{"id":1632,"date":"2022-09-21T10:19:26","date_gmt":"2022-09-21T08:19:26","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1632"},"modified":"2023-10-20T12:23:18","modified_gmt":"2023-10-20T10:23:18","slug":"rik-van-cauwelaert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/rik-van-cauwelaert\/","title":{"rendered":"Rik Van Cauwelaert&nbsp;: \u00ab&#8239;La Flandre n\u2019a pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 avoir une Wallonie humili\u00e9e \u00e0 sa porte&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Il a presque tout vu de la Belgique politique des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Le reste lui a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9 par la m\u00e9moire familiale. \u00c0 72 ans, Rik Van Cauwelaert, ancien r\u00e9dacteur en chef de \u00ab&#8239;Knack&#8239;\u00bb, \u00e9ditorialiste esth\u00e8te, \u00e9tablit le bilan. Celui d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00ab&#8239;qui, de temps en temps, a quand m\u00eame r\u00e9ussi des trucs pas mal&#8239;\u00bb. D\u2019une \u00e9poque o\u00f9 les Premiers ministres remballaient les \u00e9missaires du palais royal, o\u00f9 les journalistes tra\u00eenaient dans les couloirs du parlement, o\u00f9 la Flandre se b\u00e2tissait un avenir prosp\u00e8re, o\u00f9 l\u2019extr\u00eame droite restait tapie dans l\u2019ombre. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les sondages donnent le Vlaams Belang premier parti de Flandre, le journaliste pr\u00e9vient&nbsp;: Nord et Sud doivent discuter, et le plus t\u00f4t sera le mieux. Rencontre dans la maison familiale d\u2019Onze-Lieve-Vrouw-Lombeek, en bordure du Pajottenland.<\/p>\n<p>Certains hommes ont l\u2019errance dans le sang. Ils vont sans attaches o\u00f9 le vent les m\u00e8ne. D\u2019autres sont enracin\u00e9s. Ils vivent o\u00f9 ils sont n\u00e9s&#8239;; ils mourront o\u00f9 ils ont v\u00e9cu. Rik Van Cauwelaert est de ceux-l\u00e0. On croit en arrivant \u00e0 son domicile reconna\u00eetre l\u2019une de ces typiques nouvelles constructions flamandes&nbsp;: briques recouvertes d\u2019un enduit anthracite, fa\u00e7ade cubique, parterre de gravier, all\u00e9e en klinkers. Impression trompeuse. La demeure est ancestrale.<\/p>\n<p>Rik Van Cauwelaert y a grandi avec ses sept fr\u00e8res et s\u0153urs. Habitation parfaitement r\u00e9nov\u00e9e il est vrai, presque transfigur\u00e9e, vu de l\u2019ext\u00e9rieur. Dedans, c\u2019est autre chose. Aux murs, d\u2019anciens tableaux repr\u00e9sentent des hommes d\u2019\u00e9glise ou les terres fertiles de la vall\u00e9e de la Dendre. Une biblioth\u00e8que cossue occupe plusieurs pans du salon sur toute leur hauteur. Seule une minorit\u00e9 des livres se donne \u00e0 voir, chaque \u00e9tage se prolongeant sur deux ou trois rang\u00e9es. \u00ab&#8239;J\u2019ai toujours dit \u00e0 ma femme qu\u2019on avait trop peu de murs. Mais elle veut des fen\u00eatres. Alors j\u2019ai fait des rang\u00e9es profondes.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Rik Van Cauwelaert a pass\u00e9 son enfance ici-m\u00eame, dans le village d\u2019Onze-Lieve-Vrouw-Lombeek, commune de Roosdaal, en bordure du Pajottenland. Anderlecht se trouve quinze kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019est. Schepdaal, berceau de Remco Evenepoel, est le village voisin. La famille Van Cauwelaert, originaire de Lennik, habite la r\u00e9gion depuis des g\u00e9n\u00e9rations. Lign\u00e9e illustre, qui a donn\u00e9 \u00e0 la Belgique des ministres, d\u00e9put\u00e9s, avocats et autres notables \u00e0 tire-larigot. On ne s\u2019\u00e9tonnera pas que Georges Simenon, prompt \u00e0 piocher \u00e0 gauche et \u00e0 droite le mat\u00e9riau de ses romans, mette en sc\u00e8ne deux fr\u00e8res Van Cauwelaert dans Maigret et les t\u00e9moins r\u00e9calcitrants. \u00ab&#8239;<em>Comment \u00eates-vous tomb\u00e9 sur ce nom<\/em>&#8239;?&#8239;\u00bb s\u2019enquit Rik \u00e0 la faveur d\u2019une interview. \u00ab&#8239;<em>Dans les journaux<\/em>&#8239;\u00bb, n\u2019eut qu\u2019\u00e0 r\u00e9pondre l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p>D\u00e9positaire de la m\u00e9moire familiale, Rik Van Cauwelaert y a superpos\u00e9 un trait d\u2019insolence, un art de l\u2019espi\u00e8glerie bien \u00e0 lui, un sens de l\u2019observation aigu tout au long de son impressionnant parcours de journaliste, dans Knack et d\u2019autres m\u00e9dias flamands. Personnage charmant, \u00e9rudit, aussi \u00e0 l\u2019aise \u00e0 l\u2019\u00e9crit qu\u2019\u00e0 l\u2019oral, il est \u00e0 pr\u00e9sent d\u2019autant plus libre dans son expression qu\u2019il n\u2019est plus attach\u00e9 \u00e0 aucune r\u00e9daction. \u00c0 72 ans, le moment semblait venu pour lui de regarder en arri\u00e8re, d\u2019\u00e9tablir une sorte de bilan. L\u2019exercice a pris la forme d\u2019un dialogue avec l\u2019ancien Premier ministre Herman Van Rompuy, prolong\u00e9 au fil de leurs rencontres dans le cadre de l\u2019abbaye d\u2019Affligem, propice \u00e0 l\u2019introspection. Le r\u00e9sultat est un \u00e9pais volume qui vient de para\u00eetre.<\/p>\n<p>Van Cauwelaert, grand amateur de po\u00e9sie, raffole de Rimbaud et de ses vers transgressifs. \u00ab&#8239;Je dois \u00eatre l\u2019un des seuls Flamands \u00e0 poss\u00e9der l\u2019un des cinq cents exemplaires d\u2019Une saison en enfer, imprim\u00e9 \u00e0 Bruxelles, que j\u2019ai achet\u00e9 lors d\u2019une vente publique.&#8239;\u00bb En ce mois de septembre, il se remet du covid, dont il a contract\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 une forme s\u00e9v\u00e8re, qui a bien failli avoir raison de lui. \u00ab&#8239;Heureusement, je venais de me faire vacciner.&#8239;\u00bb Jamais lass\u00e9 de la politique, de la litt\u00e9rature, du sport, de l\u2019\u00e9conomie, de l\u2019\u00e9volution du monde, de toutes ces choses qui n\u2019ont cess\u00e9 de le passionner, toujours journaliste jusqu\u2019au bout des ongles, il s\u2019adonne les week-ends \u00e0 de longues balades, souvent en Wallonie. Il voue une affection particuli\u00e8re aux coteaux de la Meuse, \u00e0 la vall\u00e9e de la Molign\u00e9e, aux grands espaces bois\u00e9s autour de Philippeville et Chimay. \u00ab&#8239;<em>Je suis un homme de la campagne, naturellement<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><strong>Le livre d\u2019entretiens que vous signez avec Herman Van Rompuy s\u2019intitule \u00ab&#8239;Wie wij waren&#8239;\u00bb (\u00ab&#8239;Qui nous \u00e9tions&#8239;\u00bb). Est-ce le besoin de se justifier de deux \u00ab&#8239;boomers&#8239;\u00bb, repr\u00e9sentants d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration aujourd\u2019hui mise en accusation&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non. Il se trouve que le type que j\u2019ai le mieux connu dans ma vie de journaliste, c\u2019est Van Rompuy, donc il y avait une certaine logique \u00e0 faire cet exercice avec lui. Il n\u2019avait jamais \u00e9crit ses M\u00e9moires, et il n\u2019en avait pas l\u2019intention. Maintenant, il les a faits. Sans le vouloir, d\u2019une certaine mani\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Jean-Luc Dehaene, Premier ministre de 1991 \u00e0 1999, disait que lorsqu\u2019on a exerc\u00e9 un certain niveau de pouvoir, \u00e9crire ses M\u00e9moires rel\u00e8ve presque du devoir moral. Dans le feu de l\u2019action politique, on manigance en secret, on commet des coups tordus, on dissimule quelquefois la v\u00e9rit\u00e9. Alors en fin de parcours, on se doit de l\u00e9guer ses souvenirs, le plus honn\u00eatement possible.