{"id":1918,"date":"2021-09-21T13:58:44","date_gmt":"2021-09-21T11:58:44","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1918"},"modified":"2023-12-15T14:25:17","modified_gmt":"2023-12-15T13:25:17","slug":"au-fil-de-la-vesdre-dans-la-vallee-naufragee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/au-fil-de-la-vesdre-dans-la-vallee-naufragee\/","title":{"rendered":"Au fil de la Vesdre, dans la vall\u00e9e naufrag\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><em>Wilfried<\/em> a pris son sac \u00e0 dos et chauss\u00e9 ses nouvelles bottines. Il fallait quitter le chemin et avancer dans la broussaille pour distinguer un filet d\u2019eau. C\u2019est l\u00e0-bas, dans une lande mar\u00e9cageuse, que l\u2019on devait d\u00e9celer, deviner, l\u2019origine du torrent le plus destructeur qu\u2019ait connu la Belgique depuis son ind\u00e9pendance. L\u2019itin\u00e9raire a d\u00e9but\u00e9 dans un repli des Hautes-Fagnes. Il s\u2019est prolong\u00e9 pendant cinq jours, en suivant toujours le cours de la Vesdre, jusqu\u2019aux portes de Li\u00e8ge, o\u00f9 elle se jette dans l\u2019Ourthe. Une itin\u00e9rance pour raconter les destins qui flanchent, la bravoure et la solidarit\u00e9 des naufrag\u00e9s et de leurs voisins, le fracas des eaux, le p\u00e9ril des hommes et des animaux, la l\u00e2chet\u00e9 des pilleurs, la peur de la nuit, le d\u00e9sarroi des pouvoirs publics, le sentiment d\u2019abandon. Et la lutte de toute une vall\u00e9e pour rester en vie.<\/p>\n<h6><b>Mardi 14 septembre, des Hautes-Fagnes \u00e0 Eupen<\/b><\/h6>\n<p>La question a diffus\u00e9 en moi un frisson d\u2019inqui\u00e9tude, dont je n\u2019ai rien laiss\u00e9 para\u00eetre.<\/p>\n<p>\u2013&nbsp;Et si tu n\u2019as pas de r\u00e9seau&#8239;?<\/p>\n<p>La veille, j\u2019avais install\u00e9 sur mon t\u00e9l\u00e9phone l\u2019application Komoot, r\u00e9f\u00e9rence des randonn\u00e9es sportives. L\u2019id\u00e9al, m\u2019avait-on dit, pour rep\u00e9rer son chemin \u00e0 travers les bois et les tourbi\u00e8res. Deux jours plus t\u00f4t, je m\u2019\u00e9tais rendu dans un magasin AS\u00a0Adventure pour acheter des chaussures de marche et deux paires de chaussettes derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. En me voyant farfouiller dans le pr\u00e9sentoir o\u00f9 se juxtaposaient des cartes de randonn\u00e9e, le vendeur s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 aimable&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;S\u2019il y en a que vous ne trouvez pas, on peut les commander. Sauf s\u2019il vous les faut pour demain \u00e9videmment.&#8239;\u00bb<\/i> <i>\u00ab&#8239;Pour apr\u00e8s-demain&#8239;\u00bb<\/i>, avais-je r\u00e9pondu. Le vendeur avait esquiss\u00e9 un sourire entendu. J\u2019\u00e9tais tout de m\u00eame reparti avec deux guides de randonn\u00e9e et une carte IGN.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais mont\u00e9 en gare de Namur. J\u2019avais pris \u00e0 Li\u00e8ge-Guillemins la correspondance pour Welkenraedt. Presque deux mois apr\u00e8s la catastrophe, le trafic n\u2019\u00e9tait que partiellement r\u00e9tabli sur la ligne\u00a037. Les temps de parcours \u00e9taient allong\u00e9s, la fr\u00e9quence r\u00e9duite. Depuis les faubourgs de Li\u00e8ge, le convoi avait remont\u00e9 toute la vall\u00e9e de la Vesdre, sur des pentes souvent sup\u00e9rieures \u00e0 5&nbsp;%. Dans la nuit noire, je distinguais des \u00e9criteaux bleut\u00e9s o\u00f9 s\u2019inscrivaient en lettres luminescentes les noms des points d\u2019arr\u00eat&nbsp;: Ch\u00ean\u00e9e, Chaudfontaine, Trooz, Fraipont, Nessonvaux, Pepinster, Verviers-Central, Dolhain-Gileppe\u2026 La ligne\u00a037 se jouait des boucles de la rivi\u00e8re. Son \u00e9dification au milieu du XIXe\u00a0si\u00e8cle avait n\u00e9cessit\u00e9 quantit\u00e9 d\u2019ouvrages d\u2019art. Des tunnels per\u00e7aient la roche, des viaducs surplombaient les ravins. Le g\u00e9nie ferroviaire belge \u00e0 son meilleur.<\/p>\n<p>Ce lundi soir, mon p\u00e8re \u00e9tait venu me chercher \u00e0 la gare de Welkenraedt. Il \u00e9tait pr\u00e8s de 22\u00a0heures. Avant de me mettre au lit, j\u2019avais pass\u00e9 en revue le contenu de mon sac \u00e0 dos. Dans une ultime tentative pour l\u2019all\u00e9ger encore, j\u2019en avais retir\u00e9 un carnet de notes, un bermuda et un sweat dont je pourrais me passer.<\/p>\n<p>Au matin, une lumi\u00e8re blanche l\u00e9chait les fen\u00eatres. Il ferait beau. Dans la cuisine, j\u2019avais d\u00e9pli\u00e9 la carte achet\u00e9e la veille. Elle couvrait un large secteur du massif de l\u2019Eifel, \u00e0 cheval sur la fronti\u00e8re belgo-allemande. Les villages de Sourbrodt et d\u2019Elsenborn apparaissaient en bas \u00e0 gauche. J\u2019avais cherch\u00e9 les sources de la Vesdre. En vain&nbsp;: la rivi\u00e8re coulait nettement plus au nord de la zone repr\u00e9sent\u00e9e. J\u2019avais n\u00e9anmoins tenu \u00e0 rassurer mon p\u00e8re.\u00a0<i>\u00ab&#8239;Ce n\u2019est pas grave, j\u2019utiliserai Komoot.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>J\u2019ai encod\u00e9 sur l\u2019application le trac\u00e9 du jour. La premi\u00e8re \u00e9tape de mon reportage totalisait 25,8\u00a0kilom\u00e8tres. L\u2019itin\u00e9raire \u00e9tait assorti du commentaire suivant&nbsp;: \u00ab&#8239;Randonn\u00e9e \u2013&nbsp;Expert. Excellente condition physique n\u00e9cessaire. Sentiers accessibles pour la plupart. Restez vigilant.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai lac\u00e9 mes bottines, mis le sac \u00e0 dos dans le coffre de la voiture, et on est partis. La route montait \u00e0 travers bois, rectiligne, jusqu\u2019\u00e0 aboutir sur un plateau \u00e0 plus de 600\u00a0m\u00e8tres d\u2019altitude.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment que mon p\u00e8re a pos\u00e9 la question.<\/p>\n<p>\u2013&nbsp;Et si tu n\u2019as pas de r\u00e9seau&#8239;? Comment feras-tu pour te rep\u00e9rer, sans carte, au milieu des bois&#8239;?<\/p>\n<p>J\u2019ai marmonn\u00e9 une r\u00e9ponse. Discr\u00e8tement, je chipotais sur mon t\u00e9l\u00e9phone pour lancer l\u2019itin\u00e9raire sur Komoot. Int\u00e9rieurement, je maudissais mon impr\u00e9paration.<\/p>\n<p>Nous avons franchi la fronti\u00e8re sans presque nous en rendre compte. Les affiches \u00e9lectorales aux couleurs de la CDU et du SPD n\u2019autorisaient pourtant aucun doute&nbsp;: nous \u00e9tions en Allemagne. La route a vir\u00e9 \u00e0 gauche. Mon p\u00e8re m\u2019a d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un bois.<\/p>\n<p>Ici commence donc mon chemin.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les indications que j\u2019ai pu recueillir, la source de la Vesdre est proche. La rivi\u00e8re na\u00eet au monde trois kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019ouest, dans un repli des Hautes-Fagnes.<\/p>\n<p>Je me mets en route. En quelques foul\u00e9es, me voici de nouveau en Belgique. Au bout du chemin \u00e9merge un paysage de lande ouverte \u00e0 tous les vents.<\/p>\n<p>Je croise une jeune femme qui file, fa\u00e7on traileuse de grand fond, avec son chien harnach\u00e9. Le sentier se resserre en un boyau spongieux. Il longe un filament d\u2019eau couleur rouille. J\u2019avance sur des caillebotis, p\u00e9n\u00e8tre dans un bois o\u00f9 les arbustes se serrent et s\u2019entrem\u00ealent. C\u2019est dans ce d\u00e9cor touffu qu\u2019appara\u00eet \u00e0 moi la Vesdre, pour la premi\u00e8re fois. Elle a l\u2019apparence d\u2019un ruisseau au d\u00e9bit modeste et fluide&nbsp;: une caresse humide, sur un lit caboss\u00e9 de cailloux. Je franchis la fr\u00eale passerelle de planches qui l\u2019enjambe, d\u00e9bouche sur la fagne de Steinley. La vue s\u2019ouvre \u00e0 nouveau. Je remonte le courant sur trois cents m\u00e8tres. \u00c0 mesure qu\u2019on s\u2019approche des sources, ce n\u2019est plus qu\u2019un clapotis de plus en plus indiscernable. Du chemin, on ne voit qu\u2019un renflement, une fissure sur le plateau. Il faut marcher quelques pas dans la broussaille pour distinguer, un m\u00e8tre et demi en contrebas, un mince filet d\u2019eau. C\u2019est donc l\u00e0, parmi les bruy\u00e8res, les gen\u00eats et les callunes, que se devine l\u2019origine du torrent le plus destructeur qu\u2019ait connu la Belgique depuis son ind\u00e9pendance.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4910\" aria-describedby=\"caption-attachment-4910\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4910 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"682\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille-768x511.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille-1536x1023.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eau-rouille.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4910\" class=\"wp-caption-text\">La Vesdre dans sa partie sup\u00e9rieure, en amont du barrage d&rsquo;Eupen. Une eau couleur rouille.<\/figcaption><\/figure>\n<p>La Vesdre sinue vers le nord \u00e0 travers des bois trop denses. Je dois m\u2019en \u00e9carter, la suivre \u00e0 bonne distance.<\/p>\n<p>J\u2019observe au pied des r\u00e9sineux des fourmili\u00e8res colossales qui font comme un grouillement continu, orchestr\u00e9. L\u2019application Komoot me joue des tours. Elle m\u2019envoie sur des chemins qui se dissolvent dans des clairi\u00e8res ou se perdent dans la boue, m\u2019obligeant \u00e0 de p\u00e9nibles retours sur mes pas. Il est d\u00e9j\u00e0 midi et je ne suis gu\u00e8re avanc\u00e9.<\/p>\n<p>Je retrouve la Vesdre aux abords de la fronti\u00e8re allemande, alors que son cours imprime un mouvement circulaire vers le nord-ouest. L\u2019eau que j\u2019avais vue rouge en amont s\u2019est assombrie, jusqu\u2019\u00e0 para\u00eetre presque noire. Les berges deviennent plus hautes. La rivi\u00e8re prend des airs de petit canyon. Des amas de bois mort encombrent ses flancs jusqu\u2019\u00e0 mi-hauteur. Je soup\u00e7onne les crues de juillet d\u2019avoir emport\u00e9 ces branchages. Ici m\u00eame, \u00e0 472\u00a0m\u00e8tres d\u2019altitude, il reste \u00e0 la rivi\u00e8re dix-sept kilom\u00e8tres avant d\u2019entrer dans Eupen, mais d\u00e9j\u00e0 s\u2019observent les indices de sa puissance.<\/p>\n<p>Je songe \u00e0 mes \u00e9changes avec Christophe Willemarck, ing\u00e9nieur agronome, collaborateur scientifique du contrat de rivi\u00e8re Vesdre. Je l\u2019ai appel\u00e9 la veille de mon d\u00e9part pour lui exposer mon plan&nbsp;: longer la Vesdre depuis sa source jusqu\u2019au confluent avec l\u2019Ourthe. Il m\u2019a mis en garde sur les pi\u00e8ges de l\u2019itin\u00e9raire. <i>\u00ab&#8239;Avec les crues de juillet, il y a des endroits o\u00f9 les ponts sont inutilisables, o\u00f9 les passerelles se sont \u00e9croul\u00e9es.&#8239;\u00bb<\/i> J\u2019ai bien senti que le scientifique me prenait pour un zozo. <i>\u00ab&#8239;Mon premier conseil&nbsp;: n\u2019allez jamais dans l\u2019eau&#8239;! Il y a eu des d\u00e9placements de berges, des trous qu\u2019on ne voit pas.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Une borne fronti\u00e8re vieille de nonante-neuf ans, reconnaissable au B taill\u00e9 dans la pierre, m\u2019indique le passage en terre allemande. J\u2019arrive sur une route asphalt\u00e9e qui enjambe un peu plus loin la rivi\u00e8re, <i>die Weser<\/i> en allemand. Premier pont sur la Vesdre. Un authentique pont, pas une passerelle de planches. Au village de Roetgen, je croise les premiers humains depuis longtemps.<\/p>\n<p>La Vesdre se soustrait \u00e0 ma vue. Ses fluctuations d\u00e9terminent la fronti\u00e8re \u2014&nbsp;Belgique \u00e0 droite, Allemagne \u00e0 gauche \u2014&nbsp;mais c\u2019est une trace invisible&nbsp;: les autorit\u00e9s locales ont jadis canalis\u00e9 l\u2019eau, qui coule d\u00e9sormais en souterrain.<\/p>\n<p>Je repasse la fronti\u00e8re en m\u00eame temps que la Vesdre, apr\u00e8s son incursion allemande, refait surface. Altitude&nbsp;: 404\u00a0m\u00e8tres. La rivi\u00e8re a d\u00e9j\u00e0 perdu le tiers de sa hauteur de d\u00e9part. Elle coule maintenant plein ouest. J\u2019avance sur les sentiers balis\u00e9s qui bordent le lac du barrage. Le ciel s\u2019est obscurci. La pluie tombe. Je commets l\u2019erreur de retirer mes chaussures, croyant soulager mes pieds quelques instants. Quand je les remets, c\u2019est pire encore, une sensation de br\u00fblure. Je me suis enfonc\u00e9 dans une tourbi\u00e8re en d\u00e9but de journ\u00e9e. Trois pas \u00e0 peine. Assez pour que l\u2019humidit\u00e9 et le frottement compliquent mon avanc\u00e9e. Le sac commence \u00e0 me peser. Ma d\u00e9marche se fait plus heurt\u00e9e.<\/p>\n<p>Je devine le lac \u00e0 main gauche, sans le voir. Une ouverture dans la for\u00eat touffue de l\u2019Hertogenwald finit par me le montrer. Toute cette eau stagnante, cette masse monumentale laisse une impression de cafard. J\u2019ai toujours trouv\u00e9 aux lacs de barrage quelque chose d\u2019angoissant.<\/p>\n<p>Je m\u2019installe en terrasse \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria du barrage. Des seniors sont attabl\u00e9s devant une Leffe et une gaufre \u00e0 la chantilly. Je demande un caf\u00e9 noir et un tonic, que je bois en fixant l\u2019eau sombre en contrebas.<\/p>\n<p>Le barrage de la Vesdre a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9 en juin 1951. D\u00e8s 1935, plus de 850\u00a0ouvriers avaient \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s pour des travaux de terrassement pharaoniques. Avant de me remettre en route, je jette un \u0153il aux grandes maisons inhabit\u00e9es qui se trouvent face \u00e0 moi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du lac. Elles ont pendant des d\u00e9cennies accueilli le personnel du barrage. Les vannes, les flux, le d\u00e9bit&nbsp;: tout est \u00e0 pr\u00e9sent g\u00e9r\u00e9 depuis Verviers et Namur. Je m\u2019interroge. Peut-on ma\u00eetriser le destin d\u2019installations aussi titanesques sans observer la couleur du ciel, sans voir les sapini\u00e8res alentour fouett\u00e9es par la pluie ni le lac se h\u00e9risser les jours d\u2019orage, sans <i>sentir<\/i> les \u00e9l\u00e9ments naturels&#8239;?