{"id":1568,"date":"2023-04-21T15:44:01","date_gmt":"2023-04-21T13:44:01","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1568"},"modified":"2023-12-04T11:25:46","modified_gmt":"2023-12-04T10:25:46","slug":"le-roman-noir-du-parlement-europeen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/le-roman-noir-du-parlement-europeen\/","title":{"rendered":"Le roman noir du Parlement europ\u00e9en"},"content":{"rendered":"<p><strong>C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une assembl\u00e9e que l\u2019on croyait snob\u00e9e par les puissances \u00e9trang\u00e8res. L\u2019histoire d\u2019un parlement en apparence exemplaire, bard\u00e9 de pares-feux. Dont les citoyens europ\u00e9ens connaissaient \u00e0 peine l\u2019existence, et qu\u2019ils d\u00e9couvriront avec une fascination d\u00e9rang\u00e9e, dans le clair-obscur de leurs passions, car les lecteurs pr\u00e9f\u00e8rent toujours les histoires de bandits aux \u00e9pop\u00e9es vertueuses. Un matin la police belge r\u00e9alise une descente, trouve beaucoup d\u2019argent, jette en taule des personnalit\u00e9s de l\u2019h\u00e9micycle, et c\u2019est la stup\u00e9faction. Bruxelles r\u00e9v\u00e8le son d\u00e9cor de vieil Hollywood, avec des espions et des agents de liaison, des perquisitions fant\u00f4mes, des liasses dans des sacs en plastique, des amiti\u00e9s trahies, des histoires d\u2019amour saccag\u00e9es, des avocats v\u00e9n\u00e8res, un juge contest\u00e9, sept cents d\u00e9put\u00e9s \u00e9c\u0153ur\u00e9s, une d\u00e9mocratie bless\u00e9e dans sa chair. Voici le roman noir du parlement europ\u00e9en, un r\u00e9cit choral \u00e0 dix voix o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est jamais qu\u2019une affaire de point de vue. La saga d\u2019un scandale de corruption dont les \u00e9nigmes irr\u00e9solues continuent de hanter les lieux, ses passerelles et ses ascenseurs translucides, ses \u00e9tages ouverts sur des patios et ses \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9 qui retransmettent en continu la tribune de l\u2019h\u00e9micycle, dans un jeu de reflets \u00e0 rendre fou.<\/strong><\/p>\n<p>Rappel des faits&nbsp;: Le 9 d\u00e9cembre 2022, six personnalit\u00e9s li\u00e9es au parlement europ\u00e9en sont interpell\u00e9es \u00e0 Bruxelles dans le cadre d\u2019une vaste enqu\u00eate pour faits pr\u00e9sum\u00e9s de corruption et de blanchiment d\u2019argent en bande organis\u00e9e, au profit d\u2019un ou plusieurs \u00c9tats-tiers. Il s\u2019agit d\u2019Eva Ka\u00efl\u00ed, vice-pr\u00e9sidente du parlement&#8239;; Antonio Panzeri, ancien eurod\u00e9put\u00e9&#8239;; et Francesco Giorgi, compagnon de Ka\u00efl\u00ed et ancien collaborateur de Panzeri. Les trois autres protagonistes ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s sous condition. Un mois plus tard, les eurod\u00e9put\u00e9s Marc Tarabella et Andrea Cozzolino sont \u00e9galement arr\u00eat\u00e9s et plac\u00e9s en d\u00e9tention provisoire, l\u2019un \u00e0 la prison de Saint-Gilles, l\u2019autre assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence \u00e0 Naples. D\u2019autres noms sont r\u00e9guli\u00e8rement cit\u00e9s dans l\u2019affaire, mais ils n\u2019ont fait, \u00e0 l\u2019heure de boucler cette \u00e9dition, l\u2019objet d\u2019aucune arrestation. Seuls Giorgi et Panzeri ont \u00e0 ce jour reconnu leur culpabilit\u00e9.<\/p>\n<h3>Manon Aubry<\/h3>\n<p>Vous faites parfois des choses dans un anonymat presque complet, et puis soudain, parce que le cours de l\u2019histoire vous a donn\u00e9 raison, des dizaines de journalistes vous sautent dessus et vont jusqu\u2019\u00e0 vous pr\u00eater un sixi\u00e8me sens. Le 23 novembre 2022, Manon Aubry place son t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 l\u2019horizontale sur son bureau de Strasbourg, positionne bien en vue une tasse \u00ab&#8239;One Love&#8239;\u00bb \u00e0 droite de l\u2019image, se dresse sur sa chaise, la blouse ouverte, les coudes sur la table, et se lance dans une diatribe de plus de six minutes contre les pourris du syst\u00e8me, tous ces eurod\u00e9put\u00e9s qui ne voulaient pas d\u2019une r\u00e9solution visant \u00e0 d\u00e9noncer, en marge de la Coupe du monde, la violation des droits de l\u2019homme au Qatar. Une phrase est rest\u00e9e&nbsp;: \u00ab&#8239;Je me demande si, autour de la table, on avait des repr\u00e9sentants des groupes politiques, ou est-ce qu\u2019on n\u2019avait pas tout simplement l\u2019ambassade du Qatar&#8239;?&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019adresse vid\u00e9o fait peu de bruit. Encore le d\u00e9lire d\u2019une agit\u00e9e de La France insoumise, pensent certains. Seuls la visionnent et la relaient les followers de la jeune d\u00e9put\u00e9e, copr\u00e9sidente du groupe de la gauche radicale The Left, le plus petit de l\u2019assembl\u00e9e. Aubry passe \u00e0 Strasbourg une semaine de tous les diables. \u00c7a fait un an qu\u2019elle r\u00e9clame cette r\u00e9solution, certes non contraignante \u2014&nbsp;c\u2019est l\u2019essence d\u2019une r\u00e9solution, texte qui r\u00e9sume la position du parlement sur un sujet donn\u00e9 \u2014&nbsp;mais charg\u00e9e d\u2019une forte symbolique. L\u2019Europe, avec ce qui lui reste de libre expression politique et de dignit\u00e9, montrerait de la sorte au monde entier sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fier les lois du foot-business en condamnant un \u00c9tat tiers, responsable \u2014&nbsp;comme l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une enqu\u00eate du Guardian \u2014&nbsp;de la mort de milliers d\u2019ouvriers qui ont b\u00e2ti dans des conditions insoutenables des stades g\u00e9ants au milieu du d\u00e9sert, th\u00e9\u00e2tres \u00e9ph\u00e9m\u00e8res du plus lucratif des divertissements.<br \/>\nEt voici qu\u2019enfin, le lundi, au lendemain de l\u2019ouverture du Mondial, elle obtient \u00e0 seize voix pr\u00e8s, sur 705 d\u00e9put\u00e9s, un vote favorable au principe d\u2019une r\u00e9solution. Ce qui ouvre des n\u00e9gociations \u00e0 huis clos sur le contenu de cette r\u00e9solution, qui devra ensuite \u00eatre approuv\u00e9e dans l\u2019h\u00e9micycle le jeudi m\u00eame. Le combat n\u2019est pas encore gagn\u00e9.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019Aubry, qui croyait avoir tout vu, \u00e9carquille les yeux. L\u2019immoralit\u00e9 en open bar. \u00c0 l\u2019abri des journalistes et des cam\u00e9ras, elle entend des propos impensables, si impensables qu\u2019elle se met \u00e0 prendre des notes au vol \u2014&nbsp;ce qu\u2019elle ne fait jamais lorsqu\u2019elle n\u00e9gocie.<br \/>\nUn d\u00e9put\u00e9 socialiste lui dit&nbsp;: \u00ab&#8239;Rien ne certifie qu\u2019il y a eu des milliers de morts sur les chantiers, c\u2019est le Guardian qui l\u2019affirme, mais l\u2019enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e.&#8239;\u00bb Un autre&nbsp;: \u00ab&#8239;Si on tape sur le Qatar, ils vont nous priver de leur gaz.&#8239;\u00bb Elle n\u2019en revient pas. On lui fait du chantage, vies humaines contre contrats \u00e9nerg\u00e9tiques. Elle sort de la salle des n\u00e9gociations avec l\u2019intime conviction que certains parlementaires sont seulement l\u00e0 pour d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats de Doha. Et c\u2019est \u00e0 chaud qu\u2019elle enregistre sa vid\u00e9o, qui lui vaudra le mois suivant les louanges de l\u2019opinion publique.<\/p>\n<p>Ce qui lui a mis la puce \u00e0 l\u2019oreille, c\u2019est la posture des socialistes, qui composent la deuxi\u00e8me force politique du parlement. D\u2019habitude, sur la question des droits de l\u2019homme, ils sont plut\u00f4t align\u00e9s avec les vues du groupe d\u2019Aubry, mais d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit du Qatar elle a la sensation qu\u2019ils perdent les p\u00e9dales. Durant cette folle semaine de novembre, ils s\u2019arrangent d\u2019abord pour l\u2019\u00e9jecter de la coordination des n\u00e9gociations, ils en prennent ensuite le contr\u00f4le, enfin ils formulent une proposition de r\u00e9solution qui, \u00e0 ses yeux, ressemble mot pour mot au plaidoyer \u00e9mirati. Plusieurs d\u00e9put\u00e9s de gauche vont m\u00eame confier \u00e0 Aubry qu\u2019ils ne pigent pas pourquoi certains de leurs coll\u00e8gues se montrent si cl\u00e9ments avec le micro-\u00c9tat gazier. Alors bon, difficile de croire qu\u2019ils ne sont que trois ou quatre \u00e0 avoir tremp\u00e9 dans l\u2019affaire\u2026<\/p>\n<p>Mais les pommes pourries ne tra\u00eenent pas que dans le panier socialiste. Qui peut sinc\u00e8rement penser que le Qatar ne s\u2019est pas int\u00e9ress\u00e9 aux autres, \u00e0 commencer par les conservateurs, le groupe le plus puissant du parlement&#8239;? N\u2019importe quel apprenti lobbyiste sait que, pour esp\u00e9rer atteindre sa cible, il faut viser au moins trois groupes politiques, si possible les plus gros. Et puis le diable s\u2019immisce un peu partout, dans les moindres faiblesses de l\u2019\u00eatre humain, les valises pleines de liasses bien s\u00fbr, mais aussi les cadeaux, les escapades \u00e0 l\u2019autre bout du monde \u2014&nbsp;tenez, prenez par exemple ce d\u00e9put\u00e9 espagnol, Jos\u00e9 Ram\u00f3n Bauz\u00e1, ancien pr\u00e9sident du groupe d\u2019amiti\u00e9 informel Qatar-Union europ\u00e9enne (encore un obscur c\u00e9nacle o\u00f9 toutes les collusions sont permises&#8239;!), qui a plusieurs fois voyag\u00e9 gratuitement sur Qatar Airways.<br \/>\nAubry a men\u00e9 sa petite enqu\u00eate&nbsp;: Bauz\u00e1 votait souvent en faveur de Doha, \u00e0 rebours des consignes de son propre groupe, Renew Europe\u2026 Les outils d\u2019influence pour mettre le Vieux Continent sous ing\u00e9rence se comptent par dizaines, et les \u00e2mes v\u00e9nales se tapissent partout dans l\u2019h\u00e9micycle.<\/p>\n<p>Le temps a pass\u00e9, rien n\u2019a chang\u00e9. Quelques jours apr\u00e8s l\u2019\u00e9clatement du scandale, le parlement a vot\u00e9 une r\u00e9solution ambitieuse \u00e0 541 voix favorables sur 546 voix exprim\u00e9es. Les d\u00e9put\u00e9s ont tous jur\u00e9 la main sur le c\u0153ur que notre d\u00e9mocratie n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 vendre. Mais d\u00e8s le retour des n\u00e9gociations \u00e0 huis clos, c\u2019est l\u2019enterrement de premi\u00e8re classe.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re les murs opaques de la conf\u00e9rence des pr\u00e9sidents de groupe, Aubry constate que personne ne cherche \u00e0 profiter du tremblement de terre pour cimenter les r\u00e8gles en mati\u00e8re d\u2019\u00e9thique et de transparence. Et alors, quand elle demande, en ouverture de la session pl\u00e9ni\u00e8re, au vu et au su de tous, un vote public sur le sujet, elle l\u2019obtient. Ah, les l\u00e2ches&#8239;! Il faut donc des cam\u00e9ras pour qu\u2019ils se souviennent de leur mission, servir les int\u00e9r\u00eats du citoyen europ\u00e9en&#8239;! Dans les couloirs, on lui dit des trucs lunaires, ses bras lui en tombent. \u00ab&#8239;Manon, tu as raison sur le fond, mais tu sais, on a toujours fait comme \u00e7a.&#8239;\u00bb Ou encore&nbsp;: \u00ab&#8239;C\u2019est ton premier mandat, reste tranquille.&#8239;\u00bb Ou encore&nbsp;: \u00ab&#8239;Et quoi, je vais devoir publier l\u2019heure \u00e0 laquelle je vais pisser, maintenant&#8239;?&#8239;\u00bb Et vous allez assumer, vous, lors des \u00e9lections de 2024, quand les gens nous diront qu\u2019on est juste une grosse bande de corrompus, incapables de la moindre r\u00e9forme&#8239;? Aubry ne peut rester passive, mais dans sa croisade elle se sent bien seule. Elle remarque que les socialistes se satisfont du surplace. Que les \u00e9cologistes manquent d\u2019entrain. Que les conservateurs fourrent partout des amendements pour jeter l\u2019opprobre sur l\u2019ensemble des ONG, au motif que l\u2019une d\u2019entre elles, d\u2019apr\u00e8s l\u2019enqu\u00eate de la police belge, constituait le noyau du r\u00e9seau criminel. Et les \u00e9lus d\u2019extr\u00eame droite, l\u2019\u00e9thique, ils en font du papier \u00e0 m\u00e2cher&#8239;!<br \/>\nVoil\u00e0 comment la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne est sabot\u00e9e, \u00e0 cause de tous ces d\u00e9put\u00e9s qui rendent des comptes aux lobbys industriels et aux monarchies pleines de pognon, non \u00e0 leurs \u00e9lecteurs&#8239;!<\/p>\n<p>Sur elle, Aubry a appris une chose dans ce scandale&nbsp;: elle avait commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019accoutumer, et peu \u00e0 peu se conformer, au fonctionnement du parlement. Ses privil\u00e8ges, ses vieilles m\u00e9thodes de n\u00e9gociation, son entre-soi narcissique, cette fa\u00e7on d\u00e9complex\u00e9e de d\u00e9cider du sort de dizaines de millions de citoyens dans la plus grande opacit\u00e9\u2026 Si m\u00eame elle, chantre de la transparence, \u00e9tait en train de s\u2019assoupir, alors comment voulez-vous&#8239;?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Marie Arena<\/h3>\n<p>Antonio Panzeri, c\u2019est un ours. Vous le mettez quelque part dans le coin d\u2019une pi\u00e8ce et vous observez un homme fagot\u00e9 comme un fonctionnaire syndical, un gros type farouche \u00e0 qui vous n\u2019avez pas envie d\u2019adresser la parole. Tous ceux, au parlement europ\u00e9en, qui ne pratiquent pas l\u2019italien, ne lui auront d\u2019ailleurs jamais parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 son arrestation, ou alors pour lui dire bonjour, car Panzeri ne s\u2019exprime qu\u2019en italien. Il s\u2019est hiss\u00e9 jusqu\u2019au quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me rang dans la hi\u00e9rarchie d\u2019une institution internationale qui compte sept mille employ\u00e9s, il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sident de la sous-commission des droits de l\u2019homme (Droi), il a parlement\u00e9 avec des hauts dignitaires mauritaniens, qataris, az\u00e9ris, am\u00e9ricains, marocains, mais il n\u2019a jamais touch\u00e9 un tra\u00eetre mot de fran\u00e7ais ou d\u2019anglais. Marie Arena n\u2019aurait pas nou\u00e9 cette relation maudite qui lui vaut \u00e0 pr\u00e9sent les feux des enqu\u00eateurs et de la presse, si elle n\u2019\u00e9tait n\u00e9e de parents siciliens. Son p\u00e8re pourtant \u00e0 la maison avait interdit \u00e0 ses trois enfants l\u2019usage de l\u2019italien, mais la m\u00e8re ne parlait pas fran\u00e7ais, alors les mots qui roulent et qui vibrent et qui composent un chant chaud et rocailleux se sont m\u00eal\u00e9s \u00e0 la langue de l\u2019exil, un peu clandestins.<\/p>\n<p>Enfant, avec sa famille, elle passait ses vacances en Italie, et chaque fois le joyeux convoi sur la route du <em>paese<\/em> faisait halte \u00e0 Livourne, l\u2019un des bastions les plus rouges de la p\u00e9ninsule. On venait \u00e9couter dans une ambiance de f\u00eate le tribun Sergio Cofferati, illustre leader syndical. Marie \u00e9tait subjugu\u00e9e par cet homme plein de bagout qui d\u00e9fendait avec rage les droits des travailleurs, dont son oncle, employ\u00e9 chez Fiat.<\/p>\n<p>Quand elle approche pour la premi\u00e8re fois l\u2019ours Panzeri, vers 2014, elle le consid\u00e8re avec la m\u00eame estime, sinon la m\u00eame d\u00e9f\u00e9rence, que Cofferati. Il n\u2019a pas le charisme du grand orateur qui a marqu\u00e9 son enfance, mais une r\u00e9putation similaire le pr\u00e9c\u00e8de, celle d\u2019un ancien repr\u00e9sentant syndical de premier plan en Lombardie, porte-parole des opprim\u00e9s et des petites fortunes. Elle voit en lui la force ouvri\u00e8re infiltr\u00e9e au parlement europ\u00e9en, un haut-grad\u00e9 qui parle tout bas, avec une froideur milanaise et un accent raffin\u00e9. Et elle, peu \u00e0 peu, en d\u00e9liant son italien si longtemps musel\u00e9 et gorg\u00e9 d\u2019idiomes siciliens, son italien que Panzeri moque tendrement en traitant Arena de terrona, de \u00ab&#8239;paysanne du sud&#8239;\u00bb, peu \u00e0 peu r\u00e9ussit \u00e0 apprivoiser cet ours qui transporte ses dossiers dans un sac en plastique.