<br \/>\n<\/strong>Van Rompuy cite justement cette r\u00e9flexion de Dehaene, mais il dit qu\u2019il n\u2019a jamais ressenti cette obligation morale. Moi, je pense que si on n\u2019a pas envie d\u2019\u00e9crire ses M\u00e9moires, autant ne pas le faire, parce qu\u2019alors on ne le fera pas correctement. Les meilleurs M\u00e9moires que j\u2019ai lus, ce sont ceux de Gaston Eyskens (Premier ministre de cinq gouvernements entre 1949 et 1973). En fait, il y a ses M\u00e9moires proprement dits puis un livre d\u2019entretiens, Het laatste gesprek (\u00ab&#8239;La derni\u00e8re conversation&#8239;\u00bb), publi\u00e9 juste avant sa mort. Il faut consid\u00e9rer les deux ensemble. Eyskens est tr\u00e8s nuanc\u00e9 dans ses M\u00e9moires, il l\u2019est moins dans les entretiens. Il raconte ainsi comment le palais a fait pression sur lui pour le dissuader de former un gouvernement minoritaire. Le chef de cabinet du roi est venu jusque chez lui pour le mettre en garde. Eyskens, qui \u00e9tait petit, lui a r\u00e9torqu\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;Tu sais \u00e0 qui tu parles&#8239;?&#8239;\u00bb Et il a form\u00e9 son gouvernement minoritaire en 1958, gr\u00e2ce au soutien ext\u00e9rieur des lib\u00e9raux, ce qui a permis la paix scolaire.<\/p>\n<p><strong>Les souvenirs d\u2019anciens dirigeants politiques ne s&rsquo;apparentent-ils pas, presque toujours, \u00e0 des plaidoyers pro domo&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est souvent le cas. Prenez la d\u00e9cision de Wilfried Martens en 1982 de d\u00e9valuer le franc belge en le liant au mark allemand. Une d\u00e9cision incroyable. Le seul qui a tout de suite vu les cons\u00e9quences, c\u2019est Philippe Moureaux (alors ministre-pr\u00e9sident socialiste de la Communaut\u00e9 fran\u00e7aise). Il a imm\u00e9diatement compris que si on faisait \u00e7a, les gouvernements seraient pieds et poings li\u00e9s pour des ann\u00e9es, sans aucune latitude budg\u00e9taire. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que voulait l\u2019\u00e9conomiste Fons Verplaetse, chef de cabinet adjoint de Martens&nbsp;: que les politiques mettent enfin un peu de discipline dans le budget&#8239;! Le seul qui a vu clair dans son jeu, c\u2019est Moureaux. Eh bien, Martens n\u2019en parle m\u00eame pas dans ses M\u00e9moires. On peut faire la m\u00eame r\u00e9flexion avec les M\u00e9moires de Dehaene. J\u2019ai l\u2019impression que \u00e7\u00e0 et l\u00e0, il arrange les choses \u00e0 son avantage\u2026 Par exemple, il passe tr\u00e8s vite sur la fa\u00e7on dont lui et son gouvernement ont vendu l\u2019a\u00e9roport de Zaventem au priv\u00e9, ce qui \u00e9tait une connerie incroyable. M\u00eame chose concernant son accord avec Moureaux sur la statut de la R\u00e9gion bruxelloise. Comme une anguille, Dehaene passe sur les \u00e9normes complications qui en ont r\u00e9sult\u00e9. Prudence donc avec les M\u00e9moires&#8239;! Tandis qu\u2019avec ce livre \u00e9crit sous la forme d\u2019un dialogue entre Van Rompuy, il y a parfois contradiction.<\/p>\n<p><strong>La toile de fond est n\u00e9anmoins celle d\u2019une assez grande proximit\u00e9 entre vous deux.<br \/>\n<\/strong>Naturellement, on a un peu les m\u00eames origines, on vient d\u2019un milieu catholique assez semblable. Le p\u00e8re d\u2019Herman Van Rompuy \u00e9tait prof d\u2019\u00e9conomie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Louvain, il a travaill\u00e9 avec Gaston Eyskens et il a fait partie d\u2019un petit groupe d\u2019\u00e9conomistes dont les \u00e9tudes ont jou\u00e9 un tr\u00e8s grand r\u00f4le dans le d\u00e9veloppe-ment de la Flandre dans les ann\u00e9es 1950 et 1960. Dans certaines r\u00e9gions, du c\u00f4t\u00e9 de Furnes par exemple, le ch\u00f4mage fr\u00f4lait les 25, voire les 30&nbsp;%. C\u2019\u00e9tait une r\u00e9gion arri\u00e9r\u00e9e, rurale, mais pas comme ici \u2014&nbsp;entre Bruxelles et Ninove, c\u2019\u00e9tait une r\u00e9gion agricole riche. Ce n\u2019est que dans les ann\u00e9es 1960 que \u00e7a a commenc\u00e9 \u00e0 changer, avec la politique d\u2019aide aux entreprises men\u00e9e par le gouvernement Eyskens, mais aussi \u2014&nbsp;ce qu\u2019on n\u2019aime gu\u00e8re reconna\u00eetre en Flandre \u2014&nbsp;gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019Europe. L\u2019Europe a octroy\u00e9 en Flandre d\u2019importants subsides \u00e0 la suite de quoi toute la r\u00e9gion autour de Nieuport, notamment, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on faramineuse.<\/p>\n<p><strong>L\u2019actuelle richesse flamande doit beaucoup \u00e0 la pr\u00e9sence du port d\u2019Anvers. Au hasard g\u00e9ographique en somme&nbsp;: la b\u00e9n\u00e9diction d\u2019avoir eu sur son territoire l\u2019estuaire de l\u2019Escaut.<br \/>\n<\/strong>Avec l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la mer, on est tomb\u00e9 le cul dans le beurre. Lorsque mon grand-oncle Frans Van Cauwelaert \u00e9tait pr\u00e9sident de la Chambre, apr\u00e8s-guerre, avait accompagn\u00e9 une d\u00e9l\u00e9gation de potentiels investisseurs am\u00e9ricains dans la r\u00e9gion de Charleroi. Les types ne sont pas sortis de la voiture. Ils ont dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Ramenez-nous \u00e0 la rivi\u00e8re.&#8239;\u00bb Ils voulaient parler de l\u2019Escaut, ils voulaient \u00eatre pr\u00e8s de la c\u00f4te. Andr\u00e9 Renard (<em>syndicaliste li\u00e9geois, l\u2019un des dirigeants de la FGTB<\/em>) avait bien vu \u00e7a quand, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, il a \u00e9t\u00e9 question de construire l\u2019usine sid\u00e9rurgique Sidmar \u00e0 Zelzate. Renard disait&nbsp;: \u00ab&#8239;Ils vont guillotiner la Wallonie.&#8239;\u00bb Et il avait vu juste. Cela participait d\u2019un vaste d\u00e9placement de l\u2019activit\u00e9 industrielle vers les c\u00f4tes, vers les ports.<\/p>\n<p><strong>Avec le recul, comment appr\u00e9ciez-vous le bilan de votre g\u00e9n\u00e9ration&#8239;? Globalement positif&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Les gens de ma g\u00e9n\u00e9ration, comme de toutes les pr\u00e9c\u00e9dentes, ont fait de grandes floches et, de temps en temps, ils ont r\u00e9ussi des trucs pas mal. Se poser la question, en soi, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une introspection int\u00e9ressante. On commence le livre avec une citation de Louis Tobback (ancien vice-Premier ministre et pr\u00e9sident du Parti socialiste flamand), qui dit&nbsp;: \u00ab&#8239;On n\u2019a rien v\u00e9cu.&#8239;\u00bb La g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant a d\u00fb se coltiner deux guerres, et nous&#8239;? Notre g\u00e9n\u00e9ration a-t-elle r\u00e9alis\u00e9 quelque chose ou bien faut-il l\u2019oublier&#8239;? Dans la g\u00e9n\u00e9ration de mon p\u00e8re, les relations politiques restaient tr\u00e8s marqu\u00e9es par la guerre, en particulier dans cette r\u00e9gion entre Bruxelles et Ninove. On faisait confiance \u00e0 l\u2019un et pas \u00e0 l\u2019autre en fonction de son attitude pendant la guerre. N\u00e9anmoins, malgr\u00e9 cet arri\u00e8re-fond assez pesant, il y avait un sentiment qui unis-sait tout le monde&nbsp;: on voulait aller de l\u2019avant, b\u00e2tir une nouvelle prosp\u00e9rit\u00e9. Et c\u2019est vrai que dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, apr\u00e8s le d\u00e9sastre de la guerre, la vie a repris d\u2019une fa\u00e7on extraordinaire. Surtout en Flandre, c\u2019est un miracle qui s\u2019est produit.