{"id":1395,"date":"2023-06-21T19:23:49","date_gmt":"2023-06-21T17:23:49","guid":{"rendered":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/?p=1395"},"modified":"2025-03-20T12:47:26","modified_gmt":"2025-03-20T11:47:26","slug":"aux-cotes-des-gardes-forestiers-de-bievre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kd6-37.dev\/client\/wilfried\/aux-cotes-des-gardes-forestiers-de-bievre\/","title":{"rendered":"Aux c\u00f4t\u00e9s des gardes forestiers de Bi\u00e8vre"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est un m\u00e9tier d\u2019arbres en coupe et de r\u00e9ensemencements, de Glock au ceinturon et de passion partag\u00e9e, d\u2019\u00e9quilibre d\u00e9licat, surtout, entre \u00e9conomie et protection du vivant. Un m\u00e9tier o\u00f9 l\u2019on compte en crises plut\u00f4t qu\u2019en ann\u00e9es. En mai, \u00ab&#8239;<em>Wilfried <\/em>\u00bb a chauss\u00e9 ses grosses godasses et d\u00e9fi\u00e9 les tiques aux c\u00f4t\u00e9s des gardes forestiers de Bi\u00e8vre. On a parl\u00e9 gibier dont la population explose explose, grenouilles qui disparaissent, d\u00e9mant\u00e8lement d\u2019un r\u00e9seau de trafic de cannabis et gros monsieur tout nu qui boit un cubi de rouge assis en tailleur sur une souche.<\/p>\n<p>Xavier enfile sa veste tout-temps, tissu vert fonc\u00e9 imperm\u00e9abilis\u00e9 et anti-ronces, \u00e9paulettes pour le port des insignes de grade \u2014&nbsp;lui porte l\u2019insigne argent \u2014, quatre poches ext\u00e9rieures, deux int\u00e9rieures, doublure amovible et intercalaire respirant&#8239;; fermeture \u00e9clair et boutons-pression sur le devant, un cordon de serrage \u00e0 la taille, un insigne de poitrine. Il enfonce sa casquette sur sa t\u00eate. Le pistolet semi-automatique de fonction reste dans son coffre \u00e0 la maison. Logiquement, il devrait le porter en permanence \u00e0 la ceinture, mais il n\u2019en raffole pas, c\u2019est lourd, c\u2019est chiant et puis \u00e7a biaise le contact avec les gens dans la for\u00eat, \u00e7a d\u00e9s\u00e9quilibre la relation, \u00e7a intimide. Xavier est plut\u00f4t du genre diplomate. Un \u00e9pris de feuillus bien avant d\u2019\u00eatre flic. Il rigole&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Tu es venu en short au royaume des tiques&nbsp;: la classique du citadin. J\u2019esp\u00e8re que tu as quelqu\u2019un \u00e0 la maison pour t\u2019inspecter l\u2019entrejambe ce soir.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Il monte dans un Dacia Duster, le sien, les gardes forestiers de la brigade de Bi\u00e8vre, commune du sud de la province de Namur, n\u2019ont pas de v\u00e9hicule de fonction, aucun des trois cent cinquante agents du D\u00e9partement de la nature et des for\u00eats de la R\u00e9gion wallonne, \u00e0 vrai dire. Les caisses sont vides. Chaque garde utilise sa voiture familiale. Mieux vaut ne pas rouler en C3 si on compte rivaliser avec les orni\u00e8res. Le Wellinois prend la route de son triage, le territoire dont il a seul la charge, mille cinq cents hectares de r\u00e9sineux en damier, de fut\u00e9es de h\u00eatres et de ch\u00eanes, de chemins forestiers, de p\u00e2tures qui s\u2019\u00e9tendent du nord de Bi\u00e8vre jusqu\u2019aux abords de Haut-Fays, un petit bourg sans histoire, si l\u2019on excepte l\u2019ancien \u00ab&#8239;camp Saint-Hubert&#8239;\u00bb bricol\u00e9 en 1942 \u00e0 hauteur du chemin de Proigy, six baraquements, un pavillon, o\u00f9 cr\u00e9chaient une cinquantaine de jeunes volontaires qui s\u2019adonnaient \u00e0 de menus travaux communautaires. Quand les officiers allemands leur avaient cherch\u00e9 des noises, en 1943, ils avaient fil\u00e9 rejoindre le maquis de Graide avoisinant.