{"id":1870,"date":"2022-03-21T17:26:46","date_gmt":"2022-03-21T16:26:46","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1870"},"modified":"2023-12-21T11:12:06","modified_gmt":"2023-12-21T10:12:06","slug":"ursula-von-der-leyen-deux-vies-a-bruxelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/ursula-von-der-leyen-deux-vies-a-bruxelles\/","title":{"rendered":"Ursula von der Leyen, deux vies \u00e0 Bruxelles"},"content":{"rendered":"<p>Avant de diriger l\u2019Europe depuis Bruxelles, Ursula von der Leyen a pass\u00e9 son enfance dans la capitale belge. Une premi\u00e8re p\u00e9riode qui a nourri la seconde, et contribu\u00e9 \u00e0 faire de \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb la femme politique la plus puissante du monde, fondatrice du Green Deal europ\u00e9en, figure f\u00e9ministe de premier plan et europhile jusqu\u2019\u00e0 la mo\u00eblle. La guerre en Ukraine a encore renforc\u00e9 son emprise, au moment o\u00f9 l\u2019Union europ\u00e9enne suscite une attraction inattendue.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Pendant un temps, nous avons regard\u00e9 au bord de l\u2019ab\u00eeme.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Chapitre I &#8211; Un nid d&rsquo;aigle au Berlaymont<\/h6>\n<p>Quand il \u00e9tait pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne, Jean-Claude Juncker vivait \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, dans un appartement de cinquante m\u00e8tres carr\u00e9s lou\u00e9 pour 3 250 euros par mois. Son pr\u00e9d\u00e9cesseur Jos\u00e9 Manuel Barroso avait choisi une maison de ma\u00eetre bruxelloise ornement\u00e9e de livres et d\u2019\u0153uvres d\u2019art. Ursula von der Leyen, elle, dort au Berlaymont. Elle y travaille lourd, elle y mange l\u00e9ger, elle y prend sa douche, elle y fait des r\u00eaves. Elle y administre un continent. Bruxelles ce n\u2019est pas l\u2019Atomium, le canal, Koekelberg, le Sablon, Flagey ni les Marolles, ce n\u2019est que ce vaisseau cruciforme dress\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du rond-point Schuman, o\u00f9 d\u2019ordinaire, hors pand\u00e9mie et sa longue tra\u00een\u00e9e, deux mille fonctionnaires contribuent, ou font mine de contribuer, le badge au cou, au destin de l\u2019Europe. La ma\u00eetresse d\u2019ouvrage a ordonn\u00e9 l\u2019am\u00e9nagement d\u2019une chambre et d\u2019une salle de bain \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son bureau \u2014&nbsp;un bond suffira pour sauter du lit \u00e0 la douche, un autre de la douche \u00e0 la table de r\u00e9union o\u00f9 bient\u00f4t s\u2019assiront quelques-uns des plus hauts dignitaires du monde.<\/p>\n<p>Personne n\u2019est jamais entr\u00e9 dans ses appartements, alors \u00e0 la Commission, on sp\u00e9cule sur les p\u00e9nates de la patronne. On se la joue agent immobilier, ou plut\u00f4t marchand de sommeil&nbsp;: vingt-cinq m\u00e8tres carr\u00e9s, pas une seule fen\u00eatre. Le clapier de la pr\u00e9sidente. Un logement aveugle au treizi\u00e8me \u00e9tage du Berlaymont, l\u2019un des derniers avant le toit, qui suffit aux besoins de cette femme d\u20191,61&nbsp;m, taille de gu\u00eape, cavali\u00e8re de dressage \u00e9m\u00e9rite, m\u00e8re de sept enfants, arri\u00e8re-petite-fille d\u2019un n\u00e9gociant en coton, petite-fille d\u2019un \u00e9minent psychologue en conscience mystique. \u00ab&#8239;<em>Si j\u2019avais habit\u00e9 dans la ville, je serais rentr\u00e9e chaque soir \u00e0 23 heures pour repartir chaque matin \u00e0 7 heures dans un appartement sans vie, <\/em>motive Ursula von der Leyen dans un fran\u00e7ais anobli par son accent allemand<em>. Sans parler du chauffeur, de la s\u00e9curit\u00e9\u2026 J\u2019aurais perdu du temps pour un b\u00e9n\u00e9fice incertain<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le choix en \u00e9pouvante plus d\u2019un, surtout ceux qui arpentent au quotidien les couloirs du Berlaymont, qui ne connaissent que trop bien cet entassement de n\u00e9ons et d\u2019acier, sa cantine un peu sinistre, sa moquette beige d\u00e9fra\u00eechie, ses ficus satur\u00e9s d\u2019engrais. <i>\u00ab&#8239;Dormir l\u00e0-dedans, mais quelle horreur&#8239;!<\/i> dit Philippe Lamberts, d\u00e9put\u00e9 europ\u00e9en et pr\u00e9sident du groupe des Verts\/ALE. <i>La seule fois o\u00f9 j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 inviter von der Leyen \u00e0 d\u00eener en dehors du Berlaymont, c\u2019\u00e9tait au Cercle gaulois. Je m\u2019en souviens bien, c\u2019est \u00e0 cette occasion qu\u2019on a bris\u00e9 la glace, que la confiance s\u2019est install\u00e9e entre elle et moi. Je lui ai dit&nbsp;: la prochaine fois, je t\u2019emm\u00e8ne \u00e0 Anderlecht, dans ma commune, personne ne te conna\u00eetra&#8239;! J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 choisi l\u2019adresse, un \u00e9tablissement presque rural. Je vais l\u2019app\u00e2ter avec un cadre verdoyant. Je ne veux plus bouffer avec elle au Berlaymont&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Certains, comme l\u2019eurod\u00e9put\u00e9 belge d\u2019extr\u00eame gauche Marc Botenga, voient dans cette r\u00e9clusion l\u2019all\u00e9gorie du pouvoir perch\u00e9 sur son nid d\u2019aigle, retranch\u00e9 dans sa tour d\u2019ivoire. <i>\u00ab&#8239;Elle r\u00e9p\u00e8te qu\u2019elle est Bruxelloise et Europ\u00e9enne de c\u0153ur, mais ce qu\u2019elle entend par Bruxelles et l\u2019Europe, c\u2019est la bulle diplomatique, aristocratique, dans laquelle elle vit depuis sa naissance. Je crois qu\u2019elle aime y rester, \u00e7a la rassure, elle se sent prot\u00e9g\u00e9e.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>\u00c0 titre exceptionnel, Ursula von der Leyen nous a autoris\u00e9 \u00e0 visiter ses bureaux alors qu\u2019elle \u00e9tait en d\u00e9placement \u00e0 Boutcha, en Ukraine \u2014&nbsp;on la verra le soir m\u00eame sur Twitter devant un alignement de corps massacr\u00e9s par les Russes, un gilet pare-balles pos\u00e9 sur son chemisier bleu clair, unique petite femme entour\u00e9e de larges hommes en costard ou en treillis militaire. La visite de ses bureaux fut br\u00e8ve et, \u00ab&#8239;pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9&#8239;\u00bb, nous f\u00fbmes emp\u00each\u00e9s de prendre des photos, des fois que Poutine lirait <i>Wilfried<\/i>. De quoi se souvient-on&#8239;? De pas grand-chose, sinon des portraits de famille qui ont colonis\u00e9 l\u2019une des commodes, dont en t\u00eate de peloton une photo de la pr\u00e9sidente et de sa premi\u00e8re petite-fille, n\u00e9e en 2021. <i>\u00ab&#8239;Voil\u00e0, c\u2019est un bureau, rien de sp\u00e9cial&#8239;\u00bb<\/i>, a r\u00e9sum\u00e9 notre guide en refermant la porte derri\u00e8re nous, et c\u2019\u00e9tait bien dit&nbsp;: l\u2019antre du pouvoir europ\u00e9en n\u2019a gu\u00e8re le lustre de la Maison-Blanche, du Kremlin ou de l\u2019\u00c9lys\u00e9e, ni m\u00eame le cachet du bureau ma\u00eforal de l\u2019h\u00f4tel de ville de Li\u00e8ge ou Namur&#8239;; tout juste celui d\u2019un chef d\u2019entreprise. Cause ou cons\u00e9quence, rares sont les r\u00e9alisateurs ou les \u00e9crivains qui se sont risqu\u00e9s \u00e0 utiliser le Berlaymont comme d\u00e9cor de leurs \u0153uvres, \u00e0 l\u2019exception heureuse du romancier belge Jean-Philippe Toussaint dans <i>Les \u00c9motions<\/i>. Du reste faut-il faste et fictions pour mieux gouverner&#8239;?