{"id":1526,"date":"2023-04-21T17:40:01","date_gmt":"2023-04-21T15:40:01","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1526"},"modified":"2024-03-22T18:45:45","modified_gmt":"2024-03-22T17:45:45","slug":"dans-le-port-danvers-au-coeur-du-trafic-de-drogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/dans-le-port-danvers-au-coeur-du-trafic-de-drogue\/","title":{"rendered":"Dans le port d&rsquo;Anvers, au coeur du trafic de drogue"},"content":{"rendered":"<p>Certains comparent la d\u00e9ferlante de coca\u00efne qui frappe Anvers \u00e0 celle qu\u2019a connue Miami dans les ann\u00e9es 1990. Avec ses r\u00e8glements de compte, ses coups de feu au coin de la rue. Ses repaires interlopes o\u00f9 l\u2019on siffle de la Jupiler comme on sniffe de la coke, pour faire passer le temps. Ses estaminets o\u00f9 l\u2019on conclut des march\u00e9s faciles \u00e0 dix ou quinze mille euros devant un duo de croquettes aux crevettes. Il fallait alors croiser les regards, rencontrer tous les protagonistes du milieu&nbsp;: des dockers aux bourgmestres, des dealers aux douaniers \u2014&nbsp;sans oublier les consommateurs, l\u2019huile qui graisse les rouages. \u00ab&#8239;<em>Wilfried<\/em>&#8239;\u00bb a embarqu\u00e9 dans une Clio caboss\u00e9e pour infiltrer les docks, du cr\u00e9puscule aux aurores, jusque dans les coins les plus sombres de la gigantesque passoire du port d\u2019Anvers, ce royaume de conteneurs o\u00f9 il ne fait jamais vraiment noir.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un pays d\u2019asphalte. Un pays inf\u00e9od\u00e9 aux lois de la verticalit\u00e9. Une guerre de territoire, une conqu\u00eate des espaces vides. Un pays o\u00f9 les pales d\u2019\u00e9oliennes battent la fum\u00e9e des industries, o\u00f9 les grues glissent comme des automates entre les pyl\u00f4nes, entre les hangars et les buttes d\u2019on ne sait quoi, peut-\u00eatre des terrils. O\u00f9 les raffineries semblent lancer des fus\u00e9es. C\u2019est un pays de billes de chemin de fer et d\u2019\u00e9changeurs autoroutiers. Un territoire dans le territoire grand comme le petit Paris. Cent trente-cinq kilom\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019installations, imagine une seconde l\u2019ampleur du b\u00e9b\u00e9. Les jours de beau temps, la vapeur d\u2019eau y d\u00e9chire les tentatives de ciels azurins. C\u2019est un pays de camions et de lumi\u00e8res bleut\u00e9es en rotation. Une procession de plaques lettonnes, n\u00e9erlandaises, espagnoles, allemandes, polonaises. Une mar\u00e9e de sueur et de vestes orange. Un royaume de labeur qui sent la mati\u00e8re organique en d\u00e9composition et la t\u00f4le mouill\u00e9e. C\u2019est un pays d\u2019eau o\u00f9 on ne voit pratiquement jamais l\u2019eau&nbsp;: les piles de conteneurs devancent tous les paysages, les ponts sont des tunnels. Il faut autant de mouettes, en appui sur l\u2019air charg\u00e9 d\u2019iode, pour rappeler aux \u00e9tourdis qu\u2019il n\u2019y a pas de rive sans rivi\u00e8re, pas de port sans la mer. Que les bateaux immenses qui surgissent soudain par-del\u00e0 les toitures ne voguent pas dans les terres. Que l\u2019estuaire de l\u2019Escaut est bien l\u00e0, juste derri\u00e8re.<\/p>\n<p>En 2022, au port d\u2019Anvers, les autorit\u00e9s ont saisi cent dix tonnes de coca\u00efne. De l\u2019avis des experts, ce chiffre gigantesque, en croissance constante, ne repr\u00e9senterait que 10&nbsp;% de la poudre blanche arriv\u00e9e par les eaux cette ann\u00e9e-l\u00e0. Le reste filerait directement dans les narines du genre humain.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Mec, je crois que c\u2019est un p\u00e9age.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;\u00c7a existe un p\u00e9age en Belgique&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Les fils de personne, 5,60&nbsp;\u20ac pour un tunnel d\u2019un kilom\u00e8tre. Tu peux attraper ma carte dans la bo\u00eete \u00e0 gants&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La Clio noire bossel\u00e9e des deux journalistes de <em>Wilfried<\/em>, fabrication 2012, vient de s\u2019extraire du Liefkenshoektunnel qui plonge sous l\u2019Escaut pour atteindre les quais du pays de Waes o\u00f9 atterrit, chaque ann\u00e9e, une grande partie de la coca\u00efne intercept\u00e9e dans le port \u2014&nbsp;plus de la moiti\u00e9 des soixante-deux tonnes saisies en 2019. Dans les ann\u00e9es 1960, les encombrements \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition nuisaient au d\u00e9veloppement des installations portuaires et, apr\u00e8s deux grosses d\u00e9cennies de n\u00e9gociation et d\u2019expropriation fonci\u00e8re, on avait choisi d\u2019excaver des terres en bordure de la commune de Beveren pour cr\u00e9er de nouveaux bassins, de nouveaux terminaux. Le tunnel sous le fleuve, creus\u00e9 dans la foul\u00e9e, est aujourd\u2019hui le seul ouvrage routier payant de Belgique.<\/p>\n<p>Une vibration type du troisi\u00e8me mill\u00e9naire malm\u00e8ne le tableau de bord. \u00ab&#8239;C\u2019est Meyer qui rappelle.&#8239;\u00bb Paul Meyer, ancien contrebandier, dix ans de ge\u00f4le inflig\u00e9s par le tribunal correctionnel d\u2019Anvers apr\u00e8s qu\u2019il s\u2019est fait coincer \u00e0 Bangkok en 2007. N\u00e9erlandais arriv\u00e9 en Belgique dans les ann\u00e9es 1990, le gaillard a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019une organisation criminelle aux ramifications internationales. Pendant six ou sept ans, il a exploit\u00e9 les failles du port d\u2019Anvers pour entasser les liasses. Il avait commenc\u00e9 dans l\u2019introduction clandestine de mat\u00e9riel \u00e9lectronique, d\u2019alcool et de cigarettes avant de basculer dans le trafic de haschich et, rapidement, dans celui d\u2019h\u00e9ro\u00efne et de coca\u00efne, autrement plus rentable.<br \/>\nAujourd\u2019hui, l\u2019homme aux lunettes bleut\u00e9es et au bronzage de vacancier de retour de Tha\u00eflande s\u2019est rang\u00e9, explique s\u2019\u00eatre converti dans la construction, tout ce qu\u2019il y a de plus convenable.<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>Bonjour Paul, on travaille sur le trafic de coca\u00efne au port d\u2019Anvers. On s\u2019est dit que vous pourriez peut-\u00eatre nous faire visiter un peu les lieux. Nous en montrer les failles. <\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;\u00c7a peut se faire. Le port d\u2019Anvers, c\u2019est gigantesque et c\u2019est une vraie passoire. Rien \u00e0 voir avec le port de Rotterdam, o\u00f9 les quais sont compl\u00e8tement cl\u00f4tur\u00e9s. M\u00eame si la s\u00e9curit\u00e9 s\u2019est renforc\u00e9e les derni\u00e8res ann\u00e9es, vous pouvez encore acc\u00e9der tr\u00e8s facilement en voiture \u00e0 des quais, \u00e0 des entrep\u00f4ts, \u00e0 des conteneurs. <\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;On a lu qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, vous expliquiez empocher facilement vingt \u00e0 vingt-cinq millions d\u2019euros par mois avec la coca\u00efne.