{"id":1558,"date":"2023-04-21T17:44:05","date_gmt":"2023-04-21T15:44:05","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1558"},"modified":"2023-12-04T11:23:52","modified_gmt":"2023-12-04T10:23:52","slug":"caroline-taquin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/caroline-taquin\/","title":{"rendered":"Caroline Taquin (MR), une tornade bleue en terre rouge"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019h\u00e9g\u00e9monie socialiste, la lib\u00e9rale Caroline Taquin\u00a0 est devenue bourgmestre\u00a0 de Courcelles en 2012. Un tournant pour cette commune de la p\u00e9riph\u00e9rie nord de Charleroi, fa\u00e7onn\u00e9e par un long pass\u00e9 minier. Depuis, l\u2019ancienne institutrice, r\u00e9\u00e9lue en 2018, aligne les succ\u00e8s \u00e9lectoraux et appara\u00eet largement favorite pour l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de 2024. Le PS ne semble pas pr\u00e8s de reconqu\u00e9rir son ancien bastion.<\/p>\n<p>Rouge \u00e9tait Courcelles. De m\u00e9moire d\u2019habitant, on n\u2019avait jamais vu que des bourgmestres socialistes. Les puits de mine for\u00e9s au nord, au sud, \u00e0 l\u2019est, \u00e0 l\u2019ouest, la pouss\u00e9e du Mouvement ouvrier \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, l\u2019explosion d\u00e9mographique qui avait accompagn\u00e9 l\u2019essor industriel de Charleroi et de sa p\u00e9riph\u00e9rie, tout cela avait concouru \u00e0 asseoir une gauche h\u00e9g\u00e9monique pour des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Puis arriva Caroline Taquin. Une institutrice. Parole directe, contact facile, arguments effil\u00e9s, \u00e9nergie folle. Une nature. Une trempe. Et l\u2019ancienne sc\u00e8ne politique s\u2019effondra.<br \/>\nCaroline Taquin administre Courcelles depuis 2012 \u2014&nbsp;onze ans qu\u2019elle peut garer sa berline sur la place de parking marqu\u00e9e \u00ab&#8239;bourgmestre&#8239;\u00bb, au pied de l\u2019h\u00f4tel de ville, \u00e9difice centenaire surmont\u00e9 d\u2019un beffroi, orn\u00e9 de vitraux, vestige d\u2019un temps o\u00f9 le charbon et l\u2019acier donnaient \u00e0 la contr\u00e9e des airs de ru\u00e9e vers l\u2019or. Elle est chez elle dans le b\u00e2timent communal.<\/p>\n<p>Tutoiement de rigueur avec toute personne crois\u00e9e. \u00ab&#8239;\u00c7a va&#8239;?&#8239;\u00bb Des bisous. \u00ab&#8239;Bonjour Caroline, \u00e7a va bien.&#8239;\u00bb On monte les escaliers. D\u2019autres bisous, d\u2019autres \u00ab&#8239;bonjour Caroline&#8239;\u00bb, avec des ouvriers communaux en veste orange, des citoyennes de 18 ans, des citoyens de 70 ans. Par la fen\u00eatre, s\u2019\u00e9tale un panorama au relief gentiment vallonn\u00e9, d\u2019o\u00f9 se d\u00e9tachent les \u00e9glises de Souvret et du Petit-Courcelles, chacune perch\u00e9e sur une hauteur. Froid polaire au-dehors, parc communal d\u00e9sert, raviv\u00e9 seulement par l\u2019\u00e9clat des perce-neige, group\u00e9s en cohortes d\u00e9licates.<\/p>\n<p>Dans la salle du coll\u00e8ge, \u00e7a parle carnaval. Johan P\u00e9tr\u00e9, l\u2019\u00e9chevin de l\u2019enseignement, fera le Gille pour la premi\u00e8re fois, dans quelques dimanches \u00e0 Souvret. Jamais trop tard pour d\u00e9buter. L\u2019\u00e9chevin du d\u00e9veloppement \u00e9conomique rev\u00eatira lui aussi l\u2019orange habit des Gilles. On nous propose un caf\u00e9. \u00ab&#8239;Il est de Gouy, c\u2019est un artisan local qui le torr\u00e9fie lui-m\u00eame.&#8239;\u00bb Gouy-lez-Pi\u00e9ton est avec Trazegnies, Souvret et Courcelles l\u2019une des quatre sections de la commune, 31 000 habitants au total.<br \/>\nCaroline Taquin a grandi juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e0 Frasnes-lez-Gosselies, aux confins du Hainaut et du Brabant wallon. Une m\u00e8re repr\u00e9sentante pour Gilette (\u00ab&#8239;elle disposait les lames de rasoir dans les supermarch\u00e9s&#8239;\u00bb), qui a repris des \u00e9tudes d\u2019\u00e9ducatrice sur le tard, apr\u00e8s avoir connu le ch\u00f4mage. Un p\u00e8re ouvrier chez Twin Disc, une usine de moteurs navals. Elle, elle voulait \u00eatre institutrice depuis toujours. Une vocation. Elle a encha\u00een\u00e9 les int\u00e9rims \u00e0 Ch\u00e2telineau et \u00e0 Marchienne, dans une \u00e9cole \u00e0 discrimination positive. \u00ab&#8239;J\u2019ai perdu ma charge d\u2019emploi parce qu\u2019une \u00e9cole islamique a re\u00e7u l\u2019autorisation d\u2019ouvrir \u00e0 deux pas. On a perdu un certain nombre d\u2019\u00e9l\u00e8ves. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 mut\u00e9e \u00e0 Trazegnies.