{"id":34,"date":"2019-06-01T10:50:34","date_gmt":"2019-06-01T08:50:34","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/news\/anvers-bruxelles-charleroi-a-la-verticale-de-la-belgique\/"},"modified":"2023-10-23T09:42:30","modified_gmt":"2023-10-23T07:42:30","slug":"anvers-bruxelles-charleroi-a-la-verticale-de-la-belgique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/anvers-bruxelles-charleroi-a-la-verticale-de-la-belgique\/","title":{"rendered":"Anvers, Bruxelles, Charleroi&nbsp;: \u00e0 la verticale de la Belgique"},"content":{"rendered":"<p>La g\u00e9ographie n\u2019avait pas pr\u00e9vu de relier un jour Anvers \u00e0 Charleroi en passant par Bruxelles. Il aura fallu faire s\u2019\u00e9couler les eaux d\u2019un canal navigable, d\u00e9rouler les rails ferroviaires, tracer le plus court chemin de la mine au port. L\u2019axe ABC a permis le d\u00e9ploiement de l\u2019industrie, des mouvements sociaux, des transferts d\u2019id\u00e9es et de biens; il est aujourd\u2019hui la verticale des polarisations politiques, des questionnements identitaires et de la came. \u00c0 la veille du 26 mai, il appara\u00eet comme le fil par lequel la Belgique tient encore. L\u2019heure ou jamais de le remonter.<\/p>\n<p>\u00c0 la sortie de la gare de Charleroi-Sud, la Volkswagen Jetta grise stationne entre deux taxis jaune et noir flanqu\u00e9s d\u2019un motif en damier. La flotte a beau se donner depuis peu des airs new-yorkais, rien ne ressemble moins \u00e0 une com\u00e9die de Woody Allen qu\u2019un pluvieux matin carolor\u00e9gien. Au volant, l\u2019inspecteur principal Fabrice Vanderest jette un \u0153il sur son t\u00e9l\u00e9phone. Avec ses tatouages et sa gestuelle assertive, ses quinze ans de <em>flag<\/em>, mises au sol et autres \u00ab&#8239;perquis&#8239;\u00bb, ce responsable de l\u2019ORA, la section stup\u00e9fiants de la police locale, aurait pu figurer au casting de Dode Hoek (Angle mort), de Nabil Ben Yadir.<\/p>\n<p>Dans ce film noir sorti en 2017, Jan Verbeeck, homologue anversois et fictif de Vanderest, d\u00e9missionne de la brigade des stups pour s\u2019engager aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un parti populiste avant de se payer une ultime descente dans un labo clandestin de Charleroi.\u00a0 La conscience du pire n\u2019emp\u00eache pas de filer droit. Il suffit pour ne pas d\u00e9vier d\u2019emprunter le canal Bruxelles-Charleroi, prolong\u00e9 \u00e0 partir de la capitale par le canal de Willebroek pour ensuite rallier le port d\u2019Anvers. L\u2019axe ABC, comme on l\u2019appelle dans le secteur des voies navigables, forme sur la carte une verticale presque parfaite. Achev\u00e9 en 1832, au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance de la Belgique, il fut longtemps la principale route \u00e9conomique du pays, o\u00f9 transitaient la houille et l\u2019acier depuis le sud industrieux jusqu\u2019\u00e0 la ville portuaire, en passant par les fabriques bruxelloises.<\/p>\n<p>Car si l\u2019Escaut s\u2019\u00e9coule de Tournai \u00e0 Anvers, et la Meuse de Dinant \u00e0 Li\u00e8ge, aucun fleuve ne barrait en ce sens le territoire national. L\u2019axe ABC est donc un pur produit de l\u2019histoire et un pur produit de la Belgique. Cicatrice originelle. Cette verticale lamine aussi les nuits de Fabrice Vanderest. Des points lumineux s\u2019y d\u00e9placent&nbsp;: ce sont les pyl\u00f4nes qui s\u2019activent quand les dealers sur \u00e9coute signalent qu\u2019ils sont \u00ab&#8239;\u00e0 sec&#8239;\u00bb. Alors, en train IC ou en voiture de location, \u00ab&#8239;on monte sur Anvers&#8239;\u00bb. \u00c7a clignote \u00e0 Nivelles, Bruxelles, Malines. On redescend fissa, le sac banane farci de boulettes brunes et blanches. Les affaires reprennent; les t\u00e9l\u00e9phones vibrent; la marchandise s\u2019\u00e9parpille en rhizomes urbains.<\/p>\n<h3>Coca\u00efne, h\u00e9ro\u00efne et riot gun \u00e0 canon sci\u00e9<\/h3>\n<p>Les flics, sous leur casque, ont la t\u00eate comme un seau. Un mois plus t\u00f4t, apr\u00e8s une filature de ce genre, Vanderest et son \u00e9quipe ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019interpellation de dix-neuf personnes, dont deux \u00e0 Anvers, pour d\u00e9tention et vente de stup\u00e9fiants. De grosses quantit\u00e9s de coca\u00efne et d\u2019h\u00e9ro\u00efne ont \u00e9t\u00e9 saisies. Au domicile carolo du dirigeant pr\u00e9sum\u00e9 de l\u2019organisation, on a trouv\u00e9 un\u00a0<em>riot<\/em>\u00a0<em>gun<\/em> \u00e0 canon sci\u00e9. \u00c0 Anvers, un pistolet mitrailleur. Joli coup de filet qui inspire \u00e0 l\u2019inspecteur un haussement d\u2019\u00e9paules. \u00ab&#8239;OK, j\u2019ai d\u00e9mantel\u00e9 une fili\u00e8re, mais d\u2019autres vont prendre la place.&#8239;\u00bb La Jetta file vers la Ville haute.<\/p>\n<p>\u00ab\u00c0 Charleroi, nous arr\u00eatons tous les deux jours un dealer de coca\u00efne ou d\u2019h\u00e9ro\u00efne, avec la particularit\u00e9 que 95&nbsp;% d\u2019entre eux sont des clandestins.&#8239;\u00bb La plupart viennent du Rif, r\u00e9gion montagneuse du Maroc. Depuis la Belgique, des organisations criminelles font miroiter aux \u00ab&#8239;bl\u00e9dards&#8239;\u00bb un boulot sur les march\u00e9s ou dans le b\u00e2timent. Transitant par le port andalou d\u2019Alg\u00e9siras, les gars finissent vendeurs de came entre la rue Turenne et le boulevard Janson. La voiture banalis\u00e9e accoste. \u00ab&#8239;Regardez, \u00e7a, c\u2019est des mecs qui dealent.&#8239;\u00bb Cinq ou six jeunes sont plant\u00e9s sur le trottoir, mains vaguement dans les poches. Il est 10h 30; la boutique va bient\u00f4t ouvrir. \u00ab&#8239;La plupart sont des mineurs car les mecs des organisations ont bien compris le fonctionnement du syst\u00e8me p\u00e9nal en Belgique. Si vous \u00eates majeur et que vous \u00eates pris avec des boulettes de came, vous allez directement en prison. Si vous \u00eates mineur, vous passez devant le juge de la jeunesse et comme les places en IPPJ sont limit\u00e9es, il y a beaucoup de chances pour que vous soyez\u00a0 remis en libert\u00e9.&#8239;\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;Raconte pas des couillonnades aux journalistes&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le dernier gamin que Vanderest a coll\u00e9 au sol avait 12 ans. \u00ab&#8239;Raconte pas des couillonnades aux journalistes&#8239;\u00bb, lance le patron du bistrot o\u00f9 l\u2019inspecteur emm\u00e8ne boire le caf\u00e9. Rien \u00e0 nous dire, mais quelque chose \u00e0 nous montrer. Tr\u00e8s remont\u00e9, le cafetier s\u2019est gliss\u00e9 sur la banquette et fourrage dans son t\u00e9l\u00e9phone, \u00e0 la recherche de la vid\u00e9o de surveillance tourn\u00e9e, la veille, dans son autre \u00e9tablissement de Marchienne-au-Pont. \u00ab&#8239;Regarde, regarde. Je vais te montrer comment ils se comportent, ces chiens. Tu vas mettre tes mains dans tes cheveux et tu vas dire&nbsp;: o\u00f9 est-ce qu\u2019on est ici&#8239;? En Belgique ou dans le Bronx&#8239;?&#8239;\u00bb Sur l\u2019image un peu floue, une bande d\u2019ados se dandine et lampe du whisky. Ils viennent de \u00ab&#8239;prendre Marchienne&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9ph\u00e9m\u00e8res rois du monde auront pour un tour le monopole de la vente de poudre, avant d\u2019\u00eatre \u00e9ject\u00e9s par une autre bande. Leur chiffre d\u2019affaires journalier&#8239;? Mille euros chacun. Le chef de l\u2019organisation leur en laissera un dixi\u00e8me. Largement assez pour se payer le logement dans un <em>\u00ab&#8239;bac \u00e0 schnik&#8239;\u00bb<\/em> \u2014&nbsp;\u00ab&#8239;repaire de barakis&#8239;\u00bb, sous-titre Vanderest. V\u00e9ritable fortune, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 le cash transite via Western Union en direction des montagnes marocaines, o\u00f9 cent euros \u00e9quivalent au revenu mensuel.