{"id":1974,"date":"2021-06-05T11:16:28","date_gmt":"2021-06-05T09:16:28","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1974"},"modified":"2023-12-15T14:24:04","modified_gmt":"2023-12-15T13:24:04","slug":"en-immersion-avec-les-moniales-benedictines-de-liege","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/en-immersion-avec-les-moniales-benedictines-de-liege\/","title":{"rendered":"En immersion avec les moniales b\u00e9n\u00e9dictines de Li\u00e8ge"},"content":{"rendered":"<p><strong>Au c\u0153ur de Li\u00e8ge, \u00e0 cinq minutes du carr\u00e9, on a rendez-vous avec le Seigneur. Une enclave intemporelle, routini\u00e8re o\u00f9 s\u2019affairent vingt moniales b\u00e9n\u00e9dictines, li\u00e9es \u00e0 Dieu et \u00e0 la communaut\u00e9, \u00e0 la vie \u00e0 la mort. Une vie enti\u00e8re sur deux hectares. Alors qu\u2019au-dehors la vie bat son plein, que les possibilit\u00e9s semblent infinies, derri\u00e8re les murs, les s\u0153urs vivent \u00e0 leur mani\u00e8re la libert\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>Vingt heures moins dix. Le timbre des cloches gagne l\u2019ensemble de l\u2019abbaye de la Paix Notre-Dame de Li\u00e8ge, entre le parc d\u2019Avroy et le carr\u00e9. Au rez-de-chauss\u00e9e, par un astucieux syst\u00e8me de cordes traversant la vo\u00fbte du clo\u00eetre, une s\u0153ur lance l\u2019appel \u00e0 la force de ses bras. Ce sont les vigiles, le cinqui\u00e8me et dernier office de la journ\u00e9e. Du fond du couloir remonte le froissement d\u2019\u00e9toffes, les coules noires, v\u00eatement de pri\u00e8re, sont enfil\u00e9es par-dessus les toges grises. Les vingt b\u00e9n\u00e9dictines de Li\u00e8ge entrent dans le ch\u0153ur.<br \/>\nLa sc\u00e8ne se reproduit cinq fois par jour, en d\u00e9butant par les laudes, \u00e0 6&nbsp;h\u00a045. Cinq demi-heures par jour de psaumes, hymnes et versets chant\u00e9s dans des tonalit\u00e9s frisant le clocher. Cinq demi-heures \u00e0 dialoguer intens\u00e9ment avec l\u2019invisible.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Ravie de vous accueillir&#8239;! J\u2019aurais r\u00eav\u00e9 que le Seigneur m\u2019envoie une postulante, mais je suis heureuse de vous rencontrer.<\/em>&#8239;\u00bb Le rire de M\u00e8re Madeleine, dix-neuvi\u00e8me abbesse des b\u00e9n\u00e9dictines de Li\u00e8ge, r\u00e9sonne dans le sas d\u2019entr\u00e9e. Elle a des airs d\u2019Emma Thompson, mais en robe grise et voile sur la t\u00eate. Enjou\u00e9e, elle fait signe de la suivre dans un large escalier de bois massif, des couloirs aux parquets grin\u00e7ants. L\u2019\u00e9cho convoque le souvenir de quatre si\u00e8cles de vie monastique. Autrefois, la Meuse passait ici, les plaines \u00e9taient verdoyantes. En 1627, c\u2019est en barque que quatre s\u0153urs sont arriv\u00e9es, au terme de dix-huit jours de p\u00e9riple, envoy\u00e9es par l\u2019abbaye de Notre-Dame de la Paix \u00e0 Namur pour fonder une nouvelle communaut\u00e9. Un si\u00e8cle plus tard, lorsqu\u2019\u00e9clate la R\u00e9volution fran\u00e7aise, les congr\u00e9gations religieuses sont supprim\u00e9es, leurs communaut\u00e9s, chass\u00e9es. \u00ab<em> Mais trois religieuses ont r\u00e9sist\u00e9, elles se sont cach\u00e9es alors que le b\u00e2timent \u00e9tait occup\u00e9. Quand l\u2019abbaye a \u00e9t\u00e9 mise en vente, elles sortaient chaque nuit retirer les affiches, et ont fini par la racheter, gr\u00e2ce \u00e0 des dons. Je ne sais pas comment elles ont assur\u00e9 tout le travail \u00e0 trois, mais quatre si\u00e8cles plus tard, nous sommes toujours l\u00e0.