{"id":1731,"date":"2023-10-20T10:45:55","date_gmt":"2023-10-20T08:45:55","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1731"},"modified":"2023-10-20T12:26:15","modified_gmt":"2023-10-20T10:26:15","slug":"pascal-verbeken-dans-vingt-ou-trente-ans-la-belgique-que-nous-connaissons-aujourdhui-sera-evaporee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/pascal-verbeken-dans-vingt-ou-trente-ans-la-belgique-que-nous-connaissons-aujourdhui-sera-evaporee\/","title":{"rendered":"Pascal Verbeken&nbsp;: \u00ab&#8239;Dans vingt ou trente ans, la Belgique que nous connaissons aujourd&rsquo;hui sera \u00e9vapor\u00e9e&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Ancien journaliste \u00e0 \u00ab&#8239;Humo&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;De Standaard&#8239;\u00bb, auteur de sept livres de non-fiction qui sont autant de travers\u00e9es de la Belgique, Pascal Verbeken a le reportage dans le sang. Le regard qu\u2019il porte sur son pays est direct, parfois cru, sans falbalas, dans une d\u00e9marche nourrie d\u2019une inlassable curiosit\u00e9. Pour \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb, il revient sur son enfance gantoise, les origines modestes de ses parents, l\u2019\u00e2ge d\u2019or de la presse flamande, et \u00e0 travers son itin\u00e9raire personnel, il \u00e9voque plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de Flamands qui ont cru dans un progr\u00e8s infini, et que tenaillent aujourd\u2019hui l\u2019angoisse et la d\u00e9sillusion.<\/p>\n<p>Sans lui, peut-\u00eatre, <em>Wilfried<\/em> n\u2019existerait pas. La sortie en 2007 de son livre <em>Arm Walloni\u00eb<\/em>, traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>La terre promise<\/em>, a agi sur nous comme un r\u00e9v\u00e9lateur. Pascal Verbeken y sillonnait les faubourgs de Charleroi, Li\u00e8ge et La Louvi\u00e8re \u00e0 moto, sur les traces des travailleurs flamands jadis enr\u00f4l\u00e9s dans l\u2019industrie wallonne, et de leurs descendants. Il \u00e9tait donc possible, en Belgique, de pratiquer ce journalisme-l\u00e0, m\u00ealant le reportage, l\u2019enqu\u00eate de terrain, le collectage d\u2019archives, le recueil de la m\u00e9moire orale, le tout avec un regard humaniste, et la curiosit\u00e9 pour moteur. Il \u00e9tait possible non seulement de le pratiquer, mais aussi, semble-t-il, d\u2019en faire le fil rouge de sa vie professionnelle.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9, au printemps 2016, le projet <em>Wilfried<\/em> germait, nous avions automatiquement pens\u00e9 \u00e0 Pascal Verbeken. Nous \u00e9tions all\u00e9s le voir, \u00e0 deux, futurs fondateurs du magazine, comme on consulterait la Pythie, pour s\u2019enqu\u00e9rir de ses oracles. Dans un caf\u00e9 de la rue Dansaert, \u00e0 Bruxelles, nous lui avions confi\u00e9 la maxime qui serait notre boussole \u00e9ditoriale&nbsp;: comprendre, ne pas juger. Pascal avait sorti de son sac un exemplaire de son livre Grand Central Belge. Dans le premier chapitre, il y exposait sa profession de foi journalistique en ces termes&nbsp;: \u00ab&#8239;Le journalisme dans lequel je crois est par d\u00e9finition pluriel, \u00e0 voix multiples, cacophonique. Il ne pr\u00e9sente aucune v\u00e9rit\u00e9, mais laisse voir qu\u2019il y a beaucoup de v\u00e9rit\u00e9s, et m\u00eame des v\u00e9rit\u00e9s contradictoires qui existent. Par essence, il repose sur le regard et la compr\u00e9hension, et non sur le jugement.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Pascal Verbeken a d\u00e9but\u00e9 dans le m\u00e9tier comme pigiste pour le quotidien local <em>De Gentenaar<\/em>. Il a \u00e9t\u00e9 journaliste salari\u00e9 au v\u00e9n\u00e9rable <em>De\u00a0Standaard<\/em>, avant d\u2019int\u00e9grer la r\u00e9daction de l\u2019hebdomadaire <em>Humo<\/em>. Aujourd\u2019hui ind\u00e9pendant, il collabore r\u00e9guli\u00e8rement avec <em>De\u00a0Morgen<\/em> et <em>De\u00a0Standaard<\/em>. Il est aussi l\u2019auteur de sept livres, qui l\u2019ont souvent men\u00e9 dans le sud du pays. Sur les pas de Vincent Van\u00a0Gogh, pasteur dans le Borinage (<em>Duistere wegen<\/em>). \u00c0 la poursuite du fant\u00f4me d\u2019un po\u00e8te flamand mort dans un sanatorium de la Haute-Meuse (<em>Miavoye<\/em>). Ou encore au diapason des utopies, au cours des si\u00e8cles, des entrailles bruxelloises (<em>Brutopia<\/em>).<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Une fois dans sa vie, un homme doit faire un long voyage \u00e0 pied&#8239;\u00bb, a-t-il \u00e9crit dans Grand Central Belge. L\u2019itin\u00e9rance est la constante de plusieurs de ses travaux. \u00ab&#8239;<em>On n\u2019est pas oblig\u00e9 de prendre l\u2019injonction litt\u00e9ralement, glisse-t-il lorsque nous le rencontrons. Un voyage \u00e0 pied, c\u2019est aussi quitter la routine. Ralentir le train-train quotidien. Explorer d\u2019autres chemins que ceux qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 parcourus<\/em>.&#8239;\u00bb Lui a suivi une ancienne ligne ferroviaire. Il a march\u00e9 depuis Treignes, pr\u00e8s de Couvin, jusqu\u2019\u00e0 Anvers, en passant par Charleroi, Ottignies et Louvain. \u00c0 la mani\u00e8re de Stevenson dans les C\u00e9vennes\u2026 \u00ab&#8239;<em>Par la marche, on change aussi un peu soi-m\u00eame. Pas la premi\u00e8re journ\u00e9e, pas apr\u00e8s trois ou quatre jours. Mais apr\u00e8s une semaine, une sorte de machine commence \u00e0 tourner dans sa t\u00eate. Quand on se prom\u00e8ne pendant vingt-cinq kilom\u00e8tres, on entre dans un \u00e9tat d\u2019esprit o\u00f9 on est \u00e0 la fois l\u00e0 et pas l\u00e0. C\u2019est une sorte d\u2019hyperconcentration puis on tombe dans une presque absence. C\u2019est bizarre, ce que \u00e7a fait \u00e0 l\u2019esprit<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Quand s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9e l\u2019id\u00e9e de lancer une \u00e9dition en n\u00e9erlandais de <em>Wilfried<\/em>, en 2019, nous avons naturellement song\u00e9 \u00e0 en confier les r\u00eanes \u00e0 Pascal Verbeken. En sachant que l\u2019entreprise serait hasardeuse, \u00e9prouvante&nbsp;: \u00ab&#8239;une mission commando&#8239;\u00bb, comme nous aimions le dire. Sous la r\u00e9daction en chef de Pascal, <em>Wilfried NL<\/em>, tel que nous l\u2019appelions entre nous, aura trouv\u00e9 un ton propre, un style diff\u00e9rent de Wilfried en fran\u00e7ais, dont il n\u2019\u00e9tait pas le duplicata, plut\u00f4t une interpr\u00e9tation revisit\u00e9e, sur un versant plus litt\u00e9raire. Il y a eu de la sueur, du stress, et sans doute des larmes, quand bien m\u00eame elles \u00e9taient rentr\u00e9es. L\u2019aventure n\u2019aura dur\u00e9 que le temps de quatre num\u00e9ros. Mais ces quatre num\u00e9ros restent l\u00e0 pour toujours, dans bien des biblioth\u00e8ques.