{"id":1584,"date":"2022-12-21T18:33:07","date_gmt":"2022-12-21T17:33:07","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1584"},"modified":"2023-11-29T17:21:50","modified_gmt":"2023-11-29T16:21:50","slug":"a-tout-moment-la-rue-peut-aussi-dire-non","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/a-tout-moment-la-rue-peut-aussi-dire-non\/","title":{"rendered":"\u00c0 tout moment la rue peut aussi dire non"},"content":{"rendered":"<p>Col\u00e8re. Partout. Dans tous les secteurs professionnels. On peut travailler et \u00eatre pauvre, dans la Belgique des ann\u00e9es 2020. On peut travailler et frissonner \u00e0 la caisse du supermarch\u00e9, au bureau, \u00e0 la pompe, dans son salon. Alors que l\u2019hiver se profilait, que les factures d\u2019\u00e9nergie annuelles obstruaient tous les horizons, que le monde syndical organisait sa contre-offensive, \u00ab&#8239;Wilfried&#8239;\u00bb a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 le quotidien de ses affili\u00e9s, de ses d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s en entreprise, de ses secr\u00e9taires permanents. Un bilan de sant\u00e9 des troupes, une coupe transversale des craintes et des \u00e9mois. Dans des organisations secou\u00e9es par les attaques ext\u00e9rieures, par les dissensions internes, tout le monde s\u2019accorde sur un point&nbsp;: \u00e0 tout instant, \u00e7a peut p\u00e9ter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong>1. La gr\u00e8ve<br \/>\n<\/strong><\/h6>\n<p>Un pe\u00ef originaire de Jallet avait vol\u00e9 une vache \u00e0 Ciney. Gui de Dampierre \u00e9tait marquis de Namur, comte de Flandre et amateur de viande rouge. En l\u2019an de gr\u00e2ce 1275, \u00e0 l\u2019occasion de la foire d\u2019Andenne, il avait organis\u00e9 un grand tournoi dans la cit\u00e9 des ours et le peuple avait afflu\u00e9. Le voleur de la vache et son propri\u00e9taire contrari\u00e9 s\u2019y \u00e9taient crois\u00e9s par hasard, ce dernier avait reconnu l\u2019animal et hurl\u00e9 au scandale, des baillis, seigneurs et comtes s\u2019\u00e9taient m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire, les ego et les convoitises f\u00e9odales avaient suffi \u00e0 tout faire d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer et, en l\u2019espace de trois ans, les corps de quinze mille pauvres bougres \u00e9taient venus fertiliser les sous-sols condruziens. Il en \u00e9tait all\u00e9 lors de la \u00ab&#8239;guerre de la vache&#8239;\u00bb comme il en a souvent \u00e9t\u00e9 dans la grande confr\u00e9rie des humains&nbsp;: quelques puissants avaient trouv\u00e9 un pr\u00e9texte pour se chamailler, le reste de la population avait trinqu\u00e9. Autant dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, la rue disait rarement non.<\/p>\n<p>Les gars ont d\u00e9soss\u00e9 une palette pour l\u2019offrir aux flammes d\u2019un brasero de fortune. Bluettes au cr\u00e9puscule. Sur le rond-point des Vaches, qui rappelle l\u2019\u00e9pisode m\u00e9di\u00e9val, une statue de vache. Derri\u00e8re elle, dans le bout de pr\u00e9 qui jouxte l\u2019\u00e9cole provinciale d\u2019agronomie et des sciences de Ciney, un tas de vaches, des vraies.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Allez, on laisse passer madame.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Les plus intelligents, ce sont ceux qui font marcher leurs gamins pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole plut\u00f4t que de prendre la caisse.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Ouais, mais les gamins, ils vont nous en vouloir de les faire suer au petit matin.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Manu et Popol, casquette rouge sur la t\u00eate, tendent des tracts de la FGTB aux voitures. Les bouts de papier en appellent au plafonnement des prix de l\u2019\u00e9nergie, \u00e0 la revalorisation de salaires, \u00e0 la taxation des surprofits. \u00c0 7&nbsp;h, ce mercredi 9 novembre 2022, jour de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale en front commun syndical, la file grandissante \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du rond-point est essentielle-ment compos\u00e9e de camionnettes utilitaires. On les laisse passer au compte-gouttes. \u00ab&#8239;<em>Ici on ne bloque pas, on sensibilise, explique Popol. Il y a beaucoup d\u2019entrepreneurs qui nous soutiennent. Sauf que la plupart ne peuvent pas se permettre de d\u00e9brayer. Ils prennent cher comme nous, hein.<\/em>&#8239;\u00bb Les hommes bossent chez Ronveaux. La bo\u00eete fait dans le pr\u00e9fabriqu\u00e9 en b\u00e9ton arm\u00e9 et dans l\u2019infrastructure et la distribution \u00e9lectriques. \u00ab&#8239;<em>Comme beaucoup d\u2019entreprises qui g\u00e9n\u00e8rent des b\u00e9n\u00e9fices, la patronne rechigne \u00e0 augmenter les salaires<\/em>&#8239;\u00bb, note Lionel Lizen, permanent interprofessionnel \u00e0 la CSC Namur-Dinant. Ciney n\u2019est pas bien grand. Encore moins un bastion syndical d\u2019envergure. Lionel craignait de se retrouver \u00e0 trois pel\u00e9s sur son rond-point, mais l\u2019affluence du jour a vite dissip\u00e9 ses inqui\u00e9tudes. La r\u00e9action solidaire de nombreux automobilistes ralentis dans leur p\u00e9riple matinal lui donne la banane. \u00ab&#8239;<em>Ils se rendent compte que ce qu\u2019on pr\u00e9dit depuis des ann\u00e9es est en train de se passer. Les coupes budg\u00e9taires, les attaques contre la s\u00e9curit\u00e9 sociale, contre le monde du travail, la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s, de l\u2019\u00e9nergie cr\u00e9ent toujours plus de pauvret\u00e9. Les gens comprennent mieux notre combat.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nEn bordure du zoning d\u2019Ach\u00eane, cinq kilom\u00e8tres sud-sud-ouest plus loin, Patrick, Panpan pour les copains, tend son t\u00e9l\u00e9phone. Sur l\u2019\u00e9cran, la photo d\u2019une belle bagnole en diagonale dans le foss\u00e9, pare-brise martyris\u00e9. Une heure plus t\u00f4t, le cadre de chez V3-Manupal \u2014&nbsp;une entreprise sp\u00e9cialis\u00e9e dans la caisserie et la construction \u2014&nbsp;a vu rouge. On est mercredi, l\u2019homme avait pr\u00e9vu d\u2019aller bosser et, m\u00eame si le blocage complet du parc d\u2019activit\u00e9s par les gr\u00e9vistes \u00e9tait annonc\u00e9, une bande de zouaves charg\u00e9s \u00e0 la Jup n\u2019allait certainement pas contrarier son projet. \u00ab&#8239;<em>Le mec nous a bien chauff\u00e9 la boulette. Il a voulu forcer le piquet en nous fon\u00e7ant dessus. Les policiers \u00e9taient l\u00e0 trente secondes apr\u00e8s l\u2019altercation, ils surveillaient via les cam\u00e9ras. Ils ont dit qu\u2019ils \u00e9taient de notre c\u00f4t\u00e9. Faut pas croire, c\u2019est comme les infirmiers, ils sont aussi malmen\u00e9s.