<\/p>\n<p>Arena et Panzeri font partie du groupe des socialistes, mais cette familiarit\u00e9 id\u00e9ologique n\u2019emp\u00eache pas les d\u00e9saccords, parfois irr\u00e9solus. Sur le Vietnam par exemple, r\u00e9gime r\u00e9pressif avec lequel l\u2019Europe cherche \u00e0 raffermir ses \u00e9changes commerciaux. Ou sur le Maroc, qui tente de faire passer des accords sur la p\u00eache et l\u2019agriculture incluant l\u2019immense territoire du Sahara occidental, r\u00e9gion souveraine que le royaume ch\u00e9rifien cherche \u00e0 administrer. Des centaines de millions d\u2019euros \u00e0 l\u2019exportation sont en jeu, ainsi que la reconnaissance implicite, par l\u2019Europe, du contr\u00f4le marocain sur les terres sahraouies. Panzeri demeure fid\u00e8le \u00e0 sa posture de r\u00e9formiste \u00e0 l\u2019italienne&nbsp;: rien ne sert d\u2019\u00eatre radical, soulignons plut\u00f4t les am\u00e9liorations. Voyons le film plut\u00f4t que la photographie. Arena veut bien le voir, le film, mais si la pellicule repart en arri\u00e8re une fois les accords sign\u00e9s&#8239;? Elle votre contre, \u00e0 la diff\u00e9rence de la grande majorit\u00e9 des socialistes. L\u2019ambassadeur du Maroc l\u2019appelle pour prof\u00e9rer quelque menace, comme quoi la communaut\u00e9 marocaine de Belgique ne votera plus pour elle, nanan\u00e8re. Conclus en 2019, les accords seront aussit\u00f4t d\u00e9clar\u00e9s ill\u00e9gaux par la Cour de justice europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Entre Arena et Panzeri le royaume ch\u00e9rifien est \u00e0 la fois sujet de discorde et source de volupt\u00e9. En 2015, ils s\u00e9journent ensemble \u00e0 la Mamounia, l\u2019un des h\u00f4tels les plus luxueux d\u2019Afrique du Nord. Un voyage informel, jamais d\u00e9clar\u00e9, aux frais du Maroc, avion, suite et couvert, une note \u00e0 trente ou soixante mille dirhams pay\u00e9e par l\u2019\u00e9nigmatique Abderrahim Atmoun, suspect\u00e9 d\u2019avoir agi sur les ordres de la DGED, le service de renseignement ext\u00e9rieur du Maroc. De quoi parlent-ils, les deux eurod\u00e9put\u00e9s socialistes, entre les all\u00e9es de bougainvilliers et de citronniers du jardin de l\u2019h\u00f4tel, au bar de l\u2019\u0153noth\u00e8que ou dans les vapeurs th\u00e9rapeutiques des hammams, en quoi repr\u00e9sentent-ils encore les int\u00e9r\u00eats des \u00e9lecteurs de gauche qui leur ont confi\u00e9 leur voix&#8239;? \u00c0 quel mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 aspirent-ils au balcon des vastes chambres qui dominent les toits des quartiers pauvres et le minaret de la Koutoubia, et d\u2019o\u00f9 le regard porte jusqu\u2019aux premi\u00e8res plissures de l\u2019Atlas&#8239;?<\/p>\n<p>Selon Arena, Panzeri, alors pr\u00e9sident de la d\u00e9l\u00e9gation Maghreb-Union europ\u00e9enne, avait organis\u00e9 une r\u00e9union avec des repr\u00e9sentants marocains du Sahara occidental, et il cherchait par cette occasion \u00e0 la convaincre de voter en faveur des accords commerciaux avec le Maroc. Elle pensait que c\u2019\u00e9tait son nouvel ami qui l\u2019invitait \u2014&nbsp;elle pensait donc que Panzeri, dans le seul espoir de gagner une voix sur plus de sept cents d\u00e9put\u00e9s, lui offrait un s\u00e9jour \u00e0 trois ou six mille euros. L\u2019escapade \u00e0 Marrakech ne manquera pas d\u2019alimenter les rumeurs insistantes qui d\u00e9signent Arena comme la ma\u00eetresse de Panzeri.<\/p>\n<p>Amour ou amiti\u00e9, leur complicit\u00e9 est fulgurante, ce sentiment de s\u2019\u00eatre trouv\u00e9, le genre de connexion qui survient peu au cours d\u2019une existence. Et plus ils sont complices, plus le pi\u00e8ge se referme sur elle. Que le Lombard quitte le parle-ment en 2019 ne ralentit pas la cadence de leurs \u00e9changes, d\u2019autant qu\u2019Arena lui succ\u00e8de \u00e0 la t\u00eate de la sous-commission des droits de l\u2019homme et qu\u2019il veillera sur elle comme sur une s\u0153ur spirituelle. \u00c0 52 ans, elle d\u00e9croche, au d\u00e9triment de l\u2019eurod\u00e9put\u00e9 star Rapha\u00ebl Glucksmann, la direction d\u2019une sous-commission convoit\u00e9e et m\u00e9diatique, qui entrave les accords de libre-\u00e9change, g\u00eane les mouvements des lobbys industriels, d\u00e9range les \u00c9tats autoritaires, exasp\u00e8re Viktor Orb\u00e1n, bref tente de placer l\u2019humain avant l\u2019argent. C\u2019est pour elle un accomplissement, peut-\u00eatre le firmament de sa carri\u00e8re internationale. Au Caprice des Dieux, le surnom donn\u00e9 \u00e0 l\u2019implantation bruxelloise du parlement europ\u00e9en, on l\u2019installe dans l\u2019aile des Italiens car il restait l\u00e0 un grand bureau vacant. Elle ferraille contre l\u2019Arabie saoudite, l\u2019Ouganda, la Chine, et sur invitation d\u2019une jeune et petite ONG cr\u00e9\u00e9e par Panzeri en 2019, Fight Impunity, elle se rend au Qatar, en Mauritanie\u2026 On y parle de droits de l\u2019homme bien s\u00fbr, de libert\u00e9 de la presse, de r\u00e9seaux sociaux. Pourquoi se m\u00e9fierait-elle de cette ONG dont le but est de \u00ab&#8239;combattre l\u2019impunit\u00e9&#8239;\u00bb, et dont le conseil d\u2019administration est compos\u00e9 de grandes figures de centre gauche, telles Federica Mogherini, ancienne ministre du gouvernement Renzi, et Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre fran\u00e7ais&#8239;? Pourquoi soup\u00e7onnerait-elle son ami Panzeri, cet ind\u00e9crottable humaniste, repr\u00e9sentant officiel des anciens parlementaires europ\u00e9ens, d\u2019\u0153uvrer du c\u00f4t\u00e9 obscur de la force&#8239;? Comment pouvait-elle s\u2019en douter, que Fight Impunity n\u2019\u00e9tait pas inscrite au registre du parlement europ\u00e9en&#8239;?<\/p>\n<p>D\u00e9but octobre 2022, Ali ben Samikh Al-Marri, surnomm\u00e9 le docteur Ali, expert autoproclam\u00e9 des droits de l\u2019homme et ministre du Travail au Qatar, est en tourn\u00e9e \u00e0 Bruxelles pour n\u00e9gocier des accords sur le gaz, dont l\u2019Europe a cruelle-ment besoin depuis l\u2019\u00e9clatement de la guerre en Ukraine, et sur les visas europ\u00e9ens, dont le Qatar a cruellement besoin pour faciliter le d\u00e9placement de ses ressortissants sur le Vieux Continent. Gaz contre visas, c\u2019est le deal qu\u2019il serait vraisemblablement venu chercher, mais voil\u00e0, la sous-commission Droi voudrait l\u2019en-tendre sur la condition des travailleurs dans son pays, un sujet r\u00e9current depuis l\u2019attribution de la Coupe du monde au micro-\u00c9tat, en 2010. Arena pr\u00e9vient le docteur Ali qu\u2019il aura en face de lui, non seulement des eurod\u00e9put\u00e9s, mais aussi des repr\u00e9sentants d\u2019ONG, d\u2019organisations syndicales\u2026 \u00ab&#8239;C\u2019est marrant, depuis que je suis ici, j\u2019ai rencontr\u00e9 Ursula von der Leyen, j\u2019ai rencontr\u00e9 le haut-repr\u00e9sentant Josep Borrell, mais personne ne m\u2019avait encore parl\u00e9 de droits de l\u2019homme&#8239;\u00bb, lui r\u00e9pond Al-Marri. \u00ab&#8239;Ah bon, et ils vous ont parl\u00e9 de quoi&#8239;?&#8239;\u00bb demande Arena. \u00ab&#8239;De gaz, uniquement de gaz.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019audition d\u2019Al-Marri a lieu le 14 novembre, six jours avant l\u2019ouverture du Mondial, et elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 abondamment comment\u00e9e dans la presse, auscult\u00e9e par les enqu\u00eateurs, vue et revue par tous ceux qui cherchent \u00e0 comprendre o\u00f9 s\u2019est log\u00e9 le mal, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt d\u2019un indice, d\u2019une anomalie. Ce jour-l\u00e0, la salle 3G3 du parlement europ\u00e9en est \u00e0 moiti\u00e9 garnie d\u2019eurod\u00e9put\u00e9s, de fonctionnaires, de dignitaires et de syndicalistes. Al-Marri s\u2019exprime durant une dizaine de minutes, louant les progr\u00e8s de son pays en mati\u00e8re de droits du travail, m\u00eame s\u2019il se dit conscient qu\u2019il reste du chemin. Certains parlementaires, la plupart anti-Qatar, ont droit \u00e0 la parole, de m\u00eame que les repr\u00e9sentants des ONG et des syndicats. Feu nourri d\u2019invectives. \u00ab&#8239;Mondial de la honte&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;impossibilit\u00e9 d\u2019appr\u00e9cier un match de foot jou\u00e9 dans un stade qui a co\u00fbt\u00e9 leur vie \u00e0 ceux qui l\u2019ont fabriqu\u00e9&#8239;\u00bb\u2026 Sans pr\u00e9m\u00e9ditation, Arena laisse \u00e0 l\u2019ONG Human Rights Watch le soin de conclure les \u00e9changes, contrairement au protocole qui octroie ce privil\u00e8ge au ministre invit\u00e9. Elle pr\u00e9f\u00e9rait, sur la question des droits humains, donner le mot de la fin \u00e0 une ONG, non au ministre d\u2019un pays qui les bafoue.<\/p>\n<p>Une fois l\u2019audition termin\u00e9e, Panzeri appelle Arena. Il est 19&nbsp;h 19. Il veut savoir comment \u00e7a s\u2019est pass\u00e9. Le coup de fil peut sembler curieux de la part d\u2019un ancien parlementaire qui n\u2019a plus de droit de vote, plus de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9lectorale, pourquoi se m\u00eale-t-il des affaires de la sous-commission Droi&#8239;? Ce n\u2019est plus lui, le pr\u00e9sident, c\u2019est Arena. Mais il est comme \u00e7a, Panzeri, il appelle pour tout et n\u2019importe quoi, m\u00eame pour savoir le temps qu\u2019il fait en Belgique quand il est \u00e0 Rome ou \u00e0 Doha, et puis Arena c\u2019est son amie, peut-\u00eatre sa confidente, peut-\u00eatre encore plus que \u00e7a, et Droi son ancien royaume, il peut se pr\u00e9valoir d\u2019une certaine expertise dont la pr\u00e9sidente b\u00e9n\u00e9ficie sans doute volontiers. Alors voil\u00e0, il lui demande comment \u00e7a s\u2019est pass\u00e9, et Arena r\u00e9pond tr\u00e8s bien, super m\u00eame, car c\u2019est ce qu\u2019elle pense, tout le monde a eu droit \u00e0 la parole, les \u00e9changes sont rest\u00e9s constructifs, c\u2019\u00e9tait un d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es contradictoires comme elle les affectionne. Ils l\u2019ignoraient encore, mais ils \u00e9taient sur \u00e9coute t\u00e9l\u00e9phonique.<\/p>\n<p>Une semaine plus tard a lieu \u00e0 Strasbourg le vote sur le principe d\u2019une r\u00e9solution sur le Qatar. Arena s\u2019y oppose. Pas parce que sa voix a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9e, jure-t-elle, mais pour signifier qu\u2019elle privil\u00e9gie un travail plus rigoureux lanc\u00e9 en Droi, base de la r\u00e9daction d\u2019un rapport, d\u2019une autre r\u00e9solution. Au demeurant, elle n\u2019a fait que suivre la consigne de vote de son groupe, qui a massivement rejet\u00e9 la proposition de Manon Aubry. Qui l\u2019a dict\u00e9e, d\u2019ailleurs, cette consigne&#8239;? Nombre d\u2019indices m\u00e8nent au d\u00e9put\u00e9 napolitain Andrea Cozzolino, un homme tr\u00e8s influent, responsable des \u00ab&#8239;r\u00e9solutions d\u2019urgence&#8239;\u00bb (des textes d\u2019actualit\u00e9 n\u00e9goci\u00e9s et vot\u00e9s en un \u00e9clair pour prendre position sur les questions de politique \u00e9trang\u00e8re ou de violation des droits) et qui sera plus tard inculp\u00e9 par les enqu\u00eateurs. Lors des n\u00e9gociations, il sugg\u00e8re aux socialistes de s\u2019opposer \u00e0 ceux qui veulent durcir le texte de la r\u00e9solution, au motif qu\u2019il vaudrait mieux attendre la conclusion de la mission d\u2019inspection du parlement au Qatar. Lui pr\u00e9tendra avoir \u00e9t\u00e9 flou\u00e9 par son assistant, un certain Francesco Giorgi, qui aurait agi \u00e0 son insu en faveur de l\u2019\u00e9mirat.<\/p>\n<p>Au cours des deux ou trois ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant les arrestations, l\u2019amiti\u00e9 entre Arena et Panzeri prend un tour plus \u00e9motionnel, charg\u00e9 de la possibilit\u00e9 d\u2019une trag\u00e9die. Panzeri tombe gravement malade au d\u00e9but de la pand\u00e9mie de Covid-19, sans doute au moment de la premi\u00e8re vague qui a ravag\u00e9 sa r\u00e9gion d\u2019origine, la Lombardie. Arena craint de perdre un \u00eatre qui lui est devenu cher. Plus tard, le 1er d\u00e9cembre, soit huit jours avant le coup de filet de la police belge, c\u2019est la s\u0153ur d\u2019Arena qui menace de mourir, victime d\u2019un AVC. Marie pleure trois semaines de suite. Elle ne dort pas \u00e0 cause du chagrin, de l\u2019angoisse, et aussi \u00e0 cause d\u2019une luxure \u00e0 l\u2019\u00e9paule occasionn\u00e9e peu avant. Les gens s\u2019inqui\u00e8tent de voir la mine d\u00e9truite d\u2019Arena, ils imaginent que c\u2019est \u00e0 cause de \u00ab&#8239;l\u2019affaire&#8239;\u00bb. Panzeri l\u2019appelle tous les matins pour savoir si sa s\u0153ur est encore en vie. Arena, la voix bris\u00e9e, lui r\u00e9pond que oui, elle vit toujours, et leurs conversations ont quitt\u00e9 le champ poli-tique pour t\u00e2tonner des zones plus t\u00e9n\u00e9breuses, incertaines, qui les d\u00e9passent, ils se demandent ce qui les attend au bout de cette existence de cingl\u00e9s que le destin leur a choisie, une existence au-dessus du commun des mortels mais cens\u00e9ment \u00e0 leur service, et entre l\u2019\u00e2me chr\u00e9tienne de Panzeri et les pr\u00e9ceptes la\u00efcs d\u2019Arena les suppositions ne se rejoignent pas, entre la Belgique qui autorise l\u2019euthanasie et l\u2019Italie qui l\u2019interdit s\u2019affrontent deux conceptions de la vie humaine. Il y a des gens avec qui vous ne parlez que des choses et d\u2019autres des syst\u00e8mes, et c\u2019est ce qu\u2019Arena appr\u00e9cie chez Panzeri, cette hauteur d\u2019esprit qu\u2019elle atteint avec lui. Les enqu\u00eateurs belges qui ont mis l\u2019ours italien sur \u00e9coute depuis juillet, qui ont plac\u00e9 des mouchards \u00e0 son domicile dans l\u2019espoir d\u2019intercepter quelque information suspecte, ont droit \u00e0 des r\u00e9flexions m\u00e9taphysiques sur la vie, la mort. Si je m\u2019\u00e9tais compromise une seule fois, songe sans doute Arena pour sa propre d\u00e9fense, ne pensez-vous pas que le juge d\u2019instruction m\u2019aurait d\u00e9j\u00e0 convoqu\u00e9e&#8239;?<\/p>\n<p>Le 9 d\u00e9cembre en matin\u00e9e, Arena donne une conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019UCLouvain. Une employ\u00e9e de Fight Impunity, pay\u00e9e 1 500 euros par mois via un contrat Smart alors qu\u2019elle bosse jour et nuit aux bonnes \u0153uvres de Panzeri, tente en panique de la joindre, en vain. \u00c0 son retour au Caprice des Dieux peu apr\u00e8s midi, Arena apprend que Panzeri a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. On n\u2019en sait gu\u00e8re plus. La Grecque Eva Ka\u00efl\u00ed, l\u2019une des quatorze vice-pr\u00e9sidentes du parlement europ\u00e9en (qu\u2019on d\u00e9signera partout, un peu par abus de langage, \u00ab&#8239;la&#8239;\u00bb vice-pr\u00e9sidente), l\u2019appelle dans la foul\u00e9e&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Marie, je ne comprends pas ce qu\u2019il se passe, j\u2019ai la police devant chez moi.<\/em>&#8239;\u00bb Arena lui dit de rester calme d\u2019attendre, d\u2019attendre le plus sagement possible la suite des op\u00e9rations. Que Ka\u00efl\u00ed appelle Arena, alors que les deux femmes n\u2019\u00e9taient d\u2019accord sur \u00e0 peu pr\u00e8s aucun sujet, n\u2019avaient pas nou\u00e9 le moindre d\u00e9but d\u2019amiti\u00e9, alimentera copieusement la suspicion. Dans l\u2019esprit d\u2019Arena, il faut y voir au contraire un r\u00e9flexe l\u00e9gitime&nbsp;: la vice-pr\u00e9sidente n\u2019\u00e9tant pas originaire du pays qui d\u00e9p\u00eache devant chez elle ses forces de l\u2019ordre, elle s\u2019est empress\u00e9e d\u2019appeler deux des trois eurod\u00e9put\u00e9s belges de son groupe, en commen\u00e7ant par Marc Tarabella.