{"id":1540,"date":"2023-04-21T16:45:43","date_gmt":"2023-04-21T14:45:43","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1540"},"modified":"2023-10-19T15:32:41","modified_gmt":"2023-10-19T13:32:41","slug":"celui-qui-parle-meurt-une-histoire-belge-du-trafic-de-drogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/celui-qui-parle-meurt-une-histoire-belge-du-trafic-de-drogue\/","title":{"rendered":"Histoire de la violence , \u00ab&#8239;Celui qui parle, meurt&#8239;\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Au gr\u00e9 des jets de grenade et des fusillades, des enl\u00e8vements et des membres d\u00e9coup\u00e9s, la violence des narcotrafiquants et les r\u00e8glements de comptes entre clans rivaux rythment le quotidien des Anversois. En plein jour s\u2019il le faut. Au point que Vincent Van Quickenborne, confin\u00e9 deux fois en l\u2019espace de trois mois, s\u2019enflamme et parle de \u00ab&#8239;<em>narcoterrorisme<\/em>&#8239;\u00bb. Mais \u00e0 Anvers, la violence reste surtout plus d\u00e9complex\u00e9e donc plus visible qu\u2019auparavant, souvent diligent\u00e9e depuis les Pays-Bas et perp\u00e9tr\u00e9e par des jeunes, qui se trompent r\u00e9guli\u00e8rement de cibles. Retour sur\u00a0 une bonne dizaine d\u2019ann\u00e9es de Far West en m\u00e9tropole.<\/p>\n<p>C\u2019est un fracas \u00e0 rendre sourd, un silence d\u00e9pec\u00e9. Comme si quelqu\u2019un ou quelque chose cherchait \u00e0 enfoncer un mur, une cloison, un truc en dur. Assis dans son canap\u00e9, Vince* percute&nbsp;: des poings matraquent la porte d\u2019entr\u00e9e, des ombres filent derri\u00e8re les fen\u00eatres. \u00ab<em> Police&#8239;! Vous avez cinq secondes pour ouvrir&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb Vince se pr\u00e9cipite vers le hall, appuie sur la poign\u00e9e, ouvre la voie. Une bonne dizaine d\u2019agents p\u00e9n\u00e8trent les lieux, sans prendre la peine d\u2019essuyer leurs semelles. Tandis qu\u2019ils transforment l\u2019appartement en brocante, un homme fixe Vince d\u2019un regard froid.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>C\u2019est tr\u00e8s grave, Monsieur<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Vince n\u2019est pas le locataire, encore moins le proprio&nbsp;: il cr\u00e8che simplement chez un ami. \u00c0 l\u2019heure qu\u2019il est, l\u2019ami se trouve \u00ab&#8239;<em>\u00e0 l\u2019\u00e9tranger<\/em>&#8239;\u00bb, quelque part, loin de ses p\u00e9nates. Les enqu\u00eateurs trouvent des biftons, un peu de beuh, mais rien qui ne semble vraiment les satisfaire. Ils s\u2019impatientent&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>O\u00f9 sont les t\u00e9l\u00e9phones<\/em>&#8239;?&#8239;\u00bb Les cellulaires recherch\u00e9s, ce sont des BlackBerry. Des machines qui pourraient contenir l\u2019application Sky ECC, une messagerie chiffr\u00e9e dernier cri. Depuis plusieurs ann\u00e9es, ces \u00ab&#8239;<em>cryptophones<\/em>&#8239;\u00bb sont les outils de communication favoris des narcotrafiquants. Sauf que depuis trois semaines, la police belge est parvenue \u00e0 craquer le r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Ce 9 mars 2021, elle r\u00e9alise l\u2019une des plus grandes op\u00e9rations de l\u2019histoire judiciaire du pays&nbsp;: deux cents perquisitions, mille six cents agents mobilis\u00e9s, dix-sept tonnes de coca\u00efne saisies, plus d\u2019un million d\u2019euros en liquide, des armes, des voitures de luxe, des uniformes de police. Au total, trois mille suspects seront identifi\u00e9s. Tout un syst\u00e8me est d\u00e9voil\u00e9 au grand jour. Aux c\u00f4t\u00e9s des barons du trafic de coca\u00efne, des avocats, des policiers, des douaniers, des fonctionnaires figurent dans le collimateur des autorit\u00e9s.