<\/p>\n<p>L\u2019avertissement est donn\u00e9 par la police en personne&nbsp;: une femme avec du plomb dans la cervelle ne descend pas \u00e0 la gare de Marchienne-au-Pont apr\u00e8s la tomb\u00e9e du jour. Se fier aux airs coquets du ch\u00e2teau de Cartier, o\u00f9 s\u00e9journa enfant Marguerite Yourcenar, serait d\u2019une na\u00efvet\u00e9 confondante. Se sentir rassur\u00e9e par les \u00e9l\u00e9gantes villas d\u2019ing\u00e9nieurs, un anachronisme coupable. \u00c9rig\u00e9es en quelques points strat\u00e9giques pour surveiller les corons, ces b\u00e2tisses ne sont que les vestiges du temps o\u00f9 Marchienne suscitait l\u2019app\u00e9tit des capitaines d\u2019industrie. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, 500 000 Flamands pauvres immigrent le long du sillon industriel wallon pour chercher un emploi.<\/p>\n<p>En 1910, ils repr\u00e9sentent quelque 6&nbsp;% de la population de Charleroi et jusqu\u2019\u00e0 15&nbsp;% dans les communes de Marchienne-au-Pont ou Montignies-sur-Sambre. Voil\u00e0 pourquoi, ici, certains bourgmestres d\u00e9chus s\u2019appellent Van Cauwenberghe et Van Gompel. Par le canal et la voie ferr\u00e9e, Marchienne et ses alentours irriguent alors le pays de charbon. Les productions sid\u00e9rurgiques, m\u00e9tallurgiques et verri\u00e8res se multiplient dans ce sillage. La Belgique devient la deuxi\u00e8me nation la plus riche du monde. La pareille ne sera pas rendue. La commune, fusionn\u00e9e avec Charleroi depuis 1977, donne l\u2019impression de vivre sur les reliefs pourrissants du festin.<\/p>\n<p>Coquilles d\u2019usines d\u00e9caties, devantures poussi\u00e9reuses d\u2019associations floues, snacks turcs o\u00f9 se terrent les patrons du trafic de drogue, tandis que leurs boys planquent la came derri\u00e8re les bo\u00eetes aux lettres. Au feu rouge, un toxicomane attend sa dose. D\u2019autres s\u2019agitent, \u00e0 la recherche des cinq ou dix euros manquants. Il faudra peut-\u00eatre briser une autre vitre, pour racler le vide-poche d\u2019une voiture d\u00e9glingu\u00e9e. Dans d\u2019autres bagnoles, des filles accros font \u00e0 ce m\u00eame tarif des fellations de la derni\u00e8re chance.<\/p>\n<figure id=\"attachment_9695\" aria-describedby=\"caption-attachment-9695\" style=\"width: 1440px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-9695 size-full\" src=\"http:\/\/2020.wilfriedmag.be\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/charleroi-from-terril-1-low-1.jpg\" alt=\"\" width=\"1440\" height=\"960\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-9695\" class=\"wp-caption-text\">Promenade fluviale le long de la skyline de Charleroi.<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tage de l\u2019h\u00f4tel de ville, on pr\u00e9f\u00e8re parler d\u2019amour. \u00ab&#8239;Parfois, ce sont les histoires d\u2019amour improbables qui se r\u00e9v\u00e8lent les plus durables. On se dit que ces deux-l\u00e0, \u00e7a ne marchera jamais\u2026 et finalement\u2026 La Belgique, c\u2019est un peu comme \u00e7a&#8239;\u00bb, m\u00e9dite le bourgmestre Paul Magnette, v\u00eatu de noir dans son \u00e9l\u00e9gant bureau art d\u00e9co. L\u2019axe ABC inspire le socialiste; l\u2019axe ABC est socialiste. \u00ab&#8239;Le mouvement ouvrier belge na\u00eet \u00e0 Bruxelles autour des typographes dans les ann\u00e9es 1830 et s\u2019organise ensuite autour des figures mythiques du sid\u00e9rurgiste, du mineur et du docker.<\/p>\n<p>Tout en \u00e9tant assez diff\u00e9rents, les bassins de Charleroi, Bruxelles et Anvers prennent assez vite conscience de leur compl\u00e9mentarit\u00e9. Ils forment une sorte de colonne vert\u00e9brale dans la lutte pour les grandes conqu\u00eates sociales. Li\u00e8ge et Gand, qui sont les deux autres grandes villes du pays, sont un peu \u00e0 part, avec une histoire plus singuli\u00e8re, bien \u00e0 elles.&#8239;\u00bb Jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente, l\u2019axe ABC appara\u00eetra comme structurant sur le plan \u00e9conomique.<\/p>\n<p>En 1991, un protocole d\u2019accord est conclu sous ce sigle entre trois socialistes&nbsp;: Bob Cools, bourgmestre d&rsquo;Anvers, Charles Picqu\u00e9, ministre-pr\u00e9sident bruxellois, et Jean-Claude Van Cauwenberghe, bourgmestre de Charleroi. Il devait assurer le rayonnement conjoint d\u2019Anvers, de Bruxelles et de Charleroi au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. Cependant les \u00e9tapes successives de la r\u00e9gionalisation, tout comme la tendance \u00e0 la m\u00e9tropolisation des trois villes, rel\u00e9gu\u00e8rent peu \u00e0 peu l\u2019accord de coop\u00e9ration aux oubliettes. La stabilit\u00e9 des p\u00f4les rouges devait perdurer davantage.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>L\u2019axe ABC, comme on appelle dans le secteur des voies navigables cette verticale presque parfaite, est un pur produit de la Belgique. Une cicatrice originelle.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De 1932 \u00e0 2012, Anvers n\u2019aura pas d\u2019autre couleur officielle. Mais la Scheldestad (ville sur l\u2019Escaut) est aussi le berceau du nationalisme flamand. L\u2019Anversois Hugo Schiltz fut la figure tut\u00e9laire de la Volksunie avant l\u2019explosion du mouvement nationaliste en plusieurs factions, dont le Vlaams Blok, devenu depuis Vlaams Belang. Ce parti r\u00e9alise une premi\u00e8re perc\u00e9e d\u2019ampleur aux \u00e9lections de 1991, un choc rest\u00e9 dans les m\u00e9moires sous le nom de \u00ab&#8239;dimanche noir&#8239;\u00bb. Pendant longtemps, \u00e0 Anvers, un \u00e9lecteur sur trois a port\u00e9 sa voix \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;\u00c0 partir du moment o\u00f9 le leader Filip Dewinter a mis l\u2019immigration au c\u0153ur du programme \u2014&nbsp;et non l\u2019agenda nationaliste et s\u00e9paratiste \u2014, le parti a vraiment d\u00e9coll\u00e9&#8239;\u00bb, analyse Dave Sinardet, politologue anversois qui enseigne dans deux universit\u00e9s bruxelloises, la VUB et Saint-Louis. Et de souligner que, dans les ann\u00e9es 1990, le Vlaams Blok s\u00e9duit paradoxalement les plus royalistes et belgicains des \u00e9lecteurs.<\/p>\n<p>Mais rafle aussi une part de l\u2019\u00e9lectorat anciennement socialiste&nbsp;: ouvrier, victime de la d\u00e9sindustrialisation, outr\u00e9 par les petits arrangements du pouvoir. En 2003, l\u2019affaire des cartes Visa \u2014&nbsp;accusant des mandataires SP.A de d\u00e9penses indues sur le compte du contribuable \u2014&nbsp;provoque \u00e0 Anvers la d\u00e9mission de tout le coll\u00e8ge \u00e9chevinal et le d\u00e9part de la bourgmestre socialiste Leona Deti\u00e8ge, dans une atmosph\u00e8re de t\u00eates baiss\u00e9es.<\/p>\n<p>En 2006, r\u00e9coltant les fruits de ce li\u00e8vre par lui d\u00e9terr\u00e9, Filip Dewinter manque de peu le pouvoir ma\u00eforal face au socialiste Patrick Janssens. Seuls Bart De Wever et la N-VA \u2014&nbsp;micro parti n\u00e9 en 2003 et devenu en quelques ann\u00e9es h\u00e9g\u00e9monique \u2014&nbsp;parviendront \u00e0 mettre fin, en 2012, \u00e0 quatre-vingts ann\u00e9es de domination socialiste. \u00c0 Charleroi, l\u2019\u00e9lectorat traditionnellement socialiste l\u2019est rest\u00e9. La d\u00e9tresse postindustrielle est pourtant similaire et palpable. Les \u00ab&#8239;affaires&#8239;\u00bb pas moins graves que celle des cartes Visa.