<\/p>\n<p>Panzeri arr\u00eat\u00e9. Arena ignore le sortil\u00e8ge qui s\u2019est abattu sur son confident, mais il lui vient imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019esprit une hypoth\u00e8se qui a la force d\u2019une certitude&nbsp;: il s\u2019est pass\u00e9 un truc avec les Saoudiens. Ce type honn\u00eate, dont le C.-V. a toujours d\u00fb servir de repoussoir aux puissants, ne peut \u00eatre coupable de quoi que ce soit. Durant la l\u00e9gislature pr\u00e9c\u00e9dente, il a beaucoup travaill\u00e9 sur le cas de Jamal Khashoggi, ce journaliste saoudien tortur\u00e9 et d\u00e9coup\u00e9 en morceaux au consulat d\u2019Arabie saoudite \u00e0 Istanbul en 2018. Panzeri est all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 inviter la femme de Khashoggi au parlement europ\u00e9en. Il a toujours dit&nbsp;: le jour o\u00f9 j\u2019aurai un probl\u00e8me, il faudra regarder les Saoudiens. Alors Arena s\u2019imagine que son vieil ami de 67 ans se retrouve bien malgr\u00e9 lui au fond d\u2019une taule et qu\u2019il ne parle pas un mot de fran\u00e7ais, sans moyen de se d\u00e9fendre. Elle appelle un cabinet d\u2019avocats qu\u2019elle conna\u00eet, celui des p\u00e9nalistes Marc Uyttendaele et Laurent Kennes, et le somme de prendre soin de Panzeri. Elle attend, comme tout le monde au parlement, de savoir au nom de quoi l\u2019ours italien a \u00e9t\u00e9 captur\u00e9.<br \/>\nElle n\u2019est pas capable de violence physique, mais tout de m\u00eame, quand elle pense \u00e0 Panzeri depuis le 9 d\u00e9cembre, Arena sent monter en elle des pulsions. Lui et son assistant, son double qui le suivait comme son ombre, le beau Francesco, si elle les revoit, elle les tue. C\u2019est une image, bien s\u00fbr, mais c\u2019est l\u2019expression qui lui d\u00e9forme le visage lorsqu\u2019elle s\u2019imagine les croiser, m\u00eame si elle ne veut plus jamais se trouver face \u00e0 eux. Comment ont-ils pu, ces grands malades, d\u00e9molir d\u2019un revers de la main tous les combats gagn\u00e9s \u00e0 l\u2019arrach\u00e9e sur les adversaires des droits humains \u2014&nbsp;car rien dans cette maison ne vous est offert sur un plateau d\u2019argent&#8239;? Comment ont-ils pu, alors que leur traitement salarial \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 largement sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne des citoyens europ\u00e9ens, prendre le risque pour quelques centaines de milliers d\u2019euros de salir \u00e0 jamais la r\u00e9putation du parlement, de la sous-commission Droi, des ONG, des syndicats, de la gauche, de leurs proches qu\u2019ils ont dup\u00e9s \u2014&nbsp;\u00e0 commencer par elle&#8239;? Car Arena clame son innocence, elle jure qu\u2019elle ne savait pas. Elle n\u2019aurait jamais cru Panzeri capable d\u2019une si grande bassesse, et elle n\u2019aurait jamais tremp\u00e9 dans cette eau boueuse, elle qui \u00e0 la t\u00eate de sa sous-commission ne l\u00e2chait rien devant les int\u00e9r\u00eats du grand capital. On disait d\u2019ail-leurs \u00e0 son propos&nbsp;: dans le meilleur des cas, elle \u00e9tait respect\u00e9e&#8239;; dans le pire, elle \u00e9tait crainte. Une phrase qui sonne comme une \u00e9pitaphe et quelque part la rend fi\u00e8re.<\/p>\n<p>Ka\u00efl\u00ed et Tarabella aussi sont en prison, mais ils continuent de se d\u00e9clarer non coupables, alors Arena respecte leur pr\u00e9somption d\u2019innocence comme elle aimerait qu\u2019on respecte la sienne, m\u00eame si\u2026 Avec le bourgmestre d\u2019Anthisnes, qui parle un bel italien toscan, nettement plus distingu\u00e9 que le sicilien d\u2019Arena, les discussions viraient souvent \u00e0 la dispute. Sur la th\u00e9matique des droits de l\u2019homme, ils \u00e9taient syst\u00e9matique-ment en d\u00e9saccord. Arena le trouvait un peu mou du genou, pas vraiment p\u00e9tri de convictions. Alors bon\u2026<br \/>\nKa\u00efl\u00ed, c\u2019\u00e9tait une n\u00e9buleuse. On la voyait dans les couloirs du parlement avec son adorable petite fille de deux ans, et cette pr\u00e9sence insouciante \u00e9tonnait dans une enceinte empreinte de gravit\u00e9 qui concentrait tant de pouvoirs. Elle formait avec Francesco Giorgi, l\u2019acolyte de Panzeri et le p\u00e8re de l\u2019enfant, le couple le plus glamour du parlement europ\u00e9en, deux beaux \u00eatres au sourire blanc, \u00e0 qui tout r\u00e9ussissait. Elle voyageait beau-coup, souvent pour promouvoir les sujets qui la branchaient, les nouvelles technologies, les cryptomonnaies. Arena ne voyait pas en quoi elle \u00e9tait de gauche. Elle n\u2019avait pas de dorsale id\u00e9ologique, elle ployait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre en fonction du vent. Elle s\u2019\u00e9tait un jour prononc\u00e9 en faveur des pushbacks, cette pratique ill\u00e9gale qui consiste \u00e0 refouler brutalement les r\u00e9fugi\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des fronti\u00e8res de l\u2019Europe. Une autre fois, elle avait d\u00e9clar\u00e9 que les allocations de ch\u00f4mage, c\u2019\u00e9tait un truc pour les fain\u00e9ants. Elle avait aussi prononc\u00e9 des \u00e9normit\u00e9s sur le Qatar, que tout le monde rel\u00e8vera \u00e0 la lumi\u00e8re crue du scandale. Arena s\u2019\u00e9tait f\u00e2ch\u00e9e, elle avait press\u00e9 Giorgi de faire quelque chose pour que sa compagne cesse de d\u00e9biter des conneries. Elle pensait que Giorgi serait sensible \u00e0 sa demande, puisqu\u2019il travaillait, depuis le d\u00e9part de Panzeri, comme assistant parlementaire de Cozzolino, en charge des urgences sur les droits de l\u2019homme. Mais non, il ne se passerait rien. Plus tard elle comprendrait pourquoi.<br \/>\nLa presse ne s\u2019est pas priv\u00e9e de relever les \u00ab&#8239;liaisons dangereuses&#8239;\u00bb d\u2019Arena. Son amiti\u00e9 avec Panzeri. Leurs 389 contacts t\u00e9l\u00e9phoniques capt\u00e9s entre d\u00e9cembre 2021 et septembre 2022. Leur s\u00e9jour fastueux \u00e0 la Mamounia. Le coup de fil de Ka\u00efl\u00ed. Ses nombreuses collaborations avec Fight Impunity, dont un voyage \u00e0 Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, pays suspect\u00e9 lui aussi d\u2019avoir corrompu le parlement europ\u00e9en. Son s\u00e9jour au Qatar en mai 2022, aux frais de l\u2019\u00e9mirat, qu\u2019elle n\u2019avait pas d\u00e9clar\u00e9. Une erreur humaine, dira-t-elle, un vice de proc\u00e9dure qu\u2019elle impute \u00e0 sa secr\u00e9taire. \u00c0 ceux qui lui demandent pourquoi avoir accept\u00e9 un voyage pay\u00e9 par le Qatar, elle r\u00e9pond qu\u2019elle aime l\u2019exercice qui consiste \u00e0 exposer, dans un pays qui ne respecte pas les droits de l\u2019homme, sa vision des droits de l\u2019homme, et que ce n\u2019est pas au parle-ment de financer un d\u00e9placement sollicit\u00e9 par Doha. Et elle qui s\u2019est toujours avanc\u00e9e comme une ardente partisane de la libert\u00e9 de la presse, en veut f\u00e9rocement aux m\u00e9dias qui l\u2019ont injustement maltrait\u00e9e. Cet acharnement vient-il du fait que son nom est bankable, qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re du clic et qu\u2019il \u00e9coule du papier&#8239;? Las, elle s\u2019est retir\u00e9e de ses fonctions de pr\u00e9sidente de Droi, jugeant sa pr\u00e9sence d\u00e9sormais pr\u00e9judiciable \u00e0 l\u2019image de la sous-commission. Aujourd\u2019hui, elle se dit bless\u00e9e mais sereine. Sa s\u0153ur est gu\u00e9rie. Son \u00e9paule remise. Sa conscience tranquille. D\u2019ailleurs, elle n\u2019a pas pris d\u2019avocat. Pourquoi aurait-elle besoin d\u2019un avocat&#8239;?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Ali ben Samikh Al-Marri<\/h3>\n<p>Eu \u00e9gard aux standards du Qatar, le docteur Ali peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un gentil gars. Il s\u2019est toujours montr\u00e9 sinc\u00e8rement favorable \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration des conditions de travail dans son pays. Il ne lui serait pas venu \u00e0 l\u2019esprit de tenir des mots aussi durs que ceux prononc\u00e9s par le Premier ministre Khaled ben Khalifa Al-Thani, membre de la dynastie rivale, quand ce dernier avait parl\u00e9 de d\u00e9porter les ouvriers qui oseraient d\u00e9serter leur entreprise. Ali ben Samikh compte au sein de la petite tribu Al-Marri un cousin, Ali ben Fetais, ancien procureur g\u00e9n\u00e9ral du Qatar, qui s\u2019est fait sp\u00e9cialiste de la lutte contre la corruption, \u00e0 tel point que l\u2019ONU l\u2019a engag\u00e9 pour un mandat d\u2019avocat sp\u00e9cial.<\/p>\n<p>Au Qatar, on dit du docteur Ali que c\u2019est un progressiste, et quelque part il ne voit rien de flagorneur dans ce compliment. D\u2019ailleurs, c\u2019est ce qu\u2019il professe \u00e0 la tribune de la sous-commission Droi, le 14 novembre 2022, car c\u2019est sans doute ce qu\u2019il pense au plus profond de lui&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Je suis un militant<\/em>.&#8239;\u00bb Un membre de la soci\u00e9t\u00e9 civile qatarie qui n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9 sa peine en faveur de la dignit\u00e9 humaine, d\u2019abord \u00e0 la t\u00eate du Comit\u00e9 national des droits de l\u2019homme, puis comme ministre du Travail d\u00e8s 2021, un an avant le lancement du Mondial. Le Qatar est le premier pays arabe \u00e0 avoir aboli la kafala, un syst\u00e8me de parrainage auquel sont soumis les travailleurs \u00e9trangers, tr\u00e8s nombreux dans l\u2019\u00e9mirat gazier, vis-\u00e0-vis de leur employeur&#8239;; en fait une forme \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e d\u2019esclavage moderne. Le Qatar a adopt\u00e9 un salaire mensuel minimum de 1 000 rials (281 euros), en plus des repas et du logement. Le Qatar, en \u00e0 peine dix ans, a r\u00e9form\u00e9 son droit du travail comme aucun pays de la r\u00e9gion, et il ne compte pas s\u2019arr\u00eater en si bon chemin, et ses efforts feront peut-\u00eatre tache d\u2019huile.<br \/>\nAlors pourquoi tous ces appels au boycott qui ne proviennent que d\u2019Occident&#8239;? Pourquoi ces mensonges sur le nombre d\u2019ouvriers morts&#8239;? Pourquoi tant de haine&#8239;?<\/p>\n<p>L\u2019Europe n\u2019a pas fini d\u2019exc\u00e9der le reste du monde, en particulier les pays arabes, avec son ton moralisateur, ses r\u00e9solutions paternalistes&#8239;; pourtant le Qatar \u2014&nbsp;comme d\u2019autres pays-tiers \u2014&nbsp;semble accorder beaucoup d\u2019importance aux bons et aux mauvais points distribu\u00e9s par le Vieux Continent, alors m\u00eame qu\u2019au sein de l\u2019Union personne ne sait que ces r\u00e9solutions existent. \u00c0 chacun son paradoxe\u2026 Alors voil\u00e0, dans l\u2019espoir d\u2019obtenir une gommette verte, le docteur Ali, en costume-cravate, fine monture et moustache grise, a pr\u00e9par\u00e9 un petit discours \u00e0 l\u2019attention des eurod\u00e9put\u00e9s, des repr\u00e9sentants d\u2019ONG et de syndicats. Dix minutes sur un ton tr\u00e8s pos\u00e9, limite soporifique, m\u00eame quand il s\u2019emporte quelque peu au terme de son allocution, chauff\u00e9 par le racisme de certains m\u00e9dias occidentaux qui pr\u00e9sentent les Qataris \u00ab&#8239;<em>comme une bande de criminels et de terroristes<\/em>&#8239;\u00bb.<br \/>\nLe journal Le Soir, qui feuilletonne sur l\u2019affaire depuis d\u00e9cembre au d\u00e9part de sources de premi\u00e8re main, croit savoir que le discours d\u2019Al-Marri portait la signature de Panzeri. Et que l\u2019audition avait \u00e9t\u00e9 secr\u00e8tement pr\u00e9par\u00e9e un mois plus t\u00f4t dans la suite 412 de l\u2019h\u00f4tel Steigenberger Wiltcher\u2019s, avenue Louise, o\u00f9 s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9s Panzeri, Giorgi, le docteur Ali et probablement son bras droit, surnomm\u00e9 \u00ab&#8239;l\u2019Alg\u00e9rien&#8239;\u00bb. Les deux Italiens seront capt\u00e9s \u00e0 leur entr\u00e9e et leur sortie par les cam\u00e9ras de surveillance de l\u2019h\u00f4tel, et les enqu\u00eateurs s\u2019arr\u00eateront longuement sur ces images en se grattant la t\u00eate. L\u2019esp\u00e8ce de mallette que Panzeri transportait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019aller n\u2019\u00e9tait-elle pas un peu plus \u00e9paisse au retour&#8239;?<\/p>\n<p>Selon l\u2019expos\u00e9 du repenti Panzeri devant les enqu\u00eateurs, la premi\u00e8re fois qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient rencontr\u00e9s, c\u2019\u00e9tait en 2018, \u00e0 Bruxelles, et \u00e0 la demande du docteur Ali. La conversation avait vite gliss\u00e9 sur la mani\u00e8re d\u2019acheter l\u2019influence de Panzeri. Il faut tenter d\u2019imaginer l\u2019ancien syndicaliste milanais, le chr\u00e9tien socialiste, le fonctionnaire de l\u2019assembl\u00e9e r\u00e9put\u00e9e la plus transparente et d\u00e9mocratique au monde, cet homme de pouvoir et de confiance v\u00eatu d\u2019habits v\u00e9tustes, les \u00e9paules un peu tass\u00e9es, pactiser avec le ministre d\u2019une dictature du golfe Persique, l\u2019\u00e9minence d\u2019une monarchie absolue, qui porte toujours \u00e0 Doha une ghutra immacul\u00e9e maintenue par un agal en laine de ch\u00e8vre. Il faut tenter de les imaginer trouver un accord et tous deux se mettre en p\u00e9ril, l\u2019un pour servir les int\u00e9r\u00eats de sa patrie, l\u2019autre pour assouvir un d\u00e9sir personnel de richesse. Il faut tenter d\u2019imaginer ces deux hommes que tout s\u00e9pare se chuchoter un petit secret compos\u00e9 de montants \u00e0 six ou sept chiffres.<\/p>\n<p>Al-Marri sait pertinemment qu\u2019en recourant \u00e0 ces m\u00e9thodes il viole les lois europ\u00e9ennes, mais le jeu en vaut la chandelle. Un ou deux millions d\u2019euros pour ce bon Panzeri et ses camarades, c\u2019est de la petite monnaie au regard du budget pharaonique qui vise \u00e0 dorer l\u2019image de la perle d\u2019Arabie. Et puis Panzeri pr\u00e9sente un excellent profil. Influent, exp\u00e9riment\u00e9, et surtout per\u00e7u comme une figure de la gauche, un artisan de la lutte des classes, bref un type qui \u00e0 lui seul peut servir de caution morale au Qatar et convaincre un large spectre de parlementaires.