{"id":3003,"date":"2021-03-20T10:13:36","date_gmt":"2021-03-20T09:13:36","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=3003"},"modified":"2023-12-09T17:52:38","modified_gmt":"2023-12-09T16:52:38","slug":"les-cowboys-de-la-frite-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/les-cowboys-de-la-frite-2\/","title":{"rendered":"Les cowboys de la frite , enqu\u00eate en wallonie picarde"},"content":{"rendered":"<p>En moins de deux g\u00e9n\u00e9rations, une poign\u00e9e de familles d\u2019anciens patatiers flamands ont transform\u00e9 la Wallonie picarde en nouvel eldorado de la frite. Une expansion ternie par les abus&nbsp;: avant d\u2019envoyer leurs tonnes de croquettes jusqu\u2019en Arabie saoudite, les industriels du secteur \u00e9puisent les sols, polluent les rivi\u00e8res et poussent \u00e0 ce point la cadence de travail que les accidents se multiplient, souvent graves, parfois mortels. La ru\u00e9e vers l\u2019or jaune, un \u00e9trange western 100&nbsp;% belge.<\/p>\n<p>Il y a le bruit et l\u2019odeur. Le vacarme infernal et les relents de graisse br\u00fblante. Ces immenses machines qui forment de longs couloirs et serpentent partout. Un labyrinthe de m\u00e9tal hurlant, visqueux et chaud, qui d\u00e9gueule des dizaines de milliers de pommes de terre, de tous les c\u00f4t\u00e9s. Des tunnels, des tapis roulants, et encore des tunnels, pour laver, \u00e9plucher, trier, d\u00e9couper la mati\u00e8re premi\u00e8re, cuire et congeler les produits finis. Un ballet incessant, de jour comme de nuit. Sur son site de Mouscron, Mydibel traite au quotidien 2 400 tonnes de patates, les emballe en frites en une heure \u00e0 peine et les envoie dans une centaine de pays. Jonas Mylle, le fils de l\u2019un des patrons, guide entre les lignes de production et exhibe fi\u00e8rement ses outils, symboles de la r\u00e9ussite familiale. Jusqu\u2019\u00e0 ce que la m\u00e9canique se grippe. D\u2019un coup, toute la cha\u00eene se fige. Un tapis ne roule plus, les pommes de terre s\u2019amoncellent, d\u00e9bordent et terminent quelques m\u00e8tres plus bas. Au sol, des flaques d\u2019amidon. Autour, trois employ\u00e9s s\u2019agitent. Jonas observe les d\u00e9g\u00e2ts, puis \u00e9tablit le diagnostic. Dans un soupir, il pointe le fautif&nbsp;: \u00ab&#8239;Un int\u00e9rimaire\u2026&#8239;\u00bb L\u2019homme aurait, sans le vouloir, appuy\u00e9 sur un bouton d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence. Un coll\u00e8gue se pr\u00e9cipite. En sueur dans son tee-shirt sigl\u00e9 du logo de l\u2019entreprise, il fait l\u2019essuie-glace avec son bras pour d\u00e9blayer le tapis et r\u00e9duire les pertes. Jonas Mylle demande de quitter les lieux, mais tient \u00e0 rassurer. Les patates tomb\u00e9es serviront \u00e0 produire de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Ici, rien ne se perd, rien ne se cr\u00e9e, tout se transforme.<\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s la sc\u00e8ne, un autre int\u00e9rimaire a subi plusieurs fractures au bras et \u00e0 la main. Il avait tent\u00e9 de nettoyer un tapis roulant chez Mydibel, il rejoindra la longue liste des victimes d\u2019accidents dans la branche de la transformation de pommes de terre. Installations d\u00e9mesur\u00e9es, performances hors normes et travailleurs sous pression, Marie-Line Colin conna\u00eet la chanson. Derri\u00e8re son bureau de Tournai, la secr\u00e9taire r\u00e9gionale de la FGTB-Horval en Wallonie picarde (territoire qui regroupe les communes occidentales du Hainaut, frontali\u00e8res avec la Flandre) pose ses lunettes rondes sur le bout de son nez et \u00e9pluche les bilans dress\u00e9s par les bo\u00eetes de son giron&nbsp;: Mydibel, Clarebout Potatoes, Lutosa et Ecofrost. Quatre firmes dont le chiffre d\u2019affaires cumul\u00e9 se compte en milliards d\u2019euros, quatre groupes aux origines flamandes qui concentrent, avec Agristo et Remo-Frites, 90&nbsp;% du march\u00e9 belge. Un oligopole \u00e0 qui la Belgique doit son titre de championne du monde de l\u2019exportation de produits surgel\u00e9s \u00e0 base de patates. Sous l\u2019\u0153il ac\u00e9r\u00e9 du Che Guevara, la caution lutte ouvri\u00e8re affich\u00e9e sur un poster rouge vif, la permanente syndicale d\u00e9plie le panorama&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Ces entreprises ont cr\u00e9\u00e9 des lignes gigantesques. Pour rentabiliser l\u2019outil, elles imposent une cadence importante aux travailleurs. Par le fait de ce stress continu, on finit par glisser et par avoir des gestes qui peuvent provoquer des accidents\u2026 Finalement, ce sont des entreprises qui ont grandi tr\u00e8s, tr\u00e8s vite et qui ont, quelque part, perdu le contr\u00f4le.