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nPanpan est d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical et chef d\u2019\u00e9quipe \u00e0 l\u2019atelier prot\u00e9g\u00e9 123 de Beauraing, une entreprise de travail adapt\u00e9, notamment sp\u00e9cialis\u00e9e dans le conditionnement et l\u2019emballage de produits. L\u2019homme y bosse depuis vingt-cinq ans. Il raffole de son job. Comme plusieurs de ses coll\u00e8gues \u2014&nbsp;sur les deux cent septante travailleurs, seuls trente se sont rendus au boulot aujourd\u2019hui \u2014, il a fait le d\u00e9placement jusqu\u2019\u00e0 Ciney pour manifester sa col\u00e8re. \u00ab&#8239;<em>Beauraing, c\u2019est plut\u00f4t light. Tu ne sais pas bloquer le zoning. Ici, tu mets trois ronds-points \u00e0 l\u2019arr\u00eat et le tour est jou\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb De m\u00e9moire de syndicaliste, \u00e7a fait longtemps qu\u2019il n\u2019a pas assist\u00e9 \u00e0 une gr\u00e8ve de cette ampleur.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>La derni\u00e8re plus grosse, c\u2019\u00e9tait il y a un peu moins de dix ans, contre le projet antisocial du gouvernement Michel avec la N-VA.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;On ne peut pas dire que la situation se soit am\u00e9lior\u00e9e depuis.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Nos syndicats ont trop cru dans la concertation sociale, alors qu\u2019il n\u2019y avait aucune marge de n\u00e9gociation. On aurait d\u00fb encha\u00eener les gr\u00e8ves g\u00e9n\u00e9rales. Mais tous les coll\u00e8gues n\u2019ont pas l\u2019esprit combatif. \u00c7a co\u00fbte de faire la gr\u00e8ve. Et puis c\u2019est mal vu. Je peux d\u00e9j\u00e0 vous dire ce qu\u2019il va se passer aujourd\u2019hui&nbsp;: Pieter Timmermans, l\u2019administrateur d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de la FEB, va nous accuser d\u2019avoir fait perdre des milliards aux entreprises, on va limite se faire traiter de criminels. Et rien ne va bouger pendant que les gens cr\u00e8vent \u00e0 petit feu. Mais cette fois-ci, on devra durcir le ton.<br \/>\n<\/em><em>\u2014&nbsp;Vous voyez comment l\u2019hiver qui vient&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Chaud\u2026 Chaud. Je vous jure&nbsp;: chaud. Il y a des gens, des travailleurs, qui ont le frigo vide le quinze du mois. Ce n\u2019est pas de la fiction&nbsp;: j\u2019en connais plein. Le mec de chez V3-Manupal qui nous a fonc\u00e9 dessus, il va chercher combien par mois&#8239;? Dites-moi ce qu\u2019on a \u00e0 perdre&#8239;? On n\u2019a rien \u00e0 perdre. Alors on va se battre. On n\u2019a plus que \u00e7a \u00e0 faire.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>V3-Manupal, Sahin et Jean-Luc connaissent bien. Ils y assemblent des palettes en bois du lundi au vendredi. Le premier est fringu\u00e9 en vert, le second tout de pourpre v\u00eatu. Les deux bloquent l\u2019entr\u00e9e ouest du zoning avec une vingtaine de gr\u00e9vistes. Ils savent, conjoncture oblige, les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es par leur patron. Ils en ont surtout contre les pouvoirs publics. Jean-Luc temp\u00e8re&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Notre bo\u00eete fait quand m\u00eame du b\u00e9n\u00e9fice. Nos repr\u00e9sentants syndicaux ont fait du pressing pour avoir un euro de ch\u00e8ques-repas suppl\u00e9mentaire, mais la direction ne veut rien savoir. Pourtant, putain, on gal\u00e8re.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Sahin louait un appartement \u00e0 Marche-en-Famenne. Les loyers figurent parmi les plus bas du pays. Il a tout de m\u00eame d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager quand le prix du mazout s\u2019est envol\u00e9. Il ne pouvait plus suivre. Jean-Luc, qui chauffe sa b\u00e2tisse aux pellets, est pass\u00e9 d\u2019un sac de granules quotidien \u00e0 la m\u00eame quantit\u00e9 pour trois jours. Les pulls se superposent. Les courses, c\u2019est l\u2019enfer sur terre. \u00c7a fait longtemps que Sahin calcule pr\u00e9cis\u00e9ment ses d\u00e9penses alimentaires. \u00ab&#8239;Je payais trente-cinq euros par semaine. Maintenant, je suis \u00e0 presque quatre-vingts en mangeant la m\u00eame chose.&#8239;\u00bb Son acolyte l\u00e8ve les \u00e9paules. \u00ab&#8239;<em>Je vais en France, moi. Deux caddies&nbsp;: je paye cent cinquante-cinq euros. Ici je serais \u00e0 deux cent cinquante. Si on n\u2019obtient rien aujourd\u2019hui, je suis pr\u00eat \u00e0 lever le pied une semaine la prochaine fois. Rien \u00e0 foutre&nbsp;: j\u2019irai au finish. Et s\u2019il faut lancer de la caillasse pour se faire entendre, on lancera de la caillasse.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>2. Au caf\u00e9 avec Mounia et Fabrice<\/strong><\/h6>\n<figure id=\"attachment_3925\" aria-describedby=\"caption-attachment-3925\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3925 size-medium\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00692-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00692-200x300.jpg 200w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00692-683x1024.jpg 683w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00692.jpg 720w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3925\" class=\"wp-caption-text\">Mounia Benslama, permanente CSC Services publics \u00e0 Charleroi-Sambreet-Meuse.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les violences de classe, la conscience sociale. \u00c7a l\u2019avait surtout frapp\u00e9e dans les auditoires de sa facult\u00e9 de droit, Mounia Benslama. Cette impression d\u2019\u00eatre hors case. Une m\u00e8re franco-ukrainienne, un p\u00e8re marocain, un milieu ouvrier. \u00ab&#8239;<em>Tu sens que tu ne pars pas avec le m\u00eame bagage dans un univers tr\u00e8s \u00e9litiste, pas bienveillant, construit sur le mode marche ou cr\u00e8ve. Tr\u00e8s vite, j\u2019ai voulu tout l\u2019inverse. <\/em>\u00bb<br \/>\nLa niaque politique de Fabrice Eeklaer, elle, lui avait \u00e9t\u00e9 insuffl\u00e9e par le paternel, ce carrossier communiste carolo mari\u00e9 \u00e0 une immigr\u00e9e \u00e9conomique italienne. Mounia et Fabrice sont permanents \u00e0 la CSC Charleroi-Sambre-et-Meuse. Elle s\u2019est sp\u00e9cialis\u00e9e dans les services publics, lui est secr\u00e9taire f\u00e9d\u00e9ral. Une petite g\u00e9n\u00e9ration les s\u00e9pare. Les deux se sont post\u00e9s derri\u00e8re un caf\u00e9 allong\u00e9 du bistrot Notre Maison, QG historique de l\u2019antenne carolo.