<\/p>\n<p><strong>Ce \u00ab&#8239;miracle flamand&#8239;\u00bb fut-il seulement \u00e9conomique&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non, je me r\u00e9f\u00e8re aussi \u00e0 la fa\u00e7on dont cette Flandre, qui \u00e9tait quand m\u00eame tr\u00e8s, tr\u00e8s catholique, s\u2019est d\u00e9faite de ses entraves. Comme certains oiseaux, elle a perdu ses plumes. Elle a mu\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Dans la Flandre de votre enfance, l\u2019emprise de l\u2019\u00c9glise \u00e9tait-elle si lourde&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je suis vraiment n\u00e9 sur la fum\u00e9e de Bruxelles. On y allait en tram presque tous les jours. Van Rompuy aussi est n\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate de Bruxelles, mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ville, vers Zaventem, Sterrebeek. Et c\u2019est un avantage. On a \u00e9t\u00e9 tous les deux \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e0 Bruxelles, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre n\u00e9s dans les Flandres ou en Campine, o\u00f9 l\u2019emprise du cur\u00e9 \u00e9tait beaucoup plus pesante. Tandis qu\u2019ici, l\u2019\u00c9glise ne devait pas se m\u00ealer de trop de choses. L\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait plut\u00f4t lib\u00e9rale, mais lib\u00e9rale de la campagne, style Herman De Croo. Un peu anticl\u00e9ricale m\u00eame. C\u2019est mon p\u00e8re qui, tout en \u00e9tant journaliste \u00e0 Het Volk, \u00e9tait le bourgmestre de ce patelin, Onze-Lieve-Vrouw-Lombeek, avant la fusion des communes qui a donn\u00e9 Roosdaal. Et son fr\u00e8re \u00e9tait bourgmestre du village \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Les \u00e9ditoriaux de votre p\u00e8re faisaient autorit\u00e9 dans \u00ab&#8239;Het Volk&#8239;\u00bb, le journal du Mouvement ouvrier chr\u00e9tien. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 les \u00e9ditorialistes des grands quotidiens flamands, \u00ab&#8239;De Standaard&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;Het Laatste Nieuws&#8239;\u00bb ou la \u00ab&#8239;Gazet van Antwer-pen&#8239;\u00bb, avaient une influence consid\u00e9rable. Quelques phrases de leur part suffisaient \u00e0 faire trembler le gouvernement.<br \/>\n<\/strong>C\u2019\u00e9tait vrai surtout en ce qui concerne le d\u00e9veloppement de la Flandre. Sur le plan socio-\u00e9conomique, tous ces \u00e9ditorialistes avaient leurs diff\u00e9rences. De Standaard \u00e9tait nettement plus lib\u00e9ral que Het Volk. Mais quand il s\u2019agissait du d\u00e9veloppement de la Flandre, l\u00e0, ils \u00e9taient align\u00e9s. En revanche, les liens entre ces \u00e9ditorialistes et les partis politiques \u00e9taient bien moins \u00e9troits qu\u2019on ne le croit. Mon p\u00e8re a toujours appel\u00e9 Eyskens \u00ab&#8239;monsieur le Premier ministre&#8239;\u00bb et Eyskens l\u2019a toujours appel\u00e9 \u00ab&#8239;monsieur&#8239;\u00bb. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00ab&#8239;Gaston&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;Emiel&#8239;\u00bb. Le seul ministre que mon p\u00e8re tutoyait, c\u2019\u00e9tait Th\u00e9o Lef\u00e8vre (<em>d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien issu de la bourgeoisie francophone gantoise, Premier ministre de 1961 \u00e0 1965<\/em>), mais \u00e7a avait \u00e0 voir avec un ami peintre qu\u2019ils avaient en commun. Des liens personnels, pas politiques. Un autre copain de mon p\u00e8re, c\u2019\u00e9tait Jean Terfve, d\u00e9put\u00e9 li\u00e9geois du Parti communiste. Mon p\u00e8re \u00e9tait pour la formation d\u2019un front progressiste. Il avait soutenu l\u2019appel au rassemblement que L\u00e9o Collard, alors pr\u00e9sident du Parti socialiste, avait lanc\u00e9 aux chr\u00e9tiens de gauche lors du Premier mai 1969.<\/p>\n<p><strong>Des sources rapportent que c\u2019est Guy Mathot, alors jeune collaborateur \u00e0 l\u2019Institut \u00c9mile Vandervelde, qui a \u00e9crit ce discours historique de L\u00e9o Collard.<br \/>\n<\/strong>C\u2019est fort possible. C\u2019\u00e9tait en tout cas un appel \u00e0 l\u2019union de la gauche, et mon p\u00e8re y \u00e9tait tr\u00e8s favorable. Donc en un sens, le panorama m\u00e9diatique \u00e9tait plus complexe que maintenant. La scission de l\u2019universit\u00e9 de Louvain en 1968, par exemple, allait \u00e0 l\u2019encontre de ce que les partis voulaient. Le CVP ne voulait pas faire tomber le gouvernement sur Leuven Vlaams, mais ce sont les \u00e9ditorialistes flamands ligu\u00e9s sur cette question qui ont dit \u00e0 un moment \u00ab&#8239;\u00e7a suffit&#8239;\u00bb.<br \/>\nAu nom de la Flandre&#8239;! Tous ces \u00e9ditorialistes se retrouvaient au parlement o\u00f9 ils entretenaient leurs contacts, entre eux, et avec les politiques.<\/p>\n<p><strong>Le parlement \u00e9tait le c\u0153ur battant de la vie politique, dans une Belgique o\u00f9 le monde politique lui-m\u00eame paraissait moins impuissant qu\u2019aujourd\u2019hui.<br \/>\n<\/strong>Ce qu\u2019on sait peu, c\u2019est le fait qu\u2019il y avait des journalistes qui travaillaient au parlement\u2026 Juste apr\u00e8s la guerre, lors de l\u2019\u00e9puration, de nombreux fonctionnaires employ\u00e9s au parlement pour r\u00e9diger les comptes-rendus des d\u00e9bats \u00e0 la Chambre et au S\u00e9nat ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s. On a alors confi\u00e9 cette t\u00e2che \u00e0 des journalistes. Pourquoi&#8239;? C\u2019\u00e9tait un moyen d\u00e9tourn\u00e9 de soutenir la presse, qui peinait \u00e0 red\u00e9marrer apr\u00e8s la guerre. Les journalistes recevaient de la part du parlement une prime, en plus du salaire vers\u00e9 par leur journal. Par la m\u00eame occasion, le journal \u00e9tait bien servi en informations politiques. Cela donnait lieu \u00e0 des sc\u00e8nes cocasses o\u00f9 Andr\u00e9 Cools, \u00e0 la tribune, d\u00e9non\u00e7ait un \u00e9dito malhonn\u00eate du Standaard et disait \u00ab&#8239;ce monsieur-l\u00e0&#8239;!&#8239;\u00bb, en d\u00e9signant du doigt Manu Ruys, affect\u00e9 au compte-rendu des d\u00e9bats \u00e0 la Chambre. Lequel \u00e9crivait donc un compte-rendu dans lequel il \u00e9tait lui-m\u00eame attaqu\u00e9. Comme ils \u00e9taient constamment sur place pour faire ce travail destin\u00e9 aux archives officielles, les journalistes \u00e9taient au courant. Sur bien des sujets, ils \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 mieux inform\u00e9s que maintenant. D\u00e9sormais, on se repose trop sur ce qu\u2019on re\u00e7oit sur son bureau, tandis qu\u2019eux \u00e0 l\u2019\u00e9poque, dans les couloirs, ils voyaient tout, ils entendaient tout.