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Selon le r\u00e9cit officiel, ces soci\u00e9t\u00e9s sont toutes rest\u00e9es fid\u00e8les \u00e0 l\u2019esprit des familles fondatrices. Le respect des traditions, l\u2019image conviviale de la friterie du quartier, la gestion \u00e9conome et sans tralala, le boerenverstand\u2026 Autant d\u2019atouts charme servis aux oreilles curieuses. Le monde de la frite surgel\u00e9e est en tous les cas un grand village, nich\u00e9 dans la terre f\u00e9conde du Texas flamand, un triangle d\u2019or compris entre Roulers, Courtrai et Waregem. Les plaines agricoles s\u2019y \u00e9talaient nagu\u00e8re \u00e0 perte de vue&#8239;; d\u00e9sormais, ce sont les PME florissantes qui s\u2019agglutinent autour de n\u0153uds routiers toujours plus encombr\u00e9s. Dans cet univers herm\u00e9tique, m\u00eame pour les Flamands qui ne sont pas du cru, s\u2019est constitu\u00e9 un \u00e9tat d\u2019esprit unique, alliage d\u2019id\u00e9ologie ultralib\u00e9rale et d\u2019abn\u00e9gation rustique. Un petit milieu o\u00f9 les mariages sont de raison, les pactes scell\u00e9s entre clans, le flambeau transmis \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration suivante, et o\u00f9 l\u2019on regarde en g\u00e9n\u00e9ral la Wallonie comme une terra incognita \u00e0 port\u00e9e de bottes, id\u00e9ale pour y faire fructifier son business.<\/p>\n<p>Descendants de fermiers, anciens producteurs ou n\u00e9gociants, autrefois appel\u00e9s \u00ab&#8239;patatiers&#8239;\u00bb, les barons de la frite regardent maintenant les plus grandes fortunes du royaume droit dans les yeux. Dans le coin, on murmure le nom des plus prosp\u00e8res d\u2019entre eux&nbsp;: Clarebout p\u00e8re et fils, originaires de Nieuwkerke, \u00e0 pr\u00e9sent implant\u00e9s \u00e0 Comines-Warneton. On se rem\u00e9more l\u2019alliance des Vervaeke et des Hoflack, g\u00e9niteurs d\u2019Ecofrost, partis depuis Staden vers P\u00e9ruwelz. On a bien connu les fr\u00e8res Van den Broeke, Guy et Luc, des pionniers qui ont cr\u00e9\u00e9 le g\u00e9ant Lutosa, partis de Zulte, install\u00e9s \u00e0 Leuze-en-Hainaut, avant de vendre le joyau \u00e0 McCain, mais capables, sur le chemin du succ\u00e8s, d\u2019avaler le sak\u00e9 \u00e0 grandes lamp\u00e9es et de chanter dans un bar karaok\u00e9 de Tokyo pour mieux divertir le client japonais. On revoit derri\u00e8re le slogan \u00ab&#8239;Happy Potato Family&#8239;\u00bb, embl\u00e8me de la firme Mydibel, le visage \u00e9pais du patriarche Roger Mylle, colombophile averti, qui a converti la maison parentale de Bellegem en bed &amp; breakfast, o\u00f9 les chambres portent le nom de vari\u00e9t\u00e9s de patates. Le temps d\u2019une pause dans sa visite guid\u00e9e, Jonas Mylle alimente la l\u00e9gende du grand-p\u00e8re fondateur, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en ao\u00fbt. \u00ab&#8239;<em>Il a cr\u00e9\u00e9 Mydibel apr\u00e8s que Lutosa lui a refus\u00e9 des pommes de terre<\/em>&#8239;\u00bb, rembobine l\u2019h\u00e9ritier, tandis que des camions d\u00e9chargent leur marchandise, bient\u00f4t tri\u00e9e sur le volet. Roger, vex\u00e9 par l\u2019affront, d\u00e9cide donc de se lancer \u00e0 son tour dans la course, en 1988.<\/p>\n<p>Ces belles histoires, Romain Cools les a apprises par c\u0153ur. Il en conte m\u00eame quelques-unes, au besoin. Normal, depuis plus de trois d\u00e9cennies, il gravite dans les sph\u00e8res d\u00e9cisionnelles de Belgapom, la f\u00e9d\u00e9ration du n\u00e9goce et de la transformation des pommes de terre. Conseiller, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral et derni\u00e8re-ment, CEO ad interim, le temps de trouver un rempla\u00e7ant. L\u2019organisation compte plus de trois milliards d\u2019euros de chiffre d\u2019affaires, mais se base sur la modestie de ses quartiers g\u00e9n\u00e9raux, au troisi\u00e8me et ultime \u00e9tage d\u2019un b\u00e2ti-ment partag\u00e9 de Berlare, quelque part entre Termonde et Lokeren. Un lobby puissant, certes, mais un lobby proche de ses semblables. \u00ab&#8239;Les discussions que nous avons au sein de la fili\u00e8re s\u2019inscrivent dans un cadre familial. Le propri\u00e9taire d\u2019une entreprise peut avoir un cousin n\u00e9gociant et un autre cousin producteur de pommes de terre&#8239;\u00bb, mart\u00e8le Romain Cools, grand sourire sur carrure de rugbyman, qui utilise le \u00ab&#8239;nous&#8239;\u00bb d\u00e8s qu\u2019il \u00e9voque son industrie, en bon capitaine. \u00ab<em> Prenons un exemple&nbsp;: le fondateur de l\u2019une des grandes entreprises de transformation va le dimanche \u00e0 l\u2019\u00e9glise, pour la messe hebdomadaire. Et quand il sort, il va boire une bi\u00e8re avec des producteurs dans le caf\u00e9 d\u2019en face. \u00c7a, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9, aujourd\u2019hui..<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es nonante, les investisseurs flamands ont plac\u00e9 en nombre leurs billes dans le Hainaut. La province offre un large panel d\u2019avantages, sur fond de plan Marshall&nbsp;: l\u2019espace suffisant pour des industries, de la main-d\u2019\u0153uvre disponible des deux c\u00f4t\u00e9s de la fronti\u00e8re franco-belge, et une position strat\u00e9gique, \u00e0 proximit\u00e9 des grands axes. Surtout, la r\u00e9gion se situe en plein dans la \u00ab&#8239;Potato Belt&#8239;\u00bb, cette ceinture qui retient l\u2019essentiel de la production europ\u00e9enne de patates. Tour \u00e0 tour, Lutosa, Mydibel, Clarebout et Ecofrost prennent pied \u00e0 la source. Les modes de consommation bougent, les fast-foods se multiplient et la demande explose. La Wallonie picarde devient le nouvel eldorado de la frite surgel\u00e9e, la Belgique trop \u00e9troite pour les ambitions du secteur. Les usines envoient d\u00e8s lors 95&nbsp;% de leurs produits \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, \u00e0 destination des h\u00f4tels, des restaurants ou des supermarch\u00e9s, souvent sous forme de marques-distributeurs. En moins de deux d\u00e9cennies, les exportations ont quadrupl\u00e9, passant de 700 000 tonnes en 2000 \u00e0 2,8 millions en 2018. Les clients les plus r\u00e9guliers sont parfois surprenants&nbsp;: \u00c9tats-Unis, Br\u00e9sil, Arabie saoudite, mais aussi P\u00e9rou, pourtant pays originel de la pomme de terre.