<\/p>\n<figure id=\"attachment_4911\" aria-describedby=\"caption-attachment-4911\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4911 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage-768x513.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage-1536x1025.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/barrage.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4911\" class=\"wp-caption-text\">Le barrage de la Vesdre, inaugur\u00e9 en 1951, le plus grand de Belgique<\/figcaption><\/figure>\n<p>En aval du barrage, la vall\u00e9e se creuse. J\u2019entends le roulis de l\u2019eau sur les roches nettement en contrebas. Un homme surgit de la for\u00eat&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Hallo, junger mann&#8239;! Wandern ist sch\u00f6n, gut&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>J\u2019arrive \u00e0 Eupen par le quartier du Langesthal. Des barri\u00e8res coupent les deux entr\u00e9es du pont Bellmerin, interdit d\u2019acc\u00e8s aux voitures. Je franchis la Vesdre par une passerelle m\u00e9tallique. Les trottoirs sont \u00e9ventr\u00e9s. Des rubalises signalent des tranch\u00e9es profondes. Deux mois apr\u00e8s sa submersion, le caf\u00e9 <i>Zur Weserbr\u00fccke<\/i> reste fig\u00e9 dans sa d\u00e9solation, cern\u00e9 par les dalles fracass\u00e9es que l\u2019eau furieuse a fait gicler de leur socle. Des panneaux de bois remplacent les portes et les fen\u00eatres de l\u2019h\u00f4tel <i>Ambassador<\/i>. La devanture de la pharmacie voisine a la m\u00eame triste apparence, tout comme le restaurant <i>Vis\u00e9<\/i>. Son patron a d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 que l\u2019\u00e9tablissement ne rouvrirait pas, apr\u00e8s quarante ans de vie au bord de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Nous sommes le 14\u00a0septembre et la ville basse, au confluent de la Vesdre et de la Helle, vit toujours comme si le 14juillet \u00e9tait hier. Les deux rivi\u00e8res, n\u00e9es l\u2019une comme l\u2019autre des Hautes-Fagnes, gorg\u00e9es de l\u2019eau qui tombait du ciel, enfl\u00e9es de ravines qui d\u00e9valaient des pentes, se sont t\u00e9lescop\u00e9es \u00e0 Eupen.<\/p>\n<p>Je ne m\u2019attarde pas. Par un chemin de pierre \u00e0 la d\u00e9clivit\u00e9 s\u00e9v\u00e8re, je m\u2019\u00e9lance les pieds meurtris vers la ville haute. J\u2019arrive vann\u00e9 chez Sara et Caroline, mes h\u00f4tes. Elles demandent si je n\u2019ai besoin de rien. Je qu\u00e9mande une aiguille pour percer mes cloches. Je me d\u00e9place \u00e0 quatre pattes pour \u00e9pargner mes pieds. La fatigue est telle que je n\u2019ai m\u00eame pas la force de prendre une douche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Mercredi 15 septembre, d\u2019Eupen \u00e0 Dolhain<\/b><\/h6>\n<figure id=\"attachment_4912\" aria-describedby=\"caption-attachment-4912\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4912 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"682\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse-768x511.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse-1536x1023.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/eupen-ville-basse.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4912\" class=\"wp-caption-text\">Eupen, ville basse, septembre 2021<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Elle travaillait comme serveuse au restaurant de l\u2019h\u00f4tel <i>Bosten<\/i>. Il officiait en cuisine. Elle \u00e9tait une Eupenoise pure souche. Il \u00e9tait originaire de Gand. De l\u2019amour n\u00e9 entre eux comme une \u00e9vidence est venue l\u2019envie de s\u2019\u00e9tablir \u00e0 leur compte. Ils ont ouvert le <i>Meeting Point<\/i> au pied d\u2019un immeuble de bureaux, le long de la Helle, quelques m\u00e8tres avant son confluent avec la Vesdre. Cet \u00e9t\u00e9, Aline Warimont et Wim Van de Voorde c\u00e9l\u00e9braient les dix ans de leurs fourneaux.<\/p>\n<p>Le restaurant n\u2019existe plus.<\/p>\n<p>Des heures d\u2019angoisse qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la destruction, Aline se souvient presque minute par minute. Je la rencontre dans sa grande maison moderne, du c\u00f4t\u00e9 du stade, o\u00f9 elle vit avec son mari et leurs quatre enfants. Le matin du 14\u00a0juillet, en arrivant sur son lieu de travail, Aline s\u2019est \u00e9tonn\u00e9e d\u2019observer la Helle si haute. <i>\u00ab&#8239;D\u2019habitude, on voit le fond, les pierres. \u00c0 la limite, on pourrait marcher dedans.&#8239;\u00bb<\/i> Le service de midi a d\u00e9but\u00e9 normalement. Puis il y a eu cet appel de son p\u00e8re. <i>\u00ab&#8239;Papa gardait la petite, et elle \u00e9tait tomb\u00e9e, elle saignait tr\u00e8s fort \u00e0 la t\u00eate.&#8239;\u00bb<\/i> Sprint aux urgences, attente \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, premiers soins et diagnostic rassurant. Quand Aline retourne au restaurant, la police bloque la route principale menant \u00e0 la ville basse&nbsp;: la Vesdre et la Helle ont d\u00e9bord\u00e9 par endroits. Par les petits chemins, Aline atteint n\u00e9anmoins le <i>Meeting Point<\/i>. Le service s\u2019y d\u00e9roule normalement. On boit, on rit. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai dit \u00e0 mon mari qu\u2019il fallait se d\u00e9p\u00eacher.&#8239;\u00bb<\/i> Par crainte d\u2019une remont\u00e9e des \u00e9gouts, Aline prie les clients de ne plus utiliser les toilettes. Une personne s\u2019y rend malgr\u00e9 tout. Lorsqu\u2019elle tire la chasse, c\u2019est comme un geyser. <i>\u00ab&#8239;Je n\u2019ai pas besoin de vous expliquer ce qui sortait en premier.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La menace devient concr\u00e8te. Il faut faire vite. Mettre les choses en hauteur. Aline et Wim appellent \u00e0 la rescousse Angelo, un \u00e9tudiant jobiste qui travaille de longue date avec eux. Sur le coup de 15\u00a0heures, l\u2019eau commence \u00e0 entrer. Fr\u00e9n\u00e9tiquement, Wim et Aline remplissent des sacs de sable. \u00c0 17\u00a0heures, l\u2019eau arrive jusqu\u2019aux genoux. Entre 18 et 19\u00a0heures, la police enjoint \u00e0 tous les habitants de la ville basse d\u2019\u00e9vacuer les lieux. Retour \u00e0 la maison. Les gar\u00e7ons pleurent, l\u2019angoisse tenaille les parents.<\/p>\n<p>Toute la nuit durant, Wim et Aline regardent sur Facebook les images qui montrent la ville basse noy\u00e9e sous deux m\u00e8tres d\u2019eau dans le bouillon ravageur de la Vesdre et de la Helle confondues. Dans ces heures sinistres, leur parvient la nouvelle qu\u2019Angelo, l\u2019\u00e9tudiant qui les avait secourus, est mort emport\u00e9 par les flots. <i>\u00ab&#8239;On a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re. Il nous a dit que l\u2019h\u00f4pital tentait toujours de le r\u00e9animer. La presse avait d\u00e9j\u00e0 communiqu\u00e9 le d\u00e9c\u00e8s et donn\u00e9 son nom.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Apr\u00e8s le cataclysme, le couple a voulu l\u00e2cher l\u2019affaire, changer de m\u00e9tier. Wim et Aline vont finalement de louer un nouveau restaurant, o\u00f9 ils esp\u00e8rent ouvrir d\u00e8s janvier. Ils veulent privil\u00e9gier le travail avec les producteurs locaux, tout en gardant les incontournables de l\u2019ancienne carte, la cassolette de scampis, le carpaccio de b\u0153uf.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4914\" aria-describedby=\"caption-attachment-4914\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4914 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/aline-et-wim.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4914\" class=\"wp-caption-text\">Aline Warimont et Wim Van de Voorde, sur les berges de la Helle, non loin de leur restaurant.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Je marche cahin-caha vers la ville basse, sac au dos. Il pleut \u00e0 verse, de cette pluie funeste qui r\u00e9veille par ici de mauvais souvenirs. Eupen est marqu\u00e9e par un antagonisme historique entre la ville haute (<i>oberstadt<\/i>), pris\u00e9e des notables, et la ville basse (<i>unterstadt<\/i>), o\u00f9 vivent surtout les classes populaires. Les loyers sont plus chers dans la ville haute. La catastrophe risque d\u2019amplifier l\u2019\u00e9cart. Qui voudra encore habiter le long de la rivi\u00e8re&#8239;? Cette dualit\u00e9 spatiale entre le haut et le bas se retrouve, du reste, d\u2019une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre de la vall\u00e9e de la Vesdre. Au mois d\u2019ao\u00fbt, \u00e0 Verviers, j\u2019avais rencontr\u00e9 par hasard Marc Elsen, l\u2019ancien bourgmestre de la ville. <i>\u00ab&#8239;C\u2019est l\u2019un des enjeux<\/i>, m\u2019avait-il confi\u00e9.<i> Y aura-t-il encore une vie demain dans le c\u0153ur de vall\u00e9e&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Au XIXe\u00a0si\u00e8cle, l\u2019industrie drapi\u00e8re s\u2019est fix\u00e9e au bord de l\u2019eau. Les autres usines ont suivi. La c\u00e2blerie d\u2019Eupen fait perdurer la vocation industrielle de la vall\u00e9e de la Vesdre. Kabelwerk est aujourd\u2019hui la plus grosse entreprise de la vall\u00e9e, avec plus de 850\u00a0emplois, r\u00e9partis sur trois implantations, toutes dans la ville basse. Les trois quarts du personnel sont aujourd\u2019hui au ch\u00f4mage technique.<\/p>\n<p>Le quartier H\u00fctte se trouve dans l\u2019angle aigu form\u00e9 par le confluent de la Helle et de la Vesdre. Une localisation maudite. J\u2019arrive chez Rosy avec les cheveux d\u00e9goulinants, le pantalon kaki collant de pluie. Elle est infirmi\u00e8re dans un centre psycho-m\u00e9dico-social. Elle avait pris ses vacances en juillet. Elle se r\u00e9jouissait des balades \u00e0 v\u00e9lo avec les copines. Elle pensait se reposer d\u2019abord une semaine, afin de profiter pleinement de la suite de son cong\u00e9. La catastrophe est survenue le troisi\u00e8me jour.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re de Rosy \u00e9tait ing\u00e9nieur au barrage. La famille habitait, avec les quatre enfants, dans l\u2019une des maisons de fonction, avec vue sur le lac. <i>\u00ab&#8239;Et aujourd\u2019hui, le barrage nous d\u00e9truit&#8239;! Quelle ironie&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> Depuis les inondations, son mari et elle louent un logement dans le zoning industriel. Dans la maison sinistr\u00e9e, inhabitable, le d\u00e9shumidificateur tourne bruyamment. Il ne reste rien du rez-de-chauss\u00e9e. L\u2019\u00eelot de la cuisine s\u2019est renvers\u00e9, les fauteuils du salon ont \u00e9t\u00e9 propuls\u00e9s dans le jardin, brisant toutes les vitres. Rosy y vivait avec son mari et sa m\u00e8re, \u00e2g\u00e9e de 94\u00a0ans. Cette nuit-l\u00e0, Rosy a dormi chez son fils, ambulancier. Il \u00e9tait au front des intemp\u00e9ries. C\u2019est lui qui a trouv\u00e9 le corps d\u2019Angelo, \u00e9chou\u00e9 dans une prairie. <i>\u00ab&#8239;Il est revenu avec l\u2019air ailleurs. Il m\u2019a dit&nbsp;: le jeune homme, on l\u2019a r\u00e9anim\u00e9 trois quarts d\u2019heure dans l\u2019ambulance, puis trois quarts d\u2019heure \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La pluie ne cesse pas. Au jardin, un amas coagul\u00e9 de boue, de conserves, de bo\u00eetes de lessive et de branchages attend le prochain container. De la cave, des odeurs refluent, un m\u00e9lange f\u00e9tide de vase et de mazout. Rosy aura bient\u00f4t 60\u00a0ans. Elle peine \u00e0 envisager l\u2019avenir. <i>\u00ab&#8239;Mon mari veut continuer \u00e0 habiter ici. Mais tout est chamboul\u00e9, on n\u2019a plus de rep\u00e8res.&#8239;\u00bb <\/i>Au jardin, les jolies annabelles bleues ont disparu. La haie de lauriers et de bruy\u00e8re n\u2019avait pas un mois&#8239;; elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9racin\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;Avec le covid, on s\u2019est dit qu\u2019on ne partirait plus en vacances. \u00c0 la place, on avait construit une belle terrasse. Tout ce qui se trouvait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur est bien moins rembours\u00e9 par les assurances. \u00c7a nous fait mal au c\u0153ur, car ce n\u2019\u00e9tait vraiment pas donn\u00e9.&#8239;\u00bb<\/i> Il reste au pied de la fa\u00e7ade un unique plant de rosier, rescap\u00e9 du naufrage. Il fleurit comme jamais auparavant. Les ouvriers de l\u2019imprimerie Kliemo, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019all\u00e9e, y voient un petit signe d\u2019espoir quand ils arrivent, au matin, sur leur lieu de travail d\u00e9vast\u00e9.<\/p>\n<p>Les lignes de production de Kliemo sont enti\u00e8rement d\u00e9truites. L\u2019eau est mont\u00e9e dans les halls jusqu\u2019\u00e0 1\u00a0m\u00e8tre 80, on en voit encore la trace. Un mur s\u2019est \u00e9croul\u00e9. Trois blocs-machines ont bascul\u00e9 dans la rivi\u00e8re. Pas une seule des presses Heidelberger, une r\u00e9f\u00e9rence dans le secteur, n\u2019a surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019inondation. <i>\u00ab&#8239;Des soci\u00e9t\u00e9s sp\u00e9cialis\u00e9es dans l\u2019\u00e9lectronique ont rachet\u00e9 les machines et les ont exp\u00e9di\u00e9es en Chine, avec l\u2019espoir d\u2019en tirer quelque chose. Nous, on doit repartir de z\u00e9ro&#8239;\u00bb<\/i>, expose Christoph Emonts, directeur de l\u2019entreprise. Son p\u00e8re et un associ\u00e9 ont fond\u00e9 l\u2019imprimerie en 1979. Les fils ont repris l\u2019affaire, consentant ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e \u00e0 de lourds investissements pour consolider l\u2019outil. Il leur faut \u00e0 pr\u00e9sent financer sur fonds propres l\u2019achat de nouvelles machines&nbsp;: une clause de l\u2019assurance limitait l\u2019intervention \u00e0 10&nbsp;% pour les d\u00e9g\u00e2ts des inondations. <i>\u00ab&#8239;Ist scheisse&#8239;\u00bb<\/i>, r\u00e9sume le directeur. C\u2019est la merde.