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019abbesse nous guide jusqu\u2019\u00e0 une petite chambre, rose, crucifix au-dessus du lit, donnant sur une cour fa\u00e7on jardin fran\u00e7ais. En son centre tr\u00f4ne une Vierge \u00e0 l\u2019enfant couronn\u00e9e, immacul\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est le carr\u00e9. Il y a un autre carr\u00e9 \u00e0 Li\u00e8ge, mais l\u2019ambiance y est un peu diff\u00e9rente<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\n\u00c0 cinq minutes \u00e0 pied du point de rencontre favori des Li\u00e9geois et Li\u00e9geoises, le rencart est d\u2019un autre ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Mets ton joli jupon, mon \u00e2me<\/em><br \/>\n<em>J\u2019ai rendez-vous, Seigneur, avec vous<\/em><\/p>\n<p>Quand S\u0153ur Charlotte se rend aux offices, on jurerait l\u2019entendre chanter le refrain de S\u0153ur Sourire, tant elle est guillerette. La cadette de la communaut\u00e9 (44 ans) a pourtant lutt\u00e9 longtemps, avant de s\u2019engager dans la vie religieuse. \u00ab&#8239;Pendant un an et demi, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 dans la fuite. Les sept ann\u00e9es suivantes, c\u2019est Dieu qui m\u2019a fait attendre.&#8239;\u00bb En cause&nbsp;: la question du d\u00e9sir, nous dit-elle. <em>Des<\/em> d\u00e9sirs, plut\u00f4t, visc\u00e9raux, inconciliables&nbsp;: l\u2019appel \u00e0 la vie religieuse, et celui de la maternit\u00e9. Inutile de lui demander si elle le regrette, le ton extasi\u00e9 n\u2019en laisse pas le doute. Pourtant la vie de d\u00e9vote, sur le papier, ne lui \u00e9tait pas vraiment destin\u00e9e. C\u2019\u00e9tait la Parisienne pas trop parisienne, issue d\u2019une famille de purs la\u00efques, qui gagne sa cro\u00fbte sur les planches de th\u00e9\u00e2tre. Puis Dieu a frapp\u00e9 \u00e0 sa porte, il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. C\u2019\u00e9tait dans un monast\u00e8re perdu dans le Midi, une retraite d\u2019une semaine pour faire le point sur sa vie. Loup\u00e9&nbsp;: elle en est revenue affol\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>Je ne comprenais pas ce qui m\u2019arrivait. Une vague d\u2019amour indescriptible. J\u2019\u00e9tais subjugu\u00e9e, j\u2019ai ressenti dans tout mon \u00eatre un appel \u00e0 la vie monastique, mais \u00e7a m\u2019\u00e9tait inconcevable.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La phase 1, c\u2019\u00e9tait la d\u00e9bandade&nbsp;: fuir tout ce qui ressemble \u00e0 un clocher ou une soutane, tout ce qui peut la confronter \u00e0 l\u2019appel religieux. Elle a test\u00e9 le zen, la m\u00e9ditation. Jusqu\u2019\u00e0 cette initiation \u00e0 la pri\u00e8re hindoue, dans un ashram fran\u00e7ais. \u00ab&#8239;<em>Dieu a de l\u2019humour. Le formateur nous a invit\u00e9es \u00e0 nous reconnecter d\u2019abord \u00e0 nos racines culturelles&nbsp;: il avait install\u00e9 trois autels au sous-sol \u2014&nbsp;catholique, juif, musulman. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai accept\u00e9 ma vocation religieuse&nbsp;: jusque dans cet ashram, Dieu \u00e9tait venu me chercher.<\/em>&#8239;\u00bb La phase 2, c\u2019\u00e9tait le temps n\u00e9cessaire pour renoncer, sereinement, \u00e0 la maternit\u00e9.<\/p>\n<p>On n\u2019entre pas dans un monast\u00e8re sur un coup de t\u00eate. L\u2019engagement est radical, souvent douloureux, lorsqu\u2019il s\u2019annonce. Faire v\u0153u d\u2019ob\u00e9issance, de chastet\u00e9 et de stabilit\u00e9. Tirer un trait sur tous les r\u00eaves au dehors, famille, carri\u00e8re, voyages. Pourquoi ce Dieu, qu\u2019on dit amour inconditionnel, exige-t-il tant de renoncements&#8239;? Famille et amour de Dieu seraient-ils inconciliables&#8239;? Les interlocutrices changent, les r\u00e9ponses sont identiques&nbsp;: oui, on peut aimer Dieu autant qu\u2019elles, tout en faisant pousser les enfants. Non, Dieu n\u2019impose pas ces renoncements. Mais parfois, Dieu invite, comme \u00e7a, sans crier gare. Certaines \u00e9taient fianc\u00e9es. Mais l\u2019appel est limpide&nbsp;: se donner enti\u00e8rement \u00e0 Dieu, s\u2019extraire de tout le reste pour poursuivre cette seule voie. \u00ab&#8239;<em>Ton d\u00e9sir le plus profond, c\u2019est l\u2019amour, celui qu\u2019on te donne et que tu donnes en retour<\/em>, explique S\u0153ur Marie-Jacques, 78 ans. <em>Et puis un jour, Dieu arrive dans ta vie et te l\u2019offre sur un plateau d\u2019argent. Tu as le choix, mais c\u2019est un peu biesse de refuser.