{"id":1593,"date":"2022-12-21T18:12:42","date_gmt":"2022-12-21T17:12:42","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1593"},"modified":"2023-10-19T10:15:05","modified_gmt":"2023-10-19T08:15:05","slug":"entre-marloie-et-lelysette-christine-mahy-parmi-les-grands","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/entre-marloie-et-lelysette-christine-mahy-parmi-les-grands\/","title":{"rendered":"Entre Marloie et l&rsquo;\u00c9lysette, Christine Mahy parmi les grands"},"content":{"rendered":"<p>Il fallait se faire petit. Se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute revendication politique. Assurer son existence. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle, dans la petite famille de Marloie. Pourtant \u00e7a lui cramait les entrailles, \u00e0 Christine Mahy. Les in\u00e9galit\u00e9s partout. La pauvret\u00e9 tout le temps. Quand, \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019assistance sociale, on lui avait appris \u00e0 r\u00e9parer les gens, elle avait dit merde. Le probl\u00e8me, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019inadaptation des exclus. L\u2019ennemi, c\u2019\u00e9tait le syst\u00e8me. Et elle le combattrait en collectif. En 1980 dans le quartier de la Fourche comme en 2022 au R\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9. Pour relayer la voix des \u00e9crabouill\u00e9s parmi les grands.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 viennent-elles&#8239;? Sont-elles l\u2019invariable fruit des interactions humaines&#8239;? Une r\u00e9alit\u00e9 aussi imp\u00e9rieuse que l\u2019obscurit\u00e9 des espaces vides, la course excentrique des \u00e9toiles, les cellules qui s\u2019\u00e9tiolent, les sandwichs mous ouverts sur le dessus des jours d\u2019obs\u00e8ques&#8239;? Sont-elles tout l\u2019inverse&#8239;? Un al\u00e9a de l\u2019histoire, une contingence&#8239;? Qui dit vrai \u00e0 leur propos&#8239;? Jean-Jacques Rousseau, qui retrouve dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives l\u2019innocence des nouveau-n\u00e9s, pour qui le progr\u00e8s, l\u2019agriculture, les villes, la civilisation, l\u2019\u00c9tat ont logiquement men\u00e9 la grande communaut\u00e9 des bip\u00e8des \u00e0 la d\u00e9cadence morale&#8239;? Ou Thomas Hobbes, quand il invoque les bas instincts d\u2019Homo sapiens, son \u00e9go\u00efsme crasse, son cynisme originel, \u00e0 peine contenus par les m\u00e9canismes de r\u00e9pression collective&#8239;?<\/p>\n<p>Faut-il plut\u00f4t croire David Graeber, l\u2019auteur g\u00e9nial et regrett\u00e9 de Bullshit Jobs, et son ami David Wengrow, arch\u00e9ologue de profession, qui, synth\u00e9tisant les d\u00e9couvertes arch\u00e9ologiques des derni\u00e8res d\u00e9cennies, renversaient en 2021, dans leur Nouvelle Histoire de l\u2019humanit\u00e9, les id\u00e9es occidentales les plus tenaces sur l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s&#8239;?<br \/>\nQui d\u00e9montraient qu\u2019elles ne sont jamais in\u00e9luctables. Ces foutues in\u00e9galit\u00e9s entre les \u00eatres humains. La pauvret\u00e9 qui les suit comme leur chien.<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 qui \u00e9reinte les corps.<br \/>\nLa pauvret\u00e9 qui inhibe l\u2019esprit.<br \/>\n2022, toujours en feat.<br \/>\nBeaucoup l\u2019\u00e9prouvent.<br \/>\nCertains s\u2019en branlent. Certains sont r\u00e9sign\u00e9s. Certains s\u2019en f\u00e9licitent discr\u00e8tement. D\u2019autres la combattent.<\/p>\n<p>Christine Mahy&nbsp;: C\u2019est peut-\u00eatre un peu bruyant pour un entretien, avec le match en arri\u00e8re-fond\u2026<br \/>\nNicolas Lahaut&nbsp;: Je trouve \u00e7a plut\u00f4t sympa. Vous venez souvent ici&#8239;?<br \/>\nC.M&nbsp;: C\u2019est un peu notre QG, au R\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9. Je m\u2019y sens bien, c\u2019est un bar plut\u00f4t populaire.<br \/>\nN.L&nbsp;: Ah! c&rsquo;est marrant, je connais le patron, en fait. Shaban. L\u00e0, derri\u00e8re le comptoir. Je ne l\u2019ai plus vu depuis dix ans. Il tenait un caf\u00e9 \u00e0 Salzinnes \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Le Palais, \u00e7a s\u2019appelait. On y buvait des coups avec des gens du coin, Jean-Jean, Seb, la Boule et toute la clique. Je lui avais pr\u00eat\u00e9 le DVD de Slumdog Millionnaire. Il ne me l\u2019a jamais rendu, le salaud. Notez que je n\u2019ai plus de lecteur DVD.<br \/>\nLe serveur&nbsp;: Je peux vous servir quelque chose&#8239;? On fait une promo sur la Bacchus Framboise, une plus une gratuite. Il faut juste scanner un code QR pour l\u2019activer.<\/p>\n<p>C.M. Je ne suis pas tr\u00e8s bi\u00e8re fruit\u00e9e. Pour tout vous dire, je suis plut\u00f4t Orval.<br \/>\nN.L. Ah&#8239;! Pareil.<br \/>\nC.M. Eh bien partons sur deux Orval, alors, s\u2019il vous pla\u00eet.