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Pas mal, hein&#8239;? Le bon vieux temps. Pas \u00e9tonnant que \u00e7a suscite encore beaucoup de vocations.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Vous n\u2019avez aucun regret&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Si&nbsp;: de ne plus y \u00eatre. Les belles bagnoles, les filles, les f\u00eates&nbsp;: vous voulez quoi de plus&#8239;? Je vous rappelle dans une heure, je vous dirai o\u00f9 on peut se retrouver demain.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Paul Meyer ne rappellera pas. La Clio noire arpente les routes du Waaslandhaven Nord, une presqu\u2019\u00eele de terminaux bord\u00e9s d\u2019un c\u00f4t\u00e9 par l\u2019Escaut, de l\u2019autre par les bassins artificiels pr\u00e9serv\u00e9s des mar\u00e9es et des crues du fleuve. Elle p\u00e9n\u00e8tre sans la moindre difficult\u00e9 dans l\u2019enceinte de la plate-forme logistique de Katoen Natie. Le gigantesque hub d\u2019importation emploie quatre mille paires de bras. La voiture louvoie entre les milliers de containers qui font comme des ruelles. Avec un minimum de mat\u00e9-riel, n\u2019importe qui pourrait ouvrir un de ces caissons m\u00e9talliques color\u00e9s, charger son coffre, filer en quelques minutes, sans contr\u00f4le, vers le ring 2 puis l\u2019E34 \u00e0 destination de partout.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Les probl\u00e8mes, ce n\u2019est pas sp\u00e9cialement ici. Allez plut\u00f4t voir deux kilom\u00e8tres plus loin, du c\u00f4t\u00e9 des terminaux de MSC ou de DP\u00a0World. L\u00e0, \u00e7a ne rigole pas<\/em>&#8239;\u00bb, sugg\u00e8re Jo\u00e3o*. Depuis la fen\u00eatre de son gros bahut orange, le camionneur originaire du Portugal assure qu\u2019il n\u2019a jamais eu affaire \u00e0 des types louches chez Katoen Natie.<br \/>\nAu terminal Antwerp Gateway, en grande partie occup\u00e9e par DP World, filiale du troisi\u00e8me exploitant portuaire mondial, la s\u00e9curit\u00e9 est, comme annonc\u00e9, d\u2019un autre calibre&nbsp;: impossible d\u2019acc\u00e9der en voiture sans un contr\u00f4le en bonne et due forme. \u00c0 l\u2019accueil, la pr\u00e9sence de journalistes n\u2019\u00e9veille pas un enthousiasme exub\u00e9rant. \u00ab&#8239;<em>Vous avez pris des photos depuis l\u2019ext\u00e9rieur, non&#8239;? Effacez-les s\u2019il vous pla\u00eet.<\/em>&#8239;\u00bb Rencontrer des dockers&#8239;? \u00c7a va \u00eatre compliqu\u00e9, messieurs. D\u00e9brouillez-vous avec ce num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone qui sonnera dans le vide toute la sainte journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Il faut dire que chez DP World, on n\u2019en est pas au premier carton de coca\u00efne d\u00e9couvert au milieu des caisses de bananes. Cinq tonnes recens\u00e9es pour ce seul terminal en 2019. Un trafic impossible sans quelques adroits coups de main venus de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5767\" aria-describedby=\"caption-attachment-5767\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5767 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-1024x683.png\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-1024x683.png 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-300x200.png 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-768x512.png 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-1536x1024.png 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/haven-2048x1366.png 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5767\" class=\"wp-caption-text\">Dockers d\u00e9chargeant une cargaison dans le port d&rsquo;Anvers.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il ne fait jamais vraiment noir dans le port. La nuit, les phares des camions croisent ceux des straddle carriers, ces \u00e9normes portiques mobiles servant \u00e0 d\u00e9placer les conteneurs&#8239;; les \u00e9chafaudages et les grues hautes brillent comme autant de guirlandes fauves d\u00e9roul\u00e9es le long des quais. Quand le soleil na\u00eet, c\u2019est tout un monde de ferraille et de fum\u00e9e qui s\u2019empourpre \u00e0 vous en d\u00e9bo\u00eeter la m\u00e2choire. Au loin, on peut alors voir les deux tours de refroidissement de la centrale nucl\u00e9aire de Doel expirer des cumulus. Dans une station-service en bordure du ring 2, les employ\u00e9s glissent les viennoiseries et la bonne chair industrielle enroul\u00e9e de p\u00e2te feuillet\u00e9e sur les pr\u00e9sentoirs. Une musique d\u2019as-censeur enveloppe la caf\u00e9t\u00e9ria o\u00f9 une poign\u00e9e de dockers en vestes orange floqu\u00e9es \u00ab&#8239;Haven van Antwerpen&#8239;\u00bb s\u2019enfilent, sous les spots lactes-cents, quelques menues canettes de Jupiler. Il est 5&nbsp;h 30 du matin, c\u2019est la fin du shift nocturne pour les ouvriers du port.<br \/>\nLa veille, dans un sourire propre \u00e0 ceux qui en savent long, un employ\u00e9 de la station-service avait vivement conseill\u00e9 de passer jeter un \u0153il dans l\u2019\u00e9tablissement \u00e0 l\u2019ouverture. \u00ab&#8239;<em>Il y a des gars du port qui attendent devant, d\u00e8s 4&nbsp;h 30. Beaucoup carburent \u00e0 la coke pour tenir la nuit, ils viennent tenter de s\u2019assommer ici avant d\u2019aller dormir. Au petit matin, ils peuvent s\u2019enfiler des litres de bi\u00e8re sans s\u2019affaler.<\/em>&#8239;\u00bb Il avait surtout confirm\u00e9 une information qui reviendrait r\u00e9guli\u00e8rement par la suite&nbsp;: l\u2019endroit est un des quelques lieux privil\u00e9gi\u00e9s par les mafias de la drogue anversoise pour approcher et tenter de corrompre les travailleurs du port.<br \/>\nR\u00e9guli\u00e8rement, des hommes \u2014&nbsp;toujours des hommes \u2014&nbsp;d\u00e9barquent dans des voitures de sport impayables, posent des questions sur les cam\u00e9ras de surveillance, payent un paquet de cigarettes \u00e0 coup de billets de cent euros sans demander la monnaie. Mieux vaut que tout le monde s\u2019entende bien. \u00ab&#8239;<em>Ils ont besoin de la collaboration des dockers qui travaillent sur les gros terminaux pr\u00e8s d\u2019ici. Pour localiser un conteneur, le d\u00e9placer, pour faire entrer un complice qui viendra y r\u00e9cup\u00e9rer la came. L\u2019enjeu, c\u2019est de faire passer la drogue planqu\u00e9e dans des containers sud-am\u00e9ricains, par nature susceptibles d\u2019\u00eatre contr\u00f4l\u00e9s par la douane, vers des containers europ\u00e9ens qui sortiront du port sans encombre.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Vous en savez beaucoup sur la question.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Disons que j\u2019ai sans doute trop d\u2019amis dans les parages\u2026 Soyons francs&nbsp;: c\u2019est le r\u00eave de tous les gamins d\u2019Anvers qui n\u2019ont pas fait d\u2019\u00e9tudes, de percer dans le milieu.