire du dimanche sans int\u00e9r\u00eat, une kermesse qui finissait \u00e0 chaque fois en bagarre. La foire de Vilvorde est d\u2019un autre acabit.<\/p>\n<p>Les usines tournaient toute l\u2019ann\u00e9e, m\u00eame entre No\u00ebl et le Nouvel An. Mais tous les ouvriers de la ville avaient droit \u00e0 quatre jours de cong\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de la foire annuelle. Aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9v\u00e9nement ne s\u2019\u00e9tale plus que sur un lundi, mais comme jadis, la vie ici semble s\u2019arr\u00eater&nbsp;: les \u00e9coles, les services publics, les entreprises ferment leurs portes. Et si l\u2019on est parti vivre ailleurs, on prend cong\u00e9. Lieve&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Toute la ville est en \u00e9bullition&#8239;! Elle montre son vrai visage, sa joie de vivre, ce dont elle est capable.<\/em>&#8239;\u00bb Les habitants de Vilvorde ne sont pas d\u2019un naturel chauvin, mais pendant la foire, leur fiert\u00e9 pour leur ville ne fait aucun doute. Une fois la f\u00eate termin\u00e9e, tous rentrent dans le rang et retrouvent leur modestie.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Vous n\u2019imaginez pas \u00e0 quel point les gens peuvent se montrer m\u00e9prisants \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la ville<\/em>, justifie Alfons. <em>Cette condescendance agit in\u00e9vitablement sur les mentalit\u00e9s. On pourra dire ce qu\u2019on veut, mais ces fermetures \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition ont \u00e9rod\u00e9 la confiance des gens. Cela dit, je suis d\u2019accord avec vous&nbsp;: on pr\u00e9f\u00e8re rester en retrait, dans un r\u00f4le de second plan. Mais cette discr\u00e9tion n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 nos qualit\u00e9s.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019angle de la Leuvensestraat et de la Witherenstraat, je tombe nez \u00e0 nez avec Gaby. Pendant des ann\u00e9es, ma vieille voisine a toujours fait semblant de ne pas me voir. Ce n\u2019est pourtant pas faute d\u2019avoir cherch\u00e9 le contact visuel. Une fois, elle avait m\u00eame ostensiblement travers\u00e9 la rue pour ne pas devoir me croiser de trop pr\u00e8s. Un jour, j\u2019ai tout de m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 engager la conversation. Depuis lors, elle et moi sommes bons amis.La vie ne l\u2019a pas \u00e9pargn\u00e9e&nbsp;: tr\u00e8s t\u00f4t divorc\u00e9e, Gaby a perdu sa fille il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Chaque ann\u00e9e, au jour d\u2019anniversaire de sa mort, elle ouvre une bouteille de champagne avec Andr\u00e9, son compagnon. Ils l\u00e8vent leur verre&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Sant\u00e9, Kaatje<\/em>.&#8239;\u00bb Gaby est une sorte de monument, l\u2019incarnation m\u00eame de l\u2019habitante de Vilvorde&nbsp;: caract\u00e8re bien tremp\u00e9, cultivant l\u2019autod\u00e9rision, r\u00e2lant la plupart du temps sur sa ville. Elle s\u2019en \u00e9tait offusqu\u00e9e quand je lui avais fait la remarque.<\/p>\n<p>Lorsque Gaby parle de Fadel \u2014&nbsp;son voisin d\u2019en face qui tient une boutique Internet et qui s\u2019appelle en r\u00e9alit\u00e9 Mohamed \u2014&nbsp;ses yeux se mettent \u00e0 briller. \u00ab&#8239;<em>Un homme bien sympathique, qui travaille dur et qui parle bien le n\u00e9erlandais. Et avec de l\u2019humour en plus&#8239;! L\u2019autre jour, il a propos\u00e9 de rebaptiser la Witherenstraat en Zwartemadammenstraat. Dr\u00f4le, non*&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nJe raconte \u00e0 Gaby ma conversation avec notre agent de quartier, grand \u00e9chalas r\u00e9serv\u00e9 aux l\u00e8vres surmont\u00e9es d\u2019une fine moustache. En 2008, lorsqu\u2019il \u00e9tait venu \u00e0 la\u00a0maison, il avait dit sans crier gare&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>C\u2019est bien que des gens comme vous s\u2019installent par ici.