<br \/>\nN.L. Si on accepte l\u2019id\u00e9e qu\u2019on est tous le fruit de nos milieux, de nos rencontres et peut-\u00eatre m\u00eame celui de nos inclinations, j\u2019aimerais comprendre comment vous vous \u00eates fa\u00e7onn\u00e9e, vous, Christine Mahy, la secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale du R\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9, celle qu\u2019on voit souvent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, la militante engag\u00e9e en faveur du collectif, la chevali\u00e8re du m\u00e9rite wallon, la docteure honoris causa de l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge, celle qui a impos\u00e9 transversalement la probl\u00e9matique de la pauvret\u00e9 en Belgique dans le champ politique. J\u2019aimerais savoir d\u2019o\u00f9 vous venez.<br \/>\nC.M&nbsp;: De Marloie<\/p>\n<p>Les r\u00e9clamations locales n\u2019y avaient rien chang\u00e9&nbsp;: passer par Marche-en-Famenne ou Rochefort aurait allong\u00e9 le trac\u00e9, impos\u00e9 de co\u00fbteux ouvrages d\u2019art. La Grande Compagnie du Luxembourg, cr\u00e9\u00e9e en 1846 pour aligner les billes entre Bruxelles et le Grand-Duch\u00e9 voisin, avait choisi d\u2019aller au plus court. Le rail transpercerait la rase campagne de Famenne. Il croiserait dans sa course les hameaux de Marloie et Jemelle. On construirait l\u00e0-bas de grandes gares. Rapidement, Marloie deviendrait une bifurcation, \u00e0 la crois\u00e9e des lignes de l\u2019Ourthe et du Luxembourg. Quelques h\u00f4tels et usines sortiraient du sol. Christine Mahy grandirait l\u00e0, dans un village modeste articul\u00e9 autour d\u2019un n\u0153ud ferroviaire qui, un gros si\u00e8cle apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e du train, n\u2019aurait toujours pas grand-chose d\u2019autre \u00e0 raconter que sa gare et ses damiers de terres d\u00e9frich\u00e9es.<br \/>\nLe trajet ne durait que quelques minutes, cinq tout au plus, mais il l\u2019enivrait. Les wagons bond\u00e9s du d\u00e9but des ann\u00e9es septante, l\u2019odeur du vieux cuir et du tabac mouill\u00e9, l\u2019agitation joyeuse des jours naissants, les ouvriers de nuit, en provenance du tri postal de Bruxelles, qui tapaient la carte, s\u2019en retournaient \u00e0 Jemelle, Forri\u00e8res, Grupont. Une effervescence populaire \u2014&nbsp;elle le comprendrait plus tard \u2014&nbsp;qui ferait le socle de tous ses combats. Qui la connectait \u00e0 ce qu\u2019avait pu vivre son p\u00e8re, cette homme \u00e0 la sant\u00e9 vache, souvent forc\u00e9 de changer de job, dont les pauses \u00e0 l\u2019usine avaient un temps d\u00e9coup\u00e9 le quotidien, entre une vie de chauffeur poids lourd et une autre de pompiste.<\/p>\n<p>Quand Christine entamait ses humanit\u00e9s, le paternel, en fin de vie professionnelle, comptait les conserves dans un magasin. Y discernant un titre socialement plus valorisable que les pr\u00e9c\u00e9dents, la fiert\u00e9 l\u2019empourprait quand elle \u00e9crivait, sur le papier scolaire de circonstance, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mention \u00ab&#8239;profession du p\u00e8re&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;inventoriste&#8239;\u00bb.<br \/>\nIl y avait alors deux types d\u2019adolescences, \u00e0 Marloie. Celle qui remontait la ligne de l\u2019Ourthe vers Marche, la ville des robes, des grandes \u00e9coles secondaires, et celle qui descendait \u00e9tudier \u00e0 Jemelle. Le sens du train dans lequel on sautait suffisait \u00e0 d\u00e9faire les amiti\u00e9s nou\u00e9es, les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, dans la petite \u00e9cole du village.<\/p>\n<p>L\u2019institut de la Sainte-Famille de Jemelle \u00e9tait le lieu classique d\u2019une autre subdivision sociale&nbsp;: les scientifiques B d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les techniques et professionnelles de l\u2019autre. Les deux mondes se croisaient peu. En rh\u00e9to, dans la classe de Christine, on avait hallucin\u00e9 d\u2019apprendre que les deux autres sections ne participaient ni au bal ni au voyage de fin d\u2019ann\u00e9e. On avait milit\u00e9 pour changer les choses. Malgr\u00e9 la r\u00e9ticence des enseignants \u2014&nbsp;\u00ab&#8239;\u00e0 quoi bon leur donner le go\u00fbt de ce qu\u2019ils ne peuvent pas avoir&#8239;?&#8239;\u00bb \u2014, on les avait convi\u00e9s \u00e0 la soir\u00e9e dansante. L\u2019alchimie n\u2019avait pas eu lieu. Le malaise \u00e9tait palpable. Aucun de ces jeunes n\u2019\u00e9tait venu en voyage, ensuite. Elle ne l\u2019oublierait jamais.<br \/>\nOn ne mesurait pas ce que \u00e7a implique de bourlinguer quand on est fauch\u00e9. On ne voyait pas la condescendance parfois tapie dans un \u00e9lan de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. On ignorait surtout cette torsion \u00e9trange qui na\u00eet au creux du bide, quand on n\u2019a pas et qu\u2019on doit se frotter \u00e0 ceux qui ont.