<\/p>\n<p>Xavier est le seul des six gardes forestiers de sa brigade \u00e0 ne pas habiter sur son triage. On se fout souvent de sa balle, on l\u2019appelle le citadin, lui qui a grandi \u00e0 Namur, qui a d\u00e9barqu\u00e9 en Ardenne \u00e0 presque la trentaine apr\u00e8s une premi\u00e8re vie d\u2019acheteur de bois. Il est entr\u00e9 en fonction au temps fort de la peste porcine africaine. \u00ab&#8239;<em>Je compte en crises, c\u2019est plus facile pour me rep\u00e9rer dans le temps que les ann\u00e9es.<\/em>&#8239;\u00bb En septembre 2018, cette maladie virale qui s\u2019attaque aux porcs et aux sangliers avait saut\u00e9 des centaines de kilom\u00e8tres depuis l\u2019Europe de l\u2019Est, lob\u00e9 l\u2019Allemagne et frapp\u00e9 la Gaume sans pr\u00e9venir. \u00ab&#8239;<em>Certains disent qu\u2019un routier roumain aurait jet\u00e9 un saucisson contamin\u00e9 dans un fourr\u00e9, d\u2019autres que des chasseurs auraient rel\u00e2ch\u00e9 dans la nature des sangliers venus des pays de l\u2019Est. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que l\u2019homme en est la cause.<\/em>&#8239;\u00bb Rapidement, on avait mis les for\u00eats de l\u2019extr\u00eame sud du pays en quarantaine, stopp\u00e9 toute activit\u00e9 \u00e9conomique et touristique, d\u00e9roul\u00e9 280&nbsp;km de cl\u00f4tures. Aux c\u00f4t\u00e9s des chasseurs, les gardes forestiers r\u00e9quisitionn\u00e9s de partout traquaient les sangliers. Il avait fallu tous les tuer. Des milliers d\u2019hectares de for\u00eat sont rest\u00e9s cadenass\u00e9s pendant plus de deux ans. Un d\u00e9sastre social et \u00e9conomique. Xavier en a vu, des producteurs en pleurs, alors qu\u2019il quadrillait la r\u00e9gion. \u00ab&#8239;<em>Les forestiers de Gaume n\u2019avaient toujours pas le droit d\u2019exploiter les arbres, quand la crise du scolyte \u00e9tait au plus fort. Des milliers d\u2019hectares d\u2019\u00e9pic\u00e9as ont crev\u00e9 sur pied dans l\u2019impuissance g\u00e9n\u00e9rale. En fait, il n\u2019y a pratiquement plus d\u2019\u00e9pic\u00e9as en Gaume.<\/em>&#8239;\u00bb Il arr\u00eate son Duster \u00e0 hauteur d\u2019un grand h\u00eatre assailli par les champignons, on dirait qu\u2019un escadron de petites soucoupes volantes s\u2019est encastr\u00e9 dans le tronc. \u00ab&#8239;<em>Celui-ci est mourant. Quand ils ont des champignons, c\u2019est s\u00fbr, ils sont cuits. \u00c7a me rend malade de voir \u00e7a<\/em>.&#8239;\u00bb Il le marque au marteau royal. \u00ab&#8239;<em>C\u2019est comme un \u00e9pic\u00e9a scolyt\u00e9, \u00e7a doit \u00eatre vendu rapidement pour \u00e9viter qu\u2019il contamine ceux qui l\u2019entourent. Les acheteurs en feront du papier ou du bois de chauffage.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Le scolyte&nbsp;: la terreur absolue des forestiers. Un col\u00e9opt\u00e8re de cinq millim\u00e8tres qui perce l\u2019\u00e9corce des arbres et les d\u00e9vore de l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019insecte d\u00e9cime les \u00e9pic\u00e9as ardennais et gaumais depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 2018. La faute \u00e0 une m\u00e9t\u00e9o toujours plus chaude, toujours plus s\u00e8che, qui prive les arbres, assoiff\u00e9s, de leurs d\u00e9fenses naturelles. Ralentie par les intemp\u00e9ries de juillet 2021, la crise a repris de plus belle en 2022. \u00ab&#8239;<em>Normalement, l\u2019arbre per\u00e7oit l\u2019attaque des scolytes et s\u00e9cr\u00e8te de la r\u00e9sine pour les neutraliser. Un \u00e9t\u00e9 chaud, \u00e7a passe, mais quand ils se multiplient&#8230;,<\/em> explique Xavier. <em>La for\u00eat telle qu\u2019on la conna\u00eet meurt. Elle va changer, c\u2019est in\u00e9vitable. Il reste \u00e0 voir comment on va s\u2019adapter.