<\/p>\n<blockquote>\n<p>La for\u00eat de Soignes, c\u2019est une mixture incroyable d\u2019arbres sp\u00e9ciaux, pour ne pas dire exotiques. Je ne connais aucun autre espace vert qui pr\u00e9sente ce profil hybride, mi-for\u00eat mi-parc urbain, encore moins sur une telle superficie. C\u2019est une for\u00eat, certes, mais qui comprend des \u00e9l\u00e9ments typiques d\u2019un parc, puisque la ville est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et que vos rois l\u2019ont cultiv\u00e9e pendant des si\u00e8cles.\u00a0 Ursula von der Leyen<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au c\u0153ur de l\u2019hiver 2020, Ursula von der Leyen soumet au vote du Parlement et du Conseil europ\u00e9ens le plan de sa vie, le Green Deal, l\u2019\u00e9quivalent europ\u00e9en de \u00ab&#8239;l\u2019homme sur la Lune&#8239;\u00bb, ainsi qu\u2019elle emballe sa marchandise pour mieux la vendre, car ce plan ferait de l\u2019Union le premier continent climatiquement neutre, en 2050. \u00c0 quoi pense-t-elle durant les heures qui pr\u00e9c\u00e8dent les deux votes&#8239;? Songe-t-elle au fait qu\u2019elle est en passe de valider un geste fondateur, a-t-elle mal dormi comme parfois les athl\u00e8tes la veille d\u2019un grand d\u00e9fi&#8239;? Du treizi\u00e8me \u00e9tage du Berlaymont, \u00e0 travers les venelles amovibles de la fa\u00e7ade ext\u00e9rieure, elle toise Bruxelles encore engourdie par la nuit froide, convoque les rares astres dont la lueur transperce les r\u00e9verb\u00e9rations de la ville, peut-\u00eatre murmure une pri\u00e8re du catalogue protestant. La vue porte loin, jusqu\u2019aux quartiers du nord o\u00f9 elle n\u2019a jamais mis les pieds, et embrasse tout le district europ\u00e9en, un ensemble architectural de bo\u00eetes de verre, de b\u00e9ton et d\u2019acier \u00e9rig\u00e9 dans la pr\u00e9cipitation. Peu de verdure par ici, sinon les jardins de la vall\u00e9e du Maelbeek, dont le nom rappelle qu\u2019en aval du Berlaymont coulait un ruisseau \u00e0 ciel ouvert, et plus loin l\u2019or\u00e9e du parc du Cinquantenaire. Un environnement inhospitalier au go\u00fbt d\u2019Ursula von der Leyen, qui pr\u00e9f\u00e8re les arbres centenaires aux tours postmodernes. <i>\u00ab&#8239;Je suis une fille de la campagne, pas de la ville&#8239;\u00bb<\/i>, dit-elle. Les rares fois o\u00f9 elle sort du Berlaymont, c\u2019est pour courir dans la for\u00eat de Soignes, o\u00f9 sa vie a commenc\u00e9. Les promeneurs bruxellois croisent \u00e0 l\u2019occasion une femme haute comme trois pommes en train de trotter le long des dr\u00e8ves, escort\u00e9e par un bataillon de gardes du corps en baskets blanches. <i>\u00ab&#8239;Cette for\u00eat est fantastique,<\/i> dit Ursula von der Leyen. <i>C\u2019est une mixture incroyable d\u2019arbres sp\u00e9ciaux, pour ne pas dire exotiques. Je ne connais aucun autre espace vert qui pr\u00e9sente ce profil hybride, mi-for\u00eat mi-parc urbain, encore moins sur une telle superficie. C\u2019est une for\u00eat, certes, mais qui comprend des \u00e9l\u00e9ments typiques d\u2019un parc, puisque la ville est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et que vos rois l\u2019ont cultiv\u00e9e pendant des si\u00e8cles.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Et elle qui n\u2019est pas reine mais pr\u00e9sidente court sur les traces de la petite fille qu\u2019elle fut, dans cet environnement qui a pr\u00e9fa\u00e7onn\u00e9 son \u00e2me politique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Chapitre II. Les chat\u00e2ignes de mon enfance<\/h6>\n<p>N\u00e9e \u00e0 Ixelles, Ursula von der Leyen a grandi au n\u00b0107 de la Eikestraat, la rue des Ch\u00eanes, \u00e0 Tervuren. Au bout de cette rue dall\u00e9e de briques rouges, c\u2019est l\u2019arboretum de la for\u00eat de Soignes, un ensemble d\u2019esp\u00e8ces d\u2019arbres con\u00e7u comme une collection botanique. <i>\u00ab&#8239;L\u2019arboretum, c\u2019est le jardin de mon enfance&#8239;\u00bb<\/i>, s\u2019\u00e9meut von der Leyen. Elle se souvient de la chapelle qui bordait la rue, les riches pavillons de banlieue qui se tenaient encore tr\u00e8s espac\u00e9s, le bus qui la ramassait pour aller \u00e0 l\u2019\u00c9cole europ\u00e9enne d\u2019Uccle, sous de gigantesques ch\u00e2taigniers qui lui parachutaient ses fruits \u00e9pineux, l\u2019automne, et qu\u2019elle d\u00e9shabillait dans le cul du bus. Elle se souvient de son premier contact avec la langue fran\u00e7aise, lorsque le professeur leur avait fourni un court-m\u00e9trage dans lequel un chat boit du lait, action comment\u00e9e par une voix off. <i>\u00ab&#8239;Comme nous n\u2019avions pas encore la t\u00e9l\u00e9, nous regardions cette vid\u00e9o avec des yeux \u00e9normes. Je vois encore les images de ce chat qui boit, elles ne me quitteront jamais.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Pour le reste, il faut solliciter la m\u00e9moire de la m\u00e8re d\u2019Ursula, Heidi-Adele Albrecht, qui raconte sa vie d\u2019artiste, de po\u00e9tesse, d\u2019\u00e9pouse de fonctionnaire europ\u00e9en et de m\u00e8re de sept enfants dans <i>Familienmutter, Landesmutter, Poetin<\/i> (<i>M\u00e8re de famille, Pays-m\u00e8re, Po\u00e8te<\/i>, non traduit). <i>\u00ab&#8239;L\u2019enfance d\u2019Ursula, ce n\u2019est pas Dickens&#8239;\u00bb<\/i>, formule Philippe Lamberts. Plut\u00f4t un tableau de Brueghel l\u2019Ancien, genre <i>Chasseurs dans la neige<\/i> (1565), ou une variante p\u00e9riurbaine de Marcel Pagnol. Heidi-Adele d\u00e9peint dans son journal quelques hivers rigoureux, notamment f\u00e9vrier 1959 quand l\u2019avenue Baron d\u2019Huart \u2014&nbsp;o\u00f9 les Albrecht avaient \u00e9lu leur premier domicile \u2014&nbsp;\u00ab&#8239;ressemblait \u00e0 une gigantesque piste de luge&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;Apr\u00e8s quelques jours, les lacs et les canaux sont ouverts au patinage. Je prends mes enfants par la main et je file avec eux \u00e0 travers les lacs gel\u00e9s de Val Duchesse.