<\/p>\n<p><strong>La pr\u00e9sence sur le terrain seule donne acc\u00e8s \u00e0 tout l\u2019impalpable. Quelle est \u00e0 vos yeux la part de l\u2019intuitif et du sensitif dans le m\u00e9tier de journaliste&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Essentielle. Peu apr\u00e8s mes d\u00e9buts \u00e0 Knack en 1986, le mot cl\u00e9 de tous les articles politiques, c\u2019\u00e9tait \u00ab&#8239;reconduction&#8239;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le prolongement de l\u2019alliance de Wilfried Martens avec les lib\u00e9raux. Tout le monde n\u2019avait que ce mot-l\u00e0 \u00e0 la bouche. J\u2019avais \u00e9mis un avis un peu diff\u00e9rent \u00e0 mon r\u00e9dacteur en chef&nbsp;: \u00ab&#8239;Moi, je ne suis pas si s\u00fbr que les jeux sont faits. Vous avez d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9 ce qui se passe en Wallonie avec le succ\u00e8s de Happart&#8239;? Le type, il est immens\u00e9-ment populaire.&#8239;\u00bb Mon r\u00e9dacteur en chef avait coup\u00e9 court&nbsp;: \u00ab&#8239;Oh, c\u2019est un givr\u00e9&#8239;!&#8239;\u00bb Puis il avait ajout\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;Puisque \u00e7a t\u2019int\u00e9resse, tu vas \u00e9crire l\u00e0-dessus.&#8239;\u00bb J\u2019ai commenc\u00e9 comme \u00e7a \u00e0 suivre la politique wallonne. Il y avait de grands meetings \u00e0 l\u2019\u00e9poque, avec Happart, Spitaels, Cools\u2026 Tous les cardinaux du PS \u00e9taient l\u00e0. Je trainais dans les couloirs, on buvait un caf\u00e9 ensemble. Eux \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e9tonn\u00e9s qu\u2019il y ait un Flamand, \u00e7a les amusait. Eh bien, l\u00e0, tu sentais que le PS avait fait de Happart un instrument. Le type, on peut dire ce qu\u2019on veut, mais ce n\u2019est pas un grand orateur, il parle d\u2019une voix monotone, donc ce n\u2019est pas \u00e7a qui attirait les foules.<\/p>\n<p><strong>Les ressorts de son charisme restent un myst\u00e8re. Malgr\u00e9 tout, Jos\u00e9 Happart a \u00e9t\u00e9 populaire comme jamais personne, sans doute, ne l\u2019a \u00e9t\u00e9 dans l\u2019histoire politique de la Wallonie.<br \/>\n<\/strong>Parce qu\u2019il r\u00e9sistait. Il incarnait la fronde du petit paysan wallon contre les Flamands. Et \u00e7a, on le sentait dans les meetings. \u00ab&#8239;Notre courageux Jos\u00e9\u2026&#8239;\u00bb Mais une fois le PS revenu au pouvoir, Happart n\u2019y aurait plus sa place, tout simplement parce que le parti n\u2019aurait plus besoin de lui. Comment l\u2019expliquer&#8239;? On le sentait\u2026 Mais pour le sentir, il faut \u00eatre sur place.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 son arriv\u00e9e \u00e0 la t\u00eate du \u00ab&#8239;Morgen&#8239;\u00bb, Yves Desmet a dit \u00e0 ses journalistes&nbsp;: \u00ab&#8239;Je veux que la r\u00e9daction soit le plus souvent vide. Vous devez \u00eatre au maximum sur le terrain, pas devant vos ordinateurs.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/strong>C\u2019est la bonne mani\u00e8re de concevoir le journalisme. Quand j\u2019\u00e9tais le patron \u00e0 Knack, je ne demandais jamais o\u00f9 \u00e9tait untel ou unetelle. Je savais ce qu\u2019ils devaient ramener et je voyais s\u2019ils le ramenaient. C\u2019est un m\u00e9tier o\u00f9 les contacts sont primordiaux\u2026 Les politiciens passent, mais les hauts fonctionnaires restent. Quand un dossier importe, ceux-ci l\u2019ont suivi du d\u00e9but \u00e0 la fin. Les commis de l\u2019\u00c9tat repr\u00e9sentent une source d\u2019informations incroyable, qu\u2019on sous-estime aujourd\u2019hui dans le journalisme.<\/p>\n<p><strong>Est-ce parce que votre p\u00e8re baignait d\u00e9j\u00e0 dans ce milieu que vous \u00eates devenu journaliste&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est un peu \u00e9trange. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 l\u2019\u00e9cole \u00e0 16 ans, \u00e0 la grande consternation de mes parents. Auparavant, j\u2019avais fr\u00e9quent\u00e9 pas mal d\u2019\u00e9tablissements, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9ject\u00e9 quelques fois. J\u2019ai bourlingu\u00e9 pas mal. J\u2019ai d\u00e9but\u00e9 dans la presse comme photographe, et c\u2019est une bonne \u00e9cole, car tu apprends \u00e0 observer. Mais j\u2019avais toujours voulu travailler dans le journalisme, et un copain n\u2019arr\u00eatait pas de me dire&nbsp;: \u00ab&#8239;Tu dois \u00e9crire.&#8239;\u00bb Un jour, j\u2019ai fait le saut\u2026 J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler pour l\u2019hebdomadaire De Post, qui tendait vers le style Paris-Match ou Stern, mais dans une petite version flamande. Je suis ensuite pass\u00e9 \u00e0 Sport Magazine, puis \u00e0 Knack.<\/p>\n<p><strong>Une vocation&#8239;?<br \/>\n<\/strong>J\u2019avais 10 ans lors du mariage de Baudouin et Fabiola. Un grand film a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 sur cet \u00e9v\u00e9nement, un reportage d\u2019une heure et demie qui \u00e9tait diffus\u00e9 dans un cin\u00e9ma bruxellois. Ma m\u00e8re voulait absolument le voir. En janvier 1961, on est all\u00e9s \u00e0 Bruxelles expr\u00e8s. Seulement, le cin\u00e9ma \u00e9tait ferm\u00e9 le lundi. Pas de film\u2026 On a tra\u00een\u00e9 toute la journ\u00e9e dans la ville, ma m\u00e8re a dit qu\u2019on rentrerait le soir en m\u00eame temps que mon p\u00e8re, qui travaillait donc dans les bureaux de Het Volk. Mais ce jour-l\u00e0, il y avait une grande manif devant la r\u00e9daction. C\u2019\u00e9taient des militants du syndicat socialiste qui trouvaient que la CSC ne soutenait pas assez le mouvement gr\u00e9viste. On \u00e9tait en plein dans les mobilisations de l\u2019hiver 1960-1961 contre la Loi unique. J\u2019ai vu des types jeter d\u2019\u00e9normes boulons contre les fen\u00eatres de la r\u00e9daction, rue Royale. Et je me suis dit&nbsp;: nom de Dieu, mon p\u00e8re vit \u00e7a tous les jours, quel m\u00e9tier formidable&#8239;!<\/p>\n<p><strong>Comment se fait-il que votre p\u00e8re, issu de la Flandre catholique traditionnelle, ait pench\u00e9 politiquement \u00e0 gauche&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je ne dirais pas qu\u2019il \u00e9tait de gauche\u2026<\/p>\n<p><strong>Travailliste&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Oui, c\u2019est le bon mot, c\u2019est aussi le terme que lui-m\u00eame aurait employ\u00e9. Pour comprendre, il faut remonter avant-guerre, et \u00e0 cette c\u00e9sure qui existait d\u00e9j\u00e0 dans le Mouvement flamand entre l\u2019extr\u00eame droite et les autres. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait fermier, dans une grande ferme carr\u00e9e \u2014&nbsp;elle existe toujours, \u00e0 deux cents m\u00e8tres d\u2019ici, mais tout \u00e0 fait r\u00e9nov\u00e9e. La coutume voulait que l\u2019a\u00een\u00e9 reprenne la ferme s\u2019il le voulait, et que les autres enfants fassent leur vie ailleurs. Frans, un des fr\u00e8res de mon grand-p\u00e8re, est donc parti. Il a enseign\u00e9 dans des universit\u00e9s allemandes et suisses. Finalement, il s\u2019est fix\u00e9 \u00e0 Anvers, o\u00f9 il a fond\u00e9 sa famille. Frans Van Cauwelaert est entr\u00e9 en politique locale, surtout contre les lib\u00e9raux qui contr\u00f4laient Anvers \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p><strong>Jusqu\u2019\u00e0 devenir bourgmestre de la ville en 1921, en initiant ce qu\u2019on a appel\u00e9 \u00ab&#8239;le mariage mystique&#8239;\u00bb avec le socialiste Camille Huysmans. Un tournant historique.