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Elle parle depuis le bureau ma\u00eforal, l\u2019\u00e9charpe noir-jaune-rouge soigneusement accroch\u00e9e au porte-manteau. Tout a commenc\u00e9 il y a presque vingt ans \u2014&nbsp;par \u00ab&#8239;tout&#8239;\u00bb, elle entend la vie poli-tique, qui est presque tout pour elle. Ses deux enfants sont n\u00e9s en 2004, sa fille le 3 janvier, son fils le 31 d\u00e9cembre. C\u2019\u00e9taient encore de tout petits marmots quand leur m\u00e8re s\u2019est mobilis\u00e9e avec quelques voisins de la rue du Corbeau contre un projet de poulailler industriel. Le collectif a fait d\u2019elle sa secr\u00e9taire \u2014&nbsp;elle \u00e9tait enseignante, \u00e7a coulait de source. Les m\u00e9contents se sont invit\u00e9s au conseil communal. Un d\u00e9clic, un \u00e9veil. Caroline Taquin reste ce soir-l\u00e0 jusqu\u2019au bout de la s\u00e9ance. \u00ab&#8239;J\u2019ai ressenti un manque d\u2019entrain, une nonchalance. \u00c7a m\u2019a percut\u00e9e en tant que maman. J\u2019ai pens\u00e9&nbsp;: mes enfants vont grandir ici, dans un endroit o\u00f9 je ne sens pas une motivation \u00e0 rendre le monde meilleur.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le ressort int\u00e9rieur est amorc\u00e9. C\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le MR peine \u00e0 pr\u00e9senter une liste compl\u00e8te aux \u00e9lections communales, face \u00e0 un PS \u00e9crasant. Le chef lib\u00e9ral local, Jean-Claude Meur\u00e9e, sonde le groupe de la rue du Corbeau, en qu\u00eate de recrues. \u00ab&#8239;Le go\u00fbt de l\u2019effort, le travail, la libert\u00e9, que chacun prenne son avenir en main, tout \u00e7a nous tentait bien. Mais j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 mon voisin&nbsp;: doit-on rejoindre un parti&#8239;? Ne cr\u00e9e-rait-on pas carr\u00e9ment une liste citoyenne&#8239;?&#8239;\u00bb<br \/>\nLa n\u00e9ophyte assiste \u00e0 sa premi\u00e8re r\u00e9union du MR au caf\u00e9 du Parc, \u00e0 Souvret. \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais stress\u00e9e, j\u2019avais les mains moites.&#8239;\u00bb En 2006, elle est candidate aux \u00e9lections communales, \u00e0 une discr\u00e8te huiti\u00e8me place. Son choix suscite l\u2019\u00e9tonnement du p\u00e8re. Lui qui vit \u00e0 Gosselies, une section de la ville de Charleroi, est un inconditionnel de L\u00e9on Casaert, \u00e9chevin socialiste plut\u00f4t vieille \u00e9cole, et fils d\u2019un autre L\u00e9on Casaert, alias \u00ab&#8239;le roi L\u00e9on&#8239;\u00bb, plus grand champion de balle pelote que la Wallonie ait connu. \u00ab&#8239;Quand je lui ai dit que je me lan\u00e7ais en politique, mon p\u00e8re m\u2019a demand\u00e9&nbsp;: comment vais-je faire pour voter pour L\u00e9on Casaert&#8239;? Je lui ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00e0 Charleroi tu voteras pour Casaert, et aux autres \u00e9lections pour ta fille.&#8239;\u00bb La jeune institutrice fait campagne bille en t\u00eate, ponctionne ses \u00e9conomies pour imprimer des affiches, ratisse le march\u00e9 de Courcelles seule avec son petit paquet de cartes. Sur fond de d\u00e9tresse sociale et de racisme ordinaire. Le scrutin est marqu\u00e9 par la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite. Avec 10,7&nbsp;% des voix, le Front national envoie trois \u00e9lus au conseil communal. Le PS, en recul, reste le premier parti. Axel S\u0153ur est \u00e9lu bourg-mestre sur le fil, avec dix-sept voix d\u2019avance sur son colistier Christian Hansenne. Le soir des \u00e9lections, l\u2019ambiance est \u00e9lectrique \u00e0 la maison du peuple, o\u00f9 S\u0153ur \u00e9cope m\u00eame d\u2019un crachat\u2026 Sa r\u00e9putation de \u00ab&#8239;r\u00e9novateur&#8239;\u00bb lui vaut l\u2019hostilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ancienne g\u00e9n\u00e9ration, dans ces ann\u00e9es o\u00f9 le monde socialiste de Charleroi et alentour est secou\u00e9 par les scandales.<\/p>\n<p>Caroline Taquin op\u00e8re une entr\u00e9e remarqu\u00e9e sur la sc\u00e8ne locale. Avec 544\u00a0voix, elle obtient le deuxi\u00e8me score de la liste MR. \u00ab&#8239;Ces voix-l\u00e0, j\u2019en ai pris soin. Ce sont les premi\u00e8res personnes qui m\u2019ont fait confiance. Depuis lors, je n\u2019ai jamais quitt\u00e9 la campagne. C\u2019est tous les jours de la semaine, tous les week-ends. Tout le temps&#8239;! C\u2019est une vocation et c\u2019est un engagement. Et quand on perd la flamme, faut arr\u00eater.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le conseil communal va vite d\u00e9couvrir le ph\u00e9nom\u00e8ne. Si elle soutient en fa\u00e7ade une majorit\u00e9 PS-MR \u00e0 nette coloration socialiste (un seul \u00e9chevin lib\u00e9ral), Caroline Taquin joint r\u00e9guli\u00e8rement ses questions incisives \u00e0 celles de l\u2019opposition. Johan P\u00e9tr\u00e9, alors chef de groupe CDH, directeur d\u2019une \u00e9cole fondamentale \u00e0 Lodelinsart, se rappelle la convergence n\u00e9e \u00e0 ce moment. \u00ab&#8239;On a essay\u00e9 ensemble de contrer une h\u00e9g\u00e9monie rouge qui \u00e9tait lamentable. Il n\u2019y a pas de mots\u2026 Je ne jette m\u00eame pas la pierre aux anciens. Je pense qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 pour le bien des citoyens, mais c\u2019\u00e9tait \u00e0 la papa, des arrangements sur des coins de table. Un manque consid\u00e9rable de rigueur. Beaucoup d\u2019incomp\u00e9tence.