<\/em>&#8239;\u00bb J\u2019ignorais quasiment tout de Vilvorde \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais je connaissais sa grande diversit\u00e9. Bizarrement, les autochtones semblent \u00eatre d\u2019un autre avis, m\u00eame si la ville s\u2019est toujours voulue \u00ab&#8239;terre d\u2019accueil&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Des Espagnols, tout d\u2019abord, dont les premiers se sont install\u00e9s dans les ann\u00e9es vingt du si\u00e8cle dernier, lorsque le directeur de l\u2019usine Duch\u00e9, exc\u00e9d\u00e9 par une \u00e9ni\u00e8me gr\u00e8ve, avait licenci\u00e9 tous ses ouvriers et charg\u00e9 son ing\u00e9nieur espagnol d\u2019aller lui trouver de la main-d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9 \u00e0 Pe\u00f1arroya-Pueblonuevo, vilain village de mineurs situ\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Andalousie et l\u2019Estr\u00e9madure. S\u00e9duits par la proposition, les Espagnols d\u00e9barqu\u00e8rent en masse, laissant rapidement leur empreinte sur la ville&nbsp;: buvant des cervezas chez El Tito, achetant leur pain \u00e0 la Panaderia Juanita, se rendant \u00e0 la messe espagnole dans la chapelle de l\u2019ancien h\u00f4tel-Dieu. Ils ont fond\u00e9 le Pe\u00f1a Andaluz et le Club Andaluz Cultural y Deportivo. Les mauvaises langues pr\u00e9tendent que le premier a \u00e9t\u00e9 sponsoris\u00e9 par le r\u00e9gime franquiste et que l\u2019autre pencherait un peu trop \u00e0 gauche, ce qui provoquait r\u00e9guli\u00e8rement des frictions, voire des bagarres. \u00ab<em>\u00a0De toutes les minorit\u00e9s, les Espagnols sont les moins bien int\u00e9gr\u00e9s<\/em>&#8239;\u00bb, m\u2019a un jour gliss\u00e9 un politique. En bons catholiques, ils pouvaient heureusement compter sur la cl\u00e9mence des autorit\u00e9s. Les Marocains, les Africains et les Europ\u00e9ens de l\u2019Est ne sont arriv\u00e9s qu\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Gaby n\u2019est pas raciste, j\u2019y mettrais ma main au feu. \u00ab&#8239;<em>Jamais de ma vie je n\u2019ai vot\u00e9 pour le Blok. M\u00eame pas pour la N-VA.\u00a0<\/em>\u00bb Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019elle a assist\u00e9 aux premi\u00e8res loges \u00e0 la mutation de sa ville. Et m\u00eame si elle se garde de tout acc\u00e8s de nostalgie, et qu\u2019elle appr\u00e9cie la sp\u00e9cialit\u00e9 sucr\u00e9e que ses voisins albanais viennent lui offrir chaque ann\u00e9e \u00e0 la fin du ramadan, la cohabitation n\u2019est pas toujours ais\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>Tout le monde est le bienvenu, m\u00eame les Anversois dans ton genre&#8239;! Mais Fadel m\u2019a dit que ces femmes noires se pr\u00e9sentent tous les mois dans sa boutique avec un billet de 500 euros qu\u2019elles veulent envoyer au Togo ou en Guin\u00e9e. Je n\u2019ai m\u00eame pas cette somme sur mon compte en banque&#8239;! Et j\u2019ai travaill\u00e9 dur, quarante-deux ans de ma vie. Un jour, pendant le confinement, j\u2019ai interpell\u00e9 un groupe de Marocaines amass\u00e9es sur le trottoir de Kruidvat. Je leur ai demand\u00e9 de se bouger, le fameux m\u00e8tre cinquante, vous savez&#8239;? Une d\u2019entre elles m\u2019a lanc\u00e9 en fran\u00e7ais&nbsp;: \u201cVilvorde, c\u2019est aussi \u00e0 nous.