{"id":1666,"date":"2022-09-21T10:01:56","date_gmt":"2022-09-21T08:01:56","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1666"},"modified":"2023-10-21T16:53:17","modified_gmt":"2023-10-21T14:53:17","slug":"he-les-scouts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/he-les-scouts\/","title":{"rendered":"H\u00e9 les scouts&#8239;! Amour, haine et n\u0153uds de foulards"},"content":{"rendered":"<p>Chaque \u00e9t\u00e9, c\u2019est la m\u00eame rengaine. Alors que Suricate, Bagheera, Flupke et Wapiti d\u00e9barquent par milliers en godasses-foulards dans le sud du pays, les sites d\u2019information s\u2019affolent&nbsp;: riverains exc\u00e9d\u00e9s par le bruit des cantiques, bacs de Cara Pils exhum\u00e9s des intendances, intoxications alimentaires g\u00e9n\u00e9rales, bambins sans surveillance dans les villages. Sur les r\u00e9seaux sociaux, la guerre est d\u00e9clar\u00e9e. La moiti\u00e9 de la Belgique semble d\u00e9tester les scouts. L\u2019autre les d\u00e9fendre ardemment. Mais qui sont les scouts&#8239;? Et qui sont ceux qui ne les aiment pas&#8239;? Qu\u2019est-ce que cela raconte de notre soci\u00e9t\u00e9&#8239;? Plong\u00e9e dans la Belgique de Baden-Powell, des brelages de 1910 aux \u00ab&#8239;totoches&#8239;\u00bb de 2022.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>H\u00e9 les scouts&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb La patrouille de Basindo file droit. Chaque boy a le regard plant\u00e9 dans les chaussures boueuses du coll\u00e8gue devant. La bagnole a ralenti \u00e0 leur hauteur. Dedans, quatre mecs un peu excit\u00e9s, la vingtaine, chope \u00e0 la main.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>H\u00e9 les scouts, \u00e7a va ou quoi&#8239;? H\u00e9, fils de pute, regarde-moi quand je te parle<\/em>.&#8239;\u00bb Basindo a seize ans. Dans le petit groupe dont il a la charge, le plus jeune, Irbis, en a douze. Un pr\u00e9ado un brin trop fougueux. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est ta m\u00e8re, la pute&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb \u00e9ructe-t-il avant de claquer, dans les rues de Florenville, le quatre cents m\u00e8tres outdoor de sa vie. Basindo est moins v\u00e9loce. Il se prend une beigne des familles sur le nez. Puis un mollard, plus ou moins au m\u00eame endroit. Le hike \u2014&nbsp;une randonn\u00e9e de plusieurs jours \u2014&nbsp;en Gaume de la patrouille li\u00e9geoise tourne en eau de boudin. La bagnole fiche le camp dans un crissement de gomme. Par la fen\u00eatre, un des types balance&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Et revenez plus chez nous, bande de gwers<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\n\u00c0 ses chefs, Basindo a jou\u00e9 de la fl\u00fbte, invent\u00e9 une histoire de branchage crois\u00e9 par m\u00e9garde en pistant un chevreuil. Quelques ann\u00e9es plus tard, il relate l\u2019anecdote presque en rigolant. \u00ab&#8239;<em>N\u2019emp\u00eache, tu sentais que les mecs ne pouvaient profond\u00e9ment pas nous blairer. C\u2019\u00e9tait visc\u00e9ral. Ils se sont arr\u00eat\u00e9s pour nous chahuter parce qu\u2019ils avaient rep\u00e9r\u00e9 notre uniforme. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais scandalis\u00e9 par la gratuit\u00e9 de leur agression. <\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Plus aujourd\u2019hui&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Si, mais je vois \u00e7a d\u2019un \u0153il diff\u00e9rent. Je ne sais pas. Quand tu observes les r\u00e9actions aux articles qui parlent des scouts, tu as vraiment l\u2019impression qu\u2019il y a plusieurs mondes qui ne se connaissent pas, qui ne se comprennent pas. \u00c7a peut cr\u00e9er du ressentiment. Puis Irbis les avait trait\u00e9s de fils de putes, aussi<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les articles sur le scoutisme ont cela de commun avec la moisson de l\u2019orge qu\u2019ils surviennent, invariablement, entre juillet et ao\u00fbt, p\u00e9riode badine des grands camps et de la morne plaine m\u00e9diatique. Et ce n\u2019est habituellement pas pour tresser des lauriers \u00e0 Poulain, Tapir et au reste de leur clique. Si l\u2019on prend les dix derniers sujets traitant des scouts relay\u00e9s par les comptes Facebook de Lavenir.net, de Sudinfo.be et de La DH, vingt-sept sur les trente r\u00e9pertori\u00e9s leur taillent de solides croupi\u00e8res. On y parle de camps expuls\u00e9s par des bourgmestres pour comportements d\u00e9viants, de scouts tomb\u00e9s de pilotis, d\u2019intoxications alimentaires, de d\u00e9shydratation collective, de teufs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube, d\u2019intendances jonch\u00e9es de cadavres de chopes, de bagarre au couteau entre chefs, d\u2019enfants perdus dans la nature, de jeux de nuit qui tournent mal. Un tableau chaotique.<\/p>\n<p>Un journaliste de Sudinfo, auteur de l\u2019un d\u2019entre eux, explique \u00e0 Wilfried \u00eatre r\u00e9guli\u00e8re-ment encourag\u00e9 par ses sup\u00e9rieurs \u00e0 en rajouter une couche. \u00ab&#8239;<em>On sait qu\u2019une mauvaise histoire sur les scouts, c\u2019est le bad buzz assur\u00e9. \u00c7a g\u00e9n\u00e8re \u00e0 coup s\u00fbr des clics, des partages, des r\u00e9actions. Je crois que beaucoup de gens sont fondamentalement exc\u00e9d\u00e9s par les scouts. On surfe un peu l\u00e0-dessus.