{"id":347,"date":"2020-10-15T13:54:50","date_gmt":"2020-10-15T11:54:50","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/chantal-akerman-une-bruxelloise-a-new-york\/"},"modified":"2023-10-17T16:01:33","modified_gmt":"2023-10-17T14:01:33","slug":"chantal-akerman-une-bruxelloise-a-new-york","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/chantal-akerman-une-bruxelloise-a-new-york\/","title":{"rendered":"Chantal Akerman, une Bruxelloise \u00e0 New York"},"content":{"rendered":"<p>Immense figure de la radicalit\u00e9 cin\u00e9matographique, la r\u00e9alisatrice belge Chantal Akerman a marqu\u00e9 au fer rouge nombre de cin\u00e9astes majeurs sans jamais conqu\u00e9rir le grand public. Son \u0153uvre, l\u2019une des plus innovantes du demi-si\u00e8cle dernier, a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9e par sa propre m\u00e8re, rescap\u00e9e des camps de la mort. Le personnage central de sa vie.<\/p>\n<p>Chantal Akerman faisait des films, beaucoup, et peu d\u2019entr\u00e9es la plupart du temps. C\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans les universit\u00e9s les plus prestigieuses, les galeries hupp\u00e9es et par quelques r\u00e9alisateurs majeurs de par le monde, la cin\u00e9aste belge r\u00eavait parfois de succ\u00e8s public. On\u00a0esp\u00e8re toujours ce qu\u2019on n\u2019a pas. \u00ab&#8239;<em>Le box-office, c\u2019est important. Vous avez envie que les gens viennent voir votre film. C\u2019est tout con. C\u2019est de l\u2019amour pour votre cin\u00e9ma&nbsp;: \u00e7a fait plaisir. \u00c7a\u00a0donne de la confiance en soi. Vous ne savez pas ce que \u00e7a veut dire, le mot \u201centr\u00e9e\u201d&#8239;? C\u2019est tr\u00e8s, tr\u00e8s fort<\/em>&#8239;\u00bb, d\u00e9clarait-elle aux Inrocks en avril 2004.<\/p>\n<p>Il a suffi d\u2019un film, un seul, pour la pr\u00e9destiner \u00e0 devenir l\u2019une des r\u00e9alisatrices les plus innovantes, singuli\u00e8res des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. En 1965, Chantal Akerman a 15 ans quand elle d\u00e9couvre <em>Pierrot le Fou<\/em> de Jean-Luc Godard \u00e0 sa sortie avec une copine. Un s\u00e9isme. Plus rien ne sera comme avant. La native de Bruxelles quitte l\u2019\u00e9cole en troisi\u00e8me. \u00ab&#8239;<em>Avant, je voyais des Disney et des films de guerre, explique-t-elle au New York Times en avril 1998. L\u00e0, le titre me plaisait, le film \u00e9tait interdit aux moins <\/em><br \/>\n<em>de 16\u00a0ans. Quand on est sorties, je faisais des bonds, j\u2019avais un sentiment de libert\u00e9 absolue. Je\u00a0voulais faire des films. C\u2019\u00e9tait comme une envie irr\u00e9pressible.<\/em>&#8239;\u00bb Ses\u00a0parents d\u2019origine juive polonaise sont divis\u00e9s sur cette vocation soudaine. \u00ab&#8239;<em>Mon\u00a0p\u00e8re r\u00eavait pour moi d\u2019un charmant jeune homme juif. Je n\u2019ai jamais <\/em><br \/>\n<em>pu lui faire plaisir. Ma m\u00e8re, elle, pensait que j\u2019\u00e9tais merveilleuse, elle m\u2019a toujours encourag\u00e9e<\/em>&#8239;\u00bb, r\u00e9p\u00e8te-t-elle fr\u00e9quemment. Cette m\u00e8re, Natalia, et les parents de celle-ci ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9s \u00e0 Auschwitz. Ses grands-parents n\u2019en sont jamais revenus. \u00ab&#8239;<em>Elle n\u2019en parlait jamais, confesse-t-elle au Guardian en 2004. Je lui ai demand\u00e9 mais elle