<\/p>\n<p>N.L C&rsquo;est quand m\u00eame fou, on est dans un des pays les plus riches au monde et deux millions de Belges vivent dans la pauvret\u00e9 et l\u2019exclusion sociale. Presque la moiti\u00e9 d\u2019entre nous n\u2019a pas un rond d\u2019\u00e9pargne.<br \/>\nC.M. Et quand on ne peut pas \u00e9pargner, c\u2019est qu\u2019on commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 \u00eatre pauvre. Comment peut-on vivre en sachant \u00e7a&#8239;? Sur le plan politique, je ne saisis pas qu\u2019on n\u2019en fasse pas une priorit\u00e9 absolue. J\u2019ai une conviction personnelle. Si les droits de base n\u2019\u00e9taient plus une pr\u00e9occupation quotidienne pour les gens, je parle de se loger, se chauffer, avoir de l\u2019eau, manger, se soigner, se d\u00e9placer et mettre les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on d\u00e9couvrirait leur \u00e9norme potentiel cr\u00e9atif.<br \/>\nN.L. La pauvret\u00e9 tue la cr\u00e9ativit\u00e9&#8239;?<br \/>\nC.M. La pauvret\u00e9 l&rsquo;\u00e9touffe, l&rsquo;endort. Elle bouffe la vie. Quand tu dois aller aux Restos du c\u0153ur pour chercher un colis alimentaire, que tu t\u2019arraches les cheveux pour savoir comment payer le voyage scolaire de ton enfant, tu es pris en otage par la gestion de ton quotidien. Est-ce que c\u2019est \u00e7a, la vie&#8239;? Et quand je parle de cr\u00e9ativit\u00e9, \u00e7a d\u00e9passe largement le cadre artistique&nbsp;: je parle de tout ce qui met de la passion dans la vie, qu\u2019on construit seul ou collectivement. Au quartier de la Fourche, j\u2019ai d\u00e9couvert un potentiel cr\u00e9atif, chez les gens, au-del\u00e0 de mes esp\u00e9rances. Ils m\u2019ont appris \u00e0 travailler.<\/p>\n<p>Quelque chose clochait. \u00c7a ne collait pas. On lui pr\u00e9sentait la chose publique, les institutions, les cadres. On lui racontait les gens et leurs d\u00e9faillances. Leur incapacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer la paperasse. \u00c0 soigner leur alimentation. \u00c0 se d\u00e9finir des objectifs. \u00c0 tendre vers eux. \u00c0 se trouver un job. \u00c0 le garder. On lui d\u00e9taillait toutes sortes de m\u00e9thodes pour les raccrocher \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Quelque part, on lui apprenait \u00e0 r\u00e9parer les pauvres bougres.<\/p>\n<p>Christine avait dix-huit ans. Les ann\u00e9es 1970 fatiguaient, les trente glorieuses allaient devenir une expression suintant la nostalgie, le prix du p\u00e9trole avait quintupl\u00e9 en dix ans, la stagflation esquissait ses premiers pas de danse, la dette publique et le ch\u00f4mage enflaient, hay\u00e9kiens et keyn\u00e9siens se mettaient sur la tronche et Wilfried Martens s\u2019appr\u00eatait \u00e0 entamer un marathon d\u00e9cennal tout en politiques lib\u00e9rales. Christine avait commenc\u00e9 un r\u00e9gendat en assis-tance sociale. Peu avant de mourir pr\u00e9cocement, son p\u00e8re avait choisi qu\u2019elle \u00e9tudie \u00e0 Namur.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tudiante ressassait ses cours en battant le pav\u00e9 du centre-ville. Rentrer dans le cadre&nbsp;: c\u2019est ce que ses parents avaient tent\u00e9 de faire toute leur vie. \u00c9tait-ce lui qui avait eu un probl\u00e8me, ce paternel harass\u00e9 par la maladie, qui avait encha\u00een\u00e9 les jobs \u00e9reintants pour payer cette fichue baraque, quatre chambres avec jardin, qu\u2019il avait fait construire \u00e0 Marloie pour coller au <em>Belgian dream<\/em>, pour s\u2019\u00e9lever dans la soci\u00e9t\u00e9, et qui lui avait co\u00fbt\u00e9 la vie \u00e0 cinquante-deux ans&#8239;? \u00c9tait-ce sa m\u00e8re, qui avait \u00e9t\u00e9 sur le pied de guerre chaque matin \u00e0 l\u2019aube, coups de chiffon sur les becs Bunsen des laboratoires du quartier de la gare, de retour au bercail \u00e0 six heures pour lever les m\u00f4mes, qui \u00e9tait hors cadre&#8239;? Ou \u00e9tait-ce le cadre, le probl\u00e8me&#8239;?<br \/>\nC\u2019\u00e9tait intuitif, elle ne se l\u2019expliquait pas forc\u00e9ment, mais l\u2019\u00e9vidence s\u2019imposait dans son esprit&nbsp;: elle ne ferait pas de travail social individuel. Elle ne r\u00e9parerait pas les gens. Ils n\u2019\u00e9taient pas cass\u00e9s.<\/p>\n<p>Il y avait dans sa commune, \u00e0 moins d\u2019un kilom\u00e8tre au nord du centre-ville de Marche-en-Famenne, un quartier social enclav\u00e9, que les gens du coin appelaient Marrakech, bien qu\u2019il f\u00fbt essentiellement habit\u00e9 par des personnes d\u2019origine turque. On ne s\u2019y aventurait pas. On d\u00e9crivait la Fourche, son vrai nom, comme un lieu insalubre et malfam\u00e9. On y \u00e9tait surtout tr\u00e8s pauvre. Lors de son stage de troisi\u00e8me, Christine avait convaincu la Famennoise, la soci\u00e9t\u00e9 de logement public propri\u00e9taire des lieux, de l\u2019accepter comme stagiaire. Le p\u00f4le social \u00e9tait constitu\u00e9 d\u2019une assistante dont le r\u00f4le se limitait \u00e0 r\u00e9clamer avec tact les loyers impay\u00e9s.