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nDans les centaines de commentaires occasionn\u00e9s, la Belgique de 2022&nbsp;s\u2019\u00e9charpe sans prot\u00e8ge-dents. Il y a ceux qui s\u2019indignent de ce mouvement d\u00e9cadent et ceux qui s\u2019offusquent de cette indignation, d\u00e9noncent une stigmatisation injuste nourrie par quelques cas d\u00e9viants, en rien repr\u00e9sentatifs de la r\u00e9alit\u00e9 scoute. Fait ind\u00e9niable&nbsp;: le sujet enfi\u00e8vre le royaume. Une moiti\u00e9 semble d\u00e9tester les scouts, l\u2019autre les d\u00e9fendre ardemment. Fait tout aussi ind\u00e9niable&nbsp;: le scoutisme cartonne en Belgique. Le pays affiche le plus haut taux de scouts par habitant au monde, si l\u2019on excepte l\u2019Indon\u00e9sie et la Tha\u00eflande, o\u00f9 le mouvement fait partie du programme scolaire. Il reste \u00e0 d\u00e9terminer pourquoi.<br \/>\nLe bon vieux CD grav\u00e9 est gliss\u00e9 dans le lecteur \u00e0 vingt balles de chez Vanden Borre. Ma-i-a hi, Ma-i-a hu, Ma-i-a ho, Ma-i-a ha-ha rebondit dans le champ, c\u00e9l\u00e8bre le jour naissant. On se frotte les yeux, on attrape son uniforme, on saute \u00e0 toute vitesse des pilotis, direction le point de rassemblement. Les quinze minutes de gymnastique matinale pli\u00e9es, on hisse le drapeau belge le long du m\u00e2t, on chantonne La Braban\u00e7onne la main sur le c\u0153ur, on hurle \u00ab&#8239;Au pays, au roi&#8239;!&#8239;\u00bb On file vers les tentes pour l\u2019inspection des couches et des dentitions. On s\u2019enfile le sacro-saint porridge au coin d\u2019un feu raviv\u00e9, sur lequel on chauffe le th\u00e9 qu\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 boire, tout plaisir, dans un godet en plastique.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>\u00c7a se passait dans la joie, \u00e7a nous faisait marrer. Mais quand j\u2019y repense, nos chefs \u00e9taient dans un trip hyper tradi<\/em>&#8239;\u00bb, se souvient Margay, la trentaine, ancienne guide dans une unit\u00e9 de Saint-Servais, faubourg populaire de Namur. Elle explique que ses ann\u00e9es dans une troupe non mixte lui ont offert un espace d\u2019\u00e9mancipation \u00e9tonnant. Qu\u2019\u00e9voluer entre filles, en collectif, permettait de s\u2019affranchir du <em>male gaze<\/em>, cette repr\u00e9sentation du monde, et de la femme, uniform\u00e9ment impos\u00e9e par les hommes. \u00ab&#8239;<em>On encourageait des comportements qu\u2019on lie rarement \u00e0 des qualit\u00e9s f\u00e9minines&nbsp;: on devait \u00eatre balaises en construction, bosser ensemble, ne pas avoir peur de se salir \u2014&nbsp;\u00eatre sale, c\u2019\u00e9tait badass, c\u2019\u00e9tait cool. Il y avait un souffle tr\u00e8s inclusif, on prot\u00e9geait les plus faibles.<\/em>&#8239;\u00bb Il y a deux ans, Margay faisait partie des militants \u00e9cologistes qui ont occup\u00e9, pendant plusieurs mois, la sabli\u00e8re de Schoppach \u2014&nbsp;la fameuse ZAD d\u2019Arlon \u2014&nbsp;en vue de bloquer la construction d\u2019un parc d\u2019activit\u00e9s \u00e9conomiques sur ce site \u00e0 grande richesse biologique. \u00ab&#8239;J<em>e ne l\u2019aurais pas soup\u00e7onn\u00e9 dans un cadre de lutte, mais mes ann\u00e9es scoutes m\u2019ont \u00e9t\u00e9 hyper utiles, quand on vivait dans les bois. Randonner avec des cartes, savoir faire des n\u0153uds, construire des pilotis, l\u2019exp\u00e9rience collective, la reconnexion \u00e0 la nature\u2026 Je suis revenue \u00e0 tout \u00e7a, quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 la ZAD.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019emp\u00eache&nbsp;: avec le recul, certains aspects de son exp\u00e9rience la chatouillent. Le culte de l\u2019uniforme impeccable, les levers de drapeau, l\u2019hymne national, les jeux d\u2019approche. \u00ab<em> Il y avait des pratiques qu\u2019on ne questionnait pas et qui, \u00e0 mon sens, rel\u00e8vent de logiques militaires, nationalistes, un peu r\u00e9acs. Comme s\u2019il fallait former de bons petits soldats de l\u2019\u00c9tat.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nRien ne na\u00eet de nulle part. Le fondateur du scoutisme, son th\u00e9oricien originel, \u00e9tait lui-m\u00eame militaire. Fils de pasteur londonien, h\u00e9ros de la seconde guerre des Boers (1899-1902), le lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral de la British Army Lord Robert Stephenson Smyth Baden-Powell, soucieux d\u2019am\u00e9liorer les aptitudes de ses hommes en mati\u00e8re de reconnaissance et de pistage, avait d\u00e9velopp\u00e9 le scouting \u00e0 partir des ann\u00e9es 1880. Dans sa conception militaire, les scouts \u2014&nbsp;les \u00e9claireurs, en fran\u00e7ais \u2014&nbsp;\u00e9taient les yeux et les oreilles de l\u2019arm\u00e9e. Des pros de l\u2019observation, du rep\u00e9rage, de la topographie.