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Ce matin, Kurt* et Jan*, un pull \u00e0 capuche sous la veste de chantier, prennent appui sur un mange-debout. Tous deux travaillent sur le terminal MPET, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le principal hotspot des trafiquants, 26,8 tonnes de coca\u00efne saisies en 2019. Le premier est grutier, vide les bateaux, charge les camions. Le second est contrema\u00eetre. Les deux dockers confirment avoir d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 approch\u00e9s par des interm\u00e9diaires des mafias. \u00c0 Jan, on a juste demand\u00e9 des noms, un soir o\u00f9 il buvait des pots dans un pub. Des profils de dockers susceptibles de craquer, id\u00e9alement aux abois financi\u00e8rement.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Le type m\u2019a propos\u00e9, de fa\u00e7on totalement d\u00e9complex\u00e9e, dix \u00e0 quinze mille euros par nom donn\u00e9 qui d\u00e9boucherait sur une collaboration effective.<\/em>&#8239;\u00bb Kurt opine&nbsp;: \u00e7a lui est arriv\u00e9 \u00e0 deux reprises, aussi dans un pub. On lui a fait miroiter jusqu\u2019\u00e0 cent mille euros pour placer un container \u00e0 l\u2019endroit indiqu\u00e9. Vingt mille patates la minute de travail. L\u2019homme qui l\u2019a approch\u00e9 avait un profil on ne peut plus banal. \u00ab&#8239;<em>Il aurait pu aller chercher ses enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole juste apr\u00e8s. Il savait tr\u00e8s bien qui j\u2019\u00e9tais. Ils savent toujours qui on est. J\u2019ai un coll\u00e8gue dont la femme, r\u00e9cemment, \u00e9tait seule, ici, \u00e0 la pompe \u00e0 essence. Elle faisait le plein. Une personne s\u2019est arr\u00eat\u00e9e et lui a dit&nbsp;: Tu es la femme de Machin, tu as autant d\u2019enfants, tu vis \u00e0 cette adresse. Est-ce que ton homme ne serait pas int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se faire un peu de pognon&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Vous en connaissez qui ont succomb\u00e9&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Ouais. Ils sont en prison maintenant.<br \/>\n\u2014&nbsp;Des coll\u00e8gues de votre terminal&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Plein. Ils se sont fait cueillir au travail. Les derni\u00e8res ann\u00e9es, je les compte par dizaines.<br \/>\n\u2014&nbsp;\u00c7a ne vous a pas tent\u00e9&#8239;?<br \/>\n\u2014&nbsp;Je n\u2019ai pas fini l\u2019\u00e9cole, mais avec ce job, je suis bien pay\u00e9. Bien s\u00fbr, si je donne un nom, c\u2019est trois mois de salaire d\u2019un coup. Mais si je me fais attraper, je perds tout. Je serais fou d\u2019accepter une telle combine.&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>D\u2019autres ne r\u00e9sistent pas. Malgr\u00e9 les campagnes de pr\u00e9vention men\u00e9es par la F\u00e9d\u00e9ration patronale des ports belges ou par les syndicats de dockers. Malgr\u00e9 la prison. Malgr\u00e9 les risques, aussi, qu\u2019une collaboration avec des gangs mafieux fait peser sur ceux qui s\u2019y abandonnent. En 2017, au lendemain d\u2019une saisie d\u2019une tonne de coca\u00efne au terminal du port, un travailleur de DP World s\u2019\u00e9tait fait canarder dans les rues de Schoten, \u00e0 dix bornes d\u2019Anvers, s\u2019en \u00e9tait tir\u00e9 avec une jambe bien meurtrie. Pieter* s\u2019en souvient tr\u00e8s bien. Il travaillait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0-bas depuis un certain temps. L\u00e0, il se fraie un passage parmi les roseaux d\u2019une vaste plaine mar\u00e9cageuse de Kallo, un village aux rues pav\u00e9es du sud de Beveren pris en \u00e9tau entre deux \u00e9tendues portuaires. Il tente des ricochets avec un caillou qui pr\u00e9tend maladroitement au titre de galet. Deux rebonds. Comme le nombre de fois o\u00f9 il a donn\u00e9, par le pass\u00e9, sa carte d\u2019acc\u00e8s au terminal \u00e0 des trafiquants. Cinq mille euros cash \u00e0 chaque pr\u00eat. Il ne s\u2019est jamais fait coincer et jure sur tous les dieux qu\u2019il ne recommencerait plus aujourd\u2019hui.<br \/>\nUn homme l\u2019avait approch\u00e9 sur le parking d\u2019une petite auberge bien connue des dockers, pr\u00e8s de Verrebroek, entre le port et l\u2019autoroute. Pieter y mange parfois des croquettes de crevettes en revenant du boulot. \u00ab&#8239;<em>Il \u00e9tait bien renseign\u00e9. Il connaissait mon nom. Ma femme venait de perdre son job. C\u2019\u00e9tait compliqu\u00e9 financi\u00e8rement, avec les deux gamins. Il m\u2019a promis que je ne risquais rien. Si \u00e7a s\u2019apprenait, je n\u2019aurais qu\u2019\u00e0 dire qu\u2019on me l\u2019avait vol\u00e9e.<\/em>&#8239;\u00bb Quand il a vu des coll\u00e8gues tomber, Pieter s\u2019est promis de ne plus r\u00e9cidiver. Bien s\u00fbr, le gars est revenu \u00e0 la charge plusieurs fois, par la suite. Il y a m\u00eame eu des menaces. Cinq mille euros, c\u2019est plus souhaitable qu\u2019un fiston en chaise roulante. Il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 flancher \u00e0 nouveau quand, du jour au lendemain, l\u2019interm\u00e9diaire mafieux a disparu des radars.<\/p>\n<p>L\u2019endroit a des allures de contr\u00f4le technique isol\u00e9 en bordure de zoning industriel. Un premier b\u00e2timent aust\u00e8re, deux fois perc\u00e9 de part en part, voie 1, voie 2, o\u00f9 s\u2019aventure de temps \u00e0 autre un camion au conteneur rempli de caisses de fruits ou de tabac. Un second \u00e0 l\u2019\u00e9tage duquel des yeux pliss\u00e9s scrutent chaque d\u00e9tail des cargaisons redessin\u00e9es, fa\u00e7on portrait-robot au fusain, par le double scanner des services douaniers du port d\u2019Anvers. \u00ab&#8239;<em>L\u00e0, on peut voir des traces sombres \u00e9ventuellement suspectes, derri\u00e8re la paroi du syst\u00e8me de refroidissement du conteneur. C\u2019est peut-\u00eatre juste de la glace. Ou alors\u2026<\/em>&#8239;\u00bb, sourit Vincent* derri\u00e8re son ordinateur. \u00ab&#8239;<em>Ce sera \u00e0 l\u2019\u00e9quipe de fouille de le d\u00e9terminer<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Dans l\u2019immensit\u00e9 du port, trois cent cinquante douaniers \u2014&nbsp;le double, si l\u2019on compte ceux de corv\u00e9e paperasse \u2014&nbsp;traquent chaque jour les produits de contrebande qui entrent par les eaux dans le pays. On arpente les centaines de quais avec des scanners mobiles mont\u00e9s sur des camions, des backstatters int\u00e9gr\u00e9s dans des camionnettes, des chiens renifleurs. On saute dans l\u2019Escaut en homme-grenouille pour inspecter la coque des navires suspects. On passe mille coups de fil aux coll\u00e8gues d\u2019outre-Atlantique pour \u00e9changer les infos. Adversaire num\u00e9ro 1&nbsp;: la coca\u00efne. Parfois, elle est juste entass\u00e9e dans un sac de sport jet\u00e9 dans la cargaison \u00e0 l\u2019insu du transporteur. Souvent, elle est mieux cach\u00e9e. Alors, on s\u00e9lectionne m\u00e9thodiquement les containers les plus \u00e0 risque pour les envoyer ici, au Grensinspectiepost Linkeroever, sur la rive gauche o\u00f9, apr\u00e8s son passage au scanner, le camion ira s\u2019encastrer l\u2019arri\u00e8re-train dans une des nombreuses portes du hangar de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, Jasper* tend une grande cisaille \u00e0 l\u2019ouvrier charg\u00e9 de casser le scell\u00e9 du conteneur et d\u2019en vider les dizaines de cartons de tabac. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a peut prendre jusqu\u2019\u00e0 une heure pour contr\u00f4ler une seule cargaison.<\/em>&#8239;\u00bb Dans le dos du douanier, un \u00e9talage de peluches de Mickey, de sacs Pixar, de grandes tablettes Samsung et d\u2019autos miniatures. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est notre wall of shame, des produits de contrefa\u00e7on qu\u2019on a attrap\u00e9s les derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nJasper est douanier depuis quatre ans. Le plus excitant, le Graal ultime, reste de d\u00e9busquer les kilos de coca\u00efne. Un job qu\u2019il abat au flair, tant l\u2019inventivit\u00e9 des narcotrafiquants d\u00e9joue les contr\u00f4les standard. \u00ab&#8239;<em>Certains vont jusqu\u2019\u00e0 liqu\u00e9fier la coca\u00efne et l\u2019injecter dans le textile des v\u00eatements.<\/em>&#8239;\u00bb Un jour, son attention avait \u00e9t\u00e9 attir\u00e9e par un camion rempli de fruits bizarres en provenance du Br\u00e9sil. \u00ab&#8239;<em>C\u2019\u00e9tait des chayotes. Personne ne mange \u00e7a par ici. En me renseignant sur le Net, je lis que \u00e7a doit absolument se manger vert, sinon c\u2019est d\u00e9gueulasse. Au contr\u00f4le, ils \u00e9taient tout bruns. L\u00e0, les warnings se sont allum\u00e9s. J\u2019ai fait vider le camion caisse par caisse. Au milieu du stock, on a d\u00e9couvert des cartons de chayotes bien vertes&nbsp;: elles \u00e9taient en plastique et d\u00e9bordaient de coca\u00efne.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>En janvier 2023, \u00e0 peine refroidi par les menaces d\u2019enl\u00e8vement \u00e0 son encontre, le ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne (Open VLD), annon\u00e7ait durcir le ton dans la lutte contre les business mafieux. Parmi les mesures d\u00e9ploy\u00e9es, l\u2019embauche d\u2019une centaine de douaniers suppl\u00e9mentaires et l\u2019achat de mat\u00e9riel de scannage flambant neuf.<br \/>\n\u00c0 la diff\u00e9rence de Rotterdam, o\u00f9 l\u2019ensemble du fret maritime s\u2019engouffre dans un lourd entonnoir de formalit\u00e9s qui l\u2019achemine vers un point de contr\u00f4le unique, le port d\u2019Anvers est tr\u00e8s ouvert. C\u2019est ce qui fait son attractivit\u00e9 pour les entreprises soucieuses de travailler rapidement. Ici, les conteneurs arrivent directement sur les nombreux quais et, seulement s\u2019ils sont s\u00e9lectionn\u00e9s par la douane, doivent se balader d\u2019un point \u00e0 l\u2019autre du port avant le premier contr\u00f4le. Dans l\u2019intervalle, les narcotrafiquants trouvent, la plupart du temps, des combines pour vider le chargement de ses \u00e9l\u00e9ments litigieux.<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Une des raisons pour lesquelles il y a plein de Hollandais, c\u2019est que la corruption fonctionne moins bien au port. Les dockers craquent moins souvent, ils savent qu\u2019ils ont de grands risques de se faire pincer. Alors les mafias n\u00e9erlandaises, tr\u00e8s puissantes, envoient des larbins depuis le pays.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Patrick Lefelon, journaliste \u00e0 Het Laatste Nieuws<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ou alors ils choisissent de soudoyer directement les agents du port. En janvier dernier, un douanier originaire de Brecht, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re n\u00e9erlandaise, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 par le tribunal correctionnel d\u2019Anvers \u00e0 cinq ans de prison pour avoir collabor\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es avec les r\u00e9seaux de la drogue. Op\u00e9rant sous le nom d\u2019Exodus, le trentenaire \u00e9tait charg\u00e9 de tracer les conteneurs en passe d\u2019\u00eatre contr\u00f4l\u00e9s afin que ses collaborateurs puissent prendre leurs dispositions. Il devait aussi approcher d\u2019autres douaniers susceptibles de participer \u00e0 cette petite entreprise criminelle. L\u2019homme s\u2019est fait coincer en juin 2021, quand la police est parvenue \u00e0 d\u00e9chiffrer le service de messagerie chiffr\u00e9e Sky ECC qu\u2019utilisaient la plupart des narcotrafiquants pour communiquer.<\/p>\n<p>Exodus n\u2019est pas un cas isol\u00e9. D\u2019autres douaniers sont tomb\u00e9s. Plusieurs qui travaillaient dans le m\u00eame b\u00e2timent que Jasper, \u00e0 vrai dire. Comme Elias*, son mentor, celui qui l\u2019avait form\u00e9 \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 la douane, en 2019. \u00ab&#8239;<em>J\u2019avais quelques suspicions \u00e0 son encontre. C\u2019\u00e9tait un truc directement li\u00e9 \u00e0 l\u2019ego, glisse Jasper. Tu sentais qu\u2019il en voulait toujours plus, que malgr\u00e9 son tr\u00e8s bon poste, ses belles promotions, il consid\u00e9rait que ce n\u2019\u00e9tait pas suffisant. Il s\u2019est fait attraper, comme deux ou trois autres ici, apr\u00e8s le d\u00e9cryptage de Sky ECC. Mais il n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 jug\u00e9<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nSur la carte, le port d\u2019Anvers et ses terminaux ressemblent \u00e0 une m\u00e9duse aux tentacules d\u00e9ploy\u00e9es vers la mer du Nord. La ville et ses districts, les cinq cent mille personnes qui les habitent, n\u2019en forment que la t\u00eate. Il faut se frayer un passage dans le flux de navetteurs qui se croisent, en pagaille, au pied des larges escaliers de la salle des pas perdus pour s\u2019extraire de la gare Centrale, la cath\u00e9drale du rail, adroite juxtaposi-tion de pierre, de fer et de verre qui s\u2019immisce tous les jours dans les selfies des touristes. Quelques hectom\u00e8tres au sud, on atteint la Mediaplein et son building r\u00e9trofuturiste, alternance de vagues de b\u00e9ton et de baies vitr\u00e9es devanc\u00e9es d\u2019un gigantesque pav\u00e9 num\u00e9rique sur lequel on lit&nbsp;: DGP\u00a0Media. Le quotidien Het Laatste Nieuws y a ses quartiers g\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5766\" aria-describedby=\"caption-attachment-5766\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5766 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-1024x683.png\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-1024x683.png 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-300x200.png 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-768x512.png 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-1536x1024.png 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/lefelon-2048x1366.png 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5766\" class=\"wp-caption-text\">Patrick Lefelon<\/figcaption><\/figure>\n<p>Patrick Lefelon, tignasse grisonnante en bataille, le regard clair, commande un caf\u00e9 noir au comptoir de la brasserie-restaurant \u00e9tablie au rez-de-chauss\u00e9e du b\u00e2timent. Le journaliste criminel est dans le m\u00e9tier depuis trente ans. Il rappelle qu\u2019avant Bart De Wever, le bourgmestre socialiste Patrick Janssens, somm\u00e9 d\u2019intervenir par les petits commer\u00e7ants de la Handelstraat, dans le nord de la ville, lass\u00e9s de retrouver des cartons de coke dans leurs caisses de tomates, avait d\u00e9ploy\u00e9 les grands moyens policiers pour activer la politique de war on drugs qu\u2019intensifie aujourd\u2019hui son successeur.