{"id":352,"date":"2020-10-14T20:44:02","date_gmt":"2020-10-14T18:44:02","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/joseph-wauters-et-le-congo-au-travail\/"},"modified":"2023-10-23T09:42:26","modified_gmt":"2023-10-23T07:42:26","slug":"joseph-wauters-et-le-congo-au-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/joseph-wauters-et-le-congo-au-travail\/","title":{"rendered":"Joseph Wauters et \u00ab&#8239;le Congo au travail&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Le voyage d\u2019un leader socialiste au Congo en 1923, vu par un d\u00e9put\u00e9 \u00e9cologiste et militant d\u00e9colonial bruxellois en 2020.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Il faut qu\u2019un immense cri de piti\u00e9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve&#8239;!&#8239;\u00bb La supplique est lanc\u00e9e le 3 septembre 1923 \u00e0 L\u00e9opoldville, future Kinshasa. Elle sort de la bouche de Joseph Wauters, l\u2019un des principaux dirigeants du Parti ouvrier belge (POB). En voyage dans la colonie congolaise, le d\u00e9put\u00e9 de Waremme est atterr\u00e9 par ce qu\u2019il voit&nbsp;: des s\u00e9vices inflig\u00e9s \u00e0 l\u2019infini aux travailleurs congolais.<\/p>\n<p>Ces paroles de Joseph Wauters, vieilles de presque un si\u00e8cle, r\u00e9sonnent en moi comme l\u2019\u00e9cho d\u2019une autre voix. Celle d\u2019Alexandre, un \u00e9tudiant en cin\u00e9ma rencontr\u00e9 un soir de janvier, descendant direct d\u2019un ancien ministre belge des Colonies. \u00ab&#8239;Le d\u00e9bat sur la colonisation au Congo est tr\u00e8s sensible dans ma famille. Ma m\u00e8re ne comprend pas ma position tr\u00e8s critique contre la colonisation belge au Congo&#8239;\u00bb, m\u2019avait-il dit en me regardant droit dans les yeux. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 Alexandre alors que j\u2019\u00e9tais sur le point de remonter le temps en compagnie de Joseph Wauters. J\u2019allais embarquer avec lui le 2 ao\u00fbt 1923 \u00e0 bord de l\u2019Anversville, le bateau qui devait le mener au Congo. Joseph Wauters est alors l\u2019un des grands espoirs du socialisme belge&nbsp;: il a \u00e9t\u00e9 ministre de l\u2019Industrie et du Travail de 1918 \u00e0 1921, dans le premier gouvernement en temps de paix auquel ont pris part des repr\u00e9sentants socialistes. Beaucoup voient en lui le successeur d\u2019\u00c9mile Vandervelde, p\u00e8re fondateur du POB. Tout au long de son voyage au Congo, Wauters prend des notes qui seront publi\u00e9es en feuilleton par le journal <em>Le Peuple<\/em>, puis r\u00e9unies en un livre, <em>Le Congo au travail<\/em>. C\u2019est \u00e0 travers ce livre (d\u00e9sormais \u00e9puis\u00e9, mais dont j\u2019ai pu me procurer un vieil exemplaire) que se d\u00e9roulera mon propre voyage. Et c\u2019est \u00e0 Alexandre que je pense en tournant les pages. Alexandre appartient \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration \u00ab&#8239;Erasmus&#8239;\u00bb n\u00e9e au tout d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, sensible au mouvement d\u00e9colonial. Joseph, lui, \u00e9tait le produit d\u2019un socialisme qui se voulait universaliste, anticapitaliste et qui a politiquement grandi avec la c\u00e9l\u00e8bre interpellation d\u2019\u00c9mile Vandervelde au gouvernement belge, <em>Les crimes de la colonisation capitaliste<\/em> (1906), tr\u00e8s critique sur la gestion du Congo par L\u00e9opold II. Le navire siffle. Il est temps d\u2019embarquer.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter wp-image-11995 size-full\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/af000672.jpg.jpg\" alt=\"\" width=\"441\" height=\"591\" \/><\/p>\n<p>Comme beaucoup de Belges, Joseph Wauters est impr\u00e9gn\u00e9 de propagande coloniale, il a \u00e9t\u00e9 berc\u00e9 par les \u00e9pop\u00e9es d\u2019explorateurs. En allant au Congo, il r\u00e9alise son r\u00eave d\u2019exotisme, comme ces \u00ab&#8239;jeunes officiers aventureux&#8239;\u00bb qui avant lui se sont mis au service de L\u00e9opold II. Dans le droit fil de Vandervelde, Wauters se montre critique vis-\u00e0-vis des men\u00e9es africaines du souverain, mais ses convictions universalistes n\u2019emp\u00eachent pas une admiration presque enfantine pour le projet colonial du deuxi\u00e8me roi des Belges. Durant tout le voyage, il cherche \u00e0 concilier ce sentiment avec sa volont\u00e9 de d\u00e9fendre et \u00abd\u2019embrasser