<\/p>\n<p>Pascal continue depuis lors de pratiquer le journalisme qu\u2019il aime, ce m\u00e9tier qui constitue toute sa vie d\u2019adulte et qu\u2019il exerce depuis presque quarante ans. Converser avec lui, c\u2019est sans cesse d\u00e9couvrir de nouvelles accointances, une sensibilit\u00e9 commune. C\u2019est aussi \u00e9prouver la l\u00e9g\u00e8re \u00e9tranget\u00e9 d\u2019un confr\u00e8re et compatriote venu d\u2019une autre g\u00e9n\u00e9ration, d\u2019une autre soci\u00e9t\u00e9, d\u2019un autre peuple, on ne sait comment on dire. Pascal est n\u00e9 dans la Flandre des ann\u00e9es 1960, celle des gouvernements Eyskens et du boom productiviste de l\u2019agriculture&#8239;; il a \u00e9t\u00e9 enfant dans la Flandre des ann\u00e9es 1970, celle des grands succ\u00e8s de la Volksunie nationaliste et du festival folk de Dranouter&#8239;; il a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudiant dans la Flandre des ann\u00e9es 1980, celle de la vague new wave et des bastons dans les Fourons&#8239;; il vit aujourd\u2019hui \u00e0 Gand, dans une Flandre plus riche que jamais, pourtant en proie au doute, \u00e9cartel\u00e9e entre radicalit\u00e9s \u00e9colo-f\u00e9ministes et litanie des dimanches noirs.<\/p>\n<p>Nous le retrouvons \u00e0 la maison de la presse de Charleroi, un havre insoup\u00e7onn\u00e9 au c\u0153ur de la ville haute. Salle de style art nouveau, vitraux, volets en bois peint. Pascal Verbeken revient tout juste de la biblioth\u00e8que Arthur Rimbaud, dont il a acquis la carte de membre en vue de faciliter ses futures recherches. Deux semaines auparavant, il a visit\u00e9 le mus\u00e9e des Beaux-arts flambant neuf, avec ses Magritte, ses Delvaux, ses Paulus, et son exposition temporaire sur Dupuis, l\u2019\u00e9diteur de Marcinelle qui lan\u00e7a Spirou mais aussi Humo. Tout se recoupe, d\u00e9cid\u00e9ment, et Pascal Verbeken, qui a beaucoup tra\u00een\u00e9 sa bosse \u00e0 Charleroi, <em>is back in town<\/em>. Le projet qui l\u2019occupe ces mois-ci&nbsp;: la r\u00e9daction d\u2019un guide personnel de Charleroi, ville noire \u00e0 la lumi\u00e8re vive, riche en eaux-fortes et en \u00e2mes simples.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>D\u2019o\u00f9 vient ce projet de r\u00e9diger un guide de Charleroi&#8239;? Est-ce l\u2019expression d\u2019un coup de c\u0153ur que vous avez eu pour cette ville&#8239;?<\/strong><br \/>\nOui. Charleroi est une ville tr\u00e8s int\u00e9ressante. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la ville phare dans <em>La terre promise<\/em> et <em>Grand Central Belge.<\/em> Il n\u2019y a dans aucune autre ville \u00e0 laquelle j\u2019ai consacr\u00e9 autant de pages. Pour ces deux livres, entre 2004 et 2010, j\u2019y venais r\u00e9guli\u00e8rement. Charleroi est par la suite rest\u00e9e une ville \u00e0 laquelle j&rsquo;\u00e9tais attach\u00e9. Elle ne m\u2019a jamais abandonn\u00e9. Un peu comme Londres, qui est pour moi comme un vieil ami. J\u2019y allais d\u00e9j\u00e0 quand j\u2019avais quinze ans, avec des amis de Gand, on prenait le bateau \u00e0 Ostende pour d\u00e9couvrir les magasins de disques, aller aux concerts, et j\u2019ai continu\u00e9 ensuite \u00e0 y aller pour les librairies et la vie dans la ville. \u00c7a reste encore ma ville pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. M\u00eame si, sur le plan visuel, Londres a beaucoup chang\u00e9, il y a des liens sentimentaux qui perdurent. Londres, c\u2019est ce vieil ami qui attend toujours ta visite, qui sera toujours l\u00e0. Charleroi, \u00e0 mes yeux, c\u2019est plut\u00f4t une sage enseignante. Une ville qui apprend des choses qui sont essentielles dans la vie, et qu\u2019on risque d\u2019oublier.<\/p>\n<p><strong>Que vous a-t-elle appris&#8239;?<\/strong><br \/>\nCe que Charleroi montre, c\u2019est que des \u00e9poques dor\u00e9es peuvent tr\u00e8s vite basculer dans des temps de probl\u00e8mes. Et quand on vit dans une situation o\u00f9 les revenus sont assur\u00e9s, o\u00f9 la qualit\u00e9 de vie est tenue pour acquise, on pense que c\u2019est la normalit\u00e9. Et je pense que c\u2019est le cas pour beaucoup de Belges, parce que depuis les ann\u00e9es 1960, chaque g\u00e9n\u00e9ration a v\u00e9cu dans de meilleures conditions que la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente. Je pense que \u00e7a a un peu aveugl\u00e9 beaucoup de personnes, qui croient que c\u2019est une \u00e9vidence. L\u2019histoire de Charleroi montre que ce n\u2019est pas le cas. Tout peut tr\u00e8s vite basculer.<\/p>\n<p><strong>Quel souvenir gardez-vous de vos premi\u00e8res venues \u00e0 Charleroi&#8239;?<\/strong><br \/>\nEn 2005 et 2006, j\u2019ai fait le tour des maisons de repos dans la r\u00e9gion de La Louvi\u00e8re et de Charleroi. J\u2019ai rencontr\u00e9 des personnes qui avaient quitt\u00e9 la Flandre apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Je pense en particulier \u00e0 une dame qui avait 98 ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e maintenant, Clarine Trossard. Elle est n\u00e9e \u00e0 Scheldewindeke, un village de Flandre-Orientale, qui \u00e9tait un trou de pauvret\u00e9. Elle est descendue \u00e0 la gare de Marchienne-au-Pont en 1919. Elle m\u2019a racont\u00e9 que l\u00e0, pour la premi\u00e8re fois, elle avait vu de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans les rues. Ce d\u00e9tail montre bien qu\u2019en ce temps-l\u00e0, ces communes de Charleroi \u00e9taient modernes, en comparaison avec les villages de Flandre. Clarine Trossard est rest\u00e9e \u00e0 Marchienne-au-Pont toute sa vie. Elle a travaill\u00e9 dans le textile, le reste de sa famille dans l\u2019acier. Voil\u00e0. Je la rencontre en 2005 \u00e0 la maison de repos Saint-Vincent, tout en haut de Marchienne, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cimeti\u00e8re, dans