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Les premi\u00e8res ann\u00e9es, on s\u2019en prenait principalement aux dealers de rue, on les arr\u00eatait par dizaines et \u00e7a ne changeait rien \u00e0 la situation. Aujourd\u2019hui, les autorit\u00e9s tentent d\u2019attraper les gros poissons, et il y en a quelques-uns \u00e0 Anvers. De grands importateurs, je veux dire. Les enqu\u00eateurs ne s\u2019ennuient m\u00eame plus \u00e0 aller cueillir les interm\u00e9diaires qui tentent de soudoyer les dockers dans les pompes \u00e0 essence et dans les pubs.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nLes derniers temps, chaque semaine, des cars de N\u00e9erlandais d\u00e9barquent au port pour des missions kamikazes sur les docks \u2014&nbsp;sauter une grille, courir vers le conteneur indiqu\u00e9, s\u2019emparer d\u2019un sac de coca\u00efne et filer \u00e0 l\u2019anglaise \u2014, pour balancer des p\u00e9tards cobras sur les fa\u00e7ades des personnes qu\u2019on veut impressionner, pour se cacher dans des conteneurs et assurer, la nuit venue, le transfert d\u2019une cargaison de coke d\u2019un container en provenance d\u2019Am\u00e9rique latine vers un container europ\u00e9en. \u00ab&#8239;<em>Une des raisons pour lesquelles il y a plein de Hollandais, c\u2019est que la corruption fonctionne moins bien au port. Les dockers craquent moins souvent, ils savent qu\u2019ils ont de grands risques de se faire pincer. Alors les mafias n\u00e9erlandaises, tr\u00e8s puissantes, envoient des larbins depuis le pays.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le business tourne mieux que jamais. Malgr\u00e9 l\u2019accroissement de la lutte contre le trafic, la d\u00e9termination politique, les descentes de police, les saisies record. L\u2019offre n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi grande, peut-\u00eatre m\u00eame trop grande. \u00ab&#8239;<em>Avant l\u2019op\u00e9ration Sky ECC, les dealers revendaient la coke entre vingt-trois mille et vingt-cinq mille euros le kilo. Aujourd\u2019hui, on tourne autour de vingt mille. Un revendeur m\u2019a dit r\u00e9cemment qu\u2019il avait quelques centaines de kilos en stock, mais qu\u2019il se refusait \u00e0 les vendre pour le moment parce que le prix \u00e9tait trop bas.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La coca\u00efne est partout. Les r\u00e8glements de comptes dans les rues d\u2019Anvers, les actions d\u00e9monstratives import\u00e9es des Pays-Bas, fascinent le grand public. Patrick en vient parfois \u00e0 douter de l\u2019utilit\u00e9 de son travail dans la lutte contre le trafic de drogue. \u00ab<em> Souvent, des gars du milieu me font du chantage \u00e0 l\u2019information, me font miroiter un gros scoop en \u00e9change d\u2019un silence sur un autre. Il faut faire gaffe \u00e0 ne jamais les servir. Les lecteurs, eux, sont surtout friands de sensationnalisme. Ils ont l\u2019impression de suivre une s\u00e9rie Netflix.&#8239;\u00bb <\/em>Cette surexposition du ph\u00e9nom\u00e8ne, pense-t-il, force toutefois l\u2019action poli-tique. Non sans contrarier les groupes mafieux.<em> \u00ab&#8239;Quand tu parles avec des pontes albanais ou serbes, ils te disent que les Marocains sont stupides, qu\u2019ils attirent beaucoup trop l\u2019attention sur des activit\u00e9s qui roulent beaucoup mieux quand on n\u2019en parle pas.&#8239;\u00bb<br \/>\n<\/em>Patrick se recommande un caf\u00e9. Sa coke \u00e0 lui.<em> \u00ab&#8239;Quand je vois tout ce que je vois, je suis heureux que mes enfants ne s\u2019int\u00e9ressent pas \u00e0 cette merde.&#8239;\u00bb S<\/em>on fils allait r\u00e9guli\u00e8rement chez un garagiste qui ne co\u00fbtait trois fois rien et avec lequel ce premier avait sympathis\u00e9. Quand il l\u2019a appris, Patrick lui a d\u00e9conseill\u00e9 d\u2019y retourner.<em> \u00ab&#8239;Il m\u2019a demand\u00e9 pourquoi. Je lui ai r\u00e9pondu&nbsp;: tu verras.&#8239;\u00bb <\/em>Peu apr\u00e8s, le gars se faisait coffrer. <em><br \/>\n<\/em>Il d\u00e9pose un saladier en plastique vert sur la table<em>. \u00ab&#8239;Bienvenue au labo, mon gars. Tranquille, tranquille. C\u2019est ici qu\u2019on multiplie les petits pains.&#8239;\u00bb <\/em>Il d\u00e9chire une brique en papier floqu\u00e9e d\u2019une grosse moto, d\u00e9verse un kilo de poudre dans le r\u00e9cipient, s\u2019empare d\u2019un large contenant en plastique blanc sans la moindre annotation, sans doute de la lidoca\u00efne, ou un autre produit de coupe, il pr\u00e9f\u00e8re ne pas pr\u00e9ciser<em>. \u00ab&#8239;Secret du chef.&#8239;\u00bb <\/em>Il hume l\u2019air ambiant, s\u2019interrompt dans son entreprise, court vers la cuisine, revient les mains enfonc\u00e9es dans des maniques sur lesquelles repose un plat fumant.<em> \u00ab&#8239;Chicons au gratin. Une recette de Yema. T\u2019as cru qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas int\u00e9gr\u00e9s&#8239;?&#8239;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Yassin* a vingt-trois ans. Son labo, un salon avec un tapis berb\u00e8re au centre, un poster encadr\u00e9 de Notorious B.I.G. coiff\u00e9 d\u2019un chapeau blanc, au-dessus du canap\u00e9, est situ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tage d\u2019une maison cossue de Borgerhout. Il place un second saladier, rouge celui-ci, sur une balance \u00e9lectronique, y d\u00e9verse deux cent cinquante grammes du contenant en plastique blanc, puis les transvase dans le saladier vert. \u00ab&#8239;<em>Je ne coupe que 20&nbsp;% du matos. Il y a des coll\u00e8gues qui vont jusqu\u2019\u00e0 80&nbsp;%, mais je pr\u00e9f\u00e8re fid\u00e9liser la client\u00e8le avec de la poudre qui envoie.\u00a0<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Tu parles comme un \u00e9picier.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;C\u2019est ce que je suis, mon pote. Un \u00e9picier avec huit cents clients.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Un \u00e9picier qui risque six ans de cabane.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Un \u00e9picier qui vivra de ses rentes avant \u00e7a.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a avait commenc\u00e9 quand il avait seize ans. Il avait la tronche de l\u2019emploi, souvent, on lui demandait s\u2019il en vendait, alors il avait fini par en vendre. Il y avait le cousin d\u2019un pote qui pesait dans le milieu, tout le monde le savait, brillants, les yeux, quand le gars exhibait sa grosse montre Audemars Piguet Royal Oak Offshore, la m\u00eame que Schwarzenegger dans Terminator III, autant de z\u00e9ros sur l\u2019\u00e9tiquette \u00e0 la bijouterie. Le bonhomme avait fourni \u00e0 Yassin ses premiers grammes. Au d\u00e9but, il revendait principalement \u00e0 des copains de l\u2019\u00e9cole, \u00e0 des gens du quartier. Progressivement, sa liste de clients s\u2019\u00e9tait \u00e9toff\u00e9e et il avait achet\u00e9 des quantit\u00e9s toujours plus grandes.