<\/p>\n<p>On ne saura sans doute jamais si Al-Marri agissait avec l\u2019assentiment voire sur ordre du cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, un monsieur sage et calculateur \u2014&nbsp;l\u2019exact oppos\u00e9 de son pr\u00e9d\u00e9cesseur de p\u00e8re, l\u2019iconoclaste Tamim ben Hamad Al-Thani. On ne le saura sans doute jamais, car la relation entre les dynasties Al-Marri et Al-Thani tourne parfois \u00e0 la guerre des clans, et donc la v\u00e9rit\u00e9 se dissout probablement dans leurs r\u00e8glements de comptes. On ne le saura sans doute jamais parce que le Qatar est f\u00e2ch\u00e9 sur l\u2019Europe, en particulier la Belgique, et il a ses raisons. \u00c0 tous points de vue, le Mondial prenait la forme d\u2019une immense r\u00e9ussite, mais l\u2019Occident n\u2019avait pas eu assez de stigmatiser le minuscule \u00e9mirat avant le d\u00e9but des festivit\u00e9s, il fallait aussi tenter de le d\u00e9molir pendant. L\u2019Europe n\u2019a donc rien trouv\u00e9 de mieux que cette histoire de corruption. Quelle corruption&#8239;? Et puis pourquoi cogner exclusivement sur le Qatar quand un ou plusieurs autres \u00c9tats tiers sont \u00e9galement cit\u00e9s dans les fuites de l\u2019enqu\u00eate&#8239;? Pourquoi interdire d\u2019acc\u00e8s au parlement europ\u00e9en les repr\u00e9sentants d\u2019une seule nation, alors qu\u2019aucune preuve officielle n\u2019a \u00e9t\u00e9 fournie&#8239;? Pourquoi suspendre si h\u00e2tivement les travaux l\u00e9gislatifs en cours, comme l\u2019accord sur l\u2019aviation et la lib\u00e9ralisation des visas&#8239;? Encore des pr\u00e9jug\u00e9s aux relents racistes&#8239;! Et la Belgique, avec laquelle le Qatar entretenait une bonne relation, lui fournissant beaucoup de gaz et un soutien essentiel dans l\u2019\u00e9vacuation de ses ressortissants d\u2019Afghanistan, n\u2019a m\u00eame pas jug\u00e9 bon d\u2019informer les autorit\u00e9s \u00e9miraties qu\u2019elle menait cette enqu\u00eate\u2026<\/p>\n<p>Le gouvernement du Qatar dit toutefois se renseigner sur l\u2019implication d\u2019Al-Marri, mais \u00e0 quoi bon&#8239;? La p\u00e9ninsule n\u2019est pas un \u00c9tat de droit et l\u2019opinion publique locale ignore l\u2019existence m\u00eame du scandale. La presse n\u2019en parle pas, \u00e0 part un article d\u2019Al-Araby Al-Jadid sign\u00e9 par Yasser Abou Hilal, l\u2019ancien directeur de la cha\u00eene Al-Jazeera, qui d\u00e9plore \u00ab&#8239;un complot ourdi contre le Qatar par des jaloux et des haineux&#8239;\u00bb. C\u2019est donc la presse occidentale qui, avec les moyens du bord, se charge d\u2019ausculter le personnage du docteur Ali. Loin d\u2019\u00eatre un abominable tyran, certes, mais tout de m\u00eame. Il n\u2019a jamais consenti \u00e0 cr\u00e9er un fonds d\u2019indemnisation pour les victimes des chantiers du Mondial, en d\u00e9pit des demandes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des ONG. Il n\u2019a pas laiss\u00e9 entendre qu\u2019il embaucherait davantage d\u2019inspecteurs du travail pour pr\u00e9venir les abus dans le pays. Les r\u00e9formes dont il s\u2019enorgueillit n\u2019ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9es qu\u2019\u00e0 la fin de la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente, quand la plupart des stades s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 dress\u00e9s au prix de milliers de vies. Et ce Comit\u00e9 national des droits de l\u2019homme, qu\u2019il a dirig\u00e9 pendant dix ans&nbsp;: un organe proche de la Couronne, une vitrine pour l\u2019\u00e9tranger&#8239;! Et ce cousin pr\u00e9sum\u00e9 sp\u00e9cialiste de la lutte contre la corruption, soi-disant d\u00e9pourvu de fortune personnelle&nbsp;: le riche propri\u00e9taire d\u2019un h\u00f4tel particulier \u00e0 Paris et d\u2019une demeure somptueuse au bord du lac L\u00e9man, et l\u2019objet d\u2019une plainte pour blanchiment d\u2019argent&#8239;!<br \/>\nMais pourquoi le docteur Ali devrait-il se faire du souci&#8239;? Il est toujours ministre au Qatar et la justice belge n\u2019est pas pr\u00e8s de le convoquer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Daniel Freund<\/h3>\n<p>Il ne faut pas aller bien loin, ni \u00eatre bien vieux, pour concevoir une id\u00e9e de l\u2019organisation du monde, de la coop\u00e9ration entre les nations. Le dimanche, les boulangeries \u00e9taient ferm\u00e9es \u00e0 Aix-la-Chapelle, alors le jeune Daniel avec ses parents franchissait la fronti\u00e8re belge pour s\u2019approvisionner en Schococroissant et en Schweizer Brot. Pas de contr\u00f4le douanier, pas de passeport \u00e0 oblit\u00e9rer, pas de langue \u00e0 apprendre, pas de regards appuy\u00e9s parce que vous \u00eates \u00e9tranger. Plus petit d\u00e9j\u00e0, il avait fr\u00e9quent\u00e9 une cr\u00e8che dans les cantons de l\u2019Est, sur ce territoire annex\u00e9 par le IIIe\u00a0Reich en qu\u00eate de Lebensraum. Au diable les ranc\u0153urs, un demi-si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0 que dure la paix. Et c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019est n\u00e9 son amour pour l\u2019Europe, et c\u2019est en \u00e9pousant une Italienne rencontr\u00e9e en Erasmus qu\u2019il s\u2019est consolid\u00e9.<\/p>\n<p>Daniel Freund, 38\u00a0 ans, croit tenir son exact contraire&nbsp;: Viktor Orb\u00e1n. Il arrive que l\u2019on parvienne \u00e0 appr\u00e9cier ceux qui ne nous ressemblent en rien, mais Freund \u00e9prouve pour le pr\u00e9sident hongrois un sentiment de d\u00e9testation sans commune mesure. \u00c9lu en 2019, il consacre une partie de son premier mandat d\u2019eurod\u00e9put\u00e9 chez les Verts \u00e0 emp\u00eacher cet immense voyou de pourrir de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019Union europ\u00e9enne, l\u2019id\u00e9al politique pour lequel Freund se l\u00e8ve tous les matins. Il a vu comment Orb\u00e1n a transform\u00e9, en l\u2019espace de douze ans, une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale en un \u00c9tat mafieux et kleptocrate, \u00e0 la mani\u00e8re de Poutine avec un temps de retard. Il a vu les amis du dictateur devenir milliardaires en accaparant les fonds europ\u00e9ens \u2014&nbsp;et il tient pour exemple cet ancien installateur de chaudi\u00e8res aujourd\u2019hui \u00e0 la t\u00eate d\u2019une immense fortune, propri\u00e9taires d\u2019h\u00f4tels et de terrains partout en Hongrie. Il a vu, encore l\u2019autre jour, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un d\u00e9placement \u00e0 Budapest, la somptueuse demeure qu\u2019Orb\u00e1n est en train de r\u00e9nover pr\u00e8s du village o\u00f9 il a grandi, un ancien palais des Habsbourg \u00e0 vingt-cinq millions d\u2019euros. Vous imagineriez Alexander De Croo se faire construire un ch\u00e2teau \u00e0 Brakel gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019argent de l\u2019Europe&#8239;?<\/p>\n<p>Dans cette gu\u00e9rilla faite de r\u00e9solutions et de textes de loi, Freund s\u2019appr\u00eate \u00e0 avancer l\u2019un de ses meilleurs pions&nbsp;: le gel des fonds europ\u00e9ens allou\u00e9s \u00e0 la Hongrie, afin d\u2019arr\u00eater de \u00ab&#8239;financer la destruction de la d\u00e9mocratie&#8239;\u00bb. C\u2019est lui qui a n\u00e9goci\u00e9 la loi \u00e0 l\u2019origine de ce m\u00e9canisme. Le Conseil europ\u00e9en, qui repr\u00e9sente les \u00c9tats membres, doit approuver la d\u00e9cision dans la semaine du 12 d\u00e9cembre 2022. Ce sera un grand moment pour l\u2019Europe, les m\u00e9dias parleront d\u2019un signal fort, et Freund, qui n\u2019est pas obs\u00e9d\u00e9 par sa r\u00e9\u00e9lection mais qui y songe quand m\u00eame un petit peu, pourra subtilement tirer la couverture \u00e0 lui. Mais voil\u00e0 que le lundi de cette semaine qu\u2019il attend comme un enfant avant No\u00ebl, les trav\u00e9es du parlement ne bruissent que d\u2019un seul nom&nbsp;: Ka\u00efl\u00ed&#8239;! Tout le monde ne parle que d\u2019elle, Ka\u00efl\u00ed, la plus haut grad\u00e9e dans les filets de la police belge, Ka\u00efl\u00ed qui a tout g\u00e2ch\u00e9, qui a foutu la honte \u00e0 l\u2019ensemble du personnel europ\u00e9en&#8239;! Si elle voulait amasser tant d\u2019argent, si c\u2019\u00e9tait \u00e7a, le d\u00e9sir ardent qui lui br\u00fblait les veines, pourquoi n\u2019est-elle pas rest\u00e9e pr\u00e9sentatrice t\u00e9l\u00e9 en Gr\u00e8ce&#8239;? Mais non, elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, pour une valise pleine de billets, d\u00e9go\u00fbter les millions de citoyens asphyxi\u00e9s par l\u2019envol\u00e9e de leurs factures d\u2019\u00e9nergie et d\u00e9cr\u00e9dibiliser le travail de ses pairs qui luttaient contre la corruption. Certes le Conseil europ\u00e9en finit par voter la loi sur le gel des fonds, mais dans un anonymat navrant, et Freund doit subir les fanfaronnades d\u2019Orb\u00e1n, il l\u2019entend \u00e9ructer, triomphant&nbsp;: \u00ab&#8239;Tous corrompus&#8239;! Abolissons le parlement europ\u00e9en&#8239;!&#8239;\u00bb Il l\u2019entend railler l\u2019\u00c9tat de droit \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne, tourner en d\u00e9rision la doctrine mondialiste et droit-de-l\u2019hommiste ch\u00e8re aux pays fondateurs. L\u2019Occident, en tant que magist\u00e8re moral, vient de se couvrir une fois encore de ridicule, et en un sens d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer son d\u00e9clin.<\/p>\n<p>Entre No\u00ebl et Nouvel An, beaucoup d\u2019eurod\u00e9put\u00e9s ont la sensation de traverser les t\u00e9n\u00e8bres. Ils sont de retour chez eux, aux quatre coins de l\u2019Europe, et jamais leurs proches n\u2019avaient fait montre d\u2019une telle curiosit\u00e9 envers leur m\u00e9tier, mais une curiosit\u00e9 malsaine et sarcastique. On les taquine, parfois on les moque&nbsp;: \u00e7a fait quoi de bosser pour une organisation corrompue&#8239;? h\u00e9, si je te file des thunes, tu peux me faire sauter une amende&#8239;? Marc Angel, qui a remplac\u00e9 Ka\u00efl\u00ed \u00e0 la vice-pr\u00e9sidence du parlement, se rend tous les jours \u00e0 la piscine au Luxembourg, son pays d\u2019origine. Il transporte \u00e0 pied un gros sac de natation, et il est sans cesse interrompu par des passants qui le reconnaissent et observent son bagage d\u2019un air entendu. Tout \u00e7a parce que trois ou quatre d\u00e9put\u00e9s, sur une assembl\u00e9e de 705 membres, ont disjonct\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Freund aussi a essuy\u00e9 quelques vannes douloureuses, mais il entrevoit ce scandale comme un formidable acc\u00e9l\u00e9rateur de r\u00e9formes. Avant m\u00eame les vacances, le parlement a vot\u00e9 une r\u00e9solution pour intensifier les m\u00e9canismes de transparence au sein de l\u2019institution, avec des propositions que Freund soutenait depuis des lustres sans jamais se faire entendre, et qui maintenant sont approuv\u00e9es \u00e0 une majorit\u00e9 quasi absolue. Mais l\u2019\u00e9tat de gr\u00e2ce ne dure pas. Freund pensait que le parlement allait mettre sur pied une commission d\u2019enqu\u00eate&nbsp;: il n\u2019en est rien. Depuis le catalogue de bonnes intentions de d\u00e9cembre, il entend des discours ambigus, flottants, y compris de la bouche de la pr\u00e9sidente Roberta Metsola. Les d\u00e9put\u00e9s ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la pelle des voyages et des cadeaux qu\u2019ils avaient oubli\u00e9 de notifier dans les d\u00e9lais l\u00e9gaux \u2014&nbsp;m\u00eame la pr\u00e9sidente, qui avait 125 d\u00e9clarations de retard. \u00c0 Bruxelles, si vous oubliez de valider votre ticket de m\u00e9tro, vous encourez 120 euros d\u2019amende. Au parlement, pas la moindre sanction&#8239;! Dans son groupe politique, Freund fait partie de la frange la plus radicale, celle qui plaide pour une introspection g\u00e9n\u00e9rale, une tabula rasa. Beaucoup n\u2019en veulent pas. Rien n\u2019a encore \u00e9t\u00e9 coul\u00e9 dans une loi depuis l\u2019\u00e9clate-ment du scandale. On continue avec les vieilles r\u00e8gles de contr\u00f4le \u00e9dict\u00e9es par les contr\u00f4l\u00e9s et cens\u00e9ment appliqu\u00e9es par eux.<\/p>\n<p>N\u2019emp\u00eache, cette histoire de valises pleines de cash, \u00e7a le chipote, Freund. Que des eurod\u00e9put\u00e9s soient corrompus par des pays gaziers ou p\u00e9troliers, il s\u2019en \u00e9tonne \u00e0 peine \u2014&nbsp;il suffit de repenser au \u00ab&#8239;Caviargate&#8239;\u00bb, du nom de cette affaire de corruption pr\u00e9sum\u00e9e entre des \u00e9lus du Conseil de l\u2019Europe et des dignitaires d\u2019Azerba\u00efdjan, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010. Il a travaill\u00e9 durant cinq ans chez Transparency International, il conna\u00eet bien toutes les m\u00e9thodes des lobbyistes et des corrupteurs, les \u00e9changes de bons proc\u00e9d\u00e9s, les d\u00eeners cinq \u00e9toiles, les conf\u00e9rences de luxe, les think tanks fastueux, les discours \u00e0 slogans creux, les brochures qui circulent et montrent les beaut\u00e9s de la cit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale de Bakou ou la faune merveilleuse de la mer Rouge, il conna\u00eet les subtilit\u00e9s de cette diplomatie \u00ab&#8239;caviar&#8239;\u00bb o\u00f9 l\u2019on masse les cerveaux des dirigeants europ\u00e9ens, on les malaxe, on les ramollit, et on leur graisse la patte. Mais ces valises pleines de cash, quel amateurisme&#8239;! Quelle stupidit\u00e9&#8239;! Comment Ka\u00efl\u00ed, pourtant fascin\u00e9e par les nouvelles technologies et les cryptomonnaies, a-t-elle pu se rabaisser \u00e0 cette technique quasi m\u00e9di\u00e9vale&#8239;?<\/p>\n<p>Vu d\u2019Allemagne, l\u2019enqu\u00eate men\u00e9e par le juge d\u2019instruction bruxellois Michel Claise suscite des questionnements. On ne comprend pas bien pourquoi des \u00e9l\u00e9ments du dossier fuitent chaque semaine dans la presse, au risque de torpiller la proc\u00e9dure. On s\u2019\u00e9tonne que les corrompus soient en prison, mais pas les corrupteurs. D\u2019ailleurs, autre \u00e9tranget\u00e9, dans les documents officiels de l\u2019instruction, le Qatar et le Maroc ne sont jamais nomm\u00e9s. D\u2019o\u00f9 viennent les soup\u00e7ons \u00e0 leur encontre&#8239;? Claise aurait dit \u00e0 Metsola qui l\u2019aurait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 d\u2019autres, que la fa\u00e7on d\u2019empaqueter les billets de banque, de les ordonner dans les sacs, \u00e9tait typiquement qatarie. Freund y repense encore, \u00e0 l\u2019argent sale, d\u2019autant plus sale qu\u2019il \u00e9tait physique, apparent, comme une cr\u00e9ature impudique et scandaleuse, et il se demande tr\u00e8s prosa\u00efquement comment \u00ab&#8239;ils&#8239;\u00bb ont fait pour le sortir. \u00c0 quelle banque, dans quel pays. Et comment \u00ab&#8239;ils&#8239;\u00bb l\u2019ont transport\u00e9. Par avion, dans une valise diplomatique&#8239;? Freund aimerait comprendre pourquoi il fut si facile de casser son r\u00eave d\u2019enfant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Roberta Metsola<\/h3>\n<p>Des trois femmes qui gouvernent les plus puissantes institutions europ\u00e9ennes, Roberta Metsola \u00e9tait, avant le 9 d\u00e9cembre 2022, de loin la moins c\u00e9l\u00e8bre. Ursula von der Leyen, la pr\u00e9sidente de la Commission, a absorb\u00e9 l\u2019essentiel de la lumi\u00e8re, au d\u00e9triment de son alter ego d\u00e9test\u00e9, le pr\u00e9sident du Conseil Charles Michel. Quant \u00e0 Christine Lagarde, la directrice de la Banque centrale, elle est arriv\u00e9e nimb\u00e9e du prestige de sa fonction pr\u00e9c\u00e9dente, la t\u00eate du Fonds mon\u00e9taire international. Metsola ne s\u2019est pas transform\u00e9e en star du jour au lendemain, mais il fut soudain impossible pour les m\u00e9dias de l\u2019approcher, quand la veille encore son service de presse vous susurrait presque \u00e0 l\u2019oreille le projet d\u2019une interview ou d\u2019un portrait. La digue qui s\u2019est form\u00e9e autour d\u2019elle se l\u00e9zardera \u00e0 peine dans les semaines qui suivront, surtout pour quiconque voudra la hame\u00e7onner avec des questions sur le scandale qui a plong\u00e9 dans la stup\u00e9faction sa bo\u00eete de sept mille employ\u00e9s.<\/p>\n<p>Et Metsola, le 10 d\u00e9cembre, est d\u00e9p\u00each\u00e9e pour une mission qu\u2019elle n\u2019aurait jamais imagin\u00e9 un jour ex\u00e9cuter. Son Airbus A320 atterrit \u00e0 Bruxelles avec 42 minutes de retard, puis son chauffeur roule \u00e0 vive allure sur la E40, traverse les faubourgs de Li\u00e8ge, franchit la Meuse, et enfin emprunte dans la nuit noire la route cahoteuse qui m\u00e8ne au petit village d\u2019Anthisnes. Le temps est compt\u00e9&nbsp;: elle doit \u00eatre devant la maison du bourgmestre avant 21 heures, la loi belge interdisant les perquisitions de nuit. Alors le trajet lui para\u00eet encore plus long, les petites contrari\u00e9t\u00e9s de la route encore moins supportables. Au prix d\u2019un pilotage vif et adroit, son chauffeur se pr\u00e9sente juste \u00e0 temps devant la propri\u00e9t\u00e9 de Marc Tarabella. Les enqu\u00eateurs, le juge d\u2019instruction Michel Claise et le magistrat f\u00e9d\u00e9ral poussent un soupir de soulagement. Le contingent d\u2019un air grave frappe \u00e0 la porte de Tarabella. Quelques heures plus t\u00f4t, Metsola \u00e9tait encore \u00e0 Malte, son pays natal, sous la lumi\u00e8re froide de la M\u00e9diterran\u00e9e. Et la voil\u00e0 qui, au nom de l\u2019article 59 de la Constitution belge qui requiert la pr\u00e9sence de la pr\u00e9sidente du parlement europ\u00e9en en cas de perquisition chez un eurod\u00e9put\u00e9 \u00e9lu en Belgique, la voil\u00e0 qui se les p\u00e8le sur le perron d\u2019une maison, dans un bled du cul du Condroz.