<\/p>\n<p>Pendant le si\u00e8ge de Mafeking, en Afrique du Sud, Baden-Powell s\u2019\u00e9tait adjoint les services d\u2019enfants pour soulager ses troupes. Il les chargeait de quelques menues missions&nbsp;: estafettes, sentinelles, facteurs\u2026 Le dimanche, pour les former, l\u2019homme proposait toutes sortes de jeux. Id\u00e9e du si\u00e8cle en gestation. De retour au pays, il avait travaill\u00e9 \u00e0 adapter le scouting \u00e0 la vie civile. Son objectif&nbsp;: pousser la jeunesse londonienne, pauvre, qu\u2019on d\u00e9crivait oisive, paresseuse, \u00e0 se reprendre en main.<br \/>\nLe tout premier camp scout de l\u2019histoire eut lieu \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1908 sur l\u2019\u00eele de Brownsea, au sud-ouest de l\u2019Angleterre. Vingt gaillards de douze \u00e0 dix-huit ans. Quatre patrouilles&nbsp;: les loups, les courlis, les taureaux, les corbeaux. On sortait des couches aux aurores au son d\u2019une corne de koudou, on a\u00e9rait les paillasses, on s\u2019adonnait \u00e0 quelques exercices d\u2019assouplissement, on priait, on levait les couleurs, on encha\u00eenait les ateliers, on apprenait \u00e0 se camoufler, \u00e0 observer les traces, \u00e0 cuire un pain, \u00e0 construire un abri. Le soir, au coin du feu, on \u00e9coutait les exploits pass\u00e9s, dans les colonies anglaises, du fascinant lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>La m\u00eame ann\u00e9e, Baden-Powell publiait <em>Scouting for Boys<\/em>, son manuel du scoutisme. On pouvait y lire&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Il n\u2019est pas de jeune gar\u00e7on, j\u2019imagine, qui ne d\u00e9sire \u00eatre utile \u00e0 son pays d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Une mani\u00e8re de s\u2019y pr\u00e9parer, c\u2019est de devenir \u00e9claireur de paix.<\/em>&#8239;\u00bb Le propos avait fait mouche. Partout en Angleterre, des jeunes s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 former des patrouilles. \u00c0 la fin de l\u2019ann\u00e9e, on comptait d\u00e9j\u00e0 soixante mille scouts. Deux ans plus tard, le concept s\u2019exportait en Belgique.<\/p>\n<p>Panda a \u00e9t\u00e9 grand chef de l\u2019unit\u00e9 Saint-Louis, \u00e0 Namur, dans les ann\u00e9es 2010. Il a aussi \u00e9t\u00e9 \u00e9quipier f\u00e9d\u00e9ral aupr\u00e8s de la f\u00e9d\u00e9ration Les Scouts Baden-Powell de Belgique, la plus importante de la francophonie. Naturaliste averti, \u00e9pris de v\u00e9lo, l\u2019homme s\u2019\u00e9chappe chaque \u00e9t\u00e9 en Su\u00e8de, son pays de c\u0153ur, o\u00f9 il vient d\u2019ouvrir un g\u00eete estival. \u00ab<em> C\u2019est beaucoup plus filtrant, le scoutisme, l\u00e0-bas. En Belgique, dans certains milieux, tout le monde fait les scouts. En Su\u00e8de, les unit\u00e9s sont beaucoup plus petites, et ceux qui pratiquent le scoutisme sont de vrais convaincus, des mangeurs de pois s\u00e9ch\u00e9s, des amoureux du dehors.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019entourage du jeune quinqua compte bon nombre de militants de gauche profond\u00e9ment allergiques \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage colonial. L\u2019attrait de Panda pour le scoutisme lui a d\u00e9j\u00e0 valu des \u00e9changes muscl\u00e9s. Comment peut-on s\u00e9rieuse-ment se revendiquer d\u2019un colon sanguinaire qui a massacr\u00e9 de nombreuses personnes, pendant ses missions en Afghanistan, au Cap, \u00e0 Malte, en Inde, en Rhod\u00e9sie, en Afrique du Sud&#8239;; qui fut, un temps, fascin\u00e9 par les \u00e9crits d\u2019Hitler et par ses mouvements de jeunesse&#8239;; qui ne cachait ni son racisme ni son homophobie&#8239;? Panda leur r\u00e9pond g\u00e9n\u00e9ralement par une autre question&nbsp;: qui, dans l\u2019Europe des si\u00e8cles pass\u00e9s, n\u2019a pas tra\u00een\u00e9 dans des trucs moches, colonialistes, fascistes, racistes ou, \u00e0 tout le moins, homophobes&#8239;? \u00ab&#8239;<em>Ces gens peuvent tr\u00e8s bien avoir \u00e9crit des textes, \u00e9mis des id\u00e9es qui \u00e9taient nobles, qui ont inspir\u00e9 des gens. \u00c7a ne veut en aucun dire qu\u2019on fait n\u00f4tre l\u2019ensemble de son h\u00e9ritage. Mais j\u2019ai du mal avec l\u2019id\u00e9e de tout rejeter en bloc.<\/em>&#8239;\u00bb Il explique que le mouvement scout a \u00e9volu\u00e9, qu\u2019il ne s\u2019amalgame pas avec le personnage de Baden-Powell. Qu\u2019on peut retenir certaines valeurs pr\u00f4n\u00e9es par l\u2019homme, la confiance, l\u2019engagement, le respect de la nature, le d\u00e9veloppement de l\u2019esprit, de la spiritualit\u00e9, la d\u00e9brouillardise, la solidarit\u00e9, sans, \u00e0 aucun moment, porter des id\u00e9es coloniales, racistes ou guerri\u00e8res.<\/p>\n<p>Ne retrouve-t-on pas tout de m\u00eame, dans les pratiques, quelques reliquats militaires, patriotiques&#8239;? Peut-\u00eatre. La r\u00e9alit\u00e9 varie d\u2019une unit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. \u00ab&#8239;<em>De base, l\u2019id\u00e9e de tradition n\u2019est pas dans l\u2019ADN du scoutisme. C\u2019est plut\u00f4t un mouvement qui a vocation \u00e0 se r\u00e9inventer, en gardant quelques id\u00e9es fondatrices. Mais on l\u2019a instaur\u00e9 un peu diff\u00e9remment en Belgique. Certains s\u2019accrochent \u00e0 des codes, \u00e0 des rituels, sans cher-cher \u00e0 en interroger le sens. J\u2019entends r\u00e9guli\u00e8re-ment&nbsp;: c\u2019est comme \u00e7a, on a toujours fait comme \u00e7a. L\u2019uniforme, le foulard, la casquette, je trouve que \u00e7a a du sens&nbsp;: \u00e7a veut dire qu\u2019on s\u2019inscrit dans le temps scout. D\u2019autres habitudes sont plus discutables. Et d\u2019ailleurs, beaucoup les remettent en question.