&#8239;\u00bb<br \/>\nLe contexte n\u2019aide pas. Les finances communales sont exsangues. La crise de 2007-2008 aggrave la donne. Un climat d\u2019incivilit\u00e9 noircit le tableau&nbsp;: le co\u00fbt du ramassage et de la mise en d\u00e9charge des d\u00e9p\u00f4ts clandestins fr\u00f4le le million d\u2019euros par an. Peu apr\u00e8s sa prise de fonction, le bourgmestre r\u00e9sume en quelques mots crus son sacerdoce&nbsp;: \u00ab&#8239;Le r\u00e9seau routier est foutu. Les \u00e9coles sont dans un \u00e9tat lamentable. La toiture du hall omnisports devrait \u00eatre remplac\u00e9e.&#8239;\u00bb Pour ne rien arranger, Axel S\u0153ur est en libert\u00e9 surveill\u00e9e dans son propre parti, o\u00f9 les anciens n\u2019avalent pas sa prise de pouvoir. Deux audits r\u00e9v\u00e8lent que de s\u00e9rieuses irr\u00e9gularit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 commises dans la gestion communale lors de la mandature pass\u00e9e. Contre la volont\u00e9 du bourgmestre, les \u00e9chevins Christian Hansenne, Roland Lemoine et Michel Krantz \u2014&nbsp;d\u00e9j\u00e0 membres du coll\u00e8ge pr\u00e9c\u00e9dent \u2014&nbsp;s\u2019accrochent pourtant \u00e0 leur poste. Lorsqu\u2019il est question de les forcer \u00e0 la d\u00e9mission, les ouvriers communaux d\u00e9cr\u00e8tent un arr\u00eat de travail de vingt minutes pour soutenir \u00ab&#8239;leurs&#8239;\u00bb \u00e9chevins.<\/p>\n<p>Volontiers mordante, Caroline Taquin sait aussi observer, \u00e9couter. Ce sont les ann\u00e9es d\u2019apprentissage. Les \u00e9changes sont tendus avec Robert Tangre. Cet ancien instituteur, qui perp\u00e9tuera jusqu\u2019en 2018 la pr\u00e9sence communiste au conseil communal, milite comme on porte la flamme que d\u2019autres ont transmise&nbsp;: Courcelles fut longtemps une place forte du Parti communiste, deuxi\u00e8me force locale dans les ann\u00e9es 1970 encore, challenger d\u2019un PS intouchable. Mais c\u2019est surtout Ernest Glinne qui se d\u00e9tache du paysage local. Une figure&#8239;! N\u00e9 dans une famille ouvri\u00e8re, ancien bourgmestre de Courcelles, il a \u00e9chou\u00e9 d\u2019un cheveu en 1981 dans sa tentative de prendre la pr\u00e9sidence du PS, battu par Guy Spitaels. Apr\u00e8s son revers, il se concentra sur son mandat de d\u00e9put\u00e9 europ\u00e9en, exerc\u00e9 de 1968 \u00e0 1994 sans interruption. Avant de se d\u00e9tourner d\u2019un PS \u00e0 ses yeux corrompu par le pouvoir, pour se rapprocher d\u2019Ecolo.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cart d\u00e9sormais de Bruxelles et de Strasbourg, Glinne a rabattu son \u00e9nergie politique sur le conseil communal de Courcelles, o\u00f9 ses interventions sont toujours charpent\u00e9es, d\u2019une stature intellectuelle \u00e9trang\u00e8re aux mesquineries de clocher. \u00ab&#8239;Il est dans la stratosph\u00e8re&#8239;\u00bb, ricanent ses anciens camarades socialistes. Qu\u2019elles d\u00e9noncent l\u2019Europe n\u00e9olib\u00e9rale ou l\u2019indignit\u00e9 berlusconienne, ses tirades \u00e9tirent les d\u00e9bats. Les s\u00e9ances s\u2019ach\u00e8vent parfois dans la nuit, sur le coup de deux heures. Caroline Taquin se laisse intriguer par le loustic. \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais une des seules \u00e0 l\u2019\u00e9couter jusqu\u2019\u00e0 son dernier mot, parce que \u00e7a m\u2019int\u00e9ressait. J\u2019ai appris de tout le monde, j\u2019ai gard\u00e9 en moi tout ce qui me permet d\u2019enrichir la fonction de bourgmestre.&#8239;\u00bb Glinne a beau camper sur des positions antagonistes \u00e0 celles de la jeune lib\u00e9rale, il reconna\u00eet le talent naissant. \u00ab&#8239;Tu seras un jour bourgmestre de Courcelles&#8239;\u00bb, lui certifie-t-il. \u00ab&#8239;Il est le premier \u00e0 me l\u2019avoir dit. Je n\u2019y pensais m\u00eame pas, je voulais juste \u00eatre \u00e9chevine de l\u2019enseignement, peut-\u00eatre, un jour\u2026&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Place des Trieux, les murs du caf\u00e9 Napol\u00e9on auraient des choses \u00e0 dire. Ils gardent la m\u00e9moire de ces ann\u00e9es 2000 r\u00e9volues, quand le lieu \u00e9tait le point de chute oblig\u00e9 apr\u00e8s tout conseil communal. Le dernier point \u00e0 l\u2019ordre du jour \u00e9vacu\u00e9, la s\u00e9ance lev\u00e9e, les \u00e9lus de tout bord s\u2019y retrouvaient. Chacun sa table&nbsp;: les socialistes dans un coin, les lib\u00e9raux dans un autre, la poign\u00e9e d\u2019\u00e9colos au milieu\u2026 Les tensions de la soir\u00e9e \u00e9taient encore \u00e0 vif. Fallait que \u00e7a se tasse. Trois tourn\u00e9es plus tard, l\u2019alcool faisait son office, les groupes se m\u00e9langeaient. Ernest Glinne racontait comment, assis dans un avion \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Jean-Marie Le Pen, il avait exig\u00e9 un autre fauteuil. Parfois, son t\u00e9l\u00e9phone sonnait, on l\u2019appelait de New York, il passait naturellement \u00e0 l\u2019anglais, dans le brouhaha courcellois.