<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, sa place maintenant est \u00e0 Bruxelles et Strasbourg, car la maison br\u00fble. Les courtes nuits deviennent la norme. Ah, qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 loin, le train tranquille de la vie d\u2019avant\u2026 Fendue par un m\u00e9lange de tristesse et de fureur, Metsola utilise devant le monde entier des mots charg\u00e9s d\u2019une solennit\u00e9 inqui\u00e9tante, des mots d\u2019un chef d\u2019\u00c9tat qui redoute l\u2019imminence d\u2019une guerre. Il fallait bien que quelqu\u2019un s\u2019y colle, puisque les pr\u00e9sidents et les Premiers ministres des pays membres se sont gard\u00e9s de froisser le Qatar, d\u00e9sormais le deuxi\u00e8me fournisseur de gaz de l\u2019Europe derri\u00e8re les \u00c9tats-Unis. Apr\u00e8s le vote d\u2019une r\u00e9solution en session pl\u00e9ni\u00e8re, Metsola pr\u00e9sente aux parlementaires un \u00e9ventail de quatorze mesures pour rendre plus transparentes encore les baies vitr\u00e9es du Caprice des Dieux. Renforcement du registre de contr\u00f4le des activit\u00e9s men\u00e9es par les parlementaires et les lobbyistes&#8239;; fin des \u00ab&#8239;groupes d\u2019amiti\u00e9&#8239;\u00bb, informels et n\u00e9buleux, entre l\u2019Union europ\u00e9enne et certains \u00c9tats tiers&#8239;; restriction des revolving doors \u2014&nbsp;soit cette pratique qui consiste, au premier jour de sa retraite parlementaire, \u00e0 exercer une fonction dans le priv\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Beaucoup de d\u00e9put\u00e9s auraient aim\u00e9 qu\u2019elle en fasse moins, certains plus. On regrette qu\u2019elle ait quelque peu \u00e9dulcor\u00e9 le contenu de la r\u00e9solution de d\u00e9cembre. Mais que voulez-vous&#8239;? Elle doit composer avec l\u2019establishment de l\u2019assembl\u00e9e, et puis elle est issue du groupe des conservateurs, qui s\u2019est toujours montr\u00e9 tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 du mandat parlementaire. Elle a baign\u00e9 dans une vasque lib\u00e9rale o\u00f9 l\u2019on d\u00e9fend comme des remparts certains secrets professionnels, telle la discr\u00e9tion sur l\u2019origine des amendements appos\u00e9s sur une proposition de loi \u2014&nbsp;qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 \u00e9crits par les lobbyistes de l\u2019industrie allemande, en quoi \u00e7a vous regarde&#8239;? Une vasque o\u00f9 l\u2019on a pour habitude de pester sur les corps interm\u00e9diaires et les contre-pouvoirs, \u00e0 commencer par les ONG, petites et infectieuses comme des moustiques. O\u00f9 l\u2019on moque souvent la sous-commission Droi, un truc de gauchistes qui passent leur temps \u00e0 discuter dans l\u2019indiff\u00e9rence quasi g\u00e9n\u00e9rale de la situation des droits de l\u2019homme au Lesotho ou au Myanmar, pendant que les autres examinent les budgets des \u00c9tats membres ou l\u00e9gif\u00e8rent sur la politique \u00e9nerg\u00e9tique de l\u2019Union\u2026<\/p>\n<p>Metsola aussi y tient, \u00e0 la libert\u00e9 du mandat, et elle ne manque pas de rappeler qu\u2019il existe d\u00e9j\u00e0 beaucoup de r\u00e8gles au parlement europ\u00e9en, bien plus que dans certains h\u00e9micycles nationaux. Il suffirait de commencer par les appliquer, autrement dit de s\u2019autor\u00e9guler correctement, pour repousser les assauts des marchands d\u2019id\u00e9es. Mais nulle loi n\u2019emp\u00eachera jamais le crime. Aussi longtemps que l\u2019\u00eatre humain se frottera \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir, vous trouverez des tricheurs qui le d\u00e9tourneront \u00e0 des fins personnelles. Certains conservateurs souhaiteraient que la pr\u00e9sidente les nomme plus franchement, les tricheurs. Qu\u2019elle dise que comme par hasard, ce sont les gens du Sud, les cigales, les buveurs de vin, et non les labo-rieuses fourmis, les buveurs de bi\u00e8re, qui ont tremp\u00e9 leurs l\u00e8vres dans la coupe pleine de p\u00e9trodollars&#8239;! Qu\u2019elle dise que les coupables sont tous socialistes&#8239;!<br \/>\nJamais Metsola ne dressera ses parlementaires les uns contre les autres, car son r\u00f4le est d\u2019\u00eatre au-dessus de la m\u00eal\u00e9e. Et puis, elle-m\u00eame vient du Sud, plus au sud encore que Rome et Ath\u00e8nes. Et puis, elle doit se douter que les moutons noirs ne se trouvent pas que dans l\u2019enclos des socialistes, peut-\u00eatre bien dans le sien aussi. Au fil des d\u00e9clarations de Panzeri, d\u2019autres noms pourraient tomber, et d\u2019un coup on regardera son propre coll\u00e8gue avec d\u00e9go\u00fbt. Mais que les m\u00e9dias arr\u00eatent de lui parler de culture de l\u2019impunit\u00e9&#8239;! La vraie culture des d\u00e9put\u00e9s, c\u2019est le sens du sacrifice au nom d\u2019une cause qui les transcende. Pendant que la police belge pr\u00e9parait ses perquisitions, le parlement menait de front sept ou huit n\u00e9gociations li\u00e9es \u00e0 l\u2019avenir climatique de la plan\u00e8te, et nombre de d\u00e9put\u00e9s ont \u00e0 peine trouv\u00e9 le sommeil tant ils \u00e9taient rong\u00e9s par l\u2019en-jeu. Croyez-vous qu\u2019avant l\u2019\u00e9clatement du scandale, les JT du continent en aient jamais touch\u00e9 un mot&#8239;? Ils ont attendu qu\u2019il soit le digne d\u00e9cor d\u2019un film policier des ann\u00e9es 1950 pour soudain informer leur audience qu\u2019il existe, \u00e0 Bruxelles et \u00e0 Strasbourg, un parlement europ\u00e9en.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Michel Claise<\/h3>\n<p>Plus on remonte aux sources de l\u2019enqu\u00eate, plus le brouillard se fait \u00e9pais, comme on suivrait un fil d\u2019Ariane tendu vers la cro\u00fbte nuageuse. Il semblerait que l\u2019alerte ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par les services de renseignements d\u2019un autre \u00c9tat que la Belgique, peut-\u00eatre l\u2019Espagne, qui lui-m\u00eame \u2014&nbsp;hypoth\u00e8se qui flotte dans les c\u00e9nacles \u2014&nbsp;aurait re\u00e7u un signalement de la part d\u2019un pays ennemi du Qatar, et l\u2019on cite \u00e0 demi-mot les \u00c9mirats arabes unis. Bref, quelqu\u2019un savait, et comme les mandataires europ\u00e9ens habitent surtout \u00e0 Bruxelles, c\u2019est la S\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat qui m\u00e8ne la danse, \u00e9paul\u00e9e par les services de renseignements de cinq autres pays membres. Nous sommes en 2021, et les agents secrets belges apprennent qu\u2019une rencontre a eu lieu, en 2019, \u00e0 Rabat, entre Panzeri et des membres de la DGED, le service de renseignement ext\u00e9rieur du Maroc, et que cette rencontre est suspecte.<\/p>\n<p>On pense d\u2019abord \u00e0 une tentative d\u2019ing\u00e9rence, puis les soup\u00e7ons se durcissent \u00e0 mesure que les premiers fils se connectent, que des signaux rouges se mettent \u00e0 clignoter. Au printemps 2022, un petit bataillon d\u2019agents de la S\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat re\u00e7oit l\u2019autorisation des magistrats de la Commission BIM, qui contr\u00f4le l\u2019utilisation des \u00ab&#8239;m\u00e9thodes sp\u00e9ciales de renseignement&#8239;\u00bb, pour s\u2019infiltrer dans l\u2019appartement de Panzeri, \u00e0 cinq cents m\u00e8tres de la tour Reyers, et y mener une perquisition fant\u00f4me. Les agents belges ont obtenu la certitude que l\u2019ancien d\u00e9put\u00e9 n\u2019est pas chez lui. Alors ils fouillent d\u00e9licatement son domicile et d\u00e9busquent, cach\u00e9e sous le lit, une valise noire \u00e0 roulettes. Et, dans cette valise noire, un sac en plastique C&amp;A et un cabas de l\u2019enseigne Carrefour. Et, dans ces paquets, 7 601 billets de 50 euros, soit 380 050 euros. Ils explorent ensuite la garde-robe, o\u00f9 Panzeri a log\u00e9 un coffre-fort. D\u2019autres liasses jaillissent, des billets de 50, 100 et 200 euros, pour porter le total du magot \u00e0 700 050 euros. Les agents de la S\u00fbret\u00e9 photographient leur prise, remettent l\u2019argent en place, effacent toute trace de leur passage et quittent les lieux. Ce sont les journaux Knack et Le Soir qui r\u00e9v\u00e9leront l\u2019op\u00e9ration, un mois apr\u00e8s le coup de filet du 9 d\u00e9cembre.<br \/>\nPuisque le parquet europ\u00e9en n\u2019est \u00e9tonnamment pas comp\u00e9tent pour ce genre d\u2019affaire, c\u2019est le parquet f\u00e9d\u00e9ral belge et l\u2019Office central pour la r\u00e9pression de la corruption qui, en juillet 2022, h\u00e9ritent de l\u2019enqu\u00eate. Nom de code&nbsp;: \u00ab&#8239;Mezzo&#8239;\u00bb. Michel Claise est nomm\u00e9 juge d\u2019instruction. Qui d\u2019autre que cet expert de la criminalit\u00e9 financi\u00e8re, qui transporte dans sa gibeci\u00e8re quelques bandits de renom, une banque suisse, des escrocs du football belge, tous clou\u00e9s \u00e0 son pilori&#8239;? Sur l\u2019ancien mont des Potences, dans les all\u00e9es du palais de justice, on conna\u00eet bien le juge Claise, et on le respecte comme on le d\u00e9sapprouve. Il force l\u2019admiration pour sa trajectoire, fils d\u2019un p\u00e8re wallon et d\u2019une m\u00e8re flamande, \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la dure par des grands-parents boulangers dans le quartier populaire de Cureghem, et qui plus tard ram\u00e8nera sur le plancher des vaches ceux qui se croyaient au-dessus des hommes et de leurs lois. On le surnomme \u00ab&#8239;monsieur 100 millions&#8239;\u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence au montant qu\u2019il aurait fait entrer dans les caisses de l\u2019\u00c9tat belge, et on cherche dans ses romans policiers, o\u00f9 il chante les vertus de la r\u00e9sistance et de l\u2019amiti\u00e9, de la vraie vie et du courage, des traces de ses propres enqu\u00eates. Certains aiment moins en revanche la jubilation qu\u2019ils croient d\u00e9celer chez lui quand il coffre un nom ronflant. Ou sa fa\u00e7on impulsive de d\u00e9livrer des mandats d\u2019ar-r\u00eat comme un prof exc\u00e9d\u00e9 punirait ses \u00e9l\u00e8ves. Cat\u00e9gorique, but\u00e9, incapable de reconna\u00eetre ses erreurs. Mais sa carri\u00e8re est une constante ascension, et aussi une descente dans les tr\u00e9fonds de l\u2019\u00e2me humaine et les trous b\u00e9ants de l\u2019\u00c9tat de droit, dont il pr\u00e9dit la fin si la permissivit\u00e9 demeure la r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Alors ce n\u2019est pas cette petite brochette de fonctionnaires cupides qui va effrayer l\u2019homme \u00e0 la voix calme teint\u00e9e d\u2019ironie, le franc-ma\u00e7on \u00e0 l\u2019esprit libre, le \u00ab&#8239;sh\u00e9rif&#8239;\u00bb, comme le d\u00e9signent ses d\u00e9tracteurs, habill\u00e9 comme un gentilhomme bruxellois, en jean, chemise et pull \u00e0 col en V. Mais son coup de filet du 9\u00a0d\u00e9cembre le cr\u00e9dite d\u2019une renomm\u00e9e internationale, et avec elle la reconnaissance, puis peu \u00e0 peu les critiques, de la presse \u00e9trang\u00e8re et des avocats de la d\u00e9fense. Son nom appara\u00eet dans les journaux de toute l\u2019Europe. En janvier, il fait signer \u00e0 Panzeri un m\u00e9morandum de repenti, un statut dont avait d\u00e9j\u00e0 b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 l\u2019agent de joueurs serbe Dejan Veljkovi, le premier cas du genre dans l\u2019histoire judiciaire belge. Rebelote avec l\u2019Italien, de quoi valider aux yeux du monde entier les motivations qui ont pouss\u00e9 Claise et son \u00e9quipe \u00e0 \u00e9crouer des notables du Caprice des Dieux. Il ne s\u2019agit pas de quelques voleurs de pommes \u00e9gar\u00e9s, mais d\u2019une organisation criminelle enkyst\u00e9e dans le parlement europ\u00e9en, le plus gros scandale jamais v\u00e9cu par l\u2019institution&#8239;!<br \/>\nEt puis soudain Claise menace de vaciller. En f\u00e9vrier, Maxim T\u00f6ller, l\u2019avocat de Tarabella, introduit une demande de r\u00e9cusation \u00e0 son encontre. Tente-t-on par l\u00e0 de le d\u00e9stabiliser&#8239;? On lui reproche d\u2019avoir viol\u00e9 la pr\u00e9somption d\u2019innocence du bourgmestre d\u2019Anthisnes dans la r\u00e9daction de son mandat d\u2019arr\u00eat, alors qu\u2019en sa qualit\u00e9 de juge d\u2019instruction la loi l\u2019oblige \u00e0 observer une ind\u00e9pendance totale \u00e0 l\u2019\u00e9gard des parties. On veut le d\u00e9bouter, voir quelqu\u2019un d\u2019autre mener l\u2019enqu\u00eate. Son enqu\u00eate, celle qui lui donne des palpitations depuis six mois&#8239;! C\u2019est un \u00ab&#8239;sh\u00e9rif&#8239;\u00bb tout \u00e0 coup craintif que l\u2019on atteint au bout du fil, dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019accorder la moindre interview. Pendant pr\u00e8s d\u2019un mois, son sort demeure incertain. Vit-il ce sursis comme une forme de d\u00e9saveu, le plus d\u00e9sagr\u00e9able de sa carri\u00e8re, ou garde-t-il la conviction qu\u2019il sera confirm\u00e9 dans ses fonctions&#8239;? Et s\u2019il s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9 \u00e0 propos de Ka\u00efl\u00ed et Tarabella, s\u2019il les maintenait \u00e0 tort dans un cachot depuis d\u00e9cembre, si dans quelques ann\u00e9es ils \u00e9taient innocent\u00e9s&#8239;? Il ne peut sans doute s\u2019emp\u00eacher d\u2019imaginer le pire, des carri\u00e8res qu\u2019il aurait bris\u00e9es, des vies de famille ab\u00eem\u00e9es pour avoir eu le mandat d\u2019arr\u00eat trop facile.<br \/>\nLa cour d\u2019appel de Bruxelles finit par rejeter la demande de r\u00e9cusation. Claise peut reprendre le dossier l\u00e0 o\u00f9 il l\u2019avait laiss\u00e9 \u00e0 la juge suppl\u00e9ante. Il \u00e9tait temps, car Panzeri a encore des choses \u00e0 dire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Eva Ka\u00efl\u00ed<\/h3>\n<p>Lorsque Claise a prolong\u00e9 la d\u00e9tention pr\u00e9ventive d\u2019Eva Ka\u00efl\u00ed, Sven Mary, l\u2019avocat de la vice-pr\u00e9sidente d\u00e9chue, marchait sur la cro\u00fbte du p\u00f4le Nord. Deux semaines en autonomie o\u00f9, au meilleur de la journ\u00e9e, la temp\u00e9rature fr\u00f4lait les moins vingt degr\u00e9s. L\u2019\u00e9quip\u00e9e disposait d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone satellite \u00e0 actionner en cas d\u2019extr\u00eame urgence. Mary, au bout de deux jours de marche \u00e0 travers les steppes immacul\u00e9es, inviol\u00e9es par l\u2019homme, \u00e0 se pr\u00e9occuper uniquement de ses fonctions vitales comme un \u00eatre primitif, avait tout ankylos\u00e9, les tracas laiss\u00e9s en Belgique, les veuves et les orphelins, sauf un dossier&nbsp;: Ka\u00efl\u00ed. Son cas le turlupinait. Il savait que tomberait la d\u00e9cision du juge quant \u00e0 savoir si oui ou non, l\u2019ancienne star de la t\u00e9l\u00e9vision grecque, qui plaide toujours son innocence, verrait son s\u00e9jour en prison prolong\u00e9. Alors Mary avait demand\u00e9 \u00e0 pouvoir l\u2019utiliser \u00e0 titre exceptionnel, ce t\u00e9l\u00e9-phone satellite, car il avait besoin de savoir. Et il avait su, et les n\u0153uds de sa vie belge s\u2019\u00e9taient reform\u00e9s, un vif sentiment d\u2019injustice avait pris place aux c\u00f4t\u00e9s de ses autres pens\u00e9es lancinantes, manger, mettre un pied devant l\u2019autre, oublier le froid.