{"id":1662,"date":"2022-09-21T15:06:06","date_gmt":"2022-09-21T13:06:06","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1662"},"modified":"2023-12-09T17:57:34","modified_gmt":"2023-12-09T16:57:34","slug":"ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/","title":{"rendered":"Ce pays o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel"},"content":{"rendered":"<p>On sautera dans un train. On sortira le pouce. On transbahutera, dans notre paquetage, le livre\u00a0 qui a fait le succ\u00e8s d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, \u00e9crivain-r\u00eaveur ardennais du si\u00e8cle dernier. On se laissera guider par l\u2019auteur, par ses personnages. Par les al\u00e9as, surtout. On cherchera \u00e0 comprendre un grand pays indicible. On n\u2019aura qu\u2019une religion&nbsp;: les gens. Qu\u2019en gardera-t-on&#8239;? Une c\u00e9l\u00e9bration du voyage. Une ode \u00e0 l\u2019Ardenne. Un tatouage moche, aussi. Et la confirmation que l\u2019aventure se trouve d\u00e9cid\u00e9ment \u00e0 deux pas de chez soi, partout o\u00f9 l\u2019on veut bien l\u2019\u00e9prouver.<\/p>\n<p>Il me fallait un pr\u00e9texte pour d\u00e9guerpir. Ficher le camp. J\u2019avais fatigu\u00e9 chaque centim\u00e8tre carr\u00e9 de la moquette de mon bureau namurois \u2014&nbsp;celui qui communique directement avec ma chambre \u2014, j\u2019avais encha\u00een\u00e9 les interviews par Zoom, \u00e9grain\u00e9 des heures pench\u00e9 au-dessus d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone en haut-parleur, j\u2019avais \u00e9cout\u00e9, retranscrit, organis\u00e9, mis en mots le r\u00e9el depuis un territoire grand comme un confetti. J\u2019avais explor\u00e9 statiquement. La pand\u00e9mie pissotait des reporters ankylos\u00e9s par la s\u00e9dentarit\u00e9. Je voulais me frotter au monde, m\u2019y encastrer, ne plus m\u2019en d\u00e9tacher pendant des jours. Taper des brins de causette avec le tout-venant. Me laver les fesses dans les eaux vives.<\/p>\n<p>Il y avait ce livre. <em>Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais<\/em>, prix Femina en 1954. On m\u2019en avait souvent parl\u00e9. Une qu\u00eate r\u00eaveuse des lieux de l\u2019enfance, vapot\u00e9s par une m\u00e9moire diffuse, qui se d\u00e9robent sans cesse, qui sentent bon le bois, la terre et l\u2019eau. Qui sentent bon l\u2019Ardenne. L\u2019auteur, Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, \u00e9l\u00e9gant chapeau en feutre, cigarette roul\u00e9e au coin du bec, yeux tombants, a grandi \u00e0 Attigny au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, dans le sud des Ardennes, ce d\u00e9partement fran\u00e7ais qui s\u2019embo\u00eete fa\u00e7on puzzle dans la province de Namur. L\u2019homme a fait de sa r\u00e9gion natale l\u2019une de ses principales sources d\u2019inspiration.<\/p>\n<p>Dans <em>Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais<\/em>, Andr\u00e9 Dh\u00f4tel raconte les p\u00e9rip\u00e9ties d\u2019un gamin maladroit, Gaspard Fontarelle, blondinet de quinze ans, sp\u00e9cialiste des petites catastrophes, coinc\u00e9 depuis l\u2019enfance \u00e0 l\u2019h\u00f4tel du Grand Cerf, \u00e0 Lominval, un patelin ardennais sorti de son imagination. En passe de s\u2019offrir une aventureuse escapade qui le verra remonter la carte par la Meuse, p\u00e9n\u00e9trer en Belgique pour rejoindre le port d\u2019Anvers.<\/p>\n<p>J\u2019avais mon fil rouge. J\u2019allais m\u2019inspirer d\u2019un bout du parcours de Gaspard Fontarelle. J\u2019allais partir sur les traces d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel et comparer l\u2019imaginaire d\u00e9ploy\u00e9 dans son r\u00e9cit du d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 aux Ardennes d\u2019aujourd\u2019hui. Tenter de comprendre ce territoire si proche, si lointain, en mutation s\u00e9culaire, un peu myst\u00e9rieux. Je ne pr\u00e9parerais rien. Je ne lirais rien. J\u2019embarquerais juste le bouquin dans mon sac \u00e0 dos, coinc\u00e9 entre un r\u00e9chaud et cinq cale\u00e7ons roul\u00e9s \u00e0 la militaire. Je viserais d\u2019abord Attigny. L\u00e0-bas, on pourrait certainement m\u2019en dire plus sur l\u2019enfant du pays. Je sortirais le pouce pour me livrer aux al\u00e9as. Un seul credo&nbsp;: les gens. Et on verrait o\u00f9 \u00e7a me m\u00e8nerait.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y a dans le m\u00eame pays, plusieurs mondes v\u00e9ritablement. Si l\u2019on explore les Ardennes, ce n\u2019est pas une for\u00eat que l\u2019on d\u00e9couvre, mais mille for\u00eats.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Longue vie aux p\u00e9riples qui s\u2019amorcent en train. La croupe viss\u00e9e \u00e0 une banquette inconfortable, on se branche au voyage naissant. Je colle ma t\u00eate \u00e0 une vitre embu\u00e9e, observe se succ\u00e9der des paysages que je connais sur le bout des doigts. Ceux que je ma\u00eetrise moins adroitement. Ceux dont je poss\u00e8de une vague id\u00e9e. Il y a les trois immeubles \u00e0 habitations b\u00e9tonn\u00e9s du quai de l\u2019\u00c9cluse, en d\u00e9but de p\u00e9riph\u00e9rie namuroise, qui formaient le d\u00e9cor \u00e9l\u00e9giaque de mes premiers rancards avec Pauline. Lilas, Mimosa, Jasmin&nbsp;: noms pleins de vie pour paysage gris. Il y a les ar\u00eates de la Sambre, encore inond\u00e9es de la sueur que j\u2019excr\u00e9tais, au printemps dernier, en vue de mon premier marathon. Il y a l\u2019abbaye de Floreffe, chef-lieu des stages multisports estivaux redout\u00e9s par la jeunesse de toute une province. Auvelais, terres des fr\u00e8res Rochus, o\u00f9 mon band de crevards adolescents avait cass\u00e9 ses premi\u00e8res cordes. Tamines et ses anciens charbonnages. L\u2019entr\u00e9e au Pays noir murmur\u00e9e par Farciennes.<\/p>\n<p>La ligne 132-134 qui relie la gare de Charleroi-Sud \u00e0 Couvin est un voyage \u00e0 elle toute seule. Unique raccord ferroviaire dans un territoire de la taille du grand-duch\u00e9 de Luxembourg, la seule en Wallonie o\u00f9 les trains carburent encore au diesel, elle a tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9t\u00e9 sujette aux rumeurs de suppression&nbsp;: trop ch\u00e8re, trop peu fr\u00e9quent\u00e9e, en piteux \u00e9tat. Indispensable pour bien des gens. En f\u00e9vrier dernier, Thomas Dermine, secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Relance \u00e9conomique, a annonc\u00e9 que 4,4\u00a0millions d\u2019euros seraient inject\u00e9s dans sa r\u00e9novation.<\/p>\n<p>Sur le coup de 18&nbsp;h\u00a015, j\u2019entre dans une double voiture pleine \u00e0 craquer, royaume des regards happ\u00e9s par ces t\u00e9l\u00e9phones de malheur. De gare en gare, suivant la logique d\u00e9mographique qui caract\u00e9rise la progression vers le sud wallon, la petite soci\u00e9t\u00e9 de navetteurs se d\u00e9peuple. Le convoi transperce la t\u00f4le ondul\u00e9e condruzienne, s\u2019enfonce dans les plaines humides de la Fagne, et, alors que se profile le massif ardennais, s\u2019emplit d\u2019une ambiance propre aux caf\u00e9s o\u00f9 tout le monde se conna\u00eet. Il y a la femme au treillis militaire et \u00e0 la coupe au bol. Elle explique au mec \u00e0 la queue de cheval qu\u2019elle a perdu son homme il y a un an. Un cancer foudroyant. Le mec lui demande si elle se sent seule. \u00c7a va&nbsp;: elle a la famille, les amis. Elle me fait un clin d\u2019\u0153il. \u00ab&#8239;M\u00eame si je bosse en centre prot\u00e9g\u00e9, je suis une battante, moi.&#8239;\u00bb Toutes portes ouvertes, le conducteur du train taille la bavette avec le contr\u00f4leur bedonnant. Le mec \u00e0 la queue de cheval prom\u00e8ne sa chope jusqu\u2019\u00e0 l\u2019avant de l\u2019habitacle pour se m\u00ealer \u00e0 la discussion. \u00c0 hauteur d\u2019Yves-Gomez\u00e9e, la femme avec le treillis militaire et la coupe au bol r\u00e9veille l\u2019ado avec son grand sac. \u00ab&#8239;<em>T\u2019allais \u00e9merger \u00e0 Couvin gamin.\u00a0<\/em>\u00bb L\u2019ado file vers le quai. \u00c0 son passage, le contr\u00f4leur bedonnant s\u2019excuse pour la troisi\u00e8me fois du suppl\u00e9ment de dix balles qu\u2019il lui a inflig\u00e9, sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui banquent leur billet dans le train. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est quand m\u00eame bien b\u00eate d\u2019en faire payer treize pour un trajet \u00e0 trois euros. J\u2019\u00e9tais contre cette mesure. Mais la r\u00e8gle, c\u2019est la r\u00e8gle.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Pas de probl\u00e8me, chef, vraiment.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;N\u2019emp\u00eache que c\u2019est bien b\u00eate&#8230;<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>En gare de Couvin, le contr\u00f4leur bedonnant se grille une clope derri\u00e8re le heurtoir o\u00f9 meurt le chemin de fer. \u00c7a ne va pas plus loin. Plus loin, c\u2019est la France. Et la France, on n\u2019y acc\u00e8de pas en train, par ici. Ni par Dinant. Ni par Florenville. Ni par Virton. En fait, sur quelque deux cent cinquante kilom\u00e8tres de fronti\u00e8re qui s\u00e9parent la pointe\u00a0 sud de la Belgique du village d\u2019Erquelinnes, pr\u00e8s de Binche, qui marque la premi\u00e8re exception, on n\u2019observe pas la moindre perc\u00e9e ferroviaire franco-belge.<\/p>\n<p>Estimation du trafic, un mardi de la fin juin, \u00e0 19&nbsp;h\u00a045, rue de la Gare&nbsp;: trois carrosses \u00e0 la demi-heure. Je d\u00e9plie le pouce. Quatre-vingts kilom\u00e8tres me s\u00e9parent encore d\u2019Attigny et de la maison d\u2019enfance d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel. Moins d\u2019une heure en voiture. Une \u00e9ternit\u00e9 potentielle, en stop, au vu des embranchements en enfilade qui jalonnent le trajet.