<\/p>\n<p>Domino de scandales politico-judiciaires, \u00ab&#8239;La Carolo&#8239;\u00bb faillit avoir raison du PS dans les ann\u00e9es 2005-2007. Mais Paul Magnette, lanc\u00e9 sur la piste politique par Elio Di Rupo comme une derni\u00e8re carte \u00e0 jouer, est parvenu \u00e0 maintenir les socialistes en place. Et m\u00eame \u00e0 devenir l\u2019homme de la situation. S\u2019il est aujourd\u2019hui talonn\u00e9, c\u2019est par le PTB. Emmen\u00e9 par Sofie Merckx, g\u00e9n\u00e9raliste \u00e0 la maison m\u00e9dicale de Marcinelle, le parti marxiste a obtenu \u00e0 Charleroi plus de 15&nbsp;% des voix aux derni\u00e8res \u00e9lections communales.<\/p>\n<h3>Le PTB dans l&rsquo;axe ABC<\/h3>\n<p>Fille de Kris Merckx, l\u2019un des p\u00e8res fondateurs du PTB, \u00e9galement m\u00e9decin, Sofie Merckx a grandi \u00e0 Anvers. Rien d\u2019\u00e9tonnant lorsqu\u2019on sait que l\u2019actuel pr\u00e9sident du seul parti belge encore dirig\u00e9 par un \u00e9tat major unitaire et bilingue, Peter Mertens, est \u00e9galement anversois. Bref, le PTB suit lui aussi l\u2019axe ABC&nbsp;: fond\u00e9 en Flandre, descendu \u00e0 Bruxelles avant d\u2019aller, ironise Paul Magnette, \u00ab&#8239;\u00e9vang\u00e9liser les Wallons&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;M\u00eame si une partie de son \u00e9lectorat est en train de passer au PTB, le PS wallon est une exception europ\u00e9enne car il est parvenu \u00e0 garder assez largement son \u00e9lectorat, estime Dave Sinardet. La Wallonie est l\u2019une des seules r\u00e9gions en Europe o\u00f9 il n\u2019y pas de droite radicale, m\u00eame si les \u00e9tudes montrent qu\u2019il y a un march\u00e9 \u00e9lectoral du c\u00f4t\u00e9 francophone pour un parti de ce type, qui se focalise sur les questions d\u2019immigration, de s\u00e9curit\u00e9, d\u2019islam. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on croit, il n\u2019y a pas beaucoup de diff\u00e9rences entre l\u2019opinion publique flamande et francophone. La diff\u00e9rence se joue au niveau de l\u2019offre \u00e9lectorale.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-9697 size-large alignleft\" src=\"http:\/\/2020.wilfriedmag.be\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/paul-magnette-32x-low-683x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"580\" height=\"870\" \/><\/p>\n<p>Pour Paul Magnette, Patrick Janssens, bourgmestre socialiste d\u2019Anvers de 2003 \u00e0 2012, fait figure de mentor. Janssens, ancien publicitaire, \u00e9tait d\u2019ailleurs un des membres du jury qui a d\u00e9cid\u00e9 du nouveau logo de la ville en 2015&nbsp;: un C noir surmont\u00e9 de trois triangles \u00e9voquant les terrils, qui rappelle le logo anversois con\u00e7u sous sa gouverne \u2014&nbsp;un A majuscule cern\u00e9 de six traits orang\u00e9s. Bart De Wever, qui l\u2019a conserv\u00e9, a toutefois pris soin d\u2019effacer d\u00e8s sa prise de fonction en 2012 la devise associ\u00e9e&nbsp;: <em>\u00ab&#8239;\u2018t Stad is van iedereen&#8239;\u00bb<\/em> (\u00ab&#8239;La ville est \u00e0 chacun&#8239;\u00bb).<\/p>\n<p>Pour le nationaliste, chantre de la responsabilit\u00e9 individuelle, qui aime rappeler que les droits ne vont pas sans les devoirs, le slogan devait sonner comme un appel \u00e0 l\u2019incivilit\u00e9. Au mieux, comme un mantra un peu niais. \u00c0 l\u2019instar de Paul Magnette, le <em>bouwmeester<\/em> Georgios Maillis arbore une \u00e9l\u00e9gance d\u00e9contract\u00e9e. Taille pareillement haute, tenue identiquement sombre et sobre, en accord avec le dress code classieux qu\u2019il a voulu pour Charleroi.<\/p>\n<p>Du centre culturel Eden \u00e0 la brasserie du Quai 10, la nouvelle \u00ab&#8239;identit\u00e9 visuelle&#8239;\u00bb de la ville se construit en noir et blanc. Charleroi est la seule ville wallonne \u00e0 s\u2019\u00eatre dot\u00e9e, comme Bruxelles et d\u2019Anvers, d\u2019un \u00ab&#8239;ma\u00eetre-architecte&#8239;\u00bb, traduction peu appropri\u00e9e, pr\u00e9cise Maillis, puisque sa mission ne se r\u00e9duit pas au b\u00e2ti, mais consiste \u00e0 \u00e9laborer un \u00ab&#8239;r\u00e9cit urbain&#8239;\u00bb qui se r\u00e9sumerait comme suit&nbsp;: \u00ab&#8239;la ville la plus moche du monde se rel\u00e8ve&#8239;\u00bb \u2014&nbsp;compliment imprim\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 2008 dans le quotidien n\u00e9erlandais <em>De Volkskrant<\/em>.<\/p>\n<p>La croyance peut \u00eatre en une quelconque m\u00e9canique des profondeurs, qui veut qu\u2019il faille toucher le fond pour remonter. Rive Gauche, le mall qui domine d\u00e9sormais la place Verte, est issu de cette logique. Il a fallu, pour construire ce temple consum\u00e9riste, exproprier, abattre, raser, \u00e9ventrer la Ville basse. Aux commandes de ce projet&#8239;? Le promoteur Shalom Engelstein, fils d\u2019une famille de diamantaires, et son comparse Eric De Vocht (Iret Development), 138e fortune de Belgique, connu pour avoir port\u00e9 de grands projets urbains \u00e0 Anvers et \u00e0 Bruxelles. Des petits commerces alentour, il ne reste rien ou presque. La rue de la Montagne, qui permet de rallier la Ville haute, n\u2019est plus qu\u2019une succession d\u00e9sol\u00e9e de vitrines vides. Des scandales de dumping social ont parfait l\u2019ironie de la situation&nbsp;: le renouveau du berceau prol\u00e9tarien par une litanie de Zara, H&amp;M et Primark, sous la houlette de deux riches Anversois.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-9698 size-large\" src=\"http:\/\/2020.wilfriedmag.be\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/bart-de-wever-gemeenteraad-1-low-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"580\" height=\"387\" \/><\/p>\n<p>Pour le meilleur et pour le pire, les liens entre Anvers et Charleroi semblent profond\u00e9ment enracin\u00e9s. Bart De Wever et Paul Magnette sont eux-m\u00eames des reflets invers\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre. M\u00eame \u00e2ge, m\u00eame profil d\u2019intellectuel, m\u00eame ascension politique fulgurante, m\u00eame aura \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de leur parti comme de leur ville \u2014&nbsp;mais des id\u00e9es radicalement diff\u00e9rentes et peut-\u00eatre inconciliables.<\/p>\n<p>Comme le seront le PS et la N-VA aux lendemains des \u00e9lections du 26 mai&#8239;? T\u00eate de liste \u00e0 la Chambre en province d\u2019Anvers, Jan Jambon a d\u00e9clar\u00e9 que le conf\u00e9d\u00e9ralisme \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 port\u00e9e de main et que pour atteindre ce but, la N-VA \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 \u00ab&#8239;dialoguer&#8239;\u00bb. Au vu des derniers sondages, qui laissent \u00e0 penser que le pays restera polaris\u00e9 entre un PS dominant en Wallonie et une N-VA qui donne le la en Flandre, on ne peut exclure le sc\u00e9nario d\u2019une nouvelle crise interminable, comme celle qui laissa la Belgique sans gouvernement pendant 541 jours en 2010-2011. Mais les temps ont chang\u00e9, assure Paul Magnette.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Bien s\u00fbr, le Vlaams Belang est toujours pour la fin de la Belgique et l\u2019article 1 des statuts de la N-VA vise toujours la s\u00e9paration de la Belgique, mais les enjeux communautaires ne donnent plus le ton de la campagne 2019 qui tourne autour de la question sociale et de l\u2019enjeu du climat, en tout cas du c\u00f4t\u00e9 francophone, mais c\u2019est assez nettement le cas en Flandre aussi. Le d\u00e9bat sur la loi climat a eu la m\u00eame r\u00e9sonance au nord et au sud, ce qui montre qu\u2019il y a bien une opinion publique belge.