le quartier de la Docherie. Et quand elle regarde la t\u00e9l\u00e9, elle constate qu\u2019au cours de son existence, tout s\u2019est renvers\u00e9. Parce que ce trou d\u2019o\u00f9 elle est originaire, Scheldewinde, est entre-temps devenu une bourgade ais\u00e9e, tandis qu\u2019\u00e0 Marchienne-au-Pont, les taux de ch\u00f4mage et de pauvret\u00e9 sont tr\u00e8s hauts. C\u2019est la le\u00e7on de Clarine Trossard&nbsp;: la vie peut se renverser en un \u00e9clair. Voil\u00e0 pourquoi je dis que Charleroi est une sage enseignante. Et peut-\u00eatre qu\u2019aujourd\u2019hui, la roue est de nouveau en train de tourner \u00e0 Charleroi. Je pense que la partie la plus difficile doit encore venir. Le socio-\u00e9conomique doit suivre&#8239;! Je pense que l\u2019avenir de Charleroi ne se d\u00e9cidera pas \u00e0 Charleroi, ou tr\u00e8s partiellement. Ce sont les d\u00e9cisions prises au niveau wallon ou f\u00e9d\u00e9ral qui permettront ou non de soutenir la dynamique enclench\u00e9e avec le r\u00e9am\u00e9nagement urbain.<\/p>\n<p><strong>En Flandre, vous \u00eates un peu devenu l\u2019auteur sp\u00e9cialiste de la Wallonie.<\/strong><br \/>\nNon, je ne me suis jamais pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00e7a.<\/p>\n<p><strong>En tout cas, on vous consid\u00e8re comme tel.<\/strong><br \/>\nOui, mais dans les studios de la VRT ou ailleurs, je n\u2019ai jamais voulu endosser ce r\u00f4le-l\u00e0. Et la Wallonie n\u2019est pas mon seul centre d\u2019int\u00e9r\u00eat. Mais avec <em>La terre promise<\/em> puis <em>Grand Central Belge<\/em>, en effet, j\u2019ai d\u00e9couvert dans mon propre pays tout un univers que j\u2019ignorais.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui a d\u00e9clench\u00e9, voici presque vingt ans, l\u2019envie d\u2019\u00e9crire \u00ab&#8239;La terre promise&#8239;\u00bb et votre int\u00e9r\u00eat pour la Wallonie&#8239;?<\/strong><br \/>\nJ\u2019avais lu le livre <em>\u00c0 travers les Flandres<\/em> d\u2019Auguste De\u00a0Winne, qui fut journaliste, puis r\u00e9dacteur en chef du journal <em>Le\u00a0Peuple<\/em>, l\u2019organe du Parti ouvrier belge. En 1902, il sillonne la Flandre-Orientale et Occidentale. Il passe \u00e0 Gand, \u00e0 Zele, \u00e0 Grammont, \u00e0 Ninove. Partout, c\u2019est la pauvret\u00e9. De Winne d\u00e9crit ce qu\u2019il voit \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un reporter, dans un style tr\u00e8s direct. Ses articles sont parus en feuilleton dans Le Peuple, puis compil\u00e9s dans un livre. Quand je l\u2019ai lu, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s nouveau pour moi. Je savais que la Flandre avait connu des d\u00e9cennies noires, au XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, mais je n\u2019imaginais pas que \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point. Je ne savais pas que dans certains villages, les habitants mouraient de faim. Vers 1847, 1848, les autorit\u00e9s de Bruges avaient m\u00eame ordonn\u00e9 de refermer les portes de l\u2019enceinte, pour emp\u00eacher que les mis\u00e9reux des campagnes ne pillent la ville. La premi\u00e8re vague d\u2019immigr\u00e9s flamands en Wallonie a lieu dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, vers 1840. Une autre a suivi dans les ann\u00e9es 1880, en raison des crises agricoles, de la succession de mauvaises r\u00e9coltes. Jamais \u00e0 l\u2019universit\u00e9 on ne m\u2019avait parl\u00e9 de \u00e7a. \u00c0 partir de l\u00e0, je me suis pos\u00e9 la question&nbsp;: que sont devenus les gens qu\u2019Auguste De Winne a d\u00e9crits&#8239;? Eh bien, beaucoup ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 vers la Wallonie, surtout La Louvi\u00e8re et Charleroi, et plus tard le Limbourg est tomb\u00e9 sur Li\u00e8ge, Seraing, Ougr\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Ce travail a-t-il \u00e9t\u00e9 une charni\u00e8re dans votre vie, en renouvelant votre regard \u00e0 la fois sur la Belgique et sur le journalisme&#8239;?<\/strong><br \/>\n\u00c0 cette \u00e9poque, comme journaliste \u00e0 Humo, je faisais beaucoup d\u2019interviews politiques. En 2006, j\u2019ai pris une pause carri\u00e8re de dix mois pour \u00e9crire mon livre, puis je suis revenu \u00e0 la r\u00e9daction. La politique belge occupait une grande partie de mon temps de travail. Et avec le recul, je trouve que toutes ces interviews, c\u2019\u00e9tait du temps perdu. Entre-temps, c\u2019est devenu pire encore, mais m\u00eame \u00e0 cette \u00e9poque, l\u2019interview \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un genre totalement d\u00e9valu\u00e9. Dans les ann\u00e9es 1970, il n\u2019y avait gu\u00e8re de grandes interviews dans les journaux, mais c\u2019est devenu une sorte d\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Et de plus en plus, l\u2019interview s\u2019est transform\u00e9e en op\u00e9ration marketing pour l\u2019interview\u00e9. Avant l\u2019entretien, les hommes et les femmes politiques sont entour\u00e9s de <em>spin doctors<\/em>, de conseillers qui donnent des avis de toutes sortes, qui \u00e9crivent \u00e0 l\u2019avance les phrases cl\u00e9s appel\u00e9es \u00e0 devenir le titre de l\u2019interview. Tous ces conseillers savent tr\u00e8s bien ce qui va devenir le titre d\u2019une interview, parce qu\u2019ils savent tr\u00e8s bien comment fonctionne une r\u00e9daction, aussi bien que les journalistes eux-m\u00eames. Pour moi, c\u2019\u00e9tait devenu un jeu futile, une perte de temps. La seule chose qui int\u00e9ressait les acteurs politiques que je rencontrais, c\u2019\u00e9tait d\u2019avoir cinq, six pages dans un magazine lu par plus d\u2019un million deux cent mille personnes. C\u2019\u00e9tait encore l\u2019\u00e2ge d\u2019or, quand Humo restait en Flandre une institution. Bien s\u00fbr, il y avait dans ces interviews des questions critiques, un ton critique, mais la parade \u00e9tait format\u00e9e. Jamais, par contre, je ne dirai que mes moments avec Clarine Trossard, qui a \u00e9t\u00e9 ouvri\u00e8re toute sa vie ici \u00e0 Charleroi, \u00e9taient une perte de temps.<\/p>\n<p><strong>En \u00e9crivant \u00ab&#8239;La terre promise&#8239;\u00bb, c\u2019est aussi \u00e0 cette forme de journalisme-l\u00e0 que vous vouliez tourner le dos&#8239;?