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>On s\u2019aventure dans une clairi\u00e8re o\u00f9 serpente une rivi\u00e8re. Sur le haut d\u2019une butte taill\u00e9e en escaliers, une st\u00e8le rappelle le combat perdu d\u2019avance des maquisards du bois de Graide, en septembre 1944. Trente-sept r\u00e9sistants cern\u00e9s de toutes parts par mille deux cents soldats de la Kriegsmarine. Les troupes alli\u00e9es \u00e9taient arriv\u00e9es quelques jours trop tard. La for\u00eat peut se souvenir longtemps des d\u00e9viances belliqueuses du genre humain. Les arbres, d\u00e9chiquet\u00e9s par les balles et \u00e9clats d\u2019obus continuent leur croissance, s\u2019\u00e9paississent autour des blessures. On appelle \u00e7a le bois mitraill\u00e9. Il y a souvent eu des accidents dans les scieries, des d\u00e9cennies apr\u00e8s les combats, quand les lames destin\u00e9es au bois rencontraient la mitraille.<\/p>\n<p>Au milieu de la fra\u00eeche coupe d\u2019\u00e9pic\u00e9as, un tronc d\u00e9charn\u00e9 d\u2019une dizaine de m\u00e8tres, mort, se dresse en solitaire. Xavier explique&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>On l\u2019a laiss\u00e9 pour la biodiversit\u00e9. Les insectes, les petits mammif\u00e8res, les oiseaux peuvent s\u2019y r\u00e9fugier.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>La chose semble fonctionner&nbsp;: on lui fait remarquer une queue touffue ray\u00e9e qui d\u00e9passe d\u2019une br\u00e8che au sommet de l\u2019arbre. Il saisit dans un sursaut son t\u00e9l\u00e9phone, fait vibrer celui de Virginie qui g\u00e8re le triage voisin&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&#8239;<em>J\u2019ai un raton laveur en haut d\u2019un arbre mort.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Et bien s\u00fbr tu n\u2019as pas pris ton arme.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Tu sais bien je n\u2019aime pas \u00e7a.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Je prends mon calibre 20, j\u2019arrive.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>On prend conscience qu\u2019on vient de mettre le petit mammif\u00e8re dans un fameux p\u00e9trin. La garde foresti\u00e8re jaillit des broussailles un Glock au ceinturon, un fusil \u00e0 canon lisse de type basculant sur l\u2019\u00e9paule. Virginie explique que le raton laveur, originaire d\u2019Am\u00e9rique du Nord, fait partie des esp\u00e8ces exotiques envahissantes pr\u00e9occupantes pour l\u2019Union europ\u00e9enne. Avec ses petites mains adroites, super mignonnes, il s\u2019empare facilement des \u0153ufs de batraciens, des mollusques et m\u00eame des petits oiseaux pour casser la cro\u00fbte. Il est aussi bourr\u00e9 de virus. La palme de la connerie revient au genre humain qui l\u2019a introduit dans nos contr\u00e9es, dans les ann\u00e9es 1930, essentiellement pour sa fourrure. Certains trouv\u00e8rent assez trendy de les promener en laisse pour impressionner leur quartier. Puis l\u2019animal s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 dans la nature. \u00c0 vrai dire, presque toutes les esp\u00e8ces qui d\u00e9s\u00e9quilibrent la biodiversit\u00e9 wallonne, les bernaches du Canada, les \u00e9crevisses rouges, les rats musqu\u00e9s, sont arriv\u00e9es ici par le fait de l\u2019homme.