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Elle a attir\u00e9 toute une frange de la population r\u00e9fractaire aux d\u00e9rives de l&rsquo;ancienne \u00e9quipe. Elle a cr\u00e9\u00e9 un nouvel \u00e9lan, en jouant beaucoup sur les r\u00e9seaux sociaux. Les anciens ne s&rsquo;en servaient pas du tout. C&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t celui qui payait le plus de verres au cabaret.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Johan P\u00e9tr\u00e9 (CDH)<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les temps ont chang\u00e9, mais la place des Trieux est rest\u00e9e le centre n\u00e9vralgique de Courcelles. Commerces vari\u00e9s&nbsp;: coiffeur, pharmacie, fleuriste, poissonnerie, fromager, librairie, bouche-rie, agence de voyage\u2026 Trois boulangeries recens\u00e9es dans un mouchoir de poche. Une salle de sport Basic Fit o\u00f9 l\u2019on vient en bus depuis Roux et Monceau. Pour qui veut s\u2019attabler, la palette est large&nbsp;: grec, chinois, italien, tha\u00eflandais, espagnol, marocain, japonais, pizzeria, fast-food halal\u2026 Ajoutons-y la boucherie chevaline, avec sa devanture surmont\u00e9e d\u2019une t\u00eate de cheval hennissant, et sa ribambelle de statuettes \u00e9quines derri\u00e8re la vitrine. \u00ab&#8239;La place des Trieux \u00e9tait en train de mourir, mais depuis quelque temps, \u00e7a va mieux&#8239;\u00bb, observe Pino Amico, \u00e0 peine sorti de sa VW Golf un peu amortie. Matricule\u00a069 sur la carrosserie, porti\u00e8re orn\u00e9e du logo rouge et jaune du Royal Gosselies Sports, o\u00f9 il officie comme directeur technique.<\/p>\n<p>Pino Amico a d\u00e9laiss\u00e9 une carri\u00e8re de d\u00e9fenseur central pour assouvir une vocation, entra\u00eener les jeunes. On le suit dans un des caf\u00e9s de la place. Il commande une Tongerlo au f\u00fbt. Tracksuit bordeaux, bagues en m\u00e9tal aux deux pouces, les cheveux ramen\u00e9s en arri\u00e8re&nbsp;: il a le look hybride de ceux qui vont o\u00f9 le vent les m\u00e8ne. Il a grandi dans une famille de gauche, ouvri\u00e8re, mais o\u00f9 l\u2019on ne votait pas PS. \u00ab&#8239;Mon nonno est venu des Pouilles, il a travaill\u00e9 au charbonnage du Six-Perrier. Mon grand-p\u00e8re maternel est originaire d\u2019ici, de Courcelles. Lui aussi \u00e9tait mineur, mais les socialistes, il pouvait pas en entendre parler, il disait que c\u2019\u00e9taient des tricheurs, des barons rouges.&#8239;\u00bb En 2006, 2012 et 2018, Pino Amico s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 aux \u00e9lections sur la liste Ecolo. Il a vu, pour ainsi dire, l\u2019\u00e9closion de Caroline Taquin. \u00ab&#8239;D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, Caroline me plaisait, par les altercations qu\u2019elle pouvait avoir avec la vieille garde. On sentait bien qu\u2019elle allait aller plus loin.&#8239;\u00bb La vieille garde&#8239;? Elle a longtemps n\u00e9glig\u00e9 le danger, mal lui en a pris. \u00ab&#8239;Dans cette p\u00e9riode-l\u00e0, les socialistes pensaient que tout leur \u00e9tait d\u00fb. Ils pouvaient faire toutes les couillonnades, ils \u00e9taient toujours l\u00e0, d\u2019\u00e9lection en \u00e9lection.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, Caroline Taquin va devenir le p\u00f4le d\u2019attraction d\u2019un m\u00e9contentement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. \u00ab&#8239;Elle a attir\u00e9 toute une frange de la population r\u00e9fractaire aux d\u00e9rives de l\u2019ancienne \u00e9quipe, retrace Johan P\u00e9tr\u00e9 (CDH). Elle a cr\u00e9\u00e9 un nouvel \u00e9lan, en jouant beaucoup sur les r\u00e9seaux sociaux. Elle est arriv\u00e9e au bon moment avec \u00e7a. Les anciens ne s\u2019en servaient pas du tout. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t celui qui payait le plus de verres au cabaret.&#8239;\u00bb<br \/>\nDans une offensive aux accents x\u00e9nophobes, la jeune conseill\u00e8re bat le rappel contre l\u2019intention de la majorit\u00e9 PS-MR de cr\u00e9er \u00e0 Courcelles une aire d\u2019accueil pour les gens du voyage. \u00ab&#8239;On va r\u00e9pondre \u00e0 tous les besoins des gens du voyage, avant m\u00eame de r\u00e9pondre aux besoins des citoyens de Courcelles, d\u00e9nonce-t-elle en 2010. Et puis, il y a l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, il faut le dire quand m\u00eame. Lors d\u2019un passage de gens du voyage, on a plus de probl\u00e8mes, c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9.