&#8239;\u00bb Le moment \u00ab&#8239;tragique&#8239;\u00bb serait donc derri\u00e8re nous \u2014&nbsp;ou devant, mais loin devant.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;La Belgique a toujours connu alternativement des pics communautaires et des pics de la question sociale, commente le bourgmestre carolo. L\u00e0, nous ne sommes clairement pas dans un pic communautaire. Je suis arriv\u00e9 en 2007 et j\u2019ai pass\u00e9 les sept premi\u00e8res ann\u00e9es de ma vie politique dans ce climat de fin du monde, avec les drapeaux belges aux fen\u00eatres et une question nationale dominante. Puis, il y a eu la sixi\u00e8me r\u00e9forme de l\u2019\u00c9tat qui a eu un terrible effet d\u2019apaisement. Aujourd\u2019hui, plus personne ne parle de la fin de la Belgique.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Jocelyne, m\u00e8re de famille sexag\u00e9naire ayant tout vu et tout v\u00e9cu du tragique de l\u2019existence, pr\u00e9f\u00e8re parler de l\u2019agonie de Charleroi. Sa maison est \u00e0 deux pas du vaste cimeti\u00e8re de Roux, que longe un bucolique coupe-gorge. Avec la pharmacie, c\u2019est le seul \u00ab&#8239;service \u00e0 la population&#8239;\u00bb qui subsiste dans cette ancienne commune phagocyt\u00e9e par Charleroi en 1977. Le distributeur de billets le plus proche est \u00e0 quarante minutes de marche. Les commerces ont tous ferm\u00e9.<\/p>\n<p>Il reste bien un caf\u00e9, le Pullman, en sursis gr\u00e2ce aux rares randonneurs de la Boucle noire, extension du GR 412 trac\u00e9e par un couple de Carolos, rockeurs alternatifs reconvertis en poseurs de balises sur terrils. Le voisin de Jocelyne, ancien de Caterpillar, acquiesce&nbsp;: si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire, on ne le referait pas. Si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire, on n\u2019ach\u00e8terait pas une maison dans ce trou, o\u00f9 les triples vitrages ne consolent pas d\u2019\u00eatre priv\u00e9 d\u2019ap\u00e9ros dans le jardin, assourdi de vols low cost. \u00ab&#8239;\u00c9videmment, l\u2019a\u00e9roport, on ne peut pas \u00eatre contre&nbsp;: il n\u2019y a plus que \u00e7a, rigole Jocelyne. On nous a tout pris. Il n\u2019y en a que pour Charleroi.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Charleroi centre et ses artistes venus de Saint-Gilles, ses bobos sympathiques contre lesquels Jocelyne n\u2019a rien, mais qui ne vont pas non plus sauver le monde. \u00ab&#8239;La culture, c\u2019est bien, mais \u00e7a se fait aussi en soir\u00e9e et on n\u2019ose pas aller \u00e0 Charleroi apr\u00e8s cinq heures du soir. C\u2019est trop dangereux.&#8239;\u00bb Jocelyne n\u2019en veut m\u00eame pas \u00e0 Magnette qui \u00abn\u2019y arrivera pas, car il faudra des d\u00e9cennies pour rattraper les choses&#8239;\u00bb. Les enfants qui cherchent \u00e0 se tirer&#8239;? Ils ont mille fois raison. De jeunes m\u00e9nages bruxellois se chargeront d\u2019acheter leurs maisons pour une bouch\u00e9e de pain.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Le canal de Bruxelles sera toujours sale, toujours brun. Il faut l\u2019aimer<\/em><br \/>\n<em>comme \u00e7a. &#8211; <\/em>Beno\u00eet Hellings (Ecolo)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quarante-neuf virgule neuf kilom\u00e8tres s\u00e9parent Bruxelles de Charleroi. Une bagatelle qui laisse penser \u00e0 certains que le salut de Charleroi serait de s\u2019\u00e9riger une bonne fois pour toutes en banlieue bruxelloise. \u00c0 la gare de Charleroi-Sud, on peut monter toutes les demi-heures dans l\u2019IC qui passe par Bruxelles et rallie Anvers, suivant l\u2019axe nord-sud.<\/p>\n<p>\u00abCharleroi-Anvers, ce n\u2019est pas la ligne la plus chouette car elle est tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9e et on est souvent submerg\u00e9 de boulot, explique Romain, accompagnateur de train. Mais il n\u2019y pas de probl\u00e8mes particuliers, sauf parfois entre Charleroi et Marchienne, \u00e0 cause du trafic de drogues.&#8239;\u00bb La plupart des passagers ne feront tout au plus que la moiti\u00e9 du chemin. Ceux qui poussent jusqu\u2019\u00e0 Anvers sont principalement des touristes venus de l\u2019a\u00e9roport, parfois les petits trafiquants pist\u00e9s par la brigade des stups qui, avec un titre de transport valable, ont peu de risques de voir leur identit\u00e9 contr\u00f4l\u00e9e \u2014&nbsp;bien moins que sur la route. \u00c0 plusieurs reprises, la N-VA a \u00e9voqu\u00e9 son ambition de scinder cette ligne, notamment pour \u00e9viter les r\u00e9percussions en r\u00e9gion flamande des gr\u00e8ves wallonnes. L\u2019aberration logistique que cela supposerait \u2014&nbsp;avec un demi-tour des trains \u00e0 Bruxelles \u2014&nbsp;n\u2019enl\u00e8ve rien au symbole&nbsp;: qui veut mettre fin \u00e0 la Belgique devra d\u2019abord attaquer l\u2019axe ABC.<\/p>\n<p>Dans les couloirs de l\u2019h\u00f4tel de ville de Bruxelles, \u00e0 l\u2019abri des rumeurs de la Grand-Place, l\u2019\u00e9cologiste Beno\u00eet Hellings, \u00e9chevin du Climat et des Sports, commente avec verve les peintures qui ornent les murs. La Senne et le canal y apparaissent de mani\u00e8re r\u00e9currente, rappelant que la capitale s\u2019est aussi construite autour de l\u2019eau. Ancien pr\u00e9sident du port de Bruxelles, Beno\u00eet Hellings se d\u00e9finit comme un \u00ab&#8239;amoureux du canal\u00bb.<\/p>\n<p>Bruxellois de c\u0153ur depuis de nombreuses ann\u00e9es, l\u2019homme, n\u00e9 en 1978, a grandi \u00e0 Huy, face aux trois r\u00e9acteurs nucl\u00e9aires de Tihange. Il fait partie de ces figures ayant pr\u00e9sid\u00e9 au renouveau des verts, aux c\u00f4t\u00e9s de personnalit\u00e9s comme Zakia Khattabi, copr\u00e9sidente d\u2019Ecolo. Si l\u2019on en croit les derniers sondages, le parti, port\u00e9 par les marches pour le climat, devrait s\u2019imposer \u00e0 Bruxelles avec quelque 21,5&nbsp;% des suffrages, ce qui pourrait en faire le pivot des futures coalitions. \u00ab&#8239;Le canal reliait d\u00e9j\u00e0 la capitale \u00e0 Anvers depuis le XVIe si\u00e8cle, mais il n\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu vers Charleroi qu\u2019au XIXe, commente l\u2019\u00e9cologiste devant un tableau repr\u00e9sentant l\u2019\u00e9cluse de Willebroek. \u00c0 partir de ce moment, Bruxelles devient un vrai port de mer. C\u2019est encore aujourd\u2019hui le port de mer le plus enfonc\u00e9 dans les terres du monde.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 Neder Over Heembeek, on peut voir voguer d\u2019imposants bateaux venus du large qui se d\u00e9lesteront au terminal \u00e0 containers. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route, dominant le tram, le domaine royal de Laeken laisse d\u00e9border une verdure incongrue. La vue d\u2019ensemble est d\u2019autant plus curieuse que l\u2019avant-port accueille le BRYC (Bruxelles Royal Yacht Club) et son restaurant s\u00e9lect \u2014&nbsp;nappes blanches et boiseries \u2014&nbsp;donnant sur le \u00abport de plaisance&#8239;\u00bb, coinc\u00e9 entre l\u2019incin\u00e9rateur de Bruxelles-\u00c9nergie et une station Esso. Vers trois heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, un jour de semaine, on voit passer sur ces berges des messieurs en voiture de collection et des adolescents \u00e0 l\u2019arrogance s\u00e9culaire. La verticale noire prend ici des reflets bleu marine et se parcourt \u00e0 mocassins. En direction du centre, le canal se r\u00e9tr\u00e9cit franchement. Tour &amp; Taxis se refl\u00e8te. Sur la rive d\u2019en face, des ouvriers s\u2019activent sur l\u2019un des nombreux chantiers de construction.