<\/p>\n<p>On croit un court instant que l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne providentielle d\u2019une petite fille au bras de son grand-p\u00e8re suffira \u00e0 \u00e9pargner la vie de l\u2019animal. Hors de question de descendre un Meeko devant le public cible de Pocahontas.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une br\u00e8ve papote avec les gardes forestiers \u2014&nbsp;\u00ab&#8239;<em>Tiens, qu\u2019est-ce&#8239;? <\/em><em>\u2014&nbsp;\u00c7a, monsieur, c\u2019est un pi\u00e8ge \u00e0 scolytes, mais c\u2019est surtout utile pour mesurer sa recrudescence, quand le scolyte d\u00e9barque, rien ne l\u2019arr\u00eate tant qu\u2019on en coupe pas les arbres attaqu\u00e9s&#8239;\u00bb \u2014,<\/em> le duo reprend vite son chemin. Du haut de son arbre, alors qu\u2019il d\u00e9voile sa frimousse de bandit, le raton laveur se prend une vol\u00e9e de plombs bien sentie qui ne lui laisse aucune chance.<\/p>\n<p>On esp\u00e9rait de l\u2019action, de la castagne verbale, la foire d\u2019empoigne qu\u2019on nous avait cont\u00e9e,<em> \u00ab&#8239;Machin, t\u2019as d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 des feuillus de Vresse d\u00e9taill\u00e9s en b\u00fbches dans ton jardin, tu ne peux pas en laisser pour les autres&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb, \u00ab&#8239;<em>S\u00e9rieusement, une telle somme pour un bois sur pied dans un terrain en pente, t\u2019as gagn\u00e9 au Subito ou quoi&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<br \/>\nRien de tout \u00e7a. La vente annuelle de bois de chauffage de la commune de Vresse-sur-Semois se passe dans le calme le plus religieux. Arnaud Allard, le jeune bourgmestre de 32 ans \u2014&nbsp;l\u2019histoire est assez folle&nbsp;: patron de camping, il \u00e9tait cinqui\u00e8me de la liste \u00ab&#8239;Ensemble pour une commune dynamique.&#8239;\u00bb en 2018, quand contre toute attente il a coiff\u00e9 au poteau sa t\u00eate de liste par cinq voix d\u2019\u00e9cart \u2014&nbsp;annonce le prix de lancement d\u2019un lot, tout le monde l\u00e8ve la main, on surench\u00e9rit jusqu\u2019\u00e0 ce que les reins les plus solides l\u2019emportent. \u00abC\u2019est plus calme qu\u2019\u00e0 Bi\u00e8vre, car \u00e0 Vresse-sur-Semois, les habitants b\u00e9n\u00e9ficient encore de l\u2019affouage&#8239;\u00bb, pr\u00e9cise Aur\u00e9lien, membre de la brigade de Virginie et Xavier. L\u2019affouage, h\u00e9ritage m\u00e9di\u00e9val, consiste \u00e0 r\u00e9server une partie des bois communaux \u00e0 l\u2019usage domestique des gens. Chaque citoyen peut r\u00e9clamer quinze st\u00e8res de bois de chauffage annuels moyennant une contribution d\u00e9risoire. \u00c7a apaise les esprits. Ceux qui ressortent les mains vides de la vente du jour auront au moins \u00e7a. Sur son triage, essentiellement fait de bois communaux, Aur\u00e9lien a d\u00e9termin\u00e9 les lots d\u2019arbres qui sont mis aux ench\u00e8res par la commune, et que les acheteurs viendront couper eux-m\u00eames apr\u00e8s acquisition. Les ventes de bois marchands et de chauffage repr\u00e9sentent un apport cons\u00e9quent au budget des communes. Une grande partie du travail d\u2019Aur\u00e9lien et de ses coll\u00e8gues va ainsi \u00e0 la sylviculture&nbsp;: couper des arbres, en replanter, assurer la conservation et la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de la for\u00eat, la protection du vivant qui la peuple. Il faut souvent batailler avec les communes toujours promptes \u00e0 en demander davantage, rappeler \u00e0 des mandataires \u00e9lus pour six ans, d\u00e9sireux de financer leurs projets, que la for\u00eat avance \u00e0 un autre tempo, que ce qu\u2019on coupe aujourd\u2019hui, on ne le coupera pas demain.