<\/p>\n<p>La victoire sera de courte dur\u00e9e. Le narcotrafic est r\u00e9silient. Surtout, un march\u00e9 d\u00e9stabilis\u00e9, c\u2019est un milieu qu\u2019on met en route. Un milieu qui voit rouge. \u00ab&#8239;<em>Il semble que plus nos services font preuve de d\u00e9termination, plus les organisations actives dans le trafic de coca\u00efne se montrent violentes et vindicatives<\/em>&#8239;\u00bb, remarque la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la police judiciaire f\u00e9d\u00e9rale (DGJ), dans un rapport interne de d\u00e9cembre 2022. Un rapport sans \u00e9quivoque&nbsp;: le trafic de coke demeure, plus que jamais, le \u00ab&#8239;<em>d\u00e9fi num\u00e9ro un<\/em>&#8239;\u00bb.<\/p>\n<p>De son propre aveu, l\u2019une de ses erreurs aura \u00e9t\u00e9 de vouloir \u00e9tendre son business en Belgique. Lui, c\u2019est Gwenette Martha, un type n\u00e9 \u00e0 Cura\u00e7ao, dans les Antilles n\u00e9erlandaises. Il n\u2019a vu jaunir que huit automnes, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, lorsqu\u2019avec sa m\u00e8re, il pose ses valises dans le quartier De Pijp, \u00e0 Amsterdam. Dou\u00e9 avec les pieds, le gamin int\u00e8gre l\u2019\u00e9cole de foot de l\u2019Ajax, mais choisit rapidement de prendre le chemin de la poudreuse.<br \/>\nUne voie qui n\u2019exclut pas son lot de risques&nbsp;: en 1992, une balle traverse la poitrine de son fr\u00e8re, Giovanni, qui meurt dans ses bras, dans une discoth\u00e8que de la capitale. Gwenette a dix-huit ans. La fusillade opposait sa bande d\u2019ascendance surinamaise et antillaise \u00e0 des rivaux d\u2019origine marocaine.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Quand on trempe dans le trafic de drogue \u00e0 un certain niveau, on accepte deux risques&nbsp;: celui de mourir et de se faire arr\u00eater, explique Micha\u00ebl Dantine, criminologue \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Li\u00e8ge. Cinquante euros le gramme&nbsp;: c\u2019est le prix du risque que paie le consommateur final. Pas celui de la mati\u00e8re premi\u00e8re, du transport et du traitement. Celui du risque<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nVingt ans plus tard, Gwenette Martha est devenu l\u2019un des narcotrafiquants les plus redout\u00e9s des Pays-Bas. En f\u00e9vrier 2012, il informe le gang belge des Turtles, \u00e9tabli dans le district de Borgerhout, de l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une grosse cargaison colombienne \u00e0 Anvers. La marchandise est destin\u00e9e \u00e0 l\u2019organisation de Benaouf Adaoui et Houssine Ait Soussan, pourtant alli\u00e9e de celle de Martha. Deux \u00ab&#8239;<em>tortues<\/em>&#8239;\u00bb enfilent des uniformes de police, se faufilent dans le port et interceptent les deux cents kilos de coca\u00efne. Deux mois plus tard, les m\u00eames Turtles tentent une r\u00e9cidive lors de l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une nouvelle cargaison.