<\/p>\n<p>Christine avait d\u00e9barqu\u00e9 avec un tout autre projet. Elle allait \u00e9tablir une maison de quartier \u00e0 la Fourche. Y introduire ce qui commen\u00e7ait \u00e0 se pratiquer \u00e0 la grande ville&nbsp;: une \u00e9cole de devoirs, un centre d\u2019alphab\u00e9tisation, un lieu de rencontre. La Famennoise avait accept\u00e9 \u00e0 reculons de lui mettre un b\u00e2timent \u00e0 disposition, mais il avait fallu casquer. On lui avait propos\u00e9 de le louer au tarif minimex\u00e9, quelque chose comme cinq cents francs belges. L\u2019\u00e9tudiante \u00e9tait fauch\u00e9e. Elle n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9. \u00ab&#8239;C\u2019\u00e9tait compl\u00e8tement novateur, dans une commune comme la n\u00f4tre&#8239;\u00bb, se souvient Andr\u00e9 Bouchat, \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9chevin et bient\u00f4t bourgmestre ind\u00e9logeable \u2014&nbsp;l\u2019\u00e9lu de l\u2019ex-CDH est toujours en poste, en 2022, apr\u00e8s trente-six ans aux affaires et quelques mandats parlementaires. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est la seule assistance sociale que je connaisse qui ait vraiment pratiqu\u00e9 l\u2019\u00e9ducation permanente. On n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 d\u2019accord, mais je dois admettre avec le recul que son action a grandement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00e0 notre communaut\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nPour faire vivre sa maison de quartier, Christine allait frapper aux portes, rencontrait les gens. Le cur\u00e9 du vicariat voisin, las de n\u2019y croiser personne, avait propos\u00e9 de d\u00e9localiser ses permanences sociales dans la maison de quartier. Il prendrait la note de chauffage \u00e0 sa charge. L\u2019enthousiasme se palpait \u00e0 mains nues, on discutait beaucoup et Christine avait rapide-ment compris le c\u0153ur de l\u2019attente des habitants&nbsp;: qu\u2019on les reconnaisse dans leur originalit\u00e9. Ils se sentaient exclus, invisibles ou m\u00e9pris\u00e9s. Il fallait imposer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, dans l\u2019espace public, dans les institutions, dans les radios locales, la l\u00e9gitimit\u00e9 de leur existence, de leur culture. Il fallait que la partie se joue d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal.<\/p>\n<p>C.M. J\u2019ai v\u00e9cu tr\u00e8s longtemps avec un grand complexe de l\u00e9gitimit\u00e9 et de comp\u00e9tence. Apr\u00e8s mes \u00e9tudes d\u2019assistance sociale, il m\u2019a fallu des ann\u00e9es pour d\u00e9passer la certitude que je n\u2019avais rien \u00e0 dire \u00e0 un universitaire, \u00e0 un politique. Qu\u2019ils \u00e9taient beaucoup plus intelligents et cultiv\u00e9s que moi. J\u2019ai fait des r\u00e9unions, au d\u00e9but de ma vie professionnelle, o\u00f9 je n\u2019ouvrais pas la bouche. J\u2019avais des choses \u00e0 dire, mais j\u2019\u00e9tais totalement p\u00e9trifi\u00e9e.<br \/>\nN.L. Pourquoi&#8239;?<br \/>\nC.M. Je ne dirais pas que je viens d&rsquo;une famille pauvre, et je n\u2019ai certainement pas souffert, mais disons qu\u2019on vivait \u00e9conomiquement en flux tendu. C\u2019\u00e9tait un milieu o\u00f9 on ne partait pas en vacances. O\u00f9 on \u00e9tudiait gr\u00e2ce aux bourses. O\u00f9 on ne parlait surtout pas de politique. Un syndicat, je n\u2019avais aucune id\u00e9e de ce que c\u2019\u00e9tait. C\u2019\u00e9tait un milieu qui assurait son existence. La meilleure fa\u00e7on de s\u2019en sortir, c\u2019\u00e9tait de ne pas se faire remarquer, de faire sa vie tranquillement, d\u2019\u00e9viter les ennuis. Les grands, c\u2019\u00e9taient les grands, et nous, c\u2019\u00e9tait nous&nbsp;: les petits.<br \/>\nN.L. Et pourtant vous avez fini par d\u00e9roger \u00e0 cette r\u00e8gle familiale tacite.<br \/>\nC.M. J\u2019avais une boule dans le ventre entretenue par les injustices que j\u2019observais. Avec le temps et les fonctions professionnelles, j\u2019ai appris \u00e0 d\u00e9passer ces blocages.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Allo, madame Mahy&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Elle-m\u00eame.