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Cas d\u2019\u00e9cole&nbsp;: l\u2019exaltante et redoutable \u00ab&#8239;totoche&#8239;\u00bb, la tot\u00e9misation, <em>highlight<\/em> absolu de la vie scoute, ce rituel occulte, dont on ne sait rien avant de s\u2019y frotter, qui nourrit les fantasmes les plus toqu\u00e9s, qui, dit-on, nous transforme \u00e0 jamais, d\u00e9fie notre bravoure, nous laisse un temps nu dans la nuit \u00e9paisse de la grande for\u00eat, nous \u00f4te, au petit jour, jusqu\u2019\u00e0 notre nom de bapt\u00eame, nous laisse ainsi rena\u00eetre. On y entre Victor, Duygu, Alice, Lorenzo, des gamins de douze ans, on en revient Vigogne, Indri, Siamang, Banteng, la tribu des sachems. On joint le clan des initi\u00e9s. Les yeux des jeunes p\u00e9tillent. Ils savent que vous savez. Et vous ne leur direz rien.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>\u00a0En fait, c\u2019est \u00e7a, le scoutisme&nbsp;: une ode \u00e0 l\u2019imagination. Le lieu de tous les possibles. <\/em>Lynx <em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab<em> C\u2019est comme partout&nbsp;: il y en a qui exag\u00e8rent, mais la plupart dosent \u00e7a intelligemment. Chez nous, avec le staff, on discutait beaucoup du pourquoi et du comment de ces rituels, du sens \u00e0 leur donner. Notre ambition \u00e9tait sans \u00e9quivoque&nbsp;: il fallait que le jeune puisse se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 travers eux. On cherchait \u00e0 rendre \u00e7a impressionnant, mais jamais humiliant<\/em>.&#8239;\u00bb Apr\u00e8s son parcours d\u2019anim\u00e9, Lynx a \u00e9t\u00e9 chef de troupe \u00e0 Moustier, en Basse-Sambre. Des ann\u00e9es qui comptent parmi les plus solaires de son existence. Les plus formatrices, aussi. O\u00f9 d\u2019autre que chez les scouts peut-on, \u00e0 ce point, quand on n\u2019est pas adulte, explorer l\u2019existence&#8239;? \u00ab&#8239;<em>\u00c7a m\u2019a apport\u00e9 des choses qu\u2019on ne peut pas imaginer. En fait, c\u2019est \u00e7a, le scoutisme&nbsp;: une ode \u00e0 l\u2019imagination. Le lieu de tous les possibles. On partait en patrouille, tout un week-end, sans le moindre adulte. Tu devais apprendre \u00e0 te g\u00e9rer, \u00e0 g\u00e9rer les plus jeunes, \u00e0 rendre l\u2019instant magique. \u00c7a m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 me r\u00e9v\u00e9ler. J\u2019y ai cr\u00e9\u00e9 des complicit\u00e9s pour la vie.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas que Rosa avait refus\u00e9 d\u2019y aller&nbsp;: la question ne s\u2019\u00e9tait juste jamais pos\u00e9e. Pour elle, les scouts, c\u2019\u00e9tait ces gens fringu\u00e9s bizarrement qu\u2019elle voyait empaqueter les courses, le samedi, au supermarch\u00e9. Elle se souvient&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>En primaire, j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019ath\u00e9n\u00e9e royal d\u2019Ixelles, une \u00e9cole populaire et culturellement tr\u00e8s mixte, pr\u00e8s de Flagey. Personne n\u2019allait aux scouts. Aucune de mes potes. On n\u2019en a m\u00eame jamais parl\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb En humanit\u00e9, elle atterrit dans une \u00e9cole plus hupp\u00e9e. Surprise&nbsp;: la plupart de ses camarades enfilent le foulard tous les samedis, s\u2019appellent par des noms d\u2019animaux \u00e9tranges, semblent faire communaut\u00e9 \u00e9tanche autour de leurs sorties foresti\u00e8res. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9e par l\u2019entre-soi qui se d\u00e9gageait de ces groupes. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s excluant. Tu ne partageais pas leurs d\u00e9lires, tu n\u2019\u00e9tais pas des leurs. \u00c7a se marquait jusque dans leur mani\u00e8re de s\u2019habiller<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Henri Goldman, politiste et ex-r\u00e9dacteur en chef de la revue Politique, y voit l\u2019expression d\u2019un milieu qui partage le m\u00eame habitus, le m\u00eame style de vie. L\u2019entre-soi serait indispensable, dans bien des mouvements de jeunesse et, a fortiori, chez les scouts, pour se sentir \u00e0 l\u2019aise. \u00ab&#8239;<em>Un bon exemple, ce sont les scouts musulmans, les \u201cfourmis\u201d. Si tu n\u2019es pas musulman, tu n\u2019y mets pas tes enfants. Pareil, m\u00eame si c\u2019est moins voyant, pour une certaine bourgeoisie des beaux quartiers o\u00f9 on trouve bien que les gosses m\u00e8nent une vie frugale pendant trois semaines, tandis que les parents sont au Rotary. Mais je reconnais que ce sont un peu des pr\u00e9jug\u00e9s de ma part.