<\/p>\n<p>La journ\u00e9e est d\u00e9j\u00e0 bien avanc\u00e9e. Les kilom\u00e8tres \u00e0 travers Eupen pour aller \u00e0 la rencontre d\u2019Aline et Rosy n\u2019ont pas am\u00e9lior\u00e9 l\u2019\u00e9tat de mes pieds. \u00c0 regret, je me r\u00e9sous \u00e0 prendre le train. Je descends \u00e0 l\u2019arr\u00eat Dolhain-Gileppe, neuf kilom\u00e8tres en aval d\u2019Eupen. La Vesdre fait par ici comme un n\u0153ud coulant. Le m\u00e9andre est serr\u00e9. Il \u00e9trangle dans sa boucle le quartier du Vieux-Moulin. Deux mille personnes se sont retrouv\u00e9es submerg\u00e9es par un torrent qui venait tout \u00e0 la fois du nord, de l\u2019est, de l\u2019ouest et du sud. La violence de l\u2019eau qui a d\u00e9ferl\u00e9 ici d\u00e9passe l\u2019entendement. \u00c0 peine arriv\u00e9, je suis plong\u00e9 dans un d\u00e9cor de barri\u00e8res arrach\u00e9es, de poteaux d\u2019\u00e9clairage disloqu\u00e9s, d\u2019\u00e9coles r\u00e9duites en miettes. Plus encore qu\u2019\u00e0 Eupen, je suis frapp\u00e9 par l\u2019ampleur des d\u00e9vastations, alors que deux mois, d\u00e9j\u00e0, ont pass\u00e9 depuis les crues de la mi-juillet.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pourtant eu aucun mort \u00e0 Dolhain. Le 14, d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019apr\u00e8s-midi, la bourgmestre Val\u00e9rie Dejardin (PS) a ordonn\u00e9 l\u2019\u00e9vacuation des rues menac\u00e9es par la crue. Un millier de personnes ont \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 l\u2019abri. Une d\u00e9cision salvatrice.<\/p>\n<p>Chez mon h\u00f4te, Fr\u00e9d\u00e9rique, je me d\u00e9leste de mon paquetage trop lourd. Elle habite la derni\u00e8re maison de Dolhain, dans une rue qui monte vers le village de Limbourg. Elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par les inondations.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4915\" aria-describedby=\"caption-attachment-4915\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4915 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"682\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain-768x511.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain-1536x1023.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/dolhain.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4915\" class=\"wp-caption-text\">Le centre de Dolhain, enserr\u00e9 dans une boucle de la Vesdre, comme un n\u0153ud coulant.<\/figcaption><\/figure>\n<p>J\u2019entreprends de longer la rivi\u00e8re vers l\u2019amont, pour voir ce que je n\u2019ai pu voir lors de mon trajet en train. \u00c0 Go\u00e9, je d\u00e9couvre des voitures concass\u00e9es, broy\u00e9es par les tentacules de je ne sais quelle m\u00e9duse enrag\u00e9e. Les \u00e9paves jonchent les prairies, les accotements. Sur l\u2019autre rive, je distingue une maison au mur \u00e9ventr\u00e9. Mardi, en m\u2019\u00e9lan\u00e7ant depuis les Hautes-Fagnes, j\u2019avais presque eu l\u2019impression d\u2019entamer un trek estival en moyenne altitude. Ma seconde \u00e9tape est une d\u00e9ambulation lugubre parmi les ruines et la crasse. J\u2019\u00e9prouve un sentiment bizarre, une sorte de honte \u00e0 avoir, la veille, ressenti de la pl\u00e9nitude \u00e0 marcher.<\/p>\n<p>Je poursuis mon trajet vers le hameau de B\u00e9t\u00e2ne, 228\u00a0m\u00e8tres d\u2019altitude. La Vesdre y re\u00e7oit les eaux de la Gileppe, qui ont d\u00e9val\u00e9 depuis la Baraque Michel \u00e0 travers l\u2019Hertogenwald et ses r\u00e9giments d\u2019\u00e9pic\u00e9as. C\u2019est le destin de toute rivi\u00e8re de grossir \u00e0 mesure qu\u2019elle coule. La Vesdre a ceci de particulier que ses affluents jaillissent des plus hauts sommets de Belgique. \u00c0 la fonte des neiges comme lors des \u00e9pisodes de pr\u00e9cipitations extr\u00eames, c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e9nal bassin versant qui se pr\u00e9cipite dans cette vall\u00e9e \u00e9troite. Le 14\u00a0juillet, les flots de la Vesdre ont arrach\u00e9 \u00e0 la c\u00e2blerie d\u2019Eupen des centaines de bobines. Celles-ci sont devenues, \u00e0 la faveur du d\u00e9luge, des projectiles lourds de plus de cinq\u00a0cents kilos. Depuis Eupen, la rivi\u00e8re suit un axe assez direct en direction du sud-ouest. C\u2019est au m\u00e9andre de B\u00e9t\u00e2ne que le cours se cabre et remonte brusquement vers le nord. Dans ce virage sec, les lourdes bobines venues d\u2019Eupen ont pilonn\u00e9 les berges des deux usines de la beurrerie Corman, qui transforment 10&nbsp;% du lait belge. Les d\u00e9g\u00e2ts se chiffrent \u00e0 plus de cent millions d\u2019euros. Sur les 450\u00a0travailleurs, beaucoup sont doublement touch\u00e9s&nbsp;: par l\u2019arr\u00eat de leur entreprise et par les d\u00e9g\u00e2ts de leur maison dans la vall\u00e9e.<\/p>\n<p>Retour \u00e0 Dolhain. Deux mois apr\u00e8s la catastrophe, un supermarch\u00e9 et une pharmacie ont rouvert. Une coiffeuse re\u00e7oit chez elle. Les autres commerces sont toujours ferm\u00e9s, et pour certains ne rouvriront jamais. M\u00eame les friteries et les kebabs gardent portes closes. Nul endroit o\u00f9 manger. <i>\u00ab&#8239;Quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> me rassure Fr\u00e9d\u00e9rique. Je partage la table avec ses deux grands gar\u00e7ons. Dans la nuit du 14 au 15 juillet, Fr\u00e9d\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9e \u00e0 trois heures du matin par les alarmes du Delhaize et des voitures, automatiquement d\u00e9clench\u00e9es par la mont\u00e9e des eaux. Le lendemain, le mari de Fr\u00e9d\u00e9rique \u00e9tait descendu avec sa lampe frontale et son harnais pour aider les sinistr\u00e9s du centre de Dolhain. Les accessoires s\u2019\u00e9taient av\u00e9r\u00e9s utiles. On ne songeait pas \u00e0 encore \u00e0 nettoyer, \u00e0 r\u00e9parer. On tentait de surmonter l\u2019\u00e9tat de choc, chacun \u00e0 sa fa\u00e7on. Un vieil homme tenait son aquarium, h\u00e9b\u00e9t\u00e9. Un aquarium vide, dont les occupants avaient \u00e9t\u00e9 rafl\u00e9s par l\u2019inondation. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai tout perdu, j\u2019ai tout perdu&#8239;\u00bb<\/i>, scandait une femme, presque hilare.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Jeudi 16 septembre, de Dolhain \u00e0 Verviers<\/b><\/h6>\n<p>En traversant Dolhain, je suis frapp\u00e9, plus encore que la veille, par l\u2019\u00e9trange calme qui y r\u00e8gne&nbsp;: le calme d\u2019une ville fant\u00f4me. Les maisons sont vides, dans l\u2019attente de leur d\u00e9molition probable ou de leur r\u00e9paration prochaine. Leurs anciens occupants vivent ailleurs&nbsp;: 1\u00a0700 personnes n\u2019ont pu encore rentrer chez elles.<\/p>\n<p>Je prends le train, descends \u00e0 l\u2019arr\u00eat suivant, Verviers-Palais.<\/p>\n<p>Verviers est une ville particuli\u00e8re, une ville qui ne s\u2019aime pas. La plupart de ses habitants, aux antipodes du chauvinisme li\u00e9geois, semblent avoir pris le pli de d\u00e9nigrer leur cadre de vie. <i>\u00ab&#8239;Le plus mauvais d\u00e9fenseur de Verviers, c\u2019est le Vervi\u00e9tois lui-m\u00eame&#8239;\u00bb<\/i>, r\u00e9sume Bernard Lange, le directeur du conservatoire. Pr\u00e8s de deux mille \u00e9l\u00e8ves y suivent des cours de musique, de th\u00e9\u00e2tre et de danse. Bernard a \u00e9t\u00e9 fl\u00fbtiste virtuose. Son instrument sommeille au fond d\u2019une armoire m\u00e9tallique, dans son bureau. J\u2019y laisse mon sac \u00e0 dos, et nous partons marcher en ville.<\/p>\n<p>Des sources rapportent qu\u2019\u00e0 la fin du XIXe\u00a0si\u00e8cle, Verviers \u00e9tait, en PIB par habitant, la deuxi\u00e8me ville la plus riche de Belgique, apr\u00e8s Anvers. Il en reste un patrimoine majestueux. <i>\u00ab&#8239;D\u00e8s qu\u2019on l\u00e8ve les yeux, c\u2019est assez sensationnel<\/i>, souligne Bernard Lange<i>. J\u2019ai un coll\u00e8gue flamand originaire de Saint-Trond, il \u00e9tait \u00e9pat\u00e9 en arrivant ici.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Je me rappelle un court reportage \u00e0 Verviers, il y a quinze ans au moins. J\u2019avais en t\u00eate l\u2019an\u00e9antissement de l\u2019industrie laini\u00e8re. Je m\u2019attendais \u00e0 un d\u00e9cor de friches et d\u2019usines d\u00e9labr\u00e9es. La ville m\u2019\u00e9tait apparue a\u00e9r\u00e9e, plut\u00f4t \u00e9l\u00e9gante, tout au plus morne et grise. Je n\u2019\u00e9tais rest\u00e9 qu\u2019une journ\u00e9e. L\u2019impression \u00e9tait peut-\u00eatre fauss\u00e9e par l\u2019humidit\u00e9 poisseuse rencontr\u00e9e lors de mon passage \u2014&nbsp;il pleut beaucoup \u00e0 Verviers, 1\u00a0002&nbsp;mm par an en moyenne, bien plus qu\u2019\u00e0 Li\u00e8ge (853&nbsp;mm) et Bruxelles (804&nbsp;mm).<\/p>\n<p>Bien r\u00e9elle est en tout cas la d\u00e9marcation sociale, h\u00e9rit\u00e9e de la c\u00e9sure entre quartiers ouvriers, en fond de vall\u00e9e, et bourgeois, sur les hauteurs. \u00ab&#8239;Avec la crise du textile, les ouvriers vervi\u00e9tois de souche sont partis. Les migrants, eux, sont rest\u00e9s. Cela a produit une s\u00e9gr\u00e9gation culturelle, mais aussi physique&#8239;\u00bb, \u00e9non\u00e7ait en 2015 Claude Desama, ancien bourgmestre socialiste de la Ville, professeur d\u2019histoire \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge.<\/p>\n<p>Bernard Lange m\u2019emm\u00e8ne sur une large esplanade en bois qui borde la Vesdre, devant l\u2019\u00e9glise Notre-Dame. On dirait la jet\u00e9e d\u2019un port de plaisance. L\u2019endroit est surnomm\u00e9 \u00ab&#8239;la plage&#8239;\u00bb par les \u00e9coliers qui s\u2019y pr\u00e9lassent par cohortes le midi \u2014&nbsp;enfin, quand il ne pleut pas. Nous passons la Vesdre pour monter par les Hautes M\u00e9zelles puis nous encha\u00eenons avec la promenade des R\u00e9collets. Verviers se donne ici des airs de Montmartre, avec ses escaliers pav\u00e9s \u00e0 flancs de coteaux, ses jardins suspendus, ses jolies maisonnettes empil\u00e9es sur la colline. Nous redescendons vers la rivi\u00e8re que l\u2019on franchit au pont Al C\u00fbte. Une odeur rance y flotte dans l\u2019air. Ce sont les stocks de la beurrerie Corman que le d\u00e9luge a emport\u00e9s apr\u00e8s avoir fracass\u00e9 l\u2019enceinte de l\u2019usine. Lib\u00e9r\u00e9s par les flots, les tonneaux de mati\u00e8re grasse ont enduit les berges sur des kilom\u00e8tres en aval, r\u00e9pandant partout leur viscosit\u00e9. Les semaines ont pass\u00e9, le soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 a s\u00e9ch\u00e9 les berges, les pluies ont rinc\u00e9 la vall\u00e9e, mais rien n\u2019y fait, des \u00e9manations naus\u00e9abondes persistent.<\/p>\n<p>Le mus\u00e9e des Beaux-Arts est ferm\u00e9 depuis les inondations. Fils d\u2019un luthier vervi\u00e9tois, Henri Vieuxtemps fut l\u2019un des plus \u00e9minents compositeurs belges du XIXe\u00a0si\u00e8cle. Son premier violon \u00e9tait expos\u00e9 dans une salle au sous-sol. La boue mazout\u00e9e s\u2019y est d\u00e9vers\u00e9e. L\u2019instrument s\u2019est bris\u00e9 en neuf morceaux. Il a fallu les retrouver dans le magma r\u00e9pugnant. Il reste \u00e0 les recoller.<\/p>\n<p>On ignore qui a trac\u00e9 sur les murs en briques de la chapelle Saint-Lambert, en deux endroits distincts, une ligne blanche \u00e0 la craie, simplement surmont\u00e9e de ces chiffres&nbsp;: 2021 15\/07. Le trait marque la hauteur qu\u2019a atteinte l\u2019eau. La d\u00e9marcation est nette. En de\u00e7\u00e0, les briques ont chang\u00e9 de couleur, prenant une teinte plus vive, plus rouge.<\/p>\n<p>Nous repiquons vers les bords de Vesdre, par le quai Pierre Rapsat. Le chanteur, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2002, aura v\u00e9cu \u00e0 Verviers la quasi-totalit\u00e9 de sa vie bien trop courte. Face \u00e0 la rivi\u00e8re, une st\u00e8le de quatre strophes rappelle sa m\u00e9moire. L\u2019inondation l\u2019a submerg\u00e9e, mais la st\u00e8le a tenu bon.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span class=\"fw-thin\"><i>Tous les r\u00eaves, tous les r\u00eaves<br \/>\n<\/i><i>Que l\u2019on a partag\u00e9s<br \/>\n<\/i><i>Tous les r\u00eaves, tous ces r\u00eaves<br \/>\n<\/i><i>Faut pas les oublier<\/i><\/span><\/p>\n<p>Je reprends mon sac laiss\u00e9 dans le bureau de Bernard. Je marche vers le quartier de Pr\u00e9s-Javais, o\u00f9 j\u2019ai rendez-vous avec Audrey Pressereux, \u00e9ducatrice \u00e0 l\u2019\u00e9cole de l\u2019Est. Nous parlons debout au milieu de la rue. <i>\u00ab&#8239;C\u2019est un quartier qui vit en autarcie. Les gens de Pr\u00e9s-Javais ne font confiance qu\u2019aux gens de Pr\u00e9s-Javais&#8239;\u00bb<\/i>, brosse-t-elle \u00e0 grands traits. Une semaine apr\u00e8s la catastrophe, le jeudi 22\u00a0juillet en d\u00e9but de soir\u00e9e, un motard a gri\u00e8vement percut\u00e9 une fillette du quartier. <i>\u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait une bombe \u00e0 retardement. Les esprits commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019\u00e9chauffer.&#8239;\u00bb<\/i> Par le biais de l\u2019\u00e9cole, Audrey conna\u00eet intimement les familles du quartier&#8239;; on lui a demand\u00e9 de venir.<\/p>\n<p>C\u2019est aujourd\u2019hui l\u2019anniversaire de son fils. Pour ses 11\u00a0ans, elle lui r\u00e9serve une surprise au retour de l\u2019\u00e9cole. Elle a interrompu les pr\u00e9paratifs pour venir me rencontrer. Elle me montre son \u00e9cole, la garderie condamn\u00e9e \u00e0 cause des moisissures, les classes du rez-de-chauss\u00e9e o\u00f9 tournent les d\u00e9shumidificateurs. Les jours qui ont suivi la catastrophe, les camions traversaient le quartier en trombe. Le d\u00e9nuement \u00e9tait partout. <i>\u00ab&#8239;Je n\u2019\u00e9tais plus revenue depuis la fin juin. Le sentiment que j\u2019ai eu en arrivant le 23\u00a0juillet&nbsp;: la pauvret\u00e9 recouverte de boue. Les enfants allaient partout, m\u00eame sur les rives de la Vesdre, instables, pleines de trous et de d\u00e9chets.\u00a0J\u2019ai pens\u00e9&nbsp;: si on ne fait rien, on va encore en avoir, des accidents.&#8239;\u00bb<\/i> Avec d\u2019autres, Audrey a organis\u00e9 des activit\u00e9s pour les enfants, pour permettre aussi aux parents de souffler, de s\u2019occuper de la reconstruction. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai eu, cet \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019accueil, des enfants du quartier qui ont assist\u00e9 \u00e0 l\u2019enterrement de leurs parents noy\u00e9s, qui m\u2019ont dit&nbsp;: papa, maman, ils sont dans la rivi\u00e8re.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Ces journ\u00e9es-l\u00e0 furent d\u2019une intensit\u00e9 folle. Audrey vit \u00e0 Ensival, dans une rue en pente raide, trois kilom\u00e8tres en aval de Pr\u00e9s-Javais. De sa maison, elle embrasse du regard toute la vall\u00e9e. La nuit du 14 au 15, elle fut r\u00e9veill\u00e9e en sursaut. Des craquements sourds se faisaient entendre, des cris humains r\u00e9sonnaient. Il n\u2019y avait plus d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Un noir total avait enseveli la vall\u00e9e. Les faisceaux des lampes de poche scintillaient dans tous les sens. <i>\u00ab&#8239;Et alors un bruit\u2026 Comme si les cascades de Coo se d\u00e9versaient sur nos t\u00eates.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<figure id=\"attachment_4916\" aria-describedby=\"caption-attachment-4916\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4916 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ensival.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4916\" class=\"wp-caption-text\">Ensival<\/figcaption><\/figure>\n<p><i>\u00ab&#8239;Marouane dormait dans sa chambre. Je me suis demand\u00e9&nbsp;: qu\u2019est-ce que je fais&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Audrey a laiss\u00e9 son fils dormir. Dans l\u2019obscurit\u00e9, elle est descendue vers Francomont et Francval. Elle a sorti de l\u2019eau une femme, puis d\u2019autres personnes encore. <i>\u00ab&#8239;On entendait au loin un monsieur crier. On n\u2019arrivait pas \u00e0 l\u2019atteindre, \u00e0 cause du courant. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9.&#8239;\u00bb <\/i>Plusieurs heures durant, ce furent des allers-retours effr\u00e9n\u00e9s&nbsp;: exfiltrer les riverains cern\u00e9s par l\u2019eau, avec l\u2019aide d\u2019autres personnes accourues, puis les guider vers les rues plus haut, et redescendre vers la rivi\u00e8re furibarde. Le fils d\u2019Audrey s\u2019est r\u00e9veill\u00e9. Sa m\u00e8re lui a dit&nbsp;:<i> \u00ab&#8239;Loulou, aide les personnes \u00e0 remonter.&#8239;\u00bb<\/i> Une femme de 93\u00a0ans refusait de sortir dans cet \u00e9tat, elle voulait s\u2019habiller, para\u00eetre d\u00e9cente. L\u2019eau montait \u00e0 toute vitesse. <i>\u00ab&#8239;Madame, il faut se d\u00e9p\u00eacher&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> Le fils d\u2019Audrey a pris la bassine de m\u00e9dicaments. \u00c0 travers la nuit noire, il a tenu la main de la vieille femme. <i>\u00ab&#8239;On s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 quinze dans mon salon. Et aussi des chats, des chiens, m\u00eame un lapin.&#8239;\u00bb <\/i>Sur le coup de cinq heures du matin, un ancien atelier industriel s\u2019est effondr\u00e9, dans une d\u00e9flagration sinistre.<\/p>\n<p>Ce furent des milliers de sauve-qui-peut sur septante kilom\u00e8tres de vall\u00e9e. Audrey dit qu\u2019avec les personnes qu\u2019elle a secourues, il y a un lien \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Pour transcender le traumatisme, l\u2019\u00e9quipe encadrante de l\u2019\u00e9cole de l\u2019Est a propos\u00e9 que l\u2019ann\u00e9e \u00e0 venir soit organis\u00e9e autour d\u2019un th\u00e8me&nbsp;: \u00ab&#8239;la ville de nos r\u00eaves&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Depuis l\u2019\u00e9cole de l\u2019Est, il n\u2019y a que la Vesdre \u00e0 traverser pour entrer rue Raymond. Les maisons de briques y sont serr\u00e9es les unes contre les autres, en deux rang\u00e9es strictes. Elles \u00e9taient jadis destin\u00e9es aux ouvriers de la laine, toutes identiques, avec un seul \u00e9tage et des W.-C. \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Leurs occupants ont peu \u00e0 peu rajout\u00e9 des annexes, des v\u00e9randas, sur\u00e9lev\u00e9 les toits. La rivi\u00e8re coule au fond des jardins. Krystel Pirson, la pr\u00e9sidente du comit\u00e9 de quartier, habite au d\u00e9but de la rue. <i>\u00ab&#8239;Ce sera un peu grunge&#8239;\u00bb<\/i>, a-t-elle pr\u00e9venu quand elle propos\u00e9 de m\u2019h\u00e9berger. Elle porte une chemise \u00e0 gros carreaux noir et blanc, le paquet de cigarettes jamais loin. Le parfait look des ann\u00e9es Nirvana. Tenue de chantier en l\u2019occurrence.<\/p>\n<p>La conversation ne peut d\u00e9buter qu\u2019en \u00e9voquant les heures dantesques. <i>\u00ab&#8239;Le 14, on a vu \u00e0 minuit une camionnette de police. Les agents ont mis une rubalise sur le pont, ils sont repartis aussit\u00f4t, sans donner d\u2019information. Un habitant \u00e9tait l\u00e0 par hasard, ils lui ont dit&nbsp;: pr\u00e9parez-vous, mettez-vous \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Dans le quartier, on \u00e9tait quand m\u00eame tous dehors, car dans l\u2019apr\u00e8s-midi, on avait bien vu que l\u2019eau \u00e9tait presque sur le point de submerger le pont.&#8239;\u00bb<\/i> Peu apr\u00e8s 16\u00a0heures, de retour d\u2019un rendez-vous m\u00e9dical \u00e0 Heusy, Krystel s\u2019\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9e de l\u2019attroupement sur le pont. Des personnes accoud\u00e9es aux rambardes observaient les eaux diluviennes qui affleuraient sous leurs pieds. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai pr\u00e9venu la voisine qu\u2019on allait sans doute avoir de l\u2019eau dans le jardin. On a \u00e9t\u00e9 voir sa cave, c\u2019\u00e9tait un peu la cata, puis on a \u00e9t\u00e9 voir la mienne, c\u2019\u00e9tait deux fois pire.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Ce mercredi-l\u00e0, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, Krystel jette un \u0153il au cygne en pierre qui se trouve dans le jardin. C\u2019est devenu son rep\u00e8re. Toute l\u2019apr\u00e8s-midi, le cygne avait le bec dans l\u2019eau. \u00c0 1\u00a0heure du matin, il appara\u00eet d\u00e9pos\u00e9 sur trois centim\u00e8tres d\u2019eau \u00e0 peine, comme s\u2019il flottait. Quand sa voisine, \u00c9lisabeth Petit, lui dit qu\u2019elle va dormir sur son divan au rez-de-chauss\u00e9e, pour rester en alerte, Krystel la rassure&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Ne vous tracassez pas, l\u2019eau est redescendue.&#8239;\u00bb<\/i> Une demi-heure plus tard, apr\u00e8s une br\u00e8ve somnolence, Krystel a pour r\u00e9flexe de regarder au jardin. Le cygne a disparu. En trente minutes, l\u2019eau a mont\u00e9 d\u2019au moins un m\u00e8tre. Krystel court chez sa voisine&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Prenez vos bottes, vos m\u00e9dicaments, on part&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> Les deux femmes grimpent dans la voiture. L\u2019eau sort d\u00e9sormais des maisons qui d\u00e9gorgent le trop-plein. Elle inonde la chauss\u00e9e, arrive jusqu\u2019au bas de caisse. Krystel roule \u00e0 vive allure dans Pr\u00e9s-Javais en alerte, jusqu\u2019\u00e0 la rue Gris Chevris, qui monte vers Andrimont. Elle appelle le 1722, demande \u00e0 la cellule de crise un endroit o\u00f9 dormir, <i>\u00ab&#8239;m\u00eame deux lits de camp&#8239;\u00bb<\/i>. Rien n\u2019est pr\u00e9vu. Krystel et \u00c9lisabeth passent le reste de la nuit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la voiture, gar\u00e9e dans une station-service sur les hauteurs. Elles attendent jusqu\u2019\u00e0 6\u00a0heures du matin l\u2019ouverture de la pompe et le premier caf\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4918\" aria-describedby=\"caption-attachment-4918\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4918 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/krystel-et-elisabeth.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4918\" class=\"wp-caption-text\">Krystel Pirson et Elisabeth Petit, la solidarit\u00e9 entre voisines.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Pendant tout le r\u00e9cit de Krystel, \u00c9lisabeth Petit \u00e9coute en silence, assise comme moi sur le divan-lit au rez-de-chauss\u00e9e. N\u00e9e en 1930, elle habite la rue depuis septante ans. Elle a \u00e9t\u00e9 ouvri\u00e8re, nettoyeuse d\u2019\u00e9toffe aux usines Simonis, qui exportaient des tapis de billard partout dans le monde. Elle n\u2019a rien \u00e0 ajouter au r\u00e9cit de Krystel, juste un d\u00e9tail&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai connu la guerre, ce n\u2019est pas du tout la m\u00eame chose. On vous alerte quand c\u2019est la guerre. L\u00e0, on n\u2019a pr\u00e9venu personne.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Apr\u00e8s la catastrophe, des experts sont entr\u00e9s chez \u00c9lisabeth, ils ont d\u00e9tect\u00e9 un probl\u00e8me de stabilit\u00e9 dans les planchers imbib\u00e9s d\u2019eau. Qui les foulait risquait de passer au travers. Plus tard, deux policiers sont venus pour apposer les scell\u00e9s. La nonag\u00e9naire n\u2019a pas boug\u00e9. <i>\u00ab&#8239;Si ma maison tombe, je tomberai avec elle.&#8239;\u00bb<\/i> L\u2019un des deux agents a insist\u00e9&nbsp;: il \u00e9tait au moins oblig\u00e9 de remettre un document. <i>\u00ab&#8239;Donnez-le-moi&#8239;\u00bb<\/i>, a coup\u00e9 s\u00e8chement \u00c9lisabeth, qui en a fait une chiffonnade. Des semaines plus tard, le plancher tient toujours. \u00c9lisabeth passe l\u2019essentiel de ses journ\u00e9es dans la maison d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, sur le divan-lit de Krystel, ou bien sous l\u2019une des tonnelles que des habitants ont install\u00e9es sur le trottoir. Il y a presque toujours du monde autour de la table, quelqu\u2019un qui apporte du caf\u00e9.<\/p>\n<p>Agent p\u00e9nitentiaire, Krystel exerce sur le c\u00f4t\u00e9 une activit\u00e9 d\u2019infographiste. Elle se passionne pour l\u2019illustration, d\u00e9core de nombreuses vitrines de la r\u00e9gion li\u00e9geoise en p\u00e9riode de Noel. En arr\u00eat-maladie depuis la catastrophe, elle appr\u00e9hende la reprise imminente du travail. <i>\u00ab&#8239;Je lave deux fois par jour mes murs \u00e0 la javel, sinon les champignons reviennent. Comment faire \u00e7a tout en bossant&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Elle parle de la d\u00e9tresse des petits propri\u00e9taires comme elle, sans possibilit\u00e9 d\u2019emprunt, sans contacts, seuls dans le d\u00e9dale administratif. L\u2019assurance lui a accord\u00e9 30\u00a0000 euros pour les r\u00e9parations de la maison. L\u2019addition des devis remis par les corps de m\u00e9tier atteint le double.<\/p>\n<p>Alexy Mesrour m\u00e8ne des missions d\u2019\u00e9ducation permanente pour le centre culturel de Verviers. Il m\u2019attend \u00e0 la tomb\u00e9e du jour, devant l\u2019h\u00f4tel de ville. Celui-ci est \u00e9tabli sur le mont du Moulin, une ancienne terrasse qui dominait la plaine alluviale, quinze m\u00e8tres au-dessus du niveau de la Vesdre. <i>\u00ab&#8239;La rue des Raines, juste ici en bas, fait r\u00e9f\u00e9rence aux batraciens qui peuplaient les abords de la rivi\u00e8re \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 tout l\u2019actuel centre-ville \u00e9tait inhabit\u00e9&#8239;\u00bb<\/i>, m\u2019enseigne-t-il. La rue du Brou, situ\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du conservatoire, renvoie elle aussi \u00e0 l\u2019ancienne nature mar\u00e9cageuse des lieux&nbsp;: <i>brou<\/i> signifie \u00ab&#8239;boue&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;marais&#8239;\u00bb, en langue d\u2019o\u00efl. Il fallut du temps pour que l\u2019\u00eatre humain se hasarde \u00e0 habiter le secteur. Ce n\u2019est qu\u2019avec l\u2019essor de l\u2019industrie drapi\u00e8re que se construisit le canal des usines, une d\u00e9rivation de la Vesdre. Aujourd\u2019hui combl\u00e9, celui-ci a structur\u00e9 toute la zone urbaine de Verviers, en contrebas de la butte o\u00f9 \u00e9tait \u00e9tabli son noyau originel.<\/p>\n<p>Pendant presque deux heures, nous marchons tandis qu\u2019Alexy raconte l\u2019histoire mouvement\u00e9e de Verviers. Il me montre l\u2019enclos des R\u00e9collets, o\u00f9 il a grandi, au pied de l\u2019\u00e9glise Notre-Dame, \u00e0 deux pas de la Vesdre. Sa m\u00e8re y vit toujours. Le 14, un couple en voiture a voulu fuir par ce passage. Les occupants du v\u00e9hicule s\u2019\u00e9taient fi\u00e9s aux trente centim\u00e8tres d\u2019eau \u00e0 peine qui stagnaient \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de l\u2019\u00e9glise&nbsp;: \u00e7a devait passer. La l\u00e9g\u00e8re pente de la chauss\u00e9e, quasi imperceptible en temps normal, s\u2019est av\u00e9r\u00e9e fatale. Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils descendaient la rue, l\u2019eau montait, la voiture devenait de moins en moins pilotable. Elle a fini submerg\u00e9e dans la tr\u00e9mie inond\u00e9e.<\/p>\n<p>Je traverse la ville dans l\u2019obscurit\u00e9 pour m\u2019en retourner \u00e0 Pr\u00e9s-Javais, mon point de chute pour la nuit. Je passe le pont de Hombiet en h\u00e2tant le pas. Des voix retentissent. En d\u00e9pit de l\u2019heure tardive, plusieurs habitants de la rue Raymond sont rassembl\u00e9s sous une tonnelle, devant la maison de Christine Greif. Elle vit avec son mari, deux de ses enfants, et deux petits-enfants. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai encore une fille qui vit trois maisons plus loin, avec ses trois petits.&#8239;\u00bb<\/i> Dans les deux maisonn\u00e9es, la vie se concentre au premier \u00e9tage. Le rez-de-chauss\u00e9e ne sert que de passage. Trop d\u2019humidit\u00e9, trop de poussi\u00e8re. Jos\u00e9 Alfonso habitait une maison voisine. Il y revient chaque jour pour les travaux, sans y dormir. <i>\u00ab&#8239;On ne nous a pas oblig\u00e9s \u00e0 partir, mais on nous l\u2019a conseill\u00e9, parce que le plancher n\u2019est plus stable. Avec deux enfants, on ne se pose pas la question. Alors on habite chez ma maman dans un appartement deux pi\u00e8ces.