\u201d Ce \u00e0 quoi j\u2019ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u201cJe suis d\u2019accord, mais Vilvorde est aussi \u00e0 moi.\u201d Je suis n\u00e9e ici et je mourrai ici, ne leur en d\u00e9plaise. Inch\u2019Allah.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Mon p\u00e9riple touche \u00e0 sa fin, mais il reste un sujet qui f\u00e2che&nbsp;: le moment est sans doute venu de crever l\u2019abc\u00e8s. Sous le pont de l\u2019Europe, qui avait jadis servi de d\u00e9cor au film Mortelle randonn\u00e9e, avec Isabelle Adjani, je rencontre Moad El Boudaati. Moad a grandi \u00e0 Houthem, agglom\u00e9ration de la commune de Vilvorde. L\u2019endroit n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9 de charme, mais<br \/>\nl\u2019un de ses quartiers-dortoirs est un repaire de truands. Les cambriolages y sont l\u00e9gion, des tox y r\u00f4dent le soir en qu\u00eate d\u2019un coin sombre pour s\u2019injecter une dose. Moad a suivi un parcours scolaire pour le moins atypique. \u00c0 16 ans, il se fait engager dans un centre d\u2019appels. Un travail d\u2019appoint, mais qui prend rapidement le dessus sur ses devoirs. Il quitte finalement l\u2019\u00e9cole secondaire, ach\u00e8te une camionnette et part sur les march\u00e9s. Une vie difficile. \u00ab&#8239;<em>Je n\u2019oublierai jamais la date du 9 janvier 2009. Le jour du march\u00e9 de Quaregnon. Quand je suis arriv\u00e9 sur place, \u00e0 cinq heures du mat, le thermom\u00e8tre de la pharmacie affichait -16&nbsp;\u00b0C. Je me suis alors demand\u00e9&nbsp;: mais qu\u2019est-ce que tu fous l\u00e0&#8239;?\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nIl d\u00e9cide alors de passer le jury central et obtient facilement son dipl\u00f4me de l\u2019enseignement secondaire. Il \u00e9tudie les sciences politiques, puis le droit. Encha\u00eene avec un MBA.<\/p>\n<p>Moad est t\u00e9moin \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u2019un incident qui changera pour toujours la vie de Vilvorde, de la Belgique et l\u2019Europe. Du doigt, il me montre le terrain de football derri\u00e8re le pont. \u00ab<em>\u00a0Je les ai vus arriver par la Vaartstraat pendant qu\u2019on faisait des tirs au but. Avec leur djellaba, on les rep\u00e9rait de loin. Ils se sont accroupis dans le rond central et se sont mis \u00e0 fulminer contre la police, leur fa\u00e7on \u00e0 eux de gagner le public \u00e0 leur cause. Je ne connaissais pas Fouad Belkacem, je ne voyais en eux que de sombres idiots, leurs histoires ne m\u2019int\u00e9ressaient pas.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nEntre novembre 2012 et 2015, trente jeunes du quartier sont partis en Syrie pour faire le djihad. Aucune autre ville en Europe ne peut se pr\u00e9valoir d\u2019un aussi triste record. \u00ab&#8239;<em>Je voyais les gens dispara\u00eetre les uns apr\u00e8s les autres. La m\u00eame excuse revenait sans cesse&nbsp;: \u201cIls sont partis suivre une formation religieuse en \u00c9gypte.\u201d L\u2019argument \u00e9tait plausible, tous s\u2019\u00e9taient convertis peu avant. Mais apr\u00e8s quelque temps, j\u2019ai \u00e9videmment compris qu\u2019ils \u00e9taient partis en Syrie. L\u2019enfer s\u2019est alors d\u00e9chain\u00e9. Je les connaissais tous. Certains \u00e9taient de simples connaissances, d\u2019autres de tr\u00e8s bons amis. Le d\u00e9sarroi \u00e9tait total. Combien de nuits les mamans n\u2019ont-elles pas pass\u00e9es \u00e0 dormir sur un tapis au pied de l\u2019escalier pour \u00e9viter que leurs enfants ne partent \u00e0 la guerre&#8239;? Quel serait votre sentiment, \u00e0 vous, en voyant demain une vid\u00e9o de votre propre fils en train de trancher la gorge d\u2019un innocent&#8239;? Tant de familles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9es.