&#8239;\u00bb Sur sa page Facebook, l\u2019institutrice fustige un projet \u00ab&#8239;aberrant&#8239;\u00bb alors que sa commune a \u00ab&#8239;d\u2019autres priorit\u00e9s \u00e0 g\u00e9rer&#8239;\u00bb. \u00ab&#8239;Comment les Roms font-ils pour se payer de grosses cylindr\u00e9es&#8239;?&#8239;\u00bb lui demande, en commentaire, un habitant. Sa r\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&#8239;Le bourgmestre te r\u00e9pondrait qu\u2019ils aiguisent des couteaux et r\u00e9parent des chaises\u2026 demandons \u00e0 la police ce qu\u2019elle en pense j\u2019ai mon avis sur la question&#8239;!&#8239;!&#8239;!&#8239;\u00bb<br \/>\nLe renversement se produit aux \u00e9lections de 2012. \u00ab&#8239;J\u2019\u00e9tais t\u00e9moin au d\u00e9pouillement et on ne voyait que Taquin, Taquin, Taquin\u2026&#8239;\u00bb se rem\u00e9more Pino Amico, encore impressionn\u00e9. Avec 2 747 bulletins coch\u00e9s \u00e0 son nom, l\u2019institutrice surclasse le bourgmestre sortant Axel S\u0153ur (2 090 voix). Le groupe lib\u00e9ral passe de cinq \u00e0 onze \u00e9lus. Qu\u2019importe si le PS reste en t\u00eate avec treize si\u00e8ges, il est mis hors jeu par une coalition de rupture, MR-CDH-Ecolo.<br \/>\nL\u2019\u00e9pisode a tout du changement de r\u00e9gime, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de pouvoir socialiste. Les mois passant, l\u2019effet de surprise s\u2019estompe, l\u2019autorit\u00e9 de la bourgmestre s\u2019affermit, son style s\u2019assouplit, sa notori\u00e9t\u00e9 s\u2019\u00e9tend. D\u00e9sormais, elle compte, et pas qu\u2019\u00e0 Courcelles. Aux \u00e9lections f\u00e9d\u00e9rales de 2014, elle r\u00e9alise le quatri\u00e8me score parmi les vingt-huit candidats de la liste MR en Hainaut. Son r\u00e9sultat personnel (11 474 voix) la place devant plusieurs personnalit\u00e9s \u00e9tablies, notamment \u00c9ric Massin (9 534 voix), l\u2019un des piliers du PS carolo, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re bourgmestre de Charleroi en 2012.<br \/>\nMassin, tiens. Il est d\u00e9put\u00e9, pr\u00e9sident de la f\u00e9d\u00e9ration socialiste de Charleroi, quand il prend la parole le Premier Mai 2018 dans la salle surchauff\u00e9e de l\u2019Universit\u00e9 du Travail. Les \u00e9lections communales sont dans cinq mois. \u00c0 gros traits, l\u2019homme politique brosse les enjeux des batailles \u00e0 venir dans l\u2019arrondissement. \u00c0 Courcelles, notamment, o\u00f9 Laurence Meire emm\u00e8nera la liste PS\u2026 \u00ab&#8239;Elle n\u2019aura pas la t\u00e2che facile face \u00e0 la plus rosse \u2014&nbsp;l\u00e0 je suis trop gentil \u2014, la plus salope \u2014&nbsp;l\u00e0 je suis trop m\u00e9chant \u2014, des bourgmestres du coin.&#8239;\u00bb Les mots ont d\u00e9pass\u00e9 sa pens\u00e9e, jurera-t-il. Propos de tribune somme toute habituels, de ceux qu\u2019on lance pour galvaniser les troupes. Enfin, qu\u2019on lan\u00e7ait. L\u2019\u00e9poque a vir\u00e9 de bord. Le mouvement #metoo, initi\u00e9 en octobre 2017, produit ses effets sur la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re. Les curseurs du tol\u00e9rable ont boug\u00e9. \u00c9ric Massin est accul\u00e9 \u00e0 la d\u00e9mission. Et ce n\u2019est pas tout&nbsp;: Caroline Taquin porte plainte. D\u2019abord class\u00e9e sans suite, l\u2019affaire aboutit en appel au tribunal correctionnel, qui condamne le socialiste \u00e0 une amende de 800 euros pour injures.<br \/>\nLa bourgmestre r\u00e9agit par communiqu\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;Il est rare, sinon inexistant, qu\u2019un jugement condamne un homme ou une femme politique pour avoir insult\u00e9 un(e) coll\u00e8gue. On consid\u00e8re en effet que les hommes et les femmes politiques doivent avoir la peau dure. J\u2019ai la peau dure, mais j\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019insulte n\u2019\u00e9tait pas un argument (\u2026) et qu\u2019elle \u00e9tait le premier pas vers la violence dans la soci\u00e9t\u00e9.&#8239;\u00bb<br \/>\nRetour place des Trieux, un jeudi en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Fine pluie maussade qui colle aux fen\u00eatres. Assistance plut\u00f4t fournie \u00e0 la maison du peuple. \u00c0 premi\u00e8re vue, on dirait un caf\u00e9 comme un autre. Seule une rose au poing, simple et belle dans son vitrail, donne encore au lieu une r\u00e9sonance politique, comme un reliquat de l\u2019antique ferveur, souvenir d\u2019un si\u00e8cle o\u00f9 Andr\u00e9 Cools et Guy Spitaels venaient ici en triomphe. Doudoune gold, veston noir, chemise et \u00e9charpe aux motifs l\u00e9opard, Laurence Meire salue un par un tous les clients, mais ne s\u2019attarde pas. Elle pousse la porte du fond, s\u2019assied dans l\u2019arri\u00e8re-salle