<\/strong><br \/>\nOui, un peu. Mes grands exemples dans le journalisme, c\u2019\u00e9taient plut\u00f4t les reporters. Je me rappelle une s\u00e9rie dans Humo, au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a080, qui s\u2019appelait<em> De andere kant<\/em>, \u00ab&#8239;l\u2019autre c\u00f4t\u00e9&#8239;\u00bb. C\u2019\u00e9taient des portraits de prostitu\u00e9es, de hooligans, de huissiers\u2026 Toutes des personnes r\u00e9prouv\u00e9es. Aujourd\u2019hui, ce type de reportage est courant, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait tout neuf. \u00c7a m\u2019a beaucoup influenc\u00e9. On peut dire que la Wallonie \u00e9tait aussi une sorte de <em>andere kant<\/em> pour moi. Ma pratique du journalisme a aussi \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par des chanteurs am\u00e9ricains qui \u00e9taient des chroniqueurs, comme Bruce Springsteen. En 1995, il a sorti un album, <em>The Ghost of Tom Joad<\/em>, inspir\u00e9 par le h\u00e9ros des <em>Raisins de la col\u00e8re<\/em>, le roman de John Steinbeck. Et sur ce disque, il y a une chanson qui s\u2019appelle \u00ab&#8239;Youngstown&#8239;\u00bb, du nom d\u2019une ville industrielle de l\u2019Ohio. Springsteen d\u00e9crit ce que j\u2019ai aussi racont\u00e9 dans <em>La terre promise<\/em>&nbsp;: l\u2019\u00e2ge d\u2019or, puis le d\u00e9clin et les tentatives de relever la t\u00eate. Si on remplace Youngstown par Charleroi ou Seraing, tout est identique.<\/p>\n<p><strong>Vos influences sont plut\u00f4t anglo-saxonnes.<\/strong><br \/>\nElles passent aussi par des images. Je pense \u00e0 la pochette du disque <em>Love Not Money<\/em>, d\u2019Every-thing but the Girl&nbsp;: une photo en noir et blanc o\u00f9 on voit deux enfants qui pissent, sur un terrain vague. Elle a \u00e9t\u00e9 prise dans le cadre d\u2019une recherche sociologique \u00e0 Bolton, en Angleterre, dans les ann\u00e9es\u00a01930. Les chercheurs ont suivi pendant deux ans la population ouvri\u00e8re de cette ville textile, pr\u00e8s de Manchester. Ils ont interview\u00e9 une foule de personnes, du matin jusqu\u2019\u00e0 la nuit, ils ont tout photographi\u00e9. Ce que ce projet de <em>mass observation<\/em> m\u2019a appris, c\u2019est qu\u2019on doit aussi, dans le journalisme, trouver des moyens saisir la vie dans sa totalit\u00e9. Qu\u2019on doit vraiment entrer dans les rues et qu\u2019on doit, avec la plus grande attention, et avec le plus d\u2019angle possible, attaquer, cerner la vie comme elle est dans cet endroit particulier. Si on travaille dans cet esprit, alors les d\u00e9tails prennent autant d\u2019importance que les \u00e9l\u00e9ments majeurs. Quand on entre au cimeti\u00e8re de Marchienne-au-Pont, on voit une tombe tr\u00e8s ornement\u00e9e, celle de Thomas Bonehill, un ing\u00e9nieur m\u00e9canicien anglais qui a d\u00e9velopp\u00e9 les aci\u00e9ries de la Providence. Mais sa tombe est aussi int\u00e9ressante que celles qui se trouvent \u00e0 c\u00f4t\u00e9, celles des ouvriers qui ont travaill\u00e9 l\u00e0. Ces vies ont la m\u00eame valeur.<\/p>\n<p><strong>Au fond, qu\u2019est-ce qui distingue votre travail de journaliste de celui d\u2019un romancier, d\u2019un sociologue, d\u2019un \u00e9conomiste ou d\u2019un historien qui aborderait les m\u00eames faits que vous, le \u00ab&#8239;rise and fall&#8239;\u00bb de la Wallonie industrielle&#8239;?<\/strong><br \/>\nJe pense que mon outil principal, c\u2019est la curiosit\u00e9. Qui est aussi un d\u00e9sir. Le d\u00e9sir de savoir, le d\u00e9sir de voir, d\u2019explorer, de d\u00e9couvrir. \u00c7a, c\u2019est vraiment mon moteur, <em>what makes Sammy run<sup>1<\/sup>.<\/em> C\u2019est peut-\u00eatre une disposition tr\u00e8s sous-estim\u00e9e, la curiosit\u00e9. Beaucoup de gens la perdent avec l\u2019\u00e2ge. Mais quand on ouvre les yeux, les oreilles, on peut apprendre beaucoup. En venant \u00e0 cette interview, par exemple, je suis pass\u00e9 devant l\u2019ath\u00e9n\u00e9e Vauban. Les enfants jouaient dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation. Je ne connais pas les chiffres, mais certainement, 80&nbsp;% des enfants \u00e9taient d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re. C\u2019est la m\u00eame chose \u00e0 Gand, \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Anvers, \u00e0 Li\u00e8ge. Qu\u2019est-ce que \u00e7a apprend&#8239;? Beaucoup. \u00c7a veut dire que toutes les oppositions typiquement belges, qui ont leurs racines dans l\u2019histoire belge, les frustrations, les rancunes qui dominent encore la rue de la Loi, dans une ou deux g\u00e9n\u00e9rations, elles vont s\u2019\u00e9vaporer. Une personne arriv\u00e9e il y a un mois de Roumanie ou d\u2019Afghanistan n\u2019a plus ce poids de l\u2019histoire belge. Je pense que dans vingt, trente ans au plus, la Belgique que nous connaissons aujourd\u2019hui sera \u00e9vapor\u00e9e. Et \u00e7a, c\u2019est une petite le\u00e7on que la curiosit\u00e9 nous donne, en parcourant la rue.<\/p>\n<p><strong>Chercher \u00e0 comprendre plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 juger, c\u2019est aussi savoir penser contre soi-m\u00eame. Comment ne pas \u00eatre d\u00e9stabilis\u00e9 quand la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on observe ne cadre pas avec ses a priori, ses propres convictions&#8239;?<\/strong><br \/>\nDans ma jeunesse, quatre \u00e9t\u00e9s d\u2019affil\u00e9e, j\u2019ai travaill\u00e9 comme taximan \u00e0 Gand, un mois \u00e0 chaque fois. Je me trouvais seul avec mes passagers, qui emportaient chacun leur propre histoire. L\u00e0 encore, la curiosit\u00e9 importe. Il faut savoir \u00e9couter tr\u00e8s m\u00e9ticuleusement pour bien entendre ce que vos interlocuteurs portent en eux. En un sens, cette exp\u00e9rience aussi \u00e9tait une \u00e9ducation au journalisme, une invitation \u00e0 rencontrer d\u2019autres c\u00f4t\u00e9s, sortir de sa propre sph\u00e8re. Tout comme mon service militaire. J\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 le faire en Allemagne, parce que la dur\u00e9e \u00e9tait alors r\u00e9duite \u00e0 dix mois, et \u00e0 \u00eatre affect\u00e9 \u00e0 une unit\u00e9 o\u00f9 je bougerais un peu. Parce que j\u2019avais peur de prendre dix kilos. J\u2019avais vu des types revenir de leur service militaire&nbsp;: ils n\u2019avaient rien fait pendant un an, sauf boire de la bi\u00e8re \u00e0 la cantine. Je me suis donc retrouv\u00e9 camionneur dans une unit\u00e9 d\u2019artillerie qui \u00e9tait tr\u00e8s active dans la Ruhr. C\u2019\u00e9tait une unit\u00e9 d\u2019artillerie nucl\u00e9aire. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bizarre.<br \/>\nCinq ans plus t\u00f4t, je participais \u00e0 la grande manifestation \u00e0 Bruxelles contre les armes nucl\u00e9aires, et l\u00e0 je me retrouvais \u00e0 conduire un camion, quand m\u00eame pas avec les ogives \u00e0 bord, mais int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 une unit\u00e9 nucl\u00e9aire. Cette exp\u00e9rience-l\u00e0 \u00e9tait \u00e9galement un <em>reality check.<\/em> En 1989, le mur de Berlin n\u2019\u00e9tait pas encore tomb\u00e9 et, en Allemagne, j\u2019ai bien compris que sans une force de d\u00e9fense, nos d\u00e9mocraties \u00e9taient menac\u00e9es. Vous en parler maintenant, \u00e7a me fait tout de suite penser au cas de l\u2019Ukraine \u00e9videmment. Sans capacit\u00e9 militaire, on est \u00e9cras\u00e9, on ne peut plus se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p><strong>Lors d\u2019une conversation pr\u00e9c\u00e9dente, vous nous aviez dit que vous vous consid\u00e9riez comme un journaliste, et pas un \u00e9crivain. Votre point de vue n\u2019a pas chang\u00e9&#8239;?<\/strong><br \/>\nNon, je suis un vrai journaliste, <em>old school<\/em> m\u00eame, dans le sens o\u00f9 tout ce qui se trouve dans mes livres peut \u00eatre contr\u00f4l\u00e9. Toutes les personnes cit\u00e9es, on peut les retrouver. Si on les r\u00e9interroge, on obtiendra la m\u00eame mati\u00e8re. Rien n\u2019est romanc\u00e9. Il n\u2019y a pas d\u2019artifices. Certains auteurs de non-fiction recourent \u00e0 la fantaisie. Ils m\u00e8nent par exemple des entretiens avec six, sept personnes et les condensent dans leur livre en une seule rencontre, un seul personnage, pour obtenir quelque chose de plus fort. Moi, je n\u2019ai jamais fait \u00e7a.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2049\" aria-describedby=\"caption-attachment-2049\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-2049\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5411_1-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5411_1-200x300.jpg 200w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5411_1-684x1024.jpg 684w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5411_1.jpg 721w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2049\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Carmen de Vos<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>M\u00eame si vos \u00e9tats d\u2019\u00e2me personnels transparaissent peu dans vos livres, de \u00ab&#8239;La terre promise&#8239;\u00bb \u00e0 \u00ab&#8239;Brutopia&#8239;\u00bb, ceux-ci font n\u00e9anmoins la part belle \u00e0 un regard d\u2019auteur.<\/strong><br \/>\nD\u2019office, ce sera l\u00e0. Les lieux sur lesquels je travaille sont presque toujours des lieux o\u00f9 le passage du temps est perceptible. \u00c7a donne une certaine tonalit\u00e9 aux livres. Mais ce n\u2019est pas de la belle \u00e9criture. Je ne d\u00e9cris pas le soleil qui se l\u00e8ve. Je pratique un style serr\u00e9, dans la tradition d\u2019Ernest Hemingway, et au fil des ans, j\u2019ai \u00e9volu\u00e9 vers encore plus de simplicit\u00e9. Quand je relis des passages de <em>La terre promise<\/em>, c\u2019est un peu trop lyrique \u00e0 mon go\u00fbt. \u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais encore sous le coup de la fascination qu\u2019avaient provoqu\u00e9e en moi les d\u00e9cors industriels de Charleroi ou de Seraing, toute cette atmosph\u00e8re tr\u00e8s visuelle, unique. Aujourd\u2019hui, je ferais plus simple. Un pas que j\u2019aimerais par contre franchir dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, c\u2019est d\u2019\u00e9crire d\u2019une fa\u00e7on plus personnelle, injecter dans mes livres des morceaux de ma propre vie.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi ne l\u2019avoir pas fait jusqu\u2019ici&#8239;?<\/strong><br \/>\nLongtemps, il m\u2019a \u00e9t\u00e9 difficile d\u2019utiliser le pronom \u00ab&#8239;je&#8239;\u00bb. Quand je travaillais pour Humo, je cherchais toujours des constructions pour l\u2019\u00e9viter. Donc \u00e7a, c\u2019est aussi une diff\u00e9rence. Je n\u2019ai plus ce complexe-l\u00e0. Dans mes projets, j\u2019ai envie de puiser dans mon enfance, ma jeunesse \u00e0 Gand, pour les m\u00ealer \u00e0 de nouvelles histoires. J\u2019ai 58\u00a0ans et c\u2019est seulement maintenant que je me sens pr\u00eat pour \u00e7a. C\u2019est bizarre, parce qu\u2019il y a des types de 18\u00a0ans, dans les \u00e9coles de journalisme, qui \u00e9crivent je\u2026 je\u2026 je\u2026<\/p>\n<p><strong>Vous fallait-il un certain v\u00e9cu, pour assumer ce \u00ab&#8239;je&#8239;\u00bb qui vous aurait paru pr\u00e9tentieux \u00e0 25 ans&#8239;?<\/strong><br \/>\nOui, je pense. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, moi, j\u2019aime lire des livres de personnes qui \u00e9crivent \u00ab&#8239;je&#8239;\u00bb. J\u2019ai \u00e0 pr\u00e9sent un certain \u00e2ge, \u00e7a commence \u00e0 devenir int\u00e9ressant de faire des comparaisons avec ce que j\u2019ai connu dans mon enfance. C\u00f4t\u00e9 paternel, mon grand-p\u00e8re \u00e9tait facteur. Mais j\u2019ai surtout \u00e9t\u00e9 proche de mes grands-parents maternels, qui vivaient dans la m\u00eame maison que mes parents et moi. Ils venaient de la r\u00e9gion de Grammont et Ninove, d\u00e9crite par Auguste De\u00a0Winne dans <em>\u00c0 travers les Flandres<\/em>. Ma grand-m\u00e8re \u00e9tait n\u00e9e en 1904, mon grand-p\u00e8re en 1907, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de De Winne, celle de la pauvret\u00e9 en Flandre.<\/p>\n<p><strong>Que faisaient vos parents&#8239;?