refusait d\u2019\u00e9voquer le sujet. C\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire \u00e0 son \u00e9quilibre mental. C\u2019\u00e9tait comme si tout ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 avant 1945 n\u2019avait pas exist\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb Au final, ce mutisme alimentera presque toute l\u2019\u0153uvre de Chantal Akerman et le lien presque surnaturel entre les deux femmes. \u00ab&#8239;<em>Ma\u00a0m\u00e8re est ma grande source d\u2019inspiration par sa fa\u00e7on d\u2019agir pour esquiver la douleur, par les efforts qu\u2019elle d\u00e9ploie pour adoucir le quotidien et cacher le silence. Elle est incapable de parler de ses proches jamais revenus. Alors, je prends la parole pour elle, pour donner une voix aux revenants du silence<\/em>&#8239;\u00bb, livre-t-elle, en guise de mode d\u2019emploi, lors d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Bruxelles.<\/p>\n<p>Si le cin\u00e9ma d\u2019Akerman est \u00e9videmment influenc\u00e9 par son histoire familiale, par sa connexion \u00e0 la jud\u00e9it\u00e9 et \u00e0 Isra\u00ebl, il sera \u00e9galement nourri par tous les cr\u00e9ateurs d\u2019avant-garde (r\u00e9alisateurs, acteurs, peintres, chor\u00e9graphes, musiciens\u2026) qu\u2019elle rencontre \u00e0 New York, Tel Aviv, Moscou, Bruxelles ou Paris. Trois ans apr\u00e8s avoir vu Pierrot le Fou, on lui refuse ses humanit\u00e9s pour raisons de conduite. Qu\u2019importe, elle passe en force le concours de l\u2019Insas, l\u2019\u00e9cole de cin\u00e9ma d\u2019Ixelles, qu\u2019elle r\u00e9ussit haut la main. Elle n\u2019y reste que trois mois. \u00ab&#8239;J<em>e pensais qu\u2019on allait faire des films alors qu\u2019on \u00e9tudiait la physique et la chimie<\/em>&#8239;\u00bb, d\u00e9plore-t-elle en octobre 1986 \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em>. Pendant un temps, elle \u00ab&#8239;<em>\u00e9crivaille<\/em>&#8239;\u00bb, puis se rend au march\u00e9 des diamants d\u2019Anvers o\u00f9 elle vend des bijoux, sortis d\u2019on ne sait o\u00f9. Elle en tire l\u2019\u00e9quivalent de 300 euros qui serviront \u00e0 financer son premier film, <em>Saute ma ville<\/em>. Ce court-m\u00e9trage tourn\u00e9 en un jour met en sc\u00e8ne Akerman elle-m\u00eame (18 ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque) dans la cuisine d\u2019une barre d\u2019immeuble, qui fait un semblant de m\u00e9nage, cire ses chaussures (et ses jambes) avant d\u2019ouvrir le gaz et de se faire exploser. Douze minutes sans paroles contre l\u2019enfermement et l\u2019ennui domestique o\u00f9 se d\u00e9multiplie son corps \u00e0 la fa\u00e7on des grands burlesques. Une mani\u00e8re de 45-tours punk, un manifeste nihiliste en phase avec l\u2019air du temps. \u00ab&#8239;<em>J\u2019avais besoin de d\u00e9penser de l\u2019\u00e9nergie, de d\u00e9charger ce trop-plein, dit-elle \u00e0 Lib\u00e9ration en octobre 2000. J\u2019avais une violence en moi qu\u2019\u00e0 25 ans j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 perdue. J\u2019ai fait des films en toute inconscience, c\u2019\u00e9tait vraiment \u201caux innocents les mains pleines\u201d.&#8239;\u00bb \u00ab&#8239;Il n\u2019y avait aucun effort de s\u00e9duction chez elle, c\u2019\u00e9tait l\u00e0. Jamais une douleur gratuite. Elle faisait ses films \u00e0 bout portant&#8239;\u00bb, <\/em>poursuit joliment Claire Denis, la cin\u00e9aste de High Life, compagne de route de longue date<em>.