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Avant, ici, c\u2019\u00e9tait un havre de paix. Ce que vous voyez l\u00e0, il y avait la m\u00eame chose de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, en Belgique&nbsp;: des arbres, un champ de ma\u00efs. Les gens venaient, ils disaient&nbsp;: \u201cOn a l\u2019impression d\u2019\u00eatre en vacances\u201d.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">\u00c9lisabeth Dumoulin, citoyenne\u00a0 de De\u00fbl\u00e9mont, village fran\u00e7ais en face de Warneton<\/figcaption><\/figure>\n<p>Comines est un monde en soi, un monde \u00e0 part. Une ville coup\u00e9e entre deux pays \u2014&nbsp;les quartiers au nord de la Lys sont en Belgique, ceux au sud de la rivi\u00e8re se trouvent en France. La loi belge a dot\u00e9 la commune d\u2019un statut sp\u00e9cial, con\u00e7u pour cette enclave b\u00e2tarde, largement francophone mais adoss\u00e9e \u00e0 la Flandre, et o\u00f9 l\u2019on parle encore le dialecte west-vlaams dans certains villages de l\u2019entit\u00e9, comme Houtem, Ploegsteert et Ten-Brielen. Tel est le destin de Comines-Warneton. Loin de tout, sauf de la Premi\u00e8re Guerre, dont la r\u00e9gion fut l\u2019un des th\u00e9\u00e2tres les plus sombres. Le point de ralliement, aussi, des aventures de Ferdinand Bardamu, l\u2019alter ego de C\u00e9line, engag\u00e9 en 1914 dans un Voyage au bout de la nuit au sens litt\u00e9ral, lui qui devait alors rejoindre, \u00ab&#8239;avant le jour&#8239;\u00bb et sur ordre de son g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019endroit pas si imaginaire de Noirceur-sur-la-Lys, que les historiens du coin situent \u00e0 Comines-France. Une \u00ab&#8239;ville de tisserands&#8239;\u00bb atteinte au prix d\u2019une errance nourrie du seul espoir de se \u00ab&#8239;faire paumer&#8239;\u00bb par les Allemands, pour une ode \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 et, surtout, souligner que \u00ab&#8239;demain, c\u2019\u00e9tait loin&#8239;\u00bb. Au bord de la rivi\u00e8re, demain ressemble \u00e0 aujourd\u2019hui. L\u2019ancien monde affronte le nouveau, ou l\u2019inverse, selon les latitudes. Le tranquille village fran\u00e7ais de De\u00fbl\u00e9mont, ses champs et ses promeneurs \u00e0 v\u00e9lo, fait face \u00e0 Clarebout, leader des march\u00e9s belges et europ\u00e9ens, un mastodonte d\u2019usine \u00e9tal\u00e9 aux abords de Warneton, son cong\u00e9lateur g\u00e9ant et ses grues occup\u00e9es \u00e0 b\u00e9tonner les berges.<\/p>\n<p>De\u00fbl\u00e9montoise pure souche, \u00c9lisabeth Dumoulin a vu l\u2019\u00e9volution de ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une grosse bo\u00eete familiale, il y a une poign\u00e9e d\u2019ann\u00e9es. Une croissance folle observ\u00e9e depuis sa v\u00e9randa&nbsp;: \u00ab&#8239;Avant, ici, c\u2019\u00e9tait un havre de paix. Ce que vous voyez l\u00e0, il y avait la m\u00eame chose de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en Belgique&nbsp;: des arbres, un champ de ma\u00efs\u2026 Les gens venaient, ils disaient&nbsp;: \u201cOn a l\u2019impression d\u2019\u00eatre en vacances\u201d.&#8239;\u00bb Ensuite, \u00e7a a plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 l\u2019enfer. Il y a eu le bruit, l\u2019odeur, puis les retomb\u00e9es d\u2019huile, de la graisse sur les vitres des maisons, les pare-brise des voitures. Il y a d\u00e9sormais les travaux, ceux d\u2019un deuxi\u00e8me cong\u00e9lateur, d\u2019un centre de logistique et d\u2019une plateforme portuaire. Un quai de d\u00e9charge-ment financ\u00e9 en grande partie par l\u2019Europe et la R\u00e9gion wallonne, soit l\u2019opportunit\u00e9 pour Clarebout d\u2019acheminer par les eaux, et \u00e0 moindres frais, toujours plus de pommes de terre.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y a eu J\u00e9sus-Christ, Jules C\u00e9sar, et maintenant, il y a Jan Clarebout.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le trafic, \u00c9lisabeth l\u2019avait dans sa rue, elle va l\u2019avoir au bout de son jardin. \u00ab&#8239;<em>Aujourd\u2019hui, \u00e7a me fait tr\u00e8s mal au c\u0153ur de voir tous ces travaux<\/em>&#8239;\u00bb, dit cette pr\u00e9sidente d\u2019une association de d\u00e9fense de l\u2019environnement, mont\u00e9e en 2014 pour lutter contre l\u2019extension de l\u2019usine. \u00ab&#8239;<em>Je suis en col\u00e8re et je me dis que c\u2019est incroyable, que face \u00e0 une fortune comme celle-l\u00e0, on est tout petits, on ne peut arriver \u00e0 rien.