<br \/>\n<\/strong>Oui, mon grand-oncle a r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 Anvers cette premi\u00e8re coalition catholique-socialiste, compl\u00e8tement in\u00e9dite. Il y a eu cette affiche o\u00f9 il \u00e9tait dessin\u00e9 sous les traits d\u2019une mari\u00e9e et Huysmans repr\u00e9sent\u00e9 comme son \u00e9poux. Cela a produit un choc terrible \u00e0 Anvers. Les patrons du port voulaient boycotter la nouvelle majorit\u00e9 travailliste. Ils conseillaient \u00e0 leurs interlocuteurs \u00e0 Liverpool, \u00e0 Manchester de ne plus venir \u00e0 Anvers, car le climat n\u2019\u00e9tait plus propice pour les affaires.<\/p>\n<p><strong>Tant la classe dirigeante anversoise \u00e9tait visc\u00e9ralement antisocialiste&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Voil\u00e0, elle ne dig\u00e9rait pas que ce fou flamingant aille faire une coalition avec les rouges.<\/p>\n<p><strong>Dans cette union entre Frans Van Cauwelaert et Camille Huysmans, la colle amalgamait deux \u00e9l\u00e9ments&nbsp;: la d\u00e9fense de la Flandre et celle du monde du travail.<br \/>\n<\/strong>Exactement. Et cette entente a permis de faire une paix scolaire \u00e0 Anvers. Huysmans et mon grand-oncle ont aussi agrandi le port. Ils s\u2019entendaient tr\u00e8s bien. Petit, j\u2019ai encore assist\u00e9 \u00e0 une r\u00e9ception \u00e0 la Chambre o\u00f9 on les a f\u00eat\u00e9s ensemble. Huysmans, c\u2019\u00e9tait le diable&nbsp;: un homme tr\u00e8s maigre, avec une barbichette, toujours habill\u00e9 de noir. Vous voyez toutes les caricatures du diable&#8239;; eh bien, c\u2019\u00e9tait son portrait crach\u00e9. Il jouait d\u2019ailleurs ce r\u00f4le avec une certaine d\u00e9lectation. Il aimait bien emmerder les gens. Et donc, alors qu\u2019il y a eu ce rapprochement catholique-socialiste \u00e0 Anvers \u00e0 partir de 1921, \u00e9merge peu \u00e0 peu une autre tendance parmi les catholiques, qui plaide dans les ann\u00e9es 1930 pour une entente avec le VNV, donc avec l\u2019extr\u00eame droite. La strat\u00e9gie promue par cette tendance-l\u00e0, c\u2019est la concentration \u2014&nbsp;le mot revient en boucle \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2014&nbsp;des forces hostiles \u00e0 la gauche. Aussi bien mon grand-oncle que mon oncle et mon p\u00e8re vont combattre cette id\u00e9e-l\u00e0. De Standaard avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 par Frans Van Cauwelaert, mais De Standaard a vir\u00e9 de bord en approuvant une certaine tol\u00e9rance vis-\u00e0-vis de l\u2019extr\u00eame droite. Frans a \u00e9t\u00e9 sorti par des investisseurs qui l\u2019ont mis en minorit\u00e9 et il a d\u00fb quitter son journal. Il a continu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire dans la revue Elckerlyc, fond\u00e9e par mon oncle Karel, qui fut plus tard s\u00e9nateur, et dont toute la ligne \u00e9ditoriale consistait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 cette id\u00e9e de concentration.<\/p>\n<p><strong>Comment d\u00e9crire le climat \u00e9touffant que faisait alors r\u00e9gner l\u2019extr\u00eame droite&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Il faut savoir que c\u2019est dans ce patelin, dans la prairie juste derri\u00e8re ma maison, que Rex organisait ses plus grands rassemblements. On peut dire qu\u2019Onze-Lieve-Vrouw-Lombeek fut le Nuremberg de Rex. La raison est que le bourg-mestre \u00e9tait un \u00e9lu rexiste, un certain Robert Motteux, qui habitait au ch\u00e2teau. On y voyait venir Degrelle. Et le parti organisait de grands festivals copi\u00e9s de Mussolini. D\u2019ailleurs, c\u2019\u00e9tait les fascistes italiens qui casquaient. Des pilotes italiens venaient faire des prouesses dans le ciel au-dessus de Lombeek. Le fr\u00e8re de ma m\u00e8re g\u00e9rait une laiterie et avait refus\u00e9 de mettre un drapeau rexiste au passage du cort\u00e8ge en 1937, ce qui bafouait l\u2019instruction donn\u00e9e par le bourg-mestre \u00e0 tous les habitants. Cela avait cr\u00e9\u00e9 un fameux incident. La journ\u00e9e s\u2019\u00e9tait termin\u00e9e par une f\u00eate breugh\u00e9lienne au ch\u00e2teau, les rexistes ont commenc\u00e9 \u00e0 se rameuter devant la maison de ma grand-m\u00e8re maternelle, \u00e0 jeter des pierres. Mon oncle est all\u00e9 chercher son browning \u00e0 l\u2019\u00e9tage et a tir\u00e9 en l\u2019air. Un rexiste d\u2019Anderlecht est tomb\u00e9, touch\u00e9 au bras. Mon oncle a fait trois semaines de taule. Il a comparu devant un juge d\u2019instruction qui lisait ostensiblement Le Pays r\u00e9el, le journal de Rex. C\u2019est vous dire comment cette extr\u00eame droite p\u00e9n\u00e9trait toutes les couches de la population. Finalement, l\u2019affaire s\u2019est termin\u00e9e par un non-lieu, les enqu\u00eateurs ont constat\u00e9 que mon oncle avait bien tir\u00e9 en l\u2019air et qu\u2019il ne pouvait \u00eatre l\u2019auteur du coup de feu. On a su le fin mot vers 1960 quand un vieux ma\u00e7on a avou\u00e9 \u00e0 ma grand-m\u00e8re. Il avait tir\u00e9 dans le tas, lui, il aurait pu tuer quelqu\u2019un\u2026 Si je raconte cette anecdote, c\u2019est pour montrer \u00e0 quel point mon p\u00e8re et toute sa g\u00e9n\u00e9ration ont gard\u00e9 de ces \u00e9v\u00e9nements des cicatrices \u00e0 vie. Surtout que le patron du VNV, Staf Declercq, \u00e9tait bas\u00e9 trois villages plus loin, \u00e0 Kester, o\u00f9 l\u00e0 aussi les fascistes organisaient leurs petites r\u00e9unions et grands meetings. Donc l\u2019extr\u00eame droite, mon p\u00e8re voyait tr\u00e8s bien ce que c\u2019\u00e9tait.<\/p>\n<p><strong>Avoir grandi dans ce chaudron-l\u00e0 a-t-il d\u00e9termin\u00e9 ses \u00e9ditoriaux dans \u00ab&#8239;Het Volk&#8239;\u00bb apr\u00e8s-guerre&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Il \u00e9tait tr\u00e8s anti-extr\u00eame droite, mais aussi anti-extr\u00eame gauche, parce qu\u2019il voyait ce qui se passait en Russie. Un travailliste, donc. Lui et son fr\u00e8re Karel trouvaient que la coalition la plus saine, c\u2019\u00e9tait d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens et socialistes. Le lien naturel&#8239;! Quant \u00e0 Frans Van Cauwelaert, comme il avait v\u00e9cu en Allemagne, il connaissait tr\u00e8s bien tous ces courants soi-disant conservateurs, mais en fait tr\u00e8s proches de l\u2019extr\u00eame droite, nourris de toute une mythologie germanique, qui existaient d\u00e9j\u00e0 avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Ce n\u2019\u00e9tait pas neuf. Frans connaissait les m\u00e9canismes. Donc mon grand-oncle, mon oncle et mon p\u00e8re se sont toujours abstenus d\u2019entretenir des liens avec les extr\u00e9mistes flamingants. L\u00e0, c\u2019\u00e9tait no pasar\u00e1n&#8239;!<\/p>\n<p><strong>Ils \u00e9taient en revanche anim\u00e9s par l\u2019id\u00e9e de la Flandre, d\u2019une Flandre autonome. Vous-m\u00eame, vous vous d\u00e9finiriez comme flamingant&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Non, f\u00e9d\u00e9raliste. Je trouve que c\u2019est la forme qui convient \u00e0 ce pays, avec ses diff\u00e9rences. Je n\u2019ai m\u00eame pas de drapeau flamand chez moi. Mais je connais ce monde, je connais le Mouvement flamand, o\u00f9 j\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 certaines personnes de bonne volont\u00e9, d\u2019autres moins. Ce climat de haine, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre dans certains milieux flamingants, haine vis-\u00e0-vis de la Belgique notamment, eh bien, il s\u2019est prolong\u00e9 apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre.<\/p>\n<p><strong>Question sans fin&nbsp;: le cours de l\u2019histoire est-il d\u2019abord d\u00e9termin\u00e9 par les acteurs ou par les structures&#8239;? Parfois, une seule personne peut changer la trajectoire d\u2019un pays ou d\u2019un mouvement politique, pour le meilleur ou pour le pire. Elio Di Rupo et Bart De Wever n\u2019appartiennent-ils pas \u00e0 cette cat\u00e9gorie d\u2019hommes&#8239;? Si le PS est rest\u00e9 si haut en Wallonie alors que la social-d\u00e9mocratie s\u2019\u00e9croulait partout en Europe, si la N-VA a connu un tel succ\u00e8s alors que l\u2019on disait la voie nationaliste condamn\u00e9e, n\u2019est-ce pas d\u2019abord gr\u00e2ce aux caract\u00e9ristiques de leurs leaders respectifs&#8239;? Un peu comme si, gr\u00e2ce \u00e0 eux, le PS et la N-VA \u00e9taient surcot\u00e9s.<br \/>\n<\/strong>Le CVP a connu ce ph\u00e9nom\u00e8ne avec Leo Tindemans, qui avait recueilli plus 900 000 voix en 1979. Les sociaux-chr\u00e9tiens d\u2019alors vivaient aussi au-dessus de leur poids r\u00e9el. Pareil pour le PS avec son champion Happart lors des fameuses \u00e9lections de d\u00e9cembre 1987. L\u00e0 aussi, le parti boxait au-dessus de son poids. Mais ce que vous dites au sujet de Bart De Wever et Elio Di Rupo est tr\u00e8s vrai. Ils se sont retrouv\u00e9s \u00e0 douze kilom\u00e8tres d\u2019ici, \u00e0 Vollezele, en juillet 2010, et pour moi ils ont rat\u00e9 le coche. Tous les deux&#8239;! \u00c0 ce moment-l\u00e0, si De Wever et son entourage avaient eu de meilleurs contacts avec les fran-cophones, ils auraient pu faire quelque chose de bien. La volont\u00e9 \u00e9tait pr\u00e9sente du c\u00f4t\u00e9 socialiste. Le simple fait que les leaders du PS s\u2019\u00e9taient d\u00e9plac\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 Vollezele pour discuter dans une villa avec quelqu\u2019un qui \u00e9tait leur b\u00eate noire, c\u2019est remarquable en soi. Aujourd\u2019hui, plus aucun dirigeant flamand ne soigne ses arri\u00e8res francophones.<\/p>\n<p><strong>L\u2019actuel Premier ministre Alexander De Croo n\u2019a-t-il pas une meilleure compr\u00e9hension de la Belgique francophone&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 son p\u00e8re Herman, qui avait de bons contacts avec les francophones, qu\u2019Alexan-der a repris. Mais ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus la m\u00eame intensit\u00e9, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus flamand. N\u2019oubliez pas que c\u2019est lui, quand il \u00e9tait pr\u00e9sident de l\u2019Open VLD en 2010, qui a retir\u00e9 la prise du gouverne-ment sur le dossier Bruxelles-Hal-Vilvorde\u2026 D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, je d\u00e9plore ce peu de contacts avec les francophones, car il faudra bien discuter un jour, donc autant commencer le plus t\u00f4t possible.<\/p>\n<p><strong>Quelle \u00e9tait l\u2019intention r\u00e9elle des participants \u00e0 la rencontre de Vollezele&#8239;? D\u2019apr\u00e8s vous, Bart De Wever souhaitait-il vraiment former un gouvernement avec le PS d\u2019Elio Di Rupo&#8239;?<br \/>\n<\/strong>La question vaut pour Di Rupo aussi. Le voulait-il&#8239;? Se sentait-il assez soutenu pour cela dans son parti&#8239;?<\/p>\n<p><strong>N\u2019est-ce pas logique que les cadres du PS app r\u00e9hendent d \u2019aller trop loin dans le d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral&#8239;? En 2010, dans une interview au \u00ab&#8239;Vif&#8239;\u00bb, Philippe Moureaux observait ceci&nbsp;: \u00ab&#8239;La diff\u00e9rence avec les r\u00e9formes de l\u2019\u00c9tat des ann\u00e9es 1970, 1980 et 1990, c\u2019est qu\u2019on est maintenant beaucoup plus loin dans l\u2019\u00e9volution du f\u00e9d\u00e9ralisme belge. On approche de l\u2019os.&#8239;\u00bb Cela pose une question sur la nature profonde de la N-VA et du projet politique de Bart De Wever. Est-ce un projet ind\u00e9pendantiste&#8239;? Quel est le but final&#8239;?<br \/>\n<\/strong>L\u2019utopie de l\u2019ind\u00e9pendance flamande, je crois que m\u00eame \u00e0 la N-VA, elle est \u00e9teinte. De Wever et les siens ont \u00e9t\u00e9 au pouvoir au f\u00e9d\u00e9ral entre 2014 et 2019. Ils ont vu que s\u2019il faut d\u00e9cortiquer tout \u00e7a, \u00e7a va co\u00fbter tr\u00e8s cher aux Flamands. Je ne crois pas que De Wever soit candidat pour expliquer aux Flamands qu\u2019ils vont avoir l\u2019ind\u00e9pendance mais que pour \u00e7a, ils devront casquer. Il y a en outre un facteur dont on ne tient pas compte dans les discussions, c\u2019est le cadre europ\u00e9en, qui restreint beaucoup les marges de man\u0153uvre. Tout \u00e7a complique ce grand congr\u00e8s belge qu\u2019un jour, t\u00f4t ou tard, on devra tenir, bien qu\u2019on s\u2019ef-force sans cesse de le repousser.<\/p>\n<p><strong>Le facteur X lors des \u00e9lections de 2024, ce seront les r\u00e9sultats du PTB et du Vlaams Belang. Ne joue-t-on pas \u00e0 se faire peur en pr\u00e9sentant comme in\u00e9luctable le fait que le Vlaams Belang sera le premier parti en Flandre&#8239;?<br \/>\n<\/strong>En effet, j\u2019en vois d\u00e9j\u00e0 beaucoup en Wallonie qui se demandent&nbsp;: \u00ab&#8239;Ouhlala, que va-t-il arriver si ces deux lascars, De Wever et Van Grieken, se mettent ensemble&#8239;?&#8239;\u00bb Mais entre l\u2019extr\u00eame droite nationaliste et le Mouvement flamand, il y a toujours eu des tiraillements. Un type comme De Wever, il d\u00e9teste l\u2019atmosph\u00e8re de haine qui se d\u00e9gage de l\u2019extr\u00eame droite. Il d\u00e9teste le Vlaams Belang et toute la mouvance qui l\u2019entoure. Il d\u00e9teste&#8239;! Il est s\u00e9rieux quand il dit \u00e7a.<\/p>\n<p><strong>Est-ce le cas des deux autres principaux dirigeants de la N-VA, Jan Jambon et Theo Francken&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Certains ne sont pas si cat\u00e9goriques. Et si la porte s\u2019entrouvre en 2024, ils diront&nbsp;: c\u2019est le moment, on va le faire.<\/p>\n<p><strong>On se souvient de la r\u00e9action de Theo Francken, capt\u00e9e par une cam\u00e9ra de la VRT au soir des \u00e9lections de 2019, lorsqu\u2019il d\u00e9couvre les hauts scores du Vlaams Belang&nbsp;: \u00ab&#8239;Samen meerderheid&#8239;\u00bb (une majorit\u00e9 ensemble). On ne sait trop si c\u2019\u00e9tait de l\u2019ironie ou du premier degr\u00e9. Pensez-vous qu\u2019en son for int\u00e9rieur, Francken souhaite ce sc\u00e9nario&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Le soir o\u00f9 il d\u00e9cide \u00e7a, c\u2019est simple, c\u2019est la scission de la N-VA. Simple&#8239;! Le parti va se casser en deux. Quoi qu\u2019il advienne, l\u2019\u00e9quation en 2024 sera tr\u00e8s compliqu\u00e9e, et il faudra parler avec De Wever. Que Georges-Louis Bouchez le veuille ou non, il devra le faire. On concentre toujours l\u2019attention sur le PS et la N-VA, mais que va faire le MR&#8239;? Si jamais il devient le premier parti francophone, c\u2019est avec lui qu\u2019il faudra parler. Quelles sont les id\u00e9es de Bouchez sur la Belgique&#8239;? Ce n\u2019est pas clair. Il croit avoir trouv\u00e9 un filon avec le regain de l\u2019unitarisme. Beaucoup croyaient aussi \u00e0 un retour en force de l\u2019esprit belge apr\u00e8s la mort de Baudouin. Le seul qui disait \u00ab&#8239;attendons encore quinze jours&#8239;\u00bb, c\u2019\u00e9tait Hugo Schiltz (<em>ancien vice-Premier ministre, un des dirigeants de la Volksunie<\/em>). Quinze jours apr\u00e8s, on ne parlait d\u00e9j\u00e0 plus de l\u2019unit\u00e9 belge, on \u00e9tait de nouveau dans les vieilles discussions.