<br \/>\nLa punition est imm\u00e9diate&nbsp;: kidnapp\u00e9s, ils finissent chacun avec une balle dans la jambe, les doigts coup\u00e9s pour l\u2019un d\u2019entre eux, avant d\u2019\u00eatre tous les deux jet\u00e9s dans une rue de Borgerhout, une d\u00e9claration de guerre grav\u00e9e sur le front.<br \/>\nC\u2019est le d\u00e9but de ce que les observateurs appelleront la Mocrooorlog, une succession de r\u00e8glements de compte arbitraires, o\u00f9 les balles pleuvent et les hommes tombent.<\/p>\n<p>Le 18 octobre 2012, un bras droit de Martha est liquid\u00e9 en plein jour devant le Crown Plaza d\u2019Anvers. La soci\u00e9t\u00e9 civile belge, jusque-l\u00e0 pr\u00e9serv\u00e9e des \u00e9clats n\u00e9erlandais, d\u00e9couvre la violence sans complexe ni pudeur d\u2019un narco-trafic cens\u00e9 rester souterrain. Gwenette Martha n\u2019y survivra pas. Quatre-vingt-quatre balles de kalachnikov l\u2019ach\u00e8vent, le 22 mai 2014, \u00e0 Amsterdam.<\/p>\n<p>\u00ab<em> Les deux cents kilos, Martha, les Turtles\u2026 C\u2019est comme \u00e7a que tout a commenc\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb, souffle Vito Shukrula, presque blas\u00e9. Il faut dire que des histoires d\u2019exp\u00e9ditions punitives, de jets de grenade, de fusillades, l\u2019avocat en a entendu des tas. Un bon paquet de ses clients sont directement concern\u00e9s. \u00c0 tel point que les m\u00e9dias le d\u00e9peignent r\u00e9guli\u00e8rement comme le conseil privil\u00e9gi\u00e9 de la \u00ab&#8239;Mocro Maffia&#8239;\u00bb.\u00a0Son pr\u00e9nom, les parents de Vito sont all\u00e9s le chercher dans Le Parrain, le film culte qui met en sc\u00e8ne le mafioso Vito Corleone. Ce matin-l\u00e0, il a trente minutes \u00e0 accorder. Pas une de plus. Trente minutes, c\u2019est le d\u00e9compte indiqu\u00e9 par son GPS afin de rallier la prison d\u2019Utrecht, o\u00f9 se trouve l\u2019un de ses clients, un homme accus\u00e9 d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 l\u2019assassinat du journaliste n\u00e9erlandais Peter de Vries, en juillet 2021.<\/p>\n<p>\u00ab<em> Ils savent pertinemment que les r\u00e8glements de comptes attirent l\u2019attention de la police. Et ils savent aussi que cette attention n\u2019est pas bonne pour le business, embraye Vito Shukrula. Mais la m\u00e9canique est lanc\u00e9e&nbsp;: ils doivent se prouver mutuellement qui sont les plus forts. Donc ils continueront de s\u2019entretuer tant qu\u2019ils le jugeront n\u00e9cessaire<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La violence physique a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Partout o\u00f9 il y a du trafic de drogue. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement, dans un syst\u00e8me interlope qui s\u2019affranchit, par nature, des r\u00e8gles que s\u2019impose l\u00e9galement la soci\u00e9t\u00e9, et qui a fait de l\u2019enrichissement personnel une religion. \u00ab&#8239;<em>\u00c0 partir du moment o\u00f9 les gens font des \u00e9changes \u00e9conomiques, il faut de la confiance, rappelle Micha\u00ebl Dantinne. Chez les criminels, comme il n\u2019y a pas de contrat juridique, on plonge dans les liens du sang, du quartier, des m\u00eames racines. Ou dans des confiances contraintes par la peur et les intimidations<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nSeules les m\u00e9thodes de violence diff\u00e8rent. Et la publicit\u00e9 qu\u2019on choisit de leur accorder. En juillet 2020, aiguill\u00e9e par la masse d\u2019informations collect\u00e9es gr\u00e2ce au d\u00e9codage d\u2019une autre messagerie chiffr\u00e9e, EncroChat, la police n\u00e9erlandaise d\u00e9barque dans une ferme de Berg-op-Zoom, \u00e0 dix kilom\u00e8tres \u00e0 vol de mouette du nord du port d\u2019Anvers.