<\/em>&#8239;\u00bb La fortune, c\u2019est celle de Jan Clarebout, le grand patron. En 2019, la puissance financi\u00e8re de l\u2019ancien patatier \u00e9tait estim\u00e9e \u00e0 plus de 600 millions d\u2019euros. Le Flandrien a \u00e9galement mis le grappin sur d\u2019autres terrains fertiles pour ses usines, d\u2019abord \u00e0 Frameries, vers Mons, et aux alentours de Dunkerque, en France. En ao\u00fbt 2020, il a obtenu l\u2019aval des autorit\u00e9s pour construire son deuxi\u00e8me cong\u00e9lateur et stocker davantage de frites sur le site de Warneton. Un permis d\u00e9livr\u00e9 par la R\u00e9gion wallonne, au terme de n\u00e9gociations serr\u00e9es. La nouvelle ministre wallonne de l\u2019Environnement, l\u2019\u00e9cologiste C\u00e9line Tellier, l\u2019a d\u2019ailleurs accompagn\u00e9 de \u00ab&#8239;mesures d\u2019att\u00e9nuation&#8239;\u00bb, pr\u00e9cise son entourage, telles que l\u2019am\u00e9nagement d\u2019un bassin d\u2019orage et d\u2019une zone humide. Sur la rive fran\u00e7aise, on craint justement pour l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me. Le pr\u00e9fet du Nord a remis le 3 septembre 2019 un \u00e9ni\u00e8me avis d\u00e9favorable quant \u00e0 la construction du deuxi\u00e8me frigo, indissociable de celle de la plateforme portuaire. Le repr\u00e9sentant de la R\u00e9publique regrettait alors \u00ab<em> que les effets cumul\u00e9s de ces deux projets potentiellement importants en termes d\u2019inondation sur le territoire fran\u00e7ais n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s<\/em>&#8239;\u00bb. \u00c9lisabeth Dumoulin r\u00e9sume&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Pour Clarebout, la France n\u2019existe pas.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La commune de Comines-Warneton a fini par tenter le barrage. En septembre, elle a d\u00e9pos\u00e9 un recours au Conseil d\u2019\u00c9tat contre le deuxi\u00e8me cong\u00e9lateur. Insuffisant n\u00e9anmoins pour stopper les travaux. Mise devant le fait accompli, Alice Leeuwerck, la bourgmestre, hausse les sourcils, rit jaune, puis s\u2019avoue impuissante. La ma\u00efeure re\u00e7oit \u00e0 la table du conseil communal. Les meubles en bois, les fauteuils pourpres et les blasons dor\u00e9s de la ville, tout semble fix\u00e9 au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, mais le sobriquet demeure. Warneton serait devenue la \u00ab&#8239;capitale de la frite&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;<em>Ce qui est paradoxal, c\u2019est que la R\u00e9gion wallonne a aussi lanc\u00e9 un appel \u00e0 projets visant les circuits courts. On est compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de ce mod\u00e8le de la frite qu\u2019il faut absolument combattre<\/em>&#8239;\u00bb, d\u00e9marre la trentenaire, pourtant lib\u00e9rale, \u00e0 l\u2019agenda charg\u00e9 pour un premier mandat. \u00ab&#8239;<em>Il faut qu\u2019on revienne vers des mod\u00e8les \u00e0 taille humaine, beaucoup plus petits et pas \u00e0 une \u00e9chelle o\u00f9 finalement, tout arrive au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une seule famille. Ici, on n\u2019est m\u00eame pas dans un cadre d\u2019actionnaires qui viennent de tous les horizons. C\u2019est uniquement Clarebout, tout pour Clarebout.<\/em>&#8239;\u00bb Dans les couloirs de l\u2019administration communale, on essaie aussi les effets de style, autour d\u2019une abr\u00e9viation&nbsp;: JC. D\u2019apr\u00e8s l\u2019adage, \u00ab&#8239;<em>il y a eu J\u00e9sus-Christ, Jules C\u00e9sar, et maintenant, il y a Jan Clarebout<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 Warneton, ce n\u2019est pas tellement le cadre idyllique qui a s\u00e9duit le magnat des croquettes. Plut\u00f4t l\u2019emplacement strat\u00e9gique, en bord de Lys. La production industrielle de frites surgel\u00e9es n\u00e9cessite un apport en eau consid\u00e9rable. Des millions de m\u00e8tres cubes pomp\u00e9s puis rejet\u00e9s par l\u2019entreprise dans la rivi\u00e8re, apr\u00e8s un passage oblig\u00e9 par sa station d\u2019\u00e9puration. Entre 2017 et 2019, la police wallonne de l\u2019environnement a cependant constat\u00e9 trois rejets probl\u00e9matiques&nbsp;: deux dits \u00ab&#8239;non conformes&#8239;\u00bb vis-\u00e0-vis des normes fix\u00e9es au permis de l\u2019usine, sanctionn\u00e9s \u00e0 chaque fois d\u2019une amende, et un autre, en r\u00e8gle, mais qui a tout de m\u00eame caus\u00e9 la mort de plusieurs pois-sons. Diff\u00e9rentes sources affluent&nbsp;: les d\u00e9versements louches se seraient multipli\u00e9s dans la Lys, ces derni\u00e8res ann\u00e9es. La production n\u2019a cess\u00e9 de cro\u00eetre et la station d\u2019\u00e9puration n\u2019arriverait pas toujours \u00e0 suivre. Plafonn\u00e9e depuis 2012 par son permis \u00e0 la fabrication journali\u00e8re de 1 140 tonnes de frites, de flocons ou de sp\u00e9cialit\u00e9s, les employ\u00e9s de l\u2019usine pr\u00e9pareraient au quotidien jusqu\u2019\u00e0 quatre fois plus. Dans le jargon, cela s\u2019appelle de la \u00ab&#8239;surproduction&#8239;\u00bb. Ill\u00e9gal, mais difficile \u00e0 prouver. Clarebout pr\u00e9f\u00e8re simplement nier. Malgr\u00e9 de longs \u00e9changes en direct, par mail ou par t\u00e9l\u00e9phone, la firme ne conc\u00e8dera rien, aucune interview. Ce ne serait pas dans \u00ab&#8239;<em>les habitudes<\/em>&#8239;\u00bb du grand patron. Le groupe se fend juste d\u2019une r\u00e9ponse \u00e9crite, rappelant les \u00ab&#8239;<em>contr\u00f4les stricts<\/em>&#8239;\u00bb subis et la bonne \u00ab&#8239;<em>collaboration avec les services de la R\u00e9gion wallonne<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas que dans le lit de la Lys que les pois-sons suffoquent. La mort a aussi frapp\u00e9 dans les eaux du canal de P\u00e9ruwelz, o\u00f9 officie la petite derni\u00e8re des championnes de la frite, Ecofrost. En septembre 2013, le tribunal correctionnel de Tournai avait reconnu la soci\u00e9t\u00e9 coupable de pollution. Sollicit\u00e9e, celle-ci renvoie directement vers son avocat. \u00ab&#8239;<em>Du fait d\u2019une erreur humaine, de l\u2019huile s\u2019est \u00e9coul\u00e9e dans le canal, en passant par les vannes<\/em>&#8239;\u00bb, d\u00e9samorce Philippe Castiaux, l\u2019avocat d\u2019Ecofrost. En somme, \u00ab&#8239;<em>rien d\u2019autre qu\u2019une v\u00e9ritable b\u00eatise<\/em>&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;<em>un accident, qui n\u2019est pas li\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me structurel de l\u2019entreprise<\/em>&#8239;\u00bb, mais qui a quand m\u00eame d\u00e9bouch\u00e9 sur la fermeture d\u2019Ecofrost pendant plus de deux mois et demi, un canal pollu\u00e9 sur plus ou moins cinq kilom\u00e8tres et environ cinq cents kilos de pois-sons asphyxi\u00e9s. Tout pr\u00e8s, dans un bassin de la ville de Mouscron, des rejets anormalement charg\u00e9s de Mydibel ont de nouveau entra\u00een\u00e9 la mort d\u2019un certain nombre de poissons, au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 2019. Une infraction constat\u00e9e par la R\u00e9gion wallonne, qui a inflig\u00e9 une amende. Par mail, Mydibel se contente de rejeter la faute sur un \u00e9t\u00e9 2019 \u00ab&#8239;<em>particuli\u00e8rement chaud<\/em>&#8239;\u00bb, o\u00f9 \u00ab&#8239;<em>toutes les stations d\u2019\u00e9puration ont eu des difficult\u00e9s \u00e0 a\u00e9rer leurs eaux<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>La R\u00e9gion wallonne observe, constate, punit parfois, consent souvent, et, si besoin, offre sa b\u00e9n\u00e9diction. La SRIW, l\u2019un de ses bras financiers, est notamment devenue en septembre 2019 actionnaire \u00e0 hauteur de 19,25&nbsp;% du groupe Mydibel. Un investissement public avoisinant les 12 millions d\u2019euros, consenti pour soutenir l\u2019entreprise dans son d\u00e9veloppement. Entre 2008 et 2019, l\u2019autorit\u00e9 r\u00e9gionale a \u00e9galement accord\u00e9 \u00e0 Clarebout pr\u00e8s de 26 millions d\u2019euros de primes. Un joli pactole, avec sa cerise sur le g\u00e2teau, offerte pour l\u2019expansion de la soci\u00e9t\u00e9 flamande \u00e0 Frameries, d\u00e9but 2017&nbsp;: l\u2019exon\u00e9ration pendant cinq ans du pr\u00e9compte immobilier. Certaines de ces primes sont libell\u00e9es \u00ab&#8239;<em>protection de l\u2019environnement<\/em>&#8239;\u00bb ou conditionn\u00e9es \u00e0 des obligations de cr\u00e9ation et de maintien d\u2019emploi. Si Willy Borsus (MR), le ministre wallon comp\u00e9tent, n\u2019a pas souhait\u00e9 discuter de la pertinence de ces d\u00e9penses publiques, le sacro-saint argument de l\u2019emploi ne peut plus faire office d\u2019\u00e9vangile. Au sein de Mydibel et Clarebout, le travail reste majoritairement exerc\u00e9 par des Fran\u00e7ais, et dans des conditions particuli\u00e8res. Alice Leeuwerck&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tant mieux pour les Fran\u00e7ais qui peuvent travailler, mais finalement, l\u2019emploi est surtout pr\u00e9caire, avec des statuts d\u2019int\u00e9rimaires qui sont socialement tr\u00e8s peu favorables pour les travailleurs. Donc, le seul argument de l\u2019emploi, je ne peux plus l\u2019entendre<\/em>&#8239;\u00bb, appuie la bourgmestre cominoise, qui se d\u00e9couvrirait presque une \u00e2me de syndicaliste. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on fait un bond en arri\u00e8re, tant au niveau des droits sociaux que de la s\u00e9curit\u00e9 des travailleurs\u2026 C\u2019est un peu Germinal.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Dans la rue, les maisons donnent l\u2019impression de sortir d\u2019une photocopieuse. Deux \u00e9tages, des briques ocres et une petite porte encastr\u00e9e. Ce matin d\u2019hiver, \u00e0 Roubaix, Louisa Maiz ouvre la sienne. Avec son fils, Ali, elle parcourt les photos de famille. Son mari, Rachid, appara\u00eet souriant. Ali parle d\u2019un p\u00e8re aimant, \u00e0 l\u2019\u00e9coute, parti bosser de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re pour lui payer des \u00e9tudes. Cariste, Rachid Maiz venait de signer son CDI chez Clarebout. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 des suites d\u2019un accident dans l\u2019usine de Warneton. Il avait 42\u00a0ans. \u00ab&#8239;J<em>\u2019ai l\u2019impression que Clarebout s\u2019en fout totalement. Pour eux, ce n\u2019est qu\u2019un ouvrier, il suffit d\u2019en prendre un autre<\/em>&#8239;\u00bb, l\u00e2che Louisa Maiz, avant de c\u00e9der. \u00ab&#8239;<em>Je ne sais m\u00eame pas si j\u2019arriverai \u00e0 faire le deuil un jour\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Le 24 octobre 2017, les employ\u00e9s de Clarebout sont sur les dents. Un organisme priv\u00e9 proc\u00e8de \u00e0 un audit, alors il faut que la production tourne, co\u00fbte que co\u00fbte. Quand une bo\u00eete de frites tombe sous un monte-charge, Rachid Maiz part l\u2019enlever. L\u00e0, les versions divergent. Clarebout affirme qu\u2019il y est all\u00e9, seul&#8239;; plusieurs t\u00e9moignages r\u00e9colt\u00e9s assurent que son responsable lui en a donn\u00e9 l\u2019ordre. Quoi qu\u2019il en soit, la s\u00e9curit\u00e9 n\u2019est pas enclench\u00e9e et le contre-poids du monte-charge \u00e9crase Rachid Maiz, qui succombe \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>On a l\u2019impression que la mentalit\u00e9 du patron est rest\u00e9e la m\u00eame que lorsqu\u2019il g\u00e9rait son exploitation agricole&nbsp;: tant que la production tourne, il gagne de l\u2019argent, lorsqu\u2019elle est \u00e0 l\u2019arr\u00eat, il en perd&#8230;<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical de la CSC, travailleur chez Clarebout.