&#8239;\u00bb \u00c0 l\u2019\u00e9poque, la famille Albrecht habite un h\u00f4tel particulier du XXe\u00a0si\u00e8cle flanqu\u00e9 d\u2019un petit jardin emmur\u00e9. Ernst, le patriarche, a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 \u00e0 Bruxelles pour participer au d\u00e9marrage de la Communaut\u00e9 \u00e9conomique europ\u00e9enne. Une cage \u00e0 oiseaux dans le coffre, une machine \u00e0 coudre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur, la famille Albrecht d\u00e9barque d\u2019Hanovre en 1957. \u00ab&#8239;Et ce \u00e0 quoi je ne m\u2019attendais pas se produit&nbsp;: nous sommes tous heureux&#8239;! Mon mari, en particulier, est rayonnant&#8239;\u00bb, \u00e9crit Heidi-Adele.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e suivante, Ursula Albrecht et la Commission europ\u00e9enne voient le jour. La pr\u00e9sidente a donc le m\u00eame \u00e2ge que son institution. 1958, c\u2019est aussi l\u2019ann\u00e9e de l\u2019Exposition universelle de Bruxelles et l\u2019inauguration de l\u2019Atomium, symbole de l\u2019utilisation pacifique de l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire. Une d\u00e9cennie plus tard, on construit le Berlaymont, que ses d\u00e9tracteurs surnommeront le Berlaymonstre, 242\u00a0000 m\u00e8tres carr\u00e9s de bureaux, 1\u00a0200 places de parking au sous-sol, \u00ab&#8239;un navire amiral encalmin\u00e9, scl\u00e9ros\u00e9 et amiant\u00e9&#8239;\u00bb, \u00e9crit Jean-Philippe Toussaint. Le quartier europ\u00e9en champignonne, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019argent du contribuable, sur les d\u00e9combres des maisons bourgeoises et des h\u00f4tels de ma\u00eetre du XIXe si\u00e8cle qui occupaient la zone, eux-m\u00eames construits gr\u00e2ce \u00e0 la fortune extraite des mines du Congo. Il r\u00e9sultera de cette profanation un \u00ab&#8239;trou noir qui ass\u00e8che les \u00e9nergies&#8239;\u00bb, selon la formule du ma\u00eetre-architecte bruxellois Olivier Bastin, un district administratif que les habitants apprendront \u00e0 d\u00e9tester cordialement.<\/p>\n<p>Les grands fr\u00e8res d\u2019Ursula voulaient \u00e0 tout prix une s\u0153ur, ils sont combl\u00e9s. \u00ab&#8239;Chaque nuit dans leurs pri\u00e8res ils rendent gr\u00e2ce au Seigneur pour leur avoir donn\u00e9 un \u201cb\u00e9b\u00e9 rose\u201d&#8239;\u00bb, consigne la m\u00e8re. Ernst la surnomme \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb, Petite Rose, et tout le monde adopte le sobriquet. Les parents auront m\u00eame une deuxi\u00e8me fille, mais elle meurt \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 11\u00a0ans d\u2019un cancer de la lymphe. En 1962, la famille d\u00e9m\u00e9nage pr\u00e8s de l\u2019arboretum. Les parents ont fait construire une maison \u00e9quip\u00e9e d\u2019un escalier en courbe et d\u2019une grande chemin\u00e9e sur un terrain de dix ares, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le m\u00e8tre carr\u00e9, dans le quartier, co\u00fbte 1\u00a0800\u00a0francs belges. Des gravures sur acier et des crucifix en porcelaine blanche garnissent les murs. \u00ab&#8239;Seuls les chiffons sont modestes&#8239;\u00bb, s\u2019amuse Heidi-Adele. Le p\u00e8re d\u2019Ursula travaille beaucoup&#8239;; dans son journal, son \u00e9pouse ne s\u2019en plaint qu\u2019\u00e0 une reprise, en d\u00e9cembre 1961, alors qu\u2019Ernst est retenu tous les soirs \u00e0 la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne pour d\u00e9finir une politique agricole commune. \u00ab&#8239;Je dois g\u00e9rer seule les pr\u00e9paratifs de No\u00ebl&#8239;\u00bb, \u00e9crit-elle, f\u00eate qui rev\u00eat \u00e0 ses yeux une immense importance. \u00c0 la maison, le bureau du patriarche est install\u00e9 dans le salon, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du piano, de la table de couture et de la zone de jeu des enfants, mais pour ce qui est de l\u2019art de se concentrer, \u00ab&#8239;personne ne peut battre mon mari&#8239;\u00bb, assure Heidi-Adele dans un article du <i>Bild<\/i> paru en 1986. Lorsqu\u2019il ne travaille pas, Ernst Albrecht passe du temps en famille, parfois s\u2019en va chasser le faisan dans les for\u00eats ardennaises sur invitation d\u2019un comte ou d\u2019un marquis. Quand les enfants sont en Allemagne, les parents profitent du calme \u00e0 Bruxelles&#8239;; Ernst et Heidi-Adele marchent trois heures dans la for\u00eat de Soignes, siestent jusqu\u2019en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, boivent du th\u00e9, jouent aux \u00e9checs et r\u00e9digent leurs m\u00e9moires respectifs, le feu dans l\u2019\u00e2tre les r\u00e9chauffant \u00ab&#8239;bien au-del\u00e0 de minuit&#8239;\u00bb. Heidi-Adele interrompt Ernst pour lire un extrait du <i>Docteur Jivago<\/i>, de Boris Pasternak&#8239;; elle lui r\u00e9cite des pages enti\u00e8res, la voix \u00e9touff\u00e9e par les larmes.<\/p>\n<p>Dans son journal, la m\u00e8re d\u2019Ursula sort de son habituel style enthousiaste et mesur\u00e9 le jour o\u00f9 elle assiste au tron\u00e7onnage barbare de grands h\u00eatres pr\u00e8s de la chauss\u00e9e de Wavre. \u00ab&#8239;Mars 1966. Apr\u00e8s avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je d\u00e9couvre l\u2019\u00e9norme d\u00e9vastation et je pousse un grand cri&nbsp;: Oh, comment pouvez-vous, comment pouvez-vous&#8239;! Regardez \u00e7a, \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;: ces h\u00eatres fantastiques, vous les avez tous renvers\u00e9s, tous&#8239;! Des g\u00e9ants de plus de deux cents ans, couch\u00e9s, \u00e9pluch\u00e9s&#8239;! C\u2019est impardonnable&#8239;!&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Y a-t-il eu transmission maternelle&#8239;? Autrement dit et pour grossir le trait, peut-on lire dans ce journal les pr\u00e9misses du Green Deal&#8239;? <i>\u00ab&#8239;Je le pense, oui<\/i>, r\u00e9pond Von der Leyen<i>. Les arbres, c\u2019\u00e9tait mon environnement. Je crois certainement que \u00e7a m\u2019a construite dans mon rapport \u00e0 la nature, \u00e0 la plan\u00e8te.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0J\u2019\u00e9tais abattue, je ne voulais pas quitter Bruxelles. \u00c0 Hanovre, j\u2019ai essay\u00e9 de maintenir un accent fran\u00e7ais quand je parlais allemand, par amour pour ma ville d\u2019origine&#8239;; \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 plus d\u2019une semaine.