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>A-t-il song\u00e9 \u00e0 partir,\u00a0lui aussi? Il secoue r\u00e9solument la t\u00eate. \u00ab&#8239;<em>Ils n\u2019ont jamais os\u00e9 m\u2019approcher. J\u2019\u00e9tudiais \u00e0 la VUB, o\u00f9 on cultive quand m\u00eame un certain esprit critique. Et puis, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 attentif pendant les le\u00e7ons sur le Coran&nbsp;: lorsqu\u2019il parlait du shaykh bin Laden, je savais qu\u2019il ne portait pas ce titre. J\u2019\u00e9tais en v\u00e9rit\u00e9 plut\u00f4t une g\u00eane&nbsp;: quand j\u2019\u00e9tais dans les parages, ils se taisaient.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nOn \u00e9voque l\u2019atmosph\u00e8re pesante qui a plan\u00e9 sur la ville apr\u00e8s les attentats d\u00e9jou\u00e9s de Verviers. Ils avaient conduit \u00e0 une s\u00e9rie de perquisitions&nbsp;: les maisons avaient \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9es les unes apr\u00e8s les autres, des v\u00e9hicules de police hurlaient \u00e0 tout rompre dans les rues. La tension \u00e9tait \u00e0 son comble. \u00ab&#8239;<em>Une p\u00e9riode horrible<\/em> (il marque une pause, r\u00e9fl\u00e9chit, puis reprend). <em>Mais avec le recul, je crois que cela a fait du bien \u00e0 Vilvorde. La communaut\u00e9 musulmane et le reste de la ville ont toujours v\u00e9cu dos \u00e0 dos. La Grande Mosqu\u00e9e a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e il y a cinquante ans, mais ce n\u2019est qu\u2019en 2013 que les gens ont soudain pris conscience qu\u2019ils avaient un int\u00e9r\u00eat \u00e0 se parler, \u00e0 mieux se comprendre.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Moad a \u00e9t\u00e9 parmi les premiers \u00e0 engager le dialogue&nbsp;: il a ouvert les portes de la mosqu\u00e9e aux non-musulmans. Plus tard, en 2015, il a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 par la ville et est devenu fonctionnaire en charge de la radicalisation, o\u00f9 il est entr\u00e9 en contact avec les plus radicaux. Moad est aujourd\u2019hui \u00e9chevin en charge de la Jeunesse. Il est donc incontestablement le mieux plac\u00e9 pour r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00e0 un million&nbsp;: pourquoi tant de jeunes de Vilvorde sont-ils partis en Syrie&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Le chef de corps de l\u2019\u00e9poque avait pos\u00e9 cette m\u00eame question lors de la pr\u00e9sentation des chiffres de criminalit\u00e9. Il avait ajout\u00e9&nbsp;: \u00e0 Malines, pas un seul jeune \u2014&nbsp;pas un seul \u2014&nbsp;n\u2019est parti. Je m\u2019\u00e9tais calmement lev\u00e9 et lui avais demand\u00e9 s\u2019il se souvenait de moi. Cinq ans auparavant, j\u2019avais sollicit\u00e9 un entretien avec les autorit\u00e9s pour demander l\u2019ouverture d\u2019une maison de jeunes. La r\u00e9ponse avait \u00e9t\u00e9 sans \u00e9quivoque&nbsp;: \u201cPour qu\u2019ils se droguent \u00e0 l\u2019abri des regards&#8239;? Non, merci.