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;L\u2019aristocratie, elle, a toujours occup\u00e9 le haut de la ville&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que les abords du canal se gentrifient, certains riverains r\u00eaveraient que ses eaux opaques gagnent en transparence, mais l\u2019\u00e9chevin Ecolo est d\u2019avis qu\u2019\u00ab&#8239;il faut l\u2019aimer comme \u00e7a&#8239;\u00bb&nbsp;: \u00ab&#8239;Le canal accueille la surverse des \u00e9gouts. Il sera toujours sale, toujours brun.&#8239;\u00bb Il ne faudrait pas davantage qu\u2019on le coupe de son identit\u00e9 populaire, laborieuse. \u00ab&#8239;La main-d\u2019\u0153uvre a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, dans le bas de la ville, de m\u00eame que les usines \u00e9rig\u00e9es sur les anciennes zones mara\u00eech\u00e8res de Molenbeek et d\u2019Anderlecht. L\u2019aristocratie, elle, a toujours occup\u00e9 le haut de la ville&nbsp;: c\u2019est le lieu du pouvoir, des institutions. C\u2019est une r\u00e9partition qui est ancr\u00e9e historiquement et qui ne changera pas.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Qui veut le m\u00e9lange des genres n\u2019a qu\u2019\u00e0 prendre la tangente au niveau de la tour UP-site, en direction du quartier Nord. Dans un d\u00e9cor de gratte-ciels miroitants, c\u2019est le chass\u00e9-crois\u00e9 improbable des navetteurs travaillant pour l\u2019administration flamande toute proche et des migrants du parc Maximilien, autour d\u2019une gare adoss\u00e9e \u00e0 la rue d\u2019Aerschot, haut lieu de prostitution au n\u00e9on rouge et de trafics en tout genre.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Bruxelles est une ville incoh\u00e9rente, une ville labyrinthe&#8239;\u00bb, commente le journaliste et \u00e9crivain Pascal Verbeken, qui vient de publier <em>Brutopia<\/em> (non traduit en fran\u00e7ais), une odyss\u00e9e m\u00e9ditative dans les m\u00e9andres de l\u2019histoire bruxelloise jusqu\u2019\u00e0 ses impasses contemporaines. \u00ab&#8239;On peut \u00eatre dans un joli square du XIXe si\u00e8cle, tourner au coin de la rue et se retrouver \u00e0 Saint-Josse, la commune la plus pauvre de Bruxelles.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Philippe Van Parijs, philosophe de l\u2019UCLouvain, a grandi \u00e0 Molenbeek. L\u00e0 m\u00eame o\u00f9 Sharia4Belgium, mouvement salafiste n\u00e9 en 2010 \u00e0 Anvers, a \u00e9tendu sa zone d\u2019influence dans la capitale, sous la houlette de Fouad Belkacem, condamn\u00e9 en janvier 2016 \u00e0 douze ans de prison et d\u00e9chu de sa nationalit\u00e9 belge en octobre 2018. \u00c9pingl\u00e9 depuis les attentats de Paris comme la base arri\u00e8re du terrorisme islamiste, Molenbeek semble depuis coup\u00e9 de son histoire, r\u00e9duit \u00e0 son r\u00f4le de triste symbole. Mais s\u2019il songe aux rues de son enfance, Philippe Van Parijs peut encore sentir les vapeurs \u00e2cres de la fabrique de chocolat Godiva, les ent\u00eatantes odeurs de bi\u00e8re et les effluves \u00e9c\u0153urantes de la tannerie \u2014&nbsp;composition olfactive nuanc\u00e9e au gr\u00e9 des vents contraires soufflant sur \u00ab&#8239;la petite Manchester&#8239;\u00bb, comme on surnommait ce quartier.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;J\u2019ai une tendresse spontan\u00e9e pour les Marocains, qui ont remplac\u00e9 les Flamands pauvres venus autrefois chercher du travail en bord de canal.&#8239;\u00bb L\u2019universitaire, qui vit aujourd\u2019hui rue de Pavie, dans le quartier europ\u00e9en, aime \u00e0 donner ses rendez-vous \u00e0 mi-chemin de son lieu d\u2019origine et de son lieu d\u2019\u00e9lection. Ce sera un caf\u00e9 du boulevard Anspach, dont la pi\u00e9tonnisation r\u00e9jouit celui qui fut l\u2019initiateur de <em>\u00abPicnic the streets&#8239;\u00bb<\/em>, ap\u00e9ritifs impromptus visant \u00e0 contrer l\u2019omnipr\u00e9sence de la \u00ab&#8239;bagnole&#8239;\u00bb en ville. \u00ab&#8239;La pi\u00e9tonnisation, ce n\u2019est pas seulement une question de mobilit\u00e9, pr\u00e9cise-t-il. Les gens ne se rencontrent pas sur un parking&nbsp;: pour que les Molenbeekois et les <em>europeople<\/em> puissent se croiser, il fallait une place publique.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Car le canal, qui avait jadis permis l\u2019essor \u00e9conomique de Molenbeek, est devenu une fronti\u00e8re de plus en plus infranchissable. Le g\u00e9ographe de la KU Leuven Chris Kesteloot parle d\u2019une \u00ab&#8239;guerre larv\u00e9e&#8239;\u00bb entre les eurocrates de la rive droite et les Marocains de la rive gauche. \u00ab&#8239;Au fur et \u00e0 mesure que les eurocrates envahissent la rive droite o\u00f9 se trouvent les institutions, les universit\u00e9s et les trois plus anciennes \u00e9coles europ\u00e9ennes, les prix de l\u2019immobilier augmentent, commente Van Parijs. Cela pousse les Marocains qui s\u2019y trouvent \u00e0 revendre leur maison avec un gros profit pour aller s\u2019installer ailleurs, entra\u00eenant la formation d\u2019une sorte de ghetto europ\u00e9en dans le sud-est de Bruxelles.\u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_9699\" aria-describedby=\"caption-attachment-9699\" style=\"width: 1330px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-9699 size-full\" src=\"http:\/\/2020.wilfriedmag.be\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/brussel-kanaal-1xx-low.jpg\" alt=\"\" width=\"1330\" height=\"883\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-9699\" class=\"wp-caption-text\">Encore quelques eurocrates de plus le long du canal et ce camion se transformera en food-truck bio.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Bruxelles est avec Duba\u00ef la ville la plus cosmopolite au monde. Six r\u00e9sidents sur dix n\u2019y sont pas n\u00e9s. Les derni\u00e8res donn\u00e9es confirment le ph\u00e9nom\u00e8ne de s\u00e9gr\u00e9gation urbaine entre les r\u00e9sidents europ\u00e9ens, ceux originaires d\u2019Afrique du Nord et ceux originaires de Turquie, ces derniers \u00e9tant concentr\u00e9s \u00e0 Saint-Josse et \u00e0 Schaerbeek. Philippe Van Parijs reprend&nbsp;: \u00ab&#8239;Bruxelles compte 1,2 million d\u2019habitants. Mais depuis 2000, 1,2 million de personnes sont aussi arriv\u00e9es \u00e0 Bruxelles et 1,1 million en sont parties&#8239;! Cela veut dire qu\u2019il existe une fluidit\u00e9 maximale de la population. Cette fluidit\u00e9 signifie aussi que Bruxelles, c\u2019est de moins en moins la Belgique, mais que la Flandre et la Wallonie se ressemblent quant \u00e0 elles de plus en plus&nbsp;: en particulier, Anvers ressemble de plus en plus \u00e0 Charleroi. Il y a cinquante ans, il y avait beaucoup plus d\u2019\u00e9trangers et de Belges d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re en Wallonie qu\u2019en Flandre. La Flandre a aujourd\u2019hui rattrap\u00e9 ce retard car elle est beaucoup plus prosp\u00e8re que la Wallonie et attire plus d\u2019immigrants. D\u00e9sormais, dans les \u00e9coles anversoises, une majorit\u00e9 d\u2019enfants n\u2019ont aucune racine belge.