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Trois ans apr\u00e8s les faits, le dossier vient d\u2019\u00eatre class\u00e9 sans suite, faute d\u2019\u00e9l\u00e9ments accablant Clarebout. Louisa Maiz accuse le coup. Le chagrin, la col\u00e8re, la fatigue des proc\u00e9dures judiciaires, tout se m\u00e9lange. \u00ab&#8239;<em>Je ne comprends pas. Il ne peut rien arriver de pire. On a le sentiment qu\u2019on ne peut rien faire, on se sent impuissant\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Ce sentiment, aussi celui d\u2019impunit\u00e9, Charles-\u00c9ric Clesse dit les \u00ab&#8239;<em>comprendre parfaitement<\/em>&#8239;\u00bb. \u00c0 la t\u00eate de l\u2019auditorat du travail du Hainaut, il pousse les portes d\u2019une salle d\u2019audience au tribunal de l\u2019entreprise de Charleroi, apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 son bureau sous la garde de son chien, Caligula. L\u2019auditorat, c\u2019est une sorte de parquet charg\u00e9 des enqu\u00eates en cas d\u2019accident de travail et qui d\u00e9cide d\u2019engager ou non des poursuites p\u00e9nales. Au cours des cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019instance a compil\u00e9 trente dossiers concernant des firmes de frites, le plus grand nombre de sa division de Tournai. Parmi les blessures courantes, des br\u00fblures au deuxi\u00e8me degr\u00e9 et des membres, des bras, des mains, des doigts coinc\u00e9s ou \u00e9cras\u00e9s. \u00ab&#8239;<em>On a parfois l\u2019impression qu\u2019il est difficile de faire comprendre \u00e0 ces soci\u00e9t\u00e9s les risques courus par leurs travailleurs<\/em>&#8239;\u00bb, regrette l\u2019auditeur en chef, la veste de costume assortie au foulard caramel qu\u2019il porte autour du cou. \u00ab&#8239;<em>Quand je vois que dans un secteur, j\u2019ai autant de dossiers p\u00e9naux ouverts en mati\u00e8re d\u2019accidents du travail, j\u2019estime qu\u2019il y a un probl\u00e8me de mentalit\u00e9 d\u2019entreprise et que manifestement, on cherche plus la rentabilit\u00e9 que la protection du travailleur.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tat d\u2019esprit, une brochure du Mouvement ouvrier chr\u00e9tien (MOC) le d\u00e9crit davantage. Dans Les Wallons picards ont la patate&#8239;!&#8239;?, un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical de la CSC, employ\u00e9 par Clarebout, exprime un sentiment g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>On a l\u2019impression que la mentalit\u00e9 du patron est rest\u00e9e la m\u00eame que lorsqu\u2019il g\u00e9rait son exploitation agricole&nbsp;: tant que la production tourne, il gagne de l\u2019argent, lorsqu\u2019elle est \u00e0 l\u2019arr\u00eat, il en perd\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Le livret, publi\u00e9 en 2015, semble toujours d\u2019actualit\u00e9. Marie-Line Colin, de la FGTB, ne peut que converger. D\u2019apr\u00e8s elle, dans le secteur, les travailleurs vont et viennent, sans avoir le temps de suivre les formations n\u00e9cessaires \u00e0 leur s\u00e9curit\u00e9. R\u00e9sultat&nbsp;: les drames se succ\u00e8dent. Entre 2015 et 2019, l\u2019agence f\u00e9d\u00e9rale des risques professionnels (Fedris) a recens\u00e9 exactement 2 841 accidents dans la transformation de pommes de terre, \u00e9quivalant \u00e0 10,8&nbsp;% des incidents de toute l\u2019industrie alimentaire. \u00ab&#8239;<em>Il faut se mettre \u00e0 la place des travailleurs<\/em>, insiste Marie-Line Colin, droite sur sa chaise. <em>J\u2019ai mon loyer et ma bagnole \u00e0 payer. On me fait croire que, dans un an, on va peut-\u00eatre m\u2019offrir un CDD ou un CDI. Qu\u2019est-ce que je fais&#8239;? J\u2019accepte toutes les consignes qu\u2019on me donne. Si on me dit de rouler sur un chariot \u00e9l\u00e9vateur, m\u00eame si je n\u2019ai pas le permis, je vais le faire. Si on me dit de d\u00e9bourrer la machine, je vais vite lever la s\u00e9curit\u00e9, parce que j\u2019ai un ordre et qu\u2019au bout du compte, je veux d\u00e9crocher mon contrat.