aux carrelages mouchet\u00e9s, o\u00f9 le radiateur \u00e9lectrique chauffe p\u00e9niblement. Elle \u00e9tait d\u00e9put\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale, habitait la commune voisine de Chapelle-lez-Herlaimont, quand Paul Magnette l\u2019a appel\u00e9e \u00e0 la rescousse en 2013. Chiffonn\u00e9 par cette poche de r\u00e9sistance sur la carte politique du pays noir, le big boss du PS ne pouvait laisser en l\u2019\u00e9tat le terrain min\u00e9 courcellois. \u00ab&#8239;Depuis le basculement dans l\u2019opposition, le groupe \u00e9tait travers\u00e9 par des ranc\u0153urs&nbsp;: c\u2019est \u00e0 cause de toi&#8239;! non, de toi&#8239;! L\u2019id\u00e9e de Magnette, c\u2019\u00e9tait un plan de relance \u2014&nbsp;on l\u2019appelait comme \u00e7a \u2014&nbsp;avec une personnalit\u00e9 ext\u00e9rieure qui n\u2019avait pas connu toutes les frustrations de 2012, pour tourner la page des discordes, remettre un peu de coh\u00e9sion, de fraternit\u00e9.&#8239;\u00bb Laurence Meire se voit confier la pr\u00e9sidence de l\u2019Union socialiste communale en 2014, avant de d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 Courcelles en 2017. La campagne de 2018&nbsp;s\u2019annonce rude. \u00ab&#8239;Entre PS et MR, c\u2019\u00e9tait frontal.&#8239;\u00bb Les propos d\u2019\u00c9ric Massin ne rendent pas service. \u00ab&#8239;Tout de suite, on m\u2019a demand\u00e9 de me positionner. Je n\u2019ai pas cautionn\u00e9 \u00e9videmment.&#8239;\u00bb<br \/>\n\u00c0 l\u2019automne 2018, la Liste de la bourgmestre enl\u00e8ve 50,6&nbsp;% des voix, dix-huit si\u00e8ges sur vingt-six. Succ\u00e8s total. Caroline Taquin reconduit n\u00e9anmoins son alliance avec Ecolo et le CDH, \u00ab&#8239;par loyaut\u00e9&#8239;\u00bb vis-\u00e0-vis des anciens alli\u00e9s avec qui, six ans plus t\u00f4t, elle a mis \u00e0 bas la supr\u00e9matie socialiste. Une mani\u00e8re aussi d\u2019annihiler toute opposition potentielle.<br \/>\nR\u00e9duite \u00e0 peau de chagrin, la section CDH se disloque. Johan P\u00e9tr\u00e9 reste \u00e9chevin, mais sans \u00e9tiquette. Entr\u00e9 en politique par atavisme chr\u00e9tien, il ne se reconna\u00eet plus dans une formation devenue Les Engag\u00e9s\u2026 Quant au PS, il a essuy\u00e9 la d\u00e9fection de deux conseill\u00e8res \u00e9lues en 2018. Celles-ci si\u00e8gent d\u00e9sormais en tant qu\u2019ind\u00e9pendantes. Leurs d\u00e9parts s\u2019ajoutent \u00e0 ceux de Sandra Hansenne, fille d\u2019un ancien \u00e9chevin PS, et de Val\u00e9rie Vleeschouwers, compagne de l\u2019ex-bourgmestre Axel S\u0153ur&nbsp;: l\u2019une comme l\u2019autre \u00e9taient candidates sur la liste de Caroline Taquin en 2018. Des ralliements inattendus qui en disent long sur le magn\u00e9tisme de la bourg-mestre. Hedwige Tehon, \u00e9chevine Ecolo, ne cache pas une pointe d\u2019admiration&nbsp;: \u00ab&#8239;C\u2019est un caract\u00e8re, au sens noble du terme. Elle sait \u00e9couter, elle sait f\u00e9d\u00e9rer, et elle sait aussi dire non. Je ne suis pas s\u00fbre que beaucoup de bourgmestres combinent ces qualit\u00e9s-l\u00e0.&#8239;\u00bb<br \/>\nPino Amico, trois mandats de conseiller communal au compteur, a quant \u00e0 lui tourn\u00e9 le dos \u00e0 la locale Ecolo, \u00e0 la suite de dissensions internes, tout en continuant \u00e0 soutenir la majorit\u00e9 de Caroline Taquin. \u00ab&#8239;Parfois, j\u2019entends des gens dire&nbsp;: Caroline, c\u2019est un homme, elle agit comme un homme. Mais non&#8239;! Elle fait de la politique. Et elle sait y faire&#8239;\u00bb, remarque-t-il. Tout de m\u00eame, quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable a chang\u00e9. En 2015, la bourgmestre a cr\u00e9\u00e9 le Printemps de l\u2019\u00e9galit\u00e9, devenu Equality Festival, une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements pour promouvoir l\u2019\u00e9galit\u00e9 de genre. Dans une Wallonie o\u00f9 \u00e0 peine 18&nbsp;% des bourgmestres sont des femmes, Courcelles est une exception. Outre Caroline Taquin, le coll\u00e8ge est en parit\u00e9 parfaite (trois \u00e9chevins, trois \u00e9chevines), tandis que les deux groupes d\u2019opposition (PS et D\u00e9fi) sont emmen\u00e9s par des femmes. Et la tonalit\u00e9 f\u00e9minine de la vie publique est encore accentu\u00e9e par la cheffe de la zone de police, la directrice du CPAS, la directrice g\u00e9n\u00e9rale et la directrice financi\u00e8re de l\u2019administration communale.<\/p>\n<p>Dix-sept puits miniers \u00e9taient jadis en activit\u00e9 \u00e0 Courcelles, Souvret, Gouy et Trazegnies. Restent les c\u00f4nes \u00e9lim\u00e9s des terrils. Qui pr\u00eate encore attention \u00e0 la statue \u00e0 la gloire du mineur, \u00e9rig\u00e9e sur un coin de la place des Trieux, \u0153uvre d\u2019un artiste italien dont on a oubli\u00e9 le nom&#8239;? Les anciens patrons de charbonnages sont partis sous d\u2019autres cieux, enrichis gr\u00e2ce au sous-sol d\u2019ici, au labeur des hommes et des femmes d\u2019ici, et parfois leur mort.