<\/p>\n<p>Les premiers essais sont heureux. Vinciane, professeure en h\u00f4tellerie, amoureuse de Compostelle, logiquement charm\u00e9e par mon paquetage, me l\u00e2che au tabac-shop de Br\u00fbly, \u00e0 cent m\u00e8tres de la fronti\u00e8re. On y fait le plein de clopes avant d\u2019entrer en France o\u00f9 \u00e7a casque autrement pour cette petite assu\u00e9tude. Je me demanderai, plus tard, si l\u2019endroit co\u00efncide avec \u00ab&#8239;<em>ce virage perdu et sa boutique d\u2019ancienne allure\u00a0<\/em>\u00bb o\u00f9 les amis belges d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, qui venaient le visiter au Mont-de-Jeux, remplissaient des seaux de \u00ab&#8239;Prince Albert&#8239;\u00bb, le tabac \u00e0 rouler dont l\u2019auteur raffolait.<\/p>\n<p>Je grimpe dans la Berlingo de V\u00e9ronique, originaire de Rocroi, qui claque un rapide aller-retour en Belgique pour son cornet de frites deux fois saisies dans la graisse de b\u0153uf \u2014&nbsp;six minutes \u00e0 140\u00b0\u00a0C, trois minutes \u00e0 190\u00b0\u00a0C, secret jalousement gard\u00e9 par tout un royaume et que ses voisins ne semblent pas en mesure de percer. \u00c9m\u00e9rance et ses deux pines-co, dix-huit piges chacune, aquarium dans la Peugeot 206, cent cinquante sur la voie rapide, prennent le relais pour assurer la jonction Rocroi-Charleville-M\u00e9zi\u00e8res en cinq taffes de p\u00e9tard. Elles m\u2019assurent que dans le Grand Est fran\u00e7ais, on voue un culte monumental \u00e0 la culture rap bruxelloise, Damso et Le Motel au pinacle. Puis vient la morne plaine.<\/p>\n<p>Les bretelles d\u2019autoroute qui d\u00e9bouchent sur \u00e0 peu pr\u00e8s rien et o\u00f9 personne ne s\u2019aventure&nbsp;: le mouroir classique qui guette toute une confr\u00e9rie d\u2019auto-stoppeurs. Un ciel de juin s\u2019empourpre au-dessus de l\u2019aire de Belval, en p\u00e9riph\u00e9rie fant\u00f4me du sud de Charleville-M\u00e9zi\u00e8res. Il est 22\u00a0heures et je jette l\u2019\u00e9ponge. Je racle, d\u2019un index courb\u00e9, le centim\u00e8tre de sauce bolo en plein d\u00e9gel dans un Tupperware, et m\u2019engage sur une d\u00e9partementale \u00e0 destination de nulle part. Nulle part, c\u2019est Warcq. Et Warcq, un millier d\u2019habitants qui pioncent depuis belle lurette, c\u2019est, en quelque sorte, le d\u00e9but des Ardennes rurales.<br \/>\nIl y a le massif forestier, au nord, r\u00e9gion naturelle que se partagent la Belgique \u2014&nbsp;l\u2019Ardenne belge \u2014, la France et le Luxembourg&#8239;; la vall\u00e9e de la Meuse et ses abords postindustriels qui longent le sud du massif depuis Sedan puis le p\u00e9n\u00e8tre, \u00e0 hauteur de Charleville-M\u00e9zi\u00e8res, pour s\u2019aventurer en province de Namur&#8239;; les cr\u00eates pr\u00e9ardennaises, plus bas, o\u00f9 les bovins m\u00e2chonnent les prairies, et qui s\u2019aplanissent toujours un peu plus \u00e0 l\u2019approche des plaines de Champagne, cet immense d\u00e9sert fertile tout acquis \u00e0 l\u2019agriculture industrielle. Une vari\u00e9t\u00e9 de pays dans un pays. Ces territoires ont \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9s administrativement par la Constituante de 1789, en d\u00e9pit de toute logique g\u00e9ologique ou culturelle apparente. Je me demande, deux si\u00e8cles et demi plus tard, si l\u2019ensemble de ceux qu\u2019on appelle les Ardennais, fran\u00e7ais comme belges, partagent autre chose qu\u2019un nom commun \u00e0 un massif et un d\u00e9partement.<\/p>\n<p>Si la Meuse qui entre et sort \u00e0 Charleville forme un n\u0153ud coulant, Warcq est assur\u00e9ment le pendu. Bravant ce qui ressemble \u00e0 un couvre-feu local \u2014&nbsp;22&nbsp;h\u00a030 et pas la moindre fen\u00eatre \u00e9clair\u00e9e \u2014, le prof bougon et le fermier retrait\u00e9 pulv\u00e9risent une substance incolore sur des arbres fruitiers dans la nuit naissante. Le prof bougon l\u00e8ve un sourcil quand je lui demande pour \u00e9tablir bivouac sur son lopin, l\u2019air de dire, qu\u2019est-ce qu\u2019il me veut, le bouseux. Le fermier retrait\u00e9 m\u2019explique cr\u00e9cher \u00e0 Bouvellemont, \u00e0 quinze kilom\u00e8tres d\u2019Attigny. Il peut m\u2019avancer jusque-l\u00e0, si je me sens d\u2019attendre&nbsp;: le prof bougon l\u2019invite d\u2019abord \u00e0 casser la cro\u00fbte apr\u00e8s leur atelier main verte.<\/p>\n<p>Je finis de d\u00e9geler ma bolo au r\u00e9chaud sur un bout de trottoir l\u00e9thargique. \u00ab&#8239;<em>Le silence est si grand \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de cette rue o\u00f9 nous habitons que le bourdonnement d\u2019une seule abeille semble se propager plus loin que le ciel, et bercer le bourg entier et tous les villages cach\u00e9s dans les collines<\/em>&#8239;\u00bb, \u00e9crit Andr\u00e9 Dh\u00f4tel. Minuit trente. J\u2019ai perdu presque tout espoir de revoir le fermier retrait\u00e9. Je me glisse dans mon couchage, sur une butte herbeuse qui jouxte le petit verger. Cette nuit, ce sera un t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec Orion. Deux faisceaux de lumi\u00e8re balayent la rue d\u00e9serte. La vitre d\u2019une camionnette blanche s\u2019enfonce dans sa porti\u00e8re. \u00ab&#8239;Tu t\u2019en vas dormir une paire d\u2019heures dans le froid, ou tu viens \u00e0 la ferme?&#8239;\u00bb<br \/>\nVoil\u00e0 comment j\u2019ai rencontr\u00e9 mon ami Daniel.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019espace a un tel volume que, m\u00eame les jours de vent, la rumeur des saules de la rivi\u00e8re parvient \u00e0 peine au hameau et n\u2019est travers\u00e9e que de fugitifs \u00e9clats.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je cavale plein pot. Boucle, en crachant un poumon, le kilom\u00e8tre qui s\u00e9pare les toilettes du camping d\u2019Attigny, o\u00f9 je viens d\u2019abandonner mon paquetage, de la place Charlemagne, peupl\u00e9e de commerces. Une poign\u00e9e de gaillards en salopette s\u2019occupent \u00e0 monter la foire annuelle. Je manque de faire tomber une dame avec un paquet de viande sous le bras. \u00ab&#8239;<em>Le trottoir d\u2019Attigny, o\u00f9 je jouais devant la maison, c\u2019\u00e9tait simplement le trottoir du monde<\/em>&#8239;\u00bb, \u00e9crit Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, dans son livre Terres de m\u00e9moire. \u00c0 hauteur de la bicoque o\u00f9 l\u2019auteur d\u00e9ambulait en culotte courte, j\u2019envisage avec s\u00e9rieux de remettre mon d\u00e9jeuner. Devant la poste, une vingtaine de m\u00e8tres plus loin, sauv\u00e9 de justesse par un second souffle, j\u2019alpague un homme grisonnant, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9garni sur les c\u00f4t\u00e9s, affubl\u00e9 d\u2019une chemise \u00e0 manches courtes \u2014&nbsp;c\u2019est ainsi que me l\u2019a d\u00e9crit sa femme \u2014, sur le point de se d\u00e9barrasser d\u2019une grande enveloppe. \u00ab&#8239;<em>Vous \u00eates Roland Frankart&#8239;?\u00a0<\/em>\u00bb N\u00e9gatif. J\u2019en rep\u00e8re un autre pr\u00e8s du kiosque \u00e0 musique. Nouvelle d\u00e9confiture. Puis une autre. Puis une autre encore. Pardieu&nbsp;: la moiti\u00e9 d\u2019Attigny grisonne, se d\u00e9garnit l\u00e9g\u00e8rement sur les c\u00f4t\u00e9s et porte une fichue chemise \u00e0 manches courtes.<\/p>\n<p>Quelques minutes plus t\u00f4t, j\u2019ai appel\u00e9 le fixe de Roland Frankart, enseignant \u00e0 la retraite, secr\u00e9taire de l\u2019ASBL La Route inconnue, une association d\u2019amis d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel qui publie une petite revue trois fois l\u2019an. L\u2019\u00e9t\u00e9, comme Dh\u00f4tel en son temps, le couple Frankart vient en vill\u00e9giature au Mont-de-Jeux. Le hameau de vingt-cinq \u00e2mes est assoupi sur une butte qui surplombe l\u2019Aisne, \u00e0 une demi-heure de marche d\u2019Attigny. Je l\u2019ai joint pr\u00e9alablement par mail. L\u2019homme doit me confier un imprim\u00e9 de 2007 intitul\u00e9 Andr\u00e9 Dh\u00f4tel et la Belgique. Je comptais cueillir la chose au Mont-de-Jeux jusqu\u2019\u00e0 ce que sa femme, \u00e0 l\u2019autre bout du fil, m\u2019indique que l\u2019homme venait de partir pour la poste, mon pr\u00e9cieux paquet de feuilles sous le bras, avec le projet de l\u2019exp\u00e9dier en Belgique.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone fait des vocalises. On s\u2019est rat\u00e9s de peu. Je me jure de travailler mon explosivit\u00e9 et Roland Frankart me convie, en guise de consolation, \u00e0 passer dans l\u2019apr\u00e8s-midi au Mont-de-Jeux. Je tue le temps \u00e0 coups de jattes dans la boulangerie voisine de la biblioth\u00e8que Andr\u00e9 Dh\u00f4tel. Sylvie, la patronne au caract\u00e8re bien tremp\u00e9, un amour, surtout, me met un p\u00e2t\u00e9 en cro\u00fbte \u00e0 l\u2019\u0153il. Elle est arriv\u00e9e \u00e0 Attigny il y a vingt ans, en provenance directe de Givet. Il lui en a fallu dix pour se faire accepter par les locaux. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 Givet, tout le monde est avenant, jovial. On est d\u00e9j\u00e0 un peu belge. On voit d\u00e9filer du monde. Ici, c\u2019est plus sp\u00e9cial. \u00c7a vit un peu en huis clos. La mentalit\u00e9 villageoise, les ragots, tout \u00e7a. Une femme qui l\u2019ouvre, \u00e7a en a d\u00e9rang\u00e9 plus d\u2019un.