<\/p>\n<p>Parmi les sept conteneurs trouv\u00e9s sur place et am\u00e9nag\u00e9s en cellule, les enqu\u00eateurs font une d\u00e9couverte des plus macabres&nbsp;: une chambre de torture aux murs insonoris\u00e9s, \u00e9quip\u00e9e d\u2019une chaise de dentiste \u00e0 sangles. Est accroch\u00e9 au mur le kit complet du parfait bourreau&nbsp;: s\u00e9cateur, scie, scalpels, pinces\u2026 \u00ab&#8239;<em>Cette d\u00e9couverte a expos\u00e9 au grand public cette violence. Mais elle existait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 mon \u00e9poque<\/em>&#8239;\u00bb, se souvient Paul Meyer, contrebandier au port d\u2019Anvers au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, aujourd\u2019hui repenti. Comme il a toujours travaill\u00e9 dans les r\u00e8gles de l\u2019art, la t\u00eate pensante de la \u00ab&#8239;<em>bande aux 700 millions<\/em>&#8239;\u00bb n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 menac\u00e9e. \u00ab&#8239;<em>Beaucoup de jeunes trafiquants, des interm\u00e9diaires, qui voient passer de grosses livraisons de coca\u00efne ne r\u00e9sistent pas \u00e0 la tentation de la faire \u00e0 l\u2019envers \u00e0 leurs partenaires. Toutes les tueries se sont produites \u00e0 cause de vols<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Micha\u00ebl Dantinne confirme&nbsp;: la violence n\u2019est pas neuve, m\u00eame \u00e0 Anvers. \u00ab&#8239;<em>En Belgique, il est s\u00fbr qu\u2019avec le trafic de drogue,\u00a0des gens meurent depuis des ann\u00e9es sans qu\u2019on le sache. La violence est juste plus visible aujourd\u2019hui<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nEt amplifi\u00e9e. C\u2019est tout le paradoxe de l\u2019op\u00e9ration Sky&nbsp;: en faisant tomber de nombreux grands trafiquants, elle a ouvert une br\u00e8che propice aux actions violentes. \u00ab&#8239;<em>Plus un march\u00e9 criminel est stable, plus il est calme, poursuit Micha\u00ebl Dantinne. Si on stresse ce march\u00e9, les cartes sont rebattues, on se dispute la concurrence et les intimidations traditionnelles ne suffisent plus&nbsp;: il faut passer \u00e0 l\u2019acte<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il suffit de peu. Un mot en trop, une confiance qui s\u2019\u00e9tiole, un docker qui se d\u00e9robe, une saisie de la douane. Quelqu\u2019un doit payer, sinon c\u2019est l\u2019anarchie. La porte ouverte \u00e0 toutes les libert\u00e9s. Le silence s\u2019impose par la terreur, le pouvoir s\u2019installe par la violence la plus extr\u00eame, et \u00e7a doit se savoir.<\/p>\n<p>Cette loi du bruit et des corps meurtris, de longue date pr\u00e9sente au Pays-Bas, infusant progressivement en Belgique, certains la disent d\u2019influence latino-am\u00e9ricaine. \u00ab&#8239;<em>Ceux qui font tourner le business sont en contact direct avec les cartels colombiens, rappelle Vito Shukrula. Bien s\u00fbr qu\u2019ils \u00e9changent leurs points de vue, qu\u2019ils discutent de la fa\u00e7on dont ils pourraient r\u00e9gler tel ou tel probl\u00e8me. Plus il y a de coca\u00efne, plus il y a d\u2019argent, plus il y a de violence. Ce sont des maths \u00e9l\u00e9mentaires<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Dans les r\u00e9seaux estampill\u00e9s \u00ab&#8239;<em>Mocro<\/em>&#8239;\u00bb, les codes s\u2019articulent autour d\u2019une seule devise&nbsp;: wie praat, die gaat. Celui qui parle meurt. Un slogan devenu si populaire qu\u2019il a m\u00eame inspir\u00e9 un morceau de rap, dont le clip comptabilise plus de douze millions de vues et qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 ajouter une couche de romantisme \u00e0 la vie de gangster.