<\/p>\n<p>On part sillonner le triage d\u2019Aur\u00e9lien, adoss\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re franco-belge. Le natif d\u2019Houdremont, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, en conna\u00eet les moindres recoins. L\u00e0, ce gros barrage que ces brigands de castors, opini\u00e2tres, reb\u00e2tissent en deux-deux \u00e0 chaque fois que le propri\u00e9taire du terrain inond\u00e9 le disperse. L\u00e0, cette route qui s\u2019affaisse, sous laquelle une smala de blaireaux roupille en attendant d\u2019aller souper dans le champ de ma\u00efs avoisinant. L\u00e0, le long du ruisseau de Fumal, une mosa\u00efque de milieux humides, des m\u00e9gaphorbiaies, des groupements fontinaux, des bas-marais acides, des jon\u00e7aies, des saussaies, toutes sortes de noms auxquels on ne comprend rien, t\u00e9moins de notre ignorance et de la richesse des lieux. \u00ab&#8239;<em>Ici, j\u2019ai r\u00e9cemment d\u00fb mettre un PV \u00e0 un agriculteur qui arrachait sa haie, sans autorisation, comme si on \u00e9tait encore dans les ann\u00e9es 1980.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas l\u2019aspect du m\u00e9tier dont il raffole le plus \u2014&nbsp;pas toujours \u00e9vident, pour l\u2019ambiance de quartier, de coller une prune \u00e0 son voisin quand celui-ci pulv\u00e9rise \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre de la voie publique \u2014, mais les gardes forestiers sont avant tout des officiers de police judiciaire. Il arrive m\u00eame qu\u2019ils se muent en enqu\u00eateurs. Un jour qu\u2019il inspectait son triage, au d\u00e9tour d\u2019un chemin forestier, Aur\u00e9lien tombe sur un bon gros d\u00e9p\u00f4t clandestin des familles. Une cinquantaine de sacs-poubelles, au moins. Il les \u00e9ventre, dans l\u2019espoir de trouver un indice sur l\u2019identit\u00e9 du malotru qui souille sa for\u00eat, et d\u00e9couvre des kilos et des kilos de d\u00e9chets de cannabis. Au milieu des restes de chanvre&nbsp;: un relev\u00e9 de compte avec une adresse, une maisonnette isol\u00e9e, \u00e0 Bohan. Une rapide recherche \u00e0 la commune lui permet de constater que le propri\u00e9taire de la maison est d\u00e9c\u00e9d\u00e9, que faute d\u2019h\u00e9ritier, elle est actuellement \u00e0 l\u2019abandon. Le garde forestier se met en planque dans un jardin avoisinant, chaise de camping, sandwich, jumelles, mais fait chou blanc. Un coll\u00e8gue rep\u00e8re, quelques semaines plus tard, une voiture gar\u00e9e devant les lieux. Il prend le num\u00e9ro de plaque. Un gars de Ganshoren. On constate rapidement que la voiture sillonne la Wallonie de long en large. Le dossier est transmis aux coll\u00e8gues de la police judiciaire f\u00e9d\u00e9rale.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s, en ouvrant son journal matinal, Aur\u00e9lien lira&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Plantation de cannabis \u00e0 Bohan&nbsp;: 814 plants d\u00e9couverts, les investigations pourraient mener au d\u00e9mant\u00e8lement d\u2019un r\u00e9seau.