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;On\u00a0dit souvent que les premi\u00e8res images d\u2019un r\u00e9alisateur refl\u00e8tent ce qu\u2019il fera par la suite. Dans Saute ma ville, \u00e7a commence dans la joie et \u00e7a tourne au drame. Il y a dedans tout ce qui l\u2019obs\u00e8de, c\u2019est une immense farce&#8239;\u00bb, <\/em>juge Romain Goupil, premier assistant sur Les Rendez-vous d\u2019Anna, devenu r\u00e9alisateur.<br \/>\nPeu apr\u00e8s Saute ma ville, elle part travailler dans un kibboutz en Isra\u00ebl avec un ami. L\u2019exp\u00e9rience tourne court.<em> \u00ab&#8239;Ramasser les cornichons, ce n\u2019\u00e9tait pas pour moi&#8239;\u00bb, <\/em>raconte-t-elle au Monde en juin 1993. Le couple, qui n\u2019en est pas un, s\u2019envole pour New York. Bien vite, il n\u2019est plus question du petit copain. Elle tra\u00eene \u00e0 l\u2019Anthology Film Archive, le temple du cin\u00e9ma exp\u00e9rimental, fond\u00e9 par Jonas Mekas et Stan Brakhage.<em> \u00ab&#8239;Ces deux ann\u00e9es \u00e0 New York ont agi comme une formation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e pour Chantal. Elle y a c\u00f4toy\u00e9 l\u2019avant-garde du cin\u00e9ma exp\u00e9rimental, \u00e7a lui a permis de fa\u00e7onner son identit\u00e9, d\u2019int\u00e9grer qu\u2019on pouvait faire des films sans narration&#8239;\u00bb, <\/em>t\u00e9moigne Pascal Bonitzer, sc\u00e9nariste de<em> Golden Eighties <\/em>et de<em> Nuit et Jour.<\/em><\/p>\n<p>Europ\u00e9enne de passeport, h\u00e9riti\u00e8re de la m\u00e9moire des camps et des feux de la Nouvelle Vague, Chantal Akerman d\u00e9couvre \u00e0 New York une nouvelle rupture. C\u2019est le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. \u00ab&#8239;J<em>\u2019avais cinquante dollars en poche \u00e0 mon arriv\u00e9e, je bredouillais cinquante mots d\u2019anglais et j\u2019ai d\u00e9barqu\u00e9 au c\u0153ur du milieu underground \u00e0 SoHo o\u00f9 toute l\u2019avant-garde bouillonnait. Danseurs, musiciens, cin\u00e9astes, artistes, acteurs&nbsp;: tout le monde se m\u00e9langeait. J\u2019ai ador\u00e9 \u00eatre loin de chez moi, sans attache. Je me cherchais. J\u2019avais 21 ans, je ne savais pas o\u00f9 j\u2019allais mais j\u2019\u00e9tais entour\u00e9e de gens comme moi. J\u2019ai fait toutes sortes de boulot, j\u2019y ai appris la survie<\/em>&#8239;\u00bb, disait-elle \u00e0 <em>La Repubblica<\/em>, en octobre 2004. Pour gagner sa vie, elle pose comme mod\u00e8le pour une classe de sculpture ou travaille comme caissi\u00e8re dans \u00ab&#8239;<em>un cin\u00e9ma porno p\u00e9d\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb. Elle en profite pour tourner deux films, <em>La Chambre<\/em> (un court-m\u00e9trage) et <em>Hotel Monterey<\/em>, un ovni non sonoris\u00e9 de 63 minutes entre documentaire et fiction. Selon les versions, racont\u00e9es par elle-m\u00eame, elle les aurait financ\u00e9s en subtilisant une partie des entr\u00e9es du cin\u00e9ma ou en r\u00e9cup\u00e9rant la monnaie abandonn\u00e9e par les spectateurs honteux. Le maelstr\u00f6m culturel dans lequel elle \u00e9volue l\u2019emm\u00e8ne de temps \u00e0 autre \u00e0 la Factory d\u2019Andy Warhol mais toujours elle voit des films avec Kenneth Anger ou Michael Snow, deux des embl\u00e8mes du cin\u00e9ma