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>\u00c7a me file un coup de vieux, mais \u00e7a fait plus de trente ans que je suis permanent syndical<\/em>&#8239;\u00bb, prend conscience Fabrice. Le mobilier du bureau qu\u2019il occupe n\u2019a pas chang\u00e9 en plusieurs d\u00e9cennies. Dans un tiroir, il est un jour tomb\u00e9 sur une note dat\u00e9e des ann\u00e9es 1980, et qui porte sur le malaise syndical de l\u2019\u00e9poque. Y sont \u00e9voqu\u00e9s les probl\u00e8mes de la mont\u00e9e en puissance de l\u2019individualisme, de la mondialisation, du capitalisme d\u00e9brid\u00e9, de la flexibilit\u00e9. \u00ab&#8239;<em>Thatcher et Reagan \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9s \u00e0 l\u2019offensive. On \u00e9tait confront\u00e9s \u00e0 une bataille id\u00e9ologique qui, depuis, a \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9e par la droite. C\u2019est tr\u00e8s frappant&nbsp;: toutes les questions qui habitent aujourd\u2019hui le monde syndical \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Alors que la p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s-guerre avait marqu\u00e9 le triomphe de la sociale-d\u00e9mocratie, les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es \u00ab&#8239;d\u2019attaques r\u00e9p\u00e9titives des forces n\u00e9olib\u00e9rales \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019\u00c9tat social&#8239;\u00bb ont progressivement accul\u00e9 des syndicats. Pourtant, la capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser les troupes demeure. En t\u00e9moignent l\u2019affluence, qui a souvent fr\u00f4l\u00e9 les records, aux manifestations syndicales des derni\u00e8res d\u00e9cennies. De quoi temp\u00e9rer l\u2019id\u00e9e d\u2019une mobilisation en d\u00e9clin&nbsp;: 200 000 manifestants en mai 1986 contre le gouvernement Martens-Gol, 120 000 en novembre 2014 contre le gouvernement Michel, plus de 80 000, le 20 juin dernier, pour la revalorisation des salaires. En comparaison, le plus grand rassemblement jamais form\u00e9 pour protes-ter contre le d\u00e9r\u00e8glement climatique avait r\u00e9uni, en d\u00e9cembre 2018, 75 000 personnes.<br \/>\nEn Belgique \u2014&nbsp;bien que cela s\u2019explique en grande partie par le r\u00f4le de caisse de paiement des allocations de ch\u00f4mage jou\u00e9 par ces organismes \u2014, quelque 3 400 000 personnes sont affili\u00e9es \u00e0 un syndicat, soit un peu plus de la moiti\u00e9 de la population en \u00e2ge de travailler. \u00ab&#8239;<em>De mon point de vue, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 militer, nous avons la possibilit\u00e9, la force de frappe, sur le plan syndical pour montrer que c\u2019est bien par l\u2019action collective qu\u2019on peut r\u00e9pondre \u00e0 ces attaques<\/em>&#8239;\u00bb, analyse Fabrice.<\/p>\n<p>Le combat, Mounia le m\u00e8ne aux c\u00f4t\u00e9s des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux en entreprise, ces b\u00e9n\u00e9voles qui font tampon entre l\u2019employeur et les travailleurs, ces r\u00e9ceptacles de toutes les frustrations dont le job s\u2019apparente de plus en plus, au fur et \u00e0 mesure des ann\u00e9es, \u00e0 celui d\u2019assistants sociaux, tant les vies professionnelle et priv\u00e9e se d\u00e9vorent l\u2019une l\u2019autre. Le secteur public, martyris\u00e9 par les coupes budg\u00e9taires, en a pris plein la figure les derni\u00e8res ann\u00e9es. Toujours moins de mains pour toujours plus de travail. \u00ab&#8239;<em>Les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s sont aussi un relais privil\u00e9gi\u00e9 de la propagande syndicale. Fabrice parle de r\u00e9ponse collective aux attaques actuelles. \u00c7a implique, dans notre travail, de faire prendre conscience \u00e0 tous les travailleurs, parfois conta-min\u00e9s par les id\u00e9es n\u00e9olib\u00e9rales, que la logique individualiste, les discours simplistes et binaires forment le gros du probl\u00e8me. Pour \u00e7a, il faut aussi gagner leur confiance, que les travailleurs de Tibi (gestion des d\u00e9chets) ou de la Tec, ici \u00e0 Charleroi, sachent que l\u2019organisation syndicale apporte des r\u00e9ponses concr\u00e8tes \u00e0 leurs probl\u00e8mes. Qu\u2019ils soient pr\u00eats \u00e0 nous suivre dans un projet politique commun<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les deux coll\u00e8gues l\u2019attestent&nbsp;: la col\u00e8re est bien pr\u00e9sente, en ce mois de novembre 2022. Un bouillonnement qu\u2019en trente ans de carri\u00e8re, Fabrice n\u2019avait encore jamais observ\u00e9. Sans commune mesure avec celle de 2014, o\u00f9 l\u2019indignation portait sur un programme politique qu\u2019on jugeait r\u00e9versible. \u00ab&#8239;<em>Ici, il y a quelque chose de plus global, de plus fataliste. Les gens se demandent comment ils vont survivre. \u00c0 mon sens, si \u00e7a n\u2019a pas encore d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en insurrections incontr\u00f4lables, c\u2019est parce que les forces syndicales ont r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server une s\u00e9rie de m\u00e9canismes qui jusqu\u2019ici \u2014&nbsp;et \u00e7a risque de ne pas durer \u2014&nbsp;ont permis d\u2019absorber en partie les chocs. La m\u00eame crise sans indexation des salaires, je crois que \u00e7a donnerait tout autre chose\u2026<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>3. La gr\u00e8ve (II)<\/strong><\/h6>\n<p>Les hommes d\u2019Inter-B\u00e9ton se sont post\u00e9s au dernier acc\u00e8s routier du zoning de Ciney. Piquet \u00e0 100&nbsp;% estampill\u00e9 FGTB. Leur bo\u00eete vend, produit et fournit du b\u00e9ton pr\u00eat \u00e0 l\u2019emploi. Un leader incontest\u00e9 du secteur&nbsp;: vingt-six centrales \u00e9parpill\u00e9es un peu partout en Belgique. \u00ab&#8239;Ici, c\u2019est le piquet de la bonne ambiance. Quitte \u00e0 d\u00e9brayer, autant le faire dans la joie. Chope&#8239;?&#8239;\u00bb Il est 11&nbsp;h, Thierry aligne les saucisses de campagne sur une grille de barbec. Une voiture tente de contourner le barrage via un parking de gravier adjacent, se heurte \u00e0 un parpaing taquin. \u00ab<em> Ah, voil\u00e0 un motiv\u00e9. Il ne passera pas&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb La bande est l\u00e0 depuis 5&nbsp;h du matin. Avant tout par solidarit\u00e9 avec les autres travailleurs. Contre la hausse des prix, aussi. Leur salaire, \u00e7a va. \u00ab&#8239;<em>Il suit l\u2019index, on est bien lotis. On a plut\u00f4t une bonne situation. Compar\u00e9 \u00e0 un ma\u00e7on, on gagne bien mieux notre vie. \u00c7a ne nous emp\u00eache pas de r\u00e9fl\u00e9chir au monde qu\u2019on va laisser \u00e0 nos gamins. H\u00e9&#8239;! Pourquoi tu le laisses passer&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Il va chez le m\u00e9decin.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Minga ti. T\u2019as vu le nombre de malades aujourd\u2019hui&#8239;? La moiti\u00e9 de Ciney a soudainement chop\u00e9 la grippe\u2026<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Beaucoup ignorent que l\u2019indexation automatique des salaires, sp\u00e9cificit\u00e9 bien belge \u2014&nbsp;en Europe, seuls le Luxembourg et Malte la pratiquent aussi \u2014, n\u2019est inscrite dans aucune loi (exception faite de la fonction publique). Elle a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e par les travailleurs il y a un si\u00e8cle, secteur professionnel par secteur professionnel, dans un contexte d\u2019entre-deux-guerres o\u00f9 les prix avaient explos\u00e9 et o\u00f9 le gouvernement veillait \u00e0 m\u00e9nager une relative paix sociale. Aujourd\u2019hui, presque tous les secteurs en profitent. Pas tous. Un pour cent des travailleurs reste sur le carreau. C\u2019est notamment le cas dans les secteurs de la gestion des a\u00e9roports, des sports ou des organismes sociaux. Surtout&nbsp;: tout le monde n\u2019est pas index\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on. Les salaires des copains d\u2019Inter-B\u00e9ton le sont automatiquement tous les trois mois (pour ceux qui rel\u00e8vent du secteur b\u00e9ton) ou de 2&nbsp;% \u00e0 chaque fois qu\u2019est d\u00e9pass\u00e9 l\u2019indice pivot (pour le secteur de la construction). D\u2019autres, comme les employ\u00e9s dans les call centers ou les carrossiers, n\u2019y ont droit qu\u2019une fois l\u2019an. Autant dire que la grosse inflation de d\u00e9but 2022, ces derniers l\u2019ont sentie passer. Ces indexations \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable cr\u00e9ent des r\u00e9alit\u00e9s et a fortiori des humeurs contrast\u00e9es au sein de la population.