<\/em>&#8239;\u00bb Dans l\u2019entourage d\u2019Henri Goldman, qu\u2019il qualifie de petite bourgeoisie pas sp\u00e9cialement ais\u00e9e, de gauche, avec un certain capital culturel, personne ne met ses enfants chez les scouts. \u00ab&#8239;<em>En fait, ils ne connaissent pas. Ils ne sont pas dans les r\u00e9seaux d\u2019entre-soi o\u00f9 les scouts recrutent.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En 2006, dans le cadre d\u2019un colloque organis\u00e9 par les diff\u00e9rentes f\u00e9d\u00e9rations scoutes, guides et patros francophones, les chercheurs Dominique Dubruille et Benjamin Wayens (ULB) se sont pench\u00e9s sur la g\u00e9ographie socio-\u00e9conomique des mouvements de jeunesse. Premier constat&nbsp;: les scouts sont \u00e9parpill\u00e9s, partout sur le territoire, suivant la logique d\u00e9mographique wallonne. Pas de zone privil\u00e9gi\u00e9e, donc. Second constat&nbsp;: les scouts et les guides \u2014&nbsp;pas les patros \u2014&nbsp;sont en tr\u00e8s grande partie issus de quartiers ais\u00e9s de la p\u00e9riph\u00e9rie des villes. C\u2019est bien simple, peu importe o\u00f9 l\u2019on se trouve en Belgique, plus le revenu fiscal de la commune augmente, plus le pourcentage d\u2019enfants inscrits aux scouts ou aux guides explose. Ils sont quatre \u00e0 cinq fois plus nombreux dans les communes les plus riches que dans celles les plus pauvres.<br \/>\nOn peut s\u2019en \u00e9tonner, quand on sait que le scoutisme a d\u00e9boul\u00e9 chez nous, comme en Angleterre, dans le but d\u2019occuper la jeunesse des banlieues ouvri\u00e8res. Un peu moins, si l\u2019on se penche sur l\u2019histoire du si\u00e8cle dernier. Quand le mouvement de Baden-Powell s\u2019exporte en Belgique, \u00e0 partir de 1910, la quasi-totalit\u00e9 de la vie associative du pays s\u2019articule autour des piliers catholique, socialiste et lib\u00e9ral. Le scoutisme n\u2019y \u00e9chappe pas et, en quelques ann\u00e9es, naissent des scouts et guides catholiques, socialistes et pluralistes. Les deux f\u00e9d\u00e9rations catholiques \u00e9crasent d\u2019embl\u00e9e la concurrence. Pour accueillir les jeunes, il faut des locaux et, forte d\u2019un gigantesque r\u00e9seau paroissial, l\u2019\u00c9glise peut en fournir \u00e0 tour de bras tout en recrutant massivement dans les \u00e9coles de l\u2019enseignement libre. L\u2019ennui&nbsp;: l\u2019\u00c9glise doit aussi composer avec les patronages, qui deviendront le Patro. Un mouvement qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9 quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t pour pallier la d\u00e9sertion des cours de cat\u00e9chisme et pr\u00e9server les rejetons d\u2019ouvriers du p\u00e9ril socialiste. On d\u00e9cide donc d\u2019\u00e9tablir un pacte de non-agression. Pas de nouvelle unit\u00e9 scoute l\u00e0 o\u00f9 se trouvent d\u00e9j\u00e0 des patronn\u00e9s. D\u2019autant que le patronage a choisi de s\u2019emparer, lui aussi, de la m\u00e9thode de Baden-Powell.<\/p>\n<p>Se met progressivement en place une v\u00e9ritable s\u00e9gr\u00e9gation socio-\u00e9conomique&nbsp;: les pauvres dans les patronages, la jeunesse bourgeoise et nobiliaire chez les scouts et les guides catholiques. Dans les ann\u00e9es septante, en m\u00eame temps que la soci\u00e9t\u00e9 se s\u00e9cularise, scouts et guides prennent progressivement leurs distances avec l\u2019\u00c9glise. Le Patro leur embo\u00eete le pas la d\u00e9cennie suivante. Ce que ces f\u00e9d\u00e9rations gagnent en modernit\u00e9, elles le perdent rapidement en locaux et en subsides paroissiaux. Les scouts et les guides encaissent&nbsp;: on peut compter sur le r\u00e9seau, les terres de la grand-tante, les biftons du cousin. Le Patro, lui, prend l\u2019eau. Perd trente mille affili\u00e9s en trente ans.<br \/>\nEn 2021, scouts et guides comptabilisent plus de quatre-vingt mille affili\u00e9s. Les patros, vingt mille. Les Faucons rouges (socialistes), huit mille. Les scouts et guides pluralistes, cinq mille.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>C\u2019est dur \u00e0 expliquer et impossible \u00e0 justifier&nbsp;: il y avait une v\u00e9ritable culture de la beuverie, chez nous. Une surench\u00e8re \u00e0 quelle section boirait le plus de bacs sur un camp<\/em>. Ak\u00e9la<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Kotick passe la t\u00eate par la fen\u00eatre en toile de la tente SNJ. Il secoue un poing revanchard, hurle \u00e0 l\u2019aurore&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tous les jours, il fait jour, et \u00e7a m\u2019emmerde&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Les autres se poilent. Tout le monde est \u00e9clat\u00e9. On a enfil\u00e9 des Cara Pils jusqu\u2019au lever du soleil sur fond de Papaoutai, le son de Stromae qu\u2019on a ing\u00e9nieusement rebaptis\u00e9 Ca-calott\u00e9. Dans trois ou quatre heures, les louveteaux vont \u00e9merger. La veille, on a d\u00fb amener Rikki \u00e0 l\u2019h\u00f4pital d\u2019Arlon. Le m\u00e9decin a vu rouge&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Chaque semaine, je me farcis un \u00e9nergum\u00e8ne avec une capsule de bi\u00e8re coinc\u00e9e dans la gorge ou dans l\u2019estomac. Qu\u2019est-ce que vous foutez, les