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Attigny et ses alentours racontent pourtant, \u00e0 eux seuls, la r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique de tout un d\u00e9partement&nbsp;: une d\u00e9mographie en chute libre, la jeunesse qui va voir ailleurs si elle y est, l\u2019industrie d\u00e9pec\u00e9e par la mondialisation, l\u2019exploitation intensive des sols qui uniformise les paysages. Ici, pr\u00e8s d\u2019un tiers des habitants n\u2019a pas son dipl\u00f4me du secondaire \u2014&nbsp;contre 17&nbsp;%, pour la moyenne nationale. Je m\u2019\u00e9tonne de voir autant de commerces dans un village d\u2019\u00e0 peine un millier d\u2019habitants. Sylvie m\u2019explique qu\u2019Attigny comptait en son temps une briqueterie, une laiterie, une sucrerie, qui stimulaient l\u2019\u00e9conomie locale \u2014&nbsp;pour le reste essentiellement agricole. Toutes les trois ont ferm\u00e9 durant la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier, laissant bien des travailleurs sur le carreau. Les commerces font de la r\u00e9sistance.<br \/>\nElle m\u2019am\u00e8ne chez le vieux D\u00e9d\u00e9, 94 ans. Il faut d\u00e9busquer, sur ses l\u00e8vres, les mots que ses cordes vocales ne font plus vibrer. Sa femme tenait un bazar sur la place du village. Andr\u00e9 Dh\u00f4tel y chargeait r\u00e9guli\u00e8rement ses filets \u00e0 l\u00e9gumes. Il me d\u00e9crit un gars affable, plut\u00f4t discret. D\u00e9d\u00e9 a boss\u00e9 toute sa vie \u00e0 la sucrerie, finissant sa carri\u00e8re comme chef de chauffe. Une bonne partie des hommes du coin s\u2019y tassaient l\u2019\u00e9chine. Le sens de la besogne&nbsp;: c\u2019est \u00e7a, pour lui, le propre de l\u2019Ardennais. Des hauteurs du massif aux plaines de la campagne crayeuse. D\u00e9d\u00e9 a pris sa retraite en 1986. L\u2019usine a ferm\u00e9 une dizaine d\u2019ann\u00e9es plus tard. Ce n\u2019est plus pareil depuis. Les gens se connaissent moins. Les gens se causent moins.<\/p>\n<p>Je crapahute le long du canal des Ardennes, cette parall\u00e8le aust\u00e8re de l\u2019Aisne et de ses m\u00e9andres pleins de vie, et qui assure, plus loin, la jonction entre cette derni\u00e8re et la vall\u00e9e de la Meuse. Un faucon cr\u00e9cerelle claque un surplace au-dessus de l\u2019ancienne voie de chemin de fer qui franchit le double cours d\u2019eau \u00e0 hauteur du Mont-de-Jeux. Elle plonge se farcir un mulot.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Vous profitez de la m\u00eame vue qu\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel lorsqu\u2019il a \u00e9crit Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais en 1955\u00a0<\/em>\u00bb, sourit Roland Blankart. Il ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;\u00c0 quelques nuances pr\u00e8s, et elles en disent long.&#8239;\u00bb Depuis la vaste terrasse o\u00f9 nous sommes install\u00e9s, l\u2019herbe plonge rejoindre les abords de l\u2019Aisne tout en zigzags, investis par les saules. De tous les c\u00f4t\u00e9s, l\u2019immense campagne. \u00c0 deux maisons, le baraquement ouvrier aust\u00e8re qu\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel avait fait venir de Rethel, et qu\u2019il rejoignait tous les \u00e9t\u00e9s depuis Paris. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 son \u00e9poque, le paysage \u00e9tait essentiellement fait de p\u00e2turages, de bocages, d\u2019arbres. Aujourd\u2019hui, il est vou\u00e9 au colza et au ma\u00efs. C\u2019est le triomphe de l\u2019agro-industrie, le fruit du remembrement intensif des ann\u00e9es 1960 et 1970. En son temps, le Mont-de-Jeux comptait cinq fermes. Il n\u2019en reste qu\u2019une qui a absorb\u00e9 les quatre autres. Ces changements aga\u00e7aient prodigieusement Dh\u00f4tel.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Roland Blankart m\u2019explique que l\u2019\u0153uvre de l\u2019auteur, r\u00e9dig\u00e9e entre les ann\u00e9es quarante et quatre-vingt, raconte des Ardennes un peu fantasm\u00e9es, inspir\u00e9es de celles de son enfance, des ann\u00e9es vingt peupl\u00e9es de quincailliers, de bourreliers, sans t\u00e9l\u00e9vision, \u00e9pur\u00e9es de tout sursaut de modernit\u00e9. Les villes, assez sommairement d\u00e9crites dans Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais \u2014&nbsp;que j\u2019ai englouti la nuit pr\u00e9c\u00e9dente \u2014, n\u2019ont pas grand-chose \u00e0 voir avec ce qu\u2019elles sont aujourd\u2019hui, ni m\u00eame ce qu\u2019elles \u00e9taient dans les ann\u00e9es cinquante. \u00ab&#8239;<em>Prenez Fumay. Ce qui vous frappera, si vous vous y rendez, c\u2019est cette mis\u00e8re un peu sinistre li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sindustrialisation. Chez Dh\u00f4tel, c\u2019est une sorte de bourgade qui ne pr\u00e9sente pas la tristesse d\u2019aujourd\u2019hui.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Je lui demande s\u2019il sait \u00e0 quel village pourrait correspondre Lominval, le bourg o\u00f9 commence le voyage de Gaspard Fontarelle. L\u2019enseignant retrait\u00e9 rigole&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>\u00c0 force de se l\u2019entendre demander, Dh\u00f4tel a fini par dire&nbsp;: si vous voulez vraiment le situez, disons alors que c\u2019est S\u00e9cheval.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>Son visage avait une beaut\u00e9 singuli\u00e8re, non pas des traits parfaits, mais une gentillesse timide et insouciante, comme une clart\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Daniel me cueille \u00e0 la foire d\u2019Attigny. On s\u2019est rencontr\u00e9s il y a moins de quarante-huit heures, quand il m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 dormir \u00e0 la ferme, et j\u2019ai l\u2019impression de retrouver un vieux comp\u00e8re. On s\u2019\u00e9tait lev\u00e9s avec le soleil, comme il le fait chaque matin, et, avec Bernadette, apr\u00e8s la miche de pain et le cafton, on avait bin\u00e9 la terre du grand potager. Sur la route vers Attigny, o\u00f9 Daniel m\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 avant de filer au bureau de SOS D\u00e9tresse Amiti\u00e9 \u00e0 Charleville-M\u00e9zi\u00e8res \u2014&nbsp;il y assure des permanences plusieurs fois par semaine, \u00e7a occupe ses journ\u00e9es de retraite \u2014, il avait point\u00e9 l\u2019horizon. \u00ab&#8239;Quand on voit la Champagne, c\u2019est qu\u2019il va pleuvoir le lendemain.&#8239;\u00bb L\u2019adage local tient ses promesses&nbsp;: on nous vide le bain des dieux sur le scalp.<\/p>\n<p>On remonte \u00e0 Bouvellemont, c\u0153ur des cr\u00eates pr\u00e9ardennaises, par les chemins de traverse du Dh\u00f4teland et Daniel me commente chaque variation du paysage. L\u00e0, les vestiges de l\u2019ancienne sucrerie. L\u00e0, la ferme abandonn\u00e9e de ses parents, au lieu-dit la Saintinerie. L\u00e0, le bosquet o\u00f9 Charlemagne venait chasser. Partout ces petites buttes, tant\u00f4t chauves, tant\u00f4t bois\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab<em>\u00a0De nouveau le calme des prairies p\u00e9n\u00e9trait jusqu\u2019au fond de la cuisine et l\u2019on entendait bruire la for\u00eat sous les profondeurs du ciel.\u00a0<\/em>\u00bb \u00c0 la ferme, Bernadette a fristouill\u00e9 une tambouille r\u00e9confortante&#8239;; du gratin dauphinois, de la bidoche fondante, des radis du jardin, de la tarte \u00e0 la cerise dont on crache les noyaux \u00e0 chaque coup de dents. Un tube interminable, qui fait la jonction entre une bonbonne d\u2019oxyg\u00e8ne et ses narines, la suit partout dans la maison. \u00ab&#8239;<em>Le poumon du fermier, m\u2019a-t-elle expliqu\u00e9 le premier soir. Tu respires de la poussi\u00e8re de foin moisie pendant des ann\u00e9es, et \u00e7a finit par te bousiller compl\u00e8tement la sant\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb Je me chamaille avec elle pour faire la vaisselle. Copieux \u00e9clats de rire.<\/p>\n<p>Avec Daniel, on retourne se noyer sous la drache du Dh\u00f4teland. On roule de bled paum\u00e9 en bled paum\u00e9. Il m\u2019explique qu\u2019il n\u2019y a quasiment plus que des vieux, par ici. Que faute de transports en commun, mieux vaut rester capable de conduire le plus tard possible. Apr\u00e8s, c\u2019est la merde. Il y a, en France, une bande territoriale de quelque 1\u00a0500 kilom\u00e8tres qui traverse le pays, du nord-est au sud-ouest, de la Meuse aux Landes en passant par le Massif central, et qui se singularise par sa tr\u00e8s faible densit\u00e9 d\u00e9mographique. On l\u2019appelle couramment la \u00ab&#8239;diagonale du vide&#8239;\u00bb et, bien que la formule cache des r\u00e9alit\u00e9s contrast\u00e9es, elle est faite de nombreux territoires en d\u00e9prise, d\u00e9laiss\u00e9s par les pouvoirs publics. Le Dh\u00f4teland est en plein dedans.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Daniel est cruellement universelle. Celle o\u00f9 votre condition vous emprisonne. L\u2019homme aurait voulu devenir m\u00e9decin, voir du pays, faire des milliers de rencontres. Mais voil\u00e0. Daniel est n\u00e9 fils de fermier \u00e0 Guincourt et le devoir d\u2019un fils de fermier \u00e0 Guincourt consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 devenir \u00e0 fermier \u00e0 son tour. \u00ab&#8239;On a travaill\u00e9 pendant quarante ans dans la vache \u00e0 lait sans jamais prendre un jour de vacances. Le plus loin au nord o\u00f9 j\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9, c\u2019est la Belgique. Si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire, je ficherais le camp \u00e0 dix-huit ans. Je vivrais pleinement&#8239;\u00bb, me confie-t-il tandis qu\u2019on escalade la butte d\u2019Omont o\u00f9 repose, dans la confidence d\u2019un bosquet touffu, un quelconque seigneur m\u00e9di\u00e9val.