exp\u00e9rimental am\u00e9ricain. Arriv\u00e9e un an avant elle, Babette Mangolte, une artiste multicarte fran\u00e7aise qui sera sa chef-op\u00e9ratrice sur plusieurs de ses films des ann\u00e9es 1970, lui ouvre toutes les portes. \u00ab<em>\u00a0Nous avions alors toutes les deux le sentiment d\u2019\u00eatre ignor\u00e9es, rapporte cette derni\u00e8re. On s\u2019est rendu compte qu\u2019ensemble, nous pourrions communiquer des exp\u00e9riences qui n\u2019avaient pas encore \u00e9t\u00e9 racont\u00e9es. Nous devions inventer notre propre langage, sans aucune r\u00e9f\u00e9rence au monde domin\u00e9 par les hommes, tout en nous immergeant dans la cr\u00e9ativit\u00e9 foisonnante de New York<\/em>.&#8239;\u00bb \u00ab&#8239;<em>En c\u00f4toyant tous ces cr\u00e9ateurs, j\u2019ai compris qu\u2019on pouvait, sans raconter d\u2019histoire, faire passer par le corps des gens des choses aussi fortes qu\u2019en racontant des histoires\u00a0<\/em>\u00bb, assure-t-elle aux Inrocks en 1996. Au\u00a0bout de deux ans, elle d\u00e9cide d\u2019habiter \u00e0 Paris, mais elle n\u2019aura de cesse de revenir en Am\u00e9rique pour des films (<em>News from Home<\/em>, <em>Un divan \u00e0 New York<\/em>, <em>Sud<\/em>\u2026), pour enseigner (Harvard, New York) ou r\u00e9pondre \u00e0 des commandes de mus\u00e9es ou de galeries quand elle commencera \u00e0 faire des installations vid\u00e9o au milieu des ann\u00e9es 1990. Comme pour beaucoup de cin\u00e9astes de sa g\u00e9n\u00e9ration, le lien avec l\u2019Am\u00e9rique ne saurait se distendre.<\/p>\n<p>Entre 1968 (tournage de <em>Saute ma ville<\/em>) et 2015 (sortie de son film-testament, <em>No Home Movie<\/em>), Chantal Akerman n\u2019aura cess\u00e9 de s\u2019activer. \u00ab&#8239;<em>On essaye toute sa vie de combler quelque chose qui ne le sera jamais<\/em>&#8239;\u00bb, disait-elle souvent. Son \u0153uvre prot\u00e9iforme compte trente-six films (plus une dizaine pour la t\u00e9l\u00e9vision), des livres, ainsi qu\u2019une quinzaine d\u2019installations artistiques, mais tout cela n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 une vile comptabilit\u00e9. Elle s\u2019articule aux confins de l\u2019essai et de la fiction du quotidien, de petites histoires de solitude et de qu\u00eates documentaires par-del\u00e0 les fronti\u00e8res, de com\u00e9dies m\u00e9lancoliques acides, d\u2019adaptations litt\u00e9raires suppos\u00e9es impossibles (Proust pour <em>La Captive<\/em>, Conrad pour <em>La Folie Almayer<\/em>) et de r\u00e9cits g\u00e9n\u00e9alogiques.<\/p>\n<p>Akerman a pris le cin\u00e9ma d\u2019assaut pour en extraire la substantifique moelle. Elle filme l\u2019histoire \u00e0 ses deux extr\u00e9mit\u00e9s&nbsp;: la grande, avec un H majuscule, qui conduit les hommes (et les femmes) \u00e0 composer avec leurs pires d\u00e9mons et celles du coin de la rue, petits westerns de l\u2019intime. \u00ab&#8239;<em>Il y a des cin\u00e9astes qui sont bons, des cin\u00e9astes qui sont grands, des cin\u00e9astes qui font partie de l\u2019histoire du cin\u00e9ma. Et puis il y a ceux, rares, qui changent l\u2019histoire du cin\u00e9ma<\/em>&#8239;\u00bb, synth\u00e9tisait Nicola Mazzanti, conservateur de la Cin\u00e9math\u00e8que royale de Belgique jusqu\u2019au printemps dernier, \u00e0 son propos en 2015.