&#8239;\u00bb<\/i> La plupart des habitants de la rue ont, comme Jos\u00e9, trouv\u00e9 \u00e0 se loger ailleurs. Christine, elle, se refuse \u00e0 partir, m\u00eame \u00e0 titre provisoire&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Je suis n\u00e9e ici, je reste ici. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 tout perdu, les albums photo, tout ce que les enfants ont fait \u00e0 l\u2019\u00e9cole, alors la maison, je la garde.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<figure id=\"attachment_4917\" aria-describedby=\"caption-attachment-4917\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4917 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/christine-greif.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4917\" class=\"wp-caption-text\">Christine Greif, dans sa maison \u00e9tan\u00e7onn\u00e9e, \u00e0 Pr\u00e8s-Javais<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le caf\u00e9 du soir sous la tonnelle s\u2019est mu\u00e9 en rituel quotidien pour Christine, Jos\u00e9, Krystel et quelques autres. Apr\u00e8s les heures d\u2019\u00e9pouvante, ils ont connu la peur des pillages. Les cambrioleurs le savaient&nbsp;: dans les maisons inond\u00e9es, les familles vivaient d\u00e9sormais aux \u00e9tages&#8239;; au surcro\u00eet, les portes gonfl\u00e9es par l\u2019eau, souvent, ne fermaient plus \u00e0 cl\u00e9. Ils s\u2019approchaient des fen\u00eatres pour \u00e9clairer les rez-de-chauss\u00e9e avec des lampes de poche ou avec leur t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Les habitants de Pr\u00e9s-Javais ont organis\u00e9 des rondes. Trois postes de veille ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis&nbsp;: le premier rue Raymond, le second sur le pont Marie-Henriette, le troisi\u00e8me au square Louis Pirard. Trois semaines durant, \u00e0 la tomb\u00e9e du jour, ils allumaient un feu au milieu de la rue et montaient la garde. <i>\u00ab&#8239;Le jour, on vidait les maisons. La nuit, on surveillait les maisons.&#8239;\u00bb<\/i> Les r\u00e9verb\u00e8res n\u2019ont pas fonctionn\u00e9 avant la fin ao\u00fbt. Hormis le feu, c\u2019\u00e9tait le noir complet.<\/p>\n<p>Alison Catoul, la fille de Christine, nous rejoint \u00e0 la table, sous la tonnelle. Elle \u00e9l\u00e8ve seule ses deux enfants de 5 et 7\u00a0ans. Elle vient d\u2019endormir la cadette. Une araign\u00e9e se baladait au-dessus du lit. <i>\u00ab&#8239;Depuis qu\u2019on a eu les eaux, les araign\u00e9es qu\u2019on a ici, c\u2019est des mygales. Je l\u2019ai sproutchie, pour ne pas qu\u2019elle tombe sur ma fille. En m\u00eame temps que je l\u2019\u00e9crasais, j\u2019avais envie de vomir. J\u2019ai ouvert le velux, elle collait \u00e0 ma sandale, j\u2019ai d\u00fb frotter.&#8239;\u00bb <\/i>Alison raconte comment il fut d\u00e9cid\u00e9 d\u2019arr\u00eater les rondes. <i>\u00ab&#8239;On ne dormait plus, on ne mangeait plus\u2026 On n\u2019allait plus tenir, on \u00e9tait \u00e0 bout de nerfs. Fallait qu\u2019on se repose.&#8239;\u00bb<\/i> Aide-m\u00e9nag\u00e8re, elle raconte la difficult\u00e9 de tout concilier, le travail, l\u2019\u00e9ducation des enfants, les d\u00e9g\u00e2ts laiss\u00e9s par la catastrophe. Par-dessus tout, elle craint l\u2019hiver \u00e0 venir.<i> \u00ab&#8239;C\u2019est \u00e7a qui fait le plus peur, qu\u2019il ne soit pas possible de se chauffer.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>En province de Li\u00e8ge, pr\u00e8s de 10\u00a0000 personnes pourraient \u00eatre priv\u00e9es de gaz, et donc de chauffage cet hiver.<\/p>\n<p>Christine fait d\u00e9filer sur son t\u00e9l\u00e9phone les photos de la vie d\u2019avant. <i>\u00ab&#8239;J\u2019avais une remorque, une voiture, deux maisons, la mienne et celle de ma fille. Tout est parti. Mon salon qui n\u2019avait m\u00eame pas un mois, que mes enfants m\u2019avaient pay\u00e9\u2026 Quand tu vois \u00e7a sur la rue, emmen\u00e9 par la pelleteuse\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Pendant deux semaines, la maison de Christine a \u00e9t\u00e9 mise sous scell\u00e9s. Il a fallu se serrer chez sa fille. Dix personnes sous le m\u00eame toit. Les autorit\u00e9s leur ont propos\u00e9 un h\u00e9bergement au DUS, le dispositif d\u2019urgence sociale. <i>\u00ab&#8239;L\u00e0 o\u00f9 il y a les drogu\u00e9s, les clochards\u2026 Je pr\u00e9f\u00e8re dormir ici sur le trottoir que d\u2019aller l\u00e0-dedans.&#8239;\u00bb <\/i>La situation met chacun devant des dilemmes. Quelques maisons plus loin, un couple d\u2019origine africaine a choisi d\u2019aller au DUS avec ses deux adolescents.<i> \u00ab&#8239;Les parents ont tous les deux un emploi, mais ils ont des travaux dans leur maison et ils ne voulaient pas vivre dans la crasse. Je les comprends aussi. Chacun fait au mieux.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Christine a sollicit\u00e9 une contre-expertise. Les scell\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 lev\u00e9s. Elle a pu regagner sa maison.<\/p>\n<p>Les rats ont envahi les rues, les caves, les rez-de-chauss\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;On les entend la nuit&#8239;\u00bb<\/i>, souffle Alison. Un jour qu\u2019elle t\u00e2tonnait dans la cave encore inond\u00e9e, sa m\u00e8re a saisi ce qu\u2019elle croyait \u00eatre un objet, avant de s\u2019apercevoir que c\u2019\u00e9tait un rat, vivant.<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Vendredi 17 septembre, de Verviers \u00e0 Trooz<\/b><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sept heures. Les \u00e9lectriciens, les chauffagistes sont \u00e0 pied d\u2019\u0153uvre. Un peu partout \u00e0 Pr\u00e9s-Javais, les foreuses entrent en action. Un soleil prometteur r\u00e9chauffe le quartier d\u2019une lumi\u00e8re rasante. Les rayons obliques font comme des projecteurs sur les enfants qui marchent \u00e0 petits pas vers l\u2019\u00e9cole, la main dans la main d\u2019une s\u0153ur, d\u2019un ami, d\u2019une m\u00e8re. Voient-ils encore les \u00e9paves des quatre voitures ratatin\u00e9es \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du pont Hombiet&#8239;? Les pav\u00e9s d\u00e9coll\u00e9s&#8239;? Le tarmac soulev\u00e9 en monticules informes et ridicules&#8239;? Les antiques balustrades en m\u00e9tal, d\u2019un beau vert \u00e9meraude, dont les \u00e9clats jonchent toujours le sol&#8239;?<\/p>\n<p>D\u00e8s le mardi qui a suivi la catastrophe, Virginie Simonis et Martine Haas ont sillonn\u00e9 la vall\u00e9e en bin\u00f4me, d\u2019Eupen \u00e0 Trooz. Une infirmi\u00e8re et une psychologue, pour soigner le corps et l\u2019\u00e2me. Virginie a organis\u00e9 des postes de soins, o\u00f9 arrivaient des sinistr\u00e9s aux jambes gonfl\u00e9es, rougies d\u2019avoir pataug\u00e9 sans fin dans l\u2019eau mazout\u00e9e. De sales plaies suintaient. On recommandait l\u2019application d\u2019un corps gras&nbsp;: de l\u2019huile, du beurre, de la margarine. Mais il a fait tr\u00e8s chaud, le beurre fondait. Devant l\u2019urgence, les m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes, les infirmi\u00e8res, les pharmacies, les travailleurs sociaux, les professionnels de la sant\u00e9 mentale se sont coordonn\u00e9s tout seuls.<\/p>\n<p>Martine Haas est la coordinatrice du R\u00e9seau sant\u00e9 mentale de l\u2019Est. Germanophone, elle est install\u00e9e \u00e0 Verviers depuis vingt ans, o\u00f9 elle habite le long de la Vesdre, par chance au-dessus d\u2019un mur de dix m\u00e8tres. Elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sinistr\u00e9e, mais elle a entendu le bruit d\u2019apocalypse, elle a vu sous sa fen\u00eatre le charroi insens\u00e9 que transportaient les flots, y compris un cheval. <i>\u00ab&#8239;Il n\u2019y avait aucune coordination au d\u00e9part. Tout le monde courait dans tous les sens. Nous ce qu\u2019on a fait, c\u2019est rajouter de la rigueur&#8239;\u00bb<\/i>, explique-t-elle.<\/p>\n<p>Des cartes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tal\u00e9es sur les tables, quartier par quartier. Les \u00e9quipes partaient avec un sac au dos charg\u00e9 de mat\u00e9riel, faisaient du porte-\u00e0-porte. Au retour, elles barraient en vert les rues parcourues, signalaient d\u2019une croix les maisons \u00e0 probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Les effluves d\u2019hydrocarbures, l\u2019eau stagnante inhal\u00e9e sans cesse ab\u00eemaient les poumons. La toux s\u2019est r\u00e9pandue parmi les victimes de la catastrophe. <i>\u00ab&#8239;On a vu un d\u00e9but d\u2019\u00e9pid\u00e9mie de punaises de lit&#8239;\u00bb<\/i>, rapporte Virginie Simonis. L\u2019eau potable a manqu\u00e9 pendant cinq jours, parfois plus dans certaines maisons. L\u2019absence d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 s\u2019est prolong\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la mi-ao\u00fbt. Sans frigos en \u00e9tat de marche, le stockage d\u2019insuline est vite apparu comme une urgence vitale. Les \u00e9quipes frappaient aux portes. <i>\u00ab&#8239;\u00cates-vous diab\u00e9tique&#8239;? Avez-vous de l\u2019insuline&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>De peur d\u2019attirer les rats, beaucoup de sinistr\u00e9s n\u2019osaient pas jeter le contenu de leur frigo \u00e9teint, qui pourrissait lentement. Par-dessus tout, \u00e7a sentait la mort. Les eaux avaient tu\u00e9 d\u2019innombrables animaux et retenu leurs corps. <i>\u00ab&#8239;Imaginez une odeur de cadavre partout, de viande avari\u00e9e. Cette odeur, elle va dans la bouche, \u00e7a reste accroch\u00e9 dans la gorge quand on mange, des heures apr\u00e8s.&#8239;\u00bb <\/i>Martine donnait ce conseil aux psychologues qui se rendaient sur le terrain&nbsp;: pr\u00e9voir des pastilles de menthe.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;On a fait ce qu\u2019on a pu<\/i>, m\u00e9dite Martine<i>. Personne n\u2019\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 \u00e7a. Parfois, je me dis&nbsp;: s\u2019il y avait une catastrophe dans deux ans, qu\u2019est-ce qu\u2019on serait blind\u00e9&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i> Virginie confie sa crainte de voir l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des conditions d\u2019existence se creuser encore. Avant la catastrophe, l\u2019\u00e9cart entre l\u2019esp\u00e9rance de vie moyenne pour les classes sociales les plus \u00e9lev\u00e9es et les plus basses en Belgique \u00e9tait de huit ans. Qu\u2019en sera-t-il demain&#8239;? Dans la vall\u00e9e, la salubrit\u00e9 des logis s\u2019est violemment d\u00e9grad\u00e9e.<\/p>\n<p>Je rejoins Pepinster en train.<\/p>\n<p>Que dire&#8239;? C\u2019est pire que tout ce que j\u2019ai vu jusqu\u2019ici. Des ruines partout. On dirait le r\u00e9sultat d\u2019un bombardement aveugle, la terrible bavure d\u2019une force militaire inconnue, qui aurait par erreur abattu ses missiles sur des \u00e9coles, des hospices, des grands magasins.<\/p>\n<p>Ang\u00e9lique Battel est revenue \u00e0 Pepinster pour relever le courrier. Une bo\u00eete aux lettres&nbsp;: tout ce qui reste de son ancien domicile. On commande un th\u00e9 glac\u00e9 \u00e0 la terrasse du caf\u00e9 <i>Amon nos autres<\/i>, qui a rouvert par on ne sait quel prodige. Le soleil chauffe. Ang\u00e9lique, lunettes noires dans les cheveux, me raconte son retour au pays en 2006 apr\u00e8s une longue parenth\u00e8se sud-am\u00e9ricaine. Elle a une fille de 23\u00a0ans, un fils de 13\u00a0ans. Employ\u00e9e chez Lampiris, elle \u00e9tait en t\u00e9l\u00e9travail le 14\u00a0juillet. <i>\u00ab&#8239;Comme c\u2019\u00e9taient les vacances, le petit \u00e9tait \u00e0 l\u2019appartement avec un copain. En fin de matin\u00e9e, on a eu une coupure de courant. Aux abords de la Vesdre et de la Ho\u00ebgne, les premi\u00e8res caves \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 inond\u00e9es. Puisque de toute fa\u00e7on ma journ\u00e9e de boulot \u00e9tait foutue, je leur ai dit&nbsp;: si on allait aider ceux qui en ont besoin&#8239;?&#8239;\u00bb<\/i> Ang\u00e9lique se sentait privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019habiter l\u00e0 o\u00f9 l\u2019eau n\u2019arrive jamais, n\u2019aurait jamais d\u00fb arriver. Elle a aid\u00e9 les riverains \u00e0 placer leurs meubles en hauteur. Ang\u00e9lique et les deux gar\u00e7ons ont recueilli de nombreux chats qui se d\u00e9battaient dans les eaux&#8239;; ils les ont rel\u00e2ch\u00e9 plus haut dans les bois. Les sc\u00e8nes prenaient un tour horrifique. <i>\u00ab&#8239;Hugo voyait des chats et chiens sur les flots d\u00e9cha\u00een\u00e9s, qui arrivaient droit sur le pont, mais l\u2019eau \u00e9tait trop haute, au ras du pont. Les pauvres arrivaient \u00e0 toute vitesse et se p\u00e9taient la t\u00eate.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<figure id=\"attachment_4921\" aria-describedby=\"caption-attachment-4921\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4921 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/angelique-battel.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4921\" class=\"wp-caption-text\">Ang\u00e9lique Battel, dans son appartement \u00e0 Pepinster<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le centre de Pepinster est enserr\u00e9 \u00e0 l\u2019ouest et au sud par la Ho\u00ebgne, au nord par la Vesdre, \u00e0 l\u2019est par les versants escarp\u00e9s du bois des Nids d\u2019Aguesses. Les deux rivi\u00e8res confluent au c\u0153ur de la ville. Quand elles sont sorties de leur lit, c\u2019est devenu un tourbillon sans \u00e9chappatoire.