<br \/>\nDaniel me d\u00e9pose \u00e0 hauteur de Ch\u00e9mery-Ch\u00e9h\u00e9ry sur la d\u00e9partementale 977 qui remonte vers Sedan. Ce n\u2019est toujours pas le point de d\u00e9part du p\u00e9riple de Gaspard Fontarelle, mais je d\u00e9cide de me laisser porter&nbsp;: Sedan it will be. On s\u2019\u00e9treint sous la flotte. Malgr\u00e9 le spleen qui lui colle aux basques, l\u2019homme forme un \u00e9cosyst\u00e8me hostile \u00e0 la ranc\u0153ur. Je sors un pouce humide, repense \u00e0 ce passage du Pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais, lu lors de ma nuit sans sommeil \u00e0 la ferme de Bouvellemont&nbsp;: \u00ab&#8239;Gaspard comprit l\u2019\u00e9clat \u00e9trange des yeux d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, car lui-m\u00eame, ainsi qu\u2019elle le lui dit, eut cet \u00e9clat dans son regard. C\u2019est sans doute le signe de l\u2019\u00e9tonnante et cruelle nostalgie qui fait d\u00e9sirer pour chacun une vie plus grande que les richesses, plus grande que les malheurs et que la vie m\u00eame, et qui s\u00e9pare en nous les pays que l\u2019on a vus de ceux qu\u2019on voudrait voir.&#8239;\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les larmes inapprivois\u00e9es de l\u2019enfance durent toute la vie.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le hall de la petite gare en pierre de taille, le gars avec le sweat Umbro secoue sa casquette tremp\u00e9e. Il se tourne vers la fille au chewing-gum. \u00ab<em>\u00a0Pourquoi tu cherches un job \u00e0 Charleville&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Je vais travailler pour me faire des tatouages. La meuf, elle m\u2019a dit&nbsp;: 400&nbsp;\u20ac. J\u2019ai rien trouv\u00e9 pour gagner de la thune \u00e0 Sedan.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;T\u2019as fait les bars&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;M\u00eame ceux de Charleville. Y\u2019a rien dans les bars. Je vais essayer le McDo.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nJe suis mouill\u00e9 jusqu\u2019aux os et des bourrasques tranchantes quadrillent les rues de Sedan. J\u2019y vois une justification suffisante pour renouer avec mes r\u00e9flexes bourgeois. T\u00e9l\u00e9phone en main, avachi contre un distributeur de billets de train, je me r\u00e9serve minute un duplex avec baignoire dans les entrailles de la vieille ville.<br \/>\nLa Meuse est ici bien plus \u00e9troite qu\u2019\u00e0 Li\u00e8ge ou \u00e0 Namur. N\u2019y passent, d\u2019ailleurs, que des embarcations de plaisance. Les p\u00e9niches en provenance de Belgique ne vont pas plus loin que Givet, laissent le fleuve renouer avec son instinct primaire, se peupler en berges naturelles.<\/p>\n<p>Entre Givet et Mouzon, la vall\u00e9e concentre les deux tiers de la population des Ardennes fran\u00e7aises. La majeure partie r\u00e9side autour de Sedan et Charleville-M\u00e9zi\u00e8res. Cet arc d\u00e9mographique qui longe la fronti\u00e8re \u2014&nbsp;on reste, en permanence, \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres de la Belgique \u2014&nbsp;s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 massivement avec l\u2019industrie m\u00e9tallurgique des XIXe et XXe si\u00e8cles. Un festival de fonderies, de forges, de boulonneries, d\u2019estampages s\u2019\u00e9talait le long de la Meuse et de ses affluents. Sedan est l\u2019exception. Ici, comme \u00e0 Verviers ou en Flandre, le textile prenait toute la place. Il s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 en grande pompe au XVIIe\u00a0si\u00e8cle avec la manufacture royale du Dijonval. Tout s\u2019est \u00e9croul\u00e9 au si\u00e8cle dernier. La manufacture de Point, dernier des fantassins, a \u00e9t\u00e9 liquid\u00e9e en 2007. Restent quelques usines automobiles.<br \/>\n\u00c0 hauteur du pont de la Meuse, la vieille femme \u00e0 la poussette de march\u00e9 s\u2019amuse de mon paquetage humide. \u00ab&#8239;Avant l\u2019arriv\u00e9e des supermarch\u00e9s, j\u2019avais une \u00e9picerie \u00e0 Haraucourt. J\u2019ai tenu vingt-huit ans sans chauffage. Le froid, \u00e7a me conna\u00eet. Si je pars un jour en vacances, c\u2019est au p\u00f4le Nord.&#8239;\u00bb Elle m\u2019explique que, bien des ann\u00e9es avant les accords de Schengen, son paternel \u00e9tait douanier dans les bois de la Chapelle, au bord de la N89 qui file vers Bouillon.<br \/>\nMa paillasse du soir se trouve \u00e0 deux rues du ch\u00e2teau-haut, trente-cinq mille m\u00e8tres carr\u00e9s de vestiges m\u00e9di\u00e9vaux, ancienne demeure des princes de Sedan. Je barbote une heure dans mon bain puis pars \u00e0 la conqu\u00eate d\u2019un casse-dalle. Sur la place d\u2019Armes, Andr\u00e9e distribue de la mie de pain \u00e0 P\u00e9pette et ses pioupious, un pigeon flanqu\u00e9 d\u2019un escadron de moineaux. Elle ne touchera ses cent septante euros de retraite que le lendemain, son mari boit la sienne, alors la voisine lui a d\u00e9cal\u00e9 un euro pour le pain. On sympathise, on pille ensemble le Carrefour Market et on file se cuire des p\u00e2tes au premier \u00e9tage d\u2019un immeuble fatigu\u00e9, au pied des contreforts du ch\u00e2teau. Sedan a cela de particulier que le centre-ville, pittoresque, est essentiellement constitu\u00e9 d\u2019un patrimoine immobilier ancien et difficile \u00e0 entretenir. R\u00e9sultat&nbsp;: quarante pour cent de logements sont vacants et, la plupart du temps, insalubres.<\/p>\n<p>Andr\u00e9e est n\u00e9e \u00e0 Sedan \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle n\u2019a pas connu son p\u00e8re, descendu par les Allemands en 1944, \u00e0 Rossignol, dans la Gaume belge. Sa m\u00e8re est morte d\u2019un cancer quelques ann\u00e9es plus tard alors, elle vivait avec M\u00e9m\u00e8re-aveugle dans un petit pied-\u00e0-terre \u00e0 Francheval, au pied du massif. \u00c0 quatorze ans, Andr\u00e9e travaillait tous les jours au tissage, \u00e0 Balan. \u00c0 seize ans, elle pliait, \u00e0 l\u2019huile de rotule, les quatorze kilom\u00e8tres de chemins qui m\u00e8nent aux forges de Messempr\u00e9, \u00e0 Carignan. \u00ab&#8239;J\u2019ai soud\u00e9 le chauffage de Beaubourg \u2014&nbsp;le Centre Pompidou \u2014&nbsp;\u00e0 Paris. Un truc haut comme \u00e7a. Tu sais ce que je faisais, mon grand&#8239;? Je mettais une pi\u00e8ce dans ma tirelire \u00e0 chaque paie, et j\u2019ai achet\u00e9 ma chambre \u00e0 coucher comme \u00e7a, \u00e0 Carignan.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Adolescente, Andr\u00e9e avait fait de la contrebande de drag\u00e9es et de tabac de la Semois sa petite sp\u00e9cialit\u00e9. \u00ab&#8239;Tous les week-ends, pour me fournir, j\u2019allais \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 Bouillon par les bois pour \u00e9viter les douaniers. Je croisais des sangliers, des biches, des serpents.&#8239;\u00bb Au pays, elle revendait \u00e0 la sauvette les drag\u00e9es pour les bapt\u00eames, le tabac pour les petits vieux.<\/p>\n<p>Elle partageait la couche de M\u00e9m\u00e8re-aveugle. Un jour, au r\u00e9veil, elle avait fr\u00f4l\u00e9 un bras froid. Puis elle avait dormi seule jusqu\u2019\u00e0 son mariage, en 1985, et son retour \u00e0 Sedan. Les trente ann\u00e9es suivantes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 folichonnes. \u00ab&#8239;J\u2019ai parfois fait la bonne du cur\u00e9, chez le notaire, pour avoir deux sous .Quand tu ne sais rien dans la vie, quand t\u2019as pas fait d\u2019\u00e9tudes&nbsp;: z\u00e9ro plus z\u00e9ro \u00e9gale z\u00e9ro. Tu fais deux heures de m\u00e9nage par-ci par-l\u00e0. \u00c7a te permet d\u2019acheter tes bas de soie, ton porte-jarretelles. Je ne le mets plus, mais il est encore dans mon armoire, regarde.&#8239;\u00bb<br \/>\nAndr\u00e9e est croyante. La journ\u00e9e, elle s\u2019assied sur les marches de l\u2019\u00e9glise, et elle est bien. \u00ab&#8239;Je parle avec les gens. Je suis un lion en dehors de sa cage. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tellement malheureuse.&#8239;\u00bb On s\u2019est enfil\u00e9 nos p\u00e2tes. On est all\u00e9 s\u2019asseoir sur les marches de l\u2019\u00e9glise. Des lions en dehors de leur cage. On a bu un coup. On \u00e9tait bien.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le vagabond semblait trouver que tout \u00e9tait naturel, et qu\u2019il suffit d\u2019\u00eatre curieux pour que le monde se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 vous.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>J\u2019avais comme projet pieux de rejoindre au matin S\u00e9cheval, le Lominval \u00ab&#8239;dans la vraie vie&#8239;\u00bb de Gaspard Fontarelle, point de d\u00e9part du Pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais \u2014&nbsp;d\u00e9finitivement plus le mien. Le village est esseul\u00e9 quelque part entre la Meuse et le lac des Vieilles Forges, un vaste plan d\u2019eau qu\u2019on vide occasionnellement pour produire de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, et dont les plages font la joie des Couvinois qui pr\u00e9f\u00e8rent sauter la fronti\u00e8re qu\u2019investir les abords surpeupl\u00e9s du lac de l\u2019Eau d\u2019Heure.