\u201d<\/em> (Il roule les yeux.) <em>Si aucun jeune Malinois n\u2019est parti en Syrie, c\u2019est parce que la ville a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019investir dans sa jeunesse il y a belle lurette. Un foyer, le ROJM, accueille celles et ceux qui n\u2019ont nulle part o\u00f9 aller pour faire leurs devoirs ou qui cherchent un travail. Quand Belkacem montait \u00e0 Malines, il en revenait aussit\u00f4t&nbsp;: une arm\u00e9e d\u2019animateurs socio-\u00e9ducatifs r\u00e9futait ses arguments en un tour de main. Et pendant ce temps, \u00e0 Vilvorde, on envoyait la police sonner aux maisons. \u201cBonjour, il est toujours l\u00e0&#8239;? Tr\u00e8s bien, \u00e0 la semaine prochaine\u201d. Heureusement, Hans (Bonte, le bourgmestre) a compris que l\u2019approche r\u00e9pressive ne m\u00e8nerait \u00e0 rien. Nous<\/em> <em>avons donc rassembl\u00e9 les parties prenantes autour de la table. Une maison de la jeunesse a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, on a engag\u00e9 des animateurs de rue. Je n\u2019arrive toujours pas \u00e0 croire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y en avait aucun.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Vilvorde pr\u00e9sente la croissance la plus forte de Flandre. Nulle part, le pourcentage d\u2019enfants n\u2019est aussi \u00e9lev\u00e9 qu\u2019ici. Pour faire face \u00e0 cette \u00e9volution, la ville doit b\u00e2tir une nouvelle \u00e9cole et doubler sa capacit\u00e9 d\u2019accueil chaque ann\u00e9e. Compte tenu de cette situation, il est surr\u00e9aliste, voire criminel, que Vilvorde ne soit pas reconnue comme grande ville par la R\u00e9gion flamande, \u00e0 l\u2019instar de Turnhout et Roulers. Un manque \u00e0 gagner annuel de 10 \u00e0 11 millions d\u2019euros\u2026 \u00ab&#8239;<em>Les crit\u00e8res d\u2019attribution sont flous, la d\u00e9cision est compl\u00e8tement politique. Je crains que Vilvorde ne fasse les frais de son bourgmestre socialiste. Or, les enjeux sont de taille&nbsp;: soit nous devenons une zone sinistr\u00e9e de la p\u00e9riph\u00e9rie bruxelloise, soit nous nous \u00e9levons au rang de ville de Flandre \u00e0 part enti\u00e8re, moderne et multiculturelle.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>M\u00eame sans ces millions, la ville s\u2019en sortira. Moad et moi en sommes convaincus. Fort de son sens de la formule, Sammy Mahdi a un jour fait allusion au Brooklyn de Bruxelles. J\u2019ignore si nous le deviendrons, mais r\u00e9jouissons-nous d\u00e9j\u00e0 de ne plus \u00eatre D\u00e9troit-sur-Senne. Depuis quelque temps, les gens de la capitale viennent en masse se pr\u00e9lasser dans les jardins de la Kruitfabriek, prendre une bi\u00e8re sur la terrasse de Guzman ou siroter un d\u00e9licieux chai latte dans l\u2019ambiance feutr\u00e9e du Stoom. \u00ab&#8239;<em>Peut-\u00eatre devons-nous tout simplement cesser de nous plaindre, valoriser nos atouts et relever la t\u00eate. L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, le quotidien britannique The Guardian a \u00e9tiquet\u00e9 notre Horstfestival comme l\u2019un des incontournables de la sc\u00e8ne \u00e9lectronique alternative. Ils avaient \u00e9crit&nbsp;: \u201cThe vibrant and ambitious Vilvorde\u201d. Qui suis-je pour les contredire&#8239;?\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 2008, lorsque Tom Pardoen signe l\u2019acte d\u2019achat de sa nouvelle maison, il sent poindre en lui une once de nervosit\u00e9. Il est sur le point de s\u2019installer \u00e0 Vilvorde, ville o\u00f9 il n\u2019a jamais mis un orteil et dont il ne conna\u00eet que la sinistre r\u00e9putation&nbsp;: crasseuse, d\u00e9cr\u00e9pite, paum\u00e9e. 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