<br \/>\nAujourd\u2019hui, Yassin affirme gagner en moyenne vingt mille euros par mois. Net d\u2019imp\u00f4t. \u00ab&#8239;<em>Je ne vends plus directement, quand un client me commande, j\u2019envoie un coursier que je paye quinze euros la livraison.<\/em>&#8239;\u00bb Il se saisit d\u2019une cuill\u00e8re \u00e0 peser num\u00e9rique. Pointe du doigt un grand sac rempli de pacsons. \u00ab&#8239;<em>Tu peux m\u2019envoyer le matos&#8239;? On va enfourner les petits pains.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Dans la famille, il est le seul \u00e0 tremper dans le trafic. Les parents ne savent rien de ses combines. Il leur fait croire qu\u2019il \u00e9tudie, que sa copine paye le loyer. Si la Yema l\u2019apprenait, elle ne s\u2019en remettrait pas. \u00ab&#8239;<em>Il y a pas mal de gars qui se sont fait attraper ces derniers temps, \u00e0 Anvers. Moi, je suis hyper prudent. Il y a quelques bonnes astuces pour ne pas se faire remarquer. \u00c0 commencer par \u00e9viter de se fringuer avec plein de marques ou \u00e0 rouler dans la voiture de Batman. \u00c7a, tu peux l\u2019\u00e9crire&nbsp;: tous ceux qui se sont fait choper roulaient dans une voiture de Batman.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Au million d\u2019euros, Yassin a pr\u00e9vu de se ranger. La retraite dor\u00e9e est fix\u00e9e \u00e0 l\u2019horizon 2025, grand maximum. Il sait qu\u2019il contribue \u00e0 faire tourner une industrie criminelle, il l\u2019assume. C\u2019est \u00e7a o\u00f9 trimer quarante ans pour une pension m\u00eame pas assur\u00e9e. De toute mani\u00e8re, tout \u00e7a est un grand jeu de dupes. \u00ab&#8239;<em>Tous ceux qui nous traquent tapent, je peux te l\u2019assurer<\/em>.&#8239;\u00bb Dans sa client\u00e8le, il explique avoir des policiers et des politiciens. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai plein de gens vraiment bien en fa\u00e7ade. Des gens qui hurleraient au scandale si on parlait de l\u00e9galisation. Des faux jetons qui disent vouloir lutter contre le trafic alors qu\u2019ils ont tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que le syst\u00e8me perdure.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_5768\" aria-describedby=\"caption-attachment-5768\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5768 size-large\" src=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395-1024x791.png\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"791\" srcset=\"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395-1024x791.png 1024w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395-300x232.png 300w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395-768x593.png 768w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395-1536x1187.png 1536w, https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/marij-preneel-e1711129507395.png 1706w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5768\" class=\"wp-caption-text\">Marij Preneel<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c7a sent la tanjia marrakchia fumante et le sabj boulli. Les enfants qui jouent entre les tonnelles ont des t\u00eates de lion. Un guitariste flamenco arm\u00e9nien accorde son instrument et Maria Rec, finaliste de The Voice Ukraine, dessine depuis la sc\u00e8ne les sourires sur les visages des locaux. Ce samedi ensoleill\u00e9, la Morkensplein de Borgerhout c\u00e9l\u00e8bre les langues maternelles de ses habitants. \u00ab&#8239;<em>Il faut des journ\u00e9es comme la Moedertaaldag pour montrer que Borgerhout, c\u2019est un endroit formidable o\u00f9 il fait bon vivre. O\u00f9 l\u2019on rassemble les gens dans toute leur diversit\u00e9, que c\u2019est bien plus que le repaire de dealers auquel on le r\u00e9duit souvent<\/em>&#8239;\u00bb, sourit Ben Van Duppen, \u00e9chevin PTB du district, engonc\u00e9 dans son long paletot d\u2019hiver.<br \/>\nC\u2019est une sp\u00e9cificit\u00e9 toute anversoise&nbsp;: en 1983, le territoire de la ville a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu \u00e0 plusieurs communes avoisinantes pour former une m\u00e9tro-pole qui compte aujourd\u2019hui 530 000 habitants, la plus grande commune de Belgique. Depuis 2001, les neuf districts d\u2019Anvers \u00e9lisent leurs conseillers et \u00e9chevins aux quelques comp\u00e9tences modestes. Dans une m\u00e9gacit\u00e9 \u00e9cras\u00e9e par les scores \u00e9lectoraux de la N-VA, le district de Borgerhout fait de la r\u00e9sistance. Ici, la majorit\u00e9 r\u00e9unit Groen, Vooruit et le PTB.<br \/>\nMarij Preneel conna\u00eet bien Bart De Wever. Bien avant de devenir bourgmestre de Borgerhout, l\u2019\u00e9cologiste \u00e9tait chercheuse en histoire \u00e0 la KU Leuven durant les m\u00eames ann\u00e9es que l\u2019homme fort de la N-VA. Depuis, les deux \u00e9lus ne se voient plus souvent. Les regards qu\u2019ils posent sur la gestion du trafic en ville diff\u00e8rent. \u00ab&#8239;<em>Ce sont des agents de quartier qu\u2019il nous faut, pas des cow-boys qui d\u00e9barquent toutes sir\u00e8nes hurlantes, s\u2019enflamme la bourgmestre. Il faut des assistants sociaux, des maisons de quartier. Tout \u00e7a existait beaucoup dans les ann\u00e9es 1990. Puis la pr\u00e9sence de la Ville dans les rues a disparu.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nDans le m\u00eame temps, c\u2019est tout un pan de la soci\u00e9t\u00e9 qui semble s\u2019\u00eatre construit autour de la drogue. La coca\u00efne, on en consomme et on en vend dans tous les cercles. \u00ab&#8239;<em>Je connais pas mal de gens qui en prennent. Dans les caf\u00e9s populaires comme dans ceux de hipsters. Je n\u2019ai jamais touch\u00e9 \u00e0 un gramme de ma vie, mais je peux vous assurer que si je veux en obtenir un, \u00e7a ne me prendra pas plus d\u2019une heure<\/em>.&#8239;\u00bb<br \/>\nLes arri\u00e8re-grands-parents de Marij tenaient un magasin de caf\u00e9 et de cacao, avant la Seconde Guerre mondiale. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, Borgerhout grouillait de m\u00e9decins, de notaires, d\u2019avocats. \u00ab&#8239;<em>C\u2019\u00e9tait une commune bourgeoise et de classe moyenne<\/em>, rembobine-t-elle. <em>En 1944, beaucoup de b\u00e2timents se sont fait raser par les V2 allemands et apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, de nombreux habitants ont quitt\u00e9 leur maison de ma\u00eetre citadines pour aller ailleurs.<\/em>&#8239;\u00bb Avec la convention belgo-marocaine de 1964 et l\u2019arriv\u00e9e massive des travailleurs immigr\u00e9s qui allaient battre le fer \u00e0 Hoboken et poser les billes de l\u2019Antwerpse premetro, les maisons vides de Borgerhout ont accueilli de nombreux hommes marocains rejoints par leurs familles. Le Vlaams Blok a \u00e9merg\u00e9 peu apr\u00e8s, se faisant le relais incendiaire des contrari\u00e9t\u00e9s de certains habitants flamands. \u00ab&#8239;<em>Ils se sont mis \u00e0 appeler Borgerhout Borgerokko, \u00e7a a cr\u00e9\u00e9 des conflits tr\u00e8s durs. Les communaut\u00e9s se sont referm\u00e9es sur elles-m\u00eames<\/em>.