<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais lev\u00e9 de bonne heure et rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 comme pr\u00e9vu. \u00ab&#8239;<em>Il fallait toujours que Gaspard se trouv\u00e2t l\u00e0 dans l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 tout allait de travers<\/em>&#8239;\u00bb, \u00e9crit Dh\u00f4tel. Il y a d\u2019abord eu le p\u00e9pin sur la voie et ce train, le mien, immobilis\u00e9 pendant trois quarts d\u2019heure entre Sedan et Charleville. Puis le retour en stop vers Sedan&nbsp;: la place d\u2019un portefeuille est dans la poche de son honn\u00eate propri\u00e9taire, pas sur un quai de gare. Pour une obscure raison, les horaires des trains sont, ici, affaire d\u2019al\u00e9a, et il me faut patienter jusqu\u2019\u00e0 15&nbsp;h pour embarquer \u00e0 nouveau.<br \/>\nLe trajet vers Bogny-sur-Meuse, non loin de S\u00e9cheval, a beau suivre de bout en bout le fil de l\u2019eau mosane \u2014&nbsp;on en prend plein les mirettes \u2014, il faut automatiquement changer de ligne \u00e0 Charleville-M\u00e9zi\u00e8res. Allez savoir pourquoi, j\u2019ai toujours cru que la ville devait son nom \u00e0 Charlemagne. Tablons que Charles Ier de Gonzague, prince d\u2019Arche du XVIIe, ne se froisse pas pour si peu.<\/p>\n<p>La proximit\u00e9 avec des territoires \u00e9trangers a, tout un temps, facilit\u00e9 le d\u00e9veloppement de Charleville-M\u00e9zi\u00e8res. Dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe\u00a0si\u00e8cle, avec l\u2019arriv\u00e9e du chemin de fer et, en 1863, l\u2019inauguration de la ligne 154 Namur-Dinant-Givet \u2014&nbsp;le tron\u00e7on transfrontalier a \u00e9t\u00e9 bazard\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980 \u2014, de nombreux m\u00e9tallos en provenance des provinces de Namur, du Luxembourg, du Hainaut ont commenc\u00e9 \u00e0 faire la navette pour venir y taper le fer. Les ann\u00e9es dor\u00e9es sont aujourd\u2019hui loin derri\u00e8re. L\u2019industrie continue d\u2019enregistrer de lourdes pertes et le flux s\u2019est invers\u00e9&nbsp;: quatre milles Ardennais fran\u00e7ais, essentiellement des ouvriers, boulottent quotidiennement en Belgique.<br \/>\nSouvenirs d\u2019une heure de transit \u00e0 Charleville-M\u00e9zi\u00e8res&nbsp;: le d\u00e9sespoir des \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00e9cole de marionnettes, manifestement g\u00e9r\u00e9e par des guignols, un tas d\u2019hommes \u2014&nbsp;que des hommes \u2014&nbsp;tenant les murs du centre de r\u00e9cup\u00e9ration de points de permis de conduire et la meilleure frite jamais mang\u00e9e en France, en face de l\u2019\u00ab&#8239;h\u00f4tel de ville&#8239;\u00bb, dans une \u00ab&#8239;baraque&#8239;\u00bb qui propose de l\u2019\u00ab&#8239;am\u00e9ricain&#8239;\u00bb.<br \/>\nIl y a, \u00e0 Bogny-sur-Meuse, o\u00f9 j\u2019ai saut\u00e9 du train, une grande statue des quatre fils Aymon, flanqu\u00e9s du cheval-f\u00e9e Bayard, qui domine la vall\u00e9e depuis la cr\u00eate. Lorsqu\u2019elle m\u2019a pris en stop pour m\u2019amener \u00e0 Sedan, j\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 Dominique, dont le fr\u00e8re a \u00e9crit plusieurs ouvrages sur les l\u00e9gendes ardennaises, ce qui pouvait bien lier les Ardennais de la Champagne crayeuse \u00e0 ceux du vieux massif. Elle avait souri&nbsp;: les l\u00e9gendes. \u00ab&#8239;<em>On se retrouve tous dans l\u2019image mythique de l\u2019Ardennais.<\/em>&#8239;\u00bb Une repr\u00e9sentation \u00e9labor\u00e9e, depuis des temps anciens, au c\u0153ur des feuillages \u00e9pais de la grande for\u00eat, affin\u00e9e dans la chanson des quatre fils Aymon, puis confirm\u00e9e, comme l\u2019\u00e9crit le nouvelliste Franz Bartelt, \u00ab&#8239;<em>tout au long d\u2019une histoire o\u00f9 le bruit des combats, des chasses et des forges accompagne les \u00e9vidences d\u2019une l\u00e9gende sans cesse r\u00e9\u00e9crite<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Dans Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais, Dh\u00f4tel pr\u00e9sente Lominval\/S\u00e9cheval comme un village qui pr\u00e9tend au titre de bourg. \u00ab&#8239;<em>Il y r\u00e8gne en toutes saisons un profond silence, et l\u2019on ignore plus qu\u2019ailleurs le monde vari\u00e9 qui se d\u00e9ploie jusqu\u2019\u00e0 la mer du Nord.\u00a0<\/em>\u00bb Je laisse S\u00e9cheval \u00e0 son silence. Il est trop tard dans la journ\u00e9e. Je d\u00e9cide qu\u2019il importe peu que mon parcours recoupe celui de Gaspard Fontarelle. Je l\u2019ai compris la nuit o\u00f9 j\u2019ai lu le bouquin&nbsp;: les lieux foul\u00e9s par Gaspard, m\u00eame nomm\u00e9s et bien r\u00e9els, empruntent \u00e0 un imaginaire qui se d\u00e9barrasse r\u00e9solument de toute rigueur factuelle. Son voyage est rythm\u00e9 par les accidents cocasses, les rencontres \u00e9tonnantes, les paysages luxuriants, les randonn\u00e9es interminables. Ainsi sera le mien. Apr\u00e8s tout, les Ardennes se racontent partout. Sa v\u00e9ritable originalit\u00e9, son \u00e2me, se capte dans les gens qu\u2019on croise, leur quotidien, leur travail, leurs habitudes, leurs emmerdes. La fa\u00e7on que le ciel a d\u2019\u00e9clairer leurs journ\u00e9es. Jeannot, qui a des d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec un Orval dans un bistro o\u00f9 j\u2019ai pris mes informations, m\u2019y encourage&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu vas marcher deux heures et tu n\u2019y trouveras rien. Va plut\u00f4t \u00e0 Montherm\u00e9, si tu veux voir des gens. C\u2019est plus vivant, Montherm\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Mourad de Bogny, la vingtaine, m\u2019y emm\u00e8ne illico. Je lui apprends, bien qu\u2019il y passe tous les jours, que la Semois, qui prend sa source \u00e0 Arlon et transperce lascivement l\u2019Ardenne belge, se jette dans la Meuse \u00e0 Montherm\u00e9. Il me confie s\u2019en caler s\u00e9v\u00e8re. Son aspiration&nbsp;: quitter ce mouroir, descendre \u00e0 Paris, et ne plus jamais revenir.<\/p>\n<p>Montherm\u00e9 compte trois campings, des restos, un coll\u00e8ge, une splendide abbaye, une forge, une m\u00e9tallerie, une \u00e9b\u00e9nisterie et un taux de ch\u00f4mage deux fois plus \u00e9lev\u00e9 que la moyenne fran\u00e7aise. On est, ici, en plein dans l\u2019entrejambe du \u00ab&#8239;pantalon namurois&#8239;\u00bb, cette portion des Ardennes fran\u00e7aises qui s\u2019enclave dans la Belgique, se dresse comme un majeur jusqu\u2019\u00e0 Givet. J\u2019y plante ma tente, ce vendredi en d\u00e9but de soir\u00e9e, avec une ambition&nbsp;: trouver sa jeunesse.<\/p>\n<p>J\u2019abandonne \u00e0 21&nbsp;h et \u00e9choue en terrasse de L\u2019Op\u00e9ra Caf\u00e9, quatre tables en plastique orange, douze chaises acquises au m\u00eame dress code. Une dizaine de locaux, tourn\u00e9s les uns vers les autres, \u00e9clusent tranquillement des chopes. Le tenancier m\u2019explique avoir tenu un autre \u00e9tablissement, plusieurs ann\u00e9es, non loin de l\u2019abbaye d\u2019Orval et je prends un Orval. Pour attirer l\u2019attention de la petite assembl\u00e9e, je rate sciemment une gorg\u00e9e et d\u00e9verse un bon quart de ma boisson sur mon t-shirt. Poilade g\u00e9n\u00e9rale. \u00ab&#8239;<em>Cul terreux<\/em>&#8239;\u00bb, m\u2019envoie le Russe. \u00ab&#8239;<em>Chien de talus<\/em>&#8239;\u00bb, ench\u00e9rit l\u2019ouvrier communal. Je leur paye un verre.<\/p>\n<p>Le petit couple de vieux avec le yorkshire-terrier m\u2019explique qu\u2019on appelle le Russe le Russe, car lorsqu\u2019il \u00e9tait gosse, il avait nag\u00e9 par \u22125\u00b0\u00a0C dans la Semois. Le Russe bosse \u00e0 la fonderie. Je lui dis que c\u2019est beau, par chez lui, et il me r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>C\u2019est beau quand il faut beau.<\/em>&#8239;\u00bb Il ajoute que, tout en n\u2019ayant jamais quitt\u00e9 Montherm\u00e9, sa jeunesse s\u2019est faite en Belgique. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 Louette-Saint-Pierre, il y avait un bal tous les samedis. Gedinne, Rienne&#8230; En fait il y avait des bals tout le temps. Il y en avait aussi en France, mais on s\u2019amusait plus en Belgique. Les Belges sont plus sympas.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Je connais beaucoup de Belges qui d\u00e9testent les Fran\u00e7ais qui \u201cadorent les Belges\u201d.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Je m\u2019en fiche&nbsp;: les Belges sont plus sympas.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nLe reste de l\u2019assembl\u00e9e se joint au d\u00e9bat. Tout est mieux en Belgique. \u00ab&#8239;<em>Les routes belges sont nulles, mais les routes fran\u00e7aises sont archinulles<\/em>&#8239;\u00bb, lance le type avec la casquette rouge. \u00ab&#8239;<em>Les dimanches, on va tous \u00e0 Bohan, pr\u00e8s de Vresse-sur-Semois\u00a0<\/em>\u00bb, explique, dans l\u2019acquiescement g\u00e9n\u00e9ral, la dame avec le yorkshire-terrier. \u00ab&#8239;Il y a l\u2019eau, les restos, les bars. On ne peut plus se garer tellement il y a des voitures fran\u00e7aises dans toutes les rues.&#8239;\u00bb Comme tous les vendredis, une partie de la cavalerie finira la soir\u00e9e ferr\u00e9e \u00e0 une machine \u00e0 sous du casino de Dinant. \u00ab&#8239;<em>On va parfois jouer \u00e0 Namur, pr\u00e9cise l\u2019ouvrier communal. C\u2019est bien propre. Et c\u2019est carr\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb Il montre son jaune de travail&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu ne rentres pas comme \u00e7a.<\/em>&#8239;\u00bb Le patron du caf\u00e9 affirme&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je te jure, on gagne \u00e0 chaque fois. Le probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019on les rejoue.