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Nicolas Brookes, trentenaire franco-anglais, travaille pour la Conf\u00e9rence des r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques maritimes, une des nombreuses organisations \u00e9tablies dans le quartier europ\u00e9en. Avec le Brexit, les \u00e9lections europ\u00e9ennes du 26 mai sont au c\u0153ur de ses pr\u00e9occupations. Quoiqu\u2019install\u00e9 \u00e0 Tervueren depuis 2007, il ignorait pourtant qu\u2019elles co\u00efncidaient avec les \u00e9lections f\u00e9d\u00e9rales et r\u00e9gionales belges.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;J\u2019ai un peu honte&#8239;\u00bb, confesse-t-il, install\u00e9 \u00e0 une terrasse du rond-point Schuman, une fois de plus ferm\u00e9 \u00e0 la circulation. S\u00fbr qu\u2019il n\u2019est pourtant pas un cas isol\u00e9. Le quartier europ\u00e9en est une \u00eele, dont les confins sont les bars de la place Jourdan et de la place du Luxembourg. Parmi ses coll\u00e8gues, c\u2019est bien simple, Nicolas Brookes ne compte aucun Belge. Sa femme est polonaise; leurs enfants vont \u00e0 l\u2019\u00e9cole europ\u00e9enne. Il doit \u00e0 sa passion du cyclisme les quelques Belges dont il a fait la connaissance. \u00ab&#8239;On fait l\u2019erreur de rester entre nous. Beaucoup de travailleurs des institutions europ\u00e9ennes vivent dans des villes dortoirs du Brabant wallon et ne connaissent m\u00eame pas Bruxelles.&#8239;\u00bb Anvers&#8239;? Il y est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9, mais bien moins souvent qu\u2019\u00e0 Louvain ou \u00e0 Gand. Charleroi&#8239;? Il n\u2019y a jamais mis les pieds et a ou\u00ef dire, comme chacun, sa mauvaise r\u00e9putation.<\/p>\n<p>Le canal a rejoint Anvers, qui s\u2019\u00e9tend au bord de la rive droite de l\u2019Escaut. Dans le Stadspark, \u00e0 quelques minutes de la gare, des ados font du skate \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaine de jeux, o\u00f9 des m\u00e8res en longs manteaux sombres surveillent une kyrielle d\u2019enfants&nbsp;: fillettes aux allures de poup\u00e9es de cire, petits gar\u00e7ons portant la kippa. \u00c0 deux pas, des familles indiennes \u2014&nbsp;avec lesquelles les juifs d\u2019Anvers se partagent d\u00e9sormais le march\u00e9 du diamant \u2014&nbsp;profitent, elles aussi, d\u2019une fin de journ\u00e9e particuli\u00e8rement douce. Dans un entretien accord\u00e9 en mars 2018 au journal De Zondag, Bart De Wever affirmait, selon les franches g\u00e9n\u00e9ralisations qui lui sont coutumi\u00e8res&nbsp;: \u00ab&#8239;Les juifs orthodoxes attachent, comme les musulmans, beaucoup d\u2019importance aux signes ext\u00e9rieurs de la foi. Mais ils en acceptent les cons\u00e9quences. Je n\u2019ai encore jamais vu de juif orthodoxe travaillant dans une administration. Ils \u00e9vitent les conflits. C\u2019est la diff\u00e9rence. Les musulmans revendiquent une place dans l\u2019espace public, dans l\u2019enseignement, avec leurs signes de croyance ext\u00e9rieurs. C\u2019est ce qui cr\u00e9e des tensions.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le bourgmestre d\u2019Anvers a toujours pris soin de rester en bons termes avec la communaut\u00e9 juive, en d\u00e9pit des d\u00e9bats sur les signes religieux ostentatoires, tr\u00e8s vivace \u00e0 Anvers. \u00ab&#8239;En 2006, le SP.A a introduit l\u2019interdiction du port du voile dans la fonction publique, ce qui a caus\u00e9 une rupture avec la communaut\u00e9 musulmane. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019une partie de cet \u00e9lectorat a commenc\u00e9 \u00e0 voter PTB&#8239;\u00bb, analyse le politologue Dave Sinardet. Dans le district de Borgerhout, o\u00f9 r\u00e9side une grande partie de cette communaut\u00e9, le PTB a recueilli 15,9% des voix aux \u00e9lections communales (8,7&nbsp;% sur l\u2019ensemble de la ville d\u2019Anvers). R\u00e9dacteur en chef du magazine Joods Actueel, Michael Freilich occupera la cinqui\u00e8me place de la liste N-VA anversoise \u00e0 la Chambre. Lors d\u2019une conf\u00e9rence de presse, il a rappel\u00e9 ses priorit\u00e9s&nbsp;: migration contr\u00f4l\u00e9e sur le mod\u00e8le canadien, conf\u00e9d\u00e9ralisme et lutte renforc\u00e9e contre la menace terroriste, \u00ab&#8239;car ce n&rsquo;est pas normal que des soldats soient toujours n\u00e9cessaires devant nos \u00e9coles&#8239;\u00bb.<\/p>\n<h3>Des communaut\u00e9s s\u00e9par\u00e9es<\/h3>\n<p>Freilich a m\u00eame os\u00e9 un parall\u00e8le entre la r\u00e9alit\u00e9 de la communaut\u00e9 juive en Belgique et la th\u00e9orie des deux d\u00e9mocraties de Bart De Wever&nbsp;: \u00ab&#8239;Si l\u2019on regarde comment fonctionne le pays actuellement, on voit deux communaut\u00e9s \u00e9voluant tout \u00e0 fait s\u00e9par\u00e9es l\u2019une de l&rsquo;autre. Comme les communaut\u00e9s juives de Bruxelles ou Anvers qui n\u2019ont pratiquement aucun contact entre elles.&#8239;\u00bb Yasmine Kherbache a fix\u00e9 rendez-vous sur la place De Coninck, jadis infr\u00e9quentable. Cette socialiste, qui fut la cheffe de cabinet n\u00e9erlandophone d\u2019Elio Di Rupo lorsqu\u2019il \u00e9tait Premier ministre, est aujourd\u2019hui t\u00eate de liste SP.A \u00e0 la Chambre. Mains dans les poches, sneakers aux pieds, elle d\u00e9gage une impression de calme un peu m\u00e9lancolique.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Mon p\u00e8re \u00e9tait alg\u00e9rien. Il a fait l\u2019\u00e9cole navale d\u2019Anvers. Dans les ann\u00e9es 1960, il a beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 cette place qui \u00e9tait remplie de bars, o\u00f9 Nina Simone est venue jouer. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, elle est devenue l\u2019\u00e9picentre des probl\u00e8mes de drogue et de prostitution, jusqu\u2019\u00e0 ce que la ville d\u00e9cide d\u2019y installer la biblioth\u00e8que publique, sur le site d\u2019un ancien garage.&#8239;\u00bb En 2010, Yasmine Kherbache a achet\u00e9 une maison avec son mari sur la place De Coninck. Au rezde chauss\u00e9e, ils ont ouvert le Beautiful Planet, un caf\u00e9 populaire o\u00f9 des militants du PTB boivent des coups avec des dockers votant Filip Dewinter.<\/p>\n<p>Ne pas faire demi-tour face aux id\u00e9es qui f\u00e2chent et ref\u00e2chent, Kherbache conna\u00eet. Apr\u00e8s les \u00e9lections communales de 2018, la meneuse des socialistes anversois a conclu un accord de majorit\u00e9 baptis\u00e9 \u00ab&#8239;De Grote Verbinding&#8239;\u00bb (la Grande Convergence), avec la N-VA et l\u2019Open VLD \u2014&nbsp;coalition dite bourguignonne \u2014&nbsp;s\u2019attirant de vives critiques dans son propre camp. \u00ab&#8239;Anvers n\u2019est pas un cas isol\u00e9, souligne-t-elle. En Flandre, les progressistes ont conclu un accord avec la N-VA dans quatre-vingts communes. Dans une d\u00e9mocratie, la situation est telle que d\u00e9sign\u00e9e par les \u00e9lecteurs&nbsp;: on n\u2019a pas le luxe de ne pas se mettre autour de la table.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Mettant en avant les garanties obtenues, notamment en mati\u00e8re de lutte contre la pauvret\u00e9 ou d\u2019objectivation de la discrimination \u00e0 l\u2019embauche, elle ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a un accord que De Wever est devenu \u201cplus de gauche\u201d ou plus progressiste. Mais on l\u2019a forc\u00e9 \u00e0 faire des choix progressistes.