<\/p>\n<p>Cent trente d\u00e9cibels d\u2019alarme en spirale secouent la masse d\u2019air ambiante. Le piquet s\u2019entrouvre pour laisser passer une ambulance qui semble vouloir s\u2019extraire du zoning, mais l\u2019engin stoppe sa course \u00e0 hauteur des gr\u00e9vistes. Sur la carrosserie, on a gribouill\u00e9 \u00ab&#8239;En gr\u00e8ve&#8239;!&#8239;\u00bb et \u00ab&#8239;Pas contents&#8239;!&#8239;\u00bb. Antoine et sa team s\u2019en extraient. \u00ab&#8239;On est avec vous, les amis&#8239;\u00bb, lance le jeune patron. L\u2019homme a cr\u00e9\u00e9 sa bo\u00eete il y a peu et, depuis plusieurs mois, la situation est devenue ing\u00e9rable. Mal ou pas rembours\u00e9s par la s\u00e9curit\u00e9 sociale, les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses services sont souvent dans l\u2019incapacit\u00e9 de payer la note et l\u2019homme ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 leur refuser son aide. Le co\u00fbt de l\u2019essence, les charges patronales et les maigres rentr\u00e9es pr\u00e9cipitent le projet implant\u00e9 dans le zoning \u00e0 sa perte. \u00ab&#8239;<em>Rien ne me dit que dans six mois je ne suis pas ferm\u00e9. J\u2019ai des jeunes qui viennent ici apprendre le m\u00e9tier&nbsp;: je leur dis quoi dans six mois&#8239;? Je ne peux pas faire \u00e7a.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nAlors Antoine serre les dents. Il ne s\u2019est pas pay\u00e9 un rond de salaire en cinq mois de travail. Hier, il a propos\u00e9 \u00e0 son \u00e9quipe de d\u00e9brayer et de rejoindre un piquet. \u00ab&#8239;<em>Il faut qu\u2019on montre qu\u2019on est l\u00e0. Je perds encore plus d\u2019argent&#8239;? Eh bien je n\u2019en ai rien \u00e0 foutre. Je suis vraiment en col\u00e8re. Je suis quelqu\u2019un de tr\u00e8s doux, d\u2019habitude, mais l\u00e0, je me sens compl\u00e8tement abandonn\u00e9 par l\u2019\u00c9tat.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 2021, au moment des inondations, son entreprise avait donn\u00e9 sans compter pour pallier l\u2019impr\u00e9paration des pouvoirs publics. \u00ab&#8239;<em>Nos ambulanciers ont travaill\u00e9 onze jours d\u2019affil\u00e9e sans rentrer chez eux, sans demander une thune de salaire, parce que c\u2019est l\u2019\u00e2me de notre m\u00e9tier. Derri\u00e8re, je me suis pris un contr\u00f4le fiscal injustifi\u00e9 alors que je croulais sous les factures. On fait quoi avec \u00e7a&#8239;? On fait quoi&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>4. Les syndicalistes de combat<\/strong><\/h6>\n<p>Rage, bile, sang. Les gars en vert voient rouge. \u00ab&#8239;On est en col\u00e8re, on nous prend pour des cons.&#8239;\u00bb Les gouvernements se succ\u00e8dent, la situation s\u2019enlise. Sur les r\u00e9seaux sociaux, Vincenzo Rossi, Johnny Lodovosi et Franco Galione rhabillent copieusement pour l\u2019hiver le ministre du Travail, le socialiste Pierre-Yves Dermagne. \u00c7a r\u00e9chauffera le \u00ab&#8239;social-tra\u00eetre&#8239;\u00bb quand les temp\u00e9ratures chuteront. \u00ab&#8239;<em>Il a le bic en main pour permettre une n\u00e9gociation des salaires sup\u00e9rieure \u00e0 0&nbsp;% et il ne fait rien. Il va essayer de nous vendre un pansement, un ch\u00e8que \u00e9nergie pour qu\u2019on accepte les 0&nbsp;%. On explique tout \u00e7a \u00e0 nos coll\u00e8gues pour qu\u2019ils ne se laissent pas endormir par leurs magouilles<\/em>&#8239;\u00bb, d\u00e9taille Vincenzo.<\/p>\n<p>Les trois d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s en entreprise sortent d\u2019une r\u00e9union avec Aurore Joly, leur permanente r\u00e9gionale B\u00e2timent-Industrie et \u00c9nergie pour le Brabant wallon. \u00ab&#8239;<em>On est form\u00e9s par le syndicat, on comprend les enjeux. Mais beaucoup de nos coll\u00e8gues sont compl\u00e8tement largu\u00e9s<\/em>&#8239;\u00bb, poursuit Johnny. \u00ab&#8239;<em>Crois-moi bien qu\u2019on va leur faire entendre<\/em>&#8239;\u00bb, encha\u00eene Franco. Il sourit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Un Mai 68, \u00e7a se pr\u00e9pare. Il faut faire gonfler le truc. Quand on sera tous dans la rue, ils ne pourront pas aller contre le mouvement&nbsp;: on aura gain de cause.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les trois comp\u00e8res ont vingt ans de vie syndicale dans le dos. Apr\u00e8s avoir fondu du sable quelques ann\u00e9es chez AGC Glass Europe \u00e0 Moustier, Johnny y est devenu d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical permanent \u2014&nbsp;en fonction des conventions, les grandes entreprises pr\u00e9voient l\u2019emploi \u00e0 temps plein de certains d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Franco d\u00e9fend aussi les travailleurs en full time chez GSK Vaccines, \u00e0 Wavre. Vincenzo r\u00e8gle les machines chez Sarbert Corporation Europe, \u00e0 Nivelles, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la fabrication de contenants en plastique pour la grande restauration. \u00ab&#8239;<em>Mon travail de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9, je le fais en plus. Ce n\u2019est pas de tout repos. \u00c7a prend un temps de dingue et pour les coll\u00e8gues, tu n\u2019es plus Vincenzo, tu es le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nJohnny confirme&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Chez nous, \u00e0 AGC, les fours tournent en permanence. On peut m\u2019appeler toutes les heures du jour et de la nuit<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Si les attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es contre le monde du travail acculent les syndicats, souvent r\u00e9duits \u00e0 adopter des modes op\u00e9ratoires d\u00e9fensifs o\u00f9 la pr\u00e9servation des acquis, plus que l\u2019obtention de nouveaux droits, fa\u00e7onne le gros de la lutte, des secteurs \u00e9chappent \u00e0 cette tendance de fond. \u00ab&#8239;<em>Certains sont toujours \u00e0 l\u2019offensive<\/em>&#8239;\u00bb, explique Aurore Joly. \u00ab&#8239;<em>Dans les carri\u00e8res ou dans la chimie \u2014&nbsp;GSK et Sabert ressortent du secteur de la chimie \u2014, historiquement plus combatifs, o\u00f9 les affaires sont excellentes, on a toujours de bonnes marges de n\u00e9gociation.