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Alice de Laifour \u2014&nbsp;un village coinc\u00e9 dans une boucle de la Meuse, un peu plus loin, sur la route vers Revin \u2014, la trentaine, aide \u00e0 domicile, leur sugg\u00e8re, quitte \u00e0 le gaspiller b\u00eatement, de lui donner un peu de cet argent. \u00ab&#8239;<em>Je suis tout le temps en d\u00e9placement, et avec le minuscule d\u00e9fraiement qu\u2019on me donne pour l\u2019essence, les 2,20&nbsp;\u20ac \u00e0 la pompe, je les sens. Je dois gagner 13&nbsp;\u20ac net pour quatre heures pass\u00e9es en dehors de chez moi. Je te laisse calculer le tarif horaire.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Une camio blanche coupe le contact de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du macadam. Le punk irlandais et la frugivore, tous les deux la vingtaine, s\u2019en extraient. \u00ab&#8239;<em>V\u2019la ma m\u00e9lenchoniste pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e<\/em>&#8239;\u00bb, lance le punk irlandais \u00e0 la dame au yorkshire-terrier. Le jeune couple s\u2019attable avec Alice. S\u2019ensuit un d\u00e9bat enfi\u00e9vr\u00e9 sur la l\u00e9gitimit\u00e9 ou non, sur le plan de l\u2019\u00e9galit\u00e9 de genre, qu\u2019un homme a \u00e0 sortir sa clinche pour pisser en rue.<\/p>\n<p>Chris, le punk irlandais, m\u2019explique avoir fui la banlieue londonienne, o\u00f9 il avait pris du galon dans le trafic d\u2019ecstasy, apr\u00e8s quelques d\u00e9m\u00eal\u00e9s houleux avec des gangs concurrents. Il a rencontr\u00e9 Winona, la frugivore, dans une \u00e9cole d\u2019art \u00e0 Angers. Le couple cherchait une maison pas ch\u00e8re \u00e0 louer \u2014&nbsp;elles peuplent la diagonale du vide \u2014&nbsp;et a jet\u00e9 son d\u00e9volu sur une b\u00e2tisse \u00e0 Laifour. Depuis leur arriv\u00e9e, ils n\u2019ont pratiquement pas rencontr\u00e9 de personnes de leur g\u00e9n\u00e9ration. \u00ab&#8239;<em>Soit ils se barrent, soit ils sont terr\u00e9s chez eux devant la t\u00e9l\u00e9. Ils ne connaissent rien de leur milieu.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nWinona bosse pour un \u00e9leveur de chevaux en Gaume belge. Trip hallucinant&nbsp;: elle m\u2019explique se nourrir exclusivement de fruits. \u00c7a l\u2019obs\u00e8de. Elle en mange quatre \u00e0 cinq kilos par jour, noyaux inclus. Elle a savamment pens\u00e9 son circuit et, tous les jours, apr\u00e8s le boulot, elle maraude dans la r\u00e9gion \u00e0 la recherche de vitamines. \u00ab&#8239;<em>Les merisiers belges, c\u2019est une tuerie. J\u2019en ai crois\u00e9 un tout \u00e0 l\u2019heure. Je suis mont\u00e9 sur le toit de la camionnette et j\u2019ai pass\u00e9 une heure \u00e0 me goinfrer.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>On jette ma tente \u00e0 moiti\u00e9 repli\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la camionnette. On fonce \u00e0 quatre vers Laifour en se passant une bouteille de mauvais rouge. Sur la fa\u00e7ade de la bicoque, dans le village d\u00e9sert, on peut lire en lettres capitales&nbsp;: Les dames de Meuse. Une l\u00e9gende locale faite de guerre sainte, de Godefroy de Bouillon et d\u2019\u00e9pouses adult\u00e8res transform\u00e9es en rochers. \u00c0 l\u2019\u00e9tage qu\u2019on investit, la sono crache du Jacques Brel et, d\u00e9voilant un torse nu couvert de tatouages artisanaux, Chris jette sa chemise en chantant&nbsp;:<br \/>\nDemandez-vous belle jeunesse\u2028 Le temps de l\u2019ombre d\u2019un souvenir\u2028 Le temps du souffle d\u2019un soupir\u2028 Pourquoi ont-ils tu\u00e9 Jaur\u00e8s&#8239;?<br \/>\nWinona affirme que Brel aimait bien plus l\u2019id\u00e9e de l\u2019amour que celle de la femme. Elle me souffle&nbsp;:\u00a0 \u00ab&#8239;<em>Je crois que s\u2019il m\u2019avait connue, il aurait aim\u00e9 la femme.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Pourquoi&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Parce qu\u2019il me transperce.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nChris d\u00e9balle une aiguille, la plonge dans de l\u2019encre de Chine. Il s\u2019attaque, comme en transe, au fignolage de sa fresque ventrale.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Gaspard aper\u00e7ut alors un \u00e9norme ravin qui se creusait presque sous les pieds du cheval et d\u00e9valait dans l\u2019immensit\u00e9 jusqu\u2019aux rives d\u2019un grand fleuve. \u201cLa Meuse\u201d, murmura Gaspard. <span class=\"fw-thin fw-normal\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>P\u00e9tard. J\u2019ai des chevaux qui galopent sous mon scalp. Et la tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able impression d\u2019avoir commis une connerie. Je me glisse p\u00e9niblement en dehors de ma tente. Flash. L\u2019aiguille de Chris qui rebondit vigoureusement sur ma cheville. Du L\u00e9o Ferr\u00e9 \u00e0 fond de balle. L\u2019homme qui roule une galoche \u00e0 son chien. Qui crache sur mon anatomie pour enlever l\u2019exc\u00e8s d\u2019encre. Winona qui l\u00e8ve sa jupe et me d\u00e9voile un mus\u00e9e des horreurs&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu ne pouvais pas mieux tomber pour ton d\u00e9pucelage. Mes plus beaux tatouages, c\u2019est Chris qui les a faits.<\/em>&#8239;\u00bb Chris qui jure&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Putain, il est splendide. Je le veux aussi.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>La vue plonge, depuis la ligne de cr\u00eate, sur la Meuse scintillante qui enserre Laifour. Je jette un regard furtif au bas de ma jambe&nbsp;: y tr\u00f4ne une sorte de grand Y bizarre qui se serait fait rouler dessus, de marteau et d\u2019enclume ind\u00e9l\u00e9biles dessin\u00e9s par un manchot. L\u2019homme ou l\u2019animal.<\/p>\n<p>Je me promets de faire une prise de sang \u00e0 mon retour et reprends la route. Dans une petite auberge \u00e0 la sortie de Laifour, Chlo\u00e9 me fait couler un caf\u00e9. Avant d\u2019ouvrir son \u00e9tablissement, elle a fait l\u2019\u00e9cole h\u00f4teli\u00e8re de Namur. Elle aurait pu \u00e9tudier \u00e0 celle de Bazeille, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Sedan, plus proche de chez elle, mais le rail fran\u00e7ais en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. \u00ab&#8239;<em>Je viens d\u2019Hargnies, pr\u00e8s de Fumay. Mes parents me d\u00e9posaient \u00e0 Gedinne, \u00e0 quinze minutes en voiture, et, en une heure de train, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Namur. Pour aller jusqu\u2019\u00e0 Bazeille, avec les changements, \u00e7a m\u2019aurait pris trois heures<\/em>.&#8239;\u00bb Elle me confirme les dires du Russe et de ses camarades&nbsp;: tout est plus facile en Belgique, tout est plus d\u00e9tendu. \u00ab&#8239;<em>Mon fr\u00e8re joue au foot \u00e0 Rienne, pr\u00e8s de Gedinne. Il se passe tout le temps plein de choses&nbsp;: des soir\u00e9es, des \u00e9v\u00e8nements sportifs, des grands feux, des concours de belote. Tu ferais \u00e7a chez nous, il n\u2019y aurait personne. Je ne sais pas pourquoi. Le seul \u00e9v\u00e8nement qui cartonne, c\u2019est la f\u00eate du cheval d\u2019Hargnies. D\u2019ailleurs, c\u2019est demain.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nCela fait plusieurs fois qu\u2019on m\u2019en parle. Daniel et Bernadette sont de fervents habitu\u00e9s de la f\u00eate du cheval. Le Russe et sa clique aussi. L\u2019\u00e9v\u00e8nement semble f\u00e9d\u00e9rer jusqu\u2019aux confins des Ardennes. Je choisis de finir mon reportage l\u00e0-bas et de rejoindre Hargnies par la for\u00eat.<\/p>\n<p>Dans Le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais, Gaspard est emport\u00e9, malgr\u00e9 lui, par un cheval pie qui le trimballe de Lominval \u00e0 Fumay dans une course \u00e0 travers les bois du massif. Dh\u00f4tel d\u00e9crit des futaies de h\u00eatres en dehors de tous sentiers, des for\u00eats d\u2019\u00e9pic\u00e9as couverts d\u2019aiguilles, des sous-bois mar\u00e9cageux o\u00f9 les herbes p\u00e2les et les campanules s\u2019\u00e9l\u00e8vent au milieu des ombres, des clairi\u00e8res emplies de fleurs rouges et de myosotis. Il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&#8239;Gaspard apprit donc qu\u2019il n\u2019y avait pas une for\u00eat, mais mille for\u00eats dont pas une ne ressemblait \u00e0 celle de Lominval.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019attaque les mille for\u00eats frontalement, hors sentier, et escalade une portion raide qui m\u2019am\u00e8ne, en quelques hectom\u00e8tres, sur les hauteurs de la Meuse. Au d\u00e9but de mon ascension, je croise une petite source ferrugineuse rouge\u00e2tre qui ruisselle sur la roche. Elle est perdue au milieu de nulle part, aucunement indiqu\u00e9e. J\u2019apprendrai plus tard qu\u2019elle fut un temps renomm\u00e9e dans la r\u00e9gion, compar\u00e9e \u00e0 celle de Spa, que des malades venaient s\u2019y soigner et qu\u2019on envisagea d\u2019en faire une station thermale. Si j\u2019avais su, j\u2019en aurais profit\u00e9 pour faire quelques miraculeuses ablutions&nbsp;: ce tatouage moche me contrarie plus que je ne l\u2019aurais pens\u00e9, et je me vois d\u00e9j\u00e0 ramener au pays la chtouille ou l\u2019h\u00e9patite. J\u2019alterne for\u00eats touffues, \u00e0 mon \u00e9tonnement bien plus peupl\u00e9s de feuillus que de sapins, et futaies vertigineuses, je descends des sillons creus\u00e9s par des ruisseaux ass\u00e9ch\u00e9s, remonte dans la broussaille, longe une tourbi\u00e8re peupl\u00e9e de dr\u00f4les de chevaux gris, peu apr\u00e8s le hameau des Hauts-Butt\u00e9s, cette grande d\u00e9friche au milieu des h\u00eatres et des ch\u00eanes. Tandis que je marche sous le cagnard, ma contrari\u00e9t\u00e9 matinale s\u2019\u00e9vapore. Je replonge dans la for\u00eat qui, progressivement, s\u2019emplit de conif\u00e8res. Je grimpe \u00e0 travers des vastes ouvertures en coupe-feu et atterris sur le plateau de la Croix-Scaille, haut lieu du maquis des Ardennes, pendant la Seconde Guerre mondiale, point culminant du versant fran\u00e7ais du massif. Un message de Proximus m\u2019indique que je rentre au pays. Alors que je longe la fronti\u00e8re franco-belge vers l\u2019ouest, la vue s\u2019ouvre soudainement sur un \u00e9tonnant paysage fagnard, petite r\u00e9serve naturelle d\u2019une dizaine d\u2019ares tout au plus. Un panneau de la R\u00e9gion wallonne indique&nbsp;: Fange de l\u2019Ab\u00eeme.