\u00a0 Ursula von der Leyen<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 37 ans, Ernst s\u2019ennuie un peu \u00e0 la Commission et, malgr\u00e9 son salaire de 8\u00a0000\u00a0marks par mois (16\u00a0700\u00a0euros aujourd\u2019hui), il ne s\u2019imagine pas directeur g\u00e9n\u00e9ral de la concurrence jusqu\u2019\u00e0 la pension. Une carri\u00e8re de d\u00e9put\u00e9 de Basse-Saxe lui tend les bras (plus tard, il deviendra ministre-pr\u00e9sident du Land, un poste de premier plan outre-Rhin, sous la banni\u00e8re du CDU, l\u2019Union chr\u00e9tienne-d\u00e9mocrate). La famille Albrecht rentre donc en Allemagne. Ursula a 13\u00a0ans. Elle encaisse mal l\u2019exil. <i>\u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais abattue, je ne voulais pas quitter Bruxelles. \u00c0 Hanovre, j\u2019ai essay\u00e9 de maintenir un accent fran\u00e7ais quand je parlais allemand, par amour pour ma ville d\u2019origine&#8239;; \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 plus d\u2019une semaine.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Au sortir de l\u2019adolescence, \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb s\u2019exprimera sur l\u2019admiration qu\u2019elle voue au patriarche&nbsp;: <i>\u00ab&#8239;Quand mon p\u00e8re parle, c\u2019est fascinant. Vous \u00eates bien incapable de le contredire.&#8239;\u00bb<\/i> Plus elle avancera dans la vie, plus la fille se muera en d\u00e9calque de son p\u00e8re&nbsp;: le m\u00eame sourire \u00e9clatant devant les cam\u00e9ras, le m\u00eame instinct politique, le m\u00eame nombre d\u2019enfants (une incongruit\u00e9 dans une Allemagne au taux de natalit\u00e9 le plus bas d\u2019Europe), le m\u00eame amour de la nature, la m\u00eame aversion pour les bains de foule, le m\u00eame perfectionnisme maladif, le m\u00eame souci de renvoyer l\u2019image d\u2019une fa\u00e7ade sans l\u00e9zarde, d\u2019une famille irradi\u00e9e d\u2019un bonheur total. La m\u00eame hygi\u00e8ne de vie, sans alcool ni tabac. <i>\u00ab&#8239;La pr\u00e9sidente est une femme un peu asc\u00e9tique, qui n\u2019est pas du genre \u00e0 manger un burger au McDo,<\/i> confirme \u00c9ric Mamer, le porte-parole de la Commission europ\u00e9enne. <i>Ce n\u2019est pas non plus avec elle que vous ferez la f\u00eate jusqu\u2019\u00e0 trois heures du matin. \u00c0 ce titre, elle est l\u2019exact oppos\u00e9 de Jean-Claude Juncker. Mais tout ceci ne l\u2019emp\u00eache pas de d\u00e9gager beaucoup de chaleur humaine.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La fille a-t-elle nourri le d\u00e9sir de faire mieux que son p\u00e8re, de battre le h\u00e9ros de son enfance&#8239;? Mort en 2014, Ernst Albrecht ne sera pas t\u00e9moin du retour d\u2019Ursula \u00e0 Bruxelles, o\u00f9 elle prendra les commandes du vaisseau-amiral qui l\u2019avait jadis employ\u00e9.<\/p>\n<h6>Chapitre III. Tintin Milou &amp; Merkel<\/h6>\n<p>Lorsque le Conseil lui propose le poste de pr\u00e9sidente de la Commission, en juillet 2019, Ursula von der Leyen n\u2019a qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019heures pour se d\u00e9cider. Il ne lui faut pas tant. Elle aime l\u2019Europe, c\u2019est inscrit dans ses g\u00eanes. <i>\u00ab&#8239;Mon p\u00e8re avait 15\u00a0ans quand la Seconde Guerre mondiale s\u2019est achev\u00e9e. L\u2019Allemagne \u00e9tait d\u00e9truite moralement, paralys\u00e9e financi\u00e8rement. La seule chose qui pouvait le r\u00e9concilier avec la vie, l\u2019unique r\u00e9ponse au d\u00e9sastre, c\u2019\u00e9tait l\u2019Europe. Mes parents m\u2019ont toujours inculqu\u00e9 cette vision extr\u00eamement positive, sans doute id\u00e9alis\u00e9e, de l\u2019Europe.&#8239;\u00bb<\/i> En Allemagne, la carri\u00e8re politique d\u2019Ursula von der Leyen bat de l\u2019aile, son mandat de ministre de la D\u00e9fense tourne au vinaigre. L\u2019offre d\u2019emploi ne souffre donc d\u2019aucune contre-indication. \u00ab&#8239;Petite Rose&#8239;\u00bb boucle ses valises et, comme son p\u00e8re un demi-si\u00e8cle plus t\u00f4t, effectue un aller simple entre l\u2019Allemagne et Bruxelles. O\u00f9 soudain l\u2019\u00e9treignent des sons, des images famili\u00e8res. <i>\u00ab&#8239;Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 la Commission, ce qui a pr\u00e9domin\u00e9, c\u2019\u00e9tait le sentiment d\u2019\u00eatre de retour \u00e0 la maison. Je revenais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019avais commenc\u00e9 ma vie. En me promenant dans la rue, j\u2019ai tout de suite \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9e par la diversit\u00e9 des langues que je captais, j\u2019entendais du danois, du portugais, du roumain&#8239;; en fait, je retrouvais la musique de mon enfance. Cette musique n\u2019existe pas en Allemagne, o\u00f9 l\u2019on ne parle qu\u2019allemand.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Vos fr\u00e8res sont-ils venus vous rendre visite \u00e0 Bruxelles, comme au bon vieux temps&#8239;?<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Oui, j\u2019ai invit\u00e9 mes quatre fr\u00e8res encore en vie \u2013&nbsp;outre ma petite s\u0153ur morte \u00e0 Bruxelles, j\u2019ai aussi un fr\u00e8re qui est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. On a visit\u00e9 Bruxelles, puis nous sommes all\u00e9s au mus\u00e9e Herg\u00e9 <\/i>(\u00e0 Louvain-la-Neuve)<i>. C\u2019\u00e9tait fantastique. Quand nous \u00e9tions enfants, nous lisions Tintin en boucle. Notre chien s\u2019appelait Milou. Mes fr\u00e8res a\u00een\u00e9s connaissent encore par c\u0153ur chaque case de chaque album.<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;C\u2019est comment, Tintin et Milou en allemand&#8239;?<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Ce n\u2019est pas joli&nbsp;: <\/i>Tim und Schtroupi<i>. Non, beurk&#8239;! Je ne comprends pas pourquoi on a traduit leurs noms, je n\u2019aurais jamais fait \u00e7a.