<br \/>\nQuand elle revient sur le Vieux Continent en 1973, \u00e0 Paris donc, elle s\u2019installe \u00ab&#8239;<em>dans une chambre de bonne glaciale<\/em>&#8239;\u00bb (T\u00e9l\u00e9rama, avril 1996). Un jour, elle se laisse convaincre d\u2019assister \u00e0 une r\u00e9union de Psychanalyse et politique, un groupe militant, cornaqu\u00e9 par Antoinette Fouque, une des figures du Mouvement de lib\u00e9ration des femmes (MLF). \u00ab&#8239;<em>C\u2019\u00e9tait un groupe de femmes, dirig\u00e9 de mani\u00e8re stalinienne par Antoinette Fouque, qui faisait de la psychanalyse sauvage et la liait \u00e0 la politique. \u00c7a m\u2019a fascin\u00e9e, pas longtemps, puis je me suis sauv\u00e9e parce que \u00e7a ressemblait \u00e0 une secte<\/em>&#8239;\u00bb, se souvient-elle aupr\u00e8s des Inrocks (avril 1996). Quand elle ne grelotte pas dans son studio sous les toits, Akerman \u00e9crit, \u00e9crit jusqu\u2019\u00e0 tomber de fatigue. Parfois, lorsque le travail vient \u00e0 manquer, elle se morfond des mois sans pouvoir bouger, r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone ni voir ses amis. En ce milieu des ann\u00e9es 1970, elle entre n\u00e9anmoins dans une des p\u00e9riodes les plus f\u00e9condes de sa filmographie. En quatre ans, elle tourne quatre films essentiels&nbsp;: <em>Je, tu, il, elle<\/em> (1974), <em>News from Home<\/em> (1977), <em>Les Rendez-vous d\u2019Anna<\/em> (1978) et son chef-d\u2019\u0153uvre, <em>Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles<\/em> (1975).<\/p>\n<p>Delphine Seyrig, la com\u00e9dienne de Marguerite Duras et Fran\u00e7ois Truffaut, y campe une veuve quadrag\u00e9naire qui vit avec son fils et se prostitue pour mettre du beurre dans les \u00e9pinards. Film fleuve (3&nbsp;h 21), <em>Jeanne Dielman<\/em> est film\u00e9 au ras de la table de la cuisine&#8239;; pendant trois jours, il narre une succession de rituels domestiques jusqu\u2019au d\u00e9sespoir. La cin\u00e9aste belge de 25 ans \u00e9tire les plans jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est \u00e9crit d\u2019un jet, comme un torrent. C\u2019est sorti du plus loin<\/em>&#8239;\u00bb, renseignait-elle au moment de la sortie. Au fil du temps, cette d\u00e9flagration incroyablement aboutie, ce voyage dans le Bruxelles d\u00e9charn\u00e9 des ann\u00e9es 1970 trouvera un \u00e9cho chez les r\u00e9alisateurs les plus radicaux un peu partout dans le monde&nbsp;: l\u2019Autrichien Michael Haneke, l\u2019Am\u00e9ricain Gus Van Sant, le Tha\u00eflandais Apichatpong Weerasethakul (quatre Palmes d\u2019or \u00e0 Cannes \u00e0 eux trois), le Ta\u00efwanais Tsai Ming-liang (Lion d\u2019or \u00e0 Venise), etc. \u00ab&#8239;<em>Ce fut une de ces exp\u00e9riences qui changent votre mani\u00e8re de penser, de voir, de faire du cin\u00e9ma. Cela a eu un impact profond sur mon id\u00e9e de la narration ou la fa\u00e7on de d\u00e9peindre la vie d\u2019une femme \u00e0 l\u2019\u00e9cran<\/em>&#8239;\u00bb, s\u2019emballe de son c\u00f4t\u00e9 Todd Haynes, le metteur en sc\u00e8ne de Velvet Goldmine.<\/p>\n<p>Deux ans plus tard, Chantal Akerman retourne \u00e0 New York pour <em>News from Home<\/em>, une sorte de po\u00e8me \u00e9pistolaire fulgurant o\u00f9 plane encore l\u2019ombre tut\u00e9laire de sa m\u00e8re, convalescente suite \u00e0 une chute dans son appartement. \u00ab&#8239;<em>Pendant des ann\u00e9es, je ne voulais pas me r\u00e9p\u00e9ter et je me suis battue contre Jeanne Dielman\u00a0<\/em>\u00bb, confie-t-elle au Guardian en 2004. Si elle est souvent convi\u00e9e dans les festivals les plus <em>hype<\/em> (Rotterdam, Venise, Toronto), son exigence et son talent incandescent la tiennent \u00e0 bonne distance des r\u00e9compenses, des financements sonnants et tr\u00e9buchants et m\u00eame de la comp\u00e9tition officielle \u00e0 Cannes. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 l\u2019\u00e9poque d\u2019Almayer (2012), on attendait la r\u00e9ponse du Festival dans un studio de mixage \u00e0 Bruxelles<\/em>&#8239;\u00bb, se rappelle Stanislas Merhar, acteur dans <em>La Captive<\/em> (2005) et <em>La Folie Almayer<\/em>. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 un moment, on fume une clope et, tr\u00e8s calme, elle me dit&nbsp;: \u201cOn \u00e0 la ligne n\u2019ira pas. J\u2019ai jamais eu de chance avec \u00e7a. On retourne travailler&#8239;?\u201d Et on est retourn\u00e9s travailler. Le soir, la r\u00e9ponse \u2014&nbsp;n\u00e9gative \u2014&nbsp;est tomb\u00e9e. C\u2019\u00e9tait une souffrance pour elle.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Chantal Akerman se livrait peu en interview. Il faut beaucoup chercher pour trouver diss\u00e9min\u00e9s de ci, de l\u00e0 des \u00e9l\u00e9ments biographiques. La presse l\u2019a souvent vite qualifi\u00e9e d\u2019\u00e9pith\u00e8tes faciles&nbsp;: \u00ab&#8239;cin\u00e9aste femme&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;f\u00e9ministe&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;lesbienne&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;r\u00e9alisatrice marginale&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;militante&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;caract\u00e9rielle&#8239;\u00bb\u2026 Elle les r\u00e9cusait en bloc. Pas r\u00e9ductible \u00e0 \u00ab&#8239;\u00e7a&#8239;\u00bb. Elle faisait ce qu\u2019elle avait \u00e0 faire. \u00ab&#8239;<em>Douceur et violence sont les deux mots qui me reviennent quand je pense \u00e0 elle<\/em>&#8239;\u00bb, note Stanislas Merhar. Petite femme gracile, androgyne parfois, avec sa coupe de rockeur anglais noir-de-jais, ses yeux verts \u00e9lectriques, elle alignait les cigarettes. \u00ab&#8239;<em>Il y avait ses yeux, ce sourire et cette peau douce. Comme elle \u00e9tait jolie, rigolote et violente. Sur le tournage des Rendez-vous d\u2019Anna, film\u00e9 en Allemagne, elle d\u00e9clenchait des bagarres dans les bars ou les bo\u00eetes de nuit. Il y avait toujours une revanche \u00e0 prendre contre les Allemands. Toute personne un peu \u00e2g\u00e9e \u00e9tait soup\u00e7onn\u00e9e\u2026 C\u2019\u00e9tait une blessure immense. Elle nous manque, c\u2019\u00e9tait une guerri\u00e8re<\/em>&#8239;\u00bb, abonde Romain Goupil. Elle n\u2019\u00e9voque presque jamais la bisexualit\u00e9 ni son amour des femmes, d\u00e9couvert \u00e0 11 ans. Ses films parlent pour elle. Son paternel disait tendrement&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Ma fille est d\u2019un autre genre<\/em>.&#8239;\u00bb Tout au long de sa vie, Akerman aura fray\u00e9 avec la d\u00e9pression qui ne dit jamais son nom. \u00ab&#8239;<em>J\u2019avais besoin de faire des films parce qu\u2019il y a des trous dans mon histoire, pr\u00e9cise-t-elle au Monde en 1998. Moi, on ne m\u2019a rien transmis&#8239;; en plus, je n\u2019ai pas d\u2019enfant. Mon p\u00e8re ne m\u2019a pas racont\u00e9 grand-chose et ma m\u00e8re, rien du tout. Il y aura toujours ce trou dans mon histoire. De mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, je gravite toujours autour.