<\/em>&#8239;\u00bb Ici, plus que la gr\u00e8ve ou les manifestations, c\u2019est surtout le travail de lobbying quotidien des permanents et des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s qui permet de d\u00e9crocher des avanc\u00e9es significatives.<\/p>\n<p>\u00ab<em> Chez GSK, on a de bons salaires. \u00c7a n\u2019emp\u00eache pas nombre de mes coll\u00e8gues de commencer \u00e0 avoir la vie dure, explique Franco Galione. Je ne comprends pas comment d\u2019autres survivent avec de moins bonnes conditions.<\/em>&#8239;\u00bb Ces derniers mois, le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 a d\u00fb composer avec un paradoxe propre \u00e0 sa bo\u00eete&nbsp;: les conditions de travail, confortables en raison d\u2019un rapport de force syndical \u00e9tabli de longue date, ont r\u00e9duit le potentiel mobilisateur des actions men\u00e9es pour des causes sociales plus globales. \u00ab&#8239;<em>Au d\u00e9but de la crise actuelle, on a cru qu\u2019on n\u2019aurait qu\u2019\u00e0 claquer des doigts pour que les gens se mobilisent. On a vite d\u00e9chant\u00e9&nbsp;: on se retrouvait \u00e0 dix lors de nos actions. On a d\u00fb faire un gros travail de terrain pour faire comprendre aux travailleurs que la col\u00e8re qui les habitait, car elle \u00e9tait l\u00e0, devait se traduire en une action collective.<\/em>&#8239;\u00bb Avec les neuf autres d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de GSK, Franco secoue les troupes. Pas de solution viable dans le repli sur soi. Aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019autres entreprises, demain, ce sera s\u00fbrement eux. \u00ab&#8239;<em>Nos salaires sont plus \u00e9lev\u00e9s&#8239;? Justement&nbsp;: on peut se permettre plus facilement de d\u00e9brayer. Dans un contexte de lutte, \u00e7a nous oblige. Une grande entreprise comme la n\u00f4tre doit se bouger pour les plus petites.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les affili\u00e9s de chez GSK ont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9montr\u00e9 leur capacit\u00e9 \u00e0 se mobiliser. En juin 2021, ils avaient bloqu\u00e9 un b\u00e2timent diff\u00e9rent, chaque jour, sur les sites de Wavre, Rixensart et Gembloux pour protester contre une modification des modalit\u00e9s d\u2019octroi d\u2019un bonus annuel qui allait priver les travailleurs de mille euros par an. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a leur a fait perdre un paquet de pognon sans trop impacter les travailleurs.<\/em>&#8239;\u00bb Apr\u00e8s onze jours d\u2019actions, la direction avait pli\u00e9.<\/p>\n<p>Onze jours, c\u2019est aussi la dur\u00e9e de la gr\u00e8ve initi\u00e9e par Johnny et ses coll\u00e8gues d\u2019AGC Moustier en avril dernier, alors que la direction venait de supprimer une prime de productivit\u00e9 mise en place depuis 2018, et que les travailleurs estimaient due apr\u00e8s des mois de travail dans un contexte de crise sanitaire. \u00ab&#8239;<em>On n\u2019avait jamais fait gr\u00e8ve avant, dans notre histoire, mais l\u00e0 on a dit stop.<\/em>&#8239;\u00bb Il avait fallu la jouer finaud. Habituellement, c\u2019est \u00e0 l\u2019employeur que revient l\u2019organisation du maintien de l\u2019outil de production. \u00ab&#8239;<em>Chez AGC, un four qui ne tourne pas, c\u2019est un four qui casse. L\u2019employeur a essay\u00e9 de saboter la production pour renvoyer la faute sur les syndicalistes.<\/em>&#8239;\u00bb Les travailleurs se sont alors r\u00e9appropri\u00e9 l\u2019outil. Grand soir \u00e9clair. Onze jours durant, les instructions de travail \u00e9man\u00e8rent des repr\u00e9sentants syndicaux. Ici aussi, l\u2019action se solda par la victoire. \u00ab&#8239;<em>La construction d\u2019un rapport de force, c\u2019est une science, explique Aurore Joly. On \u00e9tudie l\u2019opinion publique, les capacit\u00e9s d\u2019actions, l\u2019efficacit\u00e9 des modes op\u00e9ratoires en fonction des sp\u00e9cificit\u00e9s des entreprises, on pr\u00e9pare l\u2019action des semaines \u00e0 l\u2019avance. Durant la gr\u00e8ve, les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s travaillent comme des fous, ne dorment presque pas. Ce qu\u2019on voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 correspond \u00e0 peine \u00e0 10&nbsp;% de ce qu\u2019on a mis en place. On ne change pas les choses juste en faisant un barbecue.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>5. La gr\u00e8ve (III)<\/strong><\/h6>\n<p>Vous pouvez interviewer Thierry Bodson, le pr\u00e9sident de la FGTB, il est juste l\u00e0.<br \/>\n\u2014&nbsp;On avait envie de parler avec vous. On a crois\u00e9 pratiquement que des bonshommes, aujourd\u2019hui.<br \/>\n\u2014&nbsp;Allez d\u2019abord. Ceci dit, il est f\u00e9minin et f\u00e9ministe, Thierry.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9quipe du 13 heures de la RTBF a d\u00e9roul\u00e9 ses c\u00e2bles sur le parking de chez Safran Aero Boosters, un des leaders mondiaux en mati\u00e8re d\u2019\u00e9quipements pour moteurs a\u00e9ronautiques et spatiaux. Les lieux sont bond\u00e9s, les merguez \u00e9clatent sous les assauts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des braises de charbon de bois. Il faut dire que le zoning des Hauts-Sarts, \u00e0 Herstal, forme un bastion syndical autrement plus cons\u00e9quent que celui de Ciney. En mars dernier, une action surprise en front commun y avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu en protestation contre l\u2019augmentation du prix des carburants et de l\u2019\u00e9nergie. \u00ab&#8239;On s\u2019\u00e9tait fait interpeller par les travailleurs. On sentait d\u00e9j\u00e0 une grande col\u00e8re&#8239;\u00bb, explique Minervina Bayon, secr\u00e9taire r\u00e9gionale de la FGTB Li\u00e8ge-Huy-Waremme. Fille d\u2019immigr\u00e9s espagnols qui s\u2019\u00e9taient \u00e9tablis, dans les ann\u00e9es 1960, dans l\u2019abrupte rue Pierreuse \u2014&nbsp;une des plus anciennes de Li\u00e8ge \u2014, Minervina a \u00e9t\u00e9 l\u2019attach\u00e9e de presse de Marc Goblet, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le plus connu des Herviens \u00e9tait le num\u00e9ro un national du syndicat socialiste. Elle sourit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>On go\u00fbte \u00e0 la chose syndicale, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un personnage de cette trempe.<br \/>\n<\/em><em>\u2014&nbsp;Que penserait-il de l\u2019action du jour&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Que cette gr\u00e8ve est \u00e0 la hauteur de la crise sans pr\u00e9c\u00e9dent qu\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui. Je n\u2019en ai jamais de v\u00e9cu de pareille, et je suis Li\u00e9geoise. D\u2019ailleurs, toutes les actions annonc\u00e9es depuis mars 2021 ont \u00e0 chaque fois mobilis\u00e9 au-del\u00e0 de nos attentes.