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;Il y a chez eux une culture du bling-bling et de la violence directement inspir\u00e9e par l\u2019imaginaire mafieux italien d\u00e9velopp\u00e9 dans les films et les s\u00e9ries&#8239;\u00bb, explique Fran\u00e7ois Farcy, directeur judiciaire de la police f\u00e9d\u00e9rale li\u00e9geoise. \u00ab&#8239;<em>Les prostitu\u00e9es, les pains de coca\u00efne, la grosse Rolex, la bagnole de sport, la cha\u00eene en or, les photos avec des liasses de billets. L\u2019id\u00e9e d\u2019imposer son pouvoir par la violence comme certains barons de la drogue historiques, aussi<\/em>.&#8239;\u00bb Cet univers a enfant\u00e9 des s\u00e9ries comme Mocro Maffia ou Braqueurs qui, \u00e0 leur tour, nourrissent un peu plus les fantasmes des jeunes qui les regardent et se lancent dans le business.<\/p>\n<p>Les Belges n\u2019y \u00e9chappent pas&nbsp;: Sky ECC a fait tomber de nombreux chefs de r\u00e9seau n\u00e9erlandais, ouvrant la voie \u00e0 des promotions \u00e0 Anvers. \u00ab&#8239;<em>Beaucoup de petits trafiquants belges ont vu des opportunit\u00e9s de prendre du galon<\/em>&#8239;\u00bb, explique Vito Shukrula.<\/p>\n<p>Des trafiquants de tous bois, l\u2019Anversois Patrick Lefelon en conna\u00eet des tas. Quand le journaliste criminel du quotidien Het Laatste Nieuws d\u00e9barque, calepin \u00e0 la main, pour couvrir un immeuble cribl\u00e9 de balles \u00e0 Ekeren, un incen-die dans un restaurant de Borgerhout, une fusillade \u00e0 Deurne Nord, un jet de grenade \u00e0 Wilrijk, les gaillards du coin lui d\u00e9cochent un clin d\u2019\u0153il. Voil\u00e0 le copain de la r\u00e9daction. \u00ab&#8239;<em>Il y a cinq ans, on avait cinq attaques par ann\u00e9e. Aujourd\u2019hui, c\u2019est parfois cinq par semaine<\/em>&#8239;\u00bb, observe celui qui couvre ces affaires depuis plus de quinze ans. Il confirme l\u2019analyse de Fran\u00e7ois Farcy&nbsp;: Anvers et Rotterdam sont intimement li\u00e9s. La majeure partie du grabuge commis \u00e0 Anvers est le fait d\u2019ex\u00e9cutants en provenance directe des Pays-Bas. \u00ab&#8239;<em>L\u00e0-bas, ce type de violence existe depuis longtemps. \u00c0 Anvers, on avait plut\u00f4t des incidents mineurs. Puis vers 2007, des Hollandais ont livr\u00e9 des grenades \u00e0 la bande de Nordin El Hajjioui, un collaborateur anversois de Gwenette Martha. D\u2019un coup, \u00e7a s\u2019est mis \u00e0 p\u00e9ter partout dans la ville<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Quand ils n\u2019ont pas de grenades, les artificiers en herbe en bricolent des artisanales faites de quelques \u00ab&#8239;<em>p\u00e9tards cobra<\/em>&#8239;\u00bb, gros comme des bombes a\u00e9rosol, scotch\u00e9s autour de bouteilles en plastique. \u00ab&#8239;<em>Tout \u00e7a est devenu culturel<\/em>, poursuit Patrick Lefelon. <em>C\u2019est facile, la violence. \u00c7a fait peur au docker qui se d\u00e9bine, \u00e0 l\u2019interm\u00e9diaire