<\/p>\n<p>Ka\u00efl\u00ed, au moment d\u2019adresser une lettre au c\u00e9l\u00e8bre avocat belge, connaissait-elle sa r\u00e9puta-tion&#8239;? La presse grecque s\u2019\u00e9tait d\u00e9cha\u00een\u00e9e, tirant le portrait en Une de cet homme chauve et pliss\u00e9, surnomm\u00e9 \u00ab&#8239;l\u2019avocat des crapules&#8239;\u00bb pour avoir d\u00e9fendu des types peu commodes tels Murat Kaplan et Salah Abdeslam \u2014&nbsp;comme si tous les autres cas qu\u2019il avait plaid\u00e9s, des petites gens, des victimes de la barbarie humaine, comptaient pour des prunes. Elle avait assum\u00e9 son choix. Elle appr\u00e9ciait d\u00e9j\u00e0 la pr\u00e9sence rassurante de son avocat, l\u2019un des derniers rep\u00e8res qui lui restent, puisque tout s\u2019est effondr\u00e9 en l\u2019espace de deux jours&nbsp;: son avenir, son image, sa famille, la repr\u00e9sentation qu\u2019elle se faisait de son compagnon, et celle que sa fillette se faisait d\u2019elle. Elle sent chez Mary une \u00e2me de p\u00e8re, un parent \u00e0 m\u00eame de comprendre ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9e de sa fille de deux ans. Oh, une fois encore, la presse a racont\u00e9 n\u2019importe quoi en allant s\u2019imaginer qu\u2019elle n\u2019avait eu le droit de la voir qu\u2019une fois par mois. En r\u00e9alit\u00e9, la loi l\u2019autorisait \u00e0 se faire visiter une heure par jour, mais les retrouvailles \u00e9taient insoutenables, parce qu\u2019\u00e0 chaque fois \u00e9court\u00e9es par une d\u00e9chirante s\u00e9paration. Quelle m\u00e8re supporterait d\u2019\u00eatre quotidiennement arrach\u00e9e \u00e0 sa fille, de la voir les yeux mouill\u00e9s prendre la porte oppos\u00e9e&#8239;? Quelle fillette comprendrait ce man\u00e8ge organis\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 des adultes&#8239;? Alors Ka\u00efl\u00ed a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 espacer les visites, aussi largement que son c\u0153ur serr\u00e9 le lui permettait. Et l\u2019enfant qui l\u2019an dernier encore accompagnait ses parents jusque dans les couloirs du parlement, devait se contenter d\u2019un c\u00e2lin de temps \u00e0 autre, chez le p\u00e8re et la m\u00e8re s\u00e9par\u00e9ment, lui \u00e0 la prison de Saint-Gilles et elle \u00e0 celle d\u2019Haren, sous la supervision de grands messieurs s\u00e9v\u00e8res, dans ces lieux g\u00e9om\u00e9triques et aust\u00e8res, \u00e9tranges comme leur pays d\u2019adoption.<\/p>\n<p>Ka\u00efl\u00ed a \u00e9prouv\u00e9 ce qu\u2019on lit dans les livres et qu\u2019on voit dans les films&nbsp;: une vie qui s\u2019\u00e9croule du jour au lendemain. La sienne, jusqu\u2019au matin du 9 d\u00e9cembre, avait de quoi faire des envieux. Dipl\u00f4m\u00e9e en architecture, puis pr\u00e9sentatrice du JT sur la cha\u00eene priv\u00e9e Mega, elle devient \u00e0 29 ans, sous les couleurs du parti de gauche Pasok, la plus jeune d\u00e9put\u00e9e du parlement grec. Elle est \u00e9lue au parlement europ\u00e9en en 2014, r\u00e9\u00e9lue en 2019. On la dit joviale, tr\u00e8s sociable, un peu superficielle, opportuniste, et on la soup\u00e7onne de s\u2019\u00eatre approch\u00e9e du parti d\u00e9mocrate grec pour pr\u00e9parer son accession \u00e0 la mairie de Thessalonique et briguer l\u2019un des quatorze postes de vice-pr\u00e9sidente de l\u2019h\u00e9micycle. Entre-temps, elle a fait la connaissance d\u2019un bel assis-tant parlementaire italien aux m\u00e8ches blondes et rebelles, la charpente un peu bodybuild\u00e9e exalt\u00e9e par des polos \u00e0 manches courtes et motifs fleuris, un jeune fonctionnaire intelligent et d\u00e9contract\u00e9, s\u00fbr de sa force. Il s\u2019appelle Francesco Giorgi, et avec lui, elle forme le couple le plus en vue du parlement.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de son deuxi\u00e8me mandat \u00e0 Bruxelles, Ka\u00efl\u00ed nourrit un int\u00e9r\u00eat nouveau pour la r\u00e9gion du Golfe. Elle devient membre suppl\u00e9ante de la d\u00e9l\u00e9gation pour les relations avec la p\u00e9ninsule arabique. On l\u2019entend tenir des propos \u00e9tonnamment flatteurs \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Qatar, o\u00f9 elle se rend le 31 octobre 2022 pour y rencontrer le docteur Ali&#8239;; une photo protocolaire circulera beaucoup par la suite, sur laquelle la vice-pr\u00e9sidente assise dans un fauteuil aux contours dor\u00e9s, sourire un peu crisp\u00e9, manteau d\u2019entre-saison en boule sur les cuisses, fait face au ministre du Travail qatari v\u00eatu de blanc de pied en cap, regard engageant et poing serr\u00e9. Le 22 novembre, alors que le parlement europ\u00e9en cherche \u00e0 voter une r\u00e9solution sur l\u2019\u00e9mirat gazier, elle d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&#8239;Le Qatar est un chef de file en mati\u00e8re de droit du travail.&#8239;\u00bb Nombre de d\u00e9put\u00e9s raconteront avoir eu ce jour-l\u00e0 une descente d\u2019organes, car de la bouche d\u2019une vice-pr\u00e9sidente une telle affirmation revient \u00e0 donner la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019Europe \u00e0 un r\u00e9gime r\u00e9pressif. \u00ab&#8239;Ka\u00efl\u00ed a gagn\u00e9 son plein d\u2019essence \u00e0 vie&#8239;\u00bb, raille-t-on dans son dos. Mais a-t-elle vraiment prononc\u00e9 une connerie&#8239;? Ce minuscule pays n\u2019a-t-il pas engag\u00e9 des r\u00e9formes comme nul autre dans le monde arabe&#8239;? Et puis, si vous voulez vous affranchir du gaz russe, est-ce bien malin de se f\u00e2cher avec le Qatar&#8239;?<\/p>\n<p>Le 1er d\u00e9cembre, Ka\u00efl\u00ed s\u2019invite au vote de la commission des libert\u00e9s civiles, de la justice et des affaires int\u00e9rieures, dont elle ne fait pas partie, sur un texte qui concerne la lib\u00e9ralisation des visas entre l\u2019Europe et le Qatar. Des t\u00e9moins racontent qu\u2019elle n\u2019a m\u00eame pas annonc\u00e9 sa venue, ce qui est pourtant obligatoire pour prendre part au scrutin, et qu\u2019elle a vot\u00e9 en faveur de cette lib\u00e9ralisation. Elle, l\u2019ancienne militante des Jeunesses socialistes, qui pr\u00eate all\u00e9geance \u00e0 l\u2019\u00e9lite d\u2019une monarchie absolue\u2026 Mais est-ce suffisant pour l\u2019accabler&#8239;? La justice va-t-elle prolonger son s\u00e9jour en prison jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps au motif qu\u2019elle a exerc\u00e9 sa libert\u00e9 de tribune, qu\u2019elle a pos\u00e9 un acte aussi impalpable et personnel que le vote, qu\u2019elle a commis une pens\u00e9e&#8239;?<\/p>\n<p>Le 9 d\u00e9cembre, alors que Giorgi vient d\u2019\u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 par la police, Ka\u00efl\u00ed appelle son p\u00e8re \u00e0 l\u2019aide. Elle sait que son compagnon d\u00e9tient de l\u2019argent dans un coffre-fort. Elle n\u2019y avait jamais fourr\u00e9 le nez, dira-t-on plus tard pour sa d\u00e9fense, et si elle ne voulait pas que cet argent soit d\u00e9couvert, si elle avait su qu\u2019il \u00e9tait sale, pourquoi l\u2019aurait-elle fait sortir de chez elle alors que son immunit\u00e9 parlementaire la prot\u00e9geait&#8239;? Peu apr\u00e8s, le p\u00e8re de Ka\u00efl\u00ed est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Sofitel d\u2019Etterbeek. Dans sa valise, un biberon, des langes pour sa petite-fille, et sous les couches des coupures de 50 euros formant un total de 750.000. \u00ab&#8239;Prise en flagrant d\u00e9lit&#8239;\u00bb, l\u2019immunit\u00e9 de la vice-pr\u00e9sidente tombe, son duplex rue de la Tulipe est perquisitionn\u00e9 et les policiers y trouvent encore 150.000 euros. Ka\u00efl\u00ed est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 17&nbsp;h 09.<\/p>\n<p>Le 9 d\u00e9j\u00e0, le Pasok, o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait plus en odeur de saintet\u00e9 \u00e0 cause de sa proximit\u00e9 avec le parti conservateur grec, l\u2019exclut d\u00e9finitivement. Le 10, Metsola la destitue de son titre de vice-pr\u00e9sidente. Le 11, elle est \u00e9crou\u00e9e \u00e0 Haren. Le 12, la Gr\u00e8ce g\u00e8le tous ses avoirs, ainsi que ceux de ses parents. Le 13, le parlement europ\u00e9en vote officiellement sa destitution, par 625 voix pour sur les 628 votes exprim\u00e9s. Rise and fall.<\/p>\n<p>Partout sur Internet appara\u00eet son visage d\u2019ange d\u00e9chu, hier lisse et hal\u00e9 et maintenant couperos\u00e9 par la rage et le chagrin. Elle se dit trahie, de la plus ignoble des fa\u00e7ons, par son Giorgi l\u2019Amoroso, son playboy aux yeux clairs. Elle assiste \u00e0 la d\u00e9n\u00e9gation de sa pr\u00e9somption d\u2019innocence, elle essuie un proc\u00e8s m\u00e9dia-tique comme tant d\u2019autres avant elle. On dit dans la presse, ou m\u00eame parfois en audience, qu\u2019elle agit en espionne pour la Russie, qu\u2019elle d\u00e9tient des comptes au Panama, que des agents secrets qataris s\u2019appr\u00eatent \u00e0 la sauver au palais de justice de Bruxelles\u2026 On prolonge \u00e0 l\u2019infini sa d\u00e9tention \u00e0 Haren, alors que, d\u00e9mise de ses fonctions au parlement, elle n\u2019est plus en capacit\u00e9 de nuire \u2014&nbsp;pour autant qu\u2019elle ait commis un crime. Dix eurod\u00e9put\u00e9s socialistes italiens \u00e9crivent une lettre \u00e0 la pr\u00e9sidente Metsola pour d\u00e9noncer les conditions inhumaines de son emprisonnement en Belgique, qui t\u00e9moigne-raient m\u00eame d\u2019un certain \u00ab&#8239;machisme&#8239;\u00bb. Qu\u2019on lui attache un bracelet \u00e9lectronique et qu\u2019on la lib\u00e8re, comme Giorgi \u2014&nbsp;av\u00e9r\u00e9 coupable, lui&#8239;! Qu\u2019on la lib\u00e8re comme on lib\u00e9rera en avril Panzeri, le parrain de cette petite mafia&#8239;! Mais non, elle semble promise \u00e0 une d\u00e9tention \u00e9ternelle, et son avocat se demande bien pourquoi. Faut-il qu\u2019elle crache quelque chose pour que le juge Claise la laisse filer&#8239;? Mais si elle n\u2019a rien \u00e0 d\u00e9clarer&#8239;?<\/p>\n<p>Sven Mary se r\u00e9serve le droit de d\u00e9poser plainte pour violation du secret d\u2019instruction, parce que \u00e7a commence \u00e0 bien faire. Toutes ces fuites dans la presse\u2026 Un jour, une journaliste l\u2019appelle, elle poss\u00e8de devant elle des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019enqu\u00eate que m\u00eame lui, avocat d\u2019une des parties, n\u2019avait pas encore re\u00e7us. D\u2019autres m\u00e9dias ont eu acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019une conversation t\u00e9l\u00e9phonique pass\u00e9e depuis Haren entre Ka\u00efl\u00ed et sa s\u0153ur. Ils en ont conclu que la prisonni\u00e8re lui demandait \u00ab&#8239;de cacher un stick USB et son t\u00e9l\u00e9phone&#8239;\u00bb. Mary a r\u00e9\u00e9cout\u00e9 l\u2019appel en pr\u00e9sence d\u2019un interpr\u00e8te en grec. Ce qui, dans la langue d\u2019Aristote, signifiait \u00ab&#8239;garder mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone&#8239;\u00bb est devenu, dans les journaux, \u00ab&#8239;cacher mon t\u00e9l\u00e9phone&#8239;\u00bb. \u00c7a faisait deux ans que les enqu\u00eateurs belges \u00e9taient occup\u00e9s avec cette affaire&#8239;; lorsque l\u2019on passe aux arrestations, c\u2019est que la messe est dite, les indices de culpabilit\u00e9 suffisamment accablants, plus besoin d\u2019en rajouter par la suite. N\u2019auraient-ils pas pr\u00e9cipit\u00e9 leur coup de filet \u00e0 l\u2019approche de la fin du Mondial de foot, pour s\u2019assurer de la caisse de r\u00e9sonance promise par l\u2019\u00e9v\u00e9nement&#8239;?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Marc Tarabella<\/h3>\n<p>Au commencement, Marc Tarabella n\u2019aime pas cette histoire de Coupe du monde au Qatar. Il le dit d\u00e9j\u00e0 dans des tweets ou lors de discussions \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e, vers 2012&nbsp;: le parlement europ\u00e9en ne peut rester de marbre devant le choix de la Fifa qui, dans des circonstances tr\u00e8s suspectes, a donn\u00e9 mandat \u00e0 ce confetti monarchique pour construire des enceintes de 50 000 personnes sur du sable chaud. Lui, le fou de foot, aurait sans doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les \u00c9tats-Unis d\u2019Obama, le candidat malheureux, qui offrait d\u00e9j\u00e0 des stades, un r\u00e9gime d\u00e9mocratique, une certaine culture du ballon rond, des lois sur la protection des travailleurs, un climat qui aurait permis la tenue des matchs pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 europ\u00e9en. Mais il se sent bien seul dans la gu\u00e9rilla qu\u2019il tente de soule-ver. Personne ou presque parmi les d\u00e9put\u00e9s ne se propose pour grossir ses rangs.<\/p>\n<p>Bon, le temps passe. Au parlement europ\u00e9en, Tarabella est un homme extr\u00eamement populaire. C\u2019est le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de tous. Il se comporte \u00e0 Bruxelles et \u00e0 Strasbourg comme au march\u00e9 d\u2019Anthisnes, le village dont il est bourgmestre. Il prend des nouvelles des chauffeurs, des hommes de la s\u00e9cu, des interpr\u00e8tes, des cuistots&#8239;; il conna\u00eet leur pr\u00e9nom, se tracasse pour leur sant\u00e9. Chaque ann\u00e9e, il organise la Saint-Nicolas, et le personnel sourit avec tendresse \u00e0 la vue du bon vieux Marc coiff\u00e9 d\u2019une mitre qui re\u00e7oit sur ses genoux les enfants d\u2019\u00e9cologistes ou de conservateurs, de communistes ou de fachos, qu\u2019ils viennent d\u2019Helsinki ou de La Valette. Il aime la vie, qu\u2019il c\u00e9l\u00e8bre volontiers le jeudi en fin de journ\u00e9e, \u00e0 la petite pizzeria al taglio Spuntino o\u00f9 il finit parfois plein mort \u00e0 charcuter un classique du r\u00e9pertoire italien face \u00e0 la gare de Bruxelles-Luxembourg, au vu et au su des passants, ou m\u00eame plus t\u00f4t dans l\u2019apr\u00e8s-midi, au bar du parle-ment europ\u00e9en, une Jupiler ou un cocktail \u00e0 la main. Il aime d\u2019une m\u00eame ardeur la bonne ch\u00e8re, surtout quand elle est copieuse et festive, qu\u2019elle se partage avec des gens un peu paillards comme lui. La politique est une sorte de jouissance gloutonne sans cesse renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 un moment, Tarabella croise la route de Panzeri. Il \u00e9tait \u00e9crit qu\u2019ils se rencontreraient, et que de cette rencontre na\u00eetrait le d\u00e9but de quelque chose&nbsp;: ils sont socialistes, ils parlent italien, ils adorent le vin et la bi\u00e8re, et ils supportent l\u2019Inter de Milan comme si leur vie en d\u00e9pendait. Leur ressemblance se manifeste jusque dans leur physionomie, la m\u00eame toise grise, le m\u00eame visage rond, les m\u00eames petits yeux \u00e9cras\u00e9s, le m\u00eame cou \u00e9pais, la silhouette trapue et l\u00e9g\u00e8rement vo\u00fbt\u00e9e, Tarabella dans une version d\u00e9bonnaire de Panzeri, ou Panzeri dans une version endurcie de Tarabella. Alors ils se retrouvent les soirs de match, dans un bar \u00e0 Bruxelles ou chez l\u2019un des assistants de Panzeri. L\u2019ours italien doit \u00eatre \u00e9pat\u00e9 par la m\u00e9moire d\u2019\u00e9l\u00e9phant de Tarabella, qui peut lui refaire la fiche de n\u2019importe quel grand match jou\u00e9 par l\u2019Inter, la finale de 1964 au Prater de Vienne contre le Real Madrid et le missile envoy\u00e9 par Mazzola \u00e0 la 43e, le Scudetto perdu 2\u20134 face aux Romains de la Lazio en 2002 alors que les Nerazzurri menaient au score\u2026 Tarabella, quant \u00e0 lui, est flatt\u00e9 de recevoir l\u2019attention, peut-\u00eatre m\u00eame l\u2019amiti\u00e9, d\u2019une figure comme Panzeri, qui ne paie pas de mine mais qui l\u2019\u00e9blouit par son phras\u00e9 lumineux, ses r\u00e9flexions d\u2019une grande intelligence. Il ne s\u2019attendait pas \u00e0 entrer dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un homme \u00e0 la carri\u00e8re si respectable, proche du toit du Caprice des Dieux, un ancien syndicaliste qu\u2019il identifie peut-\u00eatre comme le Marc Goblet du nord de l\u2019Italie. Quelque part, Panzeri le subjugue.