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Inspecteur Machin de la police f\u00e9d\u00e9rale. Vous \u00eates l\u2019organisatrice de la conf\u00e9rence \u00e0 la salle de gym de l\u2019\u00e9cole de Rendeux, ce soir&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;En effet. Il y a un probl\u00e8me&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Nos services ont \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s d\u2019un attentat pr\u00e9vu \u00e0 cette occasion. Des gars d\u2019extr\u00eame droite. On va vous transmettre des consignes strictes d\u2019organisation. Des coll\u00e8gues viendront en civil se fondre dans l\u2019assembl\u00e9e<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a avait fait un solide foin. En septembre 1998, la direction du complexe touristique Vakantiegenot, qui venait de louer ses b\u00e2timents \u00e0 la Croix-Rouge, annon\u00e7ait aux autorit\u00e9s communales de Rendeux, commune voisine de Marche-en-Famenne, l\u2019arriv\u00e9e prochaine sur son territoire de deux cents demandeurs d\u2019asile. La nouvelle avait \u00e9t\u00e9 accueillie de fa\u00e7ons diverses. Le coll\u00e8ge communal n\u2019avait pas manifest\u00e9 un engouement des jours de f\u00eate et une fronde citoyenne s\u2019\u00e9tait vite structur\u00e9e. On balan\u00e7ait des briques dans les fen\u00eatres du b\u00e2timent \u2014&nbsp;un m\u00e9decin avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 la tempe. On manifestait, on embrasait des pneus sur la route, on jouait du cran d\u2019arr\u00eat dans ceux des voitures des b\u00e9n\u00e9voles de la Croix-Rouge et le Front nouveau de Belgique, n\u00e9 d\u2019une dissidence du Front national belge, arrosait les rues de tracts racistes. L\u2019affaire \u00e9tait assez m\u00e9diatis\u00e9e et, investie dans un collectif citoyen de soutien au projet, Christine Mahy, trente-huit ans, avait organis\u00e9 une conf\u00e9rence en vue d\u2019apaiser les tensions. Une petite bombe artisanale avait explos\u00e9 dans la plaine de jeux et le d\u00e9bat s\u2019\u00e9tait finalement tenu sans grand encombre, malgr\u00e9 le chahut de quelques types remont\u00e9s. Les b\u00e9n\u00e9ficiaires du centre \u00e9taient arriv\u00e9s quelque mois plus tard et la vie de la commune n\u2019en avait curieusement pas \u00e9t\u00e9 chamboul\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle connaissait quelques gens dans le coin, aguich\u00e9s par les discours haineux. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, ils s\u2019enfilaient r\u00e9guli\u00e8rement des pintes au Comte d\u2019Harscamp. En quinze ans d\u2019activit\u00e9 dans l\u2019associatif local, Christine avait convers\u00e9 avec certains, tent\u00e9 de r\u00e9sorber les clivages de fa\u00e7on plus ou moins heureuse. En quinze ans, elle avait surtout pris de l\u2019assurance, commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9barrasser de son complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, pi\u00e9geux et opini\u00e2tre reliquat familial.<br \/>\nLa vie au centre culturel de Marche avait bien aid\u00e9. Peu apr\u00e8s la sortie des \u00e9tudes, en 1984, elle y \u00e9tait entr\u00e9e \u00e0 mi-temps comme animatrice culturelle. Le reste de la semaine, elle faisait tourner sa maison de quartier, qui grossissait \u00e0 vue d\u2019\u0153il. Elle l\u2019avait baptis\u00e9e la Chenille.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Elle \u00e9tait hyper active dans la vie associative locale. Elle avait d\u00e9j\u00e0 cette pr\u00e9occupation d\u2019assurer la dignit\u00e9 par l\u2019\u00e9mancipation des populations pr\u00e9caris\u00e9es<\/em>&#8239;\u00bb, se rem\u00e9more Marie-H\u00e9l\u00e8ne Ska, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale de la CSC et native d\u2019Hargimont, un village voisin de Marche. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, Christine animait ses fr\u00e9rots dans la petite unit\u00e9 scoute de Jemelle.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Sa vision sociale, y compris dans son approche culturelle, tranchait assez fort avec la politique men\u00e9e \u00e0 Marche qui n\u2019est pas\u2026 disons une commune plus sociale que la moyenne<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nC\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 que Christine avait rencontr\u00e9 Daniel. Il venait de Durbuy, il faisait de la peinture expressionniste et se souciait bien peu de l\u2019art quand il n\u2019\u00e9tait pas mis au service des opprim\u00e9s. Daniel avait des opinions politiques. C\u2019\u00e9tait un intellectuel charpent\u00e9, acquis de longue date \u00e0 la militance, un humaniste au fait du moindre enjeu de soci\u00e9t\u00e9 qui secouait le monde. Christine \u00e9manait d\u2019un milieu o\u00f9 la culture se limitait \u00e0 la sortie mensuelle au Cin\u00e9ma Palace de Marche, o\u00f9 la politique s\u2019\u00e9voquait en de longs silences. Le reste lui \u00e9tait inconnu. Daniel lui avait fait d\u00e9couvrir les galeries d\u2019art underground, lui avait parl\u00e9 de Pinochet et des Chicago Boys, lui avait pr\u00e9sent\u00e9 untel qui pratiquait le th\u00e9\u00e2tre action, unetelle sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019\u00e9ducation permanente.