<\/i><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9lection d\u2019Ursula von der Leyen comporte deux vices de fabrication. Suivant le syst\u00e8me du <i>Spitzenkandidat<\/i>, qui consiste \u00e0 pousser sur le tr\u00f4ne de la Commission la t\u00eate de liste du premier parti des \u00e9lections europ\u00e9ennes, c\u2019est un autre Allemand, Manfred Weber (PPE), qui aurait d\u00fb \u00eatre nomm\u00e9. Angela Merkel y \u00e9tait favorable, pas Emmanuel Macron. C\u2019est le pr\u00e9sident fran\u00e7ais qui sugg\u00e8re \u00e0 la chanceli\u00e8re allemande le nom de sa dauphine, sa prot\u00e9g\u00e9e de toujours, longtemps pressentie comme son h\u00e9riti\u00e8re mais tomb\u00e9e en disgr\u00e2ce au minist\u00e8re de la D\u00e9fense. De nombreux observateurs de la politique allemande diront d\u2019ailleurs que Merkel l\u2019a exfiltr\u00e9e \u00e0 Bruxelles pour se d\u00e9barrasser d\u2019une petite s\u0153ur devenue encombrante. Selon d\u2019autres, le Conseil europ\u00e9en, qui repr\u00e9sente les \u00c9tats membres, a vu en von der Leyen l\u2019opportunit\u00e9 de placer une personnalit\u00e9 affaiblie afin de s\u2019assurer son ascendant sur la Commission. Les deux hypoth\u00e8ses se rejoignent sans doute et catapultent \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, dans la salle d\u2019attente du tr\u00f4ne pr\u00e9sidentiel.<\/p>\n<p>Et si tout s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 au salon de l\u2019a\u00e9ronautique du Bourget&#8239;? Quelques semaines avant sa nomination, Ursula von der Leyen y rencontre Emmanuel Macron, avec qui elle s\u2019entretient sur l\u2019Otan dans un fran\u00e7ais remarquable. Selon Daniel Goffart, journaliste et biographe de von der Leyen, le locataire de l\u2019\u00c9lys\u00e9e aurait \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par cette Allemande cosmopolite&#8239;; il se serait tr\u00e8s vite d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 la proposer comme candidate au poste de pr\u00e9sidente de la Commission \u00e0 la place de Weber. C\u2019est peut-\u00eatre le fran\u00e7ais bruxellois de \u00ab&#8239;Petite Rose&#8239;\u00bb qui a servi de cl\u00e9 pour lui ouvrir le Berlaymont.<\/p>\n<p>Ursula von der Leyen dispose de deux semaines pour \u00e9laborer un programme et obtenir une majorit\u00e9 de votes en sa faveur au parlement europ\u00e9en. Elle est \u00e9lue de justesse, avec 51,3&nbsp;% des voix, et c\u2019est quelque part le deuxi\u00e8me vice dans le processus de fabrication de la pr\u00e9sidente&nbsp;: nomm\u00e9e sans aucune l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique, elle encaisse en outre le d\u00e9saveu de 75\u00a0eurod\u00e9put\u00e9s socialistes et conservateurs, dont les formations avaient pourtant donn\u00e9 la consigne de voter en sa faveur. Ce sont curieusement les voix du mouvement populiste italien 5\u00a0\u00e9toiles (M5S) qui ont sauv\u00e9 \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb. Un parti populiste inclassable sur l\u2019\u00e9chiquier politique, qui par le pass\u00e9 s\u2019est oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019euro et s\u2019est acoquin\u00e9 avec la formation d\u2019extr\u00eame droite britannique UKIP, a donc pl\u00e9biscit\u00e9 une aristocrate europhile issue de la famille des conservateurs chr\u00e9tiens\u2026 Il faut voir dans cet assentiment la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019\u00e9cart entre le pedigree politique de von der Leyen et ses propres convictions. \u00c0 l\u2019en croire, le M5S a \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par le programme \u00e9cologiste et social de la nouvelle pr\u00e9sidente, dont elle a \u00e9gren\u00e9 les points majeurs lors de son grand oral tr\u00e8s remarqu\u00e9 \u00e0 Strasbourg, quelques heures avant le vote&nbsp;: Green Deal, droit d\u2019asile europ\u00e9en, instauration d\u2019un salaire minimum, taxation des multinationales implant\u00e9es en Europe, mise sur pied d\u2019un ex\u00e9cutif europ\u00e9en paritaire\u2026 Un discours vigoureux et r\u00e9formiste comme on n\u2019en avait jamais entendu de la bouche d\u2019un pr\u00e9sident de la Commission, mais qui ne devait pas \u00e9tonner ceux qui suivent le parcours de la fille Albrecht depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ursula von der Leyen a d\u00e9barqu\u00e9 en politique \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 45\u00a0ans&#8239;; \u00e0 titre de comparaison, Macron en a aujourd\u2019hui 44 et Charles Michel, 46. En 1986, elle se marie avec Heiko von der Leyen, un copain de la fac de m\u00e9decine, puis obtient un poste de chercheuse \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Hanovre&#8239;; entre-temps, elle met au monde sept enfants, entre 1987 et 1999. Trois ans apr\u00e8s ses d\u00e9buts en politique, la nouvelle chanceli\u00e8re Angela Merkel la nomme ministre de la Famille sous son premier gouvernement puis du Travail sous son deuxi\u00e8me, entre 2005 et 2013.<\/p>\n<p>Von der Leyen m\u00e8ne d\u2019embl\u00e9e des r\u00e9formes qui incommodent les cadres de son parti, la CDU. Elle fait pousser quantit\u00e9s de cr\u00e8ches pour encourager les m\u00e8res de famille \u00e0 travailler, au d\u00e9sarroi de nombreux d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens pour qui les m\u00e8res au bureau sont des <i>Rabenmutter<\/i>, des \u00ab&#8239;m\u00e8res-corbeaux&#8239;\u00bb qui n\u00e9gligent leurs \u00ab&#8239;petits&#8239;\u00bb. Suivant la pens\u00e9e dominante \u00e0 la CDU, le p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019action de la femme allemande ne peut d\u00e9border du triangle <i>Kinder, K\u00fcche, Kirche<\/i> (enfants, cuisine, \u00e9glise). Von der Leyen introduit \u00e9galement le cong\u00e9 parental pour les hommes, que la CSU, alli\u00e9e de la CDU en Bavi\u00e8re, raille en le comparant \u00e0 \u00ab&#8239;un stage pour apprendre aux p\u00e8res \u00e0 changer les couches&#8239;\u00bb. Au minist\u00e8re du Travail, elle tente d\u2019instaurer un syst\u00e8me de quotas de femmes dans les grandes entreprises ainsi qu\u2019une retraite additionnelle pour les revenus les plus modestes, mais la chanceli\u00e8re Merkel ne la soutient pas dans ses projets de r\u00e9forme et c\u2019est un \u00e9chec. Elle gagne toutefois une r\u00e9putation aupr\u00e8s de l\u2019opinion publique&nbsp;: celle d\u2019\u00eatre \u00ab&#8239;la ministre de la lib\u00e9ration de la femme allemande&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>En d\u00e9licatesse dans son parti, Ursula von der Leyen est tr\u00e8s populaire \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle fr\u00e9quente avec talent les plateaux t\u00e9l\u00e9, o\u00f9 son \u00e9norme sourire contribue \u00e0 de bonnes audiences. Les m\u00e9dias la connaissent depuis sa prime jeunesse gr\u00e2ce \u00e0 Ernst Albrecht qui leur ouvrait volontiers les portes de la ferme familiale&#8239;; ils la surnomment affectueusement \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb, comme le patriarche. \u00ab&#8239;Von der Leyen a appris