qui n\u2019a pas accompli correctement son travail. Une grenade sur une fa\u00e7ade, c\u2019est aussi un bon moyen d\u2019attirer l\u2019attention de la police sur des concurrents qui nous ennuient<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>6 juillet 2021. Le journaliste Peter de Vries, connu du grand public n\u00e9erlandais pour son \u00e9mission Peter R. de Vries, journaliste du crime, qui a fait un tabac entre 1995 et 2012, sort du studio RTL Boulevard \u00e0 Amsterdam. Depuis plusieurs ann\u00e9es, l\u2019homme travaille sur la Mocro Maffia. Il est m\u00eame devenu le conseiller de Nabil Bakkali, un criminel repenti et le principal t\u00e9moin \u00e0 charge dans le proc\u00e8s contre le chef mafieux n\u00e9erlandais Ridouan Taghi. Un commando s\u2019arr\u00eate \u00e0 sa hauteur, l\u2019arrose de balles. Celle qui le touche \u00e0 la t\u00eate lui est fatale. Il en d\u00e9c\u00e8de une semaine plus tard. Fin septembre de cette ann\u00e9e-l\u00e0, le Premier ministre n\u00e9erlandais, Mark Rutte, est plac\u00e9 sous la protection d\u2019une unit\u00e9 d\u2019\u00e9lite \u00e0 la suite des rumeurs d\u2019attentat ou d\u2019enl\u00e8vement le concernant.<\/p>\n<p>Peter de Vries n\u2019est pas le premier innocent, aux Pays-Bas, \u00e0 faire les frais des r\u00e8glements de compte sanglants qui d\u00e9chirent la mafia n\u00e9erlandaise. En 2019, Derk Wiersum, avocat de Nabil Bakkali, avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 abattu devant sa femme pr\u00e8s de son domicile d\u2019Amsterdam. L\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, le quotidien Panorama avait \u00e9t\u00e9 la cible d\u2019une attaque au lance-roquettes apr\u00e8s avoir publi\u00e9 les noms de lieutenants de Ridouan Taghi. Pour les m\u00eames raisons, une camionnette b\u00e9lier s\u2019\u00e9tait enfonc\u00e9e dans la fa\u00e7ade du journal De Telegraaf.<\/p>\n<p>En septembre dernier, les menaces ont franchi la fronti\u00e8re belge. Signal\u00e9e par une voisine dont la sortie de garage est bloqu\u00e9e par une Renault M\u00e9gane, la voiture, immatricul\u00e9e aux Pays-Bas, est fouill\u00e9e \u00e0 cent m\u00e8tres du domicile courtraisien du ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne, ouvertement engag\u00e9 contre le trafic de drogue. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les enqu\u00eateurs retrouvent une kalachnikov, un gilet pare-balles, des sangles, un bidon d\u2019essence, du ruban adh\u00e9sif et une bouteille de gaz. Vincent Van Quickenborne, sa femme et ses enfants sont confin\u00e9s une premi\u00e8re fois dans un abri de haute s\u00e9curit\u00e9, avant de r\u00e9\u00e9diter l\u2019exp\u00e9rience, deux mois plus tard. Quatre suspects n\u00e9erlandais ont \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9s.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>On est globalement pr\u00e9serv\u00e9s, jusqu\u2019ici, en Belgique, mais on risque fortement d\u2019avoir un jour des morts dans nos rangs, affirme Fran\u00e7ois Farcy. Des menaces p\u00e8sent sur des ministres, des policiers, des magistrats. On n\u2019est pas du tout \u00e0 l\u2019abri que l\u2019un d\u2019entre eux se fasse tirer dessus demain<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Letizia Paoli, criminologue \u00e0 la KU Leuven, relativise le risque d\u2019une explosion de la violence en Belgique. Celle-ci a augment\u00e9, bien s\u00fbr, mais este sous contr\u00f4le. \u00ab&#8239;<em>Si on compare le niveau de violence avec celui des Pays-Bas, vu la quantit\u00e9 de coca\u00efne qui arrive \u00e0 Anvers, on reste quand m\u00eame sur un niveau tr\u00e8s bas<\/em>.