<\/p>\n<p>Dans la m\u00e9moire, les souvenirs du 14 sont comme p\u00e9trifi\u00e9s. Cette apr\u00e8s-midi-l\u00e0, Ang\u00e9lique voit son t\u00e9l\u00e9phone agoniser. Elle appelle une amie, lui remet l\u2019appareil en lui demandant de le recharger dans sa voiture. \u00c0 19\u00a0heures, elle veut se rendre au lieu de rendez-vous convenu, avenue Albert\u00a0Ier. L\u2019eau a d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire. Alors qu\u2019Ang\u00e9lique tente de traverser la rue Neuve, le courant l\u2019emporte. Un jeune gars lui saisit la main, la sort de l\u00e0. Elle retourne \u00e0 son appartement au rez-de-chauss\u00e9e, sans \u00e9tage. <i>\u00ab&#8239;On s\u00e9curise les animaux et on fout le coup d\u2019ici&#8239;\u00bb<\/i>, dit-elle \u00e0 son fils. Au jardin, elle empoigne ses deux lapins g\u00e9ants des Flandres, douze kilos chacun, qui barbotent d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019eau. Le temps d\u2019installer les cages en hauteur, l\u2019eau dans l\u2019appartement arrive jusqu\u2019aux genoux. Ang\u00e9lique se met en route, avec trois chiens dans un sac \u00e0 dos qu\u2019elle a ferm\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, et un quatri\u00e8me dans les bras. Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, elle a vu les fermiers des environs op\u00e9rer des sauvetages en ville avec leurs tracteurs&nbsp;: elle est persuad\u00e9e que les v\u00e9hicules sont encore dans les parages. Mais les tracteurs ont battu en retraite, l\u2019eau noyant leurs filtres \u00e0 air. Hugo jette \u00e0 sa m\u00e8re un regard paniqu\u00e9. Elle le calme&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Toi et moi, on sait nager. On va nager.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La m\u00e8re et l\u2019enfant progressent, d\u2019abord dans le sens du courant, avec jusqu\u2019au cou de l\u2019eau, de la boue et du mazout. Les marches des maisons, devenues invisibles, cognent les tibias. Les petits pav\u00e9s d\u00e9coll\u00e9s par l\u2019eau fouettent les jambes. Des bouts de bois deviennent des fl\u00e9chettes qui martyrisent le dos. Un choc violent cingle la colonne vert\u00e9brale&#8239;; Ang\u00e9lique se retourne&nbsp;: un four \u00e0 micro-ondes. <i>\u00ab&#8239;On ne va jamais y arriver&#8239;\u00bb<\/i>, hurle Hugo. <i>\u00ab&#8239;Maintenant tu la fermes et tu avances&#8239;!&#8239;\u00bb <\/i>C\u2019est sorti comme \u00e7a. L\u2019amour inconditionnel, la tendresse infinie qu\u2019Ang\u00e9lique voue \u00e0 son fils a pris pour une seconde l\u2019apparence de la brutalit\u00e9. <i>\u00ab&#8239;Si tu vois ta m\u00e8re emport\u00e9e par le courant, tu penses \u00e0 toi et tu ne te retournes pas&#8239;\u00bb<\/i>, lui enjoint-elle. Il faut bifurquer pour s\u2019extraire du pi\u00e8ge, traverser face au courant. Ang\u00e9lique et Hugo avancent en crabe, bras dessus, bras dessous. \u00c0 la moindre foul\u00e9e trop allong\u00e9e, ils sentent l\u2019eau qui chasse dans les jambes. \u00c0 pas minuscules, ils peuvent avancer sans tomber, jusqu\u2019\u00e0 gagner la terre ferme.<\/p>\n<p>Les secours ont d\u00e9ploy\u00e9 un poste avanc\u00e9. Il y a l\u00e0, sur ce morceau de bitume que le d\u00e9luge a chang\u00e9 en jet\u00e9e, une tr\u00e8s vieille femme. Quelques minutes plus t\u00f4t, elle hurlait \u00e0 sa fen\u00eatre, depuis son appartement au premier \u00e9tage, suppliait qu\u2019on vienne la tirer de l\u00e0. L\u2019eau \u00e9tait mont\u00e9e jusqu\u2019au plafond du rez-de-chauss\u00e9e et s\u2019infiltrait dans les portions sup\u00e9rieures du b\u00e2timent. Un groupe de jeunes \u00e0 la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque allaient l\u00e0 o\u00f9 les pompiers ne pouvaient aller. Ils montaient aux murs, escaladaient les poteaux. Une jeune habitante les a guid\u00e9s vers l\u2019appartement de la vieille femme en d\u00e9tresse. Plus tard, la m\u00eame habitante l\u2019a aid\u00e9e \u00e0 monter \u00e0 bord d\u2019un zodiac. L\u2019\u00e9treinte fut forte. <i>\u00ab&#8239;Merci m\u2019fi, tu m\u2019as sauv\u00e9 la vie.&#8239;\u00bb<\/i> L\u2019embarcation, avec \u00e0 son bord deux autres rescap\u00e9s et cinq pompiers gantois, a chavir\u00e9 plus loin. Les pompiers ont pu surnager, les trois personnes qu\u2019ils secouraient sont rest\u00e9es prisonni\u00e8res des flots.<\/p>\n<p>Hormis une poign\u00e9e de photos accroch\u00e9es sur la partie sup\u00e9rieure du mur, Ang\u00e9lique n\u2019a rien conserv\u00e9 de son ancien appartement. Ses deux lapins ont p\u00e9ri noy\u00e9s&#8239;; leurs cages ont \u00e9t\u00e9 submerg\u00e9es. Elle tire sur sa cigarette \u00e9lectronique. Elle \u00e9voque les \u00e9v\u00e9nements avec un \u00e9tonnant optimisme. <i>\u00ab&#8239;Par le pass\u00e9, j\u2019ai d\u00fb \u00e9chapper \u00e0 un homme qui me pers\u00e9cutait. Pour moi, c\u2019\u00e9tait mille fois plus dangereux que ce que j\u2019ai v\u00e9cu ici.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;Quand on a tout perdu, l\u2019avantage c\u2019est qu\u2019on peut aller o\u00f9 on veut&#8239;\u00bb<\/i>, dit-elle encore. Elle a parl\u00e9 \u00e0 Hugo. Repartir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger&#8239;? Quitter la vall\u00e9e&#8239;? <i>\u00ab&#8239;Tout compte fait, on va rester \u00e0 Pepinster.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>De l\u2019\u00e9cole de la Providence, ne restent que des d\u00e9combres. Elle ne sera pas reconstruite. De nouveaux b\u00e2timents seront \u00e9difi\u00e9s ailleurs. En attendant sa d\u00e9molition ou son hypoth\u00e9tique r\u00e9fection par un acheteur, elle a l\u2019apparence des vestiges que l\u2019on trouve dans les villes-martyres p\u00e9trifi\u00e9es \u00e0 jamais. Des institutrices ont tremp\u00e9 leurs mains dans la gouache et ont appos\u00e9 leur paume en violet, en vert olive, en jaune, sur les panneaux de bois qui remplacent les fen\u00eatres. Ils ont dessin\u00e9 des soleils. Des mots ont \u00e9t\u00e9 trac\u00e9s \u00e0 la peinture. \u00ab&#8239;La providence pour toujours dans nos \u2665.&#8239;\u00bb \u00ab&#8239;Ailleurs et toujours ensemble.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Dans les maisons \u00e9ventr\u00e9es, l\u2019intime est d\u00e9sormais ouvert aux grands vents. Des pans de murs ont croul\u00e9 et les salles de bains se d\u00e9voilent, les posters dans les chambres d\u2019enfants, les jouets que l\u2019on ne viendra jamais rechercher, le couvre-lit que l\u2019on avait repass\u00e9. Pomp\u00e9i-sur-Vesdre.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-4922 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/maison-eventree.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<p>Je marche en suivant au plus pr\u00e8s le cours de la Vesdre. Sur des kilom\u00e8tres, une atmosph\u00e8re d\u2019inou\u00efe d\u00e9solation. La route est quasi d\u00e9serte. Plusieurs ponts rendus instables par la catastrophe sont coup\u00e9s. On passe \u00e0 pied, pas en voiture. De nombreux villages et hameaux sont devenus des culs-de-sac. Il r\u00e8gne un silence tant\u00f4t flippant, tant\u00f4t bucolique, \u00e9trangement.<\/p>\n<p>Le hameau de Fl\u00e8re, le village de Goffontaine sont ainsi enclav\u00e9s. L\u2019acc\u00e8s en voiture depuis Pepinster impose un d\u00e9tour de vingt kilom\u00e8tres, par Olne et Soiron. L\u2019arm\u00e9e assure la distribution des repas aux sinistr\u00e9s de ces \u00eelots perdus. Mon passage co\u00efncide avec l\u2019horaire du camion militaire. L\u2019habitude semble rod\u00e9e&nbsp;: devant chaque groupe de maisons, le v\u00e9hicule marque un arr\u00eat, klaxonne trois coups, les habitants sortent et viennent chercher leurs plats pr\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n<p>Les volontaires ont accompli un travail h\u00e9ro\u00efque pour nettoyer les berges. Alors parfois, au d\u00e9tour d\u2019un m\u00e9andre, la Vesdre retrouve son aspect sauvage, et dans la douceur de la fin d\u2019apr\u00e8s-midi, la vall\u00e9e, par ici tr\u00e8s encaiss\u00e9e, sait se montrer enchanteresse.<\/p>\n<p>Le tableau ne dure en g\u00e9n\u00e9ral pas. Les rubans de t\u00f4les, de plastiques, de mati\u00e8res grasses, de poup\u00e9es Barbie et de p\u00e9daliers Shimano d\u00e9membr\u00e9s colonisent le bord de la route. Je r\u00e9alise que depuis mon d\u00e9part d\u2019Eupen mercredi matin, je n\u2019ai que par brefs interludes quitt\u00e9 ce couloir maudit. Des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres de d\u00e9vastation.<\/p>\n<p>On croirait que le cataclysme s\u2019est abattu voici trois jours. Mais non, \u00e7a fait d\u00e9j\u00e0 plus de deux mois.<\/p>\n<p>Comme l\u2019apr\u00e8s-midi est avanc\u00e9e et que je suis loin encore de ma destination, je me d\u00e9cide \u00e0 faire du stop. La premi\u00e8re voiture m\u2019ignore, la deuxi\u00e8me est la bonne. Le sympathique conducteur me d\u00e9pose \u00e0 la gare de Nessonvaux. Je prends le train, descends deux arr\u00eats plus loin, \u00e0 Trooz.<\/p>\n<p>La catastrophe a d\u00e9membr\u00e9 toutes les conduites de gaz entre Trooz et Ch\u00ean\u00e9e. La remise en service attendra novembre, peut-\u00eatre d\u00e9cembre. Pendant des semaines encore, les radiateurs resteront \u00e9teints&#8239;; des robinets, ne coulera que de l\u2019eau froide. <i>\u00ab&#8239;Normalement d\u00e8s septembre, on rallume la chaudi\u00e8re, comme il fait cru et qu\u2019on est entour\u00e9 de la for\u00eat en surplomb&#8239;\u00bb<\/i>, me dit \u00c9lodie Joblin. Elle est enseignante \u00e0 Li\u00e8ge. Avec les ponts coup\u00e9s, les portions de route r\u00e9duites \u00e0 une bande, les engins en action un peu partout, les trajets depuis Trooz n\u2019en finissent plus.<\/p>\n<p>Luc, son mari, et Flore, leur fille de sept ans, rentrent un peu plus tard. Il y a aussi Edmond, le chien, T\u00e9l\u00e9maque, le chat, et George Michael, le poisson. Un deuxi\u00e8me chat animait la maisonn\u00e9e de ses sautillements. Il est mort noy\u00e9.<\/p>\n<p>La famille \u00e9tait en vacances quand les maisons de la Grand-Rue ont \u00e9t\u00e9 prises en \u00e9tau entre la Vesdre qui coule \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des jardins et la nationale transform\u00e9e en torrent. La terrasse s\u2019est \u00e9croul\u00e9e. Les flots ont retourn\u00e9 la chaudi\u00e8re, r\u00e9pandant partout une irrespirable odeur de mazout. Des jeux de Flore, il n\u2019est rien rest\u00e9. Le spectacle en direct leur fut \u00e9pargn\u00e9. Luc est revenu le premier, le samedi \u00e0 l\u2019aube. <i>\u00ab&#8239;Des bagnoles, des poids lourds renvers\u00e9s, des troncs d\u2019arbre qui avaient d\u00e9fonc\u00e9 des portes, une odeur de barbaque qui allait et venait par bourrasques. Vraiment trash.&#8239;\u00bb <\/i>Puis est venue la nuit, les coups de feu qui claquaient deux rues plus loin&#8239;; des habitants prot\u00e9geaient leurs biens contre les pillards.<\/p>\n<p>Lulu et Lolo \u2014&nbsp;les sobriquets qui ont cours sous leur toit \u2014&nbsp;sortent les bi\u00e8res du frigo. <i>\u00ab&#8239;On est tellement cons qu\u2019on trinque chaque fois \u00e0 la Vesdre.&#8239;\u00bb<\/i> \u00c0 la Vesdre alors.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4923\" aria-describedby=\"caption-attachment-4923\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4923 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/pepinster-walrand.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4923\" class=\"wp-caption-text\">Pepinster, quartier du pont Walrand<\/figcaption><\/figure>\n<p>C\u2019est une vaste maison vieille de plus d\u2019un si\u00e8cle. \u00c7a avait fait trois ans en juillet qu\u2019ils l\u2019occupaient. Une <i>\u00ab&#8239;vieille baraque&#8239;\u00bb<\/i>, pour laquelle ils s\u2019\u00e9taient sentis appel\u00e9s. Elle \u00e9tait pratique telle quelle, \u00e7a leur avait bien plu, \u00e9tant l\u2019un comme l\u2019autre r\u00e9fractaires aux travaux, pas bricoleurs pour un sou. Ils venaient de finir les peintures. Il y avait des carreaux en ciment, des portes en bois peint, un plancher comme on n\u2019en fait plus. Le menuisier est venu il y a deux semaines. <i>\u00ab&#8239;On va le poncer, on va le sauver, votre plancher&#8239;\u00bb<\/i>, a-t-il promis.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;C\u2019est une super belle vall\u00e9e, mais je crains que \u00e7a ne devienne <\/i>Walking Dead<i>. Beaucoup veulent se tailler d\u2019ici. Les locataires ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 se barrer. Nous, les propri\u00e9taires, on est pieds et poings li\u00e9s.&#8239;\u00bb<\/i> La catastrophe est aussi \u00e9cologique. Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, en marchant, j\u2019ai aper\u00e7u deux h\u00e9rons du c\u00f4t\u00e9 de Goffontaine. Les oies sauvages reviennent peu \u00e0 peu. C\u2019est bien l\u00e9ger en regard de la vie qui abondait. <i>\u00ab&#8239;Tous les matins, on \u00e9tait r\u00e9veill\u00e9 par l\u2019orchestre des oiseaux, et \u00e7a fait deux mois que c\u2019est silence absolu. C\u2019est abrupt.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;Notre maison pr\u00e9c\u00e9dente, dans le centre de Li\u00e8ge, on l\u2019a quitt\u00e9e parce qu\u2019on avait \u00e9t\u00e9 home-jack\u00e9s. On est des gens chanceux, en g\u00e9n\u00e9ral.&#8239;\u00bb<\/i> Lulu se marre. Sa vitalit\u00e9, son optimisme imprenables sont des atouts ma\u00eetres dans son m\u00e9tier d\u2019infirmier. Jamais un moment d\u2019abattement ni de col\u00e8re. <i>\u00ab&#8239;Je ne vais pas dire que c\u2019est un don, plut\u00f4t une facult\u00e9. Je suis n\u00e9 comme \u00e7a.&#8239;\u00bb<\/i> Lolo confesse des hauts et des bas. Elle a du mal \u00e0 admettre l\u2019an\u00e9antissement du jardin. C\u2019\u00e9tait son refuge. <i>\u00ab&#8239;C\u2019est beaucoup de patience, un jardin. Il commen\u00e7ait \u00e0 devenir un peu mignon.&#8239;\u00bb<\/i> Elle se dit qu\u2019avec les deux confinements, elle aura au moins profit\u00e9 de sa maison quand elle \u00e9tait belle. Elle a ador\u00e9 t\u00e9l\u00e9travailler, s\u2019asseoir au bureau de son papy, enseignant lui aussi. Il avait l\u00e9gu\u00e9 le meuble \u00e0 la seule de ses six petits-enfants qui avait suivi sa voie. <i>\u00ab&#8239;On a essay\u00e9 de le s\u00e9cher, mais il \u00e9tait tout pourri, blind\u00e9 de champignons. J\u2019ai d\u00fb le p\u00e9ter \u00e0 la massue et le mettre sur le trottoir.