<br \/>\nMoment d\u2019\u00e9piphanie. L\u2019imbrication de la culture et du social devint une religion. L\u2019\u00e9ducation populaire, une grand-messe. Au tournant des ann\u00e9es 1990, on avait d\u00e9cid\u00e9 de transformer le centre culturel de Marche en une grande Maison de la culture. Christine avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la man\u0153uvre. La bascule impliquait de nombreuses n\u00e9gociations avec les communes avoisinantes, des rencontres avec les politiciens locaux de toutes ob\u00e9diences. La cuirasse s\u2019endurcissait, la future personnalit\u00e9 publique se fa\u00e7onnait.<br \/>\nElle avait pris la pr\u00e9sidence de l\u2019institution culturelle avec une intention claire&nbsp;: les lieux appartenaient \u00e0 tous, ils reviendraient \u00e0 tous. Aux spectacles conventionnels s\u2019ajoutaient des productions cr\u00e9\u00e9es par des gens issus de milieux populaires, novices et professionnels s\u2019y c\u00f4toyaient, les familles du quartier de la Fourche y c\u00e9l\u00e9braient l\u2019A\u00efd al-Adha, on mettait des locaux \u00e0 disposition des plasticiens en herbe. \u00c7a avait dur\u00e9 sept ans.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Christine n\u2019\u00e9tait et n\u2019est toujours pas quelqu\u2019un qui cherche \u00e0 tout prix \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer,<\/em> explique Marie-H\u00e9l\u00e8ne Ska. <em>Si on la soutient, tant mieux, si ce n\u2019est pas le cas, tant pis. Elle ne va pas arrondir les angles. Elle n\u2019accepte pas facilement le compromis. \u00c7a lui a d\u2019ailleurs co\u00fbt\u00e9 son poste \u00e0 la Maison de la culture.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nQuelques mois avant l\u2019\u00e9pisode du centre d\u2019accueil de r\u00e9fugi\u00e9s de Rendeux, en mars 1998, on l\u2019avait pouss\u00e9e \u00e0 la porte. Le conseil d\u2019administration \u2014&nbsp;beaucoup disent Andr\u00e9 Bouchat, bien que ce dernier nie avoir influenc\u00e9 la d\u00e9cision \u2014&nbsp;entendait r\u00e9\u00e9quilibrer l\u2019offre culturelle, trop ax\u00e9e sur l\u2019\u00e9ducation permanente. Christine avait pris ses quinze mois de pr\u00e9avis, s\u2019\u00e9tait inscrite au ch\u00f4mage, mais n\u2019avait pas cherch\u00e9 de travail. La Chenille, sa maison de quartier, avait mu\u00e9, scind\u00e9e en deux nouvelles associations, Micados et le Miroir vagabond, la premi\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019aide \u00e0 la jeunesse, la seconde dans l\u2019action culturelle \u2014&nbsp;aujourd\u2019hui, les deux structures cumulent une cinquantaine de travailleurs \u2014&nbsp;et elle y avait consacr\u00e9 tout son temps.<br \/>\nSa r\u00e9putation s\u2019\u00e9chappait des murs \u00e9troits de Marche-en-Famenne. Au tournant du troisi\u00e8me mill\u00e9naire, le socialiste Philippe Courard, bourgmestre de Hotton, avait port\u00e9 son nom aupr\u00e8s de Rudy Demotte, tout juste nomm\u00e9 ministre de la Culture, qui planchait sur plusieurs contrats de pays en vue de d\u00e9velopper la culture dans les campagnes. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai d\u00e9couvert un ovni<\/em>, se souvient Demotte. <em>Je n\u2019imaginais pas qu\u2019une personne qui partait du terroir pouvait poss\u00e9der une vision aussi compl\u00e8te de la r\u00e9alit\u00e9. Elle avait un discours qui d\u00e9passait son territoire. Et qui n\u2019\u00e9tait pas partisan. C\u2019\u00e9tait une vraie experte dans son domaine&nbsp;: elle parlait des probl\u00e8mes quotidiens des gens, elle n\u2019\u00e9tait pas du genre \u00e0 th\u00e9oriser.<\/em>&#8239;\u00bb Le Tournaisien avait charg\u00e9 Christine et son Miroir vagabond de dynamiser l\u2019offre dans une \u00e9tendue culturelle du vide coinc\u00e9e entre l\u2019Ourthe et le Glain. Houffalize, Hotton, Vielsalm, La Roche, Rendeux, Gouvy avaient vu d\u00e9barquer des festivals d\u2019art de rue, de marionnettes, des parades aux lanternes. La m\u00eame recette, toujours&nbsp;: partir des gens. Les \u00e9cras\u00e9s avant tout.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>La pauvret\u00e9 \u00e9touffe la cr\u00e9ativit\u00e9. Elle bouffe la vie. Quand tu dois aller aux Restos du C\u0153ur pour chercher un colis alimentaire, que tu t\u2019arraches les cheveux pour savoir comment payer le voyage scolaire de ton enfant, tu es pris en otage par la gestion de ton quotidien.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Christine Mahy<\/figcaption><\/figure>\n<p>C.M&nbsp;: J\u2019ai beaucoup d\u2019estime pour les universitaires, les gens qui ont de belles fonctions. Je les c\u00f4toie tous les jours. Je peux passer un moment agr\u00e9able en travaillant avec eux. Mais ce n\u2019est pas devenu mon cercle d\u2019amis. Pareil pour les politiques. Pareil pour les journalistes.<br \/>\nN.L&nbsp;: Zut. J\u2019avais l\u2019impression que le courant passait bien entre nous.