<\/p>\n<p>Le domaine politique dans lequel Tarabella excelle, c\u2019est l\u2019agriculture, mais il ne perd pas de vue le Qatar. Il ex\u00e9cute, \u00e0 l\u2019approche de la Coupe du monde, un repositionnement. \u00c9videmment, une fois que le juge Claise l\u2019aura envoy\u00e9 au cachot, tout le monde dira qu\u2019il a soudain, tiens tiens, chang\u00e9 d\u2019avis. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019il voit les choses, en tout cas que sa garde rapproch\u00e9e les expliquera. Disons plut\u00f4t qu\u2019il a chang\u00e9 de m\u00e9thode. Nous sommes en 2019, les stades sont sortis de terre et Tarabella a pris la vice-pr\u00e9sidence de la commission Europe-p\u00e9ninsule arabique. Il n\u2019emp\u00eachera plus le Qatar d\u2019organiser la Coupe du monde, mais il peut encore, avec des flatteries de diplomate, tenter d\u2019am\u00e9liorer le quotidien des travailleurs de la p\u00e9ninsule. Si vous voulez sugg\u00e9rer, lors d\u2019un d\u00eener officiel \u00e0 Doha, \u00e0 l\u2019\u00e9mir d\u2019abolir la kafala, mieux vaut ne pas avoir cri\u00e9 la veille \u00e0 Bruxelles que les dirigeants qataris sont tous des meurtriers. Et puis, apr\u00e8s tout, le Mondial c\u2019est une f\u00eate qui ne survient pas souvent, qui plonge pendant un mois Tarabella dans un \u00e9tat euphorique, insouciant comme un gamin\u2026 Alors oui, c\u2019est vrai qu\u2019il en parle souvent, et fort, et vraiment positivement. Mais voyez le r\u00e9sultat&nbsp;: la fin de l\u2019esclavage pour deux millions de travailleurs&#8239;! Et le sultanat d\u2019Oman qui envisage \u00e0 demi-mot d\u2019en faire de m\u00eame&#8239;!<\/p>\n<p>Son intervention surprise, lors de l\u2019audition d\u2019Al-Marri en sous-commission Droi, sera beaucoup comment\u00e9e, comme si les gens lui d\u00e9couvraient sa doctrine pro-Qatar, alors qu\u2019il souligne depuis plusieurs ann\u00e9es les efforts men\u00e9s par l\u2019\u00e9mirat. On fantasmera aussi sur le myst\u00e9rieux texto que lui envoie Giorgi en pleine s\u00e9ance, quelques minutes \u2014&nbsp;comme par hasard \u2014&nbsp;avant son petit la\u00efus inopin\u00e9. D\u2019autant que Panzeri, tapi en coulisses bien qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus parlementaire depuis trois ans, venait d\u2019avoir un contact avec son ancien assistant. Beaucoup de d\u00e9put\u00e9s jugeront bizarre, tr\u00e8s inhabituel, cet \u00e9change entre Giorgi et Tarabella alors que les d\u00e9bats avaient d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. De l\u2019avis de la garde rapproch\u00e9e de Tarabella, rien d\u2019anormal au contraire, Giorgi \u00e9tait l\u2019assistant de Cozzolino qui \u00e9tait en charge des urgences, il exp\u00e9diait des SMS aux diff\u00e9rents repr\u00e9sentants des groupes politiques pour r\u00e9partir efficacement les interventions et \u00e9viter les redites, bref il \u00e9tait dans son r\u00f4le. Et le voil\u00e0, Tarabella, qui parle. \u00ab&#8239;Je vais essayer d\u2019\u00eatre bref parce que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu de prendre la parole&#8239;\u00bb, commence-t-il. Quand la plupart des d\u00e9put\u00e9s crient au loup, le bourgmestre d\u2019Anthisnes am\u00e8ne de la nuance. Il \u00e9pargne le Qatar en d\u00e9ballant l\u2019habituel argumentaire sur \u00ab&#8239;la photo&#8239;\u00bb versus \u00ab&#8239;le film&#8239;\u00bb, et surtout s\u2019en prend \u00e0 ses homologues. Ils \u00e9taient o\u00f9, lorsque Poutine a envahi la Crim\u00e9e en 2014, alors que la Coupe du monde se tiendrait en Russie quatre ans plus tard&#8239;? Pourquoi n\u2019ont-ils rien dit avant le d\u00e9but de la comp\u00e9tition&#8239;?<\/p>\n<p>Le 9 d\u00e9cembre en matin\u00e9e, Ka\u00efl\u00ed appelle Tarabella. Un coup de fil \u00e9trange o\u00f9 elle \u00e9voque l\u2019\u00e9vaporation de son compagnon et cherche un avocat. Il range son v\u00e9hicule sur le bord de la route pour lui transmettre les coordonn\u00e9es d\u2019un cabinet li\u00e9geois. Parce qu\u2019il est belge, sympa et populaire, Tarabella a l\u2019habitude de r\u00e9pondre aux demandes des d\u00e9put\u00e9s qui cherchent un juriste ou un couvreur&#8239;; il ne s\u2019inqui\u00e8te de rien et, selon ce r\u00e9cit, poursuit innocemment sa route. L\u2019apr\u00e8s-midi, il se rend \u00e0 une remise de prix honorifique organis\u00e9e par des cantines scolaires. Il ripaille copieusement, prononce un discours, rentre chez lui pour se changer car il se tache toujours le costume quand il graille. Le soir, il participe \u00e0 un d\u00eener officiel du PS dans un lieu d\u00e9pourvu de r\u00e9seau. On cherche \u00e0 le joindre de toute urgence, car \u00e0 Bruxelles la situation s\u2019est fortement g\u00e2t\u00e9e. On doit passer par le t\u00e9l\u00e9phone fixe du restaurant, comme au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 qui ai-je l\u2019honneur&#8239;? \u2014&nbsp;Marc, c\u2019est moi, faut que tu saches ce qui est en train de se passer&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb On lui donne la consigne de se refuser \u00e0 tout commentaire jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre.<br \/>\nLe lendemain apr\u00e8s-midi, il regarde chez lui, \u00e0 Anthisnes, France-Angleterre, le troisi\u00e8me quart de finale de la Coupe du monde. Il envoie des messages \u00e0 ses proches pour leur donner sa lecture du match. \u00c0 20&nbsp;h\u00a054, on sonne \u00e0 sa porte. Une nuit d\u2019encre et un froid de canard enve-loppent le village. Le bourgmestre d\u00e9couvre sur son perron le juge Claise, la pr\u00e9sidente Metsola, une douzaine d\u2019enqu\u00eateurs et un chien renifleur \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 flairer les billets de banque. Il se retourne et regarde sa femme et son fils ado, qui ne comprennent pas. On ne trouvera rien dans sa maison.<\/p>\n<p>D\u00e9but f\u00e9vrier, \u00e0 la demande des autorit\u00e9s belges qui souhaitent les auditionner, le parlement europ\u00e9en vote quasi \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 la lev\u00e9e de l\u2019immunit\u00e9 de Tarabella et Cozzolino. On avait rarement vu autant de d\u00e9put\u00e9s dans l\u2019h\u00e9micycle, et des essaims de micros et de cam\u00e9ras serrent de pr\u00e8s les deux moutons noirs, zooment sur leur main lev\u00e9e au moment du vote. Tous deux n\u2019ont qu\u2019une h\u00e2te, plaider leur innocence devant les enqu\u00eateurs.<\/p>\n<p>Redevenu un citoyen ordinaire, Tarabella est \u00e9crou\u00e9 dix jours plus tard dans la prison la plus v\u00e9tuste du pays, celle de Saint-Gilles o\u00f9 s\u00e9journent depuis un bon moment d\u00e9j\u00e0 Giorgi et Panzeri. Comme on se retrouve. Tout est fait pour qu\u2019ils ne se croisent pas, et Tarabella n\u2019est pas du genre \u00e0 s\u00e9cr\u00e9ter la bile de la haine, mais tout de m\u00eame. Trahi par son vieux pote du foot. Tra\u00een\u00e9 par son camarade de biture, qui d\u00e9blat\u00e8re ses pseudo-v\u00e9rit\u00e9s devant les enqu\u00eateurs, comme quoi il lui aurait fil\u00e9 20 000 euros en 2019 dans un restaurant de Saint-Gilles, et puis encore 20 000, et puis encore 20\u00a0000 jusqu\u2019\u00e0 atteindre un total compris entre 120\u00a0000 et 140\u00a0000 euros. Panzeri ajoute qu\u2019il devait encore lui verser une tranche avant No\u00ebl, et que Tarabella lui aurait demand\u00e9 en octobre ou novembre \u00ab&#8239;si les pralines \u00e9taient arriv\u00e9es&#8239;\u00bb. Ces d\u00e9clarations se retrouvent dans la presse, et tout le monde semble les prendre pour argent comptant&#8239;! Tout le monde laisse le capo balancer sur ses pr\u00e9sum\u00e9es petites mains, alors que pour bien faire, un repenti devrait toujours d\u00e9noncer des gens plus haut plac\u00e9s que lui&#8239;! Ceux qui veulent croire \u00e0 l\u2019innocence de Tarabella se demandent toutefois pourquoi Panzeri souillerait sans raison un ami blanc comme le linge. Eh bien, r\u00e9pond-on pour sa d\u00e9fense, parce qu\u2019il veut diluer les responsa-bilit\u00e9s. Faire croire \u00e0 des m\u00e9tastases. Donner l\u2019illusion d\u2019un syst\u00e8me \u00e9clat\u00e9.<br \/>\nTarabella r\u00e9clame une confrontation avec Panzeri, en vain. Il demande sa lib\u00e9ration, refus\u00e9e. Si la d\u00e9tention de Ka\u00efl\u00ed offusque, la sienne est encore moins compr\u00e9hensible. Il n\u2019y a rien qui l\u2019accable, sinon les \u00e9lucubrations d\u2019un repenti dont la parole serait d\u2019\u00c9vangile&#8239;! Mais non, encore une fois, tout le monde tape sur lui comme des enfants dans une baudruche en papier m\u00e2ch\u00e9, Panzeri, le juge, les journalistes, on cogne la brave pi\u00f1ata jusqu\u2019\u00e0 ce que les bonbons tombent&#8239;!<\/p>\n<p>En guise de riposte, son avocat Maxim T\u00f6ller lance une proc\u00e9dure de r\u00e9cusation \u00e0 l\u2019encontre du juge Claise. L\u2019instruction est \u00e0 charge. Le conditionnel absent. Le mandat d\u2019arr\u00eat \u00e9voque des mouvements financiers suspects, alors que l\u2019analyse des comptes de Tarabella ne r\u00e9v\u00e8le rien d\u2019anormal. Pas de folie soudaine, genre l\u2019achat d\u2019une berline allemande ou la construc-tion d\u2019une annexe. Le d\u00e9put\u00e9, m\u00e9tronome, sort depuis des ann\u00e9es \u00e0 intervalles r\u00e9guliers le m\u00eame pognon au Bancomat, car il fonctionne \u00e0 l\u2019ancienne, avec du cash. Alors quoi&#8239;?<br \/>\nCoup d\u2019\u00e9p\u00e9e dans l\u2019eau. Le mandat d\u2019arr\u00eat de Tarabella est confirm\u00e9 par la chambre des mises en accusation, et Claise r\u00e9habilit\u00e9 \u00e0 l\u2019instruction.<\/p>\n<p>Priv\u00e9 d\u2019avenir, entach\u00e9 \u00e0 tout jamais, Tarabella patiente et s\u2019adapte \u00e0 la vie carc\u00e9rale. Une existence asc\u00e9tique, un camp de remise en forme. Plus de r\u00e9veil aux aurores, plus le moindre \u00e9cran, plus une goutte d\u2019alcool, plus rien \u00e0 grignoter entre les repas. M\u00eame plus de livres \u00e0 lire, car il manque de personnel pour tenir la permanence de la biblioth\u00e8que \u2014&nbsp;faute de romans, Tarabella, le jour de son arriv\u00e9e, lit trois fois de suite le r\u00e8glement d\u2019ordre int\u00e9rieur de la prison. Soit dit en passant, comment voulez-vous faciliter la r\u00e9insertion des prisonniers dans une taule en net sous-effectif o\u00f9 rien ne permet de tromper l\u2019ennui&#8239;? Rien, ou alors vous faites comme l\u2019eurod\u00e9put\u00e9, vous sympathisez avec tout le monde, un maton, un mec du Burkina Faso qui a vol\u00e9 des voitures, vous prenez chaque matin de leurs nouvelles, vous vous int\u00e9ressez \u00e0 leur vie. Vous \u00eates un homme au rebut parmi d\u2019autres hommes au rebut.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h3>Antonio Panzeri et Francesco Giorgi<\/h3>\n<p>Aux yeux d\u2019Antonio Panzeri, Francesco Giorgi \u00e9tait l\u2019assistant id\u00e9al. Son faux jumeau. Jeune, blond, athl\u00e9tique, polyglotte, extraverti. Un type smart et dans le vent, qui se donne \u00e0 voir comme un jet-setteur sur Instagram, torse nu sur un voilier ou une planche de surf au large de l\u2019\u00eele de Caprera, au nord de la Sardaigne. L\u2019un des assistants les plus dou\u00e9s de l\u2019h\u00e9micycle, capable d\u2019int\u00e9grer des amendements au bon endroit au bon moment. Que l\u2019on croise dans l\u2019ascen-seur, qui vous sourit avec une once de suffi-sance, puis regarde le miroir. Qui a s\u00e9duit, lui le simple assistant, une d\u00e9put\u00e9e, maintenant vice-pr\u00e9sidente&#8239;! \u00ab&#8239;Mister Parlement&#8239;\u00bb, comme on le surnomme, suit partout Panzeri. Deux fr\u00e8res siamois, qui r\u00e9unis forment un \u00eatre bic\u00e9phale redoutable, sans \u00e2ge, \u00e9rudit et s\u00e9duisant, cool et progressiste. Panzeri se sert de Giorgi comme interpr\u00e8te, un Google Translate en chair et en os, toujours \u00e0 port\u00e9e de main, qui pourtant ne gommera jamais ce qui reste l\u2019un des grands regrets de Panzeri, son ignorance de l\u2019anglais \u2014&nbsp;sans quoi, il en est convaincu, il aurait gagn\u00e9 quelques galons suppl\u00e9mentaires dans cette bo\u00eete, peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 en briguer la pr\u00e9sidence. Giorgi, quant \u00e0 lui, s\u2019est toujours senti redevable envers Panzeri&#8239;; son a\u00een\u00e9 lui a ouvert son r\u00e9seau d\u2019influence, et avant \u00e7a offert son premier emploi, en 2009.<\/p>\n<p>On entre au parlement europ\u00e9en avec des principes \u00e9thiques, des convictions humanistes, le r\u00eave de changer le monde, et puis s\u2019installe insidieusement l\u2019habituation au confort et aux privil\u00e8ges. Tous les jours des gens vous caressent le poil pour obtenir un amendement \u00e0 une loi, une phrase dans une r\u00e9solution. Toutes les semaines des serveurs vous apportent un menu raffin\u00e9, des chauffeurs vous conduisent \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, des soubrettes refont votre lit, des ambassadeurs vous offrent du champagne. Tous les mois tombe votre salaire, 9 800 euros, sans compter les indemnit\u00e9s mensuelles de frais g\u00e9n\u00e9raux, 4 778 euros, et le perdiem chaque fois que vous pointez au parlement, 338 euros. Vous \u00eates chloroform\u00e9 par la sensation grisante d\u2019\u00eatre l\u00e0 o\u00f9 tout se passe. De valoir plus que les autres \u2014&nbsp;mais, dans une interpr\u00e9tation contradictoire de votre quotidien, de penser malgr\u00e9 vous que ces privil\u00e8ges sont la mesure d\u2019une vie normale. Et autour de vous dans les corridors du pouvoir se meuvent des gens parfaitement comme vous, en costume ou en tailleur, un badge pendu au cou, des produits de l\u2019\u00e9lite intellectuelle et financi\u00e8re europ\u00e9enne qui ont fr\u00e9quent\u00e9 les m\u00eames \u00e9coles et se connaissent, l\u2019une d\u00e9sormais lobbyiste pour une entreprise de v\u00e9hicules \u00e0 hydrog\u00e8ne, l\u2019autre d\u00e9put\u00e9 \u00e0 la commission des transports. Des gens intelligents et sympathiques qui petit \u00e0 petit vous inculquent une pens\u00e9e, comme quoi ce qui est bon pour le big business est bon pour le monde. Un circuit ferm\u00e9 que vous ne quittez pas de la journ\u00e9e parce que vous y trouvez tout ce qu\u2019il faut, resto, caf\u00e9 o\u00f9 l\u2019espresso co\u00fbte 1,24 euro et le cookie 1,13, bar \u00e0 la moquette taupe gard\u00e9 par un vigile affubl\u00e9 comme un membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Un environnement professionnel incroyablement stimulant, une ambiance perp\u00e9tuelle de colonie de vacances o\u00f9 tout le monde courtise tout le monde, o\u00f9 vous ne serez pas puni si vous oubliez de d\u00e9clarer un voyage ou un cadeau, o\u00f9 l\u2019on vous laisse partir tranquille en Inde ou en Isra\u00ebl tous frais pay\u00e9s par votre h\u00f4te, les doigts de pied en \u00e9ventail. Vos standards \u00e9thiques ne font que baisser, votre cerveau se pervertit, et la corruption morale laisse peu \u00e0 peu place \u00e0 la criminalit\u00e9. Alors quand \u00e7a fait dix ans que \u00e7a dure\u2026<\/p>\n<p>L\u2019affaire fut longtemps baptis\u00e9e Qatargate, pour-tant tout commence avec le Maroc. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, Panzeri appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 comme une sorte d\u2019expert du royaume ch\u00e9rifien au sein du parlement. Il a pris la copr\u00e9sidence de la d\u00e9l\u00e9gation pour les relations avec les pays du Maghreb et de la commission parlementaire mixte Maroc-Union europ\u00e9enne, en tandem avec Abderrahim Atmoun. Qui devient un ami. D\u00e9put\u00e9 marocain originaire de Khouribga, francophone et italo-phone, Atmoun lui fait quelques faveurs, et en retour Panzeri l\u2019invite \u00e0 ses frais en Italie. En 2014, le roi Mohammed VI les d\u00e9core. Un pirate informatique d\u00e9voile \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque des documents confidentiels de la mission marocaine aupr\u00e8s de l\u2019Union europ\u00e9enne qui jettent le trouble. Panzeri y est qualifi\u00e9 de potentiel \u00ab&#8239;alli\u00e9 de poids&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;ami proche&#8239;\u00bb du Maroc en mesure de \u00ab&#8239;contrecarrer l\u2019activisme croissant de nos adversaires au sein du parlement&#8239;\u00bb. Un infiltr\u00e9 de la diplomatie europ\u00e9enne capable de d\u00e9fendre le principe de la souverainet\u00e9 du Maroc sur le Sahara occidental, au d\u00e9triment de l\u2019Alg\u00e9rie qui soutient et entretient l\u2019enclave ind\u00e9pendantiste.<\/p>\n<p>En 2017, Panzeri est nomm\u00e9 pr\u00e9sident de la sous-commission Droi. Il quitte la d\u00e9l\u00e9gation du Maghreb, mais il reste proche d\u2019Atmoun, qui l\u2019invite plusieurs fois \u00e0 Casablanca et \u00e0 Marrakech, dont d\u2019apr\u00e8s Panzeri un s\u00e9jour d\u2019une semaine \u00e0 la Mamounia avec Ka\u00efl\u00ed et \u00ab&#8239;Mister Parlement&#8239;\u00bb. Ses nouvelles fonctions le connectent surtout avec le docteur Ali. Tous deux signent en 2018 un obscur m\u00e9morandum de partenariat \u00e0 en-t\u00eate du parlement europ\u00e9en, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Politico. Un accord dont l\u2019institution ignorait l\u2019existence\u2026 \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, les deux hommes, bient\u00f4t rejoints par Giorgi, jettent les bases de l\u2019organisation criminelle qui sera d\u00e9mantel\u00e9e quatre ans plus tard. Le tandem du parlement fera office d\u2019agence de communication au service du Qatar, en \u00e9change d\u2019une abondante oseille livr\u00e9e en coupures de 50. Giorgi d\u00e9crit le mode op\u00e9ratoire \u00e0 venir dans un document qui sera retrouv\u00e9 sur son ordi. Il se r\u00e9sume \u00e0 trois actions&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Stopper les attaques des autres pays, promouvoir les aspects positifs, attaquer d\u2019autres pays<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>Ont-ils conscience qu\u2019ils trichent, ou bien sont-ils comme les sportifs baign\u00e9s dans la dope et dup\u00e9s par les m\u00e9decins-sorciers&#8239;? Se sont-ils persuad\u00e9s, lorsque l\u2019argent est omnipr\u00e9sent et si facile d\u2019acc\u00e8s, et les bailleurs de fonds tr\u00e8s dou\u00e9s pour les hypnotiser, qu\u2019en fin de compte ils ne font rien de vraiment r\u00e9pr\u00e9hensible&#8239;?<br \/>\nPanzeri aurait attendu de s\u2019\u00eatre retir\u00e9 de l\u2019h\u00e9micycle, en 2019, pour passer \u00e0 l\u2019action, afin de ne pas jouer l\u2019agent double. Sur la suggestion des Qataris, il immatricule \u00e0 Bruxelles l\u2019ONG Fight Impunity, avec laquelle le parlement euro-p\u00e9en se met \u00e0 travailler \u00e9troitement, parfois \u00e0 son insu. Comme si Amnesty International ou Human Rights Watch n\u2019avaient jamais exist\u00e9\u2026 On ignore encore si, outre le cash, Panzeri et Giorgi ont encaiss\u00e9 des transactions bancaires ill\u00e9gales via cette structure-\u00e9cran. Mais elle leur a permis de relayer tranquillement les opinions du Qatar, du Maroc et de la Mauritanie, \u00e0 travers des conf\u00e9rences et des rapports aux intitul\u00e9s passe-partout.<\/p>\n<p>Maintenant que l\u2019organisation est en place, Giorgi et Panzeri retrouvent en effet Atmoun pour lui sugg\u00e9rer leurs services. Ce qu\u2019on fait avec l\u2019\u00e9mirati gazier, faisons-le avec le royaume ch\u00e9rifien&#8239;! \u00c7a se passe dans un restaurant \u00e0 Bruxelles, expliquera le repenti, et celui qui est devenu l\u2019ambassadeur du Maroc en Pologne leur promet 50 000 euros par an et par t\u00eate de pipe en coupures de 50 et de 100. Si le docteur Ali voit en Fight Impunity l\u2019occasion de soigner \u00e0 bas prix l\u2019image du Qatar et faciliter l\u2019accord sur l\u2019a\u00e9rien et les visas, Atmoun songe sans doute que, dans l\u2019optique d\u2019obtenir enfin la main-mise sur les \u00ab&#8239;provinces du Sud&#8239;\u00bb du Maroc, il peut bien l\u00e2cher un peu d\u2019argent de poche \u00e0 cet improbable duo d\u2019Italiens au large entregent\u2026 Ils auraient certes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des d\u00e9put\u00e9s en exercice instruits de dossiers li\u00e9s \u00e0 l\u2019industrie ou aux affaires \u00e9trang\u00e8res, mais Panzeri poss\u00e8de un carnet d\u2019adresses remarquable, un tr\u00e9sor de guerre qu\u2019il peut faire valoir en toute l\u00e9galit\u00e9 au premier jour de sa retraite. Prenez Tarabella. Ce brave Li\u00e9geois est aim\u00e9 de tous au parlement, Panzeri aurait donc fort int\u00e9r\u00eat \u00e0 le garder dans son giron, entretenir comme un poulain ce faux ami \u00e0 qui il proposerait d\u00e8s lors \u00e0 dessein d\u2019aller mangez une pizza ou de mater le prochain match de l\u2019Inter. Et c\u2019est peut-\u00eatre ce \u00e0 quoi il songe, Panzeri, en nouant ces deals qui le d\u00e9voient \u00e0 tout jamais, au fait qu\u2019il r\u00e8gne sur un petit cheptel de parlementaires italophones, des voix qu\u2019il peut vendre \u00e0 Atmoun et au docteur Ali comme on vendrait des chameaux, en fonction de leur niveau d\u2019influen\u00e7abilit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e. Tarabella, c\u2019est 250 000 euros, pas plus pas moins&#8239;! Cozzolino, m\u00eame tarif&#8239;! Mais qui peut certifier que Panzeri comptait vraiment leur livrer leur d\u00fb \u2014&nbsp;et non garder tout ou partie pour lui et son complice&#8239;? Qui peut garantir qu\u2019en escroquant le parlement europ\u00e9en, il n\u2019a pas aussi escroqu\u00e9 les corrupteurs&#8239;?<\/p>\n<p>C\u2019est Giorgi qui, le premier de tous, sera arr\u00eat\u00e9. Des unit\u00e9s sp\u00e9ciales de la police f\u00e9d\u00e9rale se sont planqu\u00e9es aux aurores \u00e0 proximit\u00e9 du duplex qu\u2019il partage avec Ka\u00efl\u00ed. Ils attendent, engourdis par le froid de l\u2019hiver naissant, comme des chas-seurs immobiles fix\u00e9s \u00e0 leur poste d\u2019observation. Quatre heures plus tard, Giorgi surgit \u00e0 la sortie de son garage dans sa Landrover Discovery.<\/p>\n<p>Panzeri, lui, est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 10&nbsp;h 02, et se chuchote une rumeur, confirm\u00e9e \u00e0 Wilfried par plusieurs sources, comme quoi d\u2019embl\u00e9e les services d\u2019en-qu\u00eate et de police ont commis un vice de proc\u00e9dure quelque peu f\u00e2cheux. Lorsque Marie Arena, dans le courant de l\u2019apr\u00e8s-midi, s\u2019inqui\u00e8te pour son ami Panzeri et lui cherche un avocat, le cabinet qu\u2019elle contacte est r\u00e9put\u00e9 tr\u00e8s proche du PS. L\u2019instruction n\u2019aurait sans doute pas appr\u00e9ci\u00e9 cette parent\u00e9 politique entre l\u2019accus\u00e9 et sa d\u00e9fense et n\u2019aurait, pour cette raison, pas convi\u00e9 les avocats de Panzeri lors des premi\u00e8res auditions du Lombard. Violation des droits de la d\u00e9fense, qui pourrait invalider les premiers aveux de l\u2019accus\u00e9 et engendrer un toll\u00e9 international, jeter le discr\u00e9dit sur l\u2019enqu\u00eate belge, tout \u00e7a aux premiers jours d\u2019une op\u00e9ration retentissante, pr\u00e9par\u00e9e depuis des mois&#8239;!<\/p>\n<p>On ignore s\u2019il faut y voir un lien de causalit\u00e9, ni qui du parquet ou de Panzeri sugg\u00e8re l\u2019id\u00e9e&#8239;; toujours est-il qu\u2019\u00e0 un moment, il est question de transformer le criminel en repenti. Et donc en \u00e9change d\u2019aveux, de r\u00e9duire nettement sa peine d\u2019emprisonnement, maximum un an. Le juge Claise actionne de ce fait une loi belge inspir\u00e9e du pentito Tommaso Buscetta, un mafioso sicilien de Cosa Nostra. En 1984, d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de la mafia, en incapacit\u00e9 de venger l\u2019assassinat des siens, il avait accept\u00e9 de tout d\u00e9baller au juge Giovanni Falcone. La Belgique, en 2018, embo\u00eete le pas d\u2019autres pays europ\u00e9ens comme les Pays-Bas et cr\u00e9e sa propre loi sur les repentis, motiv\u00e9e par trois dossiers criminels irr\u00e9solus ou de plus en plus sanguinolents&nbsp;: les tueries du Brabant, le trafic de stup\u00e9fiants \u00e0 Anvers et le terrorisme djihadiste. Panzeri n\u2019a rien d\u2019un parrain de la Camorra ou d\u2019un fr\u00e8re de l\u2019\u00c9tat islamique, mais l\u2019instruction accueillera bien volontiers les aveux du chef. Qui noirciront les quotidiens dans une enqu\u00eate-passoire \u00ab&#8239;\u00e0 l\u2019italienne&#8239;\u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence aux fuites qui ont souvent cours dans la p\u00e9ninsule lorsqu\u2019\u00e9clatent de grandes affaires, sans que l\u2019on sache qui, ni pourquoi, s\u2019amuse \u00e0 informer les journalistes. Panzeri, quant \u00e0 lui, s\u2019estimera chanceux de voir sa peine r\u00e9duite \u00e0 peau de chagrin. Tout le monde se tire majestueusement bien de cette histoire \u2014&nbsp;sauf ceux que l\u2019ours italien, au fil de ses auditions, jettera dans la fosse.<\/p>\n<p>Il y a d\u2019abord Francesco Giorgi, qui a tr\u00e8s t\u00f4t admis devant le juge Claise qu\u2019il \u00e9tait le \u00ab&#8239;g\u00e9rant du cash&#8239;\u00bb. Panzeri raconte que c\u2019est chez son acolyte, rue de la Tulipe, que l\u2019argent des Qataris est arriv\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, 1,25\u00a0million en liquide. Que c\u2019est Giorgi qui a sugg\u00e9r\u00e9 au docteur Ali le nom de sa compagne lorsqu\u2019il fut question d\u2019\u00e9largir la bande. Que \u00ab&#8239;Mister Parlement&#8239;\u00bb \u00e9tait avide d\u2019argent, que son r\u00f4le dans l\u2019organisation, de plus en plus central, consistait \u00e0 faire de la \u00ab&#8239;r\u00e9gie interne&#8239;\u00bb, orchestrant les interventions des uns et des autres lors des diff\u00e9rentes sessions parlementaires. Fin f\u00e9vrier, Giorgi est lib\u00e9r\u00e9 sous le r\u00e9gime du bracelet \u00e9lectronique. Il estime avoir dit tout ce qu\u2019il avait \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Il y a ensuite les participants de la \u00ab&#8239;r\u00e9union de Doha&#8239;\u00bb, Andrea Cozzolino, Eva Ka\u00efl\u00ed (m\u00eame si Panzeri n\u2019est plus certain de se souvenir de sa pr\u00e9sence) et Lara Comi (qui suppl\u00e9e au parlement europ\u00e9en, depuis novembre 2022, le s\u00e9nateur italien Silvio Berlusconi). En compa-gnie de Panzeri, Giorgi, le docteur Ali et \u00ab&#8239;l\u2019Alg\u00e9rien&#8239;\u00bb, cette rencontre pr\u00e9sum\u00e9e a lieu au printemps 2019, lorsqu\u2019il est question pour les trois invit\u00e9s de trouver de quoi financer leur campagne \u00e9lectorale, l\u2019une des pr\u00e9occupations courantes des eurod\u00e9put\u00e9s qui ne b\u00e9n\u00e9fi-cient pas d\u2019argent public. D\u2019apr\u00e8s Panzeri, \u00e0 l\u2019issue des \u00e9changes, les Qataris promettent \u00e0 chacun 250 000 euros, et encore 500 000 pour les deux initiateurs de la magouille. Le but&nbsp;: que les trois invit\u00e9s soient \u00e9lus et qu\u2019en-suite, par leur influence, ils servent au cours de leur mandat les int\u00e9r\u00eats de l\u2019\u00e9mirat. Giorgi aurait remis \u00e0 tous l\u2019enveloppe annonc\u00e9e, son ancien chef, sa compagne, Cozzolino et Comi\u2026 quoique, pour Comi, le repenti ne sait plus si elle avait finalement r\u00e9ceptionn\u00e9 le butin. En revanche, il d\u00e9roule \u00e0 propos de la suppl\u00e9ante de Berlusconi une anecdote abracadabrante. Peu avant les \u00e9lections europ\u00e9ennes de 2019, elle est soup\u00e7onn\u00e9e dans la presse italienne d\u2019avoir financ\u00e9 ill\u00e9galement sa campagne. Panzeri, qui avait envoy\u00e9 un interm\u00e9diaire r\u00e9cup\u00e9rer un sac au domicile bruxellois de Comi \u00e0 la demande de cette derni\u00e8re, se rend chez l\u2019interm\u00e9diaire en question et ouvre le sac. Il d\u00e9couvre, cach\u00e9es dans des livres creux, des liasses \u00e0 n\u2019en plus finir, entre 60 000 et 70 000 euros dont il dit ignorer la provenance. Et, comme on se d\u00e9barrasserait d\u2019une conserve de thon, il jette l\u2019argent dans une poubelle. Mais comment v\u00e9rifier une telle histoire&#8239;? Et pourquoi Panzeri, qui h\u00e9bergeait d\u00e9j\u00e0 tant de cash, n\u2019aurait-il pas ramen\u00e9 les sous chez lui&#8239;? Comi nie en bloc et clame toujours son innocence.<\/p>\n<p>Il y a aussi deux membres de la Conf\u00e9d\u00e9ration syndicale internationale, que le Qatar aurait cherch\u00e9 \u00e0 corrompre pour \u00e9touffer les critiques sur les conditions de travail des ouvriers dans l\u2019\u00e9mirat. D\u2019une part, Luca Visentini, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, qui a reconnu avoir touch\u00e9 50 000 euros en cash de Panzeri. De l\u2019autre, Susanna Camusso, pour qui \u00ab&#8239;l\u2019Alg\u00e9rien&#8239;\u00bb aurait remis 600 000 euros au Lombard sur le square Plasky, \u00e0 Schaerbeek. Sauf que l\u2019assistant de Camusso aurait d\u00e9clar\u00e9 vouloir finalement se contenter de 50 000. Panzeri aurait donc h\u00e9rit\u00e9 d\u2019un surplus providentiel de 550 000 euros&#8239;; il en aurait r\u00e9troc\u00e9d\u00e9 25 000 \u00e0 Giorgi et, sans rien dire \u00e0 son complice, gard\u00e9 le solde pour lui, soit 525 000 euros. C\u2019est notamment le produit de cette transaction qui, selon Le Soir, aurait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 chez Panzeri le 9 d\u00e9cembre. Camusso d\u00e9ment vivement les accusations du repenti.<\/p>\n<p>Il y a, enfin, Marc Tarabella, mais pour des raisons que l\u2019on ignore encore, le bourgmestre d\u2019Anthisnes n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 convi\u00e9 \u00e0 la r\u00e9union de Doha, peut-\u00eatre parce que Panzeri n\u2019avait pas encore pens\u00e9 \u00e0 lui. L\u2019ancien syndicaliste pr\u00e9tend avoir pay\u00e9 de sa poche la premi\u00e8re offrande, d\u2019un montant de 20\u00a0000\u00a0euros, peu apr\u00e8s les \u00e9lections de 2019. Tarabella \u00e9tait cens\u00e9 avoir re\u00e7u \u00e0 la fin de la l\u00e9gislature un total de 250\u00a0000, comme les autres.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Marie Arena, Panzeri n\u2019a cess\u00e9 de la disculper. Il sait le tort immense qu\u2019il lui a caus\u00e9. Il dit n\u2019avoir m\u00eame jamais song\u00e9 un seul instant \u00e0 l\u2019embarquer dans son man\u00e8ge mal\u00e9fique, tant il connaissait sa probit\u00e9. Le nom de la socialiste montoise a peu \u00e0 peu disparu des m\u00e9dias. Mais il revient \u00e9pisodiquement, dans un SMS \u00e9nigmatique d\u2019un assistant de Cozzolino, dans un extrait du rapport de la S\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, et il entre-tient l\u2019un des nombreux myst\u00e8res qui continuent d\u2019envelopper l\u2019affaire, de hanter les corridors \u00e0 la moquette bleue du Caprice des Dieux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une assembl\u00e9e que l\u2019on croyait snob\u00e9e par les puissances \u00e9trang\u00e8res. L\u2019histoire d\u2019un parlement en apparence exemplaire, bard\u00e9 de pares-feux. 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