&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Avec l\u2019\u00e9mergence du trafic de coca\u00efne en Europe de l\u2019Ouest, quelques familles de Borgerhout originaire du Rif ont rejoint le business. Elles op\u00e8rent aujourd\u2019hui depuis l\u2019\u00e9tranger. \u00ab&#8239;<em>Eux, ce sont de gros bonnets, ce n\u2019est plus le probl\u00e8me de Borgerhout, c\u2019est celui de tout le pays.<\/em>&#8239;\u00bb Le probl\u00e8me c\u2019est le risque qui p\u00e8se sur la jeunesse locale affriol\u00e9e par le deal et l\u2019aventure criminelle. \u00ab&#8239;<em>Cette jeunesse doit se voir propo-ser une alternative au petit trafic et \u00e0 la rue. Il y a des probl\u00e8mes de racisme, il y a des probl\u00e8mes d\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>.&#8239;\u00bb Parfois, des mamans consultent Marij, d\u00e9sempar\u00e9es, lui confient soup\u00e7onner que leur fils est \u00ab&#8239;dedans&#8239;\u00bb, qu\u2019elles ne savent pas quoi faire. \u00ab&#8239;<em>Il reste l\u2019une ou l\u2019autre association de volontaires g\u00e9niale qui travaillent avec les jeunes Borgerhout. Mais c\u2019est insuffisant. La Ville doit d\u00e9bloquer des moyens&nbsp;: on ne peut pas attendre que tout vienne d\u2019initiatives b\u00e9n\u00e9voles.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nDans le domaine provincial de Rivierenhof, \u00e0 Deurne, Na\u00efma* regarde les gamins qui tapent le ballon dans l\u2019herbe. Jusqu\u2019ici, mis \u00e0 part une bonne amie du quartier tout aussi effray\u00e9e qu\u2019elle, elle n\u2019a su vers qui se tourner pour se d\u00e9nouer les entrailles. \u00ab&#8239;<em>Le petit avec son t-shirt de sport bleu, l\u00e0, il ressemble fort \u00e0 Malik* quand il avait son \u00e2ge. C\u2019est un gentil, Malik. Un gentil qui voit des mauvaises personnes<\/em>.&#8239;\u00bb Malik a dix-neuf ans. Il vend de la coca\u00efne. Na\u00efma le sait&nbsp;: un jour, elle a fouill\u00e9 dans la chambre de son fils, d\u00e9couvert en dessous des piles de v\u00eatements de marque impayables une quantit\u00e9 importante de poudre blanche. Elle n\u2019a jamais os\u00e9 en parler, ni \u00e0 Malik ni \u00e0 son mari. \u00ab&#8239;<em>On ne parle pas de ces choses-l\u00e0. La communication, c\u2019est difficile, \u00e0 la maison. Si mon mari l\u2019apprenait\u2026 Je n\u2019ose m\u00eame pas y penser.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<figure class=\"blockquote-figure\">\n<blockquote>\n<p>Je connais pas mal de gens qui en prennent. Dans les caf\u00e9s populaires comme dans ceux de hipsters. Je n\u2019ai jamais touch\u00e9 \u00e0 un gramme de ma vie, mais je peux vous assurer que si je veux en obtenir un, \u00e7a ne me prendra pas plus d\u2019une heure.<\/blockquote><figcaption class=\"blockquote-footer\">Marij Preneel, bourgmestre de Borgerhout (Groen)<\/figcaption><\/figure>\n<p>Quand elle reconstitue les derni\u00e8res ann\u00e9es, Na\u00efma peine \u00e0 cibler le moment pr\u00e9cis o\u00f9 tout a d\u00e9rap\u00e9. \u00c0 l\u2019adolescence, Malik s\u2019est mis \u00e0 revenir de plus en plus tard \u00e0 la maison apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole, expliquait jouer au foot avec ses copains. Plut\u00f4t bon \u00e9l\u00e8ve jusque-l\u00e0, ses notes ont peu \u00e0 peu d\u00e9gringol\u00e9. \u00ab&#8239;<em>Apr\u00e8s avoir doubl\u00e9 en secondaire, il s\u2019est mis \u00e0 s\u00e9cher r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019\u00e9cole. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s explosif, avec mon mari. Malik s\u2019est compl\u00e8tement referm\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb Les \u00ab&#8239;mauvaises personnes&#8239;\u00bb que c\u00f4toie Malik, Na\u00efma voit tr\u00e8s bien qui elles sont. Deux d\u2019entre elles ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9es pour trafic de drogue et violence. Ces \u00e9v\u00e8nements qu\u2019elle lit dans la presse locale la remplissent d\u2019horreur, blanchissent ses nuits&nbsp;: un jour, Malik pourrait finir dans le journal. Et elle n\u2019aura rien pu faire pour l\u2019en emp\u00eacher.<\/p>\n<p>Un faisceau jaune r\u00e9tro fend la nuit. Brecht, \u00e9tudiant \u00e0 l\u2019universit\u00e9, fait chauffer le moteur de sa moto, emprunte une longue avenue bord\u00e9e d\u2019immeubles et de tilleuls, longe l\u2019Escaut jusqu\u2019au Bonapartedok, le quai le plus m\u00e9ridional d\u2019Anvers, aux abords de la ville, et qui rappelle aux touristes que Napol\u00e9on misa son pesant de francs-or sur le d\u00e9veloppement militaire du port.<br \/>\nIl p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019Eilandje, la petite \u00eele, ce quartier truff\u00e9 de lofts, de blocs \u00e0 appartements flambant neufs, ceintur\u00e9 par les docks o\u00f9 remuent les bateaux de plaisance, arpente ses rues standardis\u00e9es, vides, tristes comme la pluie, \u00e0 peine raviv\u00e9es par quelques yorkshires anglais promenant leurs propri\u00e9taires.<br \/>\nIl poste l\u2019engin aux abords d\u2019un petit parc o\u00f9 discutent deux trentenaires, chemise \u00e0 carreaux d\u2019hiver \u00e9l\u00e9gante pour la premi\u00e8re, pull \u00e0 col roul\u00e9 pour l\u2019autre. L\u2019\u00e9change prend tout au plus cinq secondes, un bonjour courtois, des mains qui se croisent furtivement, des chemins qui se s\u00e9parent.<br \/>\nDeux grammes de coca\u00efne \u00e9coul\u00e9s. B\u00e9n\u00e9fice&nbsp;: quarante euros. Le fournisseur de Brecht lui vend le mat\u00e9riel par bloc de dix grammes, un peu moins cher qu\u2019au prix du march\u00e9. Il le coupe au parac\u00e9tamol pour accro\u00eetre sa marge et le revend \u00e0 quelques habitu\u00e9s des bars branch\u00e9s anversois. \u00c0 beaucoup d\u2019\u00e9tudiants, aussi. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a me permet de rentrer assez facilement mille euros par mois. C\u2019est mon argent de poche \u00e0 moi.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\n\u00c0 quelques rues du parc, Raki d\u00e9capsule des Duvel pour les trois tondus attabl\u00e9s au fond de son \u00e9tablissement, le Petra\u2019s Caf\u00e9, le genre o\u00f9 l\u2019on boit encore deux Jupiler avec un billet de cinq, o\u00f9 la client\u00e8le a le privil\u00e8ge de composer la playlist. \u00ab&#8239;<em>Il y a quelques dockers de l\u2019\u00e9poque, des clients fid\u00e8les, qui viennent me dire bonjour \u00e0 l\u2019occasion, mais \u00e7a n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec ce que \u00e7a a \u00e9t\u00e9.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nRaki fait de la r\u00e9sistance. Il est le dernier tenancier des nombreux caf\u00e9s populaires qui peuplaient encore l\u2019Eilandje il y a quelques ann\u00e9es, quand cinq mille dockers venaient quotidiennement chercher leur contrat d\u2019un jour au \u2018t Kot, le grand hangar juste en face. Souvent, des interm\u00e9diaires des narcotrafi-quants y r\u00f4daient aussi. Un ph\u00e9nom\u00e8ne que Raki pr\u00e9f\u00e8re ne plus \u00e9voquer. \u00ab&#8239;<em>On raconte beaucoup de choses, vous savez\u2026<\/em>&#8239;\u00bb Lui se souvient surtout des f\u00eates monumentales qui faisaient l\u2019\u00e2me de son quartier. Il tend son t\u00e9l\u00e9phone, une vid\u00e9o, sur laquelle des dizaines de dockers s\u2019agitent au Petra\u2019s sur fond de techno. C\u2019\u00e9tait en 2014.