<br \/>\nC.M&nbsp;: Je suis rest\u00e9e assez modeste, dans ma vie. Attention, j\u2019ai tout ce qu\u2019il me faut&nbsp;: je ne suis pas pauvre, m\u00eame si je n\u2019ai rien de clinquant. Mais je suis plus \u00e0 l\u2019aise dans le monde populaire. J\u2019ai besoin d\u2019avoir mon espace en dehors de l\u2019\u00e9lite \u00e9conomique ou intellectuelle. De me retrouver dans quelque chose de\u2026plus simple. De plus quotidien.<br \/>\nN.L&nbsp;: La vie priv\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la vie professionnelle de l&rsquo;autre. Et au milieu, une rivi\u00e8re.<br \/>\nC.M&nbsp;: Je vais vous raconter quelque chose de tr\u00e8s intime. Val\u00e9rie Glatigny, la ministre francophone (lib\u00e9rale) de l\u2019Enseignement sup\u00e9rieur, c\u2019est ma ni\u00e8ce. La fille d\u2019une de mes s\u0153urs. J\u2019ai eu une relation tr\u00e8s intense avec elle pendant sa jeunesse. Je l\u2019aime beaucoup. Eh bien j\u2019ai mis un cadre tout de suite&nbsp;: si on parle de boulot, c\u2019est dans son bureau. \u00c0 tort ou \u00e0 raison, je me suis mis un point d\u2019honneur \u00e0 ne rien lui demander en dehors des voies officielles. Je veux tenter de ne pas perdre la relation affective, familiale. Et je veux pouvoir l\u2019affronter, dans le cadre de mon travail, si je dois l\u2019affronter.<br \/>\nN.L&nbsp;: Vous l\u2019affrontez&#8239;?<br \/>\nC.M&nbsp;: \u00c7a arrive sur certains dossiers. On est loin d\u2019\u00eatre d\u2019accord sur tout. Mais on sait dialoguer.<\/p>\n<p>On avait plac\u00e9 le cahier sous le nez de la ministre et ses traits semblaient plus s\u00e9v\u00e8res encore. Le bureau \u00e9tait grand et aust\u00e8re, les \u00e9tag\u00e8res compl\u00e8tement vides. Elle avait jet\u00e9 un regard de novembre \u00e0 la liste de recommandations, l\u2019avait balad\u00e9 sur la petite assembl\u00e9e puis, d\u2019un geste ferme et \u00e9trangement paresseux, avait renvoy\u00e9 le cahier vers Christine. Elle avait siffl\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;Je ne vous donne pas des subsides pour \u00e9crire des pamphlets.&#8239;\u00bb La discussion sur le sans-abrisme \u00e9tait close. Le ton de la l\u00e9gislature \u00e0 venir, donn\u00e9.<\/p>\n<p>Maggie De Block venait d\u2019\u00eatre nomm\u00e9e secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Lutte contre la pauvret\u00e9 dans le gouvernement Di Rupo, form\u00e9 fin 2011. Cela faisait deux ans que Christine avait quitt\u00e9 le Miroir vagabond pour devenir secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale et politique du R\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9 (RWLP), une association n\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 en vue d\u2019obtenir des pouvoirs publics des mesures structurelles contre la pauvret\u00e9.<\/p>\n<p>Soudainement, on avait commenc\u00e9 \u00e0 la voir partout. Dans les manifestations, dans les actions symboliques, sur les plateaux t\u00e9l\u00e9, dans les bureaux d\u2019une flop\u00e9e de ministres. En quelques mois, elle \u00e9tait devenue un symbole de son combat, le relais public de \u00ab&#8239;ceux qui ne sont rien&#8239;\u00bb, au risque d\u2019\u00e9clipser d\u2019autres acteurs embl\u00e9matiques de la lutte contre la pauvret\u00e9. \u00ab&#8239;<em>Quand je suis arriv\u00e9 dans mes fonctions en 2016, on m\u2019a dit que je devenais pr\u00e9sident des vingt pour cent des citoyens qui \u00e9taient silencieux. Christine, c\u2019est la parole de ces vingt pour cent<\/em>&#8239;\u00bb, explique Philippe No\u00ebl, pr\u00e9sident Ecolo du CPAS de Namur. \u00ab&#8239;<em>En manifestation, quand elle saisit un parlophone, tout le monde \u00e9coute. Un ministre suit&nbsp;: c\u2019est le brouhaha.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nSous la direction de la Marchoise, le RWLP s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 comme un interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9 des minist\u00e8res r\u00e9gionaux. On bataillait au sein des institutions pour remettre les in\u00e9galit\u00e9s au c\u0153ur du d\u00e9bat, on p\u00e9n\u00e9trait les administrations pour y d\u00e9verser la r\u00e9alit\u00e9 sociale des gens. On d\u00e9crochait quelques belles victoires, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait toujours insuffisant. \u00ab&#8239;Son combat, c\u2019est d\u2019expliquer qu\u2019on est tout le temps en retard. Qu\u2019on g\u00e8re les effets de la pauvret\u00e9 plut\u00f4t que de la combattre et que \u00e7a a des co\u00fbts importants. Sur \u00e7a, elle ne l\u00e2che rien&#8239;\u00bb, livre Claire Gavray, chercheuse en sciences sociales de l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge.<\/p>\n<p>Le lib\u00e9ral Willy Borsus, qui fut ministre-pr\u00e9sident de la R\u00e9gion wallonne entre 2017 et 2019, encaissa quelques crochets \u00e0 cette occasion. \u00ab&#8239;<em>Elle est tr\u00e8s ferme dans ses convictions. Et directe dans son expression. \u00c7a peut par instant cr\u00e9er quelques rugosit\u00e9s. Mais c\u2019est son combat. Elle s\u2019y livre de fa\u00e7on enti\u00e8re et je la respecte pour \u00e7a.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nD\u2019autres, comme Maggie De Block, furent plus exasp\u00e9r\u00e9s par son discours antilib\u00e9ral qu\u2019ils jugeait caricatural. Sa manie de taper sur le march\u00e9, la financiarisation, les riches, la culture bourgeoise, le \u00ab&#8239;caritativisme&#8239;\u00bb \u2014&nbsp;elle critiquera durement l\u2019op\u00e9ration Viva for Life de la RTBF qui \u00ab&#8239;met en p\u00e2ture la pauvret\u00e9 dans une \u00e9mission&#8239;\u00bb. Une \u00ab&#8239;proph\u00e8te de l\u2019apocalypse&#8239;\u00bb, dira \u00e0 son propos Georges-Louis Bouchez, en 2022. Il est de moins bon ton de la critiquer dans d\u2019autres formations politiques, mais Christine assurera avoir eu des joutes muscl\u00e9es avec des mandataires de tous bords. \u00ab&#8239;<em>Son approche militante n\u2019est pas id\u00e9ologis\u00e9e. Elle est bas\u00e9e sur un v\u00e9cu<\/em>, analyse Rudy Demotte. <em>Ses adversaires sont ceux qui n\u2019ont jamais connu la difficult\u00e9 de trouver un emploi, de payer des \u00e9tudes. Des gens qui croient \u00e0 la m\u00e9ritocratie, on en trouve dans tous les partis<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 la faveur du Covid, les revendications de Christine trouv\u00e8rent une audience plus attentive. Au c\u0153ur du cataclysme, cabinettards, membres des administrations, des CPAS, des services sociaux et du R\u00e9seau wallon de lutte contre la pauvret\u00e9 se r\u00e9unissaient plusieurs fois par semaine. Christine y \u00e9voquait la r\u00e9alit\u00e9 du sans-abrisme, des familles monoparentales, des gens mal log\u00e9s, des migrants en transit. Et on l\u2019\u00e9coutait.<br \/>\nLes derniers mois, la chose s\u2019est \u00e9mouss\u00e9e. Christine juge les mesures insuffisantes, inad\u00e9quates. On continue de courir derri\u00e8re la pauvret\u00e9, on ne la devance pas. Alors elle gueule. Tente de mobiliser. Il y a urgence, plus que jamais. Et tout reste \u00e0 faire.<\/p>\n<p>C.M&nbsp;: Il y a quelque chose de vulgaire, de la part de l\u2019\u00c9tat, \u00e0 consid\u00e9rer que la pauvret\u00e9 n\u2019est pas une crise. La pauvret\u00e9, c\u2019est comme le climat&nbsp;: \u00e7a devrait mobiliser tout le monde tout de suite.<br \/>\nN.L&nbsp;: Dans quel \u00e9tat d\u2019esprit sont les gens pr\u00e9caris\u00e9s que vous c\u00f4toyez&#8239;?<br \/>\nC.M. Beaucoup sont fatalistes et accabl\u00e9s. Ils courbent encore plus le dos. D\u2019autres sont dans une forme de bouillonnement col\u00e9rique. Certains retournent cette col\u00e8re contre eux&nbsp;: ils s\u2019enferment, se coupent de leur famille, des institutions, vont jusqu\u2019au suicide. \u00c9tonnamment, il n\u2019y a pas grand monde qui tourne cette col\u00e8re vers l\u2019ext\u00e9rieur pour l\u2019instant.<br \/>\nN.L&nbsp;: Le vent pourrait se lever<br \/>\nC.M&nbsp;: Je ne vois pas comment on va s\u2019extraire de l\u2019impasse actuelle sans explosion sociale. Tous les \u00e9l\u00e9ments sont l\u00e0. Avec le R\u00e9seau, on essaye de s\u2019allier avec le monde associatif, avec les syndicats, avec les citoyens pour faire front sur des chantiers sp\u00e9cifiques. Cr\u00e9er un vrai mouvement. Gagner des victoires embl\u00e9matiques. Mais il est tr\u00e8s probable que \u00e7a p\u00e8te avant. Et m\u00e9chamment. \u00c0 vrai dire, je ne suis plus s\u00fbre qu\u2019il faille \u00e9viter que cette col\u00e8re n\u2019explose. C\u2019est peut-\u00eatre le seul moyen de faire entendre raison \u00e0 ceux qui d\u00e9cident.<br \/>\nN.L&nbsp;: Ils peuvent toujours construire de co\u00fbteux tunnels privatifs vers les parlements, et \u00e9viter de s\u2019exposer \u00e0 la foule.<br \/>\nC.M&nbsp;: Le tunnel du parlement wallon je r\u00eave qu\u2019on aille le squatter. On en fait une galerie d\u2019art, on vient s\u2019y r\u00e9chauffer, on invite ceux qui n\u2019ont pas de logement. Et les parlementaires passent par le pi\u00e9tonnier. Pourquoi doivent-ils se cacher&#8239;? Le parlement, c\u2019est un lieu de d\u00e9bat. Si on ne peut plus les interpeller devant, on devra aller chez eux. Ou on envahira le parlement. Que voulez-vous qu\u2019on fasse d\u2019autre&#8239;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fallait se faire petit. Se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute revendication politique. Assurer son existence. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle, dans la petite famille de Marloie. Pourtant \u00e7a lui cramait les entrailles, \u00e0 Christine Mahy. Les in\u00e9galit\u00e9s partout. La pauvret\u00e9 tout le temps. 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