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Les grandes gr\u00e8ves du demi-si\u00e8cle pass\u00e9 n\u2019ont presque jamais emp\u00each\u00e9 l\u2019adoption des mesures contest\u00e9es, ni favoris\u00e9 celles qui \u00e9taient pr\u00e9conis\u00e9es\u2026<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Elles ont quand m\u00eame souvent permis des ajustements. La gr\u00e8ve fait mal au portefeuille. On ne se pla\u00eet pas \u00e0 la sortir, mais si on ne nous \u00e9coute pas, elle reste un outil assez redoutable pour susciter l\u2019attention. Elle permet de conscientiser de nombreuses personnes, de contribuer \u00e0 accro\u00eetre le rapport de force. Sur un piquet de gr\u00e8ve, les gens \u00e9changent, aiguisent leur regard sur les probl\u00e9matiques de soci\u00e9t\u00e9s, s\u2019indignent collectivement. Les syndicats sont l\u00e0 pour traduire cette indignation en revendications.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;La grande revendication, c\u2019est une r\u00e9vision en profondeur de la loi qui fixe la marge salariale, la fameuse loi de 1996, qui bloque toute augmentation significative des salaires afin de pr\u00e9server la comp\u00e9titivit\u00e9 de nos entreprises.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;La question de la loi de 1996, ce n\u2019est pas du f\u00e9tichisme syndical. Il y a quelque chose de fondamental, un choix quasi civilisationnel qui se joue. Au-del\u00e0 des bienfaits \u00e0 court terme pour les travailleurs, il s\u2019agit d\u2019accepter de remettre en cause le syst\u00e8me capitaliste, de rendre aux travail-leurs le fruit de leur travail. C\u2019est \u00e7a qui ne pla\u00eet pas \u00e0 certains, qui pr\u00e9f\u00e8rent se cacher derri\u00e8re des difficult\u00e9s sectorielles en les g\u00e9n\u00e9ralisant \u00e0 toute une soci\u00e9t\u00e9 plut\u00f4t que de l\u2019avouer.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le brouhaha ambiant s\u2019aplanit soudainement. Un groupe de gaillards en veste rouge s\u2019agglutine derri\u00e8re le pr\u00e9sident de la FGTB. Un responsable de presse court chercher une femme dans la foule, la place in extremis dans le champ de la cam\u00e9ra. Rachel Crivellaro tend son micro RTBF sous ne nez de Thierry Bodson. 3, 2, 1 \u00ab&#8239;Oui, V\u00e9ronique, je suis actuellement au zoning des Hauts-Sarts\u2026&#8239;\u00bb<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>6. Isabelle<\/strong><\/h6>\n<figure id=\"attachment_3924\" aria-describedby=\"caption-attachment-3924\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3924 size-medium\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00813-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00813-200x300.jpg 200w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00813-683x1024.jpg 683w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00813.jpg 720w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3924\" class=\"wp-caption-text\">Isabelle Hubert, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e CSC \u00e0 l\u2019ADMR de Dinant<\/figcaption><\/figure>\n<p>5&nbsp;h 30&nbsp;: le r\u00e9veil d\u2019Isabelle Hubert fait des vocalises. Flexion de jambes, douche \u00e9clair, deux mille pas dans le quartier pour prendre l\u2019air. Une demi-heure de papiers syndicaux puis sauter dans la voiture. Il n\u2019y a que deux chantiers au programme, aujourd\u2019hui, essentiellement du nettoyage. Un vieux monsieur chez qui il fait vachement froid, qui la supplie d\u2019utiliser le balai plut\u00f4t que l\u2019aspirateur pour \u00e9conomiser l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Mains engourdies sur manche en plastique. L\u2019apr\u00e8s-midi, comme chaque mois, elle a rendez-vous avec les trois autres d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es syndicales de l\u2019antenne ADMR de Dinant, la soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019aide \u00e0 domicile en milieu rural pour laquelle elle bosse. Il a fallu batailler pour obtenir ce cr\u00e9neau pendant les heures de travail, avant, elles se voyaient en soir\u00e9e. Ici, verts et rouges travaillent ensemble dans la bonne ambiance. On \u00e9tudie les conventions, toujours plus techniques, on passe voir les diff\u00e9rentes \u00e9quipes sur le terrain pour prendre la temp\u00e9rature, on r\u00e9dige un petit journal qui compile les derni\u00e8res nouveaut\u00e9s dans le secteur.<\/p>\n<p>Depuis avril 2020, comme sept mille autres travailleuses wallonnes \u2014&nbsp;95&nbsp;% des aides familiales sont des femmes \u2014, Isabelle a vu son statut passer d\u2019ouvri\u00e8re \u00e0 employ\u00e9e, le r\u00e9sultat de presque vingt ans de combat. Une reconnaissance du r\u00f4le essentiel de son travail dans l\u2019accompagnement des familles et des a\u00een\u00e9s qui permet, surtout, la revalorisation de son salaire et sa couverture sociale. De quoi adoucir un peu un quotidien peu folichon.<\/p>\n<p>De la col\u00e8re&#8239;? Pas tellement. La tendance est plut\u00f4t \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude. \u00c0 la d\u00e9faite morale. Motivation consum\u00e9e comme huile \u00e0 torche. Elle, \u00e7a va. Certaines autres moins. Il y a la perte de sens du m\u00e9tier, l\u2019impression, apr\u00e8s des mois de covid durant lequel son secteur avait \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 d\u2019essentiel, d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau tomb\u00e9 dans l\u2019oubli. Il y a les trajets en voiture imparfaitement rembours\u00e9s, le prix \u00e0 la pompe qui l\u00e8ve le majeur, les cong\u00e9s maladie qu\u2019on prend parce qu\u2019on n\u2019a plus un rond pour faire couler le sans-plomb. Il y a les missions qu\u2019on accomplissait il y a peu en quatre heures, que les b\u00e9n\u00e9ficiaires, faute de moyens, vous demandent de plier en deux. \u00ab&#8239;<em>Je suis g\u00e9n\u00e9ralement la porte que poussent les travailleuses quand elles sont au bout du rouleau. Je leur rappelle leurs droits, mais la plupart du temps, mon r\u00f4le consiste surtout \u00e0 \u00eatre une oreille attentive, \u00e0 leur apporter un peu de r\u00e9confort. C\u2019est une goutte dans l\u2019oc\u00e9an, mais qu\u2019est-ce que j\u2019aime \u00eatre cette goutte.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, Isabelle rejoint Claire De Pryck et Nadine Vansteeger, permanentes dans le non-marchand \u2014&nbsp;le secteur des aides familiales et des aides-soignantes \u2014&nbsp;dans les vastes b\u00e2timents de la CSC de Bouge, \u00e0 Namur. C\u2019est ici qu\u2019on organise les offensives. La derni\u00e8re victoire en date&nbsp;: une r\u00e9duction du temps de travail \u00e0 trente-deux heures semaines pour les aides familiales de cinquante-huit ans ou plus. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a nous a pris des mois de n\u00e9gociations techniques, de calculs, de recensement, explique Nadine. Pareil pour les frais de d\u00e9placement. Il a fallu organiser la mobilisation, obtenir des concessions des employeurs, traduire sa mise en \u0153uvre dans des textes, ce sont des chantiers gigantesques pour obtenir des droits en apparence tout simples.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En 2020, au temps fort de la crise, la Wallonie avait entendu l\u2019appel des aides-soignantes, et d\u00e9gag\u00e9 260\u00a0millions d\u2019euros de budget dont une grande partie fut utilis\u00e9e pour augmenter les salaires. Claire explique qu\u2019il a fallu, dans une p\u00e9riode de grand chambardement, se montrer bien imaginatif pour rendre visible ce combat. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est une vraie victoire syndicale, la preuve qu\u2019on sert encore \u00e0 quelque chose. Les travailleurs ne sont pas gourmands. Ils ne demandent pas la lune. Juste un minimum de reconnaissance de leur employeur et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Quelle est l\u2019ampleur de leur col\u00e8re&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Grande, mais elle reste contenue. Ce que j\u2019observe, c\u2019est que les plus d\u00e9termin\u00e9s, ceux qui veulent faire la gr\u00e8ve au finish, qui sont pr\u00eats \u00e0 tout perdre, ce sont plut\u00f4t des hommes. Chez les femmes, il y a une notion de r\u00e9serve. Une attitude moins belliqueuse. Et pourtant elles en essuient des attaques. Quand on d\u00e9cide de raboter les cr\u00e9dits-temps, c\u2019est elles qu\u2019on affecte le plus.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Nadine sourit&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Ma conviction, c\u2019est que le salut viendra des femmes. Un jour, elles auront fini de baisser la t\u00eate. Ce n\u2019est pas possible de se faire \u00e9craser perp\u00e9tuellement comme \u00e7a. \u00c7a finira par cesser. Et l\u00e0, tout changera.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>7. Alain<\/strong><\/h6>\n<figure id=\"attachment_3923\" aria-describedby=\"caption-attachment-3923\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3923 size-medium\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00728-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00728-200x300.jpg 200w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00728-683x1024.jpg 683w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/dsc00728.jpg 720w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3923\" class=\"wp-caption-text\">Alain Genet, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 FGTB \u00e0 la beurrerie Corman, \u00e0 Limbourg.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le percolateur crache vigoureusement sa dose de caf\u00e9ine matinale. Au-dessus des armoires en acier \u00e0 portes coulissantes, trente kilos de capacit\u00e9 de charge par \u00e9tag\u00e8re, une banderole de manifestation rouge aux allures de paquet de Marlboro. \u00ab&#8239;<em>Le capitalisme nuit gravement \u00e0 la sant\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nDepuis Eupen, la Vesdre coule selon un axe assez direct en direction du sud-ouest. C\u2019est au m\u00e9andre de B\u00e9t\u00e2ne, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres du lac de la Gileppe, que le cours se cabre et remonte brusquement vers le nord. Dans ce virage sec, d\u00e9pos\u00e9s sur les berges, les b\u00e2timents de la beurrerie Corman font de la r\u00e9sistance. Alain Genet, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 permanent FGTB, avale sa premi\u00e8re jatte du jour. Ici, on transforme 10&nbsp;% du lait belge en Saint-Moret ou en Caprice des Dieux. En juillet 2021, au moment du d\u00e9luge, arrach\u00e9es par les flots, des centaines de bobines de la c\u00e2blerie d\u2019Eupen, cinq cents kilos pi\u00e8ce, avaient violemment pilonn\u00e9 les b\u00e2timents de l\u2019entreprise. L\u2019eau \u00e9tait mont\u00e9e \u00e0 plus de trois m\u00e8tres. L\u2019un des deux sites de production avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement disloqu\u00e9. \u00ab&#8239;Il y en a eu pour cent millions d\u2019euros de d\u00e9g\u00e2ts. Pendant un an, les travailleurs \u00e9taient au ch\u00f4mage technique. Mais l\u2019employeur a pay\u00e9 la diff\u00e9rence pour compl\u00e9ter l\u2019indemnit\u00e9. C\u2019est la d\u00e9monstration, contraire-ment \u00e0 ce que dit la FEB, que certaines entre-prises ont encore beaucoup d\u2019argent&#8239;\u00bb, explique le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9, trente-huit ans de bo\u00eete.<\/p>\n<p>Alain a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re \u00e0 quatorze ans en tant que ma\u00e7on. Il est arriv\u00e9 chez Corman comme ouvrier de production dix ans plus tard et n\u2019est plus jamais parti. L\u2019entreprise emploie 487 travailleurs. 98&nbsp;% sont syndiqu\u00e9s. Tous chez les rouges. Les conditions de travail sont bonnes, les relations avec le patron excellentes. \u00ab&#8239;<em>La direction a compris que le fait syndical est un droit l\u00e9gitime. Qu\u2019on n\u2019est pas des excit\u00e9s qui mettent l\u2019usine \u00e0 l\u2019arr\u00eat gratuitement quand on a des revendications. Elle sait qu\u2019elle fait beaucoup d\u2019argent gr\u00e2ce aux bras des travailleurs.<\/em>&#8239;\u00bb Alain est en rote. Contre l\u2019\u00c9tat, bien s\u00fbr, qui laisse tant de travailleurs sombrer dans la mis\u00e8re sociale, ces politicards \u00e0 la solde du grand patronat qui d\u00e9fendent une loi de 1996 compl\u00e8tement aberrante, qui emp\u00eachent des entreprises comme la sienne, prosp\u00e8res, de n\u00e9gocier avec les partenaires sociaux des augmentations de salaire, les oblige \u00e0 trouver des astuces interlopes pour y parvenir. \u00ab&#8239;<em>On n\u2019a jamais respect\u00e9 la loi de 1996. Plein d\u2019autres entreprises o\u00f9 le rapport de force est \u00e9quilibr\u00e9 non plus. On nous oblige \u00e0 \u00e9voluer dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9. On signe des conventions avec l\u2019employeur qu\u2019on ne peut pas faire enregistrer. \u00c7a se joue \u00e0 la confiance.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Alain est surtout en col\u00e8re contre sa propre maison. Contre les trois syndicats, \u00e0 vrai dire. \u00ab&#8239;<em>Ils ne font plus de syndicalisme, ils font de la politique. Ils s\u2019alignent sur les positions des partis et passent totalement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des revendications de la base.<\/em>&#8239;\u00bb Sa grande d\u00e9sillusion remonte \u00e0 la manifestation nationale en front commun de septembre 2011, 75 000 personnes dans les rues pour protester contre la politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 envisag\u00e9e par le gouvernement Di Rupo. Ce jour-l\u00e0, \u00e0 ses yeux, une occasion d\u2019inverser le cours des choses a \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9e. \u00ab<em> On \u00e9tait contents de notre manifestation, on est rentr\u00e9s chez nous et la structure syndicale f\u00e9d\u00e9rale a frein\u00e9 des quatre fers pour qu\u2019on arr\u00eate l\u2019action. Alors qu\u2019on aurait d\u00fb continuer, mettre le pays \u00e0 l\u2019arr\u00eat. En lieu et place, on a accept\u00e9 le syst\u00e8me actuel&nbsp;: ne plus pouvoir n\u00e9gocier en fonction des r\u00e9alit\u00e9s de chaque secteur ou entreprise.