d\u00e8s ses ann\u00e9es \u00e0 Bruxelles les principes du show-business politique&#8239;\u00bb, \u00e9crit son biographe Daniel Goffart. Le public appr\u00e9cie son \u00e9toffe un brin aristocratique, la modernit\u00e9 de ses id\u00e9es, sa fa\u00e7on directe de s\u2019exprimer, sa capacit\u00e9 \u00e0 aimanter l\u2019attention, le bleu acier de son regard. Lorsqu\u2019en 2013, Merkel la nomme ministre de la D\u00e9fense \u2014&nbsp;la premi\u00e8re femme \u00e0 ce poste \u2014, sa cote est au firmament. H\u00e9las la direction de la Bundeswehr est une fonction casse-gueule, surtout pour qui tente de la d\u00e9poussi\u00e9rer. C\u2019est le d\u00e9but d\u2019un long chemin de croix. Contentieux avec les \u00e9tats-majors, mat\u00e9riel d\u00e9fectueux, sous-investissements, consultants surpay\u00e9s&nbsp;: en cinq ans, de multiples rat\u00e9s ruinent sa r\u00e9putation. <i>\u00ab&#8239;Elle donne l\u2019impression d\u2019\u00eatre une femme au foyer&#8239;\u00bb<\/i>, grince l\u2019ancien patron de la Bundeswehr, tandis que de nombreux soldats se plaignent de passer pour des <i>\u00ab&#8239;couilles molles&#8239;\u00bb<\/i> sous les ordres d\u2019une femme. En 2018, lors du congr\u00e8s de la CDU pour \u00e9lire le nouveau pr\u00e9sident du parti apr\u00e8s Merkel, von der Leyen r\u00e9alise le plus mauvais score des cinq candidats en lice. Les observateurs lui pr\u00e9disent un lent d\u00e9clin politique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Chapitre IV. Un fauteuil pour deux<br \/>\n<\/b><\/p>\n<p>Alors qu\u2019on croyait sa carri\u00e8re atomis\u00e9e, \u00ab&#8239;Petite Rose&#8239;\u00bb est aujourd\u2019hui la femme politique la plus puissante au monde. <i>\u00ab&#8239;Puissance, qu\u2019est-ce que c\u2019est que \u00e7a&#8239;? Puissance\u2026&#8239;\u00bb<\/i> fait-elle mine de temp\u00e9rer, lorsque nous lui demandons si ce titre lui sied. Nous d\u00e9veloppons. La plus puissante ne f\u00fbt-ce que par d\u00e9faut, car dans le concert des chefs d\u2019\u00c9tat des grandes nations, depuis le d\u00e9part de la chanceli\u00e8re Merkel, la voix des femmes s\u2019est \u00e9teinte. La plus puissante par la nature du poste qu\u2019elle occupe. La plus puissante, enfin, pour les actes majeurs qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9s, tous dict\u00e9s par une conjoncture satur\u00e9e de crises.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;Pendant un temps, nous avons regard\u00e9 au bord de l\u2019ab\u00eeme.&#8239;\u00bb <\/i>Ce sont les mots que von der Leyen prononce le 28\u00a0mars 2020 devant l\u2019agence de presse allemande, pour qualifier le comportement de l\u2019Union europ\u00e9enne face \u00e0 la pand\u00e9mie de Covid-19. Son comportement \u00e0 elle, au demeurant, ancienne \u00e9tudiante en m\u00e9decine, et qui n\u2019a m\u00eame pas \u00e9voqu\u00e9 une seule fois le coronavirus lors d\u2019une conf\u00e9rence organis\u00e9e le 9\u00a0mars 2020, quelques jours avant le confinement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 en France et en Belgique. Lente \u00e0 la d\u00e9tente, la Commission parvient plus tard \u00e0 imposer son autorit\u00e9 en commandant pour tous les pays des millions de vaccins afin d\u2019en r\u00e9duire le co\u00fbt, alors que la sant\u00e9 ne fait pas partie de ses comp\u00e9tences. <i>\u00ab&#8239;La pand\u00e9mie, c\u2019\u00e9tait dur, tr\u00e8s dur,<\/i> insiste aujourd\u2019hui von der Leyen, <i>mais pour la premi\u00e8re fois j\u2019ai compris mon r\u00f4le&nbsp;: rassembler les Vingt-sept, constituer un bloc permanent.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Avec le plan de relance NextGenerationEU (806\u00a0milliards d\u2019euros de subventions et de pr\u00eats destin\u00e9s \u00e0 reconstruire une Europe \u00ab&#8239;plus verte, plus num\u00e9rique et plus r\u00e9siliente&#8239;\u00bb apr\u00e8s la pand\u00e9mie), la Commission fortifie son assise. Ce pactole \u00ab&#8239;repr\u00e9sente en Europe un tournant majeur, qui conf\u00e8re \u00e0 la Commission europ\u00e9enne et \u00e0 sa pr\u00e9sidente des capacit\u00e9s d\u2019action in\u00e9dites&#8239;\u00bb, \u00e9crit Alexandre Robinet-Borgomano dans une publication de l\u2019Institut Montaigne. La guerre en Ukraine constitue un autre virage. Terroris\u00e9s par le voisin russe, des pays comme l\u2019Ukraine, la Moldavie et la G\u00e9orgie supplient l\u2019Europe de les int\u00e9grer fissa dans son \u00e9quipe. Bruxelles multiplie les sanctions contre Vladimir Poutine avec une f\u00e9rocit\u00e9 que nul n\u2019aurait imagin\u00e9e avant le conflit. Longtemps, les Europ\u00e9ens ont regard\u00e9 <i>au bord de l\u2019ab\u00eeme<\/i> leurs propres organes de d\u00e9cision, mais voil\u00e0 que l\u2019Union g\u00e9n\u00e8re un engouement nouveau, et qu\u2019avec la guerre en Ukraine le ciel des chefs d\u2019\u00c9tat eurosceptiques n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi noir.<\/p>\n<p>Pascal Arimont est l\u2019unique eurod\u00e9put\u00e9 belge germanophone, membre du parti social-chr\u00e9tien local. Il habite pr\u00e8s de B\u00fctgenbach, mais \u00e7a ne l\u2019emp\u00eache pas de se rendre \u00e0 Bruxelles tous les jours, deux heures aller deux heures retour. Il conduit car \u00e7a lui pla\u00eet&#8239;; \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, sous sa dict\u00e9e, son assistant r\u00e9dige des mails et prend note des r\u00e9flexions qui lui traversent l\u2019esprit.<\/p>\n<p><i>\u00ab&#8239;J\u2019aime Bruxelles, mais \u00e7a manque de vaches. Et \u00e7a manque de prairies. Et c\u2019est un enfer pour se garer.<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Mais si vous voulez des vaches et des prairies, il faut que les voitures leur laissent un peu de place\u2026<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Mmmmh.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Pass\u00e9e cette digression, Pascal Arimont ne cache pas qu\u2019il est agr\u00e9ablement surpris par Ursula von der Leyen, lui qui avait vot\u00e9 contre sa nomination en 2019 parce qu\u2019il estimait que le Conseil lui for\u00e7ait la main. <i>\u00ab&#8239;Elle a acquis un poids politique \u00e9norme, et dans l\u2019ensemble je partage sa vision. Le Green Deal, c\u2019est elle et uniquement elle. Avec la pand\u00e9mie puis maintenant l\u2019Ukraine, la Commission agit tr\u00e8s vite sous son impulsion. Elle est arriv\u00e9e avec une image \u00e9corn\u00e9e, c\u2019est maintenant la femme forte de l\u2019Europe.