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du couloir, S\u0153ur Tiziana, la quarantaine, enfile chaussettes et sandales de marche, troque son voile pour un fichu, sa robe pour un training Adidas et un sweat barr\u00e9 \u00ab&#8239;Duke&#8239;\u00bb. La tenue id\u00e9ale pour se rendre \u00e0 Versailles. Pas en France, non. Juste \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du b\u00e2timent. Le jardin de l\u2019abbaye, jalousement pr\u00e9serv\u00e9 de la b\u00e9tonisation urbaine, se pare de toutes les coquetteries&nbsp;: figuiers, framboisiers, pommiers monopolisent un bon quart, les murs baignent dans un tapis de jacinthes et muguet tout juste pass\u00e9, o\u00f9 gambade une horde de grenouilles (mais pas de b\u00e9nitier). S\u2019il n\u2019y avait pas cette poubelle Coca-Cola, sous une petite chapelle, on oublierait dans quel si\u00e8cle on est. Et puis il y a cet \u00e9cho qui nous rattrape, les crissements d\u2019un chantier voisin, le Doppler des bolides du CHU Saint-Pierre.<\/p>\n<p>En octobre, c\u2019est le bouillonnement de la foire de Li\u00e8ge, les t\u00eates qui apparaissent et disparaissent derri\u00e8re l\u2019enceinte, dans les cabines de la grande roue. On ne s\u2019en plaint pas, de cette vie qui traverse les murs, \u00e7a reconnecte au dehors. Sauf apr\u00e8s vingt-deux heures, quand il faut se lever \u00e0 six, un peu p\u00e9nible. Ce matin, des s\u0153urs plantent des graines de tournesol, puis construiront une structure en bambou, pour les plantes qui font la moue. Une s\u0153ur vient cueillir des fleurs pour les bouquets de l\u2019\u00e9glise, une autre arrache quelques mauvaises herbes pendant que s\u00e8chent ses ic\u00f4nes, avant d\u2019encoder la compta de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>On ne s\u2019ennuie pas au couvent \u2014&nbsp;on n\u2019en a pas vraiment le temps. Quand les plus anciennes sont arriv\u00e9es, dans les ann\u00e9es 1950, elles \u00e9taient quatre-vingts, s\u2019entassaient parfois \u00e0 quatre sur des couches \u00e0 m\u00eame le sol dans des pi\u00e8ces minuscules. Les finances \u00e9taient s\u00e9curis\u00e9es par les dots, les dons et le pensionnat, on trouvait le temps de se r\u00e9fugier \u00e0 l\u2019envi dans la chapelle. Aujourd\u2019hui, \u00e0 peu de chose pr\u00e8s, on ne tient qu\u2019aux maigres pensions des anciennes enseignantes, aux rentr\u00e9es de l\u2019h\u00f4tellerie, quelques sous de l\u2019artisanat. Une dizaine de bras encore vigoureux, tout au plus. Mais elles s\u2019accrochent. Une vie de pri\u00e8re et de travail, <em>ora<\/em> et <em>labora<\/em>, motto b\u00e9n\u00e9dictin. La totalit\u00e9 du quotidien est guid\u00e9e par cette r\u00e8gle, vieille de 1 500 ans&nbsp;: celle que Beno\u00eet de Nursie a r\u00e9dig\u00e9e depuis les hauteurs du Latium, sur le <em>Monte Cassino<\/em>, o\u00f9 il a \u00e9tabli son propre monast\u00e8re en 529. Un vrai mode d\u2019emploi du petit b\u00e9n\u00e9dictin, guidant l\u2019organisation des journ\u00e9es \u2014&nbsp;offices, travail manuel et <em>lectio divina<\/em> \u2014, les valeurs\u2014&nbsp;ob\u00e9issance, humilit\u00e9, responsabilit\u00e9 \u2014&nbsp;et les principes de gouvernance \u2014&nbsp;\u00e9lection de l\u2019abb\u00e9 par la communaut\u00e9, d\u00e9cisions collectives, hi\u00e9rarchie au service des subordonn\u00e9s. Derri\u00e8re les murs, la vie a gonfl\u00e9, en quatre si\u00e8cles. La ville s\u2019y est agglutin\u00e9e, le temps s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, les distances se sont contract\u00e9es, les possibilit\u00e9s, explos\u00e9es. Dedans, on poursuit&nbsp;: <em>ora<\/em> et <em>labora<\/em>.