<\/p>\n<p><strong>Compte tenu de tous ces \u00e9l\u00e9ments, l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un gouvernement flamand compos\u00e9 de la N-VA et du Vlaams Belang est-elle \u00e0 prendre au s\u00e9rieux, ou totalement farfelue&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Je n\u2019ai pas l\u2019impression que la N-VA va prendre ce risque-l\u00e0. Naturellement, il faut voir les chiffres\u2026<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates un grand lecteur de Simenon. Que retenez-vous de sa fa\u00e7on d\u2019aborder l\u2019\u00e2me humaine&#8239;?<br \/>\n<\/strong>J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 un fan de Simenon. Tout le monde d\u00e9bute avec les Maigret, mais quand on se plonge dans certains de ses \u00ab&#8239;romans durs&#8239;\u00bb, comme il les appelait, nom de Dieu, c\u2019est quand m\u00eame fort. Je l\u2019avais interview\u00e9 pour Newsweek dans sa villa \u00e0 Lausanne. Pour ce que j\u2019en avais vu, les rayonnages de sa biblioth\u00e8que \u00e9taient surtout remplis de livres m\u00e9dicaux et psychiatriques. Il y puisait de la mati\u00e8re. Bien s\u00fbr, il devait aussi avoir sa biblioth\u00e8que litt\u00e9raire, ailleurs dans la maison\u2026 C\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un qui avait la facult\u00e9 de tr\u00e8s vite absorber les \u00e9l\u00e9ments propres \u00e0 une activit\u00e9, \u00e0 un milieu social, prendre l\u2019essentiel. C\u2019est naturellement aussi un don qui distingue \u00e0 mes yeux les bons journalistes&nbsp;: quand ils arrivent dans un milieu qu\u2019ils ne connaissent pas ou peu, tout de suite absorber&#8239;! C\u2019est frappant quand Simenon d\u00e9crit l\u2019arriv\u00e9e de Maigret quelque part. Dans Maigret et les t\u00e9moins r\u00e9calcitrants, le commissaire d\u00e9barque dans une biscuiterie o\u00f9 un meurtre a \u00e9t\u00e9 commis. On sent la firme familiale au bord de la faillite, les intrigues entre fr\u00e8res. Il a tout de suite compris&#8239;! Il a bien ouvert les yeux, comme un bon journaliste.<\/p>\n<p><strong>Vos \u00e9ditos dans \u00ab&#8239;Knack&#8239;\u00bb, quand vous y \u00e9tiez le r\u00e9dacteur en chef, \u00e9taient non seulement \u00e9crits avec style, mais ils avaient la particularit\u00e9 de se pr\u00e9senter comme de petites fables, des paraboles qui pr\u00e9sentaient certains enjeux sous un jour nouveau.<br \/>\n<\/strong>L\u2019\u00e9ditorial dans un magazine, ce n\u2019est pas du tout le m\u00eame registre que dans un quotidien, o\u00f9 il est non seulement plus court, mais aussi plus direct&nbsp;: le sujet de la journ\u00e9e, c\u2019est \u00e7a, et on en pense \u00e7a. Dans un magazine, c\u2019est plut\u00f4t une r\u00e9flexion o\u00f9 on partage ce qu\u2019on pense mais o\u00f9 on donne en m\u00eame temps des informations. C\u2019est un peu le style des chroniqueurs anglo-saxons. Habituellement chez nous, le chroniqueur expose juste ses id\u00e9es. Non, \u00e0 mes yeux, il doit aussi donner des informations.<\/p>\n<p><strong>Vos \u00e9ditos \u00e9taient souvent nourris d\u2019anecdotes personnelles. Vous puisiez dans votre v\u00e9cu, vos souvenirs. C\u2019est assez inhabituel dans la presse belge.<br \/>\n<\/strong>Quand tu as grandi dans une famille comme la mienne, tu reprends forc\u00e9ment un peu, comme mat\u00e9riau journalistique, une partie de la m\u00e9moire de tes parents, et m\u00eame des grands-parents et arri\u00e8re-grands-parents de mon p\u00e8re que je n\u2019ai pas connus. Tu as absorb\u00e9 tout \u00e7a. Le sujet de la guerre scolaire, par exemple&nbsp;: dans ma famille, on a encore connu la premi\u00e8re guerre scolaire, celle du XIXe si\u00e8cle. Mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, qui \u00e9tait instituteur ici dans le village, avait \u00e9t\u00e9 interdit de communion \u00e0 l\u2019\u00e9glise au motif qu\u2019il donnait cours dans l\u2019\u00e9cole officielle. Peu importe qu\u2019il \u00e9tait catholique comme tout le reste du village, pour le cur\u00e9, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9cole des lib\u00e9raux. Tu as la m\u00e9moire de \u00e7a, parce que tu l\u2019as entendu raconter dans ta famille. Je trouvais naturel de puiser dans ma propre vie, mais aussi dans celle de mon p\u00e8re, de mon oncle\u2026 Mon oncle Karel, quand il a vu que je commen\u00e7ais \u00e0 \u00e9crire sur la politique, il m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Tu vas voir, t\u00f4t ou tard, on va venir te dire que le parlement, c\u2019est un truc qui ne sert \u00e0 rien. L\u00e0, tu dois faire attention, parce que ceux qui te diront \u00e7a, ils ont un autre agenda.&#8239;\u00bb Je n\u2019ai jamais oubli\u00e9 cette mise en garde. Je me suis toujours m\u00e9fi\u00e9 des discours antipolitiques, parce que mon oncle et mon p\u00e8re avaient connu ces ann\u00e9es 1930 o\u00f9 on disait&nbsp;: le parlement, pfff, n\u2019importe quoi\u2026 Ce que disaient les fascistes, les rexistes, c\u2019est presque mot pour mot ce que disent d\u2019autres aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Avez-vous parfois eu des \u00e9tats d\u2019\u00e2me comme r\u00e9dacteur en chef&#8239;? En 2012, vous aviez r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans \u00ab&#8239;Knack&#8239;\u00bb l\u2019existence de deux plaintes pour harc\u00e8lement contre Patrik Vankrunkelsven, ancien pr\u00e9sident de la Volksunie, puis s\u00e9nateur Open VLD. C\u2019\u00e9tait avant #MeToo et cet article avait provoqu\u00e9 une intense pol\u00e9mique. Vankrunkelsven a toujours ni\u00e9 en bloc, et il a quitt\u00e9 la politique peu apr\u00e8s la parution de ces articles.<br \/>\n<\/strong>C\u2019est vrai qu\u2019il y a des sujets o\u00f9 parfois je me suis demand\u00e9&nbsp;: est-ce n\u00e9cessaire&#8239;?<\/p>\n<p><strong>Lorsqu\u2019une enqu\u00eate para\u00eet, quand bien m\u00eame les faits sont av\u00e9r\u00e9s, on pr\u00e9cipite des personnes, des familles dans des tourments sans fin. Comment, en son \u00e2me et conscience, endosser cette responsabilit\u00e9&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Votre question me rappelle ce qui s\u2019est pass\u00e9 avec les t\u00e9moins X dans le dossier Dutroux. Tout \u00e0 coup, surgissaient des tas de r\u00e9v\u00e9lations, des conneries de premi\u00e8re. Mais certains confr\u00e8res ont jou\u00e9 les chevaliers blancs, tout comme dans l\u2019affaire des tueurs de Brabant, avec les pseudo- r\u00e9v\u00e9lations sur les ballets roses qui ne repo-saient sur rien du tout. Heureusement, moi, je n\u2019ai jamais eu cette tentation-l\u00e0. C\u2019est l\u2019avantage d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 dans une famille comme la mienne. Avant-guerre, Roger Salengro, maire de Lille et ministre socialiste fran\u00e7ais, avait \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 par l\u2019extr\u00eame droite d\u2019avoir d\u00e9sert\u00e9 pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. C\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait faux, mais \u00e0 la suite de cette campagne de calomnies, Salengro s\u2019est suicid\u00e9. Mon p\u00e8re disait&nbsp;: \u00ab&#8239;Chaque journaliste devrait avoir la photo de Roger Salengro au-dessus de son bureau.