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La puissance de fait de von der Leyen s\u2019accompagne d\u2019un contr\u00f4le appuy\u00e9 du flux m\u00e9diatique. <i>\u00ab&#8239;Elle est hyper soucieuse de son image&#8239;\u00bb<\/i>, assure Philippe Lamberts. Au point qu\u2019elle en vient habilement \u00e0 trousser elle-m\u00eame la trame narrative de l\u2019Europe politique. <i>\u00ab&#8239;Elle a institutionnalis\u00e9 l\u2019usage de vid\u00e9os, des s\u00e9quences film\u00e9es o\u00f9 elle exprime sa position sur un sujet, c\u2019est unilat\u00e9ral, les d\u00e9put\u00e9s et les journalistes n\u2019ont pas le loisir de lui retourner des questions&#8239;\u00bb,<\/i> regrette Marc Botenga. L\u2019eurod\u00e9put\u00e9 du PTB \u00e9largit son analyse&nbsp;: \u00e0 force de vouloir tout ma\u00eetriser, von der Leyen verserait dans une forme d\u2019opacit\u00e9. <i>\u00ab&#8239;G\u00e9n\u00e9ralement, quand elle discourt devant les d\u00e9put\u00e9s, elle r\u00e9pond \u00e0 deux ou trois questions, puis elle file aussi vite que possible.&#8239;\u00bb<\/i> Marc Botenga lui diagnostique m\u00eame une <i>\u00ab&#8239;aversion chronique \u00e0 la transparence&#8239;\u00bb<\/i>. L\u2019\u00e9pisode dit \u00ab&#8239;des SMS&#8239;\u00bb a contribu\u00e9 \u00e0 saper la confiance du grand public et du parlement envers la Commission. En avril 2021, le <i>New York Times<\/i> r\u00e9v\u00e9lait l\u2019existence d\u2019\u00e9changes de textos entre von der Leyen et le patron de Pfizer, Albert Bourla, alors que l\u2019ex\u00e9cutif europ\u00e9en \u00e9tait en train de n\u00e9gocier des achats de vaccins pour le compte des \u00c9tats membres. Malgr\u00e9 l\u2019insistance de la presse et de la m\u00e9diatrice de l\u2019UE, la Commission n\u2019a jamais voulu r\u00e9v\u00e9ler le contenu de ces SMS.<\/p>\n<p>Qui contr\u00f4le le son et l\u2019image contr\u00f4le le monde. Ursula von der Leyen sait se servir d\u2019une blessure pour asseoir son leadership. Lors d\u2019un d\u00e9placement \u00e0 Ankara, le 6\u00a0avril 2021, Charles Michel et Ursula von der Leyen sont re\u00e7us par le pr\u00e9sident turc Recep Tayyip Erdogan, mais il manque un si\u00e8ge. L\u2019ancien Premier ministre belge s\u2019assied face \u00e0 Erdogan, von der Leyen reste debout, ne sachant o\u00f9 s\u2019installer pour participer au dialogue. C\u2019est le d\u00e9but du Sofagate. Le camouflet protocolaire est d\u2019autant plus malvenu que von der Leyen lutte depuis longtemps pour faciliter l\u2019acc\u00e8s des femmes dans les lieux de pouvoir. Elle peut notamment s\u2019enorgueillir d\u2019avoir constitu\u00e9 une commission compos\u00e9e de quatorze hommes et de treize femmes, de loin l\u2019ex\u00e9cutif europ\u00e9en le plus f\u00e9minin de l\u2019histoire. Von der Leyen f\u00e9ministe, comment pourrait-il en \u00eatre autrement quand on a grandi \u00e0 Bruxelles dans les jupons d\u2019une m\u00e8re de sept enfants, une intellectuelle brillante, une artiste hyperactive&#8239;? Comment pourrait-il en \u00eatre autrement quand on a soi-m\u00eame donn\u00e9 naissance \u00e0 sept enfants sans abandonner sa carri\u00e8re&#8239;?<\/p>\n<p>La pr\u00e9sidente de la Commission comprend vite que cet incident affaiblit le Conseil et son pr\u00e9sident, avec qui la relation est d\u00e9j\u00e0 ti\u00e8de. <i>\u00ab&#8239;Entre eux, il existe une rivalit\u00e9 pour savoir qui sera sur la photo, qui incarnera l\u2019Europe,<\/i> commente Philippe Lamberts. <i>Charles Michel s\u2019est rendu compte qu\u2019il avait fait une tr\u00e8s grosse connerie, il a fait amende honorable, mais apr\u00e8s ses excuses, Ursula en a rajout\u00e9 des tonnes pendant des semaines. Je leur ai dit&nbsp;: les gars, votre rivalit\u00e9, c\u2019est nocif pour l\u2019Europe, calmez-vous&#8239;!&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p><b>Chapitre V. Zuper Schnellbhuber<br \/>\n<\/b><\/p>\n<p>Demeure un myst\u00e8re dans la trajectoire d\u2019Ursula von der Leyen. Avant sa nomination \u00e0 la Commission, o\u00f9 elle a d\u2019embl\u00e9e brandi son Green Deal, le sujet du r\u00e9chauffement climatique avait toujours \u00e9t\u00e9 parfaitement absent de sa grammaire politique. Y a-t-il eu un choc&#8239;?<\/p>\n<p>Pour lui poser la question de vive voix, on nous conseille de mettre un pied dans la porte \u00e0 Strasbourg, o\u00f9 la colonie eurocrate s\u2019esbaudit une semaine par mois dans une ambiance plus d\u00e9contract\u00e9e qu\u2019\u00e0 Bruxelles. Au nord-est de l\u2019ellipse insulaire se dresse le parlement bis, apr\u00e8s une enfilade de si\u00e8ges de multinationales flambant neufs \u2014&nbsp;Puma, Adidas, toutes les godasses y passent. Si le Berlaymont est implant\u00e9 au c\u0153ur de Bruxelles, le parlement strasbourgeois semble avoir \u00e9t\u00e9 parachut\u00e9 l\u00e0 par inadvertance, un monolithe tomb\u00e9 du ciel entre un quartier de petites quatre-fa\u00e7ades clon\u00e9es par un promoteur immobilier et les balbutiements de la campagne, sur l\u2019autre rive de la rivi\u00e8re Ill qui baigne la plaine d\u2019Alsace. L\u2019\u00e9difice est une sorte de Colis\u00e9e de gr\u00e8s, de verre et d\u2019acier o\u00f9, en ce matin du 6\u00a0avril, Ursula von der Leyen combat l\u2019ours russe dans une adresse aux d\u00e9put\u00e9s europ\u00e9ens. Au centre de l\u2019h\u00e9micycle g\u00e9ant, la menue pr\u00e9sidente forme des gestes de professeur d\u2019\u00e9conomie pour expliquer le futur du march\u00e9 europ\u00e9en de l\u2019\u00e9nergie, et elle nomme l\u2019ennemi, le Mal, par un seul mot, <i>\u00ab&#8239;Poutine&#8239;\u00bb<\/i>, qu\u2019elle prononce \u00e0 de nombreuses reprises en l\u2019\u00e9jectant de sa bouche, avec cette posture un peu moralisatrice qui lui est parfois reproch\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son la\u00efus, Ursula von der Leyen re\u00e7oit <i>Wilfried<\/i> pour une conversation de pr\u00e8s d\u2019une heure dans un canap\u00e9 en cuir vert bouteille, un an jour pour jour apr\u00e8s le Sofagate. La pr\u00e9sidente porte une blouse bleu marine ouverte sur un chemisier clair rentr\u00e9 haut sous la ceinture, un \u00e9cusson aux couleurs ukrainiennes pinc\u00e9 au niveau du poitrail. Elle commande en allemand une boisson non identifi\u00e9e, vraisemblablement une jatte de lait chaud noircie par un <i>skloutch<\/i> de caf\u00e9. Un lait russe, \u00e0 peu de chose pr\u00e8s.