<br \/>\nAu cimeti\u00e8re de Trazegnies, une rang\u00e9e de tombes attire le regard. Toutes identiques. Seules sont inscrites les ann\u00e9es de naissance. Le tailleur de pierre n\u2019a pas eu \u00e0 mentionner la date des d\u00e9c\u00e8s, la m\u00eame pour tous&nbsp;: 11 mai 1950. Un jeudi de malheur. Le cadran indique 9&nbsp;h 22 au si\u00e8ge no 6 du charbonnage de Bascoup, \u00e0 Trazegnies, quand une explosion de gaz se produit \u00e0 570 m\u00e8tres de profondeur. Les secours sont impuissants&nbsp;: on ne remonte que des cadavres \u00e0 la surface. Les corps calcin\u00e9s sont entrepos\u00e9s dans la remise \u00e0 v\u00e9los. Des quarante hommes qui se trouvaient dans la taille au moment du coup de grisou, il n\u2019y eut qu\u2019un seul survivant&nbsp;: Yvon Sturbois, 15 ans. Pris de coliques, celui-ci s\u2019\u00e9tait \u00e9cart\u00e9 de ses compagnons&#8239;; pour se soulager, il avait grimp\u00e9 dans un wagonnet stationn\u00e9 deux cents m\u00e8tres plus loin, ne laissant d\u00e9passer que ses cheveux. Une fraction de seconde, il avait vu une boule de feu ravager la galerie, droit vers lui. Les paupi\u00e8res br\u00fbl\u00e9es, le visage boursoufl\u00e9, il avait ramp\u00e9 \u00e0 travers le chaos en se laissant guider par les rails.<br \/>\nAu surlendemain de la catastrophe, une foule consid\u00e9rable avait envahi la place Larsimont. De l\u2019\u00e9glise au cimeti\u00e8re, les corbillards escort\u00e9s de mineurs en tenue de travail avaient chemin\u00e9 entre deux interminables cordons d\u2019enfants, de part et d\u2019autre de la route, fillettes et gar\u00e7onnets qui tous tenaient un bouquet de fleurs entre les mains. Courcelles prol\u00e9taire, cosmopolite. On d\u00e9nombra parmi les victimes vingt-deux Belges, sept Ukrainiens, quatre Polonais, trois Italiens, deux Russes, un Allemand et un Fran\u00e7ais. Le miracul\u00e9 Yvon Sturbois eut la vie prolong\u00e9e jusqu\u2019en 2007. Au cimeti\u00e8re de Trazegnies, il apposa une plaque \u00e9maill\u00e9e, \u00ab&#8239;\u00c0 tous mes camarades regrett\u00e9s&#8239;\u00bb, au pied du monument qui rappelle la trag\u00e9die.<br \/>\nDix petites minutes en voiture sur une route rectiligne bord\u00e9e d\u2019habitations \u00e9parses. On laisse \u00e0 main gauche le coron des Indes, le terril du Chenoy, le terril de l\u2019Estacade, pour s\u2019arr\u00eater devant une maison mitoyenne en briques blanches, toujours habit\u00e9e. Rue des Martyrs, 26. Ici eut lieu le drame connu des historiens sous le nom de \u00ab&#8239;tuerie de Courcelles&#8239;\u00bb. Le 17 ao\u00fbt 1944, des r\u00e9sistants abattent \u00e0 la mitraillette le bourg-mestre collaborationniste du Grand-Charleroi (une entit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par l\u2019occupant allemand), avec son \u00e9pouse et son fils. La famille rejoignait en voiture son domicile \u00e0 Trazegnies. Les miliciens rexistes d\u00e9clenchent des repr\u00e9sailles furieuses. Ils \u00e9tablissent une liste de notables \u00e0 arr\u00eater, pr\u00e8s de cent personnes \u00e0 Charleroi, Marcinelle, Jumet, Ransart, Fontaine-l\u2019\u00c9v\u00eaque, Gosselies, Trazegnies, Bouffioulx\u2026 La chasse \u00e0 l\u2019homme dure toute la nuit. Vingt otages sont finalement embarqu\u00e9s dans une camionnette. Il y a parmi eux le chanoine Pierre Harmignie, doyen de Charleroi, les \u00e9pouses de deux commissaires de police, un architecte, trois m\u00e9decins, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des mutualit\u00e9s socialistes\u2026 Tous sont emmen\u00e9s dans la cave d\u2019une maison courcelloise, \u00e0 la lisi\u00e8re du bois de Rognac. Appel\u00e9s un \u00e0 un \u00e0 l\u2019aube, les otages sont abat-tus sur le seuil de l\u2019habitation. Le 17 ao\u00fbt 2022, les \u00e9lus de Courcelles et des communes voisines se sont rassembl\u00e9s sur le lieu de leur assassinat, comme ils le font chaque \u00e9t\u00e9 depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. \u00ab&#8239;<em>Il y a ici une histoire lourde<\/em>, \u00e9nonce Caroline Taquin <em>Quand on en aura fini avec les chantiers de r\u00e9novation, j\u2019aimerais cr\u00e9er un mus\u00e9e de l\u2019histoire de Courcelles. Pour qu\u2019on puisse transmettre la m\u00e9moire<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les tambours des batteries cr\u00e9pitent au petit matin. Procession de Gilles dans une nu\u00e9e de confettis. Et \u00e0 mesure que le jour s\u2019\u00e9claircit, la liesse gonfle encore, le carnaval impose son d\u00e9sordre aux rues de Souvret, sous un ciel changeant. Caroline Taquin telle qu\u2019elle excelle&nbsp;: pr\u00e9sente, liante. L\u2019\u00e9charpe tricolore \u00e0 l\u2019\u00e9paule, naturellement, pour rappeler qui elle est&nbsp;: la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9lection de 2024 n\u2019y devrait rien changer. Magist\u00e8re imprenable, sauf surprise colos-sale. Laurence Meire, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019opposition PS, se veut r\u00e9aliste quant \u00e0 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance \u00e0 venir&nbsp;: \u00ab&#8239;L\u2019objectif, c\u2019est de ramener des jeunes, construire l\u2019avenir. Peut-\u00eatre que 2024, ce sera encore juste, mais il faut pr\u00e9parer les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s.