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La donne climatique de plus en plus alarmante avait convaincu Lulu et Lolo de modifier leurs habitudes. Ils privil\u00e9giaient les commerces de proximit\u00e9 sur la Grand-Rue, o\u00f9 ils se rendaient \u00e0 pied. Ils fr\u00e9quentaient une \u00e9picerie en vrac, achetaient du savon solide, n\u2019utilisaient que des produits d\u2019entretien \u00e9cologiques, privil\u00e9giaient pour leur fille les jeux de seconde main. Leurs efforts leur paraissent r\u00e9duits \u00e0 rien. <i>\u00ab&#8239;Tout \u00e7a te ferait devenir punk \u00e0 chiens.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Ils continueront d\u2019aimer la Vesdre, promettent-ils, car la vie au fil de la rivi\u00e8re ressemble \u00e0 la chanson de Nino Ferrer. Le temps dure longtemps. Lulu \u00e9voque une langueur \u00e0 nulle autre pareille. <i>\u00ab&#8239;C\u2019est un endroit ici qui m\u2019a r\u00e9par\u00e9e, de plein de choses. Cette vall\u00e9e \u00e9tait super bienveillante. Et maintenant, c\u2019est \u00e0 nous de la r\u00e9parer. On lui doit bien \u00e7a.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Flore me montre ses dessins. Je veux aider \u00e0 d\u00e9barrasser la table. Luc et \u00c9lodie coupent court&nbsp;:<i> \u00ab&#8239;Surtout pas&#8239;! On vous l\u2019interdit. Allez, on va dormir.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>C\u2019est un plat de spaghettis carbonara que je n\u2019oublierai pas.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4924\" aria-describedby=\"caption-attachment-4924\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4924 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/trooz.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4924\" class=\"wp-caption-text\">\u00c9lodie, Luc et Flore \u00e0 Trooz.<\/figcaption><\/figure>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><b>Samedi 18 septembre, de Trooz \u00e0 Ch\u00ean\u00e9e<\/b><\/h6>\n<p>Luc me renseigne un chemin qui longe la Vesdre sur sa rive gauche. Avec sa fille, il m\u2019accompagne sur les premiers hectom\u00e8tres.<\/p>\n<p>Je marche \u00e0 travers les taillis, sur une \u00e9troite bande de terre entre la rivi\u00e8re et le chemin de fer. Le chemin terreux d\u00e9bouche sur un bout d\u2019asphalte. Me voici \u00e0 La\u00a0Brouck. La catastrophe a laiss\u00e9 ici une impression de carnage. Je foule des gravats, d\u00e9passe des maisons \u00e9tan\u00e7onn\u00e9es. Le long de rues qui quadrillent le quartier, les maisons mitoyennes portent presque toutes la m\u00eame adresse&nbsp;: La Brouck-Cit\u00e9, du num\u00e9ro 1 au 198. Celle de Wanda Lelinski se trouve au fond d\u2019un cul-de-sac. R\u00e9cemment retrait\u00e9e, elle travaillait comme secr\u00e9taire de direction \u00e0 la Snel, l\u2019imprimerie li\u00e9geoise o\u00f9 <i>Wilfried<\/i> sort de presse chaque trimestre. Depuis la catastrophe, elle est h\u00e9berg\u00e9e chez sa s\u0153ur \u00e0 Crisn\u00e9e. Par chance, elles s\u2019entendent bien. C\u2019est comme des vacances, dit-elle. Presque chaque jour, elle retourne \u00e0 La\u00a0Brouck pour les travaux.<\/p>\n<p>Elle a pass\u00e9 son enfance dans cette maison m\u00eame. Les logements, \u00e0 l\u2019origine, appartenaient \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9tallurgique de Prayon. Les parents de Wanda \u00e9taient venus de Pologne. Ils avaient trouv\u00e9 dans la vall\u00e9e de la Vesdre un endroit o\u00f9 travailler et vivre mieux. Les maisons de la cit\u00e9 avaient \u00e9t\u00e9 b\u00e2ties \u00e0 l\u2019identique&nbsp;: un rez-de-chauss\u00e9e de quatre m\u00e8tres sur quatre, une petite cuisine \u00e0 l\u2019avant, deux chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, un \u00e9troit grenier.<\/p>\n<p>C\u2019est une douleur de revenir sur les \u00e9v\u00e9nements. Wanda bute au moment d\u2019exhumer les souvenirs. <i>\u00ab&#8239;L\u2019apocalypse\u2026 L\u2019apocalypse\u2026&#8239;\u00bb<\/i> Cela avait commenc\u00e9 le mercredi apr\u00e8s-midi. Les habitants de la rue s\u2019\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s aux \u00e9tages, dans les chambres. <i>\u00ab&#8239;J\u2019ai quand m\u00eame eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit de prendre mon pain, de l\u2019eau, mon sac.&#8239;\u00bb<\/i> De jeunes gars passaient d\u2019un toit \u00e0 l\u2019autre. Ils ravitaillaient les personnes qui n\u2019avaient pas pu emmener de nourriture. Wanda s\u2019\u00e9tait couch\u00e9e toute habill\u00e9e. Elle imaginait imminente l\u2019arriv\u00e9e des secours, s\u2019attendait \u00e0 une \u00e9vacuation en h\u00e9licopt\u00e8re. <i>\u00ab&#8239;D\u2019ailleurs, je stressais \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre h\u00e9litreuill\u00e9e.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Des rivi\u00e8res parall\u00e8les s\u2019\u00e9taient form\u00e9es, grossissant \u00e0 vue d\u2019\u0153il. La Vesdre, bien s\u00fbr, mais aussi la Nationale 61, l\u2019all\u00e9e qui borde les garages, la rue Cit\u00e9 devant la maison de Wanda, et le chemin de La\u00a0Brouck-Campagne, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du talus du chemin de fer. Cinq torrents qui s\u2019engouffraient dans les maisons et dont les remous impensables avaient fini par fusionner. Depuis sa fen\u00eatre, Wanda a vu fuser trois caissons en plastique noir. <i>\u00ab&#8239;V\u00e9ritablement des obus.&#8239;\u00bb<\/i> Ils ont fini leur course quinze m\u00e8tres plus loin, dans un bosquet. Apr\u00e8s la d\u00e9crue, le dimanche, quand le soleil a chauff\u00e9, les caissons suintaient. Une des ni\u00e8ces de Wanda a appel\u00e9 les pompiers. On craignait des produits chimiques. C\u2019\u00e9tait du beurre. Les \u00e9normes cageots, d\u2019une tonne chacun, venaient des usines Corman, trente-quatre kilom\u00e8tres en amont.<\/p>\n<p>L\u2019eau \u00e9tait sur le point d\u2019atteindre le plafond de la salle \u00e0 manger. <i>\u00ab&#8239;Il restait trois marches avant qu\u2019elle n\u2019envahisse l\u2019\u00e9tage. L\u00e0, j\u2019ai paniqu\u00e9.&#8239;\u00bb<\/i> Dans la nuit noire, Wanda entendait les objets s\u2019entrechoquer, comme dans la cale d\u2019un navire en perdition.<\/p>\n<p>La d\u00e9route est totale. <i>\u00ab&#8239;Le peu de choses que j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, j\u2019ai d\u00fb les jeter, car l\u2019odeur \u00e9tait \u00e9pouvantable.&#8239;\u00bb<\/i> Elle a perdu la biblioth\u00e8que qu\u2019elle ch\u00e9rissait, remplie de beaux-livres imprim\u00e9s \u00e0 la Snel. <i>\u00ab&#8239;Quand la reliure pr\u00e9sentait un petit d\u00e9faut, on pouvait les prendre.&#8239;\u00bb <\/i>La Volkswagen Polo, quatorze ans, 220\u00a0000 kilom\u00e8tres au compteur, ne repartira plus sur les routes de la vall\u00e9e. L\u2019assurance en a donn\u00e9 2\u00a0300 euros.<\/p>\n<p>Dans l\u2019enfance de Wanda, dix-sept nationalit\u00e9s se c\u00f4toyaient \u00e0 La\u00a0Brouck. C\u2019\u00e9taient des d\u00e9cennies de progr\u00e8s, d\u2019esp\u00e9rance. <i>\u00ab&#8239;Si vous n\u2019\u00e9tudiez pas, vous irez travailler \u00e0 la Capsulerie&#8239;\u00bb<\/i>, avertissait la m\u00e8re. Les ouvriers y sentaient la peinture, une odeur r\u00e9pulsive. L\u2019\u00e9poque avait aussi ses travers. Wanda se souvient d\u2019une fille \u00e0 l\u2019\u00e9cole qui avait refus\u00e9 de serrer la main \u00e0 <i>\u00ab&#8239;une sale Polonaise&#8239;\u00bb<\/i>. Sur le coup, le sens de l\u2019affront lui avait \u00e9chapp\u00e9&nbsp;: sa m\u00e8re, justement, \u00e9tait une maniaque de la propret\u00e9. <i>\u00ab&#8239;Vous savez, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, cette femme-l\u00e0, je ne l\u2019aime pas.&#8239;\u00bb <\/i>Les bons souvenirs dominent, malgr\u00e9 tout.<i> \u00ab&#8239;Il y avait une atmosph\u00e8re de solidarit\u00e9 dans toute la cit\u00e9. Un peu comme maintenant, en fait.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tymologie ne laisse aucun doute sur l\u2019ancienne nature mar\u00e9cageuse des lieux. Il y a toujours eu des inondations \u00e0 La\u00a0Brouck, mais <i>\u00ab&#8239;pas comme \u00e7a&#8239;\u00bb<\/i>. Dans l\u2019enfance de Wanda, quand il pleuvait fort, il arrivait que l\u2019eau monte par infiltration. D\u2019ailleurs, on avait sur\u00e9lev\u00e9 les chaudi\u00e8res, les s\u00e9choirs, la machine \u00e0 laver sur des blocs de quatre-vingt centim\u00e8tres. En 1998, l\u2019eau avait affleur\u00e9 les trottoirs. Les agents de la protection civile \u00e9taient venus pour aider \u00e0 barricader les int\u00e9rieurs avec des sacs de sable.<i> \u00ab&#8239;Cette fois-ci, personne n\u2019est venu. On n\u2019a m\u00eame pas eu quelqu\u2019un avec un porte-voix pour nous rassurer ou nous donner des informations.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>L\u2019aide a \u00e9t\u00e9 exceptionnelle. <i>\u00ab&#8239;Franchement, on a eu plus d\u2019aide des n\u00e9erlandophones que des francophones. Des gens de Mons sont venus, mais la majorit\u00e9 \u00e9taient d\u2019Anvers, de Malines, m\u00eame d\u2019Ostende.&#8239;\u00bb<\/i> Au centre de la cit\u00e9, une banderole a \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9e&nbsp;: \u00ab&#8239;merci aux b\u00e9n\u00e9voles&#8239;\u00bb. Le collectif de La\u00a0Brouck a \u00e9crit au bourgmestre en demandant qu\u2019une deuxi\u00e8me soit ajout\u00e9e, en n\u00e9erlandais.<\/p>\n<p>L\u2019entraide n\u2019efface pas le sentiment d\u2019\u00eatre comme \u00e9gar\u00e9e dans sa propre vie. <i>\u00ab&#8239;Je n\u2019imaginais pas qu\u2019un jour, je devrais encore rechercher des carrelages, g\u00e9rer de gros travaux.&#8239;\u00bb <\/i>Elle a envisag\u00e9 un temps de revendre la maison. S\u2019est ravis\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;Si on la remet en \u00e9tat, je crois que j\u2019aimerais quand m\u00eame continuer \u00e0 vivre ici.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La s\u0153ur de Wanda me d\u00e9pose en voiture \u00e0 Vaux-sous-Ch\u00e8vremont, cinq kilom\u00e8tres en aval de La Brouck. Paul Delforge habite une maison patricienne aux persiennes blanches. Historien attach\u00e9 \u00e0 l\u2019institut Destr\u00e9e, il a produit au mois d\u2019ao\u00fbt une \u00e9tude captivante sur les inondations ravageuses qui se sont succ\u00e9d\u00e9 au cours des si\u00e8cles dans la vall\u00e9e de la Vesdre. Ce samedi matin, je l\u2019ai appel\u00e9 \u00e0 tout hasard, lui expliquant que mon itin\u00e9raire me conduirait dans la journ\u00e9e par Vaux-sous-Ch\u00e8vremont.<\/p>\n<p>Paul Delforge m\u2019attendait. Son \u00e9pouse, historienne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge, m\u2019offre un Crodino pour l\u2019ap\u00e9ritif, me sert au jardin un savoureux spaghetti carbonara \u2014&nbsp;le deuxi\u00e8me en deux repas. Situ\u00e9e sur les hauteurs, \u00e0 bonne distance de la rivi\u00e8re, leur maison n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par la catastrophe. Un ruisseau coule au bout de la rue. Un filet d\u2019eau si menu qu\u2019en temps normal on ne le remarque m\u00eame pas. <i>\u00ab&#8239;Le 14\u00a0juillet, il faisait 1\u00a0m\u00e8tre 50 de large, 1\u00a0m\u00e8tre de haut.&#8239;\u00bb<\/i> Paul Delforge rappelle un \u00e9l\u00e9ment souvent n\u00e9glig\u00e9 dans les analyses&nbsp;: le caract\u00e8re imperm\u00e9able des terres de la r\u00e9gion. L\u2019eau ne rentre pas, elle ruisselle.<\/p>\n<p>Paul Delforge nourrit pour la Vesdre, l\u2019eau, la nature et le g\u00e9nie humain une passion qui remonte \u00e0 l\u2019enfance. Son grand-p\u00e8re l\u2019emmenait en vadrouille, il garait la 2CV au-del\u00e0 du barrage d\u2019Eupen et les deux complices allaient se perdre une journ\u00e9e dans les Hautes-Fagnes. L\u2019historien a consacr\u00e9 son m\u00e9moire de licence \u00e0 la distribution d\u2019eau \u00e0 Verviers au XIXe\u00a0si\u00e8cle, un travail d\u2019\u00e9tudiant o\u00f9 tous les jalons d\u2019une r\u00e9flexion tr\u00e8s actuelle \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9s. L\u2019essor de Verviers a structur\u00e9 la vall\u00e9e en amont et en aval. <i>\u00ab&#8239;C\u2019est un peu \u00e9nigmatique. Pourquoi dans ce trou perdu y a-t-il une prosp\u00e9rit\u00e9 et un tel d\u00e9veloppement industriel&#8239;? Vous \u00eates dans une impasse, loin de tout acc\u00e8s \u00e0 la mer, tr\u00e8s excentr\u00e9 par rapport \u00e0 Li\u00e8ge et \u00e0 Aix-la-Chapelle. Verviers, c\u2019est un trou, et ce trou, il fait commerce avec le monde entier.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Verviers mit d\u2019ailleurs du temps \u00e0 d\u00e9coller. Les produits des ateliers textiles d\u2019Eupen \u00e9taient de meilleure facture. Plus proche de la source, l\u2019eau y \u00e9tait d\u2019une puret\u00e9 extraordinaire, l\u2019id\u00e9al pour les op\u00e9rations de teinture. La proximit\u00e9 de la source se r\u00e9v\u00e9la en revanche un d\u00e9savantage pour la foulerie. Le nettoyage de la laine, la production de fil exigeaient du d\u00e9bit, et aussi de l\u2019espace pour exploiter la force hydraulique de la Vesdre via un r\u00e9seau de d\u00e9rivations. <i>\u00ab&#8239;Pourquoi Verviers&#8239;? Parce que c\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 la vall\u00e9e est la plus large. Avant, c\u2019est streu. Apr\u00e8s, c\u2019est \u00e9troit aussi.&#8239;\u00bb<\/i> Je repense aux paysages travers\u00e9s les jours pr\u00e9c\u00e9dents. Le caract\u00e8re encaiss\u00e9 de la vall\u00e9e de la Vesdre est en de nombreux endroits frappant. Les pluies extr\u00eames de la mi-juillet, sous l\u2019effet du ruissellement, l\u2019ont chang\u00e9e en fleuve torrentiel. Les pentes abruptes ont aussi rendu inaccessible la nationale qui court le long de la Vesdre, et les villages qui s\u2019y agglutinent&nbsp;: la vall\u00e9e s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e en un pi\u00e8ge pour ses habitants.<\/p>\n<p>En deux si\u00e8cles et demi, l\u2019\u00e9quivalent de dix g\u00e9n\u00e9rations, Paul Delforge a recens\u00e9 quarante grosses inondations dans la vall\u00e9e de la Vesdre. <i>\u00ab&#8239;Apr\u00e8s les crues pr\u00e9c\u00e9dentes, on a pans\u00e9 les plaies, on a oubli\u00e9. Mais les gens sont toujours l\u00e0, ils ne sont pas all\u00e9s habiter ailleurs. Ils n\u2019ont pas n\u00e9cessairement eu le choix.