\u00a0<\/em>\u00bb En\u00a01984, on la diagnostique bipolaire. Elle consulte Serge Lebovici, un \u00e9minent psychanalyste parisien, qui lui \u00ab&#8239;<em>sauve la vie\u00a0<\/em>\u00bb. Cela ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019avoir un humour ravageur qui raille une grande partie du cin\u00e9ma fran\u00e7ais mais aussi elle-m\u00eame. \u00ab&#8239;<em>J\u2019aurais pu devenir une cin\u00e9aste burlesque si j\u2019avais continu\u00e9 \u00e0 travailler sur mon propre corps. J\u2019ai un rapport pas possible aux objets&nbsp;: je casse, je renverse, mes lacets sont toujours d\u00e9faits, je me cogne sans arr\u00eat<\/em>&#8239;\u00bb, indique-t-elle aux Cahiers du cin\u00e9ma en d\u00e9cembre 1995. \u00ab&#8239;<em>Elle appelait de n\u2019importe o\u00f9, \u00e0 n\u2019importe quelle heure pour parler d\u2019un film, de l\u2019Irak ou de la Bosnie, se rem\u00e9more Goupil. Elle avait un fonctionnement en dents de scie&nbsp;: un instant, elle \u00e9tait incroyablement exalt\u00e9e et juste apr\u00e8s, tout \u00e9tait tr\u00e8s noir. C\u2019\u00e9tait terrible.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Chantal Akerman a fini par se donner la mort le 5\u00a0octobre 2015. Natalia, sa m\u00e8re, s\u2019en \u00e9tait all\u00e9e en avril 2014, \u00e0 86\u00a0ans. Alors, la r\u00e9alisatrice belge a mis de l\u2019ordre dans ses affaires, consacr\u00e9 la derni\u00e8re ann\u00e9e de sa vie \u00e0 un ultime film bouleversant sur sa m\u00e8re, No Home Movie. Elle avait fait le voyage \u00e0 Locarno, en Suisse, pour la premi\u00e8re mondiale, avant de se tuer. \u00ab&#8239;<em>On avait une sorte de g\u00e9mellit\u00e9 \u00e0 cause d\u2019un attachement \u00e0 nos mamans<\/em>, confie Stanislas Merhar, devenu un proche. <em>Je\u00a0l\u2019ai entendue dire \u00e0 la radio lors d\u2019une \u00e9mission qui lui \u00e9tait consacr\u00e9e&nbsp;: \u201cMa m\u00e8re \u00e9tait ma source d\u2019inspiration&#8239;; maintenant qu\u2019elle n\u2019est plus l\u00e0, je n\u2019ai plus envie de rien faire.\u201d Elle ne trichait pas, cette femme-l\u00e0. Partir, parce qu\u2019on perd l\u2019amour de sa vie, sa m\u00e8re, \u00e7a para\u00eet curieux mais c\u2019est comme \u00e7a. C\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne rare, \u00e9trange, d\u2019\u00eatre \u00e0 ce point int\u00e8gre et perdre son rep\u00e8re le plus important\u2026 Vous connaissez beaucoup de gens qui se tuent pour leur m\u00e8re&#8239;?\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Un vide en entra\u00eene un autre. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est comme si un morceau de moi me manquait&nbsp;: de mon pass\u00e9 mais \u00e9galement de mon pr\u00e9sent et de mon futur. Chantal existait comme un bloc consistant du cin\u00e9ma, on avait besoin qu\u2019elle soit l\u00e0\u00a0<\/em>\u00bb, pointe Claire Denis. Pendant soixante-cinq ans, Chantal Akerman aura v\u00e9cu avec le complexe du survivant. Ne disait-elle pas au Guardian en 2004&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>\u00c0 l\u2019\u00e2ge de trois ans, je faisais des cauchemars sur les camps alors que ma m\u00e8re ne m\u2019en avait jamais