<\/p>\n<p>Elle intrigue, cette enclave intemporelle, routini\u00e8re, prise dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel. Une vie enti\u00e8re sur deux hectares. Dr\u00f4le de choix, au temps de la mondialisation, de s\u2019infliger tant de r\u00e8gles et de renoncements. Dr\u00f4le d\u2019engagement, l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 vie \u2014&nbsp;\u00e0 la r\u00e8gle de saint Beno\u00eet, \u00e0 la communaut\u00e9, \u00e0 l\u2019abbesse, au clerg\u00e9, \u00e0 Dieu. \u00ab<em> Ah, le grand paradoxe de l\u2019ob\u00e9issance&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Mains dans la terre, S\u0153ur Tiziana rit. Sa voix chaude, un peu rauque, souligne ses origines italiennes. \u00ab&#8239;<em>L\u2019ob\u00e9issance est ce qui nous lib\u00e8re, tant qu\u2019elle est librement choisie. Ob\u00e9ir, c\u2019est faire confiance, l\u00e2cher prise. C\u2019est \u00e7a pour moi le cadeau d\u2019\u00eatre moniale&nbsp;: dans la discipline, on se d\u00e9leste de la recherche de pouvoir et de possessions pour pouvoir acc\u00e9der \u00e0 ce qu\u2019on est profond\u00e9ment. L\u00e0 se trouve notre vrai bonheur, notre vraie libert\u00e9&nbsp;: dans la vie int\u00e9rieure.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Alors, tu as pris de la masse ou tu en as perdu&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Au-dessus de notre assiette, tout sourire, une s\u0153ur attend une r\u00e9ponse dans le m\u00eame ton. On improvise&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Plus qu\u2019il y a une demi-heure en tout cas&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Bingo, \u00e7a d\u00e9clenche quelques rires \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u2014&nbsp;silencieux, tout de m\u00eame. R\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la lecture quotidienne du midi, un chapitre de<em> L\u2019univers \u00e0 port\u00e9e de main<\/em> de Christophe Galfart, voyage intergalactique \u00e0 la d\u00e9couverte du Big Bang et de la dynamique des corps en mouvement. Quand on s\u2019\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9e de ce choix, peu compatible avec le r\u00e9cit d\u2019Adam et Eve, \u00e7a avait ri aussi \u2014&nbsp;\u00ab<em> Tu croyais avoir affaire \u00e0 qui&#8239;? On est au XXIe si\u00e8cle&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb M\u00eame dans le r\u00e9fectoire, o\u00f9 les repas se prennent sans bruit, on enfreint la loi du silence pour se chuchoter quelques blagues avant de s\u2019\u00e9clipser.<\/p>\n<p>Une souplesse qui aurait \u00e9t\u00e9 intol\u00e9rable, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. \u00ab<em> On consentait \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance, mais elle \u00e9tait ressentie comme une soumission, une structure plus \u00e9touffante que soutenante.<\/em>&#8239;\u00bb S\u0153ur Marie-Jean, comme beaucoup, a connu \u00ab&#8239;l\u2019ancien r\u00e9gime&#8239;\u00bb, celui d\u2019avant Vatican II. L\u2019\u00e9poque o\u00f9 tout devait se faire \u00ab&#8239;avec une extr\u00eame gravit\u00e9 et une parfaite retenue&#8239;\u00bb (\u00e9crit texto), o\u00f9 l\u2019on ne pouvait s\u2019adresser \u00e0 l\u2019abbesse qu\u2019\u00e0 genoux, en l\u2019appelant \u00ab&#8239;R\u00e9v\u00e9rente M\u00e8re&#8239;\u00bb. O\u00f9 les contacts avec l\u2019ext\u00e9rieur se r\u00e9duisaient \u00e0 une visite annuelle au parloir, o\u00f9 les \u00e9changes entre s\u0153urs \u00e9taient rares, le silence et les r\u00e8gles, inviolables. Voire contraires \u00e0 l\u2019\u00c9vangile. On raconte l\u2019histoire de cette s\u0153ur qui passait chaque jour devant la maison de sa m\u00e8re mourante, sur le chemin de l\u2019universit\u00e9, interdite d\u2019y entrer. On peine \u00e0 l\u2019imaginer aujourd\u2019hui. \u00ab<em> L\u2019autorit\u00e9, le cadre, les relations ont \u00e9volu\u00e9. Mais l\u2019essentiel, qui est la recherche de Dieu, s\u2019est approfondi, assure S\u0153ur Marie-Jean. Les traditions n\u2019ont de sens que si elles apportent quelque chose, et je pense que les remettre en question, c\u2019est un signe que la foi est vivante et sinc\u00e8re.<\/em>&#8239;\u00bb \u00c0 93 ans, la doyenne a connu quatre abbesses diff\u00e9rentes, et une rel\u00e8ve compl\u00e8te de la communaut\u00e9. Un d\u00e9tail nous amuse&nbsp;: elle est la seule \u00e0 ne pas porter de lunettes. C\u2019est peut-\u00eatre ce qui renforce son regard vif, pliss\u00e9, la mine r\u00e9jouie comme un enfant qui rencontrerait le P\u00e8re No\u00ebl. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est presque \u00e7a \u2014&nbsp;sauf que c\u2019est Dieu. La premi\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait le 5 mai 1940. \u00ab<em> On m\u2019avait dit que ce qu\u2019on demande \u00e0 J\u00e9sus le jour de sa communion solennelle, on l\u2019obtient toujours. Alors dans ma robe blanche, j\u2019ai ferm\u00e9 les yeux et pri\u00e9 tr\u00e8s tr\u00e8s fort \u201cSeigneur, je voudrais un v\u00e9lo. En \u00e9change, je te donnerai tout&#8239;!\u201d<\/em>&#8239;\u00bb Pas tomb\u00e9 dans l\u2019oreille d\u2019un sourd&nbsp;: au d\u00e9jeuner, la fillette re\u00e7oit un v\u00e9lo, \u00ab&#8239;<em>avec un d\u00e9railleur, trois vitesses, et une sonnette<\/em>&#8239;\u00bb. Courte all\u00e9gresse&nbsp;: le 10 mai, les troupes allemandes envahissent la Belgique. \u00ab&#8239;<em>Nous avons d\u00fb partir en \u00e9vacuation, nous nous sommes r\u00e9fugi\u00e9s pr\u00e8s de la fronti\u00e8re espagnole. Et mon v\u00e9lo est rest\u00e9 \u00e0 Li\u00e8ge.<\/em>&#8239;\u00bb On ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de penser que pour le coup, Dieu n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9glo. Mais elle ne semble pas lui en vouloir, Marie-Jean, parce que depuis, il lui donne ce qu\u2019il lui demande&nbsp;: \u00ab<em> l\u2019amour<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Quelque part, on l\u2019envie un peu, cette fin de vie, bien plus entour\u00e9e qu\u2019isol\u00e9e, malgr\u00e9 les murs qui encerclent l\u2019abbaye. Elle a ses dix-neuf s\u0153urs aupr\u00e8s d\u2019elle&nbsp;: son roc, son foyer, ses plus grandes joies. Ses sept filleuls, aussi, elle le souligne fi\u00e8rement. Encore ce matin, elle a re\u00e7u trois appels, \u00e9chang\u00e9 les nouvelles. Quelques mails, parfois, m\u00eame si \u00e7a lui fatigue un peu les yeux.<\/p>\n<p>Non, le monde ne s\u2019arr\u00eate pas aux portes du num\u00e9ro 54, boulevard d\u2019Avroy. Depuis le clo\u00eetre, \u00e0 travers des portes vitr\u00e9es, on voit passer des cartables avec des petites jambes, des parents en retard. Hors pand\u00e9mie, on voit d\u00e9filer des \u00e9l\u00e8ves en retraite, des \u00e9tudiants en blocus, dans les couloirs de l\u2019h\u00f4tellerie. Les portes de l\u2019\u00e9glise, ouvertes sur le boulevard, accueillent les fid\u00e8les assidus, recueillent les \u00e2mes naufrag\u00e9es. Un jour, lors de la c\u00e9r\u00e9monie de v\u0153ux d\u2019une novice, un poivrot est venu siphonner la carafe enti\u00e8re de vin de messe, \u00e0 six heures du matin.<\/p>\n<p>La cl\u00f4ture est devenue poreuse. Elle tient toujours, vaillamment, rempart contre les tentations de l\u2019esprit. Mais elle respire mieux. \u00ab<em> M\u00eame si on le voulait, on ne pourrait plus s\u2019extraire du monde. \u00c0 l\u2019\u00e8re de la globalisation, rester en phase avec la soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est notre devoir. Sans \u00e7a, on perd le sens de notre vie religieuse&nbsp;: \u00e0 travers la pri\u00e8re, donner notre vie pour le monde.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En mai 2020, une missive ravive un malaise autour de la curie romaine. Anne Soupa, essayiste et th\u00e9ologienne fran\u00e7aise, pr\u00e9sente sa candidature \u00e0 l\u2019archev\u00each\u00e9 de Lyon \u2014&nbsp;fonction interdite aux femmes \u2014&nbsp;pour succ\u00e9der au cardinal Barbarin. \u00c0 la presse, elle d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>L\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine est un fait \u00e9tabli et une r\u00e9alit\u00e9. Une catholique ne peut continuer \u00e0 \u00eatre cliv\u00e9e entre une citoyennet\u00e9 civile reconnue dans la soci\u00e9t\u00e9 et une citoyennet\u00e9 eccl\u00e9siale m\u00e9connue dans sa propre \u00c9glise.