mecs&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb On a quand m\u00eame rejou\u00e9, toute la soir\u00e9e, \u00e0 lancer la coiffe m\u00e9tallique dans le godet du camarade d\u2019en face. L\u00e0, c\u2019est l\u2019heure d\u2019aller placer une sieste avant d\u2019entamer une nouvelle journ\u00e9e d\u2019animation. Baloo titube jusqu\u2019au dortoir improvis\u00e9 dans une grange. Il pisse sur son sac de couchage avant de s\u2019y glisser. Dans trois heures, il ira chercher le pain, en voiture, dans le village voisin. Dans quatre, il ne se souviendra d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019y avoir \u00e9t\u00e9. Au rassemblement matinal, dans la foul\u00e9e de son num\u00e9ro \u00e9thylique g\u00eanant, on imposera \u00e0 Tha de retourner au lit. \u00ab&#8239;<em>Pourquoi elle est bizarre comme \u00e7a, Tha&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb, demanderont les gosses. On inventera un truc cr\u00e9dible.<br \/>\n\u00ab<em> On \u00e9tait assez inconscients<\/em>&#8239;\u00bb, confie Ak\u00e9la, qui pr\u00e9f\u00e8re ne pas situer l\u2019unit\u00e9 dans laquelle il officiait il y a quelques ann\u00e9es. Disons qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ville wallonne de taille moyenne. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est dur \u00e0 expliquer et impossible \u00e0 justifier&nbsp;: il y avait une v\u00e9ritable culture de la beuverie, chez nous. Une surench\u00e8re \u00e0 quelle section boirait le plus de bacs sur un camp. On y avait \u00e9t\u00e9 convertis par nos chefs d\u00e8s notre arriv\u00e9e aux pionniers, \u00e0 seize ans. On se sentait surhumains, capables d\u2019animer en gueule de bois, certains de pouvoir g\u00e9rer le moindre al\u00e9a. En fait, on \u00e9tait trop cons et on a juste eu \u00e9norm\u00e9ment de chance.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En juin dernier, S\u00e9bastian Pirlot, bourgmestre MR de Chiny, pr\u00e8s de Florenville, choisissait, comme d\u2019autres communes de la r\u00e9gion, d\u2019interdire purement et simplement l\u2019alcool sur son territoire. Il \u00e9ructait&nbsp;: \u00ab<em> On en marre&#8239;! Chaque \u00e9t\u00e9, on d\u00e9plore trois \u00e0 cinq incidents, cela suffit&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nPour la biture, la pr\u00e9sidente ne sait pas. Quelle est l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne&#8239;? Combien d\u2019unit\u00e9s, combien de sections passent, ainsi, entre les mailles du filet, d\u00e9connent plein pot sans jamais se faire coincer&#8239;? Impossible \u00e0 dire. \u00ab&#8239;<em>Les camps o\u00f9 il y a des incidents, on les sanctionne. Et ils sont tr\u00e8s minoritaires. \u00c7a, il faut bien le garder en t\u00eate<\/em>.&#8239;\u00bb On s\u2019est attabl\u00e9 avec Christelle Alexandre \u00e0 la terrasse d\u2019une brasserie de Louvain-la-Neuve. Ancienne assistante \u00e0 la mise en sc\u00e8ne au Th\u00e9\u00e2tre national, elle est, depuis 2016, la premi\u00e8re femme pr\u00e9sidente de la f\u00e9d\u00e9ration Les Scouts. La question de l\u2019alcool, \u00e0 la f\u00e9d\u00e9, \u00e7a fait longtemps qu\u2019on l\u2019a tranch\u00e9e&nbsp;: on n\u2019interdit pas, on sensibilise. \u00ab&#8239;<em>L\u2019interdiction totale, c\u2019est purement contre-productif. \u00c7a cr\u00e9e de la consommation clandestine. On a choisi de dialoguer, de conscientiser. Et bien s\u00fbr, s\u2019il se passe un incident, et que les chefs \u00e9taient bourr\u00e9s, on ne les assure pas. \u00c7a aussi, ils le savent. \u00c7a en calme beaucoup.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nOn lui demande de confirmer une intuition&nbsp;: ne retrouverait-on pas, dans ces d\u00e9rives, la manifestation d\u2019une certaine culture estudiantine, port\u00e9e par un public bourgeois, en grande partie universitaire et tout acquis aux joies de la guindaille&#8239;? Pas s\u00fbr&nbsp;: l\u2019alcool est un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9 dans sa globalit\u00e9. Ce qu\u2019on peut observer dans certains camps refl\u00e8te la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab&#8239;<em>Par contre, c\u2019est vrai que la plupart de nos animateurs sont des \u00e9tudiants. Le mouvement est construit de fa\u00e7on telle qu\u2019on devient chef vers dix-huit ans et que c\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9, pour quelqu\u2019un qui travaille, de trouver un rythme qui colle \u00e0 celui de la vie scoute. \u00c7a n\u2019aide pas \u00e0 inclure tout un champ de la population. Et en m\u00eame temps, le scoutisme par les jeunes, pour les jeunes, c\u2019est \u00e7a qui fait notre sp\u00e9cificit\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Elle est l\u00e0, l\u2019explication de la success-story du scoutisme belge \u2013&nbsp;outre les importants subsides accord\u00e9s par l\u2019\u00c9tat. Aux \u00c9tats-Unis, il faut avoir \u00e9lev\u00e9 ses propres enfants pour devenir chef. En Belgique, le passage du statut d\u2019anim\u00e9 \u00e0 celui d\u2019animateur se fait d\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre. Le mouvement est pens\u00e9 par les