<\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;\u00c7a vous vient d\u2019o\u00f9, ce sentiment qu\u2019il faut de toute urgence sauver le climat&#8239;? Avant le Green Deal, vous n\u2019aviez jamais parl\u00e9 d\u2019\u00e9cologie\u2026<\/i><\/p>\n<p><i>\u2014&nbsp;Le basculement s\u2019est produit quand j\u2019\u00e9tais ministre de la D\u00e9fense. Un jour, je rencontre Hans Joachim Schellnhuber, un expert climatique tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9 en Allemagne. Il me montre un exemple parmi d\u2019autres des cons\u00e9quences du r\u00e9chauffement climatique&nbsp;: au Sahel, \u00e0 cause de l\u2019alt\u00e9ration de la saison des pluies, les fermiers sont forc\u00e9s de se d\u00e9placer sur des terres d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9es par d\u2019autres fermiers, ce qui entra\u00eene des conflits, puis des guerres qui in fine se r\u00e9percuteront en Europe. Il m\u2019explique aussi que le r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te, c\u2019est comme la fi\u00e8vre chez l\u2019\u00eatre humain&nbsp;: une fois que vous passez un seuil, par exemple 40&nbsp;\u00b0C, votre corps disjoncte. Et nous, au lieu de nous soigner, nous continuons de nous injecter du virus, le gaz carbonique. Moi qui suis m\u00e9decin de formation, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par cette analogie. J\u2019ai pris la pleine mesure du danger. Et, quelques mois apr\u00e8s ma rencontre avec Schellnhuber, j\u2019\u00e9tais nomm\u00e9e \u00e0 la t\u00eate de la Commission europ\u00e9enne.<\/i><\/p>\n<blockquote>\n<p>Son audition devant les Verts \u00e9tait catastrophique. Elle s\u2019est emm\u00eal\u00e9 les pinceaux de fa\u00e7on magistrale, elle \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque sur les concepts m\u00eame les plus \u00e9l\u00e9mentaires. Nous \u00e9tions effar\u00e9s tellement c\u2019\u00e9tait mauvais.<br \/>\nPhilippe Lamberts, d\u00e9put\u00e9 \u00e9cologiste europ\u00e9en<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il aura suffi d\u2019une le\u00e7on en g\u00e9opolitique du climat pour semer dans l\u2019esprit d\u2019Ursula von der Leyen les germes du Green Deal. <i>\u00ab&#8239;Je la suivais depuis un moment sur la sc\u00e8ne politique allemande, mais je n\u2019aurais pas soup\u00e7onn\u00e9 une demi-seconde qu\u2019elle puisse venir avec un plan aussi ambitieux<\/i>, confesse Philippe Lamberts. <i>Avec Barroso et Juncker, on d\u00e9roulait le programme de la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale. Avec von der Leyen, on parle de r\u00e9duire les \u00e9missions de 55&nbsp;% d\u2019ici 2030\u2026 Quel changement.&#8239;\u00bb <\/i>Il en va de m\u00eame pour Pascal Arimont, l\u2019eurod\u00e9put\u00e9 de B\u00fctgenbach, qui a longtemps d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d\u2019assister \u00e0 un sursaut \u00e9cologique \u00e0 Bruxelles. <i>\u00ab&#8239;Sous Juncker, la Commission fonctionnait bien, mais personne ne parlait de r\u00e9chauffement climatique. Et \u00e7a, \u00e7a me faisait mal au c\u0153ur.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La conversion de von der Leyen \u00e0 l\u2019\u00e9cologie politique est si fulgurante qu\u2019il lui manque les fondamentaux, comme une \u00e9l\u00e8ve qui sauterait plusieurs classes \u00e0 la fois. Elle l\u2019\u00e9prouve douloureusement lors de son premier oral devant les Verts, alors que le vote pour l\u2019\u00e9lire pr\u00e9sidente n\u2019a pas encore eu lieu et qu\u2019elle cherche le soutien des \u00e9cologistes au motif qu\u2019elle couve un Green Deal. <i>\u00ab&#8239;Son audition devant les Verts \u00e9tait catastrophique,<\/i> se souvient Philippe Lamberts. <i>Elle s\u2019est emm\u00eal\u00e9 les pinceaux de fa\u00e7on magistrale, elle \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque sur les concepts m\u00eame les plus \u00e9l\u00e9mentaires. Nous \u00e9tions effar\u00e9s tellement c\u2019\u00e9tait mauvais. Avant m\u00eame d\u2019entamer la moindre discussion, j\u2019ai demand\u00e9 aux d\u00e9put\u00e9s de mon groupe&nbsp;: parmi vous, qui pense voter pour elle&#8239;? Silence de mort. Personne. C\u2019\u00e9tait incroyable.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>M\u00eame aujourd\u2019hui, aux yeux du chef de file du groupe des Verts\/ALE, le changement de cap de von der Leyen charrie dans son sillage des paradoxes. <i>\u00ab&#8239;Quand elle dit que le Green Deal, c\u2019est notre nouvelle strat\u00e9gie de croissance, elle ne voit pas qu\u2019il y a une contradiction dans les termes\u2026 Elle arrive sur ce terrain avec un temps de retard, c\u2019est flagrant. C\u2019est une personne ouverte et curieuse, mais l\u00e0, on lui demande de changer de paradigme, \u00e7a ne se fait pas en deux secondes. Je crois qu\u2019elle ne per\u00e7oit pas non plus les enjeux syst\u00e9miques de la biodiversit\u00e9, et aussi qu\u2019elle craint les lobbys agro-industriels.&#8239;\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Certains au sein de son groupe politique conservateur trouvent qu\u2019Ursula von der Leyen est devenue trop \u00e9cologiste et que sa place n\u2019est plus chez eux mais chez les Verts. <i>\u00ab&#8239;Je suis s\u00fbre de \u00e7a,<\/i> opine la pr\u00e9sidente. <i>Et les Verts se disent que je ne suis pas assez entreprenante sur le sujet. Moi, je pense que conserver la nature, c\u2019est par d\u00e9finition un acte conservateur. Mon exp\u00e9rience m\u2019a prouv\u00e9 qu\u2019il n\u2019est jamais bon, en tant que dirigeant politique, d\u2019\u00eatre en retard sur les pr\u00e9occupations de la population. Le probl\u00e8me, c\u2019est l\u2019horizon. La guerre en Ukraine, c\u2019est maintenant, la mobilisation est donc forte et imm\u00e9diate. Le r\u00e9chauffement, on parle de 2030, 2050\u2026 \u00c7a para\u00eet loin, jusqu\u2019au jour o\u00f9 vous avez des enfants et des petits-enfants et que vous vous projetez \u00e0 leur place. Ma petite-fille aura 29\u00a0ans en 2050. \u00c0 quoi ressemblera le monde que lui laissera sa grand-m\u00e8re&#8239;?&#8239;\u00bb\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Pendant un temps, nous avons regard\u00e9 au bord de l\u2019ab\u00eeme, et ce si\u00e8cle nous dira si nous avons trop tard\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant de diriger l\u2019Europe depuis Bruxelles, Ursula von der Leyen a pass\u00e9 son enfance dans la capitale belge. Une premi\u00e8re p\u00e9riode qui a nourri la seconde, et contribu\u00e9 \u00e0 faire de \u00ab&#8239;R\u00f6schen&#8239;\u00bb la femme politique la plus puissante du monde, fondatrice du Green Deal europ\u00e9en, figure f\u00e9ministe de premier plan et europhile jusqu\u2019\u00e0 la mo\u00eblle. 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