<\/p>\n<p>En 2018, le pragmatisme num\u00e9rique avait mis un terme \u00e0 cette tradition portuaire, les dockers avaient re\u00e7u un iPad Mini leur permettant de proposer leurs bras en ligne et avaient disparu du jour au lendemain de l\u2019Eilandje. Comme cette partie du port, trop \u00e9troite pour les cargos, \u00e9tait tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude, on avait construit de grands immeubles \u00e0 logements \u00e0 la place des hangars. Les caf\u00e9s ouvriers avaient fait place \u00e0 quelques bars branch\u00e9s. L\u2019immobilier florissant avait offert de belles opportunit\u00e9s aux entrepreneurs criminels soucieux d\u2019injecter leur argent sale dans l\u2019\u00e9conomie l\u00e9gale. Quant aux anciens dockers corruptibles de l\u2019Eilandje, il resterait Facebook pour les approcher.<br \/>\nLa voiture de police f\u00e9d\u00e9rale s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e \u00e0 notre hauteur. Jim* et Hans * s\u2019\u00e9taient poil\u00e9s.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Vous avez essay\u00e9 de contacter le service presse de la police&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Ouais. De la police f\u00e9d\u00e9rale, de celle d\u2019Anvers, on s\u2019est heurt\u00e9 \u00e0 des murs. <\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Vous voulez savoir quoi&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Mille choses. Avoir votre point de vue. Savoir comment le trafic de drogue joue sur la vie de gens, comment vous et vos coll\u00e8gues travaillez.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Les coll\u00e8gues de la police communale, c\u2019est un trou sans fond dans le budget de l\u2019\u00c9tat. Ils passent leur vie \u00e0 attraper des pauvres dealers de rue qu\u2019on rel\u00e2che juste apr\u00e8s, \u00e7a n\u2019a aucune forme d\u2019utilit\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Vous bossez sur le trafic de drogue&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;On enqu\u00eate, oui. L\u00e0, on essaye de faire tomber un gars dont on sait pertinemment bien qu\u2019il est dans de sales histoires. Un tenancier de bo\u00eete de nuit, un vrai connard. Le mec s\u2019est pay\u00e9 un mariage l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, on n\u2019avait jamais vu un truc aussi exub\u00e9rant \u00e0 Anvers. Il a plein de soci\u00e9t\u00e9s, les montages sont complexes, mais on sait qu\u2019il trempe et on finira par l\u2019avoir.<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nLa vitre \u00e9tait remont\u00e9e et la voiture de police avait fil\u00e9 vers d\u2019autres aventures.<br \/>\nAux petites heures de cette nuit-l\u00e0, les deux journalistes de <em>Wilfried<\/em> \u00e9taient pass\u00e9s devant le fameux \u00e9tablissement. Son parking \u00e9tait peupl\u00e9 de voitures de sport fa\u00e7on Gran Turismo et de plaques personnalis\u00e9es baroques. On \u00e9tait remont\u00e9 bien plus au nord, par-del\u00e0 l\u2019Eilandje et le Straatsburgdok, dans un paysage de fin de si\u00e8cle o\u00f9 la bretelle d\u2019autoroute avoisinante absorbait tous les sons. Ceux des anciens b\u00e2timents du Noxx inclus.<\/p>\n<p>Sueur. Amas de torses d\u00e9nud\u00e9s en suspension dans l\u2019air. Trou noir supermassif M87 en lieu et place des pupilles. La moiti\u00e9 de la communaut\u00e9 tourne \u00e0 l\u2019eau, on a vingt piges, vingt-cinq tout au plus, si on se ponce les neurotransmetteurs \u00e0 la coke, on mod\u00e8re la boisson, on s\u2019hydrate. Communion collective sur fond de techno-indus sale. C\u2019est vendredi soir, pour la classe moyenne blanche anversoise, 6EJOU perfore les diaphragmes de l\u2019assembl\u00e9e, 180 bpm de catharsis permanente, une autoroute vibratoire vers le lever du jour. Jusqu\u2019\u00e0 sa reprise, en 2015, le club s\u2019appelait le Noxx. Gwenette Martha, ancien gros bonnet de la Mocro Maffia, disloqu\u00e9 par quatre-vingt-quatre balles de kalachnikov en 2014 dans la p\u00e9riph\u00e9rie d\u2019Amsterdam, y avait organis\u00e9 des soir\u00e9es, fin des ann\u00e9es 2000, apr\u00e8s avoir fui les prisons n\u00e9erlandaises et s\u2019\u00eatre r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Anvers sous un faux nom.<\/p>\n<p>Personne n\u2019h\u00e9site \u00e0 d\u00e9bourser les cinq euros en vigueur pour s\u2019offrir le bracelet fluo qui lib\u00e8re l\u2019acc\u00e8s aux toilettes des hommes, \u00e0 ses deux urinoirs m\u00e9talliques aux allures de mangeoires, longs comme des rames de m\u00e9tro, dont tout le monde se fiche, qui font comme une all\u00e9e vers les deux sanitaires privatifs devant lesquels une grande file d\u2019impatients s\u2019amasse.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>Mec, tu chies ou quoi&#8239;? Komaan&#8239;!<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nKikoe* ne s\u2019aventure pas jusque-l\u00e0 pour s\u2019envoyer son rail, un coin du club fait amplement l\u2019affaire. Le gamin a vingt et un ans. Il est \u00e9clat\u00e9. Il vient de Rotterdam pour vendre sa coke et ses cachetons de MDMA. Il offre le premier demi-gramme pour vingt euros, dans une petite feuille pli\u00e9e avec une fus\u00e9e dessus, un space pack tout droit sorti de son slip, prend les num\u00e9ros des nouveaux clients, jure que son matos est bien moins coup\u00e9 que celui habituellement vendu \u00e0 Anvers.<br \/>\nErin*, elle, a d\u00e9j\u00e0 sa dose. Avec ses grosses lunettes de soleil sur le nez, elle sort des toilettes, les traits bloqu\u00e9s sur le mode sourire. Elle tournoie, le poing en l\u2019air, au milieu du peuple \u00e9lectris\u00e9.<br \/>\n\u00ab&#8239;<em>T\u2019inqui\u00e8te, je parle un peu le fran\u00e7ais. \u00c7a tourne dans tous les sens l\u2019ami. C\u2019est la libert\u00e9. C\u2019est beau. Tu es beau. \u00c7a tourne&#8239;! Comment il dit Jacques Brel&#8239;? Et ils tournent, et ils dansent comme des soleils\u2026 Allez, comment il dit&#8239;? Comme des soleils\u2026<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Crach\u00e9s&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;C\u2019est \u00e7a&#8239;! \u00c7a tourne, l\u2019ami. Saute. Bouge. Comme un soleil crach\u00e9. Demain n\u2019existe pas. Allez, viens&nbsp;: tournons comme des soleils crach\u00e9s.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Certains comparent la d\u00e9ferlante de coca\u00efne qui frappe Anvers \u00e0 celle qu\u2019a connue Miami dans les ann\u00e9es 1990. Avec ses r\u00e8glements de compte, ses coups de feu au coin de la rue. Ses repaires interlopes o\u00f9 l\u2019on siffle de la Jupiler comme on sniffe de la coke, pour faire passer le temps. 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