<\/strong><br \/>\nDes emplois modestes dans l\u2019administration. Ils n\u2019\u00e9taient pas fonctionnaires, mais employ\u00e9s pour le compte de l\u2019\u00c9tat dans le domaine des hypoth\u00e8ques. Pendant un mois, j\u2019ai fait un job \u00e9tudiant au bureau de ma m\u00e8re. Pour moi, c\u2019\u00e9tait tuant. \u00c7a m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 chercher d\u2019autres voies. Mes grands-parents n\u2019avaient pas tr\u00e8s bien g\u00e9r\u00e9 leur vie d\u2019un point de vue financier et ils ont d\u00fb tous les deux travailler jusqu\u2019\u00e0 leur mort, \u00e0 la maison, pour gagner des petits sous en extra de leur pension. Ils transcrivaient \u00e0 la main des actes d\u2019hypoth\u00e8que dans de grands livres. J\u2019ai toujours connu mon grand-p\u00e8re pensionn\u00e9. Il \u00e9tait colombophile, c\u2019\u00e9tait son occupation principale. Il est mort \u00e0 86\u00a0ans, et jusqu\u2019au dernier jour de sa vie, litt\u00e9ralement, il a \u00e9crit des actes d\u2019hypoth\u00e8que. \u00c7a m\u2019a marqu\u00e9. J\u2019ai plusieurs amis artistes qui ont un boulot cr\u00e9atif, dans la musique notamment, et je leur ai dit&nbsp;: attention de n\u2019\u00eatre pas vieux et pauvre. Quand on a 22\u00a0ans, c\u2019est presque chouette d\u2019\u00eatre pauvre. On peut vivre en boh\u00e8me, et on a la force, ce n\u2019est pas grave, on fait un petit boulot par-ci par-l\u00e0. Mais d\u00e8s qu\u2019on a 40\u00a0ans, 50\u00a0ans, tout devient plus difficile, et n\u2019avoir pas assez de moyens quand on a 70\u00a0ans, c\u2019est tr\u00e8s, tr\u00e8s grave. On est condamn\u00e9 \u00e0 subir.<\/p>\n<p><strong>Vos parents s\u2019int\u00e9ressaient-ils \u00e0 la politique, \u00e0 la litt\u00e9rature&#8239;?<\/strong><br \/>\nIl n\u2019y avait pas beaucoup de livres \u00e0 la maison, mais ils avaient un abonnement \u00e0 Humo, ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant pour moi. Mes parents, d\u2019origine tr\u00e8s modeste, ont voulu me pousser vers une certaine \u00e9mancipation. J\u2019\u00e9tais oblig\u00e9 de suivre des cours de fran\u00e7ais le dimanche matin. Ils m\u2019avaient inscrit \u00e0 des cours de dactylo en dehors des heures d\u2019\u00e9cole, et ils m\u2019envoyaient \u00e0 la biblioth\u00e8que. C\u2019est assez typique de cette Flandre des ann\u00e9es\u00a01960, 1970. L\u2019\u00e9crivain Bart Van\u00a0Loo raconte exactement la m\u00eame histoire, en Campine pour lui, \u00e0 Gand pour moi. La biblioth\u00e8que de Ledeberg a vraiment \u00e9t\u00e9 ma grotte d\u2019Ali Baba. Quand j\u2019\u00e9tais en secondaire, l\u2019\u00e9cole ne m\u2019int\u00e9ressait gu\u00e8re, mais je lisais trois ou quatre livres par semaine.<\/p>\n<p><strong>Vos parents, pourtant peu politis\u00e9s, lisaient \u00ab&#8239;Humo&#8239;\u00bb, l\u2019hebdomadaire de la contre-culture et d\u2019une certaine Flandre progressiste post-68. N\u2019est-ce pas aussi r\u00e9v\u00e9lateur du r\u00f4le que la presse pouvait jouer alors&#8239;?<\/strong><br \/>\n<em>Humo<\/em>, on peut le dire, a \u00e9t\u00e9 la force qui a \u00e9loign\u00e9 la Flandre des clochers d\u2019\u00e9glise. Dans le <em>Humo<\/em> des ann\u00e9es 70, on trouvait de grandes interviews de philosophes, d\u2019acteurs am\u00e9ricains, tir\u00e9es de Rolling Stone, de Playboy, de Vanity Fair, traduites en n\u00e9erlandais, mais aussi reprises de <em>Vrij Nederland<\/em>.<\/p>\n<p><strong>\u00ab&#8239;Vrij Nederland&#8239;\u00bb \u00e9tait aux Pays-Bas le journal de la gauche intellectuelle, fond\u00e9 en 1940 par la R\u00e9sistance\u2026<\/strong><br \/>\nOui, mais <em>Humo<\/em> a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bizarre, car c\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps un magazine tr\u00e8s populaire, avec un regard sur la t\u00e9l\u00e9vision populaire. C\u2019\u00e9tait un mix \u00e9trange de tous ces ingr\u00e9dients. Guy Mortier, qui en est devenu le r\u00e9dacteur en chef en 1969, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il y avait tr\u00e8s peu de consultants en marketing et d\u2019enqu\u00eates d\u2019opinion, a con\u00e7u le magazine qu\u2019il aurait voulu lire lui-m\u00eame, et \u00e7a, c\u2019\u00e9tait la force de <em>Humo.<\/em><\/p>\n<p><strong>C\u2019est vraiment l\u2019intuition d\u2019un homme qui a fait le succ\u00e8s de la formule&#8239;?<\/strong><br \/>\nTout \u00e0 fait. C\u2019est \u00e7a qui a donn\u00e9 au magazine une personnalit\u00e9 si d\u00e9finie. Un autre \u00e9l\u00e9ment important dans <em>Humo<\/em>, c\u2019\u00e9tait l\u2019humour. Un humour tr\u00e8s anarchiste, venu d\u2019Amsterdam. Il y avait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une cha\u00eene n\u00e9erlandaise, VPRO, qui pouvait diffuser chaque dimanche un programme sur la t\u00e9l\u00e9 publique aux Pays-Bas. D\u2019origine protestante, le VPRO avait \u00e9volu\u00e9 vers la cha\u00eene de la gauche intellectuelle. Et sur cette cha\u00eene, tout \u00e9tait possible&#8239;! Nudit\u00e9 comprise. Ce serait inimaginable aujourd\u2019hui. Et <em>Humo<\/em> \u00e9tait tr\u00e8s li\u00e9 au VPRO. La plupart des Flamands de ma g\u00e9n\u00e9ration \u00e9taient dans des coll\u00e8ges catholiques qui, m\u00eame dans les ann\u00e9es 70 et 80, sentaient encore les ann\u00e9es 50. Les classes \u00e9taient impr\u00e9gn\u00e9es d\u2019un fumet conservateur, r\u00e9actionnaire, et nous avions vraiment une double vie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, notre vie scolaire, dont nous esp\u00e9rions qu\u2019elle passerait le plus vite possible, et de l\u2019autre, la d\u00e9couverte des livres, des disques et de tout ce que repr\u00e9sentaient <em>Humo<\/em> et le VPRO. La grande majorit\u00e9 des adultes de ma g\u00e9n\u00e9ration sont des enfants de <em>Humo<\/em>, et on peut dire que <em>De Morgen<\/em> est un enfant de <em>Humo<\/em>, m\u00eame <em>De Standaard<\/em> est un enfant de <em>Humo<\/em>. Toute la presse flamande a \u00e9t\u00e9 <em>humo\u00efs\u00e9e,<\/em> dans une certaine mesure. L\u2019influence a \u00e9t\u00e9 immense.<\/p>\n<p><strong>Vous avez travaill\u00e9 pour le quotidien local \u00ab&#8239;De Gentenaar&#8239;\u00bb, puis pour \u00ab&#8239;Humo&#8239;\u00bb, ainsi que pour \u00ab&#8239;De Morgen&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;De Standaard&#8239;\u00bb. Quel regard portez-vous sur la vie d\u2019une r\u00e9daction&#8239;? N\u2019est-ce pas l\u2019une des grandes diff\u00e9rences avec la litt\u00e9rature, un exercice nettement plus solitaire&#8239;? L\u2019\u00e9crivain Chris De Stoop raconte que, quand il \u00e9tait journaliste \u00e0 l\u2019hebdomadaire \u00ab&#8239;Knack&#8239;\u00bb, il ne participait jamais aux dossiers r\u00e9alis\u00e9s en \u00e9quipe.