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Une femme qui mart\u00e8le dans les bois ardennais. Allons bon. Une Tournaisienne d\u2019origine, qui plus est, la belle affaire. Ils n\u2019\u00e9taient pas forc\u00e9ment tendres, les anciens, quand Julie a enfil\u00e9 pour la premi\u00e8re fois son gilet norv\u00e9gien vert fonc\u00e9, \u00e9paulettes et poche de poitrine avec insigne \u2014&nbsp;argent\u00e9, lui aussi. \u00ab&#8239;<em>Puis ils ont vu que je faisais tout aussi bien qu\u2019eux et \u00e7a s\u2019est bien pass\u00e9<\/em>&#8239;\u00bb, sourit-elle. En primaire d\u00e9j\u00e0, dans les petits carnets o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9panchait sur sa couleur favorite, sur son artiste coup de c\u0153ur, elle notait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mention \u00ab&#8239;<em>m\u00e9tier que je ferai quand je serai grande<\/em>&#8239;\u00bb&nbsp;: garde foresti\u00e8re. \u00ab&#8239;<em>J\u2019ai fait un saut de deux cents kilom\u00e8tres il y a presque quinze ans pour venir travailler ici. M\u00eame si \u00e7a m\u2019affecte de voir la for\u00eat malade, je referais mille fois ce choix. <\/em>\u00bb On arpente une plaine peupl\u00e9e de jeunes douglas plant\u00e9s deux jours plus t\u00f4t. On a nou\u00e9 de la ficelle de chanvre tremp\u00e9e dans la graisse de mouton pour \u00e9loigner les chevreuils tent\u00e9s d\u2019en faire un encas. On a laiss\u00e9 des bandes herbeuses entre les plantations en esp\u00e9rant que le gibier aille se repa\u00eetre l\u00e0. Surtout, on a mix\u00e9 les douglas avec des \u00e9pic\u00e9as, et on intercalera des m\u00e9l\u00e8zes d\u2019ici un an. \u00ab&#8239;<em>Avant, on n\u2019aurait plant\u00e9 qu\u2019une<\/em><br \/>\n<em>seule essence. Comme les s\u00e9cheresses s\u2019encha\u00eenent, et que les maladies se multiplient, on diversifie les plantations sur une m\u00eame parcelle pour \u00e9viter de tout perdre d\u2019un coup. Le m\u00e9lange freine la propagation des maladies. Les anciens avaient la belle vie&nbsp;: ils pouvaient planter un \u00e9pic\u00e9a la t\u00eate en bas, \u00e7a poussait quand m\u00eame. Pour nous, c\u2019est un combat permanent, et malgr\u00e9 nos efforts, on essuie beaucoup d\u2019\u00e9checs.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>Les gardes forestiers savent que la situation ne s\u2019am\u00e9liorera pas. Ils observent quotidiennement les effets du d\u00e9r\u00e8glement climatique. L\u2019\u00e9pic\u00e9a, roi des for\u00eats wallonnes, est d\u00e9j\u00e0 bien mal en point. Il ne r\u00e9sistera pas \u00e0 la hausse des temp\u00e9ratures. Certains pr\u00e9disent sa disparition \u00e0 l\u2019horizon 2050. Avec les maladies, les m\u00e9l\u00e8zes et les douglas ne tiendront pas beaucoup plus longtemps. Alors on cherche des alternatives, on t\u00e2tonne, on fait des essais. Les param\u00e8tres \u00e0 prendre en compte sont nombreux, les incertitudes aussi. On parle du c\u00e8dre de l\u2019Atlas, du pin noir de Corse, de celui de Calabre. L\u2019ennui&nbsp;: le march\u00e9 ne s\u2019est pas encore r\u00e9solu \u00e0 op\u00e9rer sa mue. L\u2019industrie refuse de s\u2019adapter. Et les communes se plient \u00e0 leurs desiderata. \u00ab&#8239;<em>L\u2019industrie veut de l\u2019\u00e9pic\u00e9a. Donc on plante encore de l\u2019\u00e9pic\u00e9a. Parce que tout le monde est dans l\u2019inconnu. \u00c0 l\u2019avenir, il va falloir que les communes changent leurs philosophie, acceptent de faire moins d\u2019argent sur la for\u00eat. Aujourd\u2019hui, si on leur dit qu\u2019on va planter des pins, ils nous r\u00e9pondent&nbsp;: mais qu\u2019est-ce qu\u2019on va faire avec \u00e7a&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>C\u00e9dric rejoint Julie. Il travaille sur le triage voisin. Vingt-cinq