<\/p>\n<p>L\u2019endroit est pareil \u00e0 tous les chemins que j\u2019ai foul\u00e9s pendant la journ\u00e9e&nbsp;: compl\u00e8tement vide, d\u00e9nu\u00e9 de toute pr\u00e9sence humaine. Ce samedi ensoleill\u00e9 de juillet, je n\u2019ai pas crois\u00e9 le moindre promeneur sur les vingt-cinq kilom\u00e8tres parcourus. Aucun animal en libert\u00e9, non plus, si l\u2019on excepte les oiseaux et les insectes.<\/p>\n<p>J\u2019arrive \u00e0 Willerzie, village moyen de la commune de Gedinne, sur le coup de 21&nbsp;h. Il y a de l\u2019animation dans la \u00ab&#8239;salle Peket&#8239;\u00bb qui jouxte l\u2019\u00e9glise, sur une petite place verdoyante. \u00c7a sent le charbon de bois et la saucisse de campagne. C\u2019est s\u00fbr, dans une heure, je ferai la chenille sur fond de Grand Jojo. Retrouvailles en grande pompe avec la Belgique. J\u2019explique mon reportage \u00e0 une femme qui s\u2019en grille une sur la place, et lui demande s\u2019il est possible de me payer une assiette au buffet. Elle m\u2019explique que c\u2019est un souper de bapt\u00eame et file chercher le trouduc viriliste. Le mec d\u00e9barque, la trentaine, pouces dans les poches, me toise de haut en bas et me lance \u00ab&#8239;<em>T\u2019as de la chance que tu n\u2019es pas Fran\u00e7ais, sinon je t\u2019aurais envoy\u00e9 chier.<\/em>&#8239;\u00bb Dans son dos, sa femme grimace un sourire ennuy\u00e9, l\u2019air de dire&nbsp;: d\u00e9sol\u00e9, c\u2019est un sanguin. La chenille s\u2019\u00e9loigne. Le trouduc viriliste me dit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je te fais une assiette pour vingt euros, mais tu la manges dehors.<\/em>&#8239;\u00bb Je crois qu\u2019il blague&nbsp;: il ne blague pas.<\/p>\n<p>Je rebrousse chemin, sacr\u00e9ment v\u00e9n\u00e8re, et p\u00e9n\u00e8tre dans les bois qui m\u00e8nent \u00e0 la Fange de l\u2019Ab\u00eeme. \u00c0 l\u2019all\u00e9e, j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 un spot avenant en bord de ruisseau. Un rayon pourpre rase la cime des pins. J\u2019op\u00e8re une souple volte-face dans la fraction de seconde qui suit un gros craquement. Combien de m\u00e8tres, cinq, dix, entre nous&#8239;? Combien de temps, pour un fragment d\u2019\u00e9ternit\u00e9&#8239;? Quoi donc de la fatigue, de la d\u00e9ception suscit\u00e9e par le genre humain, de ces bois ramifi\u00e9s qui c\u00e9l\u00e8brent la fin du jour, de la plan\u00e8te qui crame, de ces deux billes toutes noires qui semblent dire \u00ab&#8239;t\u2019inqui\u00e8te, mon gars, je te pardonne&#8239;\u00bb, m\u2019embue soudainement le regard&#8239;? Tandis que je chiale comme un gosse sur le petit sentier, le cerf tourne la t\u00eate et s\u2019\u00e9loigne dans la futaie.<\/p>\n<blockquote>\n<p><span class=\"fw-normal\">Le lundi, alors qu\u2019il p\u00e9n\u00e9trait dans une coupe, il vit soudain dress\u00e9 devant lui, entre deux piles de bois, un cheval pie qui le regardait avec curiosit\u00e9. La robe du cheval \u00e9tait luisante, la crini\u00e8re et la queue tr\u00e8s abondantes et nullement soign\u00e9es. Gaspard demeura clou\u00e9 sur place. Le cheval secoua la t\u00eate et d\u00e9tala.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est la f\u00eate au canasson. Je me lave dans le ruisseau et me demande si je ne commets pas une nouvelle \u00e2nerie en trempant mon tatouage flambant neuf dans l\u2019eau quasi stagnante. Je quitte le bois en prenant soin d\u2019\u00e9viter Willerzie&nbsp;: le village belge et moi sommes d\u00e9sormais en froid.<\/p>\n<p>Quand je monte dans sa voiture, Vanessa de Chimay, ACAB \u2014&nbsp;All cops are bastards \u2014&nbsp;tatou\u00e9 sur les doigts, m\u2019avertit&nbsp;: si son homme appelle, mieux vaut que je me taise, il est du genre jaloux. Elle vient d\u2019aller le voir en cabane \u00e0 Saint-Hubert. Le gaillard est tomb\u00e9 pour braquage et trafic de stup\u00e9fiants. Pour lui rendre visite, Vanessa doit traverser l\u2019enclave fran\u00e7aise et passer par Hargnies. Elle m\u2019explique le concept carc\u00e9ral de VHS&nbsp;: les visites hors surveillance. Une fois par mois, dans une petite pi\u00e8ce aust\u00e8re, les prisonniers disposent de soixante minutes montre en main pour batifoler. Elle me montre un tas de textiles \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la voiture&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Il y a un lit et tu dois venir avec tes propres draps.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Wouah. On ne m\u2019avait pas menti&nbsp;: \u00e7a se bouscule dans le parc qui accueille les festivit\u00e9s du jour. Plusieurs milliers de personnes, \u00e0 vue de nez. On claque des chopes sur des tables de brasseurs, on fait la file pour se payer de la cochonnaille, on s\u2019entasse contre les barri\u00e8res Nadar pour assister au grand spectacle \u00e9questre de Rodolphe Hiernaux de Pont-\u00e0-Celles. Je me prends une bi\u00e8re. L\u2019ado qui me la sert refuse mon ticket, me fait un clin d\u2019\u0153il&nbsp;:\u00ab<em>\u00a0Dites rien, surtout<\/em>&#8239;\u00bb. Je sympathise avec Alban d\u2019Hargnies, la trentaine, qui travaille chez Thomas &amp; Piron. \u00ab<em>\u00a0On est plusieurs \u00e0 bosser en Belgique dans le b\u00e2timent, par ici.<\/em>&#8239;\u00bb Alban est un inconditionnel du cheval ardennais, la race rustique de chevaux de trait \u00e9lev\u00e9e dans toutes les Ardennes fran\u00e7aises et belges. Il m\u2019explique que la b\u00eate est pr\u00e9sente dans la r\u00e9gion depuis la pr\u00e9histoire, que C\u00e9sar en avait \u00e9quip\u00e9 son arm\u00e9e apr\u00e8s la conqu\u00eate des Gaules, qu\u2019en fuite devant les cosaques, Napol\u00e9on l\u2019avait r\u00e9quisitionn\u00e9 pour rapatrier ce qu\u2019il restait de ses hommes. On l\u2019utilise, aujourd\u2019hui, pour la traction du mat\u00e9riel agricole, pour le d\u00e9bardage du bois, pour la fenaison, pour le loisir. \u00ab&#8239;Tu veux savoir ce qui lie tous les Ardennais&#8239;? Le cheval. Ce n\u2019est pas pour rien que la l\u00e9gende ardennaise la plus connue, Bayard, a comme protagoniste un cheval&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>On passe chez lui et Alban me donne un vieux v\u00e9lo qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 envoyer \u00e0 la casse. Mon cheval pie \u00e0 moi. Je rejoins Vieux-Molhain et la Meuse par la d\u00e9partementale. D\u2019ici, sans presque plus jamais quitter le fleuve, la Trans\u2019Ardennes puis le Ravel me ram\u00e8neront \u00e0 la maison.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Apr\u00e8s Waulsort, Gaspard vit des ch\u00e2teaux sur des collines coup\u00e9es de bois. Jardins et balustres se m\u00ealaient \u00e0 la nature sauvage. Plus loin, d\u2019immenses rochers plongeaient dans la Meuse. Citadelles, \u00e9glises et usines se succ\u00e9daient. C\u2019est \u00e0 Namur que Gaspard vit le premier beffroi.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tandis que je p\u00e9dale, que d\u00e9filent Chooz, Givet, Hasti\u00e8re, Waulsort, que, d\u00e9j\u00e0, se profile Dinant, je repense \u00e0 cette grande \u00e9nigme qu\u2019est pour moi l\u2019Ardenne. Quelle r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e entre D\u00e9d\u00e9 d\u2019Attigny, Bernadette de Bouvellemont, Ren\u00e9e de Sedan, le Russe de Montherm\u00e9, Chris de Laifour, le trouduc de Willerzie, Sylvie de Givet&#8239;? Quel lien pour unir cette petite soci\u00e9t\u00e9&#8239;? Peut-\u00eatre les l\u00e9gendes. Peut-\u00eatre le personnage mythique de l\u2019Ardennais. Peut-\u00eatre l\u2019amour de la besogne. Ou le sentiment collectif d\u2019abandon&#8239;? Le silence des grands espaces vides? La f\u00eate du cheval d\u2019Hargnies&#8239;?<\/p>\n<p>\u00c0 la biblioth\u00e8que d\u2019Attigny, j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 sur un manuscrit d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel dans lequel l\u2019auteur s\u2019interroge sur le lien entre le sud et le nord des Ardennes. Il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>On peut r\u00eaver que des sortes d\u2019Indiens feraient ais\u00e9ment du haut de nos c\u00f4tes champenoises certains signaux de fum\u00e9e, aussit\u00f4t retransmis des buttes de Stonne ou du Mont-Dieu jusqu\u2019au Sedanais, puis vers les cr\u00eates de la grande for\u00eat. Le canal des Ardennes ne trace son chemin au bas des collines de craie que pour monter vers la Meuse par les escaliers de nombreuses \u00e9cluses. En fait, d\u00e8s que la vue s\u2019ouvre \u00e0 Mazagran ou \u00e0 Vaux-Champagne, ce sont des \u00e9tendues coup\u00e9es de bois immenses et de promontoires, qui annoncent, comme un murmure, le relief confondant des vall\u00e9es du Nord.