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1960-1970, la vague f\u00e9ministe gonflant dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale s\u2019approche du Vatican, de l\u2019int\u00e9rieur comme de l\u2019ext\u00e9rieur, tente de d\u00e9sensabler les fondations patriarcales de l\u2019institution. En parall\u00e8le, comme s\u2019impose le culte de l\u2019\u00e9mancipation individuelle, des poings exhortent l\u2019Occident \u00e0 se lib\u00e9rer des doctrines religieuses, \u00e0 s\u2019\u00e9manciper de dieux sup\u00e9rieurs et pr\u00e9ceptes limitants. L\u2019embarras enfle, alors que les femmes constituent aujourd\u2019hui la majorit\u00e9 des fid\u00e8les et un nombre consid\u00e9rable de fonctions paroissiales, tout en restant exclues du sacerdoce et des hautes sph\u00e8res de l\u2019institution. En Belgique en 2019, les femmes occupaient 55&nbsp;% des effectifs de l\u2019\u00c9glise, et 73&nbsp;% de la vie consacr\u00e9e dans les ordres et communaut\u00e9s religieuses. Dans ce contexte, les moniales tra\u00eenent alors l\u2019image d\u2019un double asservisse-ment \u2014&nbsp;au patriarcat d\u2019une part, \u00e0 la religion de l\u2019autre, fusionnant en un monstre oppresseur&nbsp;: le clerg\u00e9. Le tout, enferm\u00e9 dans des si\u00e8cles de traditions immuables. L\u2019observation de ces \u00e9tranges sp\u00e9cimens nous permet toutefois un premier diagnostic. Le cerveau des b\u00e9n\u00e9dictines ne semble pas avoir \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 \u00e0 la moulinette, ni \u00e0 la programmation automatique. Il semble m\u00eame en perp\u00e9tuelle mise \u00e0 jour, actualisant ses pratiques et sa r\u00e9flexion aux questionnements soci\u00e9taux contemporains.<\/p>\n<p>Dans les sous-sols du monast\u00e8re, S\u0153ur Marie-Jacques recouvre le plan de travail d\u2019une poign\u00e9e de farine, avant d\u2019y \u00e9taler une boule de p\u00e2te sabl\u00e9e. Droite, longiligne, les traits durs, on lui dressait un portrait s\u00e9v\u00e8re. Mais en deux questions, elle badine, ses yeux balancent des clins d\u2019\u0153il \u00e0 la pelle, on ne l\u2019arr\u00eate plus. \u00ab&#8239;<em>Moi, \u00e7a ne me d\u00e9rangerait pas du tout qu\u2019il y ait des femmes \u00e9v\u00eaques ou cardinales, au contraire&#8239;! Tant qu\u2019il s\u2019agit de vocations, et non d\u2019une solution pour combler les manques actuels.<\/em>&#8239;\u00bb Cette perspective la ragaillardit. Lui renvoie aussi le souvenir des dimanches familiaux \u00e0 la messe, de son fr\u00e8re qui pouvait \u00eatre acolyte, elle non \u2014&nbsp;criante injustice. Elle rappelle que la religion catholique s\u2019est forg\u00e9e sur deux mille ans de soci\u00e9t\u00e9s patriarcales, et en est bien impr\u00e9gn\u00e9e, quoi qu\u2019elle en dise. Pourtant, la moniale assure trouver pleinement sa place au niveau spirituel. \u00ab&#8239;<em>Dans la Bible, J\u00e9sus s\u2019adresse de la m\u00eame mani\u00e8re aux femmes et aux hommes, il met tous les humains sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, ce qui \u00e9tait plut\u00f4t r\u00e9volutionnaire. Mais entre l\u2019\u00c9vangile et l\u2019\u00c9glise, il y a un d\u00e9calage \u00e9norme, c\u2019est assez regrettable.<\/em>&#8239;\u00bb Cynique, elle tire quelques constats du poids patriarcal de l\u2019\u00c9glise. Le r\u00f4le major\u00e9 des pr\u00eatres, devenus hommes-orchestres, qui ne parviennent plus \u00e0 suivre l\u2019ensemble de leurs responsabilit\u00e9s \u2014&nbsp;qui pourraient \u00eatre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es \u00e0 des femmes. La fameuse cl\u00f4ture monastique. \u00ab<em> \u00c0 Maredsous, tu verras vingt voitures, ici, deux. Les monast\u00e8res d\u2019hommes, ce sont des moulins&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb \u00c7a la fait rire, un peu jaune. \u00ab&#8239;<em>Mais \u00e7a s\u2019explique historiquement&nbsp;: pendant des si\u00e8cles, si on ne trouvait pas le bon parti pour une fille \u00e0 marier, on l\u2019envoyait au couvent. On ne pouvait pas imaginer qu\u2019une femme ne soit pas sous l\u2019autorit\u00e9 de quelqu\u2019un d\u2019autre. Les monast\u00e8res \u00e9taient remplis de femmes qui ne voulaient pas y \u00eatre, et les hommes venaient les rechercher\u2026 Donc on a fait des murs<\/em>.