jeunes, pour les jeunes. Cette continuit\u00e9 de la vie scoute f\u00e9d\u00e8re. \u00ab&#8239;<em>Il y a une relation entre les enfants et leurs chefs qui ne pourrait \u00eatre la m\u00eame si ces derniers avaient quarante ans. Pareil pour l\u2019ambiance de staff&nbsp;: tout le monde se conna\u00eet d\u00e9j\u00e0, vu qu\u2019on \u00e9tait aux pionniers ensemble avant. \u00c7a cr\u00e9e une communaut\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nIl y a un pendant \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: l\u2019absence frappante de mixit\u00e9 sociale, malgr\u00e9 les efforts de la f\u00e9d\u00e9ration pour pousser dans cette direction et d\u00e9mocratiser l\u2019acc\u00e8s. Il y a les unit\u00e9s \u00e0 l\u2019entre-soi tr\u00e8s assum\u00e9, tr\u00e8s ais\u00e9es, quasi imp\u00e9n\u00e9trables en raison de longues listes d\u2019attente, de la priorit\u00e9 donn\u00e9e aux s\u0153urs et fils de, des co\u00fbts d\u2019inscription plus \u00e9lev\u00e9s. D\u2019autres unit\u00e9s, bien que plus accessibles, peinent \u00e0 conserver les enfants qui ne sont pas du s\u00e9rail&nbsp;: difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la langue, aux pratiques religieuses, aux horaires, aux r\u00e9alit\u00e9s scolaires ou professionnelles. Certains ne supportent pas les rapports de force, voire de domination, induits par les dynamiques gr\u00e9gaires. \u00ab&#8239;<em>Plus les enfants grandissent, plus on perd une partie de la population. L\u2019\u00e9cole o\u00f9 ils \u00e9voluent joue aussi beaucoup. On est, par exemple, tr\u00e8s peu repr\u00e9sent\u00e9s dans les fili\u00e8res techniques et professionnelles, o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves commencent \u00e0 travailler jeunes et o\u00f9 le scoutisme est per\u00e7u comme un peu ringard.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il y a aussi les exp\u00e9riences qui s\u2019axent sur des publics sp\u00e9cifiques, des unit\u00e9s musulmanes, des unit\u00e9s tourn\u00e9es vers des milieux tr\u00e8s pr\u00e9caris\u00e9s. La sauce prend rarement. Les adaptations sont insuffisantes. Les enfants d\u00e9crochent vite. \u00ab&#8239;<em>Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, on n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 trouver le truc pour que \u00e7a fonctionne. Les seuls projets p\u00e9rennes sont ceux directement initi\u00e9s par les communaut\u00e9s locales. Si c\u2019est nous qui cr\u00e9ons une unit\u00e9, et qu\u2019on essaye de faire entrer un public cible dedans, \u00e7a ne marche pas.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 Grand-Rechain, petit village de la p\u00e9riph\u00e9rie de Verviers, \u00e7a fait presque un demi-si\u00e8cle que les habitants ont d\u00e9velopp\u00e9 leur propre unit\u00e9 scoute. On y aiguise l\u2019opinel de p\u00e8re en fille. En son temps, le p\u00e8re de Sitelle faisait d\u00e9j\u00e0 des \u00ab&#8239;prises de foulard&#8239;\u00bb dans les ronces des bois avoisinants, rentrait, les soirs d\u2019hiver, les jambes \u00e9gratign\u00e9es, picotements d\u00e9licieux dans l\u2019eau de la baignoire. Sitelle a choisi de mettre ses enfants \u00e0 Dison, \u00e0 la sortie de Verviers, o\u00f9 ils vont aussi \u00e0 l\u2019\u00e9cole. \u00ab&#8239;C\u2019est assez diff\u00e9rent. \u00c0 Grand-Rechain, tous les enfants de l\u2019\u00e9cole communale sont dans l\u2019unit\u00e9. \u00c0 Dison, o\u00f9 l\u2019\u00e9cole est plus mixte, ils ne sont que quatre \u00e0 y aller dans la classe de mon fils.&#8239;\u00bb Comme Lynx, Sitelle raconte \u00e0 quel point son exp\u00e9rience scoute l\u2019a marqu\u00e9e. La nature, la vie en communaut\u00e9, le partage, la d\u00e9brouille. \u00ab&#8239;<em>Ce sont des exp\u00e9riences vraiment \u00e0 part. On nous pousse \u00e0 nous d\u00e9passer, on fait des randonn\u00e9es interminables, on dort \u00e0 la belle \u00e9toile, on se coupe de nos besoins mat\u00e9riels. C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019y remets mes enfants. \u00c7a en fera des aventuriers, de ceux qui n\u2019ont pas peur d\u2019ignorer, le matin, o\u00f9 ils dormiront le soir.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0<em>Les int\u00e9r\u00eats d\u2019une poign\u00e9e de nantis passent avant ceux du reste des habitants. \u00c7a fait des ann\u00e9es qu\u2019on se bat pour ne pas avoir de Tomorrowland derri\u00e8re chez nous. Mais visiblement, le conseil communal s\u2019en fout<\/em>.<br \/>\nVincent<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Des aventuriers qui doivent leur existence \u00e0 la petite unit\u00e9 mixte&nbsp;: le p\u00e8re de ses enfants, Sitelle l\u2019a rencontr\u00e9 \u00e0 la troupe. Elle pouffe&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>En r\u00e9gion vervi\u00e9toise, on c\u00f4toyait les autres unit\u00e9s scoutes dans les \u201ccaves \u00e0 pionniers\u201d. On y faisait des f\u00eates, des d\u00e9gustations de bi\u00e8res. C\u2019\u00e9tait une v\u00e9ritable agence matrimoniale.