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Pour faire tourner les lignes, les familles dirigeantes mettent aussi du c\u0153ur \u00e0 l\u2019ouvrage. Frapp\u00e9e comme tant d\u2019autres par la pand\u00e9mie, Mydibel manquait de personnel lors d\u2019un week-end, en octobre 2020. L\u2019un des fils Mylle a ainsi enfil\u00e9 le bleu de travail pour participer \u00e0 l\u2019effort collectif. Rien de plus normal, lorsque l\u2019objet de la r\u00e9ussite familiale se l\u00e8gue comme un bijou \u00e0 polir, mais parfois, il arrive que les s\u00e9ances de travaux pratiques tournent mal. Jeannot Hoflack, l\u2019un des responsables du site d\u2019Ecofrost \u00e0 P\u00e9ruwelz et par ailleurs membre de la famille fondatrice de l\u2019entreprise, a voulu relancer lui-m\u00eame une machine. Il s\u2019est retrouv\u00e9 pris au pi\u00e8ge, bloqu\u00e9 par un tapis roulant, \u00ab&#8239;bien en peine&#8239;\u00bb, selon les mots de l\u2019avocat de la firme, qui aurait connu seulement \u00ab&#8239;<em>cinq accidents en dix-huit ans<\/em>&#8239;\u00bb, dont celui-ci reste \u00ab&#8239;<em>le dernier en date<\/em>&#8239;\u00bb. Cinq accidents, donc, mais trois enqu\u00eates de l\u2019auditorat depuis 2015. \u00ab&#8239;Ecofrost est une soci\u00e9t\u00e9 familiale qui conna\u00eet la plupart de ses fermiers par leur nom&#8239;\u00bb, plaide Philippe Castiaux, avocat d\u2019une bo\u00eete \u00ab<em> particuli\u00e8rement proactive<\/em>&#8239;\u00bb, dit-il, en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 Mouscron aussi, la famille, c\u2019est sacr\u00e9. Carlo et Bruno Mylle, les successeurs du patriarche Roger, ont d\u00fb se r\u00e9signer \u00e0 accueillir un nouveau membre dans leur cercle. Un CEO externe, nomm\u00e9 en 2018, histoire de fluidifier les \u00e9changes, de d\u00e9tendre la concertation sociale, devenue compliqu\u00e9e avec les deux fr\u00e8res, que certaines langues d\u00e9li\u00e9es surnomment \u00ab&#8239;les cowboys&#8239;\u00bb. Sur les trente dossiers d\u2019accidents compil\u00e9s par l\u2019auditorat dans le Far-West wallon, huit concernent justement Mydibel. L\u00e0 encore, Clarebout reste l\u2019entreprise qui attire le plus l\u2019attention&nbsp;: dix-neuf dossiers relatent des incidents dans sa seule usine de Warneton.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Personnellement, j\u2019avais l\u2019impression de vivre du Zola, d\u2019\u00eatre dans une usine du XIXe si\u00e8cle.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Charles-Eric Clesse, auditeur du travail du Hainaut.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Charles-\u00c9ric Clesse a visit\u00e9 la maison. En juin 2018, l\u2019auditeur du travail y m\u00e8ne un contr\u00f4le surprise, accompagn\u00e9, entre autres, des pompiers et de la police, une d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 la hauteur de la gravit\u00e9 de la situation. Quelques mois auparavant, Clarebout avait refus\u00e9 l\u2019acc\u00e8s aux brigadiers du feu, puis aux forces de l\u2019ordre, suite \u00e0 un nouvel accident. \u00ab&#8239;Quand la police souhaite arriver sur place et qu\u2019on lui interdit d\u2019entrer, c\u2019est que, vraiment, on n\u2019a pas envie que le judiciaire vienne mettre son nez dans les affaires de l\u2019entreprise&#8239;\u00bb, juge-t-il, toujours assis sur le banc d\u2019une salle d\u2019audience carolo, la posture impassible, les yeux qui disent le contraire. Sur place, il constate plusieurs manquements&nbsp;: pas de bande de circulation entre pi\u00e9tons et camions, des d\u00e9faillances au niveau des syst\u00e8mes de protection ou des barri\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9, mais aussi un parking construit et une septi\u00e8me ligne de production b\u00e2tie \u00e0 la limite de la l\u00e9galit\u00e9. \u00ab&#8239;Je n\u2019engage absolument pas mon office, mais personnellement, j\u2019avais l\u2019impression de vivre du Zola, d\u2019\u00eatre dans une usine du XIXe si\u00e8cle&#8239;\u00bb, grince l\u2019auditeur, qui menace alors de fermer le site. L\u2019entreprise a deux mois pour se mettre aux normes, le fait et \u00e9chappe aux sanctions. Depuis, Charles-\u00c9ric Clesse n\u2019est plus \u00ab&#8239;descendu&#8239;\u00bb \u00e0 Warneton, les rapports qui lui sont remont\u00e9s \u00e9tant positifs. En ce qui concerne les accidents de travail, les enqu\u00eates men\u00e9es \u00e0 leur terme par son instance, sur l\u2019ensemble des soci\u00e9t\u00e9s de transformation, ont toutes conduit \u00e0 des classements sans suite. Charles-\u00c9ric Clesse d\u00e9roule. Le manque de moyens, d\u2019\u00e9l\u00e9ments, bref, le lot de la justice. Finalement, il conc\u00e8de&nbsp;: \u00ab&#8239;en cas de doute&#8239;\u00bb, il faut faire \u00ab&#8239;des choix&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Alisson Engrand avait fait celui de quitter Merville, dans le d\u00e9partement du Nord, pour pointer \u00e0 Nieuwkerke, en Flandre. L\u2019opportunit\u00e9 d\u2019un meilleur salaire \u00e0 t\u00e2ches \u00e9gales, la perspective de d\u00e9marrer un nouveau cycle, \u00e0 29 printemps, avec son compagnon et leurs deux enfants. Plac\u00e9e sur un poste de triage, seule et en \u00e9quilibre sur quatre palettes, elle entame son deuxi\u00e8me week-end chez Clarebout le 9 avril 2016, son troisi\u00e8me shift en int\u00e9rim. La manche de la veste fournie par son employeur, trop grande, se prend dans le pignon non prot\u00e9g\u00e9 d\u2019un tapis roulant et tire sur son \u00e9charpe, gard\u00e9e \u00e0 cause du froid qui r\u00e8gne dans l\u2019usine. Coinc\u00e9e, sans bouton d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence \u00e0 port\u00e9e de main, Alisson Engrand d\u00e9c\u00e8de, \u00e9trangl\u00e9e. Une mort dont les circonstances sont examin\u00e9es, deux ans plus tard, par le tribunal correctionnel d\u2019Ypres. Clarebout \u00e9labore alors plusieurs th\u00e9ories fumeuses. Sa d\u00e9fense argue qu\u2019Alisson Engrand aurait quitt\u00e9 son poste, jou\u00e9 avec son t\u00e9l\u00e9phone pour prendre des selfies, et \u00e9voque m\u00eame ses ongles vernis. Le 8 mars 2018, le verdict est pourtant sans fioritures&nbsp;: Clarebout est d\u00e9clar\u00e9 coupable de huit infractions, Alisson Engrand d\u2019aucune. Dans ses conclusions, le tribunal ajoute que \u00ab&#8239;<em>les infractions sont tr\u00e8s graves et le comportement de l\u2019accus\u00e9 t\u00e9moigne d\u2019un manque de sens des responsabilit\u00e9s<\/em>&#8239;\u00bb. La soci\u00e9t\u00e9, condamn\u00e9e \u00e0 payer une amende de 25 200 euros et \u00e0 indemniser la famille de la victime, est toujours en appel de la d\u00e9cision. \u00ab&#8239;Ma femme a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e deux ou trois jours plus tard. Moi, je pourrais recevoir tout l\u2019argent du monde, mais \u00e7a ne la remplacera jamais&#8239;\u00bb, tranche au bout du fil S\u00e9bastien Guille, le compagnon d\u2019Alisson Engrand, qui aurait plut\u00f4t souhait\u00e9 voir le grand patron \u00e9coper d\u2019une peine, chose rarissime dans de pareils jugements. \u00ab<em> Pour lui, ma femme n\u2019\u00e9tait qu\u2019un num\u00e9ro. Il continue sa vie, tranquille, alors qu\u2019il a d\u00e9truit la mienne.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Clarebout Potatoes feint donc la transparence, pour mieux balayer le d\u00e9bat, lisser une image tach\u00e9e de sa croissance boulimique, celle d\u2019un empire tentaculaire, charpent\u00e9 au d\u00e9triment du voisinage, de l\u2019environnement, et au prix de nombreux accidents, de plusieurs br\u00fblures graves, de deux d\u00e9c\u00e8s en un an et demi. Un triste constat qui condense les d\u00e9rives de tout un secteur. Dans cet univers impitoyable, une certitude persiste&nbsp;: les industriels de la frite ma\u00eetrisent l\u2019art de minimiser les cons\u00e9quences de leurs pratiques. Si, dans leur communiqu\u00e9, Mydibel et Clarebout jurent avoir plac\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 au sommet de leurs priorit\u00e9s, les deux firmes laissent penser qu\u2019en leurs murs, les accidents seraient surtout \u00e0 imputer \u00e0 leurs travailleurs et travailleuses. \u00c0 Mouscron, ils seraient le plus fr\u00e9quemment le fait de \u00ab&#8239;chutes&#8239;\u00bb, de \u00ab&#8239;glissades&#8239;\u00bb, de \u00ab&#8239;<em>mouvements non coordonn\u00e9s<\/em>&#8239;\u00bb ou le r\u00e9sultat d\u2019une mauvaise utilisation des \u00e9quipements. \u00c0 Comines-Warneton, il s\u2019agirait, \u00ab&#8239;<em>la plupart du temps<\/em>&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;<em>d\u2019erreurs humaines<\/em>&#8239;\u00bb ou de \u00ab&#8239;<em>d\u00e9faillances mat\u00e9rielles<\/em>&#8239;\u00bb, sachant que \u00ab&#8239;<em>dans le secteur industriel, les accidents de travail sont malheureusement une r\u00e9alit\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la question des conditions de travail dans son secteur f\u00e9tiche, Romain Cools, le pilier de Belgapom, s\u2019\u00e9tonne et avoue ne pas la comprendre, \u00ab&#8239;<em>pour \u00eatre tr\u00e8s honn\u00eate<\/em>&#8239;\u00bb. Puis, il se souvient du refrain et \u00e9num\u00e8re les exemples farfelus. Les chutes d\u2019une chaise \u00e0 domicile, visiblement responsables de la majorit\u00e9 des incidents domestiques, ou les accidents de voiture, le conducteur trop distrait, occup\u00e9 \u00e0 changer la fr\u00e9quence de sa radio, \u00ab&#8239;<em>pour \u00e9couter le journal<\/em>&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;<em>Je veux simplement dire que chaque individu peut aussi faire des erreurs<\/em>&#8239;\u00bb, justifie Romain Cools.<\/p>\n<p>Le ton devient plus grave, le regard plus sombre, les gestes plus amples. \u00ab&#8239;<em>\u00c9videmment, il faut faire tout notre possible pour \u00e9viter ces accidents et je peux vous confirmer, avec la main sur mon c\u0153ur, que toutes les r\u00e8gles sont appliqu\u00e9es et contr\u00f4l\u00e9es.<\/em>&#8239;\u00bb Et de partager une derni\u00e8re r\u00e9flexion. \u00ab&#8239;<em>Je constate qu\u2019il y a ces discussions dans la province du Hainaut, mais pas cinq kilom\u00e8tres plus haut, en Flandre. C\u2019est la m\u00eame l\u00e9gislation, mais il y a peut-\u00eatre une attitude plus syndicaliste dans certaines r\u00e9gions<\/em>&#8239;\u00bb, r\u00e9fl\u00e9chit-il, \u00e0 voix haute, avant de raccompagner vers la sortie ou, du moins, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019escalier, un peu abrupt. Du haut des marches, Romain Cools prodigue un pr\u00e9cieux conseil, en bon p\u00e8re de famille&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Attention \u00e0 l\u2019accident&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb D\u00e9cid\u00e9ment, dans la frite surgel\u00e9e, rien ne se perd, rien ne se cr\u00e9e, tout se transforme. M\u00eame le sens de l\u2019humour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En moins de deux g\u00e9n\u00e9rations, une poign\u00e9e de familles d\u2019anciens patatiers flamands ont transform\u00e9 la Wallonie picarde en nouvel eldorado de la frite. 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