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Alain est inscrit dans plusieurs structures de la FGTB. Chaque semaine, il croise des piles de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s, des brouettes d\u2019affili\u00e9s. La col\u00e8re est partout. Il l\u2019assure&nbsp;: le manque de combativit\u00e9 des syndicats emp\u00eache de la canaliser. Son organisation a loup\u00e9 des coches, \u00e0 commencer par le mouvement des gilets jaunes qu\u2019elle n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019approprier. Alors, beaucoup de personnes se radicalisent. \u00ab&#8239;<em>Quand j\u2019entends les discours autour de moi, dans le monde social, dans celui du travail, je b\u00e9nis le ciel qu\u2019il n\u2019y ait pas de politicien charismatique d\u2019extr\u00eame droite en Wallonie. T\u00f4t ou tard, ces gens s\u2019organiseront en dehors des syndicats.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>8. La grande bascule<\/strong><\/h6>\n<p>Le d\u00e9luge qui fit d\u00e9border la Vesdre et ravagea sa vall\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2021, \u00e9tait \u00e0 ce point exceptionnel que le cabinet d\u2019experts charg\u00e9 d\u2019\u00e9valuer la gestion publique des intemp\u00e9ries jugea sa p\u00e9riode de retour \u00e0 plus de mille ans. L\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, la plan\u00e8te \u00e9tait secou\u00e9e par une pand\u00e9mie sans pr\u00e9c\u00e9dent, probablement \u00e0 cause d\u2019une zoonose li\u00e9e \u00e0 l\u2019artificialisation des espaces sauvages. L\u2019ann\u00e9e suivante, la Russie entamait son \u00ab&#8239;op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale&#8239;\u00bb en Ukraine et les sp\u00e9culateurs faisaient artificiellement exploser les prix de l\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>On est bien plac\u00e9s, \u00e0 Verviers, pour mesure l\u2019impact de ces \u00e9v\u00e8nements. Peut-\u00eatre que \u00e7a nous rend plus sensibles qu\u2019ailleurs<\/em>&#8239;\u00bb, avance Daniel Richard, secr\u00e9taire r\u00e9gional de la FGTB Verviers depuis 2008. Quand on le rencontre, ce d\u00e9but janvier, le m\u00e9gawatt-heure de gaz sur les march\u00e9s de gros est descendu \u00e0 72\u00a0euros, son niveau le plus bas depuis le d\u00e9but de la guerre en Ukraine. Les salaires d\u2019un million de Belges viennent d\u2019\u00eatre index\u00e9s de quelque 11&nbsp;%. La manifestation en front commun organis\u00e9e deux semaines plus t\u00f4t fut une r\u00e9ussite relative, 20\u00a0000 manifestants, bien en dessous des mobilisations syndicales habituelles. \u00ab&#8239;<em>On aurait pu craindre que \u00e7a explose socialement, mais l\u2019\u00e9ch\u00e9ance est report\u00e9e. La classe moyenne, car c\u2019est elle qui fait la d\u00e9cision politique, n\u2019est pas encore en grande col\u00e8re. C\u2019est de l\u00e0 que \u00e7a viendra, \u00e0 mon sens.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Daniel est frustr\u00e9. Les syndicats sont accul\u00e9s. Attaqu\u00e9es de toutes parts. La revanche du n\u00e9olib\u00e9ralisme, courant ultraminoritaire battu au lendemain de Seconde Guerre mondiale par les tenants de l\u2019\u00c9tat social, atteint son paroxysme. La femme de Daniel fait partie des dix-sept militants du blocage du viaduc de Cheratte condamn\u00e9s par la cour d\u2019appel de Li\u00e8ge. Une d\u00e9cision v\u00e9cue comme une atteinte ultime au droit de manifester. \u00ab&#8239;<em>Le jour du jugement, on aurait d\u00fb tous d\u00e9brayer. Le pays aurait d\u00fb \u00eatre \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Au lieu de \u00e7a, on a fait le gros dos. Ce n\u2019\u00e9tait pas encore la goutte de trop<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nAffaiblis, les syndicats passent surtout, pense-t-il, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 chaque jour un peu plus pressante&nbsp;: le monde court au-devant d\u2019une bascule de grande ampleur. Les effondrements en cours lui paraissent in\u00e9luctables. Les derni\u00e8res crises qui ont secou\u00e9 Verviers et le monde sont les sympt\u00f4mes d\u2019un capitalisme d\u00e9brid\u00e9 qui d\u00e9truit tout sur son passage. \u00ab&#8239;<em>L\u2019organisation syndicale est englu\u00e9e dans une culture de la croissance. La d\u00e9croissance, c\u2019est un tabou absolu. Plus il y a de richesses, plus facilement on r\u00e9colte les miettes. Essayez d\u2019aller parler de sobri\u00e9t\u00e9 \u00e0 un syndicaliste. C\u2019est inaudible, car dans une soci\u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment in\u00e9galitaire, ceux qui en sont le plus responsables, ce sont les riches. Pourquoi demanderait-on \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas beaucoup, et aspirent \u00e0 avoir plus, de renoncer \u00e0 cette aspiration&#8239;? Alors, on continue de vivre dans la culture d\u2019avant la bascule. On est le nez dans le guidon \u00e0 essayer de g\u00e9rer les int\u00e9r\u00eats des travailleurs dans un syst\u00e8me qui change. On ne pr\u00e9pare pas la suite.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Quand la goute de trop tombera, que la peur se fera grande col\u00e8re, qu\u2019il faudra bricoler un monde r\u00e9silient face \u00e0 ses tourments, \u00e9mancip\u00e9 des logiques marchandes, les syndicats resteront, malgr\u00e9 tout, les mieux plac\u00e9s pour f\u00e9d\u00e9rer les forces. \u00ab&#8239;<em>S\u2019il doit y avoir une grande bascule, et je pense qu\u2019elle viendra des besoins de base, c\u2019est l\u2019organisation syndicale, contre-pouvoir par excellence, qui est historiquement la mieux plac\u00e9e pour rendre cette col\u00e8re f\u00e9conde. La transformer en progr\u00e8s.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h6><strong>\u00c9pilogue<\/strong><\/h6>\n<p>Jean de Halloy, bailli du Condroz, avait fait pendre le voleur de la vache \u00e0 un arbre. Le seigneur Jean de Goesnes, qui estimait avoir autorit\u00e9 sur les manants, sacr\u00e9ment piqu\u00e9 au vif, avait envoy\u00e9 ses neveux cramer la forteresse du bailli. Le bailli avait band\u00e9 les muscles et mis en flamme les terres de Goesnes. Des relations familiales avaient impliqu\u00e9 le marquis de Namur et le comte du Luxembourg, qui s\u2019\u00e9taient empress\u00e9s d\u2019assi\u00e9ger Ciney. Fid\u00e8le au mode op\u00e9ratoire de vigueur, on avait br\u00fbl\u00e9 vifs les d\u00e9fenseurs de la ville dans l\u2019\u00e9glise. Les vassaux du prince-\u00e9v\u00eaque de Li\u00e8ge avaient pr\u00eat\u00e9 main-forte \u00e0 Jean de Halloy pour infliger \u00e0 ses ennemis la contre-branl\u00e9e m\u00e9rit\u00e9e.<\/p>\n<p>En 1280, frapp\u00e9s par la fringale, les bellig\u00e9rants avaient sollicit\u00e9 l\u2019arbitrage du roi de France. Face \u00e0 l\u2019immense bordel occasionn\u00e9, le monarque d\u00e9cida que chacun regagne ses p\u00e9nates d\u2019avant-guerre et on en resta l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Col\u00e8re. Partout. Dans tous les secteurs professionnels. On peut travailler et \u00eatre pauvre, dans la Belgique des ann\u00e9es 2020. On peut travailler et frissonner \u00e0 la caisse du supermarch\u00e9, au bureau, \u00e0 la pompe, dans son salon. 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