&#8239;\u00bb La question qui demeure est par ailleurs la suivante&nbsp;: un accord entre socialistes et nationalistes est-il transposable \u00e0 l\u2019\u00e9chelon r\u00e9gional et f\u00e9d\u00e9ral, o\u00f9 les enjeux sont d\u2019une tout autre nature&#8239;? \u00ab&#8239;Anvers a toujours \u00e9t\u00e9 un laboratoire grandeur nature pour le pays, rappelle Dave Sinardet. De nouvelles tendances politiques y ont souvent vu le jour avant de se g\u00e9n\u00e9raliser ailleurs. En 1921, Anvers accueillait par exemple la premi\u00e8re coalition entre socialistes et chr\u00e9tiens-d\u00e9mocrates, ce qu\u2019on a appel\u00e9 le \u201cmariage mystique\u201d et qui est devenu la coalition standard apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la coalition su\u00e9doise est plut\u00f4t ce que j\u2019appelle la coalition anversoise puisqu\u2019elle a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente \u00e0 Anvers avant de se traduire aux niveaux flamand et f\u00e9d\u00e9ral. C\u2019est pourquoi je pense que la coalition bourguignonne, nouvelle et peu \u00e9vidente, sera sans doute traduite au moins au niveau r\u00e9gional flamand. Au niveau f\u00e9d\u00e9ral, c\u2019est plus compliqu\u00e9, car il faudrait d\u00e9j\u00e0 parvenir \u00e0 une alliance entre le PS et la N-VA. Mais Yasmine Kerbache, qui a aussi bien des contacts avec Bart De Wever qu\u2019avec Elio Di Rupo, serait bien plac\u00e9e pour le faire.&#8239;\u00bb Prudente, la candidate socialiste se contente de souligner qu\u2019elle fait clairement la distinction entre un accord au niveau communal et f\u00e9d\u00e9ral&nbsp;: \u00ab&#8239;Je la fais car mon id\u00e9al, c\u2019est quand m\u00eame un axe progressiste plus fort.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 la N-VA, on r\u00eave aussi. Et le r\u00eave est puissant, \u00e0 en croire les espaces publicitaires que les nationalistes se sont offerts dans les grands titres de la presse flamande. Aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un Bart De Wever \u00e0 l\u2019avant-plan, on y voit marcher la d\u00e9put\u00e9e europ\u00e9enne Anneleen Van Bossuyt, l\u2019ex-secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat Zuhal Demir, Theo Francken \u2014&nbsp;homme politique le plus populaire de Flandre apr\u00e8s Bart De Wever \u2014&nbsp;et Jan Jambon, candidat Premier ministre, dans une composition ma\u00eetrisant tous les codes de la start-up innovante&nbsp;: expressions r\u00e9jouies, poses dynamiques, classicisme vestimentaire tout en d\u00e9contraction. Francken a une main en poche et rajuste sa cravate de l\u2019autre&#8239;; Jambon a l\u2019air de franchement s\u2019amuser; Van Bossuyt porte d\u2019\u00e9l\u00e9gants escarpins rouges et sourit vers Demir qui avance en bottillons pointus \u2014&nbsp;regard complice \u00e0 la cam\u00e9ra. Casting parfait pour une s\u00e9rie qui se promet plusieurs saisons.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Autour des bassins du port d\u2019Anvers, la chair de la chair de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Et parfois, au milieu d\u2019une cargaison de bananes, quelques kilos de coca\u00efne.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est possible d\u2019arpenter longtemps Anvers sans franchir la fronti\u00e8re du deuxi\u00e8me plus grand port d\u2019Europe, gigantesque ville dans la ville de 12 000 hectares \u2014&nbsp;l\u2019\u00e9quivalent de 20 000 terrains de foot \u2014&nbsp;qui accueille 1 000 entreprises et g\u00e9n\u00e8re quelque 143 000 emplois en Flandre, dont 60 000 sur le site, d\u2019apr\u00e8s les chiffres d\u00e9livr\u00e9s par l\u2019autorit\u00e9 portuaire d\u2019Anvers. Il est possible d\u2019y arriver sans jamais le trouver, car le gigantisme du lieu abolit les fronti\u00e8res entre l\u2019eau et la terre, qui s\u2019entrelacent autour de bassins et de quais o\u00f9 s\u2019activent grues et machines. De leurs pinces g\u00e9antes, celles-ci empilent fa\u00e7on Lego des containers rainur\u00e9s, alourdis de fruits, v\u00eatements, meubles, chaussures, mat\u00e9riel \u00e9lectronique.<\/p>\n<p>La chair de la chair de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Et parfois, au milieu d\u2019une cargaison de bananes, quelques kilos de coca\u00efne. En 2017, les services de police ont saisi 41 tonnes de drogue dans le port d\u2019Anvers, autrement dit l\u2019essentiel des 45,9 tonnes saisies sur le territoire belge. En quelques ann\u00e9es, le trafic a connu une explosion ph\u00e9nom\u00e9nale&nbsp;: 4,7 tonnes avaient \u00e9t\u00e9 saisies en 2013, soit presque dix fois moins. Alors, Bart De Wever a d\u00e9clar\u00e9 sa <em>\u00abwar on drugs&#8239;\u00bb.<\/em> Essentiellement r\u00e9pressive et pour l\u2019instant en \u00e9chec.<\/p>\n<figure id=\"attachment_9700\" aria-describedby=\"caption-attachment-9700\" style=\"width: 1440px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-9700\" src=\"http:\/\/2020.wilfriedmag.be\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/haven-van-antwerpen-41x-low.jpg\" alt=\"\" width=\"1440\" height=\"960\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-9700\" class=\"wp-caption-text\">La colombienne, un cadeau divin.<\/figcaption><\/figure>\n<p>En mars, quatre voitures ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es aux alentours du parc Spoor Noord, am\u00e9nag\u00e9 sur le site d\u2019une ancienne gare de tri, \u00e0 deux pas de l\u2019entr\u00e9e du port. Des incidents li\u00e9s \u00e0 des r\u00e8glements de comptes dans le milieu des dealers qui n\u2019ont cess\u00e9 de se multiplier dans cette zone aux confins des districts de Borgerhout, Deurne et Merksem. En deux ans, on a recens\u00e9 plus de soixante faits graves&nbsp;: enl\u00e8vements, explosions, incendies, jets de grenades.<\/p>\n<p>\u00c0 deux mois des \u00e9lections, Bart De Wever, mis \u00e0 la une de la presse flamande, s\u2019est retrouv\u00e9 s\u00e9rieusement sous pression. Manolo Tersago, responsable de la police judiciaire, et Ken Witpas, magistrat en charge de la lutte contre la drogue, sont sortis de leur r\u00e9serve pour accuser publiquement le bourgmestre anversois de mener une politique inefficace, visant les petits dealers au d\u00e9triment des \u00ab&#8239;gros poissons&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Bart De Wever s\u2019est aussi vu reprocher de d\u00e9laisser la pr\u00e9vention et de ne pas se soucier des consommateurs. Le pr\u00e9sident de la N-VA en a profit\u00e9 pour rappeler sur la VRT ce qu\u2019il pensait des \u00ab&#8239;yogis sniffeurs&#8239;\u00bb, ces \u00ab&#8239;yuppies \u00e9cologiquement tr\u00e8s conscients qui sniffent volontiers une ligne et n\u2019\u00e9prouvent apparemment aucun probl\u00e8me \u00e0 entretenir les r\u00e9seaux criminels&#8239;\u00bb. Pour tenter d\u2019enrayer le trafic au niveau du port, le bourgmestre a mis en place le \u00ab&#8239;Stroomplan&#8239;\u00bb (plan du fleuve).<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;De fa\u00e7on insidieuse, De Wever essaie d\u2019\u00e9tablir des liens entre les dockers et la mafia de la drogue&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La surveillance renforc\u00e9e a rendu l\u2019acc\u00e8s aux quais plus difficile. Les dockers sont d\u00e9sormais sur la sellette au c\u0153ur de leur propre territoire. Deux d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s en avril, suspect\u00e9s de collaborer avec des gangs introduisant de la drogue en contrebande. \u00ab&#8239;De fa\u00e7on insidieuse, De Wever essaie d\u2019\u00e9tablir des liens entre les dockers et la mafia de la drogue&#8239;\u00bb, d\u00e9plore Ivan Heyligen. Ce docker anversois travaille sur le terminal ATS, qui emploie \u00e0 lui seul 1 200 ouvriers. Conducteur d\u2019un \u00ab&#8239;\u00e9l\u00e9phant&#8239;\u00bb \u2014&nbsp;grue mobile sur laquelle viennent se greffer trois autres machines circulantes \u2014, il assure le chargement et le d\u00e9chargement de containers. Il ne se verrait pas faire autre chose.