<\/em>&#8239;\u00bb Il faudrait alors reconna\u00eetre que la terre ardennaise trouve son \u00e9lan naturel dans une sorte de progression vers une diversit\u00e9 d\u00e9routante. Andr\u00e9 Dh\u00f4tel conclut&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Depuis des \u00e2ges, ce sont des lieux o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9chappe, o\u00f9 les angles se d\u00e9robent pour l\u2019enchantement des illustrateurs ou des visionnaires, qui aiment saisir de toujours nouvelles profondeurs ainsi que certaine douceur lointaine au travers de la sauvagerie d\u2019un pays qui se veut d\u2019abord indicible.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l\u2019espace et du temps. C\u2019est le pays o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9loigne toujours ensemble, et l\u2019on ne parvient en un lieu d\u00e9sert que pour en trouver d\u2019autres plus beaux.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je revenais d\u2019un souper par les bords de Meuse, en contrebas du casino de Namur. J\u2019ai un peu hallucin\u00e9. Il \u00e9tait assis l\u00e0, sur le quai des Chasseurs ardennais qui m\u00e8ne au confluent. Alangui par la nuit, dos coll\u00e9 \u00e0 la pierre, le regard perdu quelque part vers le petit port de plaisance, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve. Il semblait passablement \u00e9teint, comme un \u00e9cho lointain \u00e9mouss\u00e9 par le vent. \u00ab&#8239;<em>Le Russe, \u00e7a va&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Il a tourn\u00e9 les yeux vers moi. De toute \u00e9vidence, il avait bien t\u00e9t\u00e9. Il a bredouill\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>La roulette est plus intelligente que toi, ici, fais gaffe.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai opin\u00e9 du chef. On s\u2019est souri. Il me suivait jusqu\u2019\u00e0 chez moi, le pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais. O\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9loigne ensemble. Il fallait que j\u2019appelle Daniel pour lui raconter \u00e7a.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On sautera dans un train. On sortira le pouce. On transbahutera, dans notre paquetage, le livre\u00a0 qui a fait le succ\u00e8s d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, \u00e9crivain-r\u00eaveur ardennais du si\u00e8cle dernier. On se laissera guider par l\u2019auteur, par ses personnages. Par les al\u00e9as, surtout. On cherchera \u00e0 comprendre un grand pays indicible. On n\u2019aura qu\u2019une religion&nbsp;: les gens. [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":2595,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[295,294,296,297],"auteur":[],"class_list":["post-1662","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recit","tag-andre-dhotel","tag-ardennes","tag-litterature","tag-voyage"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Ce pays o\u00f9 l&#039;on n&#039;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Ce pays o\u00f9 l&#039;on n&#039;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"On sautera dans un train. On sortira le pouce. On transbahutera, dans notre paquetage, le livre\u00a0 qui a fait le succ\u00e8s d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, \u00e9crivain-r\u00eaveur ardennais du si\u00e8cle dernier. On se laissera guider par l\u2019auteur, par ses personnages. Par les al\u00e9as, surtout. On cherchera \u00e0 comprendre un grand pays indicible. On n\u2019aura qu\u2019une religion&nbsp;: les gens. [&hellip;]\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Wilfried\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2022-09-21T13:06:06+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2023-12-09T16:57:34+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"2400\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1653\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Lisa\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Lisa\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"43 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"Lisa\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\"},\"headline\":\"Ce pays o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel\",\"datePublished\":\"2022-09-21T13:06:06+00:00\",\"dateModified\":\"2023-12-09T16:57:34+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/\"},\"wordCount\":9691,\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg\",\"keywords\":[\"Andr\u00e9 Dh\u00f4tel\",\"Ardennes\",\"litt\u00e9rature\",\"voyage\"],\"articleSection\":[\"R\u00e9cit\"],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/\",\"name\":\"Ce pays o\u00f9 l'on n'arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg\",\"datePublished\":\"2022-09-21T13:06:06+00:00\",\"dateModified\":\"2023-12-09T16:57:34+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg\",\"width\":2400,\"height\":1653,\"caption\":\"\u00a9Cl\u00e9mentine Lenelle\"},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/articles\\\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Home\",\"item\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Ce pays o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#website\",\"url\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/\",\"name\":\"Wilfried\",\"description\":\"Le magazine qui raconte la Belgique\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/kd6-37.dev\\\/client\\\/wilfried\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484\",\"name\":\"Lisa\",\"image\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"url\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/secure.gravatar.com\\\/avatar\\\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g\",\"caption\":\"Lisa\"}}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Ce pays o\u00f9 l'on n'arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Ce pays o\u00f9 l'on n'arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried","og_description":"On sautera dans un train. On sortira le pouce. On transbahutera, dans notre paquetage, le livre\u00a0 qui a fait le succ\u00e8s d\u2019Andr\u00e9 Dh\u00f4tel, \u00e9crivain-r\u00eaveur ardennais du si\u00e8cle dernier. On se laissera guider par l\u2019auteur, par ses personnages. Par les al\u00e9as, surtout. On cherchera \u00e0 comprendre un grand pays indicible. On n\u2019aura qu\u2019une religion&nbsp;: les gens. [&hellip;]","og_url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/","og_site_name":"Wilfried","article_published_time":"2022-09-21T13:06:06+00:00","article_modified_time":"2023-12-09T16:57:34+00:00","og_image":[{"width":2400,"height":1653,"url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Lisa","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Lisa","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"43 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/"},"author":{"name":"Lisa","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484"},"headline":"Ce pays o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel","datePublished":"2022-09-21T13:06:06+00:00","dateModified":"2023-12-09T16:57:34+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/"},"wordCount":9691,"image":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg","keywords":["Andr\u00e9 Dh\u00f4tel","Ardennes","litt\u00e9rature","voyage"],"articleSection":["R\u00e9cit"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/","name":"Ce pays o\u00f9 l'on n'arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel - Wilfried","isPartOf":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg","datePublished":"2022-09-21T13:06:06+00:00","dateModified":"2023-12-09T16:57:34+00:00","author":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#primaryimage","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg","contentUrl":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/carte_andre_dhotel_v5b.jpg","width":2400,"height":1653,"caption":"\u00a9Cl\u00e9mentine Lenelle"},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/articles\/ce-pays-ou-lon-narrive-jamais-dans-les-ardennes-avec-andre-dhotel\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Home","item":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Ce pays o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;arrive jamais. Dans les Ardennes avec Andr\u00e9 Dh\u00f4tel"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#website","url":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/","name":"Wilfried","description":"Le magazine qui raconte la Belgique","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/#\/schema\/person\/b536d59aa8a2f76adb1cca1e695f5484","name":"Lisa","image":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","contentUrl":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/cc6560131b49132f16b9d85f1822caad78e3d7c069d2a2c846529e58b6780b95?s=96&d=mm&r=g","caption":"Lisa"}}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1662","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1662"}],"version-history":[{"count":34,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1662\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4236,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1662\/revisions\/4236"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2595"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1662"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1662"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1662"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=1662"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}