&#8239;\u00bb Elle d\u00e9pose une louche de corin de prunes dans le fond de tarte, lisse les bords. \u00ab&#8239;<em>L\u2019\u00c9glise a fait une s\u00e9rie de lois pour justifier la cl\u00f4ture stricte, au nom de la recherche de Dieu, mais dans les faits, c\u2019\u00e9tait simplement pour surveiller les femmes. Quand il n\u2019y a pas de libert\u00e9, on ne peut pas trouver l\u2019amour de Dieu. Dans l\u2019\u00c9vangile, J\u00e9sus propose. Quand l\u2019\u00c9glise dit autre chose, elle est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses pompes.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Marie-Jacques s\u2019avoue un peu r\u00e9volutionnaire, mais son point de vue n\u2019est pas isol\u00e9 dans la communaut\u00e9. Il faut \u00e0 peine gratter pour trouver sur d\u2019autres voiles des fibres f\u00e9ministes. Ailleurs, on table sur la compl\u00e9mentarit\u00e9 des r\u00f4les dans l\u2019\u00c9glise, gr\u00e2ce \u00e0 des qualit\u00e9s qui seraient sp\u00e9cifiquement f\u00e9minines ou masculines. On applaudit la d\u00e9cision du pape Fran\u00e7ois de nommer de plus en plus de femmes \u00e0 des postes de direction au Vatican. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle du dessous, on se frotte aussi les mains. M\u00e8re Madeleine vient de sortir d\u2019un webinaire avec la toute fra\u00eeche congr\u00e9gation b\u00e9n\u00e9dictine europ\u00e9enne, des s\u0153urs d\u00e9couvrent les joies de Duolingo en pr\u00e9vision des \u00e9changes internationaux. Face \u00e0 la pr\u00e9carisation et aux fermetures des communaut\u00e9s religieuses, les moniales ont \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es par le Vatican \u00e0 se regrouper pour favoriser l\u2019entraide et \u00e9laborer des orientations communes. En filigrane, la congr\u00e9gation offre une autre perspective r\u00e9jouissante&nbsp;: ne plus d\u00e9pendre exclusivement des \u00e9v\u00eaques dioc\u00e9sains, en \u00e9lisant sa propre pr\u00e9sidente, r\u00e9f\u00e9rente du Saint-Si\u00e8ge. Et sans hommes, la congr\u00e9gation, s\u2019il vous pla\u00eet. \u00ab&#8239;<em>Du fait qu\u2019il y ait des pr\u00eatres dans les communaut\u00e9s d\u2019hommes, je pense qu\u2019ils auraient eu plus de pouvoir, et nous voulions nous en prot\u00e9ger, garder une certaine autonomie. Nous souhaitons prendre les d\u00e9cisions nous-m\u00eame, nous sentir responsables en fait<\/em>.&#8239;\u00bb L\u2019abbesse conclut dans un rire contrit, visiblement g\u00ean\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>On n\u2019a pas toujours besoin d\u2019hommes pour exister.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab&#8239;<em>Seigneur, ouvre mes l\u00e8vres, et ma bouche publiera ta louange.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Sous les riches boiseries de l\u2019orgue du XVIIIe si\u00e8cle, toujours le m\u00eame rituel, \u00e0 la m\u00eame place. Les moniales saluent l\u2019\u00e9glise, saluent l\u2019abbesse, une rang\u00e9e apr\u00e8s l\u2019autre. En canons cristallins, entonnent psaumes, hymnes et versets. On priera pour les enfants de Palestine, pour les familles d\u00e9log\u00e9es en Inde, pour une fid\u00e8le endeuill\u00e9e. Et encore un Notre P\u00e8re. Si beau soit-il, le processus peut sembler un peu redondant, pour nous pauvres p\u00e9cheurs. Pour les religieuses, c\u2019est l\u2019\u00e9pine dorsale, le ciment, le tronc qui relie des branches disparates. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 travers l\u2019office, c\u2019est notre lien \u00e0 Dieu, au monde, mais aussi notre lien mutuel qui se r\u00e9actualise<\/em>, explique S\u0153ur Ga\u00ebtane.<em> Quand on prie et chante ensemble, on sent qu\u2019on vibre toutes, qu\u2019on est mues par le m\u00eame esprit.