&#8239;\u00bb<\/i> La magnitude de la catastrophe survenue \u00e0 la mi-juillet ne la rend-elle pas in\u00e9dite&#8239;? L\u2019historien fait la moue. <i>\u00ab&#8239;Quand on lit les articles, les t\u00e9moignages de l\u2019\u00e9poque, ils ont l\u2019air de dire que ce qu\u2019on a appel\u00e9 un tsunami, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 comme \u00e7a avant. La diff\u00e9rence, c\u2019est la propri\u00e9t\u00e9. Quand l\u2019eau rentrait il y a soixante ans, on n\u2019avait pas \u00e0 remplacer un lave-vaisselle, une t\u00e9l\u00e9vision. Le rapport aux choses a chang\u00e9. La rivi\u00e8re n\u2019a pas charri\u00e9 que des bois morts. Elle a aussi transport\u00e9 de multiples objets devenus des projectiles. Ce sont eux qui sont venus pilonner les maisons \u00e0 Ch\u00ean\u00e9e pour les faire tomber dans la Vesdre. Il y a un si\u00e8cle, la violence de ce qui frappait les berges n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame. Je le dis sans \u00eatre ing\u00e9nieur, donc prudence&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Accoutum\u00e9 \u00e0 observer l\u2019aventure humaine dans sa respiration longue, Paul Delforge se garde bien de cl\u00f4turer le bilan. <i>\u00ab&#8239;On parle des morts par noyade, mais il y a aussi ceux qui ont d\u00e9cid\u00e9 que cette situation \u00e9tait insupportable. Il faudra un jour qu\u2019on se penche sur les chiffres des suicides dans la vall\u00e9e depuis le mois de juillet.&#8239;\u00bb<\/i> Apr\u00e8s un traumatisme, un attentat ou un accident, les \u00eatres en qu\u00eate de r\u00e9paration ont souvent pour premier mouvement de se replier chez eux. Que faire quand on n\u2019a plus de chez-soi&#8239;?<\/p>\n<p>L\u2019historien invite encore \u00e0 de la retenue dans les analyses qui pointent le fiasco des autorit\u00e9s dans la gestion de la catastrophe. <i>\u00ab&#8239;La r\u00e9ponse n\u2019\u00e9tait pas programm\u00e9e, et on peut le comprendre. Il n\u2019y a pas des process qui disent&nbsp;: ah, il y a deux m\u00e8tres d\u2019eau dans les maisons sur septembre kilom\u00e8tres, on sait ce qu\u2019il faut faire.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Je rejoins \u00e0 pied le bord de la rivi\u00e8re. M\u00eames sc\u00e8nes de d\u00e9vastation que celles vues en amont les jours pr\u00e9c\u00e9dents. On ne s\u2019habitue pas. Les supermarch\u00e9s Smatch et Delhaize restent ferm\u00e9s. La pharmacie a rouvert dans un container. Quels habitants de Tournai, de Namur, de Li\u00e8ge m\u00eame, savent ce qu\u2019est la vie de leurs concitoyens en ce 18\u00a0septembre&#8239;? Les rez-de-chauss\u00e9e sont condamn\u00e9s dans des quartiers entiers. On ne vit plus qu\u2019aux \u00e9tages. On qu\u00e9mande sa pitance dans une tente de la Croix-Rouge ou au passage du v\u00e9hicule militaire. On se douche au hall communal ou dans des baraques sanitaires. On porte sans arr\u00eat les m\u00eames grosses godasses, en alternance avec une paire de baskets re\u00e7ues en don. La dignit\u00e9 en prend un coup.<\/p>\n<p>Une catastrophe est un dr\u00f4le de laboratoire. Elle r\u00e9v\u00e8le le meilleur de l\u2019\u00eatre humain. Elle lib\u00e8re aussi des pulsions d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Le 17\u00a0juillet, des rumeurs circul\u00e8rent, r\u00e9pandues par on ne sait qui, faisant \u00e9tat d\u2019\u00e9pid\u00e9mies de peste et de chol\u00e9ra. Trois jours plus t\u00f4t, des bandits volaient les plaques min\u00e9ralogiques des voitures sous eau. Le m\u00eame jour, un voyou braquait \u00e0 la nage la caisse d\u2019un supermarch\u00e9 inond\u00e9.<\/p>\n<p>La Croix-Rouge et les militaires ont install\u00e9 leurs tentes rue de la Coop\u00e9ration, la bien-nomm\u00e9e. Robert Grabczan, un ing\u00e9nieur architecte qui conna\u00eet bien Vaux-sous-Ch\u00e8vremont, a propos\u00e9 de m\u2019accompagner sur une partie du parcours. Il est doctorant \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Louvain, adepte de la m\u00e9thode \u00ab&#8239;socio-spatiale&#8239;\u00bb. Il d\u00e9ploie des cartes, me montre l\u2019ancien dessin de la plaine alluviale, les chemins de halage&#8230; Au mois de mai, il avait sillonn\u00e9 Vaux en long et en large avec des groupes de seniors. Que sont devenues toutes ces personnes depuis les \u00e9v\u00e9nements&#8239;?<\/p>\n<p>On lie conversation avec un couple qui approche les quatre-vingts ans. Rosine Delrez \u00e9tait cuisini\u00e8re \u00e0 l\u2019ath\u00e9n\u00e9e de Ch\u00ean\u00e9e, Marcel Dubourg travaillait \u00e0 la laiterie Stabilac. Dans la maison, Marcel avait tout refait lui-m\u00eame, jusqu\u2019au plafonnage. <i>\u00ab&#8239;On avait tout pour avoir bien bon. Il n\u2019y avait plus rien \u00e0 faire, sauf profiter.&#8239;\u00bb<\/i> Le domicile donne sur une courette. Ils en avaient fait un espace croquignolet. Les fleurs coloraient la pierre de pays. <i>\u00ab&#8239;On dirait la Provence&#8239;\u00bb<\/i>, s\u2019\u00e9merveillaient les promeneurs le dimanche.<\/p>\n<p>L\u2019eau, ici, a atteint jusqu\u2019\u00e0 deux m\u00e8tres cinquante en fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>Marcel suit sur la cha\u00eene Vedia les travaux de la commission d\u2019enqu\u00eate parlementaire sur les inondations. <i>\u00ab&#8239;Ce n\u2019est plus de la col\u00e8re, mais de la haine que je ressens. Ce sont des bandits qui nous ont noy\u00e9s&#8239;! Des ing\u00e9nieurs qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole le samedi apr\u00e8s-midi&#8239;!&#8239;\u00bb <\/i>Les s\u00e9ances de la commission doivent se poursuivre plusieurs semaines encore. Elles ont d\u00e9j\u00e0 mis au jours des \u00e9l\u00e9ments \u00e9difiants. <i>\u00ab&#8239;Toutes les six heures depuis le 10\u00a0juillet, l\u2019Union europ\u00e9enne envoie une alerte. Et on stipule o\u00f9 \u00e7a va tomber. Sur la carte, on voit Jalhay. Et personne ne bouge&#8239;! \u00c0 la commune, ils ont fait ce qu\u2019ils ont pu, mais \u00e0 la limite, ils n\u2019en savaient pas plus que nous.&#8239;\u00bb <\/i>Au matin du 14, le bourgmestre Daniel Bacquelaine \u00e9tait pass\u00e9 dans la rue. La mine soucieuse. <i>\u00ab&#8239;Marcel, j\u2019ai peur. Je crains une catastrophe&#8239;\u00bb<\/i>, s\u2019\u00e9tait-il \u00e9panch\u00e9.<\/p>\n<p>Ce mercredi-l\u00e0, Rosine et Marcel avaient invit\u00e9 leurs arri\u00e8re-petits-enfants \u00e0 la maison. <i>\u00ab&#8239;La premi\u00e8re fois qu\u2019on faisait une pot\u00e9e aux carottes depuis le covid. Parce que nous, on respectait les r\u00e8gles. On a juste eu le temps de faire la vaisselle, et c\u2019\u00e9tait fini&#8239;!&#8239;\u00bb <\/i>La mont\u00e9e des eaux ne laissait qu\u2019une seule option&nbsp;: fuir. Mais les courants d\u00e9cha\u00een\u00e9s qui les assaillaient \u00e9taient trop violents pour que Rosine et Marcel les traversent seuls. Par chance, des policiers ont pu les extraire du bourbier.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4925\" aria-describedby=\"caption-attachment-4925\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4925 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel-300x200.jpg 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel-768x512.jpg 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/chez-marcel.jpg 1900w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4925\" class=\"wp-caption-text\">Chez Marcel et Rosine, \u00e0 Vaux-sous-Ch\u00e8vremont, la ligne de mont\u00e9e des eaux traverse le miroir.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Apr\u00e8s la d\u00e9crue, une semaine a pass\u00e9 avant que Rosine et Marcel n\u2019osent retraverser la Vesdre. L\u2019\u00e9tat de ce qui fut leur maison \u00e9tait indicible. Ils n\u2019ont rien pu sauver, <i>\u00ab&#8239;m\u00eame pas un fourchette&#8239;\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 rue, un rosier survivant a repris vigueur. Il donne de belles roses d\u2019un rose bonbon. Je repense \u00e0 un autre rosier, vu dans le jardin de Rosy Laffineur \u00e0 Eupen au deuxi\u00e8me jour de mon itin\u00e9raire, qui lui aussi avait refleuri comme jamais.<\/p>\n<p>Par le biais du CPAS, Rosine et Marcel ont trouv\u00e9 un meubl\u00e9 \u00e0 Herve. Ils ont sign\u00e9 un bail d\u2019un an. L\u2019assurance paye les six premiers mois de loyer. Leur quartier \u00e0 Vaux a pris la m\u00eame allure fantomatique que ce que j\u2019ai vu \u00e0 Trooz, \u00e0 Pepinster, \u00e0 Pr\u00e9s-Javais, \u00e0 Dolhain. Les rares habitants qui s\u2019y accrochent tombent malades les uns apr\u00e8s les autres.<\/p>\n<p>La nuit, des fois, Marcel entend l\u2019eau. <i>\u00ab&#8239;Qu\u2019est-ce que tu voudrais que je fasse \u00e0 mon \u00e2ge, 79\u00a0ans et demi&#8239;? Quand t\u2019as 40, 50\u00a0ans, t\u2019as des copains, qui ont d\u2019autres copains. Moi, mes copains, ou ils sont comme moi, ou ils ne sont plus l\u00e0. Je n\u2019ai m\u00eame plus la force de demander de l\u2019aide.&#8239;\u00bb <\/i>Sa fille habite la maison d\u2019en face. Apr\u00e8s la catastrophe, elle a achet\u00e9 une caravane qu\u2019elle a gar\u00e9e dans la rue&#8239;; elle y vit avec son mari \u00e9lectricien en attendant mieux.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pouse du fr\u00e8re de Rosine est l\u2019une des quarante et une victimes de la catastrophe. Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de son mari, il y a quelques ann\u00e9es, elle avait refait sa vie avec un homme en chaise roulante. Le couple habitait dans un bungalow, juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rivi\u00e8re. Les pompiers, sans \u00e9quipement ad\u00e9quat, n\u2019ont pu acc\u00e9der jusqu\u2019\u00e0 eux. Leurs corps ont \u00e9t\u00e9 engloutis. On n\u2019ose imaginer ce que furent les derni\u00e8res minutes d\u2019\u00e9pouvante. <i>\u00ab&#8239;Deux semaines avant, j\u2019avais perdu mon fr\u00e8re. On n\u2019a m\u00eame pas eu le temps de faire le deuil qu\u2019on ramasse le coup de bois.&#8239;\u00bb<\/i> La voix cale. Marcel ravale son chagrin.<\/p>\n<p>J\u2019ai beaucoup entendu, ces jours-ci, de critiques virulentes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des autorit\u00e9s de tout ordre. Deux cat\u00e9gories d\u2019acteurs semblent jouir d\u2019une estime unanime&nbsp;: les b\u00e9n\u00e9voles flamands et l\u2019arm\u00e9e. <i>\u00ab&#8239;Sans eux, on ne serait peut-\u00eatre plus l\u00e0. Car quand on est revenus et qu\u2019on a vu\u2026 Ce n\u2019est pas difficile, quand je suis rentr\u00e9 par la courette \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, j\u2019ai recul\u00e9 de trois m\u00e8tres. D\u2019ailleurs, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 tout seul, je ne serais plus ici. Je continue pour ma femme et mes deux filles. Je vais me battre comme je peux.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Encore sonn\u00e9s par ce que nous venons d\u2019entendre, nous poursuivons notre chemin. Robert m\u2019emm\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 la plus vieille maison de Vaux. Son linteau porte en lettres rainur\u00e9es d\u2019or la date de sa fondation, 1615. Trois marches en pierre m\u00e8nent \u00e0 la porte, pour une hauteur d\u2019entr\u00e9e de 50\u00a0centim\u00e8tres. <i>\u00ab&#8239;Les anciens ne faisaient pas les choses au hasard. Cette hauteur t\u00e9moigne d\u2019une habitude des inondations, mais peut-\u00eatre pas de l\u2019ordre de ce qu\u2019on a connu \u00e0 la mi-juillet.&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Je parcours seul les derniers kilom\u00e8tres, sur la rive droite, en direction du Ch\u00ean\u00e9e, aux portes de Li\u00e8ge. Le pont du Lhonneux est l\u2019avant-dernier sur la Vesdre avant que la rivi\u00e8re ne se dissolve dans plus grande qu\u2019elle. La catastrophe a manqu\u00e9 de le condamner. Une armature travaille \u00e0 sa stabilisation.<\/p>\n<p>Des jours apr\u00e8s que l\u2019eau s\u2019est retir\u00e9e, les rues de Ch\u00ean\u00e9e \u00e9taient grasses encore. L\u2019irisation des hydrocarbures colorait la chauss\u00e9e.<\/p>\n<p>Les \u00e9coles du quartier ont toutes \u00e9t\u00e9 inond\u00e9es. Les enfants suivent \u00e0 pr\u00e9sent les cours dans des containers, m\u00eame si on dit <i>pavillons<\/i>, c\u2019est moins violent. La rentr\u00e9e a souvent \u00e9t\u00e9 dure pour les parents, soudain confront\u00e9s \u00e0 la solitude, \u00e0 la reprise d\u2019une vie normale, mais qui ne l\u2019est plus. Elle a par contre plut\u00f4t fait du bien aux enfants, ai-je entendu. Ceux-ci ne sont plus confront\u00e9s en continu \u00e0 la d\u00e9tresse de leurs parents. Ils ont pu aussi voir qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas les seuls \u00e0 avoir travers\u00e9 ce cauchemar, confront\u00e9 leurs exp\u00e9riences. <i>\u00ab&#8239;Moi, j\u2019ai conserv\u00e9 ma Playstation, papa l\u2019avait mont\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Mon copain, il ne l\u2019a plus.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Il fait chaud. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e du dernier pont sur la Vesdre avant le confluent avec l\u2019Ourthe, un bar-snack italien a depuis peu rouvert ses portes. Je bois un tonic, puis un caf\u00e9 latte glac\u00e9. Je demande si \u00e7a d\u00e9range si je charge mon t\u00e9l\u00e9phone<i>. \u00ab&#8239;Absolument pas. Mais surtout, n\u2019oubliez pas de vous recharger vous-m\u00eame.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Je traverse le pont, un dernier pont sur la Vesdre, pour me rendre \u00e0 la gare de Ch\u00ean\u00e9e. Un soleil tapisse le ciel de rayures orang\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Wilfried a pris son sac \u00e0 dos et chauss\u00e9 ses nouvelles bottines. Il fallait quitter le chemin et avancer dans la broussaille pour distinguer un filet d\u2019eau. C\u2019est l\u00e0-bas, dans une lande mar\u00e9cageuse, que l\u2019on devait d\u00e9celer, deviner, l\u2019origine du torrent le plus destructeur qu\u2019ait connu la Belgique depuis son ind\u00e9pendance. 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