&#8239;\u00bb Je l\u2019ai. Sa photo est l\u00e0, en couverture d\u2019un petit bouquin que j\u2019ai mis sur une \u00e9tag\u00e8re. Tout journaliste devrait avoir cet avertissement&nbsp;: attention \u00e0 ce que tu \u00e9cris, car \u00e7a peut se terminer comme \u00e7a. \u00c0 un certain moment, les personnes qui sont dans le collimateur se sentent impuissantes, elles ne savent plus comment r\u00e9agir, et on en arrive \u00e0 l\u2019irr\u00e9parable\u2026<\/p>\n<p><strong>Un journaliste doit-il n\u00e9anmoins s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9crire des v\u00e9rit\u00e9s qu\u2019il estime d\u2019int\u00e9r\u00eat public, par crainte des cons\u00e9quences&#8239;?<\/strong><br \/>\nNon, mais tu dois \u00eatre tr\u00e8s s\u00fbr de ce que tu avances. Et \u00e7a doit \u00eatre du s\u00e9rieux, il faut mesu-rer l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019information en relation avec les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Simenon a souvent dit qu\u2019il cherchait \u00e0 \u00ab&#8239;comprendre, ne pas juger&#8239;\u00bb. Est-ce aussi une bonne boussole pour le journalisme&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Le journaliste ne doit jamais \u00eatre un juge. Le compliment qui m\u2019a le plus fait plaisir, il m\u2019a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9 apr\u00e8s le proc\u00e8s Agusta. Un des accus\u00e9s qui venait d\u2019\u00eatre condamn\u00e9 est venu me dire&nbsp;: \u00ab&#8239;Merci, tu nous as toujours laiss\u00e9s dans notre dignit\u00e9.&#8239;\u00bb Cet homme voulait dire que je n\u2019en avais pas rajout\u00e9, et c\u2019est vrai, j\u2019ai toujours t\u00e2ch\u00e9 d\u2019agir de la sorte. Mes oncles et mon p\u00e8re avaient milit\u00e9 pour Paul van Zeeland (<em>Premier ministre catholique de 1935 \u00e0 1937<\/em>), contre Rex. Peu apr\u00e8s, van Zeeland s&rsquo;av\u00e9rait \u00eatre impliqu\u00e9 dans le scandale de la cagnotte de la Banque nationale. Mon oncle a dit un jour&nbsp;: \u00ab&#8239;Il \u00e9tait difficile de penser juste.&#8239;\u00bb Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, des gens ont mal pens\u00e9, ont bascul\u00e9 \u00e0 un moment dans le camp de l\u2019extr\u00eame droite. M\u00eame si des malhonn\u00eatet\u00e9s sont commises, on doit main-tenir sa foi dans le syst\u00e8me d\u00e9mocratique, ne pas se laisser entra\u00eener. C\u2019est vrai qu\u2019il y a des comportements scandaleux. La justice investigue, condamne. \u00c7a ne veut pas dire qu\u2019on doive d\u00e9monter le syst\u00e8me \u00e0 cause de \u00e7a. Or c\u2019est ce que certains veulent faire.<\/p>\n<p><strong>Nous avons commenc\u00e9 l\u2019entretien en \u00e9voquant la Flandre de votre enfance, encore largement rurale, pauvre et catholique. Quel contraste avec ce qu\u2019elle est devenue&nbsp;: une des r\u00e9gions les plus riches du monde.<br \/>\n<\/strong>J\u2019y pensais r\u00e9cemment, apr\u00e8s la mort d\u2019un \u00e9lectricien tomb\u00e9 d\u2019un \u00e9chafaudage. Comme sa famille est d\u2019ici, je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019enterrement, et \u00e7a me frappait. Je regardais autour de moi dans l\u2019\u00e9glise et je reconnaissais le petit-fils d\u2019un-tel, le fils d\u2019untel, et je voyais ce qu\u2019ils \u00e9taient devenus\u2026 Leurs grands-parents \u00e9taient de tout petits fermiers ici, ou ils travaillaient \u00e0 Bruxelles dans des ateliers. Et tout \u00e0 coup, leurs fils, leurs filles avaient \u00e9volu\u00e9, avaient \u00e9tudi\u00e9. Rien que cet aspect, en fait, c\u2019\u00e9tait \u00e9mouvant. Quand m\u00eame, les gens se sont bien d\u00e9brouill\u00e9s. Est-ce gr\u00e2ce au syst\u00e8me belge&#8239;? Au progr\u00e8s \u00e9conomique&#8239;? Aux aides europ\u00e9ennes&#8239;? Peut-\u00eatre. Mais les gens le doivent aussi \u00e0 eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong>Est-ce un motif de fiert\u00e9 pour le Flamand que vous \u00eates&#8239;?<br \/>\n<\/strong>Oui, enfin\u2026 Je n\u2019ai aucun m\u00e9rite l\u00e0-dedans. Ma femme vient de la r\u00e9gion d\u2019Ypres. L\u00e0-bas, les hommes partaient en France travailler dans les betteraves ou la chicor\u00e9e. C\u2019\u00e9tait un autre monde. Je me rappelle, dans les ann\u00e9es 1960, j\u2019\u00e9tais dans un train vers Courtrai. Un vieux monte avec sa besace. Il s\u2019assied, on papote, je lui demande d\u2019o\u00f9 il vient. Charleroi, me dit-il. Puis il ajoute&nbsp;: \u00ab&#8239;Mais mes enfants ne devront plus le faire.&#8239;\u00bb Il \u00e9tait fier. Et effectivement, ses enfants ne le font plus. Henri Simonet (<em>1931-1996, ministre socialiste, bourgmestre d\u2019Anderlecht<\/em>) disait que la Flandre-Occidentale, c\u2019\u00e9tait la r\u00e9serve de travail de Charleroi. Il n\u2019avait rien vu, lui. Le monde changeait sous ses yeux et il ne voyait rien.<\/p>\n<p><strong>Comment expliquer que le sentiment de col\u00e8re et de frustration reste si puissant en Flandre&#8239;? Est-ce la crainte de baisser de standing&#8239;? La conscience que cette prosp\u00e9rit\u00e9 nouvelle repose sur des fondations fragiles&#8239;?<br \/>\n<\/strong>C\u2019est l\u2019id\u00e9e qu\u2019on a install\u00e9e dans la t\u00eate de nombreux Flamands&nbsp;: si on n\u2019est pas encore plus riches, c\u2019est \u00e0 cause des Wallons. Deux \u00e9lus Vlaams Belang, Barbara Pas et Lode Vereeck viennent de sortir un bouquin, Bodemloos (\u00ab&#8239;Un puits sans fond&#8239;\u00bb). Leur objet est de refaire les comptes de ce qu\u2019on paye \u00e0 la Wallonie. Effectivement, si la Belgique se scindait, il n\u2019y aurait plus de transferts. Dans un syst\u00e8me f\u00e9d\u00e9-ral, qu\u2019il soit europ\u00e9en ou belge, il y aura toujours des transferts. Ceux-ci doivent \u00eatre transpa-rents, mais c\u2019est tout. Parce qu\u2019on n\u2019a pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 avoir \u00e0 nos portes une Wallonie humili\u00e9e ou en voie d\u2019appauvrissement. Le premier client de la Flandre, c\u2019est la Wallonie. Mais regardez ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans la vall\u00e9e de la Vesdre, ces milliers de Flamands venus aider apr\u00e8s les inon-dations de juillet 2021. Il n\u2019y a donc pas \u00e0 d\u00e9ses-p\u00e9rer&#8239;! Et puis, tous ces Flamands qui ont des propri\u00e9t\u00e9s en Wallonie, ils ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que le pays reste uni. La fille d\u2019un ami a achet\u00e9 une maisonnette du c\u00f4t\u00e9 de Reims, en Champagne. Je lui dis&nbsp;: \u00ab&#8239;Nom de Dieu, elle est all\u00e9e loin.&#8239;\u00bb Il me r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&#8239;La Wallonie est devenue impayable.&#8239;\u00bb \u00c0 cause de tous les Flamands qui y vont&#8239;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il a presque tout vu de la Belgique politique des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Le reste lui a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9 par la m\u00e9moire familiale. \u00c0 72 ans, Rik Van Cauwelaert, ancien r\u00e9dacteur en chef de \u00ab&#8239;Knack&#8239;\u00bb, \u00e9ditorialiste esth\u00e8te, \u00e9tablit le bilan. Celui d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00ab&#8239;qui, de temps en temps, a quand m\u00eame r\u00e9ussi des trucs pas mal&#8239;\u00bb. 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