parl\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb&#8239;? Elle est le dernier maillon d\u2019une cha\u00eene familiale qui irrigue une grande partie de sa filmographie \u00e0 partir de Jeanne Dielman. Comme une fa\u00e7on de payer son tribut \u00e0 sa tribu. Sa soif de reconnaissance rel\u00e8ve des visc\u00e8res, d\u2019un atavisme qui vient du fond des \u00e2ges. Elle, qui se serait bien vue \u00e9crivaine (\u00ab&#8239;Si je fais du cin\u00e9ma, c\u2019est que je n\u2019ai pas os\u00e9 le pari de la litt\u00e9rature. Dans l\u2019\u00e9criture, on reste proche de soi&#8239;\u00bb), aurait ador\u00e9 se retrouver en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec elle-m\u00eame pour \u00e9crire. De la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019elle s\u2019est jet\u00e9e dans les installations vid\u00e9o \u00e0 partir de 1995 (\u00ab&#8239;<em>Pour un film, il faut toujours convaincre et c\u2019est \u00e9puisant<\/em>&#8239;\u00bb).<\/p>\n<p>Dans un entretien crois\u00e9 avec Philippe Garrel en 1989 pour Lib\u00e9ration, les deux cin\u00e9astes comptaient leurs jours de tournage respectifs et regrettaient de devoir faire des films avec des bouts de ficelle. En 1995, pour la premi\u00e8re fois, la native de Bruxelles dispose de moyens cons\u00e9quents (l\u2019\u00e9quivalent de deux millions d\u2019euros) et de deux stars, Juliette Binoche et William Hurt, pour ce qui doit \u00eatre une com\u00e9die, Un divan \u00e0 New York. Ce qui aurait d\u00fb \u00eatre une com\u00e9die. Le film tourne au cauchemar. Alors qu\u2019elle doit faire le deuil de son p\u00e8re, les rapports avec l\u2019actrice fran\u00e7aise sont ex\u00e9crables et les producteurs saborderont la distribution. \u00ab&#8239;<em>Je fais des films pour m\u2019exprimer, pas pour faire la guerre. Je sais ce que c\u2019est un franc. Je ne viens pas d\u2019une famille o\u00f9 l\u2019argent n\u2019avait pas d\u2019importance. Mon p\u00e8re a travaill\u00e9 toute sa vie. Il n\u2019a jamais gagn\u00e9 ce qu\u2019on d\u00e9pense pour un seul de mes films<\/em>&#8239;\u00bb, argumentait-elle au Monde. Jusqu\u2019\u00e0 la fin, elle sera rest\u00e9e hant\u00e9e par la reconnaissance du grand public. \u00ab&#8239;<em>Elle en r\u00eavait mais ne faisait rien pour la faciliter. Elle en avait besoin mais elle ne conc\u00e9dait rien \u00e0 la facilit\u00e9. Elle \u00e9tait dans le risque permanent<\/em>&#8239;\u00bb, diagnostique Paulo Branco, le producteur de La Captive et Demain, on d\u00e9m\u00e9nage (2004).<br \/>\nDans Chantal Akerman, autoportrait en cin\u00e9ma, d\u00e9j\u00e0 elle sp\u00e9culait&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je voudrais, ne f\u00fbt-ce qu\u2019une seule fois faire des entr\u00e9es avec un film. Une seule fois.<\/em>&#8239;\u00bb On esp\u00e8re toujours ce qu\u2019on n\u2019a pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Immense figure de la radicalit\u00e9 cin\u00e9matographique, la r\u00e9alisatrice belge Chantal Akerman a marqu\u00e9 au fer rouge nombre de cin\u00e9astes majeurs sans jamais conqu\u00e9rir le grand public. Son \u0153uvre, l\u2019une des plus innovantes du demi-si\u00e8cle dernier, a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9e par sa propre m\u00e8re, rescap\u00e9e des camps de la mort. Le personnage central de sa vie. 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