ses pauvres fr\u00e8res noirs de la Colonie\u00bb. L\u2019horizon est \u00e9vident&nbsp;: \u00e0 ces damn\u00e9s de la terre, le socialisme devra apporter son \u00ab&#8239;influence civilisatrice d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019avance dans le livre. Alors que le bateau navigue au large du S\u00e9n\u00e9gal et s\u2019appr\u00eate \u00e0 faire escale \u00e0 Dakar, nous plongeons d\u00e9j\u00e0 au c\u0153ur du paradoxe colonial qui continue de tenailler une large partie de la gauche au XXIe si\u00e8cle. Pour moi \u00e9cologiste, h\u00e9ritier des luttes ouvri\u00e8res et des combats \u00e9galitaires, analyser ce paradoxe est un exercice intellectuel int\u00e9ressant, mais difficile. En tant que Noir, anticolonialiste, panafricain, lumumbiste, je dois faire preuve d\u2019une solide distanciation critique pour porter cet h\u00e9ritage politique mixte. Exercice difficile mais historiquement n\u00e9cessaire si l\u2019on veut comprendre le rapport si complexe de la soci\u00e9t\u00e9 belge actuelle \u00e0 son pass\u00e9 colonial.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il est temps que la pens\u00e9e universaliste se renouvelle et s\u2019appuie sur l\u2019h\u00e9ritage des luttes anticoloniales.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Reprenons le sillage de Joseph Wauters. Notre voyageur est un v\u00e9ritable curieux. Lors d\u2019escales \u00e0 Casablanca, puis \u00e0 Dakar, il s\u2019int\u00e9resse aux autochtones. Son r\u00e9cit r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point les st\u00e9r\u00e9otypes de l\u2019\u00e9poque, bas\u00e9s sur la hi\u00e9rarchisation et l\u2019essentialisation raciales, ont pu arriver jusqu\u2019\u00e0 nous. Dans les rues de Dakar, Joseph Wauters consid\u00e8re que les Noirs qu\u2019il rencontre sont plus \u00ab&#8239;civilis\u00e9s&#8239;\u00bb que les autres car \u00ab&#8239;tr\u00e8s m\u00eal\u00e9s d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre civilisation&#8239;\u00bb. Parmi les Noirs \u00ables plus avanc\u00e9s&#8239;\u00bb, il cite aussi les Hamites, les Tutsi du Burundi et du Rwanda&nbsp;: \u00ab&#8239;Ils ont la peau claire, le cr\u00e2ne s\u00e9mite, le nez aquilin\u2026\u00bb Bient\u00f4t, l\u2019\u00c9quateur se d\u00e9voile, les boucles du Congo se dessinent et Boma va appara\u00eetre. Nous sommes le dimanche 19 ao\u00fbt. Bienvenue au Congo!<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter wp-image-11820 size-full\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/Joseph_Wauters_1875-1929.jpg\" alt=\"\" width=\"363\" height=\"556\" \/><\/p>\n<p>Deux valeurs s\u2019entrechoquent chez Joseph Wauters&nbsp;: la domination colonialiste et l\u2019universalisme qui promeut l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre humains. Filant du Bas-Congo vers le Mayumb\u00e9, de Matadi \u00e0 L\u00e9opoldville en passant par Thysville, il loue le chemin de fer, les cimenteries, les routes. \u00c0 L\u00e9opoldville, il s\u2019\u00e9crie&nbsp;: \u00ab&#8239;La civilisation capitaliste est en train de marquer de sa forte et d\u00e9cisive empreinte le Pool&#8239;!&#8239;\u00bb Parfois, le doute s\u2019installe. \u00c0 la vue des criantes injustices subies par les travailleurs noirs, son c\u0153ur de socialiste bondit. Il se montre virulent \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Blancs qui regrettent le r\u00e9gime brutal de L\u00e9opold II, le temps o\u00f9 ils pouvaient supplicier un Noir en toute impunit\u00e9. L\u2019attitude de ces Blancs lui rappelle celle des riches propri\u00e9taires terriens, des patrons sans vergogne qui exploitaient les ouvriers agricoles dans la Hesbaye de son enfance. \u00ab&#8239;Ce serait si beau de pouvoir jouer chacun son petit L\u00e9opold, en amenant de gr\u00e9 ou de force le n\u00e8gre \u00e0 produire&#8239;\u00bb maugr\u00e9e-t-il. L\u00e0, s\u2019\u00e9l\u00e8ve sa solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re au-del\u00e0 de toute consid\u00e9ration \u00ab&#8239;raciale\u00bb. Mais chez le m\u00eame Wauters, le paternalisme colonial reproch\u00e9 aux patrons capitalistes n\u2019est pourtant jamais loin. La propagande coloniale imprime sa marque puissante sur les consciences, y compris les plus progressistes. Wauters est tr\u00e8s \u00e9logieux des prouesses de Stanley, de la vision de L\u00e9opold II, tout en d\u00e9non\u00e7ant le syst\u00e8me qu\u2019ils ont