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nIl d\u00e9signe, d\u2019un doigt saum\u00e2tre, le vaste champ qui vient mourir sur la cl\u00f4ture de son jardin. Chaque ann\u00e9e, entre juillet et ao\u00fbt, un escadron de tentes, de m\u00e2ts, de b\u00fbchers s\u2019y d\u00e9ploie. \u00ab&#8239;<em>Pendant un mois et demi, on ne dort plus. Le propri\u00e9taire du terrain se fait des couilles en or et nous, on se tape le boucan. Quand t\u2019as un enfant en bas \u00e2ge et que tu bosses la semaine, les chants et les cris jusqu\u2019\u00e0 pas d\u2019heure, c\u2019est l\u2019enfer.<\/em>\u00bb Vincent est remont\u00e9. Les scouts lui sortent par tous les trous.<br \/>\nIl faut dire que Viroinval, commune de moins de six mille habitants, \u00e9picentre de la Thi\u00e9rache, voit sa population doubler une fois venus l\u2019\u00e9t\u00e9 et sa jeunesse enfoulard\u00e9e. Entre les gros propri\u00e9taires fonciers et le reste de la population, la tension est palpable. \u00ab&#8239;<em>Les int\u00e9r\u00eats d\u2019une poign\u00e9e de nantis passent avant ceux du reste des habitants. \u00c7a fait des ann\u00e9es qu\u2019on se bat pour ne pas avoir de Tomorrowland derri\u00e8re chez nous. Mais visiblement, le conseil communal s\u2019en fout<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nL\u2019entrepreneur en construction n\u2019est pas le seul de sa localit\u00e9 \u00e0 avoir une dent contre le mouvement. On ne doit pas se balader longtemps pour compiler les avis mitig\u00e9s. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est \u00e0 croire qu\u2019ils sont trop press\u00e9s que pour utiliser leurs feuill\u00e9es&nbsp;: je retrouve des merdes partout dans le chemin de promenade, juste-l\u00e0<\/em>&#8239;\u00bb, regrette une habitante d\u2019Olloy.<br \/>\nVinciane, de Dourbes, raconte qu\u2019elle a eu droit, l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, \u00e0 des \u0153uvres d\u2019art obsc\u00e8nes, \u00e0 la craie, juste en face de sa maison. \u00ab&#8239;<em>Mes enfants jouent l\u00e0. S\u00e9rieusement, vous trouvez \u00e7a respectueux&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Son voisin confirme&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Ils d\u00e9barquent chez nous comme si on n\u2019existait pas. Ils gueulent \u00e0 toutes les heures. Je me suis m\u00eame d\u00e9j\u00e0 fait menacer par une bande. J\u2019en ai ras le bol.<\/em>&#8239;\u00bb Sa femme temp\u00e8re&nbsp;: Guy est un peu bougon. Elle l\u2019encourage \u00e0 conc\u00e9der que, tout de m\u00eame, bon nombre des jeunes qu\u2019ils croisent l\u2019\u00e9t\u00e9 sont assez sympas. Qu\u2019il y a eu de jolies rencontres. Comme la fois o\u00f9, en journ\u00e9e \u00ab&#8239;B.A.\u00bb, une ribambelle des t\u00eates blondes \u00e9taient venues les aider \u00e0 \u00e9pancher le compost. Il fait la moue.<\/p>\n<p>Quand on l\u2019a rencontr\u00e9e, Christelle Alexandre nous expliquait comprendre l\u2019irritation des gens du sud de la Belgique. Il y a quelque chose de d\u00e9routant \u00e0 voir la campagne soudainement surpeupl\u00e9e de la sorte. Le nombre de scouts augmente, avec les ann\u00e9es, aussi vite que se r\u00e9duisent que les espaces verts. \u00c0 certains endroits de la Thi\u00e9rache, on peut compter une douzaine de drapeaux autour de soi.<\/p>\n<p>La location de champs est devenue un business bien rentable&nbsp;: jusqu\u2019\u00e0 3000&nbsp;\u20ac la quinzaine. Les scouts, eux, oublient parfois la violence symbolique que l\u2019arriv\u00e9e en nombre de petits gars de la ville peut g\u00e9n\u00e9rer \u00e0 l\u2019encontre de certains locaux. \u00ab<em> Quand on est dans un camp scout, on peut avoir l\u2019impression d\u2019\u00e9voluer en vase clos, que les r\u00e8gles de la soci\u00e9t\u00e9 ne s\u2019appliquent plus \u00e0 nous. Il y a une partie du code social qui tombe, tout \u00e0 coup, parce qu\u2019on est paum\u00e9s au milieu d\u2019une prairie. On essaye de r\u00e9guler \u00e7a au mieux. De sensibiliser nos animateurs, de travailler \u00e0 limiter la taille des camps.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La route fait comme un toboggan d\u2019asphalte qui louvoie au milieu de Dourbes. La fillette tient la main de son papa. Elle saisit la conversation que nous avons avec Guy et sa femme. Elle se tourne vers le vieil homme. \u00ab&#8239;<em>Guy, c\u2019est vrai que tu n\u2019aimes pas les scouts&#8239;? Moi je vais aux louveteaux aux Scoubalous. J\u2019adore.<\/em>&#8239;\u00bb Le visage de Guy s\u2019adoucit. \u00ab&#8239;<em>Les scouts d\u2019ici c\u2019est pas pareil.<\/em><br \/>\n\u2014&nbsp;<em>Louise, ma cousine, elle va aux louvettes \u00e0 Ciney.<\/em><\/p>\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors \u00e0 Ciney, c\u2019est pas pareil non plus.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque \u00e9t\u00e9, c\u2019est la m\u00eame rengaine. Alors que Suricate, Bagheera, Flupke et Wapiti d\u00e9barquent par milliers en godasses-foulards dans le sud du pays, les sites d\u2019information s\u2019affolent&nbsp;: riverains exc\u00e9d\u00e9s par le bruit des cantiques, bacs de Cara Pils exhum\u00e9s des intendances, intoxications alimentaires g\u00e9n\u00e9rales, bambins sans surveillance dans les villages. 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