&#8239;\u00bb L\u2019\u00e9cologiste Hedwige Tehon r\u00eave \u00e0 voix haute de continuit\u00e9&nbsp;: \u00ab&#8239;Les travaux de voirie avancent partout. On a r\u00e9nov\u00e9 l\u2019\u00e9glise, plusieurs places. On est en train de refleurir les rues, ce qui diminue le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et la propension aux incivilit\u00e9s. Il y a plus de trottoirs qu\u2019avant. On d\u00e9veloppe des voies cyclables. Et on a augment\u00e9 la dotation du CPAS. Qu\u2019est-ce que vous voulez que je critique&#8239;?&#8239;\u00bb Le changement prend toutefois du temps, dans une commune toujours pr\u00e9caris\u00e9e. \u00ab&#8239;Moi, j\u2019\u00e9tais une citoyenne assez pugnace. Puis on passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, on se rend compte des timings, des proc\u00e9dures. Une mandature ne suffit pas. Il en faut deux, voire trois.&#8239;\u00bb Exemple embl\u00e9matique&nbsp;: la nouvelle piscine ne devrait ouvrir qu\u2019en 2024, huit ans apr\u00e8s la fermeture de l\u2019ancien bassin \u00e0 la suite de probl\u00e8mes d\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9.<br \/>\n\u00ab&#8239;Caroline Taquin a ce truc inn\u00e9&nbsp;: les gens sont attir\u00e9s par elle, souligne Johan P\u00e9tr\u00e9. Et puis, elle ne vit que pour \u00e7a, faut \u00eatre honn\u00eate. Elle court \u00e0 gauche et \u00e0 droite. Elle a sacrifi\u00e9 beaucoup de choses pour la politique.&#8239;\u00bb Sa trajectoire rappelle celle de Jacqueline Galant, bourgmestre lib\u00e9rale de Jurbise, dans un arrondissement de Mons-Borinage lui aussi domin\u00e9 par le PS. \u00ab&#8239;On se croise avec plaisir, mais on n\u2019a jamais discut\u00e9 de nos parcours, confie Caroline Taquin. En fait, on n\u2019a jamais le temps de se poser pour parler de nous. Je pense qu\u2019on le fera quand on sera retrait\u00e9es, si on survit jusque-l\u00e0.&#8239;\u00bb<br \/>\nPr\u00e8s de vingt ans ont pass\u00e9 depuis sa premi\u00e8re soir\u00e9e \u00e9lectorale. Dans les couloirs de l\u2019h\u00f4tel de ville, Ernest Glinne, candidat sur la liste Ecolo, tr\u00e9pignait comme elle dans l\u2019attente des r\u00e9sultats\u2026 Les chiffres parvenaient au compte-gouttes, gu\u00e8re encourageants pour l\u2019ancien ministre. Elle avait surpris des larmes sur les joues du vieil homme. \u00ab&#8239;J\u2019avais r\u00e9alis\u00e9 alors toute la beaut\u00e9 de l\u2019action politique, mais aussi sa fragilit\u00e9, l\u2019implication totale, les sacrifices qu\u2019elle requiert. Cet homme avait eu une carri\u00e8re exceptionnelle, et je le voyais pleurer car il ignorait s\u2019il serait \u00e9lu simple conseiller communal. Depuis cet \u00e9pisode, je garde en t\u00eate qu\u2019on est en permanence sur un si\u00e8ge \u00e9jectable.&#8239;\u00bb Ernest Glinne ne l\u2019a pas vue devenir bourgmestre. Le v\u00e9t\u00e9ran de toutes les luttes, pour la Wallonie, contre le colonialisme, est mort le 10 ao\u00fbt 2009, \u00e0 78 ans. Un peu de lui flotte toujours devant la maison de ma\u00eetre qu\u2019il habitait, square Salvador Allende, face au buste du pr\u00e9sident chilien assassin\u00e9 qu\u2019il avait fait \u00e9difier.<br \/>\nSi un jour la carri\u00e8re politique de Caroline Taquin devait s\u2019interrompre, elle sait d\u00e9j\u00e0 o\u00f9 serait son refuge. \u00ab&#8239;Quand je rencontre des enfants de la commune, la magie de l\u2019institutrice op\u00e8re toujours. C\u2019est bizarre, \u00e7a ne part pas. Il y en a toujours un qui est content de me voir, qui me fait un bisou, \u00e7a me procure un bien fou. J\u2019ai 46 ans. De quoi demain sera-t-il fait&#8239;? Je crois que t\u00f4t ou tard, je retrouverai la classe.&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019h\u00e9g\u00e9monie socialiste, la lib\u00e9rale Caroline Taquin\u00a0 est devenue bourgmestre\u00a0 de Courcelles en 2012. Un tournant pour cette commune de la p\u00e9riph\u00e9rie nord de Charleroi, fa\u00e7onn\u00e9e par un long pass\u00e9 minier. Depuis, l\u2019ancienne institutrice, r\u00e9\u00e9lue en 2018, aligne les succ\u00e8s \u00e9lectoraux et appara\u00eet largement favorite pour l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de 2024. 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