install\u00e9 au Congo, comme lorsqu\u2019il d\u00e9nonce l\u2019\u00e9tat des prisons et des h\u00f4pitaux pour Noirs. Jamais il ne va au bout de sa logique id\u00e9ologique. Il h\u00e9site face aux outils qui produisent la s\u00e9gr\u00e9gation. Il finit m\u00eame par comprendre la brutalit\u00e9 exerc\u00e9e par certains industriels sur les Noirs, consid\u00e9r\u00e9s comme de grands enfants. La transition de ce \u00ab&#8239;monde qui meurt \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un autre qui na\u00eet, sous l\u2019influence, un peu rude parfois et toujours audacieuse, des hommes nouveaux&#8239;\u00bb en vaut selon lui la peine. Le voyage de Wauters renvoie \u00e0 l\u2019impens\u00e9 du paternalisme colonial. En plus de l\u2019attitude vis-\u00e0-vis des crimes staliniens, c\u2019est cet impens\u00e9 qui poussa le grand \u00e9crivain martiniquais Aim\u00e9 C\u00e9saire \u00e0 la rupture avec le Parti communiste fran\u00e7ais, rendue publique dans sa Lettre \u00e0 Maurice Thorez du 24 octobre 1956. La gauche universaliste, ouvri\u00e8re, du fait de sa sup\u00e9riorit\u00e9 occidentale, croit savoir ce qui est mieux pour les colonis\u00e9s ou leurs descendants. Et c\u2019est l\u00e0 tout le probl\u00e8me que d\u00e9nonce Aim\u00e9 C\u00e9saire. Dans son <em>Discours sur le colonialisme<\/em>, l\u2019\u00e9crivain se fait beaucoup plus explicite&nbsp;: \u00ab&#8239;On me lance \u00e0 la t\u00eate des faits, des statistiques, des kilom\u00e9trages de routes, de canaux, de chemins de fer. [\u2026] Je parle de millions d\u2019hommes \u00e0 qui on a inculqu\u00e9 savamment la peur, le complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, le tremblement, l\u2019agenouillement, le d\u00e9sespoir, le larbinisme.&#8239;\u00bb En faisant ses adieux au Congo le 2 novembre 1923, Joseph Wauters croyait toujours dans la force des valeurs universelles. Mais il ne croyait pas \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre tous les humains. Un paradoxe qui enserre encore aujourd\u2019hui des \u00abuniversalistes&#8239;\u00bb qui refusent de qualifier l\u2019asservissement et les massacres coloniaux de crimes contre l\u2019humanit\u00e9, au nom du mat\u00e9riel fabriqu\u00e9 sur la terre des colonis\u00e9s. Les descendants de ces derniers, victimes de racisme et de discriminations, ne veulent plus s\u2019identifier \u00e0 cet universalisme qui les inf\u00e9riorise sans le dire. Cette fracture de plus en plus b\u00e9ante, Frantz Fanon, psychiatre martiniquais, militant anticolonial et panafricain, activiste de l\u2019Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante, la mettait d\u00e9j\u00e0 exergue en 1961 dans <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>&nbsp;: \u00ab&#8239;La violence avec laquelle s\u2019est affirm\u00e9e la supr\u00e9matie des valeurs blanches, l\u2019agressivit\u00e9 qui a impr\u00e9gn\u00e9 la confrontation victorieuse de ces valeurs avec le mode de vie ou de pens\u00e9e des colonis\u00e9s font que, par un juste retour des choses, le colonis\u00e9 ricane quand on \u00e9voque devant lui ces valeurs.&#8239;\u00bb Il est temps que la pens\u00e9e universaliste se renouvelle et s\u2019appuie sur l\u2019h\u00e9ritage des luttes anticoloniales. On ne peut vaincre le racisme sans un universalisme d\u00e9barrass\u00e9 du fardeau de la \u00ab&#8239;race&#8239;\u00bb et du capitalisme qui d\u00e9truit la plan\u00e8te et l\u2019humain.<\/p>\n<p>Un universalisme au service d\u2019un humain neuf qui d\u00e9veloppe une immunit\u00e9 capable de d\u00e9truire spontan\u00e9ment le virus du racisme. On pourrait toutes et tous commencer ce travail en reconnaissant les m\u00e9rites de la philosophie des lumi\u00e8res mais aussi sa part d\u2019ombre. \u2014<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter wp-image-11994 size-full\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/pk002645.jpg.jpg\" alt=\"\" width=\"591\" height=\"441\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le voyage d\u2019un leader socialiste au Congo en 1923, vu par un d\u00e9put\u00e9 \u00e9cologiste et militant d\u00e9colonial bruxellois en 2020. \u00ab&#8239;Il faut qu\u2019un immense cri de piti\u00e9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve&#8239;!&#8239;\u00bb La supplique est lanc\u00e9e le 3 septembre 1923 \u00e0 L\u00e9opoldville, future Kinshasa. 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