\u00bb La chercheuse rappelle que le nombre de morts li\u00e9s \u00e0 la drogue a baiss\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es aux Pays-Bas. \u00ab&#8239;<em>En 2018, il y en a eu entre vingt et trente. Depuis la pand\u00e9mie, le nombre de meurtres li\u00e9s au trafic de drogue a consid\u00e9rablement d\u00e9clin\u00e9&nbsp;: en 2021, on en a compt\u00e9 moins de dix. La raison&nbsp;: la violence n\u2019est pas dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des trafiquants. Il y a bien des tensions et des bagarres \u00e0 Anvers, mais c\u2019est plut\u00f4t en lien avec leur manque d\u2019exp\u00e9rience. Eux aussi finiront par comprendre que ce n\u2019est pas dans leur int\u00e9r\u00eat<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nIl n\u2019emp\u00eache&nbsp;: ces affrontements ont d\u00e9j\u00e0 fait des victimes innocentes. Les ex\u00e9cutants des actions d\u2019intimidation sont, la plupart du temps, assez jeunes, inexp\u00e9riment\u00e9s et tr\u00e8s mal inform\u00e9s. \u00ab&#8239;<em>On a r\u00e9cemment jet\u00e9 un Molotov dans le restaurant d\u2019un gars qui a exactement le m\u00eame nom qu\u2019un gars qui trempe<\/em>, explique Patrick Lefelon. J<em>e me souviens encore d\u2019une vieille dame de 93 ans qui a fait un malaise cardiaque \u00e0 la suite de p\u00e9tards cobra jet\u00e9s par erreur dans sa bo\u00eete aux lettres<\/em>.\u00bb<br \/>\nAu petit matin du 9 janvier 2023, \u00e0 Merksem, une pluie de balle s\u2019est cette fois-ci abattue sur la porte d\u2019un garage transform\u00e9 en pi\u00e8ce de vie. Firdaous, une fille de onze ans, est touch\u00e9e mortellement. Les d\u00e9couvertes li\u00e9es au d\u00e9chiffrage de Sky ECC permettent aux enqu\u00eateurs d\u2019affirmer qu\u2019Othman El Ballouti, son oncle, tire les ficelles de la sc\u00e8ne de la drogue anversoise depuis Duba\u00ef. Elle est la premi\u00e8re victime de la cinquantaine de tirs attribu\u00e9s au crime organis\u00e9 enregistr\u00e9 \u00e0 Anvers depuis 2016, sans compter les explosions et les enl\u00e8vements.<\/p>\n<p>Un peu plus d\u2019un an avant son d\u00e9c\u00e8s, la police judiciaire f\u00e9d\u00e9rale avait pourtant senti le coup venir&nbsp;: \u00ab&#8239;Il est extr\u00eamement inqui\u00e9tant de constater que les exp\u00e9ditions punitives envoy\u00e9es depuis les Pays-Bas ne connaissent pas tr\u00e8s bien le quartier et se trompent plus d\u2019une fois de rue ou de num\u00e9ro de maison. Parfois, les ex\u00e9cuteurs connaissent leur cible, parfois non&#8239;\u00bb, alertait la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la PJF, dans un rapport interne de d\u00e9cembre 2021. \u00ab&#8239;<em>En d\u2019autres termes, le risque d\u2019un meurtre commis par erreur \u00e0 Anvers, ou ailleurs dans notre pays, est bien r\u00e9el<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au gr\u00e9 des jets de grenade et des fusillades, des enl\u00e8vements et des membres d\u00e9coup\u00e9s, la violence des narcotrafiquants et les r\u00e8glements de comptes entre clans rivaux rythment le quotidien des Anversois. En plein jour s\u2019il le faut. 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