ans qu\u2019il est dans le m\u00e9tier. L\u2019un et l\u2019autre se donnent souvent des coups de main dans leurs t\u00e2ches respectives. Ils prennent la route vers une toute jeune plantation de ch\u00eanes sessiles. En chemin, ils s\u2019arr\u00eatent \u00e0 hauteur d\u2019un d\u00e9bardeur occup\u00e9 \u00e0 d\u00e9placer des grumes. Souvent l\u2019op\u00e9ration endommage les chemins, au grand dam des v\u00e9t\u00e9tistes qui s\u2019emp\u00eatrent dans des orni\u00e8res gigantesques. Les gardes forestiers s\u2019assurent que \u00e7a n\u2019arrive pas. Un gars baraqu\u00e9, partageant des traits avec George Brassens, s\u2019extrait de la machine. C\u00e9dric semble le reconna\u00eetre. \u00ab&#8239;<em>On se conna\u00eet nous deux, non&#8239;?<\/em>&#8239;\u00bb Le gars reste silencieux une dizaine de secondes. L\u00e8ve le menton&nbsp;: \u00ab&#8239;<em>Toi, tu me dois une bi\u00e8re<\/em>.&#8239;\u00bb Quinze ans plus t\u00f4t, quand C\u00e9dric travaillait \u00e0 Bertix, le sosie de Georges lui avait tendu un joli bois de cerf qui faisait la paire avec celui que le garde forestier venait de trouver. C\u00e9dric lui avait promis une bi\u00e8re en remerciement et ils ne s\u2019\u00e9taient plus jamais crois\u00e9s.<\/p>\n<p>On arrive sur la plantation de ch\u00eanes sessiles. Julie et C\u00e9dric v\u00e9rifient que le locataire de la chasse sur laquelle elle se trouve s\u2019est correctement acquitt\u00e9 de son obligation de prot\u00e9ger les plants en les aspergeant d\u2019un r\u00e9pulsif \u00e0 gibier. \u00ab&#8239;<em>\u00c7a n\u2019a qu\u2019une demi-utilit\u00e9<\/em>, regrette C\u00e9dric. <em>Dans un mois, il aura plu quelques fois et les chevreuils pourront s\u2019en donner \u00e0 c\u0153ur joie. Et s\u2019il ne pleut pas&#8230; Ici, on va demander au chasseur d\u2019ajouter un grillage autour de certains plants, mais c\u2019est impossible de le faire pour chacun d\u2019entre eux.<\/em>&#8239;\u00bb Julie explique qu\u2019elle avait d\u00e9j\u00e0 mis des ch\u00eanes au m\u00eame endroit il y a deux ans. La s\u00e9cheresse et les chevreuils s\u2019\u00e9taient charg\u00e9s du cas d\u2019une bonne moiti\u00e9 d\u2019entre eux.<\/p>\n<p>Les derni\u00e8res ann\u00e9es, la quantit\u00e9 de gibier a compl\u00e8tement explos\u00e9 en Ardenne. Planter des arbres est devenu un vrai casse-t\u00eate. La faute, essentiellement, \u00e0 la pratique de la chasse, qui s\u2019est mu\u00e9e chez certains en un fameux business. \u00ab&#8239;<em>Au d\u00e9part, la chasse, c\u2019\u00e9tait pour bouffer et pour r\u00e9guler le gibier. Mon grand-p\u00e8re, il allait tirer un sanglier pour le bouffer<\/em>&#8239;\u00bb, se souvient C\u00e9dric. Aujourd\u2019hui, de nombreux chasseurs d\u2019un jour, venus des quatre coins de la Belgique, et qui tirent pour se divertir, paient des montants consid\u00e9rables aux propri\u00e9taires et locataires de grandes chasses pour venir s\u2019adonner \u00e0 leur hobby. \u00ab&#8239;<em>S\u2019ils voient peu de gibier&#8230; ils ne sont pas contents. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019interviennent les d\u00e9rives li\u00e9es au nourrissage qui accroissent les populations.<\/em>&#8239;\u00bb En quittant le triage, passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une mare aux abords d\u2019une zone mar\u00e9cageuse. Julie la regarde pensivement. \u00ab&#8239;<em>Il y a un d\u00e9clin terrible des batraciens, ces derniers temps. En quelques ann\u00e9es seulement, c\u2019est monstrueux.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;On sait la raison?