<\/strong><br \/>\nChris De\u00a0Stoop s\u2019\u00e9loignait m\u00eame un peu de ses coll\u00e8gues pour faire ses propres trucs. Il a d\u2019ailleurs racont\u00e9 \u00e7a dans <em>Wilfried<\/em>. Un vrai <em>lone wolf<\/em>. Moi, j\u2019ai toujours aim\u00e9 les deux, la dimension collective et la dimension solitaire. Fin des ann\u00e9es 90, je tenais une rubrique dans le journal De Standaard qui s\u2019appelait \u00ab&#8239;Le d\u00e9but&#8239;\u00bb. \u00c7a a dur\u00e9 deux ans.<br \/>\nChaque semaine, j\u2019interviewais un \u00e9crivain flamand ou n\u00e9erlandais qui revenait sur ses d\u00e9buts. C\u2019\u00e9tait un peu un tour de passe-passe pour regarder dans le r\u00e9troviseur et d\u00e9velopper quelques pens\u00e9es. La le\u00e7on que j\u2019en ai tir\u00e9e, c\u2019est qu\u2019\u00e9crire seul et \u00eatre toujours seul chez soi, ce n\u2019est pas tr\u00e8s sain. Il y a un c\u00f4t\u00e9 n\u00e9vrotique qui s\u2019aggrave avec les ann\u00e9es. J\u2019ai vraiment per\u00e7u \u00e7a chez de nombreux \u00e9crivains. Une certaine n\u00e9vrose s\u2019est install\u00e9e en eux, au moins dans leur vie professionnelle, et la source se trouvait, selon moi, dans le fait d\u2019\u00eatre seul tout le temps avec ses pens\u00e9es. Je me suis dit&nbsp;: fais attention \u00e0 \u00e7a, ce n\u2019est pas sain. On a besoin de vari\u00e9t\u00e9, de contacts dans ses activit\u00e9s.<br \/>\nL\u2019avantage avec le reportage, par d\u00e9finition, c\u2019est qu\u2019on va un peu partout, on rencontre des gens diff\u00e9rents. On n\u2019est pas enferm\u00e9 dans un monde c\u00e9r\u00e9bral. Maxime Gorky a donn\u00e9 ce conseil \u00e0 Isaac Babel&nbsp;: \u00ab&#8239;M\u00eale-toi aux gens&#8239;!&#8239;\u00bb J\u2019ai toujours aim\u00e9 \u00e7a.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2050\" aria-describedby=\"caption-attachment-2050\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-2050\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5379_1-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5379_1-200x300.jpg 200w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5379_1-684x1024.jpg 684w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/carmendevos-23-wilfried-pascalverbeken-5379_1.jpg 721w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2050\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Carmen de Vos<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Pour beaucoup de Belges francophones, les r\u00e9sultats \u00e9lectoraux en Flandre constituent une \u00e9nigme, et m\u00eame un choc. Comment expliquer un tel poids de la droite nationaliste et de l\u2019extr\u00eame droite&#8239;?<\/strong><br \/>\nLa Flandre a toujours \u00e9t\u00e9 conservatrice. Au XIXe si\u00e8cle, c\u2019\u00e9tait une r\u00e9gion essentiellement rurale, avec des villages domin\u00e9s par les cur\u00e9s et une poign\u00e9e de notables. Ce conservatisme, en un sens, n\u2019a jamais quitt\u00e9 la Flandre.<\/p>\n<p><strong>Mais pourquoi ce vote pour des partis ind\u00e9pendantistes&#8239;?<\/strong><br \/>\nJe pense qu\u2019en Wallonie, on en a une perception erron\u00e9e. On voit ce bloc conservateur de droite, \u00e0 peu pr\u00e8s 50&nbsp;% des voix. On pense que ces \u00e9lecteurs-l\u00e0 sont obs\u00e9d\u00e9s par un sentiment antibelge. Pourtant, tous les sondages confirment qu\u2019environ 10&nbsp;% seulement des Flamands en ont totalement marre de la Belgique. Ceux-l\u00e0 veulent que \u00e7a s\u2019arr\u00eate, de pr\u00e9f\u00e9rence aujourd\u2019hui plut\u00f4t que demain. Les scores de la N-VA et du Vlaams Belang sont donc des chiffres gonfl\u00e9s. Le Vlaams Belang utilise, bien s\u00fbr, la peur de l\u2019immigration. La N-VA s\u00e9duit plut\u00f4t une certaine classe moyenne qui ne veut pas perdre ses avantages, son confort de vie. La N-VA, c\u2019est plut\u00f4t ce qu\u2019on appelle le <em>centennationalisme<\/em>, le nationalisme de l\u2019argent.<\/p>\n<p><strong>Quel contraste, tout de m\u00eame, avec les ann\u00e9es 90. La Flandre politique \u00e9tait alors domin\u00e9e par la figure de Jean-Luc Dehaene, issu de l\u2019ACW, l\u2019aile gauche du parti social-chr\u00e9tien (CVP). L\u2019autre personnalit\u00e9 phare, c\u2019\u00e9tait Louis Tobback, un socialiste. Le nationalisme flamand \u00e9tait incarn\u00e9 par la Volksunie, un parti dont les leaders s\u2019appelaient Hugo Schiltz et Bert Anciaux, au positionnement plut\u00f4t progressiste.<\/strong><br \/>\nCe qui s\u2019est pass\u00e9 en Flandre, tout comme aux Pays-Bas, c\u2019est que le centre s\u2019est \u00e9vapor\u00e9. Le CD&amp;V, ce n\u2019est plus que 9&nbsp;% dans les derniers sondages. Le CVP de mon enfance, c\u2019\u00e9tait 40&nbsp;%.<\/p>\n<p><strong>Sans compter que le CD&amp;V actuel est plus \u00e0 droite que le CVP de l\u2019\u00e9poque Dehaene.<\/strong><br \/>\nSans doute, mais le syndicat chr\u00e9tien et les mutuelles jouent encore un r\u00f4le important au sein du CD&amp;V. Sans ces structures-l\u00e0, le CD&amp;V se serait d\u00e9j\u00e0 fondu dans une alliance avec la N-VA. Mais bon, ces vieux partis n\u2019attirent plus. M\u00eame chose avec le VLD. Ce que je ne regrette pas trop, parce que le VLD, depuis quelque temps, ce n\u2019est plus un parti politique enracin\u00e9 dans un projet, mais l\u2019addition des ambitions de carri\u00e8re de ses dirigeants. Beaucoup de Flamands ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019en rendre compte. Bien s\u00fbr, les ambitions personnelles existent dans tous les partis. Mais au VLD, c\u2019est devenu tr\u00e8s, tr\u00e8s, tr\u00e8s dominant. La carri\u00e8re d\u2019Alexander De Croo en est l\u2019exemple le plus manifeste. Et le VLD, lui aussi, n\u2019est plus qu\u2019\u00e0 9&nbsp;%. Donc oui, il y a un trou \u00e9norme au centre.<\/p>\n<p><strong>Est-ce un trou au centre ou un mouvement tr\u00e8s fort vers la droite et l\u2019extr\u00eame droite&#8239;?<\/strong><br \/>\nLes deux. Mais il faut avoir en t\u00eate que la N-VA n\u2019est pas per\u00e7ue comme un parti radical en Flandre. C\u2019est le parti de tout le monde. Je pense que la Wallonie est un peu l\u2019exception, quand on regarde l\u2019Europe. Ce qui se passe maintenant sous nos yeux, c\u2019est exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9 avec la maison des Habsbourg, dans l\u2019empire austro-hongrois. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 parfaitement d\u00e9crit par Joseph Roth, un des tout grands reporters en allemand du XXe si\u00e8cle\u2026 On ne peut pas dire qu\u2019il \u00e9tait allemand ou autrichien, parce qu\u2019il \u00e9tait un peu de tout. Il est n\u00e9 \u00e0 Lviv, une ville qui se situe aujourd\u2019hui en Ukraine, dans un milieu juif. Mais tr\u00e8s vite, il a quitt\u00e9 ce milieu. Il a vraiment fait le tour de l\u2019Europe. Il a v\u00e9cu \u00e0 Berlin, \u00e0 Vienne, \u00e0 Paris, \u00e0 Ostende. Dans son chef-d\u2019\u0153uvre, <em>La marche de Radetzky<\/em>, Joseph Roth raconte l\u2019histoire de la famille Von Trotta, et \u00e0 travers elle l\u2019effondrement de l\u2019Autriche-Hongrie, un empire multiculturel, multilinguistique. Une sorte d\u2019Union europ\u00e9enne avant la lettre. Et vraiment, \u00e0 chaque page, on croit lire l\u2019histoire moderne de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui fonde \u00e0 vos yeux ce parall\u00e8le&#8239;?<\/strong><br \/>\nUn effondrement de toutes les certitudes. Apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, il y avait, sans que ce soit \u00e9crit, un contrat social entre les g\u00e9n\u00e9rations. Celui-ci stipulait que chaque g\u00e9n\u00e9ration aurait une meilleure vie que la pr\u00e9c\u00e9dente. \u00c7a a cr\u00e9\u00e9 une dynamique \u00e9norme&nbsp;: si nous faisions notre devoir, nous aurions une meilleure vie que nos parents, et nos parents allaient nous aider \u00e0 acqu\u00e9rir cette vie. C\u2019est toute mon histoire, en fait, avec les cours de fran\u00e7ais et les cours de dactylo pay\u00e9s par mes parents. Aujourd\u2019hui, ce contrat est d\u00e9chir\u00e9 et jet\u00e9 au sol. Chacun sait que la prochaine g\u00e9n\u00e9ration \u00e9prouvera beaucoup plus de difficult\u00e9s \u00e0 mener une vie convenable. C\u2019est quand m\u00eame un grand choc qui, pour moi, explique beau-coup de choses, notamment cette \u00e9vaporation du centre. Quand on n\u2019est pas aid\u00e9 par ses parents, qui peut encore acheter une maison \u00e0 Gand ou \u00e0 Namur&#8239;? M\u00eame quand on est deux \u00e0 travailler \u00e0 temps plein\u2026 Mes parents \u00e9taient de modeste origine, mais finalement, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 assez facile pour eux d\u2019acheter une maison. D\u2019accord, ils ont pay\u00e9 presque toute leur vie, mais pas tant que \u00e7a. D\u00e9sormais, cette possibilit\u00e9 s\u2019est referm\u00e9e. Les dettes que les gouvernements accumulent, depuis Verhofstadt, ce sont des dettes qu\u2019on passe \u00e0 d\u2019autres, aux prochaines g\u00e9n\u00e9rations. Ce n\u2019est pas normal, quand on y r\u00e9fl\u00e9chit. Des points de rep\u00e8re qui \u00e9taient \u00e9vidents depuis la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale ne le sont plus. \u00c7a provoque une sorte d\u2019an-goisse, de Unbehagen dirait-on en allemand, que je reconnais chez beaucoup de personnes jeunes. Et les anciens qui ont peur de perdre ce qu\u2019ils ont. Donc la peur se trouve des deux c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est int\u00e9ressant que vous \u00e9voquiez cette question de la dette publique. Autant on exag\u00e8re souvent la c\u00e9sure Wallonie-Flandre, autant il existe peut-\u00eatre sur ce terrain-l\u00e0 une vraie diff\u00e9rence culturelle. Serait-ce li\u00e9 \u00e0 la mentalit\u00e9 latine ou germanique&#8239;? Qu\u2019importe, mais la diff\u00e9rence de sensibilit\u00e9 est palpable. Un ministre f\u00e9d\u00e9ral nous expliquait r\u00e9cemment que seuls les journalistes flamands lui posent des questions sur le budget.<\/strong><br \/>\nC\u2019est tr\u00e8s facile d\u2019adopter une attitude d\u00e9contract\u00e9e, de penser que \u00e7a ne nous concerne pas. Mais en fin de compte, quelqu\u2019un devra payer&#8239;! Et ce seront les prochaines g\u00e9n\u00e9rations. Il y a aussi un c\u00f4t\u00e9 moral \u00e0 ne pas agir comme \u00e7a. En n\u00e9erlandais, on parle de <em>rentmeesterschap<sup>2<\/sup>.<\/em> Cela signifie se comporter comme une personne de passage, qui doit laisser le monde dans un \u00e9tat identique \u2014&nbsp;et de pr\u00e9f\u00e9rence am\u00e9lior\u00e9 \u2014&nbsp;\u00e0 celles qui viennent apr\u00e8s elle. C\u2019est une notion morale catholique, mais qui est tr\u00e8s vivante en Flandre, et que je partage. Mais l\u00e0 non plus, ce n\u2019est pas un contraste Wallonie-Flandre en noir et blanc. La ville de Gand, par exemple, a une dette sup\u00e9rieure \u00e0 celle d\u2019Anvers et Malines r\u00e9unies. Comme Gantois, je le vois&nbsp;: \u00e0 Gand, on d\u00e9pense \u00e9norm\u00e9ment d\u2019argent pour des projets symboliques, chouettes, progressistes. Au point de n\u00e9gliger les<em> kerntaken<\/em>, les fonctions essentielles qu\u2019on attend d\u2019une autorit\u00e9 publique, comme la propret\u00e9 et la gestion des immondices.<\/p>\n<p><strong>Dans ce climat parfois pesant, dans ces temps incertains, qu\u2019est-ce qui vous pousse encore \u00e0 l\u2019enthousiasme, ou au sourire&#8239;?<\/strong><br \/>\nBeaucoup de choses\u2026 C\u2019est dans le contexte de l\u2019interview que j\u2019expose toutes ces pens\u00e9es, mais ce n\u2019est pas quelque chose dont je parle constamment avec ma femme ou mes amis. Ce qui donne de l\u2019espoir, ce sont des personnes qui font le bien pour le petit cercle autour de leurs enfants, leur famille, le noyau d\u2019amis. Je pense que quand on fait le bien pour eux, par d\u00e9finition, on fait le bien pour le monde. Parce qu\u2019on ne peut pas, finalement, faire beaucoup plus que \u00e7a. Avec le temps, j\u2019ai de plus en plus d\u2019estime pour ces personnes qui font le bien autour d\u2019elles, avec discr\u00e9tion. Commencer par le petit cercle, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 assez difficile.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ancien journaliste \u00e0 \u00ab&#8239;Humo&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;De Standaard&#8239;\u00bb, auteur de sept livres de non-fiction qui sont autant de travers\u00e9es de la Belgique, Pascal Verbeken a le reportage dans le sang. Le regard qu\u2019il porte sur son pays est direct, parfois cru, sans falbalas, dans une d\u00e9marche nourrie d\u2019une inlassable curiosit\u00e9. 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