<\/em>&#8239;\u00bb Comme une respiration mesur\u00e9e, la pri\u00e8re gonfle le poumon de la communaut\u00e9, conduit le flux jusqu\u2019au ch\u0153ur. Par pulsations r\u00e9guli\u00e8res, elle oxyg\u00e8ne ces liens vitaux, \u00e0 la fois si puissants, et si fragiles. C\u2019est que la vie religieuse est une vie de conviction, mais aussi une vie de doutes. Un chemin audacieux, non tangible, dans lequel on peut \u00e0 la fois perdre confiance, ou s\u2019abandonner totalement et se perdre soi. \u00ab<em> J\u2019ai v\u00e9cu une p\u00e9riode o\u00f9 ma foi \u00e9tait tellement jouissive que j\u2019aurais bien tout l\u00e2ch\u00e9 pour vivre mon exp\u00e9rience spirituelle \u00e0 fond, sans \u00eatre tenue aux offices, \u00e0 une m\u00e8re sup\u00e9rieure, \u00e0 des r\u00e8gles de vie\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Qu\u2019est-ce qui retient\u2026 S\u0153ur Ga\u00ebtane m\u00e9dite sa propre question. Les traits calmes, elle ferme les paupi\u00e8res quelques instants, se replonge dans des souvenirs de retraite en solitaire. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a peut tourner \u00e0 la folie. La vie spirituelle a quelque chose de dangereux, on peut se faire beaucoup d\u2019illusions. Je pense que s\u2019abandonner seul \u00e0 sa foi est extr\u00eamement pr\u00e9tentieux. Et c\u2019est l\u00e0 que la communaut\u00e9 et l\u2019ob\u00e9issance aident&nbsp;: ce n\u2019est pas une entrave, c\u2019est un support. C\u2019est une question d\u2019humilit\u00e9 et de r\u00e9alisme. Je pense que seule, j\u2019aurais l\u00e2ch\u00e9<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nS\u2019engager ensemble, \u00e0 la vie \u00e0 la mort, sans se choisir. De l\u2019avis de toutes, la communaut\u00e9 est \u00e0 la fois le plus beau cadeau et la plus grande difficult\u00e9 de la vie monastique. Elle n\u2019est pas une fin, mais un moyen. Le phare qui veille sur ses matelots, \u00e9pris, sur le chemin vers Dieu.<\/p>\n<p>Un vent frais s\u2019engouffre dans la pi\u00e8ce, ram\u00e8ne les rires des enfants depuis la cour de l\u2019\u00e9cole Saint-Beno\u00eet Saint-Servais, juste sous les fen\u00eatres. \u00c7a fait longtemps que les moniales n\u2019y enseignent plus. S\u0153ur Ga\u00ebtane contemple ce petit monde qui court, qui grandit. Combien sont encore baptis\u00e9s&#8239;? Combien recevront une transmission religieuse des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes&#8239;? Peu, sans doute. Dommage&#8239;? Pas sp\u00e9cialement. Les religions ont toujours travers\u00e9 des crises, des communaut\u00e9s fermeront, celle-ci, peut-\u00eatre un jour. Elle garde confiance&nbsp;: le paysage se transforme, mais Dieu continuera \u00e0 appeler, comme il l\u2019a appel\u00e9e elle. Ce qui l\u2019inqui\u00e8te, c\u2019est au contraire le repli identitaire, entre un courant catholique traditionaliste, hypercl\u00e9rical, d\u2019une part, de l\u2019autre le bourgeonnement de nouvelles communaut\u00e9s charismatiques, port\u00e9es par des logiques missionnaires. \u00ab&#8239;<em>Il y a une r\u00e9cup\u00e9ration de cette peur du d\u00e9clin religieux par la droite \u00e9litiste chr\u00e9tienne, principalement en France, face au pluralisme de la soci\u00e9t\u00e9. Ce repli, c\u2019est une fa\u00e7on forte de trouver une identit\u00e9, de se rassurer en se convainquant qu\u2019on d\u00e9tient la seule v\u00e9rit\u00e9. Mais c\u2019est liberticide, et totalement anti-\u00e9vang\u00e9lique.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le r\u00e2le des moteurs vient s\u2019\u00e9chouer contre les vitres, des vrombissements lointains. Derri\u00e8re les murs, ce monde fascine autant qu\u2019il interroge. Si rapide, si dense. Il croit peut-\u00eatre moins, mais il cherche. Elle est touchante, cette soci\u00e9t\u00e9 en qu\u00eate de sens, cette soif de libert\u00e9. Mais peut-\u00eatre, peut-\u00eatre, qu\u2019\u00e0 force de courir apr\u00e8s la libert\u00e9, on finit par oublier l\u2019un de ses piliers&nbsp;: la communaut\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de Li\u00e8ge, \u00e0 cinq minutes du carr\u00e9, on a rendez-vous avec le Seigneur. 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