<\/p>\n<p>\u00abDocker for life.&#8239;\u00bb Charleroi n\u2019a plus ses mineurs mais, \u00e0 l\u2019autre bout de l\u2019axe ABC, les dockers tiennent encore. Ivan Heyligen milite d\u00e9sormais au PTB, dont il pense qu\u2019il est le seul parti \u00e0 pouvoir d\u00e9fendre la profession. \u00ab&#8239;Il faut 60 000 voix pour faire \u00e9lire Peter Mertens \u00e0 la Chambre. Soixante mille Anversois avec un grand c\u0153ur et qui soient un peu rebelles.&#8239;\u00bb Ces voix permettraient au pr\u00e9sident du PTB de rejoindre les \u00e9lus communistes wallons au parlement f\u00e9d\u00e9ral et d\u2019att\u00e9nuer ce paradoxe qui veut que ce parti n\u00e9 en Flandre ne compte \u00e0 ce jour que des d\u00e9put\u00e9s francophones.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab&#8239;Les conditions de travail, la loi Major, la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi.&#8239;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019objectif est \u00e0 port\u00e9e de main&nbsp;: les projections du politologue de l\u2019ULB Pascal Delwit, r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 partir des derniers sondages, portent \u00e0 douze le nombre de si\u00e8ges que pourrait obtenir le PTB le 26 mai, dont deux en province d\u2019Anvers. Ce qui pr\u00e9occupe les coll\u00e8gues d\u2019Ivan Heyligen&#8239;? \u00ab&#8239;Les conditions de travail, la loi Major, la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi.&#8239;\u00bb La loi Major, qui r\u00e9git depuis 1974 le travail portuaire en Belgique, est contest\u00e9e depuis plusieurs ann\u00e9es par la Commission europ\u00e9enne, qui consid\u00e8re que celle-ci cadenasse les modalit\u00e9s d\u2019embauche. Les dockers, eux, estiment qu\u2019ils ont beaucoup \u00e0 perdre. La m\u00e9fiance d\u2019une partie d\u2019entre eux vis-\u00e0-vis de la concurrence \u00e9trang\u00e8re s\u2019en est trouv\u00e9e renforc\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Beaucoup d\u2019ouvriers du port ignorent encore pour qui ils voteront le 26 mai, indique le docker. La plupart h\u00e9sitent entre le PTB et le Vlaams Belang. La question de l\u2019immigration sera sans doute d\u00e9terminante dans leur choix. Nous, on essaie de leur dire qu\u2019une voix pour l\u2019extr\u00eame droite, c\u2019est une voix contre leur porte-monnaie.&#8239;\u00bb Et de raconter comment Fernand Huts, patron de Katoen Natie, petite entreprise portuaire anversoise devenue en deux d\u00e9cennies un g\u00e9ant mondial de la logistique, a financ\u00e9 en 2015 une f\u00eate en grande pompe pour l\u2019anniversaire de<em> \u2018t Pallieterke<\/em>, un journal proche du Vlaams Belang, o\u00f9 sont venus parader Filip Dewinter et toutes les huiles du parti.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Le Vlaams Belang fait croire qu\u2019il est proche des petites gens, mais il est en r\u00e9alit\u00e9 complice d\u2019un Huts qui pr\u00f4ne depuis des ann\u00e9es le d\u00e9mant\u00e8lement de la loi Major.&#8239;\u00bb \u00c0 proximit\u00e9 des r\u00e9cents lofts de luxe con\u00e7us \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du port, la nouvelle caf\u00e9t\u00e9ria des dockers, le Schaft, ressemble d\u00e9sormais \u00e0 n\u2019importe quelle cantine <em>healthy<\/em>. \u00ab&#8239;L\u2019ambiance est partie&#8239;\u00bb, d\u00e9plore Ivan Heyligen. Fini la taverne de marins dans laquelle ces hommes \u00e0 la silhouette athl\u00e9tique, en gilet orange, se retrouvaient il y a quelques ann\u00e9es encore dans le brouhaha et la promiscuit\u00e9&nbsp;: leur QG a d\u00e9sormais des airs d\u2019<em>open space<\/em>. \u00ab&#8239;\u00c7a change beaucoup de choses. Avant, les gens des syndicats tra\u00eenaient ici&nbsp;: c\u2019\u00e9tait leur mani\u00e8re d\u2019\u00eatre au courant de ce qui se passait.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Sans compter que le kot, le hangar qui permettait aux dockers en qu\u00eate de travail de se regrouper quatre fois par jour pour solliciter une embauche, a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es par sa version virtuelle. Les ouvriers portuaires qui travaillent avec des contrats \u00e0 la journ\u00e9e \u2014&nbsp;environ 20 \u00e0 25&nbsp;% des huit mille dockers du port d\u2019Anvers \u2014&nbsp;doivent d\u00e9sormais se connecter \u00e0 une plateforme en ligne. Au Schaft, tout en mangeant le plat du jour, un chef d\u2019\u00e9quipe fait d\u00e9filer sur sa tablette les profils des ouvriers portuaires, fa\u00e7on Tinder. \u00ab&#8239;Avec la disparition de ces lieux de rassemblement, les syndicats ont d\u00fb changer leurs m\u00e9thodes. La FGTB a achet\u00e9 un mobile home et se d\u00e9place d\u00e9sormais aux quatre coins du port.&#8239;\u00bb<\/p>\n<h3>Du p\u00e9trole et du plastique au point A<\/h3>\n<p>La croisi\u00e8re de deux heures trente \u00e0 bord du Jan Plezier promettait une \u00e9chappatoire. Mais il n\u2019a pas fallu plus de quelques minutes pour que l\u2019excursion bon enfant prenne des allures de voyage lunaire. Au milieu de rares cris de mouettes, les \u00e9oliennes saturent un horizon sans fin. Une odeur d\u2019essence monte au nez; de petits nuages noir de noir rejoignent la vo\u00fbte gris mat qui recouvre si souvent la Belgique tout enti\u00e8re. Le port d\u2019Anvers est aussi le plus grand complexe p\u00e9trochimique int\u00e9gr\u00e9 d\u2019Europe; les ressources naturelles y sont transform\u00e9es en plastique et engrais de synth\u00e8se, en attendant que les marches pour le climat passent par l\u00e0.<\/p>\n<p>Sur la carcasse rouille ou bleue de bateaux p\u00e9troliers longs comme des barres d\u2019immeubles, un avertissement s\u2019affiche en lettres de plusieurs m\u00e8tres de haut&nbsp;: <em>no smoking<\/em>. L\u2019axe ABC serait-il devenu explosif&#8239;? Anvers la nationaliste et Charleroi la socialiste ont beau tenir leur r\u00f4le de fausses jumelles, les deux villes sont aujourd\u2019hui travers\u00e9es par les m\u00eames tensions identitaires, le m\u00eame sentiment d\u2019abandon social, la m\u00eame difficult\u00e9 pour de nombreux citoyens de se sentir \u00e0 leur juste place, qu\u2019ils soient n\u00e9s ici ou ailleurs. Le cocktail est parfait pour les addictions, parfait pour l\u2019offre et la demande, parfait pour un pas suppl\u00e9mentaire vers la gauche ou la droite. Au milieu, sous la vague verte, le n\u0153ud bruxellois condense la somme des antagonismes, inextricables.<\/p>\n<p>C\u2019est ici, sur la rive droite du canal, dans les salons du Lambermont, quelque part entre la rue de la Loi et les sentiers du parc de Bruxelles qu\u2019arpentent parfois les d\u00e9cideurs et leurs conseillers, que se jouera au lendemain du 26 mai la possible continuit\u00e9 de la Belgique, ou l\u2019in\u00e9vitable marche vers sa d\u00e9sint\u00e9gration. Car l\u2019axe ABC est d\u00e9sormais une piste noire dans une nation qualifi\u00e9e par Paul Magnette de \u00ab&#8239;faussement d\u00e9bonnaire&#8239;\u00bb, que domine un \u00ab&#8239;humanisme tragique&#8239;\u00bb. Une verticale \u00e0 haute tension, au milieu d\u2019un pays o\u00f9 tout est permis. \u2014<\/p>\n<p><em>Avec le soutien du Fonds pour le journalisme.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La g\u00e9ographie n\u2019avait pas pr\u00e9vu de relier un jour Anvers \u00e0 Charleroi en passant par Bruxelles. Il aura fallu faire s\u2019\u00e9couler les eaux d\u2019un canal navigable, d\u00e9rouler les rails ferroviaires, tracer le plus court chemin de la mine au port. 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