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;La destruction des milieux, la pollution, les pesticides, les voitures, les ratons laveurs&#8230; Je ne pourrais m\u00eame pas te dire qu\u2019elle cause pr\u00e9domine tellement il y en a.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Disons l\u2019homme.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Disons l\u2019homme.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n<p>On s\u2019est attabl\u00e9s \u00e0 la petite terrasse improvis\u00e9e sur un carr\u00e9 d\u2019herbe, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue de Bouillon, <em>Aux bonheurs de Sophie<\/em>, l\u2019unique caf\u00e9 de Bi\u00e8vre. Xavier, Julie et C\u00e9dric on fait sauter l\u2019uniforme&nbsp;: c\u2019est le week-end. L\u2019\u00e9quipe se fait klaxonner toutes les deux minutes, tant\u00f4t par un b\u00fbcheron, tant\u00f4t par un vendeur de bois. On leur fait remarquer qu\u2019ils semblent \u00eatre connus de la moiti\u00e9 de la commune. \u00ab&#8239;Et \u00e0 nous tous, on en conna\u00eet l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 sur le bout des doigts, sourit Xavier. La territorialit\u00e9, c\u2019est le c\u0153ur de notre m\u00e9tier. Nos triages, on les g\u00e8re comme si c\u2019\u00e9tait nos propres bois. Il y a un gros rapport affectif, on en ma\u00eetrise chaque recoin.&#8239;\u00bb \u00c0 tel point qu\u2019il peut arriver que les autorit\u00e9s fassent appel aux gardes forestiers en cas de disparition ou, comme r\u00e9cemment \u00e0 Viroinval, de traque de fugitifs. La cavale \u00e9clair de MarcDutroux, en 1998, avait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 \u00e9court\u00e9e par la vigilance d\u2019un garde forestier de Chiny. Il y a peu, C\u00e9dric explique qu\u2019il a retrouv\u00e9 un homme pendu \u00e0 un branche apr\u00e8s un signalement de la police. Xavier conc\u00e8de s\u2019\u00eatre fait \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il allait un jour ou l\u2019autre tomber sur quelque chose de grave. \u00ab&#8239;<em>Avec les suicides en for\u00eat, les vieilles personnes qui se perdent et<\/em><br \/>\n<em>qu\u2019on retrouve trop tard&#8230; Je n\u2019y couperai pas.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Bon, sinon, vous n\u2019avez pas quelque chose de plus joyeux \u00e0 raconter&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Souvent, on tombe sur des gens en pleins \u00e9bats, rigole Julie. G\u00e9n\u00e9ralement, quand tu vois une voiture au milieu des bois avec les vitres couvertes de bu\u00e9e&#8230;<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Ah, \u00e7a c\u2019est dr\u00f4le.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Une fois, au d\u00e9tour d\u2019un bois, un coll\u00e8gue est tomb\u00e9 sur un gros monsieur tout nu qui buvait un cubi de vin rouge en tailleur sur une souche, surench\u00e9rit Xavier.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Excellent. Qu\u2019est-ce qu\u2019il a fait&#8239;?<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;J\u2019ai oubli\u00e9 la fin de l\u2019histoire.<\/em><br \/>\n<em>\u2014&nbsp;Ce n\u2019est pas grave&nbsp;: je la raconterai quand m\u00eame.<\/em>&#8239;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un m\u00e9tier d\u2019arbres en coupe et de r\u00e9ensemencements, de Glock au ceinturon et de passion partag\u00e9e, d\u2019\u00e9quilibre d\u00e9licat, surtout, entre \u00e9conomie et protection du vivant. 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